Supplément à la psychogenèse de la mécanique

Dans un article sur la « Psychogenèse de la mécanique », j’ai fait la critique psychanalytique de Kultur und Mechanik, dernier ouvrage publié par le regretté physicien et philosophe, Ernst Mach. J’ai noté, entre autres, que le lecteur pouvait avoir l’impression en lisant ce petit livre que l’auteur avait les découvertes de Freud présentes à l’esprit quand il disait pouvoir déceler dans le sens mécanique de son fils adulte la présence d’un élément infantile retrouvé au moyen d’efforts de remémoration méthodiques. Cependant l’absence de toute référence à Freud et le parti pris étroitement intellectualisant de son travail m’ont amené à conclure que Mach était peut-être arrivé à cette idée indépendamment de Freud. Or le Dr Pataki (ingénieur) vient de m’apprendre que les Prinzipien der Wärmenlehre (pages 443 et 444 de la deuxième édition) contiennent une note prouvant que Mach était depuis longtemps déjà familiarisé avec la thèse fondamentale de la psychanalyse lorsqu’il écrivit son livre sur les conditions psychologiques du développement du sens mécanique et le fait qu’il n’y ait fait aucune allusion montre que nous avons affaire ici à la redécouverte cryptamnésique d’une théorie.

Fait caractéristique : le passage oublié par Mach est précisément celui où il décrit le processus par lequel certaines idées plongent dans l’inconscient, tout en restant actives. Il parle du « fait remarquable qu’une idée reste pour ainsi dire présente et active sans être dans la conscience »... « Les observations remarquables de W. Robert sur le rêve (Srippel, Hambourg, 1886) peuvent être éclairantes à cet égard. Robert a observé que les mêmes chaînes associatives qui sont perturbées et interrompues le jour, sont élaborées la nuit sous forme de rêves »... « J’ai maintes fois vérifié dans mon propre cas la justesse des observations de Robert et je peux même ajouter qu'on s’épargne bien des rêves pénibles en profitant de la journée pour aller jusqu’au bout de toutes les pensées déplaisantes qui peuvent se présenter, ou pour les discuter à fond, ou bien pour les mettre très complètement par écrit, procédé qu'on peut aussi vivement recommander à toutes les personnes qui ont tendance à broyer du noir. À l’état de veille aussi, on peut observer des phénomènes apparentés à ceux décrits par Robert. J’ai l’habitude d’aller me laver les mains lorsque j’ai serré une main moite, mouillée par la transpiration. Si quelque incident vient m’en empêcher, il me reste une sensation d’inconfort dont j’oublie même parfois la cause ; mais pour m’en débarrasser, il faut que l’idée d’avoir voulu me laver les mains me revienne tout à coup et soit mise à exécution. Aussi est-il fort probable que les idées, une fois formées, même si elles ont été éliminées de la conscience continuent néanmoins à exister. Il semble que ce soit plus particulièrement vrai dans le cas d’idées qui, en accédant à la conscience, ont été empêchées de décharger d’autres idées ou gestes, etc. qui y étaient associés. Dans ce cas, ceux-ci semblent agir comme une sorte de charge... phénomène apparenté dans une certaine mesure à ceux que Breuer et Freud ont récemment décrits dans leur livre sur l'hystérie. »

Un argument parle en faveur du caractère cryptamnésique de la découverte de Mach, à savoir que celui-ci a été entraîné dans cette voie secondaire justement par la rédaction d’un travail sur les conditions favorisant ou entravant les découvertes scientifiques (Korrektur wissenschaftlicher Ansichten durch zufallige Umstände, p. 44). Il y parle, entre autres, du rôle que le hasard joue aussi dans le développement technique : « Ce fait peut être illustré par la découverte du télescope, de la machine à vapeur, de la lithographie, du daguerrotype, etc. On peut retrouver des processus similaires aux débuts de la civilisation humaine. Il est fort probable que les progrès culturels les plus importants... ne sont imputables ni à un plan, ni à une intention délibérée, mais à des circonstances fortuites ... » Ce raisonnement est repris en détail dans le dernier livre de Mach (Kultur und Mechanik) dont j'ai fait le compte rendu : suit alors le récit des résultats qu'il a obtenus au moyen d'efforts de remémoration avec son fils, doué pour la technique ; la seule chose qu’il omette de mentionner c’est le travail de Breuer et Freud cité dans les Prinzipien, ouvrage qui porte principalement, comme on sait, sur les tentatives de faire revivre des souvenirs depuis longtemps oubliés et qui a donc certainement fourni à Mach le prototype de sa théorie et de sa méthode ; manifestement le refoulement en a occulté le souvenir.

Le psychanalyste peut même se risquer, en partant de certains indices, à faire quelques suppositions quant aux mobiles d’un tel refoulement. Dans le passage où il veut illustrer l’activité de certains complexes d’idées inconscients en prenant un exemple dans sa propre expérience, Mach révèle une partie de son inhibition qui représente peut-être plus qu’un penchant excessif à la propreté et à la pédanterie1. Cette hypersensibilité à la sueur et cette phobie des mains moites proviennent en dernière analyse, compte tenu de l’expérience clinique acquise par ailleurs, d’une défense contre certaines idées et souvenirs d’ordre sexuel. Les individus de cette sorte ont également l’habitude de se dérober au contact intellectuel des choses sexuelles.

Or les premières communications de Breuer et Freud étaient pratiquement « asexuelles ». C’est seulement l’expérience ultérieure qui a amené Freud à compléter la théorie des névroses par la théorie sexuelle. Il semble que ces recherches du Professeur Freud (qui enseignait à la même université) n’étaient pas entièrement inconnues de Mach, mais elles lui inspiraient une aversion si totale qu’il les a rejetées et oubliées. Cependant le déplaisir lié à la théorie sexuelle a également entraîné dans le refoulement le souvenir des Études sur l'hystérie, ouvrage qui, lui, était encore « inoffensif ». C’est pour cette raison qu’il n’est plus cité dans Kultur und Mechanik alors qu’une mention en est encore faite dans les Prinzipien en guise d’analogie lointaine ; c’est ainsi que Mach se trouve dans la nécessité de redécouvrir (cryptamnésiquement) l’idée des efforts méthodiques de remémoration qui lui a été inspirée par Breuer et Freud.

Nous comprenons aussi à présent pourquoi Mach conçoit la psychogenèse du sens mécanique comme un simple développement progressif de l’intelligence, et pourquoi il se contente, lorsqu’il en vient à parler de pulsions, de l’hypothèse d’une « pulsion d’activité » qui, favorisée par d’heureux hasards, aboutit à des découvertes, alors qu’un abord psychanalytique du problème, dont il a été détourné par des mobiles inconscients, lui aurait permis de décomposer même cette pulsion d’activité et d’apporter la preuve des éléments sexuels qu’elle contient.