La psychologie du conte

Dans un numéro récent de « Nyugat », Anna Lesznai publie des réflexions extrêmement intéressantes sur la psychologie du conte. Elle mentionne aussi en passant la thèse freudienne. « Les freudistes ont depuis longtemps établi l’importance décisive de la « Wunscherfüllung » (accomplissement de désir) dans les contes, mais certains d’entre eux, se livrant à une simplification excessive, considèrent que le conte a toujours pour sens l’accomplissement d’un désir sexuel ». « Quant à moi, l’essence du conte me paraît résider non pas dans l’accomplissement d’un désir sexuel illimité, comme le prétendent les freudistes, mais dans l’accomplissement d’un désir d’illimitation ». « La sexualité elle-même n’est qu’un symbole ».

Je dois ici faire quelques remarques rectificatives. Les « freudistes » n’ont jamais simplifié la vie psychique jusqu’à l’assimiler à la sexualité. Ce ne sont pas les freudistes qui ont commis cette erreur mais Jung, le chef de file de l’école schismatique suisse de psychanalyse. Freud et ses disciples ont toujours maintenu que les pulsions sexuelles et les pulsions du Moi avaient une importance égale dans le psychisme. En ce qui concerne les contes, c’est moi qui le premier, dans mon article « Le sens de réalité et ses stades », ai signalé que ce genre littéraire représentait un retour à l’état illimité, à l’état de toute-puissance du Moi, mais je n’ai pas pour autant voulu minimiser l’influence des buts sexuels sur le conte. Donc c’est à la psychanalyse et non à Anna Lesznai que revient la primauté de l’hypothèse qui attribue aux pulsions du Moi un rôle dominant parmi les mobiles du conte. La seule chose qui les sépare c’est qu’à mon avis le prototype de toute motion égoïste doit être recherché dans le passé : dans la bienheureuse enfance ou première enfance, voire dans la quiétude parfaite éprouvée dans le sein maternel, tandis que Lesznai, dans ses travaux sur la psychologie du conte — comme d’ailleurs Silberer1 bien avant elle — soupçonne derrière cette motion l’existence de quelque tendance « anagogique » portant l’individu plus haut et plus loin, vers un perfectionnement intellectuel, qui dans le conte incarne de façon primitive un savoir encore embryonnaire.

Cette contradiction correspond à peu près à celle qui sépare la psychanalyse freudienne de l’« Évolution créatrice » mystique de Bergson, laquelle d’ailleurs n’est pas une nouveauté mais un rejeton direct de l’idéalisme platonicien.

Si quelqu’un peut être accusé de « simplification » — chose grave en matière scientifique — ce n’est pas la psychanalyse mais Anna Lesznai qui, en prétendant que la sexualité elle-même n’est qu’un symbole, réduit sans raison valable la dualité du jeu des forces biologiques qu’il n’est pas encore possible de combiner en un monisme, pulsions du Moi et pulsions de conservation de l’espèce (libidinales), à des variantes des pulsions du Moi.

Ce n’est pas un vaine querelle de mots, une sorte de bataille de homousion et homoiusion2, que de nous élever encore et encore contre ces tendances dont nous attribuons la paternité au viennois Alfred Adler et au zurichois Jung. À notre avis, deux conceptions de l’univers s’affrontent ici. L’une qui, par une généralisation hâtive, s’égare dans les dédales du mysticisme et de la métaphysique, et l’autre qui retarde le plus possible l’unification philosophique pour laisser le champ libre à l’observation impartiale.