Effet vivifiant et effet curatif de l’ « air frais » et du « bon air »

C’est un fait d’expérience qu’on se sent mal dans une pièce mal aérée qui sent le renfermé et dans les locaux surpeuplés, tandis qu’à l’air libre, en particulier dans les forêts, les champs ou les montagnes, on se sent revigoré. C’est pour cette raison que les médecins envoient au « bon air » leurs malades qui ont grand besoin de repos et, dans beaucoup de maladies, le séjour à l’air est expressément recommandé à titre de remède, avec un succès indiscutable.

On a longtemps tenté d’expliquer cet effet vivifiant et curatif de l’air frais par des différences de composition chimique. On croyait que dans les lieux clos et dans les grandes villes, l’air était « vicié », tandis qu’à l’air libre, en particulier aux endroits où l’évaporation est intense (forêt, mer) il y avait beaucoup d'ozone, et que c’est à cet oxygène concentré qu’il fallait attribuer l’effet thérapeutique de l’air frais. Cependant les chimistes ont démontré que même dans une salle restée comble pendant des heures la concentration en oxygène de l’air est à peine différente de celle de l’air alpestre. Et, même dans un lieu surpeuplé, la concentration en gaz carbonique n’est pas suffisante pour porter atteinte à la santé. De même la croyance très répandue que l’ozone possède des vertus thérapeutiques s’est révélée dépourvue de tout fondement ; toutefois cette superstition a survécu, témoins en sont les nombreuses préparations à l’ozone dont on se sert pour « rafraîchir » l’air des chambres de malade, des théâtres, etc.

Les explications d’ordre chimique ayant fait faillite, on en est venu aux explications d’ordre physique. Certains prétendent qu’en réalité le rôle thérapeutique de l’air est tout à fait négligeable et ils attribuent l’action principale au rayonnement solaire dans la mesure où il provoque (surtout par ses rayons à ondes rapides et courtes) des effets chimiques importants et, de ce fait, une intensification du métabolisme et de la réaction organique aux processus morbides. Indiscutablement cela est en grande partie exact ; les résultats thérapeutiques obtenus entre autres par la « lumière artificielle d’altitude », sans changement d’air, le confirment. D’autres recherchent le facteur curatif et stimulant du métabolisme non pas dans la composition chimique de l’air, mais dans ses qualités physiques, en considérant principalement sa température, son degré hygrométrique, etc. Ils estiment que la quantité de chaleur correspondant à la différence entre la température du corps et celle de l’air inspiré est prise à l’organisme, qui se trouve ainsi contraint d’absorber une plus grande quantité de substances nutritives, etc., et par conséquent que le métabolisme en est stimulé. En effet, dès lors que l’accélération du métabolisme s’est produite, elle ne se limite généralement pas à compenser la quantité d’énergie perdue, mais — une fois déclenchée — dépasse cette compensation et conduit l’organisme à emmagasiner des réserves d’énergie. Autrement dit, le malade prend du poids et des forces. Le travail musculaire de l’exercice pris au grand air agit de la même façon ; quant aux classiques « cures allongées », l’énergie économisée du fait de l’immobilité augmente également les effets d’une nourriture abondante et sa bonne assimilation.

Tout homme qui raisonne, tout médecin, doit tenir compte de ce qu’il y a de valable dans les observations et considérations qui précèdent. Mon but, dans cette brève contribution, n’est d’ailleurs pas de m’élever contre ce qui vient d’être dit. Je veux seulement attirer l’attention sur un facteur auquel j’attribue également de l’importance et qu’on a jusqu’à présent plutôt négligé : cela me permettra de signaler une sérieuse lacune de l’actuelle pensée médicale.

Chacun peut constater le plaisir qu’il y a à prendre une inspiration large et profonde lorsqu’en quittant une pièce mal aérée qui sent le renfermé, on arrive à l’air libre. C’est ainsi que respire le citadin lorsqu’il quitte les rues poussiéreuses et torrides pour s’échapper à l’air pur ou faire une excursion en montagne. Mais nous pouvons observer ce même type de respiration sur nous-mêmes et sur les autres lorsqu’on pulvérise un parfum rafraîchissant dans la pièce ; d’ailleurs même à l’air libre la respiration profonde est plus bienfaisante encore lorsque la brise, en plus de la fraîcheur, apporte une senteur d’herbes sèches ou de fleurs. C’est le facteur dont je voulais parler ; l’air ou la brise agréablement frais ou agréablement parfumés, et surtout à la fois frais et parfumés, modifient le type respiratoire de façon spécifique et exercent ainsi une action marquée sur le fonctionnement des autres organes et sur le métabolisme de l’organisme.

La respiration profonde modifie d’abord le rythme du flux sanguin dans la petite circulation : elle supprime la stagnation qui correspond à la respiration paisible, superficielle. La respiration profonde agit également sur la grande circulation : la pression augmente du fait qu’une plus grande masse sanguine arrive par la veine pulmonaire dans une même unité de temps. Les veines viscérales abdominales sont vidées par la respiration profonde comme un massage, ce qui stimule le fonctionnement des organes, etc. Je ne veux pas énumérer tous les effets organiques de la respiration profonde, qu’il me suffise de signaler que la qualité agréablement stimulante de la masse d’air peut, par l’intermédiaire d’une respiration plus profonde, améliorer considérablement le fonctionnement des différents viscères et constitue donc un facteur non négligeable de l’effet thérapeutique des cures d’air. Par contre, l’air d’une pièce comble, malodorante, étouffante, déclenche comme par réflexe une respiration superficielle et, par la suite, tous les symptômes désagréables qu’on expliquait jusqu’à présent par l’intoxication carbonique, la pénurie d’oxygène, etc.

On observe également un autre phénomène curieux : dans l’air vicié il se produit une congestion des sinus qui réduit d’autant l’orifice respiratoire, tandis qu’à l’air frais non seulement les narines se dilatent mais les sinus se décongestionnent par voie réflexe pour laisser passer le maximum d’air par le nez et permettre à l’individu de jouir aussi pleinement et aussi longtemps que possible de la fraîcheur et du parfum de l’air.

Pour mieux comprendre la qualité vivifiante et curative de l’air frais, nous devons donc joindre aux facteurs purement chimiques et physiques une motion de nature psychique : l’effet stimulant de l’inspiration d’air frais et l’effet inhibant de l’inspiration d’air vicié.

Et une fois engagés dans cette voie, nous pourrons également nous convaincre que le séjour à l’air libre n’agit pas seulement par la température et le parfum de l’air mais aussi par la modification de la disposition intérieure. Lorsqu’une personne qui se tient dans une pièce fermée et travaille ou écoute un exposé fastidieux, quitte l’atmosphère et le travail fatigants, elle « respire » et son organisme se trouve à bien des égards dans une tout autre disposition que pendant le travail.

C’est à ce point précis qu’on peut mettre le doigt sur les insuffisances de l’actuelle pensée médicale, qui aborde les problèmes de façon unilatérale en négligeant les facteurs psychologiques, et notamment sur le fait que la physiologie et la pathologie négligent totalement ces facteurs et les importantes modifications produites par la souffrance et le plaisir psychiques sur le fonctionnement de chaque organe et sur l’organisme tout entier. Pourtant les belles expériences animales de Pavlov relatives aux facteurs psychiques qui agissent sur la digestion gastrique montrent parfaitement combien les points de vue biologiques et les connaissances acquises sont enrichis si l’on prend en considération pour l’étude des mécanismes vitaux non seulement le corps mais aussi le psychisme.

J’ai parlé ailleurs de la nécessité de compléter la physiologie actuelle, qui apprécie le fonctionnement des organes et de l’organisme du seul point de vue du principe d’utilité. Tout comme notre savoir sur la digestion restait incomplet tant que seule entrait en ligne de compte la richesse en calories des aliments, à l’exclusion d’importants facteurs psychiques, tel l’appétit par exemple, de même pour ce qui est du fonctionnement des autres organes il faut créer, à côté de la biologie fondée sur le principe d’utilité, une physiologie qui tiendrait compte des effets de l'humeur psychique (une « Lust-Physiologie » pour compléter l’actuelle « Nutz-Physiologie »)1.

La physiologie conçoit l’organisme comme une simple machine à travailler dont le seul souci est d’accomplir le maximum de travail utile avec un minimum d’énergie dépensée, alors que l’organisme est fait aussi de joie de vivre et s’efforce par conséquent de procurer le plus de plaisir possible à chacun des organes et à l’organisme tout entier, négligeant souvent, ce faisant, l’économie recommandée par le principe d’utilité.

L’approfondissement de cette conception de la biologie aurait sans doute un effet favorable sur le métier de guérir. Celui qui tient compte des facteurs psychiques intervenant dans le fonctionnement de l’organisme et surtout celui qui connaît les conditions de la « mauvaise humeur » et — sit venia verbo — de « la bonne humeur » des organes, a d’autant plus de chances de comprendre et de guérir les processus morbides.