Conséquences psychiques d’une « castration » dans l’enfance

Dans mon article « Un petit homme-coq », j’ai décrit le cas d’un petit garçon1 qui avait subi dans sa toute petite enfance une légère blessure au niveau du pénis, ce qui par la suite avait exercé une influence décisive sur toute sa vie pulsionnelle et surtout sur son développement psychique ; dans le même travail j’ai montré l’importance du facteur constitutionnel dans l’angoisse de castration, le vécu n’y jouant qu’un rôle de facteur déclenchant.

Il y a trois ans environ, je reçus la visite d’un homme que nous pouvons considérer comme l’opposé du petit « homme-coq ». Alors qu’il avait à peine trois ans, il subit effectivement une castration. Naturellement il ne faut pas entendre par là une castration dans le sens médical du terme, mais une autre opération portant sur le pénis. Le patient se rappelait parfaitement comment cela s’était passé. Il avait des difficultés pour uriner (probablement dues à un phimosis), ce qui incita son père, un propriétaire terrien rude et énergique, à aller consulter — quoique chrétien — non pas le médecin du district mais le boucher rituel juif du village qui conseilla une circoncision, remède parfaitement justifié dans ce cas du point de vue médical. Le père y consentit aussitôt ; le boucher alla chercher un long couteau acéré et procéda à l’ablation du prépuce du garçon qui se débattit férocement et ne put être maîtrisé que par la force.

Il s’agit de M. L., un fonctionnaire agricole croate, qui s’est adressé à moi parce qu’il souffrait d’impuissance. Selon son récit il est resté célibataire et n’a jamais eu de relations sérieuses avec des femmes, sauf avec des prostituées de bas étage ; cependant même avec elles il n’était pas sûr de sa puissance ; le courage lui manquait à cet égard. Il apparut bientôt que ce manque de confiance en lui ne touchait pas seulement sa vie sexuelle mais aussi le reste de son existence, ce qui expliquait que cet homme, d’une intelligence supérieure à la moyenne, n’ait pas très bien réussi, ni sur le plan social ni sur le plan matériel.

Comme sa fonction ne lui permettait pas de prendre des congés trop longs, il ne pouvait venir me voir que pendant des périodes de quelques semaines (1 à 3) et à des intervalles très éloignés, ce qui réduisait considérablement la portée thérapeutique de l’analyse de même que la possibilité d’une étude psychanalytique approfondie du cas. Cependant l’analyse fit émerger peu à peu assez de faits caractéristiques pour que la publication de ce cas me paraisse justifiée.

Pendant la première session (nous pourrions appeler ainsi chacun des cycles de l’analyse), il était très difficile d’amener le patient à parler. Sa résistance intense, à peine surmontable, provenait du fait qu’il avait de réels péchés à se reprocher. Il avait un fort penchant à corriger la chance lorsqu’il jouait aux cartes, non seulement lorsqu’une occasion se présentait, mais en s’y préparant à l’avance, en truquant le jeu. Après une tricherie bien réussie où il prenait souvent de gros risques, il ne ressentait pourtant aucune satisfaction ; il gaspillait l’argent ainsi gagné, le buvait, puis se faisait d’amers reproches. Son incorrection au jeu ne fut jamais découverte, mais il réussit à se faire une mauvaise réputation d’une autre façon : souvent il s’enivrait, devenait alors brutal et fraternisait dans l’ivresse avec la racaille (musiciens, garçons, etc.), ce dont il avait terriblement honte par la suite, lorsqu’il redevenait sobre. En évoquant la liste de ses crimes d’enfance, quelques larcins insignifiants furent exhumés ; le plus audacieux fut le vol du portefeuille de son père dans la poche de pantalon de celui-ci pendant son sommeil. Ce père était un homme violent qui élevait son fils à coups de fouet, buvait beaucoup et mourut dans une crise d’éthylisme. C’est à ce point de l’histoire que vint le récit de l’intervention chirurgicale déjà mentionnée et qui fut exécutée d’une façon si brutale.

Lorsque le patient se fut soulagé par ce récit, un autre aspect de sa vie affective put se manifester ; ce fut alors l’image d’un homme sensible, désirant aimer et être aimé, doué pour la poésie et les sciences, qui apparut. Cependant, que ce fût pour avouer un de ses crimes ou pour réciter un de ses poèmes, il montrait toujours la même réticence tout à fait particulière : sa voix s’étranglait, il se mettait à jurer effroyablement, se raidissait presque jusqu’à l’opisthotonos comme un hystérique ; ses muscles contractés au au maximum, son visage devenait écarlate, ses veines gonflaient ; puis, la communication critique une fois faite, il s’apaisait soudain et pouvait essuyer la sueur d’angoisse qui perlait sur son front.

Plus tard il me raconta qu’il éprouvait dans ces occasions une forte rétraction de son pénis et qu’il était saisi d’une compulsion à empoigner l’organe génital de son interlocuteur.

Avant qu’il ne me quitte, je lui expliquai qu’il avait vécu toute sa vie avec l’idée décourageante de la mutilation qu’il avait subie ; c’est ce qui l’avait rendu lâche et avait créé en lui la compulsion de conquérir certains avantages même au prix de la ruse ou de la tricherie. Le vol effectué dans la poche du pantalon de son père n’était d’ailleurs que la compensation symbolique de la spoliation dont lui-même avait été victime. La rétraction pénienne qui survenait lorsqu’il devait assumer une responsabilité évoquait sa propre dépréciation ; la compulsion d’empoigner l’organe sexuel de son interlocuteur était une tentative de se délivrer de cette représentation torturante en devenant, fantasmatiquement, possesseur d’un organe de valeur intégrale.

Dans une session ultérieure, il reconnut l’existence, à côté des souffrances déjà mentionnée, de fantasmes d’un caractère quasi mythique qui surgissaient habituellement en lui lorsqu’il était seul. Il se sentait comme un aigle qui, les yeux ouverts, s’envolait vers le soleil. Sans aucune crainte, il s’approchait du soleil à tire d’aile et, de son bec acéré, arrachait un morceau du bord de celui-ci dont l’éclat pâlissait soudain comme lors d’une éclipse. Ce fantasme solaire symbolique trahissait pour l’initié la soif de vengeance inextinguible du patient envers son père (le soleil) auquel il voulait faire payer par une mutilation le manque d’élan de sa génitalité survenu par la faute de celui-ci. La comparaison avec l’aigle est la figuration d’un désir, une image qui dissimule la conscience qu’il a de son érection défectueuse. Une bonne confirmation de cette interprétation soleil — père nous est fournie par le patient lui-même lorsqu’il se plaint que l’expérience la plus néfaste pour sa puissance a été une cure de soleil. Le pont associatif entre le soleil et le père était donné par l’œil brillant et menaçant du père qui, dans l’enfance du patient — contrairement à l’attitude audacieuse du fantasme — l’obligeait toujours à baisser les yeux2.

Son étrange comportement lorsqu’il devait communiquer une représentation pénible ou qui, pensait-il, pouvait déplaire au médecin, trouva aussi bientôt son explication. La voix étranglée, les jurons, l’opisthotonos, etc., n’étaient qu’une manière de revivre inconsciemment la castration et tout son comportement pendant cette intervention brutale. Lors des communications moins dangereuses, seule la sensation de rétraction du pénis subsistait comme allusion à la castration. Le choc psychique précoce avait créé un solide rapport psychique et nerveux entre la partie lésée de son corps et sa vie affective (similaire à ce que j’ai constaté chez certains névrosés de guerre), de sorte que ses affects auraient pu être décrits par la série complète des sensations de rétraction et de castration. Tout affect ultérieur venait exciter aussitôt la plaie encore douloureuse de son psychisme et la partie correspondante de son organisme.

La compulsion de saisir, lorsqu’il était angoissé, un organe génital étranger surpassant le sien peut s’expliquer de plusieurs manières. Tout d’abord elle relève de son désir déjà signalé de posséder un pénis plus grand ; mais le patient s’en servait aussi comme mesure de protection contre la reproduction de la castration ; il détenait comme un gage le pénis de son adversaire présumé. (J’ai interprété dans le même sens son onanisme qui s’était prolongé pendant un temps inhabituel.) Il n’osait pas abandonner son pénis et le confier à une femme inconnue et peut-être dangereuse. Le complexe de castration a un sens général et l’on peut supposer qu’il joue le rôle de mobile chez beaucoup de masturbateurs.)

Et enfin, derrière cette compulsion j’ai découvert des fantasmes homosexuels passifs ; étant castré, le patient se considérait comme une femme et désirait au moins recevoir sa part du plaisir sexuel féminin.

C’est probablement ce trouble du développement sexuel — survenu précisément entre le stade narcissique et le stade génital — qui est la cause de son narcissisme extraordinaire et de ses archaïsmes érotiques anaux. Ses idées à cet égard étaient extrêmement originales. Je me contenterai de mentionner qu’il déféquait de préférence dans un ruisseau qui passait non loin de son domicile et qu’il restait volontiers et longtemps à suivre le destin ultérieur de ces parties intégrantes de son Moi dont il ne se séparait qu’à regret. Il avait un flair particulier pour reconnaître l’origine érotique anale de l’avarice ; un jour par exemple, sa sœur ayant offert en son honneur un repas qu’il jugea misérable, l’idée lui vint que « sa sœur avait pris les beignets du mardi-gras tout simplement dans son anus. »

Se croyant dépouillé de son bien le plus précieux, il avait horreur de toute espèce de dépense ; partout il s’imaginait trompé, « lésé », d’où sa tendance à tromper les autres. Il présentait une intense idiosyncrasie à l’égard du tailleur et du coiffeur.

Nous n’avons pas pu situer le moment précis de l’éclatement de sa névrose. Lorsqu’il était jeune homme, le patient avait eu pendant de longues années la crainte de devenir épileptique. On peut présumer ici une identification à son père qui avait des crises d’éthylisme, mais la signification certainement polyvalente de ce symptôme n’a pas été suffisamment analysée.

Dans la « série étiologique » de Freud, ce cas pourrait occuper une situation extrême ; il est probable que même un enfant ne présentant aucune prédisposition serait devenu névrosé à la suite d’un tel traumatisme.

Comme médecin-chef du service de neurologie d’un hôpital militaire j’ai pu interroger des bosniaques musulmans qui ont été circoncis dans leur enfance. J’ai appris que chez la plupart des enfants l’opération était effectuée au cours de la deuxième année et n’entraînait aucune espèce de suite névrotique, en particulier aucune impuissance. Chez les juifs la circoncision rituelle a lieu huit jours après la naissance de l’enfant ; là encore on constate l’absence de tout symptôme rappelant ceux du patient. Il se peut donc que cette intervention ne produise un effet pathologique tardif que si elle est pratiquée à l’âge critique du narcissisme.

Dans ce cas et dans d’autres similaires nous devons reconnaître, à la suite de Freud, le rôle prédominant de la « protestation virile » dans la formation du symptôme. Le désir le plus ardent, le plus profond de ce patient était effectivement de pouvoir être un homme ; mais pas pour la « supériorité » : pour pouvoir lui aussi, comme son père, aimer une femme et fonder une famille. Par ailleurs, il ne faut pas s’étonner qu’il produise des fantasmes non seulement libidinaux mais également égoïstes, fantasmes d’un amour-propre blessé par la circoncision.