Mon amitié avec Miksa Schächter

J’ai fait sa connaissance en 1898, dans des circonstances curieuses. J’étais assistant à l’hôpital Rókus. Pendant plus d’un an la malveillance de Kàlmàn Müller m’a enchaîné au service des prostituées alors que je désirais m’occuper de malades nerveux. J’ai vainement prié le directeur, un homme dur — envers ses inférieurs — de me libérer de ce travail qui ne correspondait pas du tout à mes penchants : il refusa sèchement. À défaut d’un autre matériel d’observation, j’effectuais des expériences de psychologie sur moi-même et, entre autres, je cherchais à découvrir quelle était la part de vérité dans les phénomènes dits « occultes ». Un soir, après le dîner pris en commun, je franchis les portes toujours fermées du « Petit-Rókus » pour me retirer dans ma petite chambre d’assistant ; minuit avait depuis longtemps sonné lorsque j’entrepris d’expérimenter ce qu’on appelle l’« écriture automatique ». Les spirites en parlaient beaucoup à l’époque et Janet avait publié des observations intéressantes sur ce sujet. Je pensai que l’heure tardive, la fatigue et un peu d’émotion favoriseraient le « dédoublement psychique ». Je saisis donc le crayon et, le tenant légèrement, plaçai la pointe sur une feuille de papier blanc ; j’étais décidé à abandonner complètement l’instrument à lui-même ; qu’il écrive ce qui lui plaît. D’abord vinrent des griffonnages sans signification, puis des lettres et quelques mots (auxquels je n’avais pas pensé), enfin des phrases cohérentes. J’en arrivai bientôt à conduire de véritables dialogues avec mon crayon : je lui posais des questions et recevais des réponses tout à fait inattendues. Avec l’avidité de la jeunesse je le questionnai d’abord sur les grands problèmes théoriques de la vie, puis passai aux questions pratiques. Le crayon fit alors la proposition suivante : « Écris un article sur le spiritisme pour la revue « Gyógyàszat »1, son rédacteur sera intéressé. »

J’arrivais de Vienne et je connaissais fort peu la littérature médicale hongroise. J’ignorais que le « Orvosi Hetilap »2 était l’organe des milieux universitaires officiels et influents et « Gyógyàszat » un forum où un homme seul, au caractère et à la volonté de fer — Miksa Schächter — défendait la vérité et la morale médicales contre toute attaque d’où qu’elle vînt.

Le lendemain je me mis au travail et j’écrivis mon premier article médical : « À propos du spiritisme. » Pour point de départ je pris justement les phénomènes d’automatisme observés sur moi-même et développai mon point de vue — qui n’a pas changé mais que je peux mieux justifier aujourd’hui —, à savoir que les phénomènes dits occultes n’ont rien de surnaturel et ne sont que les manifestations des fonctions psychiques inconscientes de l’homme. J’envoyai l’article à « Gyógyàszat ».

Peu après, Schächter me fit savoir par mon confrère Louis Lévy qu’il publierait mon article et me pria par la même occasion de lui rendre visite. C’est ainsi que mes expériences d’automatisme furent à l’origine d’un tournant de ma vie et fondèrent une amitié intime de plusieurs décades.

Il est bien évident que cette ignorance de la vie médicale dont j’ai fait état précédemment n’était qu’apparente. Des renseignements glanés ici et là, des remarques faites en passant ont permis à mon Moi inconscient d’être assez bien informé pour savoir où doit s’adresser un jeune médecin-auteur en quête de vérité lorsqu’il cherche un soutien moral.

Mais j’ai trouvé plus que cela chez Miksa Schächter : une chaude amitié, une famille toujours accueillante où je pouvais me sentir chez moi et — surtout — un modèle que je savais être inégalable mais dont, pendant de nombreuses années, j’aspirai avant tout à me montrer digne.

Je me souviens qu’à l’époque je pouvais passer des heures en compagnie d’un de mes amis non médecin à louer les qualités de caractère et d’esprit exceptionnelles de Schächter, et en premier lieu son puritanisme, aussi rigoureux pour lui-même que pour les autres ; il me faisait l’effet d’un monolithe taillé dans le marbre, sans faille ni tache.

Ses encouragements m’ont incité à écrire des articles pour sa revue, non seulement sur des sujets médicaux, mais aussi sur des problèmes généraux de politique médicale ; naturellement c’était un peu à la manière d’un disciple enthousiaste ; j’avais tendance à suivre ses options avec une certaine servilité, si bien qu’on m’appliquait parfois le surnom ironique de Schächter-miniature.

Aujourd’hui cette situation est depuis longtemps dépassée. Depuis longtemps je ne me préoccupe plus que des sujets qui relèvent étroitement de ma profession. Mais l’époque merveilleuse où je travaillais avec Schächter, main dans la main, suivant la même direction, dans un esprit de compréhension et de soutien mutuels, reste inoubliable. Cette période a représenté pour moi une véritable école de formation du caractère.

Je n’ai pas l’intention de faire ici le portrait spirituel de Miksa Schächter ; d’autres, plus qualifiés que moi, s’en chargeront. Je veux simplement esquisser certains menus traits de son caractère que tout ce temps passé dans son intimité m’a permis d’observer.

J’entends encore résonner son parler qui, dans le fond comme dans la forme, était parfait. Jamais, même dans la plus intime des conversations, même sous l’effet d’une vive passion, il n’admettait aucune négligence dans sa façon de s’exprimer. Sa voix agréable, ses phrases amples, son ton mesuré en faisaient un orateur-né, bien qu’il eût soin de proclamer — se réclamant comme à son habitude du modèle britannique — qu’il préparait toujours soigneusement toutes ses interventions publiques.

Il était toujours intéressant de discuter avec lui, c’était même un véritable plaisir. Même lorsque j’étais sûr de connaître mon sujet à fond, il arrivait toujours à me prendre en défaut, si bien que je devais rassembler toute mon énergie pour lui tenir tête. Avec son talent dialectique il parvenait à m’acculer même lorsque j’avais raison, mais dans ces cas il cédait ensuite en souriant, reconnaissant qu’il s’était simplement amusé à essayer d’argumenter avec moi.

Cependant il y avait deux points sur lesquels il ne plaisantait pas : la religion et la morale. Et le sort voulut que sur tous deux je me trouvasse en opposition avec lui.

C’était un homme profondément religieux qui observait rigoureusement et faisait observer à sa famille les antiques traditions et rites juifs. Quant à moi, ni l’influence de ma famille ni mes penchants ou convictions propres ne me poussaient vers la religion ; j’estimais (et j’estime encore) que la religion est une survivance atavique de temps depuis longtemps révolus, qui ne doit son existence — tout comme les arts — qu’à un certain état d’âme. Nous avons abordé ce sujet une seule fois mais lorsque je vis à quel point la seule évocation de ce sujet lui était pénible j’évitai par la suite de reprendre cette discussion. J’assistais tranquillement, non sans un certain plaisir esthétique, à de nombreuses cérémonies de prières chez les Schächter le vendredi soir avant le dîner ; quant à Schächter, il considérait mon scepticisme avec une indulgence amicale et jamais il ne tenta de me convertir.

Au début, comme je l’ai dit, nous conjuguions nos efforts dans un travail de purification morale. Plus tard, sous l’influence novatrice de la psychanalyse selon Freud, je m’écartai sensiblement de cette ligne d’action pour concentrer tout mon intérêt sur les mécanismes psychiques. Naturellement ce n’était possible qu’en faisant preuve d’une absence totale de préjugés et je dus prendre conscience de ce que le mensonge et l’hypocrisie en matière de sexualité ne sont pas seulement une menace pour la santé psychique mais aussi un obstacle à une véritable connaissance du psychisme. Schächter ne voyait pas d’un très bon œil s’engager une discussion aussi ouverte et courageuse sur les thèmes sexuels et il s’efforça de m’en dissuader ; mais lorsqu’il comprit que je tenais fermement à mes principes, il ne m’empêcha pas de les propager dans les colonnes de « Gyógyâszat ». J’ai pu ainsi me rendre compte une fois de plus que Schächter, malgré tout son conservatisme, n’entravait jamais la libre marche du progrès.

C’est un voyage commun fait à Corfou qui m’a permis de connaître Schächter sous son jour le plus aimable. On sait que les meilleurs amis ont coutume de se quereller pendant les voyages ; cependant notre relation n’a fait que s’approfondir et se renforcer par la vie commune.

J’admirais également la distinction et le tact de grand seigneur qu’il savait imprimer à son comportement lorsqu’il était à l’étranger, et même dans la société de personnes d’un rang supérieur. Il sut dignement représenter le corps médical hongrois à l’étranger ; à l’annonce de son arrivée — car pendant longtemps il retourna à Corfou chaque année — les notabilités de la ville accouraient pour déposer leurs cartes chez lui ; le peintre paysagiste de l’endroit tout comme les commerçants avaient le plaisir de saluer en lui un client généreux, de même que les fidèles de la pauvre synagogue du lieu, où il n’oubliait jamais de faire une visite et de déposer un don. J’ai pu constater en cette occasion à quel point ses dons charitables dépassaient ce que ses moyens modestes lui permettaient. Il rentrait toujours de Corfou les joues colorées, chargé d’un tas de gros paniers pleins d’excellentes oranges cueillies sur l’arbre ; il débordait lui-même de force vitale et ressemblait presque à ces fruits du midi gorgés du soleil de la mer Ionienne. Puis, de retour chez lui, il vivait les mois de dur labeur, sous un climat rigoureux, sur les réserves que son corps et son psychisme avaient accumulées à Corfou. On peut dire que ce qui a embelli la vie de Schächter, outre sa famille aimante, ce fut Corfou.

Le hasard fit que je me trouvasse près de lui dans une autre circonstance, douloureuse, de sa vie. Je me reposais justement au « Kurhaus » du Semmering lorsque mon pauvre ami, déjà très malade, y arriva lui-même sur le conseil de ses médecins. Dans tes premiers jours il fut accueilli par un radieux soleil d’hiver ; son visage, son humeur en furent un peu ragaillardis. Mais les incessantes tempêtes de neige qui suivirent le virent dépérir de plus en plus et — n’ignorant rien du sort qui l’attendait — il voulut hâter son retour à la maison. Et il partit en effet.

« Un caractère antique », disait fort pertinemment le médecin chef de la clinique qui passait jour après jour plusieurs heures en sa compagnie, prenant plaisir à sa conversation et à ses réflexions sages, spirituelles et toujours instructives, et à son esprit supérieur que la maladie n’avait pas altéré.

J’étais toujours au Semmering lorsque me parvint la nouvelle de sa mort. Mais je reste encore incapable de réaliser que je l’ai — que nous l’avons — perdu.