Psychanalyse d’un cas d’hypocondrie hystérique

Du fait de la technique psychanalytique et de l’évolution lente du processus de guérison ou de résolution qui s’étend sur une longue période, l’impression générale procurée par un cas a tendance à s’effacer et seuls certains moments de la chaîne complexe retiennent l’attention au fur et à mesure qu’ils se présentent.

Or voici que je peux communiquer un cas dont la guérison a été très rapide et dont le tableau clinique, intéressant et extrêmement varié tant par le contenu que par la forme, s’est déroulé allègrement, comme une série d’images cinématographiques, pratiquement sans pauses.

La patiente, une jeune et jolie étrangère m’a été amenée par ses parents après l’échec de différentes méthodes thérapeutiques. Elle me fit très mauvaise impression. Son symptôme le plus saillant était une angoisse particulièrement intense. Sans être à proprement parler agoraphobe, elle ne pouvait plus depuis des mois rester seule un instant ; sinon elle avait des crises d’angoisse extrêmement violentes, même la nuit, et elle était obligée d’éveiller son mari ou la personne qui dormait auprès d’elle pour lui raconter pendant des heures ses représentations et ses sentiments d’angoisse. Ses plaintes consistaient en sensations corporelles hypocondriaques auxquelles s’associait une angoisse de mort. Elle sentait quelque chose dans sa gorge, des « points » lui sortaient du cuir chevelu (et ces sensations l’obligeaient à se toucher continuellement la gorge et la peau du visage) ; ses oreilles s’allongeaient, sa tête se détachait en avant, son cœur battait, etc. Dans toute sensation de ce genre, raison pour laquelle elle s’observait sans arrêt, elle voyait un signe de sa mort prochaine ; elle pensait aussi au suicide. Son père, disait-elle, était mort d’une artériosclérose, c’était donc ce qui l’attendait. Elle aussi (comme son père) deviendrait folle et mourrait dans une clinique psychiatrique. Tout cela m’amena lors du premier examen à explorer sa gorge à la recherche d’une éventuelle anesthésie ou hyperesthésie, ce qui provoqua chez elle un nouveau symptôme : il lui fallait continuellement aller voir sur-le- champ dans le miroir les altérations de sa langue ; Les premières séances passèrent en longues plaintes monotones au sujet de toutes ces sensations et me firent considérer les symptômes de ce cas comme des idées hypocondriaques délirantes, ininfluençables, d’autant que j’avais encore en mémoire quelques cas récents de ce genre.

Au bout de quelque temps, elle parut pourtant avoir un peu épuisé le sujet ; il est vrai que je ne cherchais ni à la rassurer ni à l’influencer, la laissant égrener ses plaintes sans l’interrompre. Quelques légers signes de transfert firent même leur apparition : elle se sentait, disait-elle, plus calme après la séance, elle attendait la prochaine avec impatience, etc. Elle comprit ensuite très rapidement comment « associer librement », mais dès la première tentative l’association prit la forme d’un comportement théâtral, extravagant et très passionné. « Je suis le gros industriel N.N. (et elle dit le nom de son père d’un ton de suffisance marquée). Puis elle fit comme si elle était son père, donnant des ordres, jurant (grossièrement et sans aucune honte, comme c’est d’ailleurs la coutume dans cette province) ; elle reproduisit ensuite des scènes où son père avait eu une conduite démente avant d’être interné, etc. À la fin de la séance, elle s’orienta pourtant parfaitement bien, prit poliment congé et se laissa raccompagner chez elle sans difficultés.

La séance suivante, elle commença par reprendre la scène précédente, répétant très souvent : « Je suis N.N. (le père), j’ai un pénis. » Entre temps elle raconta une scène infantile au cours de laquelle une nourrice particulièrement détestée la menaçait d’un bock à lavement parce qu’elle ne voulait pas aller d’elle-même à la selle. Les séances suivantes furent consacrées à des plaintes hypocondriaques ou à des scènes de folie du père, et bientôt à des fantasmes passionnés de transfert. Elle exigea — dans un langage grossier de paysan — une satisfaction sexuelle et couvrit d’injures son mari qui n’était pas capable de la lui donner (ce qui d’ailleurs ne correspondait pas à la réalité). Son mari me raconta par la suite qu'à partir de ce moment elle avait aussi désiré dans la réalité la satisfaction sexuelle alors que depuis longtemps elle s’y refusait.

Son exaltation maniaque se calma un peu après ces décharges et nous fûmes en mesure d’étudier l’histoire de son cas. Elle raconta les circonstances où elle était tombée malade. Quand la guerre avait éclaté, son mari avait été appelé et elle avait dû le remplacer dans son affaire ; mais elle n’arrivait à rien car elle pensait continuellement à sa fille aînée (qui avait six ans environ), obsédée par l’idée qu’il pourrait lui arriver quelque chose à la maison. Elle courait donc sans cesse chez elle pour vérifier. Cette fille aînée était en effet née avec un méningocèle rachidien ; elle fut opérée et vécut mais ses extrémités inférieures et sa vessie étaient irrémédiablement paralysées. Elle ne pouvait se déplacer qu’à quatre pattes et il fallait la nettoyer « au moins cent fois par jour » à cause de son incontinence. « Mais ça ne fait rien, je l’aime mille fois plus que la seconde (celle qui est en bonne santé). » Tout son entourage confirmait du reste qu’elle dorlotait cette enfant malade aux dépens de la cadette bien portante. Elle ne voulait même pas admettre la possibilité d’être malheureuse à cause de la malade : la petite était si gentille, si intelligente, si belle.

Très rapidement il me parut évident que cela représentait pour la patiente un prodigieux effort de refoulement ; qu’en réalité elle appelait inconsciemment de tous ses vœux la mort de cette enfant infortunée, et la présence de ce fardeau l’avait empêchée de faire face aux nouveaux efforts exigés par la guerre. Elle avait donc fui dans la maladie.

Après une prudente préparation, je lui fis part de cette conception de sa maladie ; et progressivement, après quelques vaines tentatives pour se replonger dans la folie ou la passion de transfert, elle parvint à prendre dans une certaine mesure conscience de la grande douleur et de la honte que lui causait l’infirmité de son enfant.

Je recourus alors à un procédé de la « technique active »1. J’envoyai la patiente passer une journée chez elle pour qu’elle ait l’occasion de revivre les sentiments que lui inspiraient ses enfants à la lumière de ces récentes interprétations. Mais une fois chez elle, elle consacra de nouveau tout son amour et ses caresses à l’enfant malade et revint triomphante à la séance suivante en déclarant : « Vous voyez ! Tout cela est faux ! je n’aime toujours que mon aînée », etc. Pourtant, dans cette même séance, au milieu de gros sanglots, elle devait s’avouer le contraire. En effet, passionnée et impulsive de nature, il lui vint brusquement des obsessions où elle étranglait cette enfant, la pendait ou la maudissait : « Que la foudre divine te frappe » (ce juron était courant dans le folklore de son pays).

La cure prit ensuite le chemin de l’amour de transfert. La patiente se montra ulcérée du traitement purement médical réservé à ses propositions amoureuses réitérées et à cette occasion elle manifesta involontairement un narcissisme exceptionnellement puissant. La résistance provoquée par cette blessure de son amour-propre et de sa vanité nous fit perdre quelques séances mais nous fournit l’occasion de reproduire des « offenses » analogues dont sa vie était particulièrement riche. Je fus en mesure de lui montrer que, chaque fois qu’elle s’amourachait d’une de ses innombrables sœurs (elle était la cadette), elle se sentait blessée par le mépris que celle-ci lui témoignait. Sa jalousie et sa rancune allaient si loin que par pur dépit elle dénonça une parente qu’elle avait surprise avec un jeune homme. Malgré sa réserve et son repliement apparents, elle était très prétentieuse et avait une haute idée de ses qualités physiques et intellectuelles. Pour se garder de déceptions trop douloureuses, elle préférait rester obstinément à l’écart quand il s’agissait de rivaliser avec une autre jeune fille. Maintenant je comprenais aussi cet étonnant fantasme qu’elle avait formulé lors d’un de ses accès de pseudo-démence : elle s’était représentée une fois encore comme étant le père (fou) et avait affirmé désirer avoir un rapport sexuel avec elle-même.

Même la maladie de sa fillette n’avait produit un effet aussi violent sur elle qu’à la suite de son identification, bien compréhensible, à celle-ci ; elle avait d’ailleurs pu ressentir déjà auparavant quelques atteintes à sa propre intégrité corporelle. Elle était venue au monde avec un défaut physique : elle louchait et avant d’être opérée de son strabisme dans sa jeunesse, elle avait dû surmonter une très vive angoisse, presque folle à l’idée qu’elle pourrait devenir aveugle. Ce strabisme avait d’ailleurs fait d’elle, dès son enfance, l’objet de moqueries de la part de ses camarades de jeu.

Nous en vînmes peu à peu à interpréter certaines de ses sensations hypocondriaques. La sensation dans la gorge correspondait au désir de faire entendre et admirer sa belle voix de contralto. Les « points » qui lui sortaient du cuir chevelu représentaient les petits parasites qu’autrefois, à sa grande honte, on avait découvert sur sa tête ; l’« allongement des oreilles » fut ramené au fait qu’à l’école un maître l’avait jadis traitée d’« âne », etc.

Le souvenir-écran le plus ancien auquel nous ayons eu accès fut une scène d’exhibition mutuelle entre elle et un garçon de son âge dans le grenier de sa maison ; et je soupçonne fort que cette scène dissimule les impressions les plus vives éprouvées par la patiente. L’envie du pénis, qui s’était fixée en elle à cette occasion, était à coup sûr ce qui lui permettait dans ses délires une identification au père singulièrement réussie (« J’ai un pénis », etc.).

En dernière analyse, ce n’est donc pas tant l’anomalie congénitale de son aînée qu’on peut considérer comme la cause de sa maladie que le fait d’avoir eu, au lieu de garçons, deux filles (êtres sans pénis qui ne peuvent pas, comme les garçons, uriner correctement). D’où, bien sûr, l’horreur inconsciente pour l’incontinence de sa fille malade. Au demeurant, la maladie de son aînée semble n’avoir commencé à l'affecter sérieusement qu’au moment où elle mit au monde une deuxième fille.

La patiente revint très changée d’un second séjour dans son pays. Elle se faisait à l’idée qu’elle préférait sa cadette, qu’elle souhaitait la mort de sa fille malade, etc. ; elle cessa de se plaindre de sensations hypocondriaques et conçut le projet de rentrer bientôt définitivement chez elle. Mais, derrière cette amélioration soudaine, je découvris la résistance à la fin de la cure. L’analyse de ses rêves m’obligea à conclure à une méfiance paranoïde concernant l’honnêteté du médecin ; elle pensait que je voulais prolonger la cure pour lui soutirer plus d’argent. À partir de là, je tentai de trouver accès à son érotisme anal lié à son narcissisme (cf. la peur infantile du bock à lavement), mais je n’y réussis pas complètement. La patiente préféra conserver un reliquat de ses particularités névrotiques et repartit chez elle, pratiquement guérie2.

Mis à part le déroulement exceptionnellement rapide de la maladie, l’épicrise de ce cas présente encore plus d’un élément intéressant. Nous avons affaire ici à un mélange de symptômes purement hypocondriaques et de symptômes hystériques ; aussi le tableau clinique, qui au début de l’analyse avait une allure de schizophrénie, vire vers la fin du traitement à la paranoïa, certes à peine esquissée.

Le mécanisme de certaines paresthésies hypocondriaques mérite d’être relevé. Ces paresthésies reposaient à l’origine sur la préférence narcissique pour le corps propre mais devinrent par la suite — un peu à la manière de la « complaisance somatique » — des moyens d’exprimer des processus hystériques (« idéogènes ») : par exemple, la sensation d’allongement des oreilles devint le symbole mnésique d’un traumatisme psychique.

L’attention se porte donc sur des problèmes relatifs aux fondements organiques de l’hypocondrie et de l’hystérie de conversion qui n’ont pas encore été résolus. On a l’impression que la même stase de la libido d’organe3 peut — suivant la constitution sexuelle du malade — entraîner une superstructure purement hypocondriaque ou hystérique. Notre cas présentait apparemment une combinaison des deux possibilités et la face hystérique de la névrose a permis le transfert et l’élimination des sensations hypocondriaques par la psychanalyse. Quand cette possibilité de décharge n’existe pas, l’hypocondrie reste inaccessible et se confine, souvent de façon délirante, dans la sensation et l’observation des paresthésies.

L’hypocondrie pure est incurable ; c’est seulement quand il existe — comme ici — des éléments ajoutés relevant d’une névrose de transfert que l’on peut tenter une action psychothérapeutique avec quelque chance de succès.