Erreurs supposées

Il existe une espèce particulière d’erreurs qui consiste à supposer à tort que l’on a commis une erreur. Ces « prétendues » erreurs sont loin d’être rares. Combien de fois un porteur de lunettes ira chercher ses lunettes sous la table alors qu’il les a sur le nez ; souvent on pense avoir égaré son portefeuille, puis on le retrouve, après de patientes recherches, à sa place habituelle ; sans parler des clefs de garde-manger des ménagères, « perdues » et « retrouvées ». Quoi qu’il en soit, ce genre d’erreurs est suffisamment caractéristique pour tenter d’y découvrir un mécanisme et un dynamisme spécifiques.

Le premier cas que l’analyse m’a permis d’élucider était une double erreur assez complexe.

Une jeune dame qui s’intéresse beaucoup à la psychanalyse (je lui dois l’observation du « Petit homme-coq »1) avait l’habitude de venir de temps à autre me rendre visite à ma consultation. J’ai dû un jour abréger l’une de ses visites en lui faisant remarquer que j’avais beaucoup de travail. La dame prit alors congé et partit ; mais quelques instants plus tard elle revint, disant qu’elle avait laissé son parapluie dans mon bureau, chose parfaitement impossible puisque ce parapluie ... elle l’avait à la main. Elle demeura encore quelques minutes puis, soudain, s’adressant à moi, voulut me demander si elle n’était pas atteinte d’une inflammation de la glande parotide (en hongrois : « fülto-mirigy ») ; mais sa langue fourcha et elle dit « fülto-ürügy » (ce qui signifie prétexte parotide). La dame reconnut alors qu’elle aurait aimé rester plus longtemps en ma compagnie, de sorte que son inconscient pouvait avoir utilisé le prétexte de l’oubli de son parapluie comme prétexte pour revenir et prolonger sa visite. Malheureusement je n’ai pas pu approfondir l’analyse dans ce cas, laissant ainsi sans explication la raison pour laquelle l’oubli projeté ne s’était pas réalisé effectivement, mais seulement sur le plan imaginaire. L’existence d’une tendance cachée (ou prétexte) est caractéristique de tout acte manqué.

J’ai examiné de façon beaucoup plus approfondie le faux acte manqué suivant : Un jeune homme était invité dans la maison de campagne de son beau-frère. Un soir, une joyeuse compagnie s’y trouva réunie ; on fit bientôt venir les tziganes et, installés en plein air, on dansa, chanta et but tard dans la nuit. Le jeune homme n’avait pas l’habitude de boire, aussi il commença très vite à manifester une sentimentalité pathologique, en particulier lorsque le tzigane entonna la chanson : « On a porté le cadavre dans la cour. » Il pleurait à chaudes larmes et ne pouvait s’empêcher de songer à son père récemment décédé pour qui personne parmi les joyeux noceurs n’avait une pensée, comme dans la chanson où il n’y a personne pour « pleurer comme il convient » le mort exposé dans la cour. Bientôt notre jeune homme quitta la joyeuse société et s’en alla faire une promenade solitaire dans la nuit au bord du lac voisin enveloppé de brume. Obéissant à une impulsion qu’il ne put s’expliquer par la suite (lui-même était dans un état un peu « embrumé » comme nous l’avons dit), il tira soudain de sa poche son portefeuille bourré et le jeta à l’eau, bien que l’argent qu’il contînt fût simplement confié à sa garde et appartînt à sa mère. Quant à ce qui se passa ensuite, il ne pouvait en faire qu’un récit sommaire. Il revint auprès de ses amis, continua à boire, s’endormit et fut reconduit en voiture, toujours endormi, à son appartement en ville. Tard dans la matinée il s’éveilla dans son lit. Sa première pensée fut... pour son portefeuille. Il était désespéré de ce qu’il avait fait, mais n’en parla à personne ; il commanda une voiture pour se faire conduire au lac, bien qu’il n’eût pas le moindre espoir de retrouver l’argent. À cet instant survint la femme de chambre qui lui remit le portefeuille : elle l’avait trouvé sous l’oreiller dans le lit même de celui qui l’avait soi-disant perdu.

Dans ce cas l’intoxication alcoolique concomitante nous interdit toute généralisation sur les erreurs supposées. Cependant l’investigation psychanalytique démontra qu’une fois de plus l’alcool n’était pas à proprement parler à l’origine du symptôme, mais avait seulement favorisé le surgissement d’un complexe déjà existant et fortement accentué sur le plan affectif2. Le portefeuille jeté à l’eau avec l’argent confié représentait symboliquement la mère elle-même, que le jeune homme, fortement fixé à son père, voulait en fait, dans son inconscient, noyer. Dans le langage du conscient, cela pourrait se traduire dans les termes suivants : « Si seulement c’était ma mère qui était morte et non mon père !3 » Pour expliquer cet événement, le patient supposa qu’au moment où il errait autour du lac, l’esprit embrumé, il avait seulement agité son portefeuille au-dessus de l’eau, puis apparemment l’avait sagement remis dans sa poche et caché soigneusement sous l’oreiller au moment de se déshabiller ; il avait donc pris toutes les mesures nécessaires pour ne pas le perdre, mais c’étaient ces mesures mêmes qu’il avait oubliées, et il s’était éveillé avec le souvenir certain d’avoir accompli son méfait. En termes de psychanalyse, cette erreur exprime son ambivalence. Après avoir, dans son fantasme inconscient, tué sa mère, il s’était mis au lit avec elle en prenant grand soin d’elle. Le deuil exagéré de son père exige également une double interprétation : il avait pour tâche de dissimuler sa joie d’entrer enfin en possession de l’héritage paternel (y compris son bien le plus précieux, la mère). Des tendances ambivalentes seule la tendance positive (tendre) s’est traduite dans les faits, tandis que la tendance négative a revêtu la forme beaucoup plus innocente et inoffensive de l’erreur de mémoire.

Voici maintenant un autre cas qui peut s’expliquer de façon semblable, mais il présente l’avantage qu’aucune influence externe ne vient le compliquer (comme l’intoxication alcoolique dans le cas précédent).

Un étudiant en médecine qui venait d’administrer ses médicaments à un malade eut brusquement la pensée qu’il n’avait pas donné le bon médicament à son patient et qu’il l’avait empoisonné. Il administra un antidote. Son angoisse indescriptible ne prit fin que lorsqu’un examen minutieux lui eut prouvé l’impossibilité de la chose. L’étudiant qui était dominé par un puissant « complexe fraternel de rivalité » avait, en fantasme, supprimé un rival tandis que, dans la réalité, il s’était contenté de prendre des mesures de précaution pour le sauver. C’est encore une chance qu’il n’ait fait aucun mal en agissant ainsi.

Un cas semblable m’arriva à moi-même lorsque je fus appelé, tard dans la nuit, auprès d’une patiente qui allait très mal. Elle était venue me voir l’après-midi de ce même jour et s’était plainte, outre quelques troubles mineurs, d’avoir la gorge irritée. Je l’avais examinée sans rien constater d’organique, mais plutôt ce que j’appellerais « une petite hystérie ». La situation de fortune de cette patiente m’interdisait de lui proposer une psychanalyse ; je m’étais donc contenté des apaisements d’usage et je lui avais donné, pour soulager son mal de gorge, une boîte de pastilles de « Formamint » que le fabricant m’avait envoyé en échantillon ; je lui en avais prescrit trois ou quatre pastilles par jour.

En cours de route, il me vint la pénible pensée que je l’avais peut-être empoisonnée avec ces pastilles. Cette préparation m’était inconnue, je l’avais reçue le jour même. Je pensai soudain qu’il pouvait s’agir d’un composé de formol, peut-être une form-amine (tel que !), c’est-à-dire un désinfectant contenant une forte dose de poison violent. Je trouvai la malade souffrant de quelques douleurs gastriques, mais par ailleurs elle avait une mine si rassurante que je rentrai chez moi passablement soulagé. En chemin seulement je réalisai que le Formamint était probablement une préparation inoffensive à base de menthe, ce qui me fut confirmé le lendemain. Tout ce fantasme d’empoisonnement s’avéra être à l’analyse l’expression de mon mécontentement d’avoir été dérangé dans mon repos nocturne.

Cette sorte d’erreurs dissimule donc probablement des tendances agressives particulièrement dangereuses, dont l’accès à la motricité doit être soigneusement barré, mais qui ont encore la possibilité d’induire en erreur la perception interne.

Nous savons que normalement la conscience commande l’accès au plan moteur. Cependant il semble que dans ces cas toutes dispositions nécessaires soient prises pour que les actes défendus par la conscience ne puissent se réaliser sous aucun prétexte ; la conscience peut alors s’adonner d’autant plus tranquillement à ses fantasmes agressifs — d’une tonalité évidemment négative. Ce comportement rappelle le rêve où la liberté peut être d’autant plus grande au niveau fantasmatique que le sommeil paralyse toute activité en général4.

Il y a une certaine ressemblance entre les erreurs que nous venons de décrire et le doute morbide ; dans les deux cas un acte qui vient d’être commis est critiqué après coup, avec la différence que l’obsédé qui doute est dans l'incertitude quant à la réalisation correcte de l’acte projeté, tandis que l’auteur d’une « erreur supposée » a la fausse certitude d’avoir mal fait. Il s’agit là d’une légère différence au niveau du mécanisme de l’épreuve de réalité que nous sommes encore tout à fait incapables de nous représenter sur le plan métapsychologique. L’analogie de ces actes manqués avec les symptômes de la névrose obsessionnelle nous confirme d’ailleurs dans notre hypothèse que les erreurs supposées — comme les phénomènes obsessionnels — jouent le rôle de soupapes de sûreté pour les tendances ambivalentes.

Nous pourrions également présenter le mécanisme de ce type d’erreurs comme le contraire des « actes symptomatiques ». Dans le cas des erreurs supposées, la conscience pense avoir commis un acte (provenant de l’inconscient) alors qu’en réalité la motricité était convenablement censurée. Par contre, dans le cas des actes dits symptomatiques, la tendance refoulée, échappant à la conscience, se transforme en action motrice. Mais l’acte symptomatique et l’erreur supposée ont en commun que dans les deux cas il y a une disparité entre deux fonctions de la conscience : la perception interne et le barrage de l’accès à la motricité, alors qu’en général ces deux fonctions sont également bien adaptées ou également troublées.

« L’erreur dans l’erreur » est comparable au « rêve dans le rêve ». Les deux techniques se servent d’une sorte de redoublement pour se protéger des manifestations fortement interdites de l’inconscient. L’erreur dans l’erreur, c’est eo ispo un correctif, comme le rêve dans le rêve prive une partie du contenu onirique de son caractère onirique. Savoir qu’on rêve, ce n’est plus rêver vraiment comme à l’accoutumée quand on tient pour authentique tout ce que l’on rêve ; et si nous oublions d’effectuer un acte manqué, celui-ci ne se produira tout simplement pas.

La meilleure représentation du caractère tendancieux des « erreurs supposées » est fournie par cette farce d’étudiants : « Excusez-moi de vous avoir bousculé » — dit un étudiant à un passant. « Mais vous ne m’avez pas bousculé ! » — répond ce dernier. « Qu’à cela ne tienne ! » — réplique l’étudiant qui lui donne une bonne bourrade.

Cette farce transforme la motion démasquée du faux acte manqué en acte réalisé après coup, tandis qu’en général nous nous réjouissons simplement de voir qu’il s’agissait d’une erreur et d’échapper ainsi à un danger imaginaire.