La nudité comme moyen d’intimidation

La coïncidence fortuite entre deux observations, un rêve et un souvenir d’enfance (chacun chez un patient différent), m’a fait supposer que, dans la chambre d’enfant comme dans l’inconscient, la nudité pouvait être utilisée comme moyen d'intimidation.

I.

Une patiente dont la grande hystérie1 avait resurgi après la perte brutale de son fils aîné qu’elle idolâtrait, et qui, dans son dégoût de la vie, menaçait continuellement de se suicider, rêva un jour qu'elle était avec son fils cadet et qu'elle hésitait à se mettre nue et à se laver devant le petit garçon. « Si je fais cela, se disait-elle, ce souvenir, gravé de façon indélébile dans la mémoire de l'enfant, pourrait lui nuire, voire le détruire ». Après quelque hésitation elle le fait quand même, se déshabille devant l'enfant et lave son corps nu avec une éponge.

La pensée qui se trouve entre guillemets dans ce récit provient de la vie éveillée et se rapporte à l’intention suicidaire de la patiente ; elle sait, notamment par la lecture d’ouvrages de psychologie, que son suicide pourrait provoquer un effet désastreux sur la vie psychique de l’enfant qui resterait orphelin. D’autre part, elle a souvent, surtout depuis la mort de l’aîné, des impulsions hostiles tout à fait conscientes à l’égard de l’enfant resté en vie ; elle a même eu un fantasme dans lequel c’était le cadet qui mourait à la place de l’aîné.

Dans le rêve, par contre, cette hésitation actuelle entre l’intention suicidaire et le sentiment du devoir, entre l’amour et la haine à l’égard de l’enfant favorisé par le sort, devient curieusement une hésitation entre l’exhibition et son contraire. C’est dans son propre vécu que la patiente est allée chercher le matériel de ce rêve. Elle aimait tellement son fils aîné qu’elle n’avait jamais permis à personne de le laver ou de le baigner. Naturellement, le petit garçon répondait à cet amour et son attachement prit même par moments des formes si manifestement érotiques que sa mère se vit obligée de consulter un médecin à ce sujet. Elle connaissait déjà un peu la psychanalyse à cette époque mais elle n’osa pas présenter le cas à un psychanalyste. Elle avait peur des problèmes qui risquaient de se poser. (Nous pouvons ajouter qu’elle avait sans doute craint inconsciemment que l’analyste ne lui imposât de renoncer à sa tendresse pour son fils.)

Mais comment la patiente en vient-elle à retourner la situation de sorte qu’elle se trouve en train de se laver avec une éponge devant le cadet au lieu de laver l’aîné comme dans la réalité ? Nous pouvons nous représenter le mécanisme de ce retournement ainsi : elle était sur le point de transférer son amour sur l’enfant vivant et voulait donc laver celui-ci comme elle le faisait jadis pour l’aîné (la toilette du cadet n’était pas le privilège aussi exclusif de la mère). Cela est en rapport avec l’idée : continuer à vivre ! Pourtant elle ne la réalise pas encore. Traiter le cadet aussi tendrement que jadis le mort bien-aimé lui paraît une profanation. Cette intention est pourtant accomplie dans le rêve ; seulement, au lieu du cadet la patiente se prend elle-même pour objet d’admiration et de tendresse, n’accordant au cadet que le rôle de spectateur — et encore avec une intention explicitement malveillante. Aucun doute que la mère identifie sa propre personne au mort bien-aimé. Ne répétait-elle pas souvent du vivant du petit : « Il est tout à fait comme moi » ou « Lui et moi, nous ne faisons qu’un ».

Cet amour maternel démesuré lui a cependant permis de faire un transfert sur l’enfant — d’investir à nouveau son narcissisme infantile très prononcé. Ce narcissisme transféré a représenté pour elle le salut car la satisfaction attendue lui fut refusée au moment du choix d’objet sexuel. Mais l’enfant, lui aussi, lui fut dérobé et le narcissisme dut se manifester sous sa forme primitive. Qu’il ait justement pris la forme de l’exhibition pour s’exprimer s’explique, je suppose, par des expériences infantiles de cet ordre.

Dans ce cas, le rôle de l’exhibition comme moyen de châtiment et d’intimidation est resté inexpliqué.

II.

Un autre patient, le même jour, me rapporta quelque chose de très semblable. Il raconta ce souvenir d’enfance, qui avait fait sur lui une impression très vive : sa mère lui avait raconté que son frère à elle, quand il était petit, était un « fils à sa maman » ; il était toujours dans les jupes de sa mère, ne voulait pas dormir sans elle, etc. Leur mère n’avait réussi à lui faire perdre cette habitude qu’en se mettant nue devant l’enfant pour l’intimider et le détourner de sa personne. La chose — telle était la morale de l’histoire — avait eu le résultat escompté. Ce moyen d’intimidation semble avoir agi jusque sur la seconde génération, sur mon patient en l’occurrence. Aujourd’hui encore, il ne peut parler du traitement infligé à son oncle sans exprimer la plus vive indignation ; et je soupçonne sa mère de lui avoir raconté cette histoire dans un but pédagogique.

Ces deux observations obligent à se demander si la nudité ne pourrait pas constituer un bon moyen d’intimider ou d’effrayer un enfant. Et on peut répondre par l’affirmative.

Freud nous a appris que la libido refoulée se transforme en angoisse. Ce que nous savons jusqu’ici des états d’angoisse dans l’enfance est très clair à cet égard : il s’agit toujours d’un accroissement excessif de la libido dont le Moi cherche à se défendre ; la libido refoulée par le Moi se transforme en angoisse et l’angoisse se cherche ensuite, secondairement, des objets appropriés (le plus souvent des animaux) auxquels elle peut s’attacher. La sensibilité du Moi aux accroissements de la libido s’explique par les relations temporelles entre le développement du Moi et celui de la libido telles que Freud les a définies. Le Moi encore rudimentaire de l’enfant s’effraie de quantités inattendues de libido et de possibilités libidinales dont il ne sait pas encore — ou plus — que faire.

Il est possible que l’âme populaire soupçonne l’existence de ces relations et que notre cas ne soit nullement exceptionnel2. Des recherches devraient être faites quant à la fréquence des mesures éducatives ou coercitives qui consistent à intimider le Moi en le confrontant à des quantités ou à des modes inadéquats de libido.