La psychanalyse vue par l’école psychiatrique de Bordeaux1

Les voies de la communication scientifique internationale n’étaient pas encore coupées lorsque le 1er mai 1914, les illustres patrons de la Clinique Psychiatrique de Bordeaux publiaient un livre qui permettait à la psychanalyse de faire pour ainsi dire son entrée officielle dans la littérature française, où jusqu’à présent — à part quelques publications mineures — elle n’était représentée que par la critique superficielle de Janet. Il semble qu’à ce moment déjà les auteurs avaient conscience de l’audace qu’il fallait pour prendre la défense d’une théorie scientifique rédigée en langue allemande, car dès la préface ils donnent des arguments pour se prémunir contre le reproche de « germanisme scientifique ». C’est un signe précurseur des tristes temps qui allaient suivre que les auteurs d’un ouvrage scientifique se soient sentis obligés de souligner qu’en matière scientifique l’« effort d’indépendance » ne doit pas dégénérer en xénophobie. La « pensée Freudique », lit-on plus loin, (ses excès mis à part) « est loin d’être sans grandeur », elle contient « quelques idées fondamentales fécondes, rappelant les tendances les plus classiques de la psychologie et de la psychiatrie contemporaines » ; aussi espèrent-ils que la psychanalyse « trouvera un accueil équitable en France » et « l’examen consciencieux et réfléchi auquel elle a droit ».

Si déjà le courage avec lequel les auteurs ont flétri le chauvinisme scientifique nous a été sympathique, ces dernières paroles ont éveillé en nous l’espoir de les voir se montrer des penseurs indépendants pour le reste aussi, libres de préjugés non seulement nationaux mais aussi scientifiques.

Dans la deuxième préface ils mentionnent l’énorme masse de littérature psychanalytique qui s’est accumulée et soulignent l’absence d’une présentation bien ordonnée des principes dispersés dans différents ouvrages : ce serait, disent-ils, un gros obstacle à l’extension de cette nouvelle psychologie, « surtout en France où les esprits, quoique curieux de toutes les nouvelles hypothèses, exigent, pour accepter de connaître une théorie, qu’elle soit synthétiquement et clairement exprimée »2. Selon Régis et Hesnard, seules des considérations méthodologiques de cet ordre pourraient détourner les Français de l’étude d’une thèse scientifique, jamais des raisons d’ordre sentimental, moral ou religieux3 ; les Français auraient une trop grande ouverture d’esprit pour cela, et trop d’aversion pour toute dissimulation.

Ainsi les auteurs, pour complaire à l’esprit français, se font un devoir d’introduire « au sein de cet assemblage d’hypothèses ingénieuses » un peu de leur « souci latin de clarté et d’harmonie ». Sans se préoccuper de l’évolution historique de la doctrine, ni dans quelles proportions les différentes parties de la doctrine ont été élaborées par le créateur de la méthode et par ses élèves, ils prétendent reproduire « la synthèse abstraite qu’évoque d’elle-même dans tout esprit français l’étude approfondie de la doctrine ».

Dès maintenant nous pouvons faire une objection au plan de travail de nos critiques. Nous estimons que la psychanalyse, science en pleine évolution dont le cours s’élargit constamment par de nouveaux affluents inattendus, a bien raison de s’en tenir le plus longtemps possible à la collecte des faits et à l’établissement des rapports entre faits voisins, et de se garder de toute abstraction et de toute définition rigides. Nous estimons que la systématisation trop précoce qu’exige selon Régis et Hesnard l’esprit latin (car ils considèrent qu’étudier une doctrine qui n’est pas clairement formulée est contraire à cet esprit) dissimule simplement une altération des faits et ne constitue qu’une apparente précision. Cette précision n’est qu’apparente car elle ne tient pas compte des difficultés et obscurités réellement existantes et elle altère les faits en faisant comme si l’on avait été dès le début en possession de concepts fondamentaux clairs dont les faits particuliers découleraient d’eux-mêmes. En réalité, si nous suivons l’évolution d’une théorie scientifique in statu nascendi, nous rencontrons tant de surprises, nous sommes obligés de reformuler constamment tant de nouvelles définitions que nous sommes finalement amenés à renoncer d’une façon générale à nous préoccuper de ce lit de Procuste que constitue toute évolution et à nous résoudre à ne faire qu’un usage provisoire et exceptionnel de ces formulations générales et par conséquent peu explicites. Mais ne rejetons pas non plus l’ouvrage trop précipitamment et voyons si les auteurs parviennent à modifier notre impression première. Nous devons cependant souligner qu’on ne peut imputer à la psychanalyse la responsabilité de cette organisation : tout éloge ou tout reproche quant à ces formulations revient aux auteurs.

Ce gros livre se divise en deux parties très inégales ; les premières 300 pages contiennent un exposé détaillé de la théorie et des applications de la psychanalyse ; les 100 dernières pages expriment la position personnelle, critique, des auteurs.

En accord avec le projet d’un ouvrage à caractère méthodique, l’exposé commence par la définition de la psychanalyse, tâche qu’en fait personne jusqu’ici n’a entreprise. La voici reproduite littéralement : « La psychanalyse est une méthode d’exploration psychologique et de traitement psychothérapique des psychonévroses qui s’inspire d’un vaste système d’interprétation de la plupart des mécanismes normaux et pathologiques du psychisme humain et qui est caractérisé par l’analyse des tendances affectives et de leurs effets, ces tendances étant considérées, pour la plupart, comme dérivées de l’instinct sexuel. »

Je répète que nous même serions bien en peine de proposer une bonne définition ; mais les lacunes de celle-ci sautent aux yeux. En aucun cas on ne peut définir la psychanalyse sans insister par exemple sur l'inconscient, cet élément constitutif de la théorie entière. Cependant nous pouvons pardonner cette faute aux auteurs ; condenser une telle masse d’expériences en une seule phrase, aussi longue soit-elle, serait un véritable tour de force.

L’autre objection concerne l’assertion que la psychanalyse fait dériver la plupart des tendances affectives de l’instinct sexuel. La psychanalyse n’a jamais osé décider quelle proportion des tendances du psychisme était d’origine sexuelle ou autre, par exemple égoïste. Elle se contente d’affirmer que les forces pulsionnelles sexuelles jouent un rôle beaucoup plus grand et beaucoup plus varié dans la vie psychique qu’on ne le supposait jusqu’ici, que les facteurs sexuels interviennent probablement dans presque toute activité et souvent ont une valeur exemplaire ; entre cette hypothèse et l’assertion que la psychanalyse fait dériver presque tout de la sexualité il y a une différence si considérable qu’elle n’aurait pas dû échapper aux critiques. Cette grave erreur traîne comme un fil rouge tout au long de l’ouvrage, si bien que nous aurons encore à y revenir.

Après un bref exposé de l’histoire de la psychanalyse et de son extension, les auteurs reviennent au petit nombre de travaux français concernant la psychanalyse. Puis ils rappellent brièvement les applications cliniques de la méthode, les expériences qu’ils ont eux-mêmes tentées et dont ils ont publié les résultats (« Encéphale », 1913). Malheureusement nous ne pouvons pas, actuellement, avoir accès à cette publication, aussi devons-nous renoncer à juger de la valeur des expériences sur lesquelles R. et H. ont fondé leurs opinions. Il est regrettable que les auteurs ne communiquent pas ici leurs expériences, aussi brièvement que ce soit, pour mêler un élément plus concret à leur travail extrêmement théorique. Ainsi présenté, leur ouvrage n’est qu’un assemblage de théorie et de critique et la curiosité du lecteur pour l’expérience personnelle des auteurs reste insatisfaite.

Celui qui aura la charge de rédiger le premier manuel de psychanalyse devra certainement s’inspirer de l’exemple fourni par les auteurs de cet ouvrage. Il est intéressant de voir avec quel dévouement ils s’abandonnent, dans leur présentation de la psychanalyse, à des démarches de pensée qui leur sont étrangères, voire souvent antipathiques, avec quel soin ils rassemblent les déclarations de principe de Freud disséminées en cent points différents, avec quelle habileté ils parviennent à tisser une théorie cohérente avec des fils éparpillés. La tendance des Français à la clarté et à l’ordre — que les auteurs glorifient à juste titre — les a certainement aidés dans leur tâche.

Le chapitre intitulé « Le psychodynamisme »4 tente d’exposer méthodiquement la conception fondamentalement dynamique des processus psychiques selon Freud. (Le « psychodynamisme » est un terme bien trouvé qui revient aux auteurs ; jusqu’à présent on parlait plutôt de « psychologie dynamique ». Nous sommes reconnaissants aux auteurs pour ce néologisme, mais notons qu’ils reprochent par ailleurs à Freud son « faible pour l’hétérogénéité du vocabulaire scientifique et son usage immodéré des termes techniques psychologiques composés ».) Ils opposent le psychodynamisme de Freud à la conception psychostatique de Janet et soulignent fort justement comme une des caractéristiques principales de la psychanalyse le fait qu’elle conçoit « la vie psychique comme un système, sans cesse en évolution, de forces élémentaires, antagonistes, composantes ou résultantes ».

Rares sont ceux jusqu’à ce jour qui ont compris le sens de l'inconscient selon Freud aussi bien que les auteurs. En effet, l’inconscient n’est pas seulement le contraire du conscient, comme le pense Lipps, ce n’est pas non plus l’équivalent du subconscient des philosophes, c’est la réalité intérieure du psychisme, le « réel psychique », « incomplètement et difficilement connue par la perception interne absolument comme la réalité extérieure est mal connue par la perception sensorielle ». La définition du « préconscient » est moins réussie. Pour eux c’est une zone intermédiaire entre l'inconscient et le conscient et « comprend tous ces phénomènes de rêverie, de distraction, d’inspiration, de rêve nocturne, qui sont pour nous les révélations subjectives de la réalité interne ignorée, les messagers du réel intérieur, les réflexes ou les échos de l’inconscient ». Cette définition assez imprécise omet de souligner que la « grande censure » — et la grande différence psychique — ne doit pas être recherchée entre le préconscient et le conscient, mais entre l’inconscient et le préconscient et que les caractéristiques psychologiques du préconscient — la qualité de conscience mise à part — sont les mêmes que celles du conscient. Le préconscient joue donc un rôle non seulement dans la rêverie et les autres activités semi-conscientes semblables, mais aussi dans les productions les plus nobles et les plus structurées du psychisme.

Après une présentation correcte de la notion de censure, suit un assez bon compte rendu du schéma de Freud sur le fonctionnement psychique, les complexes et leur signification affective. Ils passent — très logiquement — des affects à l’exposé des sentiments et processus sexuels, si fortement mis en avant par la psychanalyse. Mais lorsque les auteurs, surmontant une fois de plus leur aversion pour les termes psychologiques composés, appellent la psychologie sexuelle des analystes « pansexualisme » et qualifient ce terme « d’expression ingénieuse », ils donnent une nouvelle preuve de leur totale incompréhension sur ce point. « La notion de sexualité comprend, en effet, pour Freud, une énorme quantité de concepts divers » — disent-ils à la page 2995 — « et atteint presque jusqu’au sens d’instinct en général, ou d’Énergie affective cinétique »6. Or Freud n’a jamais rien prétendu de tel ; au contraire, il a souvent répété que la sexualité doit être fondamentalement distinguée des autres activités pulsionnelles, en particulier des activités égoïstes ; ce n’est pas à Freud mais à eux-mêmes que les auteurs doivent s’en prendre pour cette généralisation abusive, ou éventuellement à quelques anciens disciples de Freud (par exemple Jung) qui l’ont abandonné justement parce qu’il refusait cette généralisation énergétique de la notion de libido. R. et H. connaissent trop bien la littérature psychanalytique pour que ce fait ait pu échapper à leur attention, de sorte que sur ce point — nonobstant leur promesse d’objectivité — nous devons les accuser de sophisme : ils combattent ici ce que leur adversaire n’a jamais soutenu. Une autre affirmation personnelle des auteurs, car Freud n’a rien dit de semblable, est que, selon la psychanalyse, l’instinct sexuel et l’instinct de conservation de l’espèce seraient « la base dynamique actuelle de notre activité mentale normale et pathologique. Car l’autre instinct fondamental de l’homme, l’instinct de nutrition et de conservation personnelle... serait aujourd’hui incapable d’une action puissante sur l’organisme psychique, ayant subi une atrophie ancestrale sous l’influence du milieu social et de la civilisation ».

Si, dans l’exposé de la psychanalyse, les auteurs n’avaient pas abandonné la voie historique correcte au profit d’une déduction plus brillante mais fausse, l’inexactitude de cette assertion leur aurait sauté aux yeux comme à tout lecteur de cet ouvrage. Dans l’œuvre de Freud on ne trouve pas un seul mot sur l’« atrophie de l’instinct de conservation » ; R. et H. sont seuls responsables de cette fantaisie absurde. Il est tout aussi faux d’affirmer que Freud s’est a priori précipité sur la sexualité au lieu de parvenir à cette connaissance sous la pression des faits et après une lutte prolongée.

Dans les 30 pages suivantes, les auteurs donnent une très bonne vue d’ensemble de l’évolution de la sexualité telle qu’elle est esquissée dans les « Trois essais » de Freud, puis ils expliquent le refoulement et discutent dans les détails les rapports entre les névroses et les perversions.

Voici ce qu’ils disent à propos de la méthode psychanalytique : « La psychanalyse qui servait à l’origine à rechercher la formule pathogène des psychonévroses, a peu à peu dévoilé les profondeurs de l’inconscient. Dès lors elle s’est développée de façon autonome et — trouvant de nouvelles confirmations dans la variété de ses techniques — elle est devenue une méthode d’investigation psychiatrique autorisant les plus grands espoirs. »

Nous désirons reproduire textuellement l’excellente définition de la technique psychanalytique.

« La méthode d’investigation psychanalytique consiste à nous plonger dans les extrêmes profondeurs du psychisme examiné, à fondre en quelque sorte pour un certain temps notre personne en celle du sujet examiné et à nous demander : pourquoi telle idée ou représentation s’associe-t-elle — par association libre — à telle ou telle autre idée ou représentation particulières, quelle est l’origine purement psychologique de cet enchaînement et jusqu’à quelle source primitive peut-on la suivre ? L’examen psychologique médical fait ici à la psychologie individuelle un emprunt à court terme. Par exemple, au lieu d’examiner les faits objectifs, comme c’est la coutume en pathologie générale (altération ou ralentissement d’une fonction donnée par suite de telle ou telle altération cérébrale) et d’y chercher l’explication de la présence dans la conscience du malade du fait psychique à examiner, au lieu de s’efforcer ensuite d’analyser le caractère clinique objectif de ce fait (si la personnalité consciente l’accepte ou non et dans quelle mesure, s’il convient de le classer dans les délires, hallucinations, mégalomanie, réactions impulsives, etc.), au lieu de tout cela donc, le psychanalyste fait siennes pour un moment les idées rencontrées chez son patient, comme si elles lui étaient venues à lui-même, et en recherche ainsi la source directe. Il va la trouver nécessairement dans une autre idée, associée ou spontanée, fournie par les souvenirs de la personne examinée. C’est ainsi qu’il reconstruit la chronologie de la psychogenèse du fait psychique examiné et arrive enfin à un fait original primitif, qui s’avère toujours être une pulsion sexuelle plus ou moins refoulée datant de l’enfance.

Ainsi la psychanalyse parvient à organiser dans un réseau psychique relativement simple les associations inorganisées et la variation constante des états conscients du sujet examiné, ce qui ouvre l’accès aux couches de plus en plus profondes du psychisme, et enfin au foyer de la dynamique des affects inconscients. Ce réseau est formé par l’ensemble des souvenirs, affects, motions, représentations verbales, représentations d’objets ou représentations abstraites, etc. qui sont reliés entre eux par les lois de la mémoire et de l’enchaînement psychique inconscient des idées. Si le médecin prend ce réseau pour fil conducteur, celui-ci le conduira du symptôme à sa cause psychique infantile. »

Cet exposé impressionnant et clair suscitera sans doute de l’intérêt pour la psychanalyse ; comme toute simplification elle a une valeur pédagogique inestimable, mais elle comporte aussi les inconvénients de toute schématisation. La psychanalyse d’aujourd’hui s’est considérablement éloignée du procédé qui consiste à ramener le symptôme névrotique à une cause psychique infantile particulière ; elle conçoit le symptôme comme la résultante de certains facteurs constitutionnels et accidentels déterminés. Il est vrai que dans de très nombreux cas ces facteurs accidentels paraissent prépondérants si bien qu’en ce qui les concerne la description des auteurs reste toujours valable.

Le compte rendu très soigneux de l’interprétation des rêves selon Freud, qui termine ce chapitre, n’appelle pas de commentaires plus détaillés, de même que l’exposé de l’épreuve d’association et de la « psychanalyse de la vie commune ». Les auteurs résument leur impression sur les techniques et les méthodes de la psychanalyse en disant que de toutes les méthodes d’investigation psychologique la psychanalyse est une des plus difficiles ; c’est sans doute pour cette raison que le nombre des critiques faisant état d’une expérience personnelle est si faible.

L’exposé des applications non médicales de la psychanalyse (psychologie générale, psychologie de la religion, esthétique, etc.) est non moins réussi. La seule affirmation que nous réfutons formellement est celle où les auteurs prétendent que « la psychanalyse, dans la mesure où elle porte un jugement sur la valeur des œuvres artistiques, cesse d’être une science..., elle rompt ici le cadre trop étroit pour elle de la psychologie littéraire habituelle et se mue en philosophie ». Mais comme ailleurs les auteurs écrivent que la psychanalyse « n’ose pas juger franchement de la valeur littéraire d’une œuvre » (au demeurant ils ne sauraient citer un seul passage dans les œuvres de Freud où celui-ci se préoccupe de jugements de valeur esthétique, moraux ou autres), nous devons donc qualifier d’impression subjective injustifiée l’opinion des auteurs selon laquelle la psychanalyse se permettrait implicitement (et non « franchement ») de fournir un code esthétique, moral ou quoi que ce soit de semblable. La grande majorité des psychanalystes qui a entièrement suivi Freud jusqu’à présent a toujours traité l’esthétique et la philosophie comme des objets de la psychanalyse et a refusé en toute occasion de transformer la psychanalyse elle-même en philosophie, en une doctrine esthétique ou morale.

Il est non moins injustifié de présenter le conflit entre principe de plaisir et principe de réalité selon Freud comme « un système philosophique expliquant les buts de la vie humaine » et non comme un simple résumé de faits d’expérience acquis empiriquement. Donc, malgré tout, les signes s’accumulent peu à peu montrant que R. et H. — qui ont parfaitement compris les problèmes ardus de la technique psychanalytique et même la notion d’« inconscient » sur laquelle butent la plupart des gens — lorsqu’il s’agit d’esthétique, de philosophie ou de morale (équité), ne font pas preuve de cette impartialité scientifique qu’ils s’étaient proposé de respecter et adjoignent à la psychanalyse des concepts qui en sont fort éloignés, et même contre lesquels elle a toujours multiplié les mises en garde. Car même si les esthètes, les pédagogues, les socio-politiciens se servent des connaissances psychanalytiques pour développer leurs domaines propres (ce dont personne ne peut leur dénier le droit), la psychanalyse en tant que telle est une science libre de toute tendance, tout comme la botanique ne cesse d’être une science parce que des maraîchers ou des prédicateurs végétariens ambulants exploitent les connaissances botaniques dans leur domaine particulier. Cependant si le psychanalyste, qui devrait être le premier à apercevoir les différentes applications possibles de sa méthode, s’aventure sur le terrain de disciplines qui lui sont a priori étrangères, c’est seulement faute de mieux : il ne peut pas attendre que les spécialistes de ces disciplines acquièrent des connaissances suffisantes en psychanalyse pour remplir cette tâche — tout comme le botaniste qui se fait maraîcher si, comme Robinson, il est obligé de vivre sur une île déserte et se trouve privé des avantages de la répartition du travail.

L’application médicale de la psychanalyse (le traitement des névroses et des psychoses) occupe naturellement la plus grande partie du livre. La présentation et la classification de la littérature qui s’y rapporte sont encore une fois exactes et claires. Cependant à mesure qu’on avance dans la lecture du livre on est frappé par la neutralité un peu forcée des auteurs, voire leur abstention totale de toute prise de position (bien qu’ici et là — nous l’avons vu — une certaine tendance traverse comme un éclair la froide sérénité de l’exposé). Ce calme fait penser à l’accalmie précédant la tempête et ne présage rien de bon. Dans l’exposé de la théorie des névroses nous n’avons que peu de choses à relever, ainsi par exemple la confrontation très réussie des opinions de Freud et de Janet.

Le chapitre concernant la psychanalyse des névroses s’achève par la phrase suivante : « Pour la psychanalyse — qui donne la même étiologie pour toutes les névroses — la description des différentes formes pathologiques qui permettait aux auteurs classiques de tracer les frontières entre les différentes maladies nerveuses a perdu son importance. » Cependant la psychanalyse a toujours mis en garde certains de ses adeptes par trop impatients contre une simplification aussi abusive des faits. Il me suffira de rappeler avec quelle persévérance Freud s’est efforcé d’élucider le problème du choix de la névrose et d’expliquer les différents mécanismes, pour comprendre combien il était loin de sa pensée de supprimer les séparations représentées par les différences caractéristiques des mécanismes de formation des symptômes où il puisait l’essentiel de ses connaissances. Même si la classification de Freud s’écarte finalement de la nosologie traditionnelle, cela ne signifie pas l’abandon des méthodes « classiques » dont, comme on sait, les représentants ne sont pas d’accord entre eux et soutiennent les projets de classification les plus divers. Toutefois je ne veux pas nier que Freud diverge effectivement sur beaucoup de points essentiels des « classiques » de la psychiatrie — tout à son avantage, me semble-t-il.

L’exposé sur la psychanalyse des psychoses fournit une nouvelle démonstration du talent didactique des auteurs. La seule erreur qu’il me faut cependant rectifier c’est leur confusion entre introjection et introversion ; mais j’admets bien volontiers qu’il serait préférable de donner à deux notions aussi radicalement différentes des dénominations d’une consonance moins semblable.

Il s’agit d’un malentendu beaucoup plus grave lorsque les auteurs, dans la discussion des effets thérapeutiques de la psychanalyse, mentionnent parmi les mesures thérapeutiques complémentaires la condamnation des désirs injustifiés. Celle-ci, de même que la sublimation, n’est pas un moyen thérapeutique mais un résultat du traitement ; l’une comme l’autre doivent surgir au cours ou à la suite de l’analyse, spontanément et sans qu’il y ait suggestion de la part du médecin ; ils doivent être non des corps étrangers frauduleusement introduits dans l’univers psychique du malade mais des acquisitions durables et personnelles de celui-ci.

Ce chapitre se termine par un résumé bref, mais dans l’ensemble complet, de la littérature sur le transfert ; c’est ainsi que s'achève la partie descriptive du livre.

La partie suivante, critique, de l’ouvrage est introduite par un petit essai tout à fait remarquable intitulé « La psychanalyse et les critiques ». On peut y lire entre autres : « On peut en rejeter (des critiques défavorables à la psychanalyse) sans hésiter une grande partie d’emblée. Ce sont toutes celles qui font intervenir des considérations d’ordre sentimental : moral, éthique, religieux, etc. Celles-là sont toutes extrêmes. Ou bien elles représentent Freud comme un apôtre méprisé ou méconnu et émanent de disciples mystiques et enthousiastes bien plus que d’élèves convaincus. Ou bien elles tendent à faire de lui un illuminé, un rêveur, voire un esprit faux et dangereux entraînant ses adeptes dans une sorte de contamination délirante collective. Elles émanent alors... de moralistes émus dans leur ignorance systématique de la sexualité, de religieux outragés dans leurs principes ou de pédagogues effrayés d’une telle liberté d’opinions ». « Les attaques de ce genre, dirigées principalement par Hoche, Förster, K. Mendel, » etc. « ne doivent pas entrer en ligne de compte sur le terrain où nous nous plaçons, c’est-à dire le terrain scientifique. Nous laisserons de même de côté les critiques qui font appel à l’esprit plaisant et tendent... à tourner en ridicule les idées de Freud. La critique scientifique s’accommode mal de l’humour. On conçoit, à ce sujet, combien il doit être pénible à un grand esprit comme l’auteur de la psychanalyse de voir l’œuvre à laquelle il a consacré sa vie devenir l’objet de plaisanteries aussi faciles. »

Nous approuvons pratiquement en tous points les remarques que les auteurs opposent aux critiques en regrettant toutefois qu’ils ne citent pas d’auteurs qui défendent Freud d’un point de vue religieux, éthique, moral, etc. Car nous ne connaissons guère de telles critiques, que les auteurs rejettent à juste titre. Cependant si quelque jeune psychanalyste se montre ici et là trop excessif dans l’expression de sa reconnaissance, peut-être lui pardonnera-t-on de ne conserver son objectivité que in merito. Mais ce serait certainement le châtier avec trop de sévérité que de le mettre, pour une simple faute de style, au rang des Hoche, Mendel, etc.

Il est moins compréhensible, et même quelque peu démoralisant, de voir les auteurs citer parmi les critiques sérieux de Freud, aux côtés des noms universellement respectés de Janet, Ladame, Dubois, Bleuler, celui, plus connu chez nous, de Friedländer ! Dans ce travail nous faisons connaissance également de Kostyleff, auteur peu connu chez nous, qui trouve dans la psychanalyse des preuves en faveur de la théorie psychologique des « réflexes cérébraux ». Kostyleff, semble-t-il, a déjà beaucoup publié sur la psychanalyse en langue française. Enfin, les auteurs soulignent à juste titre que « malheureusement la grande majorité des critiques s’est abstenue de toute application quelque peu soutenue des techniques proposées par Freud. « Quelques-uns... comme Isserlin, se refusent même à l’essayer, parce qu’elle leur semble a priori inacceptable sur le plan logique. »

Les auteurs promettent en ce qui les concerne de juger la psychanalyse avec équité. Puisqu’ils considèrent que c’est une erreur d’accepter ou de rejeter la nouvelle doctrine dans son ensemble, ils désirent reprendre la discussion de la théorie en général, puis se prononcer point par point.

Les malentendus relevés dans la partie descriptive nous ont préparés à voir le jugement des auteurs troublé par une mauvaise interprétation de parties importantes de la doctrine psychanalytique, mais cela atteint de telles proportions que — connaissant la réceptivité peu commune des auteurs pour certaines finesses de la théorie et de la technique et compte tenu de leurs protestations répétées d’objectivité et d’impartialité — nous restons un peu stupéfaits. Un peu seulement, dis-je, car nous avons souvent pu voir une excellente compréhension de la psychanalyse alliée à l’impossibilité d’atteindre la conviction. Relevons les principales objections des auteurs ; nous pensons que les lecteurs décideront par eux-mêmes s’il tient à la doctrine et à la méthode ou bien à la personne des auteurs que ceux-ci soient finalement amenés à en rejeter les points essentiels.

« Nous avions l’intention », c’est ainsi qu’ils commencent la partie générale de leur critique, « de donner dans cet ouvrage une vue d’ensemble systématique de la psychanalyse. Sous cet angle, la psychanalyse ne peut se comparer à aucune autre œuvre médicale ; elle nous surprend par des allures philosophiques si caractérisées qu’on l’a comparée à juste titre à certains systèmes métaphysiques de la psychologie. C’est dire qu'elle porte en elle toutes les qualités et défauts d'un système ; ses qualités théoriques : clarté, unité, harmonie, qui satisfont le dilettante et lui épargnent la fatigue d’une recherche personnelle, ce patient regroupement des faits qui constituait jusqu’à présent en médecine un critère de valeur ; il y a cependant un inconvénient pratique : du fait de la nature purement hypothétique de la théorie, elle échappe en sa totalité à toute démonstration. »

Comment cette accusation s’accorde-t-elle avec le reproche précédemment formulé par les auteurs, qualifiant la psychanalyse d’ « assemblage d’hypothèses ingénieuses » où seuls les critiques « ont introduit un peu de leur souci de clarté et d’harmonie » pour satisfaire le désir de synthèse de leurs lecteurs ? Tant que les auteurs n’ont pas retiré soit leur critique d’absence de synthèse, soit celle de systématisation abusive, il n’est guère possible de prendre au sérieux aucune de ces objections.

Et si c’est le « patient regroupement des faits » qui caractérise le non-dilettante, alors le psychanalyste, qui passe souvent des années à étudier un cas et n’ose conclure qu’à partir de plusieurs cas examinés en profondeur, peut s’estimer à l’abri du reproche de dilettantisme.

Par contre nous admettons volontiers que la psychanalyse soit désignée par le terme ironique de Kraepelin qui la qualifie de « métapsychiatrie » (qui d’ailleurs n’est qu’une variante du terme métapsychologie créé depuis longtemps par Freud). Nous admettons que l'inconscient, par essence indémontrable, est une hypothèse, une interpolation dans le gouffre béant entre les processus physiologiques et les processus psychiques conscients. Mais cette hypothèse est tout aussi justifiée que certaines hypothèses de base dans d’autres sciences, telle par exemple la notion de matière en physique. La seule question est de savoir si une telle hypothèse a une valeur heuristique, si elle nous rapproche de la compréhension de processus encore inexpliqués ; nous pensons que la notion d’« inconscient » est précieuse à cet égard et doit donc être conservée. Quoi qu’il en soit, l’existence de cette hypothèse ne suffit pas pour assimiler la psychanalyse à une mystique, comme les auteurs voudraient le faire.

Nous nous permettons de faire remarquer que les mêmes auteurs, qui qualifient la psychanalyse de « mystique » parce qu’elle ne « peut pas faire la démonstration expérimentale » de l’inconscient « ni le mesurer avec des unités de mesure », parlent avec beaucoup de respect de la psychiatrie dite classique qui — comme nous l’avons dit plus haut — lie la mégalomanie ou d’autres troubles psychiques à des altérations cérébrales spécifiques. Or personne n’a encore pu démontrer objectivement et par voie expérimentale l’existence de ce rapport, par exemple en mesurant une idée mégalomaniaque par une altération cérébrale ; les auteurs peuvent donc considérer cette hypothèse comme non moins mystique que l’inconscient.

La psychanalyse est beaucoup plus libérale ; elle ne rejette pas l’hypothèse d’une correspondance entre certaines altérations cérébrales et certains processus psychiques. Mais elle revendique le droit d’explorer la vérité par une voie nouvelle et de tenter de remuer les eaux stagnantes de la psychologie et de la psychiatrie au moyen de l’observation des mécanismes purement psychologiques. Comme il n’y a qu’une vérité, il faudra bien que la vérité physiologique recoupe en fin de compte la vérité psychologique. Cependant il faut d’abord édifier la méthode psychologique, gravement négligée jusqu’à présent, de façon autonome et indépendante de la physiologie. Au demeurant la faillite complète de la psychiatrie anatomique excuserait toute tentative, même beaucoup moins bien étayée que la « métapsychiatrie » selon Freud ; et la stérilité de l’orientation « classique » devrait inciter ses adeptes à plus de mesure dans leur exigence vis-à-vis des autres et à plus de modestie dans leurs critiques.

Lorsque les auteurs reprochent à la psychanalyse de considérer les différentes formes pathologiques comme des « entités morbides » immuables, ils se contredisent une fois de plus dans la mesure où ils ont reproché précédemment à la psychanalyse de n’accorder aucune importance aux différentes formes pathologiques puisqu’en définitive tout revient à la sexualité. En outre, c’est déformer les faits, car la psychanalyse n’a jamais présenté les formes pathologiques comme des phénomènes ultimes qui ne peuvent plus être analysés, mais au contraire, comme des mécanismes qui, figés dans une certaine mesure par l’évolution onto- et phylogénétique, se fondent en dernière analyse sur des processus élémentaires et demandent à être analysés plus avant. Il serait intéressant de savoir quelle est la partie de la doctrine si mal comprise par les auteurs qu’ils veulent faire endosser à la psychanalyse des tendances qui lui sont parfaitement étrangères. Les auteurs ne trouveront dans l’œuvre de Freud aucun passage où la névrose est présentée comme une « entité qui ne peut plus être analysée ». L’impartialité promise s’est épuisée, semble-t-il, avec la description de la psychanalyse et il n’en reste plus pour la partie critique.

Suit le reproche de téléologie. En psychanalyse l’inconscient, la censure, la pulsion sexuelle, la psychonévrose, le rêve, etc., « sont influencés par la doctrine archaïque des causes finales ». « Ils présument l’existence d’une sorte de prémonition dans la nature humaine qui fournit à l’être psychique les moyens les plus divers et les plus spirituels pour satisfaire à sa destinée et remplir ses buts ultimes. » Ici la névrose « n’est pas l’effet d’un trouble vital, à la manière de la décomposition d’un mélange lors d’une réaction chimique, mais un moyen d’échapper à une réalité trop pénible ».

Nous répliquerons : la psychanalyse a découvert toute une série de mécanismes de défenses psychiques adaptés et les a trouvés à l’œuvre dans les névroses. Mais cette découverte ne dément en aucune façon la conception scientifique en vigueur de nos jours ; il est pourtant bien connu que, d’après la recherche biologique, tenue en haute estime — à juste titre — par nos auteurs, ces mécanismes de défense jouent également un rôle important en physiologie et en pathologie. Aujourd’hui les symptômes de la fièvre typhoïde ne sont pas seulement considérés comme de simples signes d’une « perturbation vitale », mais aussi comme un mélange de phénomènes d’insuffisance et de réactions de défense. La psychanalyse elle-même n’en juge pas autrement.

Mais il est absolument faux de prétendre que Freud donne à cette efficacité le sens d’une tendance mystique vers une « destinée » et non celui d’un phénomène d’adaptation qui peut recevoir une explication biogénétique ; ces propos témoignent malheureusement de l’inexcusable légèreté dont les auteurs semblent faire preuve lorsqu’ils interprètent abusivement, ou plus exactement lorsqu’ils déforment de nombreuses pensées de Freud. Freud a énergiquement rejeté l’interprétation finaliste des faits psychanalytiques proposée par Jung et c’est pour cette raison que Jung a dû se séparer du groupe freudien.

« Il faut apprécier la psychanalyse comme une des productions artistiques qu’elle tente d’expliquer ; elle-même est un symbole. » C’est possible ! Le psychanalyste doit être suffisamment logique avec lui-même pour admettre que les facteurs déterminants individuels inconscients mis en évidence par l’analyse peuvent fournir un complément important au travail psychanalytique comme à toute autre création. Le véritable psychanalyste est si convaincu qu’il ne cesse jamais de s’analyser lui-même et de corriger ses résultats au moyen de l’auto-analyse. Mais il estime que même après soustraction des facteurs personnels la psychanalyse reste valable et est en droit d’être reconnue. Les auteurs restent redevables de la preuve du contraire. Nous avons d’ailleurs la satisfaction de constater à cette occasion que les auteurs témoignent eux-mêmes de l’utilité pratique de la conception et de la technique psychanalytiques dans la critique « purement scientifique », lorsqu’ils expliquent un symbole (la psychanalyse) au moyen de mécanismes inconscients (auto-projection).

Dans la critique du « psychodynamisme » — après avoir insisté sur les précurseurs français de Freud — ils lui consentent quelques éloges pour son travail consciencieux sur le processus du « refoulement ». « C’est le réel mérite de Freud et de ses élèves d’avoir montré que le refoulement est une des grandes lois de la psychopathologie. » Puis ils reconnaissent que la psychanalyse permet de retrouver l’idéogenèse (encore un bon terme technique grec dont nous leur donnons acte avec gratitude) d’un symptôme pathologique. Cependant Freud n’aurait expliqué ainsi que la genèse du symptôme, non sa cause ! Sans entamer une discussion philosophique approfondie, notons que l’élucidation complète de la genèse d’un processus, c’est-à-dire toute l’histoire de son évolution, dispense de rechercher toute autre « cause » puisque cet exposé implique la connaissance de toutes les conditions, la « cause » n’étant que la somme des conditions d’apparition. Parmi ces conditions, Freud a toujours souligné l’importance fondamentale des facteurs biologiques ; aussi la véhémence avec laquelle les auteurs opposent la psychogenèse à la théorie toxique des psychopathies est parfaitement superflue. De toute évidence ils oublient ce qu’ils avaient dit eux-mêmes dans leur exposé consciencieux de la théorie psychanalytique : « En dernière analyse, la psychanalyse considère toute névrose et tout trouble psychique grave comme la conséquence de facteurs chimiques, d’une intoxication du système nerveux par des toxines endogènes. » Par contre, il est vrai qu’en démontrant la psychogenèse des névroses Freud a mis en évidence un nouvel aspect du problème qui n’aurait jamais été accessible au moyen de l’anatomie et de la chimie du cerveau et dont la biologie elle-même, à notre avis, aurait beaucoup à apprendre.

Ce que l’école psychiatrique de Bordeaux, dignement représentée par les auteurs de cet ouvrage, oppose à la conception psychanalytique des névroses nous apparaît à présent d’une façon très claire :

« Pour notre part, disent-ils, nous voyons la cause des psychonévroses dans une insuffisance, dans une altération du fonctionnement psychique, qui dépendent d’altérations matérielles et physiologiques du cerveau, de variations au niveau des phénomènes d’excitation cérébrale et de troubles affectifs. »

Nous estimons que l’accent mis sur la cérébralité dans cette définition n’est pas en opposition avec la psychanalyse ; par contre les termes qui traduisent l’aspect psychique du problème paraissent tout aussi évidents mais tout aussi vides de signification que toutes les tentatives analogues faites par la psychiatrie prépsychanalytique. Les explications qui veulent passer directement de la cérébralité à l’univers psychique conscient se perdent en fumée comme un court-circuit électrique ; elles sont incapables de fournir un éclairage durable des problèmes psychiques. D’ailleurs les auteurs rétractent ici l’essentiel de l’éloge qu’ils ont fait du mode d’investigation « idéogénétique » en soutenant que l’enchaînement associatif des idées ne signifie pas la causalité de leur succession ; car reconnaître ce fait serait un argument en faveur du principe tant décrié du post hoc, ergo propter hoc.

Quant à nous, nous pensons qu’il ne faut pas mépriser le post hoc en tant que preuve d’un rapport causal ; d’éminents physiciens ont dû admettre qu’en vérité nous n’avons guère d’autres preuves de la causalité que l’inévitable survenue d’un phénomène à la suite de certains autres phénomènes ; ce n’est pas pour rien que l’effet se dit « Folge » en allemand et « conséquence » en français. Les auteurs, en refusant de donner une signification psychique d’ordre causal à la succession associative, renoncent à la seule possibilité d’obtenir une confirmation du déterminisme psychique.

Le seul passage du livre où les auteurs se réfèrent à leurs propres travaux psychanalytiques se trouve dans la critique de l’« Interprétation des Rêves ». Les critiques estiment, comme la plupart des interprètes de rêves qui ont mal lu Freud, que le rêve ne représente pas seulement l’« accomplissement de désirs » mais aussi la réalisation de divers affects. Ils oublient que Freud a toujours souligné avec insistance que le rêve manifeste, et même le contenu onirique latent, peuvent fournir aux affects les plus divers, haine, peur, souci, sentiments de culpabilité, etc., une occasion de se manifester ; les différentes parties du rêve, prises séparément, ne représentent absolument pas l’accomplissement d’un désir. Freud a seulement affirmé qu’après analyse le rêve, pris dans sa totalité, possède un sens, et que ce sens n’est rien d’autre qu’une représentation qui satisfait le désir contenu dans une ou plusieurs pensées latentes de la veille, représentation composée à l’aide d’aspirations infantiles inconscientes restées insatisfaites. Ce n’est pas le fait que les critiques acceptent de mauvaise grâce l’interprétation des rêves selon Freud, mais qu’il se méprennent aussi systématiquement sur ses propositions claires et univoques, qui montre que différents facteurs autres qu’intellectuels interviennent dans la critique de la psychanalyse. C’est en même temps une réponse à l’accusation répétée que la psychanalyse dispose d’un argument facile lorsque, pour expliquer le rejet de sa doctrine, elle invoque la « résistance » de ses adversaires.

Les auteurs trouvent également inacceptable que les associations obéissent aux mêmes lois dans le rêve et dans la névrose que dans la vie éveillée ; mais deux pages plus loin ils soutiennent que le rêve obéit aux mêmes lois élémentaires de l'affectivité que la vie éveillée ; les arguments qu’ils citent à l’appui de cette dernière affirmation ne sont guère plus solides que ceux à l’aide desquels la psychanalyse soutient la première, en prenant soin toutefois d’indiquer les multiples différences qui séparent les modes d’association conscients et inconscients. Aucun critique ne manque d’ailleurs de souligner qu’on ne peut mettre sur un même plan les symptômes de la maladie psychique et les phénomènes de la vie psychique normale ; et pourtant la pathologie générale enseigne que la « maladie » n’est que « de la vie dans d’autres conditions ». Il n’y a aucune raison pour que la psychopathologie échappe à cette loi de portée générale.

Les auteurs estiment que l’explication « idéogénétique » d’un symptôme morbide est encore plus contestable que la recherche d’un contenu latent du rêve. « L’étude de la succession des souvenirs pathogènes a certainement un grand intérêt, cependant cet enchaînement est parfois si curieusement complexe, s’exprime en un rapprochement si surprenant de faits impossibles à comparer (jeux de mots, analogies superficielles, symboles ex contrario, etc.), que nous pouvons nous demander à juste titre comment une tendance assez forte pour nuire gravement à l’organisme peut-elle se rattacher au symptôme par un pont aussi faible et fragile ? Par exemple il est très difficile de concevoir la nécessité d’introduire entre une contracture fixée et sa cause : un puissant complexe bloqué dans l’inconscient, un intermédiaire aussi inconsistant et subtil qu’une suite d’idées, d’images et d’affects reliés au hasard, ou par quelques jeux de mots ».

Il faut reconnaître que ce fait est invraisemblable et a surpris même celui qui devait pourtant le constater. Cependant la critique n’aurait pas dû se borner à constater l’invraisemblance, mais aurait dû tenter d’établir l’éventuelle exactitude de ce processus au moyen de recherches précises, en dépit de son apparente invraisemblance. Il est d’ailleurs aisé de fournir l’explication vainement attendue. Refouler, c’est permettre que la source d’un affect reste ou devienne inconsciente ; pour cela, le déplacement de l’affect sur quelque chose d’analogue mais d'insignifiant est un bon moyen. Donc c’est précisément leur insignifiance, leur invraisemblance qui fait des jeux de mots, des analogies lointaines, etc., les meilleurs et les plus sûrs ponts associatifs du refoulement. Malgré toute leur délicatesse et leur fragilité, ces ponts ont donc parfaitement rempli leur tâche s’ils ont détourné la conscience de ce qui devait être refoulé vers quelque chose d’inoffensif. Ce qu’ils accomplissent n’est donc pas un « tour de force » ; leur travail ressemble plutôt à celui de l’aiguilleur qui, sans grand effort, peut faire dévier vers d’autres voies la locomotive filant à grande allure. Le fait que les critiques eux-mêmes trouvent ce mode d’enchaînement des idées « inattendu », « invraisemblable », voire « impossible », montre seulement que le processus de refoulement a fait appel à des ponts associatifs bien dissimulés, difficiles à découvrir, car personne ne les soupçonne ou n’y pense.

Ce que les auteurs présentent sous le titre de « Critique du pansexualisme » n’est qu’une conséquence directe de leur méprise déjà signalée à propos du rôle que Freud attribue à la sexualité dans la vie psychique. Cependant ils honorent de quelques paroles élogieuses l’exposé que fait Freud de l’histoire de l’évolution de la sexualité. Comme un tel éloge reste une exception, nous le citerons in extenso : « La psychologie psychanalytique de l’évolution sexuelle nous paraît très intéressante, en particulier parce qu’elle a le grand mérite scientifique d’explorer un univers entièrement inconnu, bien que certains passages nous paraissent dictés par le désir a priori de l’auteur d’y retrouver l’origine des psychopathies plutôt que par un souci légitime de connaissance. La psychologie des perversions sexuelles — malgré quelques restrictions — nous paraît assez rationnelle, s’appuie sur une expérience étendue et un petit nombre seulement d’hypothèses, en un mot, est très ingénieuse et plus satisfaisante que beaucoup d’autres parmi les théories sur les anomalies de la pulsion sexuelle. » Par contre R. et H. considèrent comme tout à fait hypothétique la thèse freudienne selon laquelle la névrose est le négatif de la perversion. Cependant s’ils faisaient l’analyse de n’importe quelle hystérie d’angoisse avec globus et nausées, ils modifieraient leur opinion et reconnaîtraient sans peine dans ces symptômes des manifestations négatives de la pulsion partielle érotique orale. Au demeurant il ne s’agit plus ici d’opinions divergentes mais de contradictions au niveau des faits. Et celles-ci ne peuvent être tranchées par la discussion, mais seulement par l’expérience.

C’est la théorie du sentiment d’infériorité prônée par Adler que les auteurs copient lorsqu’ils prétendent que certains névrosés mettent instinctivement la sexualité au premier plan pour motiver des insuffisances d’un autre ordre. Les objections formulées contre la théorie du sentiment d’infériorité — souvent exposées ailleurs — gardent ici toute leur valeur.

« Il est imprudent d’admettre du point de vue social que nous sommes tous des incestueux ou des homosexuels en puissance », déclarent-ils plus loin et ils ne peuvent admettre que la « tendresse n’est que de la cruauté refrénée et la cruauté de la tendresse sans morale ». Naturellement aucun psychanalyste n’a jamais soutenu cette dernière proposition ; la cruauté proprement dite n’a rien à voir avec le sentiment de tendresse ni avec la morale. Il semble que le désir d’une stylisation aphoristique efficace l’ait emporté ici sur l’objectivité.

On sait que les cas peu clairs ne constituent jamais un bon objet pour la discussion mais viennent à point pour qui cherche la querelle ; par exemple les cas où névrose et perversion existent conjointement apporteraient aux auteurs des arguments contre le caractère opposé de ces deux états. Effectivement, l’unité du développement psychique n’est jamais assez totale pour qu’un même individu ne puisse présenter en même temps une perversion positive et une autre, négative, évoluant en névrose.

Une des conclusions finales de ce chapitre montre d’ailleurs clairement que les auteurs sont particulièrement rebutés par la terminologie de la psychanalyse. Les expressions : libido, sexualité, etc., dans leur emploi actuel devraient être partout remplacées par le mot « affect ». Pour les auteurs une telle psychogenèse affective des psychonévroses, empruntée à la psychanalyse mais considérée dans un sens plus large, « n’est peut-être pas possible ». Cependant ce serait un sacrifice intellectuel pour la psychanalyse que d’admettre une telle généralisation avant que les faits ne l’obligent à réviser son expérience selon laquelle les psychonévroses ont toujours une base sexuelle.

Puis les auteurs reviennent à nouveau — et cette fois de façon plus précise — à leur présentation de la psychanalyse comme suite du développement de la psychologie moderne d’avant Freud, notamment française. Freud a maintes fois souligné lui-même, et avec insistance, l’influence qu’ont exercée sur lui Charcot, Bernheim et Janet. Par contre les idées de Bergson, que les auteurs évoquent également dans ce même contexte, ne montrent avec la psychanalyse qu’une ressemblance partielle et limitée à certains détails psychologiques. Sur le plan des principes, il faut plutôt constater une opposition entre eux et non l’analogie soutenue par les critiques. « Il serait pour nous flatteur, et intéressant pour le fondateur de la psychanalyse, si nous pouvions conclure que sa psychanalyse est une tentative plus ou moins inconsciente de regrouper en un système les résultats de l'analyse psychologique française ». Compte tenu des nombreux blâmes et des maigres louanges que les auteurs accordent à la psychanalyse, on peut douter que cette filiation apparaisse tellement flatteuse aux savants français. La psychanalyse ne peut en aucun cas admettre l’exactitude de cette classification. Elle prétend avoir ajouté des faits nouveaux à l’œuvre des savants français et n’avoir poursuivi son développement qu’à partir de la conception nouvelle qu’elle représente. La graine qui est à l’origine de la psychanalyse n’a aucune rapport avec la littérature française. Ce n’est pas Charcot et encore moins Janet, mais Breuer qui a donné le premier élan pour l’édification de la nouvelle doctrine qui, d’ailleurs, n’éveilla guère l’intérêt de Charcot et que Janet ne comprit même pas.

La critique de la psychanalyse du point de vue médical commence par le reproche fait à la psychanalyse de vouloir, dans son besoin effréné de conquête, soumettre toute la neuro-psychiatrie. Hier il ne s’agissait que des psychonévroses, aujourd’hui elle s’est déjà annexé des tableaux cliniques psychiatriques comme la démence précoce et demain elle annoncera peut-être ses prétentions même sur la paralysie générale.

Il est indiscutable que le champ médical où la psychanalyse peut rendre des services s’est immensément accru. Les auteurs eux-mêmes reconnaissent que Freud a réussi à donner au refoulement, par exemple, la valeur d’une nouvelle loi générale de la psychopathologie. Nous estimons que la psychanalyse a fourni également bien d’autres faits nouveaux à la psychologie et à la pathologie. Cependant, une fois en possession de ces découvertes, elle avait l’obligation formelle de réviser tout le domaine des psychoses et des psychonévroses. Si elle a pu ensuite contribuer effectivement à maintes reprises à la compréhension médicale des tableaux cliniques psychiatriques — malheureusement pas toujours à leur guérison — elle ne mérite pas pour autant le reproche d’insatiabilité, qui dans le domaine scientifique paraît d’ailleurs toujours déplacé. Car être « modeste » dans la recherche de la vérité n’est certes pas une vertu. Il va de soi que la psychanalyse peut aussi apporter des faits nouveaux et précieux dans le domaine des psychoses organiques, tâche qu’elle devra tôt ou tard entreprendre. Il ne s’ensuit nullement que ces états doivent être considérés comme essentiellement psychogènes et soignés par la psychothérapie. Cette déduction hâtive dément également dans une certaine mesure l’« impartialité » dont se targuent les auteurs et dont ils ont effectivement fait preuve à maintes reprises dans la première partie de leur livre.

Puis les auteurs, dans la critique qu’ils font de la nosologie psychanalytique, expriment leurs doutes quant au bien-fondé du rapport que Freud établit entre névroses actuelles et troubles de l’hygiène sexuelle corporelle ; par ailleurs ils estiment que la reconstruction de la psychogenèse des états psychiques morbides telle qu’elle est pratiquée par la psychanalyse est une méthode beaucoup trop subjective, même si elle est juste ; selon eux il est exagéré de vouloir trouver un sens caché derrière les contenus psychiques absurdes des psychotiques, etc. Pour répondre à toutes ces objections il faudrait rédiger un autre livre ou du moins élargir outre mesure le cadre déjà vaste de cette discussion. D’ailleurs toutes ces objections ont déjà souvent été faites et ont été chaque fois réfutées. Ici nous n’en relèverons qu’une seule : si les auteurs vont jusqu’à admettre que l’analyse puisse accéder au contenu caché d’un symptôme psychonévrotique, c’est-à-dire qu’elle puisse reconnaître dans une « absurdité » apparente quelque chose qui possède un sens, qui est déchiffrable, pourquoi reculent-ils lorsqu’il s’agit d’expliquer la « salade verbale » du psychotique, c’est-à-dire une autre sorte d’absurdité ? Il semble que les auteurs établissent une différence fondamentale entre psychonévroses et psychoses fonctionnelles, alors que la seule différence réside dans le mécanisme et — en tout état de cause — dans l’accessibilité au traitement. En fait, les psychonévroses constituent un chapitre à part entière de la psychiatrie et doivent être évaluées sous le même angle que les autres psychoses. Pour quelle raison une méthode d’investigation psychologique qui se montre efficace dans les « psychonévroses » ne serait-elle pas applicable aux psychoses ?

La partie critique introduit l’exposé de la méthode thérapeutique psychanalytique par les considérations suivantes : « À supposer qu’un individu souffre d’un complexe refoulé, ne serait-il pas plus indiqué de réduire le complexe au silence par un renforcement encore plus grand du refoulement, plutôt que de le ramener au jour ? » Selon les paroles mêmes de Freud c’est « l’état normal des complexes sexuels d’être maintenus dans l’inconscient par des forces morales et non de devenir conscients ».

Les auteurs ne pouvaient supposer que Freud, un élève de Bernheim, ignorât l’efficacité des méthodes fondées sur un renforcement du refoulement (hypnose, suggestion). Freud n’élève aucune objection contre l’emploi éventuel de ces thérapeutiques. Il soutient simplement : 1° que ces méthodes ne sont pas radicales car elles ne font que dissimuler le noyau pathologique ; 2° que chez beaucoup de patients — en fait chez la plupart — elles se montrent inopérantes. C’est justement l’insatisfaction provoquée par les résultats ainsi obtenus qui a poussé Breuer et Freud à créer la psychanalyse. Et la référence aux « paroles de Freud » est absolument injustifiée lorsqu’ils prétendent que, normalement, les complexes sexuels doivent être refoulés. Car leur connaissance consciente est parfaitement compatible avec la santé mentale et le « refoulement » n’est pas le seul moyen ni toujours le meilleur pour les maîtriser.

Nous reconnaissons que la technique psychanalytique est une technique effectivement difficile, mais ce n’est pas un argument valable contre son application. La subjectivité du médecin joue un rôle important parmi ces difficultés, mais elle n’a pas le caractère écrasant que lui attribuent les auteurs du livre. Les interprétations erronées et le mauvais usage des techniques se vengent spontanément en provoquant des troubles, voire un arrêt complet du progrès de l’analyse. La « docilité » des patients est loin d’être aussi grande que les auteurs se l’imaginent. Par contre la proposition des auteurs, qui consiste à faire examiner les malades, à titre expérimental, par plusieurs analystes afin de comparer les résultats, montre leur totale ignorance de la manière dont se déroule une psychanalyse. Sinon, ils sauraient que cette proposition est irréalisable, puisque les patients seraient tenus de dire vraiment tout ce qui leur vient à l’esprit dans la deuxième analyse également, donc aussi toutes les interprétations de leur première analyse ; s’ils ne le faisaient pas, s’ils taisaient la moindre chose, ils manqueraient à la règle fondamentale de la psychanalyse et fausseraient le résultat qu’aurait produit l’analyse sans cette dissimulation. En tout cas cette proposition absurde dément l’opinion exprimée par les auteurs qu’il suffit d’un temps « relativement court » pour s’assimiler suffisamment la théorie et la pratique de la psychanalyse ; en tout état de cause, le temps qu’ils ont consacré à la rédaction de cet ouvrage n’y a pas suffi.

Nous pouvons en conclure que l’avis défavorable des auteurs sur l’efficacité thérapeutique de l’investigation psychanalytique, formulé à partir de leur expérience personnelle, a peu de poids. Nous aimerions répondre encore à deux de leurs objections théoriques. La première, c’est que l’effet thérapeutique de l’analyse pourrait être obtenu non par la méthode, mais par le seul transfert (l’attitude bienveillante envers les patients). La preuve du contraire nous est fournie, entre autres, par le caractère tout à fait provisoire des succès obtenus dans les maisons de santé où l’on s’occupe des malades beaucoup, certes — mais sans méthode. Ces succès disparaissent dès que le sujet s’éloigne du « milieu transférentiel ». Mais une analyse correcte ( les auteurs omettent d’y insister ) résout peu à peu le transfert, rend le patient indépendant du médecin et le laisse en possession d’un contrôle de lui-même qui le préserve des récidives et l’avertit à temps de tout danger de cette nature.

L’autre objection théorique formulée par les auteurs est qu’il est nécessaire d’habituer les névrosés, et particulièrement les obsessionnels, à ne pas s’occuper de leurs symptômes morbides, à ne pas y fouiller. Il serait à craindre que la psychanalyse, au lieu de les guérir, ne cultive plutôt les idées obsessionnelles et délirantes. Que penseraient les auteurs de celui qui prétendrait interdire au chirurgien l’emploi du bistouri, sous prétexte qu’un instrument tranchant et pointu pourrait être dangereux. Ce qu’ils réclament, cependant, est du même ordre ! Le couteau n’est dangereux que dans des mains inexpertes ; la torture que s’inflige le névrosé lorsqu’il n’est pas en mesure de faire appel à un médecin expérimenté est de même nature. Par contre, « fouiller » dans le psychisme du patient devient un instrument thérapeutique lorsqu’une main experte dirige le patient vers le noyau caché de son mal, qu’il n’aurait jamais trouvé par ses ruminations stériles.

Après avoir — un peu laborieusement — fait notre chemin à travers la partie critique de l’ouvrage, nous pouvons résumer notre impression en concluant que dans la mesure où les auteurs trouvent inadmissibles tant de points fondamentaux de la psychanalyse, l’estime élogieuse qu’ils témoignent à des points de détail, qui ne doivent leur découverte qu’aux orientations et aux procédés rejetés par les auteurs, perd pratiquement toute valeur. Nous nous sommes efforcé de faire apparaître l’opposition quasi irréductible entre les conceptions des auteurs et celles de la psychanalyse, mais nous avons dû renoncer, naturellement, à la tentative désespérée de réduire ces contradictions par la dialectique. Nous avons préféré centrer notre attention sur les points où leur opposition se fonde sur une mauvaise compréhension et sur une interprétation abusive de la « pensée freudique ».

Les inconséquences dont les auteurs se sont rendus coupables et en particulier les différences qui existent entre la partie descriptive et la partie critique sont si énormes que ces deux parties paraissent ne pas être l’œuvre d’une même personne ; aussi devons-nous exprimer notre soupçon que l’auteur de la partie critique pourrait être Régis, Hesnard étant à l’origine de l’exposé, et que l’unification des points de vue a échoué précisément du fait de la double rédaction.

Pour atténuer l’effet attristant de la partie critique, nous avons cédé au plaisir de feuilleter à nouveau la première partie du livre, la plus réussie, et de nous réjouir encore une fois de la finesse de compréhension des auteurs, de leur maîtrise dialectique et de leur beau style7.