Psychanalyse des névroses de guerre1

Mesdames et Messieurs, permettez-moi d’introduire le sujet particulièrement grave et sérieux dont je veux vous entretenir aujourd’hui par une petite histoire qui nous plonge directement au cœur des événements qui ébranlent actuellement le monde. Un Hongrois, qui a eu l’occasion d’observer de très près une partie du bouleversement révolutionnaire en Russie, m’a raconté la stupéfaction éprouvée par les nouveaux maîtres révolutionnaires d’une ville russe, obligés de constater que la révolution ne se produisait pas avec la rapidité que leurs calculs théoriques avaient laissé prévoir. Sur la base du matérialisme historique, ils avaient pensé pouvoir introduire dès la prise du pouvoir le nouvel ordre social, sans rencontrer d’obstacles. Or ce furent des éléments irresponsables, ennemis de toute espèce d’ordre, qui s’emparèrent du pouvoir, de sorte que celui-ci échappa peu à peu aux auteurs de la révolution. Les chefs du mouvement se réunirent alors pour découvrir où était l’erreur dans leurs calculs. Ils s’accordèrent finalement pour penser que la conception matérialiste s’était peut-être montrée trop exclusive en ne tenant compte que des conditions économiques et des rapports de force, et en omettant de faire entrer en ligne de compte un tout petit détail. Ce petit détail, c’était l’état d’esprit, le mode de penser des hommes, bref, l’élément psychique. Hommes conséquents, ils dépêchèrent aussitôt des émissaires dans les pays de langue allemande pour en rapporter... des ouvrages de psychologie qui leur permettraient d’acquérir, même après coup, quelques connaissances dans cette matière négligée. Cette négligence des révolutionnaires a fait plusieurs milliers de victimes, peut-être inutiles, mais il se peut que leur échec les ait mis sur la voie de quelque chose d’important : la découverte du psychisme.

II est arrivé quelque chose du même ordre aux neurologues pendant la guerre. La guerre avait produit des maladies nerveuses en masse, qui demandaient à être expliquées et guéries : mais l’explication organiciste et mécaniste en cours jusqu’alors — qui correspond à peu près au matérialisme historique en sociologie — ont fait totalement faillite. L’expérience collective de la guerre a produit un grand nombre de névroses graves où tout effet mécanique paraissait exclu, et les neurologues ont eux aussi été contraints de reconnaître qu’ils avaient omis de tenir compte de quelque chose qui, une fois de plus, était le facteur psychique.

Nous pouvons peut-être pardonner cette négligence à la sociologie ; c’est un fait qu’en sociologie l’importance accordée à l’élément psychique était jusqu’ici extrêmement réduite. Par contre les neurologues ne peuvent échapper au reproche d’avoir trop longtemps négligé les travaux novateurs de Breuer et de Freud sur le déterminisme psychique de nombreux troubles nerveux et d’avoir attendu l’effroyable expérience de la guerre pour être un peu mieux informés. Or il existe depuis plus de vingt ans une science, la psychanalyse, à laquelle beaucoup de chercheurs consacrent tous leurs efforts et qui nous a dotés de connaissances extraordinairement importantes concernant le mécanisme de la vie psychique et ses troubles.

Dans cet exposé, je me contenterai de relater l’entrée de la psychanalyse dans la neurologie moderne, qui ne s’est faite ouvertement que pour une faible partie, la majeure partie n’y ayant été introduite qu’avec beaucoup de réserves et sous des pavillons d’emprunt, et j’énoncerai brièvement les principes théoriques qui fondent la conception psychanalytique des « névroses traumatiques » observées pendant la guerre2.

La controverse passionnée qui s’était déroulée il y a quelques dizaines d’années à propos de la maladie qu’Oppenheim avait isolée en tant qu’entité morbide sous le nom de « névrose traumatique », a repris de plus bel après le début de la guerre. Oppenheim s’est empressé d’exploiter les observations rassemblées pendant la guerre, qui a exposé tant de milliers de personnes à des chocs soudains, au profit de sa vieille idée, à savoir que les symptômes de cette névrose sont toujours provoqués par une altération physique des centres nerveux (ou des voies nerveuses périphériques qui produisent secondairement ces altérations centrales). La description qu’il propose des modalités du choc lui-même et des effets de celui-ci sur le fonctionnement nerveux est faite dans des termes extrêmement généraux, nous pourrions même dire extravagants. Certains chaînons du mécanisme d’innervation sont « libérés », des éléments plus fins « déplacés », des circuits « fermés », des connexions rompues, des obstacles à la conduction apparaissent, etc. Ce sont des comparaisons de cet ordre, sans aucun fondement réel, qui ont permis à Oppenheim d’élaborer un tableau impressionnant des corrélations matérielles de la névrose traumatique.

Oppenheim imagine les altérations de structure provoquées dans le cerveau par le traumatisme comme un processus physique subtil, comparable à celui qui se produit dans un noyau de fer lorsque celui-ci se charge d’énergie magnétique.

Gaupp, sarcastique, qualifie ces spéculations physiques et physiologiques superficielles de mythologie cérébrale et de mythologie moléculaire. À mon avis, il se montre injuste pour la mythologie.

Le matériel invoqué par Oppenheim à l’appui de ses conceptions n’était guère de nature à étayer ses théories fumeuses. Certes il a décrit, avec la précision qui le caractérise, des symptômes3 typiques dont justement cette guerre a tristement multiplié le nombre, et il les a aussi affublés de noms quelque peu grandiloquents mais peu explicites quant à leur nature (akinésie, amnestique, myotoclonie trépidante) ; cependant ces descriptions n’ont pas rendu ses hypothèses théoriques particulièrement convaincantes4.

Sans doute il y eut des chercheurs pour approuver les conceptions d’Oppenheim, bien qu’avec des restrictions en général. Goldscheider pense que la formation du symptôme nerveux fait intervenir des facteurs mécaniques et psychiques ; c’est également l’avis de Cassierer, Schuster et Birnbaum. À Wollenberg, qui se demande si les névroses de guerre sont le résultat d’une émotion ou bien d’une commotion, Aschaffenburg répond qu’il s’agit d’un effet conjugué de l’émotion et de la commotion. Parmi les rares auteurs partisans d’une conception strictement mécaniste, je citerai Lilienstein, qui exige catégoriquement la suppression dans le vocabulaire médical des termes et des notions de « psychisme », « fonctionnel », « psychique », mais surtout de « psychogène » ; cela simplifierait la discussion et faciliterait l’étude, le traitement et l’examen des maladies traumatiques ; les progrès de la technique anatomique permettront certainement de découvrir un jour les bases matérielles des névroses.

Il faut signaler ici la démarche de Sarbó, qui recherche la cause des névroses de guerre dans des destructions affectant la micro-structure tissulaire et dans des micro-hémorragies au niveau du système nerveux central ; celles-ci seraient provoquées par une commotion directe, une pression soudaine du liquide cérébro-spinal, la compression de la moelle épinière dans le foramen magnum, etc. Peu d’auteurs soutiennent la conception de Sarbó. Dans ce contexte, je mentionnerai Sachs et Freund qui estiment que le traumatisme augmente l’excitabilité et la fatigabilité des cellules nerveuses, ce qui constituerait alors la cause directe des névroses. Enfin, pour Bauer et Fauser, les névroses traumatiques sont la conséquence nerveuse des troubles de la sécrétion endocrinienne provoquée par le traumatisme, comme dans la maladie de Basedow post-traumatique.

Parmi les premiers qui s’étaient élevés contre une conception purement organique et mécanique des névroses de guerre se trouvait Strümpell qui, depuis longtemps déjà, avait signalé le rôle de certains facteurs psychiques dans les névroses traumatiques. Il a fort justement observé que les personnes qui développent des névroses graves à la suite de catastrophes ferroviaires sont généralement celles qui ont intérêt à pouvoir justifier de lésions consécutives au traumatisme, par exemple des personnes assurées contre les accidents qui voudraient obtenir une forte pension, ou celles qui ont assigné la compagnie des chemins de fer en justice pour demander des dommages et intérêts. Mais des traumatismes identiques ou encore plus violents n’ont eu aucune conséquence névrotique durable dans les cas d’accidents survenus au cours d’une activité sportive ou imputables à la propre négligence du sujet et, en général, dans les cas où les circonstances excluaient d’avance tout espoir d’indemnisation ; donc, dans tous les cas où l’intérêt du sujet consistait à ne pas rester malade mais à guérir le plus rapidement possible. Strümpell affirmait que le développement des névroses traumatiques était toujours secondaire et purement psychogène, provoqué par des représentations de désirs ; il recommandait aux médecins de ne pas prendre au sérieux, comme Oppenheim, les plaintes de ces patients mais de les réorienter au plus vite vers la vie et vers le travail en réduisant autant que possible ou en supprimant leur pension. Les considérations de Strümpell avaient déjà fait une vive impression sur le monde médical en temps de paix ; on introduisit la notion d'hystérie à visée pensionnaire, mais ceux qui en étaient atteints n’étaient guère mieux traités que des simulateurs. Strümpell pense donc que la névrose de guerre est elle aussi une névrose de désir qui entre dans le projet du patient de se faire démobiliser avec une pension aussi forte que possible. Il réclame par conséquent que les soldats atteints de névroses de guerre soient jugés et examinés avec la plus grande rigueur. Le contenu des représentations pathogènes serait toujours un désir ; le désir d’une indemnisation matérielle, le désir d’éviter le danger et la contagion, et ce désir agit par voie auto-suggestive sur la fixation des symptômes, la persistance des sensations morbides et des troubles nerveux de la motilité.

Ce raisonnement de Strümpell contient beaucoup de choses qui, pour l’analyste, paraîtront a priori vraisemblables. Du fait de son expérience analytique il sait que les symptômes névrotiques réalisent en général l’accomplissement de désirs ; il connaît bien aussi la persistance des impressions psychiques pénibles et leur caractère pathogène. Cependant le raisonnement de Strümpell présente d'énormes insuffisances, telles que l’accent mis à tort sur la représentation pathogène et l’oubli de l'affectivité, ainsi que l’omission totale des processus psychiques inconscients, ce que Kurt Singer, Schuster et Gaupp lui avaient d’ailleurs déjà reproché. Strümpell lui-même se doute bien que seul un examen psychique pourrait expliquer ces tableaux cliniques névrotiques, mais il ne nous dit rien de ses méthodes de travail dans ce domaine. Ce qu’il entend par exploration psychique se réduit probablement à un interrogatoire précis du traumatisé sur sa situation matérielle et sur les motifs qui le poussent à demander une pension. Mais nous devons protester lorsqu’il appelle cette exploration « une sorte de psychanalyse individuelle ». Un seul procédé est en droit de revendiquer ce nom, celui qui applique la méthode parfaitement définie de la psychanalyse.

L’origine psychogène des névroses de guerre est confirmée par un phénomène remarquable, observé par Mörchen, Bonhöffer et d’autres, à savoir que les prisonniers de guerre ne présentent pratiquement jamais de névroses traumatiques. Les prisonniers de guerre n’ont aucun intérêt à rester longtemps malades une fois en captivité, et d’ailleurs à l’étranger ils ne peuvent compter sur aucune indemnité, pension ni compassion de la part de l’entourage. Par ailleurs ils se sentent provisoirement protégés par la captivité contre les dangers de la guerre. La théorie de la commotion mécanique ne pourra jamais nous expliquer cette différence entre le comportement de nos propres soldats et celui des prisonniers de guerre.

Les preuves en faveur de l’origine psychogène se sont rapidement multipliées. Schuster ainsi que beaucoup d’autres observateurs ont montré la disproportion qui existe entre le traumatisme et les conséquences nerveuses de celui-ci. Des névroses graves surgissent à la suite de traumatismes minimes, tandis que des traumatismes violents accompagnés de lésions graves n’ont en général aucune conséquence sur le plan nerveux. Kurt Singer souligne avec encore plus d’insistance la disproportion entre le traumatisme et la névrose, et il propose même une explication psychologique du phénomène : « Au moment du traumatisme psychique foudroyant, la peur et la terreur paralysante font que l’adaptation à l’excitation devient plus difficile, voire impossible. » Dans le cas d’une blessure grave il y a libération automatique de la tension brusquement accrue. Mais lorsqu’il n’y a pas de lésion externe grave, l’excès d’affect se décharge « par abréaction », à la manière d’un saut dans les symptômes physiques ». Le terme freudien d’« abréaction » indique que l’auteur devait penser vaguement à la psychanalyse en formulant sa théorie. On dirait une réminiscence de la théorie de la conversion selon Breuer et Freud. Cependant il apparaît rapidement que Singer a une conception trop rationaliste du processus ; pour lui, la symptomatologie de la névrose traumatique résulte simplement des efforts du malade pour remplacer une conscience vague de la maladie par une explication plus compréhensible pour l’individu. Donc les travaux de cet auteur sont encore très loin de la conception dynamique du psychisme telle que la psychanalyse l’enseigne.

Hauptmann, Schmidt et d’autres ont attiré ensuite mon attention sur le rôle du facteur temporel dans le développement symptomatique des névroses de guerre. S’il ne s’agissait que d’une lésion mécanique, l’effet atteindrait son intensité maxima immédiatement après le traumatisme. Or nous constatons que les sujets soumis à une commotion brutale prennent le temps d’effectuer dans les moments qui suivent le traumatisme un certain nombre de gestes parfaitement adaptés pour assurer leur sécurité, comme se rendre au poste de secours, etc., et c’est seulement une fois parvenus en lieu sûr qu’ils s’effondrent et que les symptômes se développent. Chez certains, l’apparition des symptômes coïncide avec l’ordre de marche qui les renvoie au front après leur temps de convalescence. Schmidt, à juste titre, attribue ce comportement des malades à des facteurs psychiques ; il pense que les symptômes névrotiques ne se développent qu’après la disparition de l’état confusionnel passager, lorsque les sujets commotionnés revivent le souvenir de la situation périlleuse. Nous pourrions dire que pour ces blessés tout se passe comme pour cette mère qui sauve son enfant d’un danger mortel avec le plus grand sang-froid et au mépris de sa propre vie, puis une fois sa tâche accomplie, s’écroule sans connaissance. Le fait qu’il s’agisse ici de sauver non pas un tiers chéri mais sa propre personne chérie n’intervient guère dans l’appréciation de la situation psychologique.

Parmi les auteurs qui ont particulièrement insisté sur l’origine psychique des névroses traumatiques de guerre, je citerai en premier lieu Nonne. Non seulement il a démontré que les symptômes des névroses traumatiques de guerre étaient toujours et sans exception de nature hystérique, mais il a réussi à provoquer instantanément la disparition et la réapparition des plus graves de ces symptômes au moyen de l’hypnose ou de la suggestion. On peut donc exclure l’éventualité d’une lésion, même « moléculaire », du tissu nerveux ; un trouble qu’une action psychique peut réduire ne peut être lui-même que de nature psychique.

Cet argument thérapeutique fut décisif ; le camp des mécanistes se trouva peu à peu réduit au silence ; certains d’entre eux ont tenté de réajuster leurs positions dans le sens de la psychogenèse. Dès lors la discussion se poursuivit entre les tenants des différentes théories psychologiques.

Comment fallait-il concevoir le mode d’action des facteurs psychiques, la psychogenèse de tableaux cliniques aussi graves et qui donnent une telle impression d’organicité ?

On s’est souvenu de la vieille théorie de Charcot, qui considérait que la frayeur et le souvenir de celle-ci pouvaient susciter — à la manière de l’hypnose et de l’auto-hypnose — des symptômes organiques, tout comme le fait volontairement le commandement post-hypnotique de l’hypnotiseur.

Ce retour à Charcot représente tout simplement l’abandon des spéculations stériles et la redécouverte de la source dont provient aussi en fin de compte la psychanalyse ; car nous savons que Breuer et Freud ont entrepris leurs premières recherches sur le mécanisme psychique des phénomènes hystériques sous l’influence directe des constatations cliniques et expérimentales de Charcot et de Janet. Les hystériques souffrent de réminiscences : en fait, ce premier principe de la psychanalyse naissante continue, approfondit et généralise la conception de Charcot relative aux névroses traumatiques ; dans les deux conceptions on retrouve l’idée de l’effet durable produit par un affect soudain, le lien persistant entre certaines manifestations affectives et le souvenir de l’expérience vécue.

À présent, comparons ce qui vient d’être dit à la position des neurologues allemands quant à la genèse des névroses de guerre. Goldscheider déclare : « Des impressions soudaines et effrayantes peuvent produire des affects directement et avec l’aide associative des représentations ; ces images mnésiques produisent des effets susceptibles d’augmenter et de diminuer le degré d’excitabilité. C’est le cas de l’émotion, de la peur, qui permet au traumatisme cette répartition et cette fixation des conséquences nerveuses de l’excitation qu’une excitation purement somatique n’aurait jamais pu provoquer par elle-même. » On peut aisément se rendre compte que cette description s’appuie sur la théorie traumatique selon Charcot et sur la théorie de la conversion selon Freud.

Gaupp partage cette opinion : « Malgré tous les efforts de la psychologie expérimentale moderne, malgré toute la pénétration et la finesse de la technique d’investigation neurologique et psychiatrique, il subsiste toujours un reliquat irréductible qui ne peut être élucidé par les moyens actuels de l’exploration neurologique et psychiatrique, quelle que soit leur précision, et auxquels il faut adjoindre une anamnèse minutieuse et une recherche laborieuse de la pathogenèse de l’état observé si l’on veut aboutir à un diagnostic. » Gaupp accepte même explicitement une thèse de Freud lorsqu’il décrit les névroses de guerre comme une fuite dans la maladie sous la poussée des conflits psychiques et lorsqu’il dit, faisant allusion à la psychanalyse : « Nous retenons bien plus volontiers le postulat selon lequel c’est l'inconscient qui agit sur le conscient et sur le soma, qu'une théorie psychologique qui s’efforce, à l’aide de termes empruntés à l’anatomie et à la physiologie, de voiler le fait que la voie du somatique au psychique et inversement nous est totalement inconnue. » Ailleurs il va encore plus loin et pose le postulat psychanalytique de l’inconscient au centre même du problème : « En admettant que les processus psychiques exercent une action dans le corps même s’ils échappent au champ de la conscience, alors la plupart des prétendues difficultés disparaissent. » Mentionnons encore Hauptmann qui considère la névrose traumatique comme une maladie mentale, déclenchée par un facteur émotionnel et élaborée par voie psychogène, et ses symptômes comme « l’élaboration ultérieure inconsciente des facteurs émotionnels sur des circuits disponibles ».

Bonhöffer semble avoir intégralement accepté toutes les conclusions que l’expérience psychanalytique tire de la psychologie des complexes ; il considère les symptômes traumatiques comme des « fixations psycho-névrotiques qui, sous l’effet d’une émotion massive, permettent le clivage entre l'affect et le contenu de la représentation ».

Dans son excellent résumé de la littérature consacré aux névroses traumatiques, Birnbaum constate que beaucoup d’explications relatives à ces névroses (comme par exemple la théorie du désir selon Strümpell) contiennent l’idée d’une origine psychique de l'hystérie dans le désir, et il note : « Cependant si l’origine psychique dans un désir, la fixation à un désir, etc., constitue un élément fondamental de l’hystérie, alors elle appartient aussi nécessairement à la définition de la maladie. » Mais la psychanalyse a déjà formulé cette conclusion depuis longtemps ; nous savons qu’elle considère les symptômes névrotiques en général comme des manifestations de désirs inconscients ou comme des réactions à ceux-ci.

Vogt, lui aussi, se réfère à la « célèbre thèse freudienne » selon laquelle l’âme tourmentée fuit dans la maladie, et il reconnaît que « la compulsion qui en résulte est souvent de nature inconsciente plutôt que consciente ». Liepman divise les symptômes de la névrose traumatique en deux catégories : les conséquences directes du traumatisme psychique et « les mécanismes psychiques possédant une finalité ». Quant à Schuster, il parle de symptômes produits par des « processus inconscients ».

Vous pouvez constater, Mesdames et Messieurs, que les expériences fournies par l’étude des névrosés de guerre nous ont peu à peu conduits plus loin que la découverte du psychisme : elles ont presque amené les neurologues à découvrir la psychanalyse. Lorsque nous rencontrons dans la littérature récente consacrée à ce sujet des notions et des concepts devenus aussi familiers que ceux d’abréaction, d’inconscient, de mécanismes psychiques, de clivage entre affect et représentation, etc., nous avons l’impression de nous retrouver parmi des psychanalystes et pourtant aucun de ces chercheurs ne s’est préoccupé de savoir si l’expérience apportée par l’étude des névroses de guerre pouvait aussi justifier l’application de la conception psychanalytique à l’étude des névroses et des psychoses ordinaires déjà connues en temps de paix. En fait, ils rejettent unanimement l’idée d’une spécificité des traumatismes de guerre ; dans l’ensemble, ils soutiennent qu’il n’y a rien dans les névroses de guerre qui permette d’ajouter quoi que ce soit à la symptomatologie actuellement connue des névroses ; les neurologues allemands ont même explicitement réclamé, lors du Congrès de Munich, l’élimination du terme et de la notion de « névrose de guerre ». Cependant si les névroses de paix et de guerre sont fondamentalement identiques, les neurologues ne pourront plus s’abstenir d’appliquer les idées concernant les chocs émotionnels, la fixation aux souvenirs pathogènes et l’action que ceux-ci continuent à exercer depuis l’inconscient, à l’explication de l’hystérie ordinaire, des névroses obsessionnelles et des psychoses. Ils seront surpris de constater avec quelle facilité ils s’engageront sur la voie ouverte par Freud et regretteront d’avoir si obstinément refusé de suivre ses indications.

Les avis sont partagés quant à la prédisposition aux névroses de guerre. La plupart des auteurs s’accordent à dire, avec Gaupp, Laudenheimer et quelques autres, que la majeure partie des névrosés sont dès l’origine des névropathes et des psychopathes, le choc intervenant simplement comme facteur déclenchant. Bonhöffer va même jusqu’à prétendre que « la possibilité du déclenchement psychogène d’un état psychopathologique constitue un signe de dégénérescence ». Förster et Jendràssik sont également de cet avis.

Par contre Nonne estime que la nature de l’agression joue un rôle plus décisif dans le déclenchement d’une névrose de guerre que la constitution individuelle. La psychanalyse adopte dans cette question une position intermédiaire que Freud a souvent et explicitement précisée. Elle se réfère à une « série étiologique » où prédisposition et traumatisme figurent comme valeurs complémentaires et réciproques. Une prédisposition légère associée à un choc violent peut entraîner les mêmes effets qu’un traumatisme mineur joint à une prédisposition plus marquée. Mais la psychanalyse ne s’est pas contentée d’une allusion théorique à cette relation, elle s’efforce — avec succès — de décomposer la notion complexe de « prédisposition » en éléments plus simples et de dégager les facteurs constitutionnels qui déterminent le choix de la névrose (la tendance spécifique à développer telle névrose plutôt que telle autre). Je reviendrai encore à la question de savoir où la psychanalyse cherche à découvrir la prédisposition à la névrose traumatique.

La littérature relative à la symptomatologie des névroses de guerre est pratiquement illimitée. Dans la série des symptômes hystériques, par exemple, Gaupp mentionne : « des crises, des plus légères au plus violentes, pouvant atteindre un arc de cercle5 durant plusieurs heures, avec un déroulement parfois épileptiforme par sa fréquence et son caractère spontané, astasie, abasie, anomalies de la posture et de la motilité du tronc allant jusqu’au déplacement à quatre pattes, toutes les variétés de tics et de tremblements, paralysies et contractures en forme de monoplégie, d’hémiplégie ou de paraplégie, surdité et surdi-mutité, bégaiement, débit saccadé, aphonie ou aboiement rythmique, cécité accompagnée ou non de blépharospasme, toutes sortes de troubles de la sensibilité et surtout des états crépusculaires en nombre et en une variété de combinaisons avec des phénomènes physiques d’excitation et de déficit comme on n’en avait jamais observé auparavant ». Vous voyez, c’est un véritable musée de symptômes hystériques évidents et il suffit d’en avoir vu une fois pour rejeter sans réserves le point de vue d’Oppenheim qui affirme la rareté des syndromes névrotiques purs dans les névroses traumatiques de guerre. Schuster attire notre attention sur les nombreux phénomènes trophiques vasomoteurs qui, selon lui, ne sont plus d’origine psychique. Cependant la psychanalyse s’accorde avec ceux qui considèrent que ces symptômes sont également psychogènes — analogues aux modifications corporelles que l’hypnose est susceptible de provoquer. Enfin tous les auteurs mentionnent les altérations de l’humeur consécutives au traumatisme : apathie, hyperexcitabilité, etc.

Dans ce chaos de tableaux cliniques, on note la fréquence et le caractère particulier de la névrose de tremblement. Tout le monde connaît ces malheureux qui se traînent dans la rue, les genoux flageolants, la démarche incertaine, avec des troubles moteurs bizarres. On dirait des invalides incurables, et pourtant, l’expérience prouve qu’il s’agit là encore d’un tableau clinique purement psychogène. Une seule séance d’électrothérapie accompagnée de suggestion, une légère action hypnotique suffisent souvent à rétablir une capacité fonctionnelle totale chez ces malades, ne serait-ce qu’à titre provisoire et conditionnel. C’est Erben qui a étudié ces troubles de l’innervation avec le plus de précision ; il a découvert que ces troubles apparaissaient ou s’accentuaient lorsque les groupes musculaires correspondants accomplissaient ou s’apprêtaient à accomplir une action. Pour expliquer le phénomène, il suggère que « l’impulsion volontaire fraye la voie au spasme : simple description physiologisante. Ici encore la psychanalyse suppose une motivation psychique : l’activation d’une contre-volonté inconsciente qui s’oppose aux actions volontaires conscientes. L’illustration la plus éclatante de cette théorie nous est fournie par ces malades d’Erben que des contractions cloniques violentes empêchent d’avancer alors qu’ils sont parfaitement capables d’accomplir, sans aucun tremblement, la tâche beaucoup plus difficile qui consiste à reculer. Là encore, Erben dispose d’une explication physiologique compliquée, sans voir que le mouvement de recul qui éloigne le malade des buts dangereux de la motilité — et en fin de compte aussi de la ligne de feu — n’a pas lieu d’être troublé par une quelconque contre-volonté. Les autres troubles de la marche appellent une interprétation semblable, en particulier cette sorte de course irrépressible de nombreux névroses de guerre qui rappelle beaucoup la propulsion dans la paralysie agitante. Il s’agit de sujets qui ne sont pas encore remis des effets de leur terreur et qui continuent à fuir le danger qui les avait jadis menacés.

Ces observations et d’autres analogues ont amené plusieurs chercheurs — dont certains non-analystes — à supposer que ces troubles ne sont pas des effets directs du traumatisme mais des réactions psychiques à celui-ci et qu’ils sont au service d’une tendance à se protéger contre la répétition de l’expérience pénible. Nous savons que l’organisme normal dispose également de tels moyens de protection. Les symptômes de la peur, impossibilité de se mouvoir, tremblement, parole saccadée, paraissent être des automatismes utiles et ils font penser aux animaux qui simulent la mort en cas de danger. Et si Bonhöffer interprète ces troubles traumatiques comme une fixation des moyens d’expression de l’émotion terrifiante éprouvée, Nonne va encore plus loin et révèle que « les symptômes hystériques rappellent en partie les dispositifs de défense et de résistance innés, que précisément les individus que nous appelons hystériques répriment mal, voire pas du tout ». Selon Hamburger, le type morbide le plus fréquent où l’on rencontre à la fois des troubles de la marche, de la station debout et de la parole accompagnés de tremblement, représente « un complexe de représentations d’instabilité, de faiblesse, de frustration et d’épuisement » ; quant à Gaupp, ces symptômes le font penser à « un effondrement dans des états infantiles et puérils d’impuissance manifeste ». Certains auteurs parlent même franchement de « fixation » de l’attitude corporelle et de l’innervation traumatiques.

Il n’échappera à aucun familier de la psychanalyse, combien ces auteurs sont proches, sans l’admettre, de la psychanalyse. « Les fixations des mouvements d’expression » décrites par ces auteurs ne sont au fond que des paraphrases de la conversion hystérique selon Breuer et Freud ; et la régression aux modes de réaction ataviques et infantiles correspond très exactement au caractère régressif des symptômes névrotiques souligné par Freud, qui sont tous, selon lui, des régressions à des stades dépassés du développement ontogénétique et phylogénétique. Quoi qu’il en soit, nous notons que les neurologues se sont enfin décidés à interpréter certains syndromes nerveux, c’est-à-dire à les rapporter à des contenus psychiques inconscients, ce que personne avant la psychanalyse n’avait songé à faire.

À présent j’en arrive à ces quelques auteurs qui se sont intéressés aux névroses de guerre au sens psychanalytique.

Stem a publié un travail sur le traitement psychanalytique des névroses de guerre à l’hôpital militaire. Le texte original ne m’est pas accessible, mais j’apprends par les notes bibliographiques que l’auteur aborde le phénomène sous l’angle du refoulement et considère que la situation du service militaire actif est particulièrement propre à favoriser l’apparition des névroses étant donné les répressions d’affects imposés par le service. Schuster reconnaît que les recherches de Freud — « quoi qu’on puisse en penser par ailleurs » — ont mis en lumière la psychogenèse des névroses ; elles nous ont aidé à dévoiler la relation cachée, difficile à découvrir mais néanmoins présente, entre le symptôme et le contenu psychique. Mohr traite les névrosés de guerre par la méthode cathartique selon Breuer et Freud dans la mesure où il fait revivre aux malades les scènes critiques et obtient l’abréaction des affects en leur permettant de revivre l’émotion terrifiante. Le seul qui jusqu’à présent ait méthodiquement appliqué la psycho-catharsis aux névroses de guerre est Simmel, qui présentera lui-même ses observations à ce congrès. Enfin je mentionnerai ici mes propres recherches sur la psychologie des névroses de guerre, où j’ai tenté d’introduire les tableaux cliniques traumatiques dans des catégories psychanalytiques.

Je voudrais encore signaler ici une discussion aux multiples ramifications qui s’est engagée entre divers auteurs sur la question de savoir si un traumatisme peut exercer un effet psychogène même lorsque la personne atteinte perd aussitôt connaissance. Goldscheider et beaucoup d’autres restent convaincus que la perte de connaissance empêche tout effet psychogène, et Aschaffenburg maintient inébranlablement que l’inconscience protège de la névrose.

Nonne s’élève à juste titre contre cette conception en démontrant l’existence de courants psychiques inconscients capables d’exercer un effet psychique malgré l’état d’inconscience ; et L. Mann — se référant sans doute à la théorie hypnoïde selon Breuer — affirme même que non seulement la perte de connaissance ne protège pas de la maladie, mais qu’elle prédispose même aux névroses en empêchant la décharge des affects. C’est Orlowsky qui exprime l’opinion la plus sensée dans cette controverse en proposant d’envisager la perte de connaissance elle-même comme un symptôme psychogène, une fuite dans l’inconscience qui épargne au sujet l’expérience consciente de la situation et de la sensation pénibles.

Pour nous, psychanalystes, l’hypothèse d’une formation de symptômes psychogènes même dans un état d’inconscience paraît très compréhensible. Ce problème ne pouvait embarrasser que les auteurs qui adoptent le point de vue, dépassé par la psychanalyse, d’une assimilation possible entre psychisme et conscient.

Mesdames, Messieurs, j’ignore si cette série de citations et de références (simples échantillons pris dans la littérature) vous donne l’impression que la position des neurologues autorisés réalise un rapprochement, même inavoué, avec les thèses de la psychanalyse. Du reste, on en trouve même une reconnaissance formelle, par exemple quand Nonne déclare que les expériences de la guerre ont apporté un éclairage et des confirmations intéressantes aux théories de Freud sur l’élaboration inconsciente.

Dans cette même phrase élogieuse, Nonne porte toutefois un jugement écrasant sur la psychanalyse ; il estime que l’opinion de Freud quant aux bases presque exclusivement sexuelles de l’hystérie a été définitivement démentie par l’expérience de la guerre. Nous ne pouvons plus laisser sans réponse ce rejet, même partiel, de la psychanalyse et il nous est très facile à présent d’y répondre. Selon la psychanalyse, les névroses de guerre appartiennent au groupe de névroses dont le développement fait intervenir non seulement la sexualité génitale, comme dans l’hystérie ordinaire, mais aussi une étape antérieure à celle-ci, ce qu’on appelle le narcissisme, l’amour de soi, tout comme dans la démence précoce et la paranoïa. Nous devons donc admettre que la base sexuelle de ces névroses dites narcissiques paraît moins évidente, en particulier à ceux qui assimilent sexualité et génitalité, et ont désappris l’usage du terme « sexuel » au sens de l’antique Éros platonicien. Cependant la psychanalyse rejoint la vision antique lorsqu’elle intègre au chapitre de l’« érotisme » ou de la « sexualité », toutes les relations tendres et sensuelles de l’homme avec l’autre sexe et le sien propre, les motions affectives envers les amis, les parents et des humains en général, voire la relation affective envers le « Moi » propre et le corps propre. À vrai dire, ce n’est pas une névrose narcissique (par exemple une névrose traumatique) qui pourra convaincre facilement les personnes peu familiarisées avec cette conception de l’exactitude de la théorie sexuelle selon Freud. Nous voudrions leur conseiller d’examiner attentivement un cas d’hystérie ou de névrose obsessionnelle ordinaires (d’origine non traumatique) et d’appliquer rigoureusement la méthode freudienne de l’association libre et de l’interprétation des rêves et des symptômes. Ils pourront ainsi se convaincre beaucoup plus facilement de la justesse de la théorie sexuelle des névroses ; l’arrière-plan sexuel des névroses de guerre se dégagera de lui-même. En tout cas, crier victoire en proclamant la faillite de la théorie sexuelle paraît un peu prématuré.

Ma propre observation de la diminution considérable, voire de la disparition complète et durable de la libido génitale et de la puissance dans les névroses traumatiques, telle que j’ai pu moi-même le constater, confirme également la participation de facteurs sexuels à la formation des symptômes dans les névroses traumatiques. Cette seule constatation positive suffit à démontrer le caractère prématuré de la conclusion de Nonne6.

Mesdames, Messieurs ! Je viens de satisfaire à la tâche principale que j’avais assignée à ma conférence, la revue critique de la littérature relative aux névroses de guerre sous l’angle psychanalytique. Mais je profite de cette occasion rare pour vous communiquer certaines de mes observations personnelles et pour vous présenter des points de vue qui aident à expliquer psychanalytiquement ces états.

L’univers psychique du malade atteint de névrose traumatique est dominé par la dépression hypocondriaque, la pusillanimité, l’angoisse et une excitabilité élevée qui s’accompagne d’une tendance aux accès de colère. La plupart de ces symptômes peuvent être ramenés à une hypersensibilité du Moi (en particulier l’hypocondrie et l’incapacité de supporter un déplaisir moral ou physique). Cette hypersensibilité provient de ce que le patient — par suite d’un choc ou d’une série de chocs — a retiré aux objets son intérêt et sa libido pour les ramener dans le Moi. Il s’est produit ainsi une stase de la libido dans le Moi qui s’exprime précisément par ces sensations organiques hypocondriaques anormales et par l’hypersensibilité. Cet amour excessif pour le Moi dégénère souvent en une sorte de narcissisme infantile : les malades voudraient être dorlotés, soignés et plaints comme des enfants. On peut donc parler dans ce cas de régression au stade infantile de l'amour de soi. À cet accroissement de l’amour de soi correspond un affaiblissement de l’amour d’objet et souvent aussi de la puissance sexuelle. Un individu qui dès l’origine présente une tendance narcissique développera plus facilement une névrose traumatique ; mais personne n’en est tout à fait à l’abri, puisque le stade narcissique est un point de fixation important du développement libidinal de tout être humain. Elle est souvent combinée à d’autres névroses narcissiques, en particulier à la paranoïa et à la démence.

Le symptôme de l’angoisse indique que le choc provoqué par le traumatisme a ébranlé la confiance en soi. Cela est particulièrement manifeste chez les sujets qui ont été renversés, emportés ou enterrés par une explosion, et qui ont perdu ainsi pour longtemps leur confiance en eux. Les troubles caractéristiques de la marche (astasie-abasie avec tremblement) sont des mesures défensives contre la répétition de l’angoisse, c’est-à-dire ce que Freud a appelé des phobies. Dans les cas où ces symptômes prédominent, on peut parler d'hystérie d'angoisse. Par contre les symptômes qui répètent simplement la situation au moment de l’explosion (innervation, posture) sont, au sens de la psychanalyse, des symptômes d'hystérie de conversion. Naturellement, dans l’état d’angoisse aussi la prédisposition joue un rôle : en seront plus facilement atteints ceux qui, en dépit d’une lâcheté réelle, s’imposent par ambition des actes de courage. Les troubles de la marche relevant de l’hystérie d’angoisse constituent en même temps une régression au stade infantile où le sujet ne sait pas encore marcher ou bien apprend à marcher.

La tendance aux accès de rage et de colère est elle aussi une manière très primitive de réagir à une force supérieure ; ces accès peuvent aller jusqu’à la crise épileptiforme et représentent des décharges affectives plus ou moins incoordonnées comme on peut en observer chez les nourrissons. Une variété plus bénigne de cette absence d’inhibition est le manque de discipline, qu’on retrouve chez presque tous les sujets atteints de névrose traumatique. La demande d’amour excessive et le narcissisme expliquent aussi cette excitabilité accrue.

La personnalité de la plupart des traumatisés correspond donc à celle d'un enfant devenu angoissé, gâté, sans inhibitions et méchant à la suite d’une frayeur. Un élément qui complète parfaitement ce tableau est l’importance démesurée que la plupart des traumatisés accordent à la nourriture. Lorsque le service laisse à désirer, ils réagissent par de violentes explosions affectives et même des crises. La plupart d’entre eux refusent de travailler et voudraient être entretenus et nourris comme des enfants.

Il ne s’agit donc pas seulement, comme le croyait Strümpell, de tableaux cliniques présentés en vue d’un bénéfice actuel (pension, dommages et intérêts, exemption du service actif) : ce ne sont là que les bénéfices secondaires de la maladie ; le mobile primaire de la maladie, c’est le plaisir lui-même de demeurer dans le sûr abri de la situation infantile abandonnée autrefois à contre-cœur.

Tous ces phénomènes morbides, narcissiques et d’angoisse ont aussi leur modèle atavique ; on peut même supposer que cette névrose revient parfois à des comportements qui n’ont joué absolument aucun rôle dans le développement individuel (simulation de la mort chez les animaux, attitudes et modes de protection de la descendance chez les animaux au cours de l’évolution). Tout se passe comme si un affect trop intense ne pouvait plus se décharger par les voies normales, mais devait régresser à des modes de réaction déjà abandonnés mais virtuellement existants. Je suis certain que beaucoup d’autres réactions pathologiques s’avéreront être elles aussi des répétitions de modes d’adaptation dépassés.

Parmi les symptômes souvent négligés des névroses traumatiques, je mentionnerai l'hyperesthésie de tous les organes des sens (photophobie, hyperacousie, hyperesthésie cutanée intense) et les rêves d’angoisse. Dans ces rêves, le sujet revit constamment les peurs qu’il a réellement éprouvées. Je suis ici une indication de Freud en considérant ces rêves de peur et d’angoisse ainsi que le fait de se montrer peureux le jour comme des tentatives de guérison spontanées du malade. C’est par bribes que ces malades livrent à l’abréaction consciente leur peur insupportable, incompréhensible dans sa totalité et par conséquent convertie en symptômes physiques, et ils contribuent ainsi à rétablir l’équilibre perturbé de leur économie psychique.

Mesdames et Messieurs ! Ces quelques contributions personnelles vous serviront peut-être à prouver que la conception psychanalytique peut ouvrir des voies nouvelles même dans certains domaines où la neurologie nous fait défaut.

Mais seule l’application systématique de la méthode analytique à un grand nombre de cas peut nous laisser espérer une élucidation complète et une guérison radicale de ces états morbides.

Pendant que ce rapport était sous presse, j’ai eu l’occasion de lire l’article passionnant du Professeur E. Moro, pédiatre de Heidelberg, concernant le « premier trimestre », c’est-à-dire les phénomènes caractérisant les trois premiers mois de la vie du nourrisson7. « Si l’on place un jeune nourrisson sur la table à langer » — lit-on — « et qu’on tape des deux côtés du coussin avec les mains, on déclenche un réflexe moteur spécifique dont le déroulement est à peu près le suivant : les deux bras de l’enfant s’écartent symétriquement pour se rapprocher et se refermer de nouveau en arc de cercle par des mouvements légèrement toniques. Simultanément les deux jambes présentent le même comportement moteur. » Nous pourrions dire que Moro a artificiellement déclenché ici une petite névrose de peur (ou névrose traumatique).

Le point remarquable de l’affaire est que ce réflexe du jeune nourrisson (moins de trois mois) lorsqu’il a peur évoque un réflexe naturel d’accrochage tel qu’il caractérise les « Tragsäuglinge », c’est-à-dire les petits d’animaux (singes) qui sont obligés de s’accrocher avec leurs doigts par un véritable réflexe d’accrochage, à la fourrure de la mère lorsque celle-ci grimpe aux arbres (voir figure). Nous pourrions dire qu’il s’agit d’une régression atavique du comportement à la suite d’une peur soudaine.

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