Sensation de vertige en fin de séance analytique

(Complément à l’interprétation des symptômes physiques d’origine psychique.)

Certains patients éprouvent à la fin de la séance d’analyse, au moment où ils se relèvent, une sensation de vertige. L’explication — bien fondée en soi — consistant à dire qu’il s’agit d’une conséquence du brusque changement de position (anémie cérébrale) n’est qu’une rationalisation bien réussie ; en réalité, la sensation liée au changement de position fournit simplement à des affects et à des pensées encore censurés une occasion de se manifester. Pendant la séance, le patient s’est entièrement abandonné à l’association libre et à sa condition préalable : le transfert sur le médecin, nourrissant en quelque sorte l’illusion que cette plaisante situation va se perpétuer. Lorsque le médecin annonce la fin de la séance, il est brusquement arraché à son fantasme (inconscient) et prend soudain conscience du véritable état de choses, à savoir qu’ici il n’est pas « chez lui », qu’il n’est qu’un patient parmi d’autres face à un médecin rémunéré et non à un père dévoué. Le brusque changement d’attitude psychique, la désillusion (le malade a l’impression de « tomber des nues ») peut déclencher la même sensation subjective qu’un changement de position brusque et imprévu : le sujet est incapable de s’adapter à la situation nouvelle au moyen de mouvements de compensation du corps et d’une correction correspondante au niveau des organes des sens, c’est-à-dire de conserver « l’équilibre » ; c’est la réalisation imparfaite de cette tâche qui crée la sensation de vertige. Naturellement, dans cet instant de désillusion, la part de foi en l’analyse qui ne se fonde pas sur la sincère conviction mais sur la simple confiance disparaît très facilement et soudain le patient est de nouveau enclin à considérer les interprétations analytiques comme « vacillantes »1, pont verbal qui peut favoriser l’apparition du symptôme. Cependant nous n’avons pas résolu ainsi le problème, nous l’avons simplement déplacé, car aussitôt surgit la question : pourquoi dit-on d’un tricheur qu’il vous étourdit, qu’il fait vaciller votre jugement, c’est-à-dire suscite une sensation de vertige ? Sans doute parce qu’il est capable d’éveiller des illusions qui, lors de la désillusion qui s’ensuit (selon le processus décrit), provoquent une sensation de vertige !

D’ailleurs la fin de la séance d’analyse entraîne aussi nécessairement une autre sorte de « déséquilibre » psychique. L’entière liberté d’association qui est accordée pendant la séance est soudainement interrompue avant même le départ du patient, et les barrières logiques, éthiques et esthétiques nécessaires à la vie sociale se trouvent rétablies. Un jeune obsessionnel, particulièrement sensible à cette sensation de vertige après les séances, exprimait ce renversement radical du processus de pensée, cette soumission au principe de réalité, de la façon suivante, dans la terminologie automobile qu’il affectionnait : au moment de se lever, il devait freiner sa pensée subitement de 50 à 25 kilomètres à l’heure.

Mais lorsque la nécessité de freiner est trop subite, le système peut avoir une défaillance initiale, car, malgré la situation modifiée, la « machine » continue tout d’abord à fonctionner à la « vitesse » primitive en attendant que le système de compensation parvienne à maîtriser la situation, ce qui met fin à la sensation de vertige. Manifestement le plus difficile pour le patient c’est de retrouver dès la fin de la séance le ton conventionnel en matière de sexualité. Le malade, qui quelques instants auparavant pouvait livrer sans réserves ses secrets les plus intimes, est tout à coup confronté au médecin comme à un « étranger », devant lequel il se sent obligé d’éprouver de la honte, comme s’il avait oublié de se boutonner. Une patiente particulièrement impressionnable conservait ce sentiment de gêne pendant plus d’une heure après la séance ; elle avait l’impression qu’elle se promenait toute nue dans la rue.

Le symptôme mineur que nous venons de décrire n’a pas d’importance particulière en pathologie, il ne pose pas de problème technique au médecin et disparaît généralement lorsque le patient s’est adapté au changement subit de sa position psychique. Je l’ai évoqué parce que c’est un exemple de la manière dont les états de tension psychique débordent dans la sphère physique ; cela pourrait contribuer à la compréhension de la conversion hystérique. Lorsqu’il y a sensation de vertige à la fin de la séance d’analyse, la transformation du sentiment éprouvé lors du changement d’attitude psychique en sensation de vertige est sans doute due uniquement à l’existence dans les deux processus d’un même trouble de l’équilibre. Il est possible que tout symptôme physique psychogène, tout phénomène de conversion hystérique, s’explique par l’hypothèse de l’intervention, au niveau du processus psychique et physique étudié, d’un même mécanisme plus délicat jouant le rôle de tertium comparationis.