Notes et fragments

Table des matières

Note des traducteurs

Les textes qui suivent sont une série de notes prises au jour le jour ; certains sont un peu plus élaborés : probablement des esquisses pour un article projeté par l’auteur. Le destin ne lui a pas laissé le temps de les rédiger sous leur forme définitive. Il y a un sujet qui a toujours vivement intéressé Ferenczi et auquel il revient dans plusieurs de ces notes et fragments : c’est le problème du traumatisme. Cinq des notes qui s’y rapportent ont été regroupées en 1934 par l'Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, Vol. XX, sous le titre global de « Réflexions sur le traumatisme ». C’est sous cette forme que nous les présentons dans ce volume.

Toutefois, la plupart de ces textes sont trop fragmentaires et trop sommairement rédigés pour pouvoir être considérés comme des articles. Certains comportent des obscurités que nous avons essayé de rendre dans la traduction, sans tenter de clarifier les idées de l’auteur plus qu’il ne l’a fait lui-même, au risque de les déformer. Il y a des textes interrompus au milieu d’une phrase et qui n’ont sans doute jamais été achevés. Par ailleurs, des pages ont probablement été perdues, car il s’agit de papiers retrouvés dans le désordre. Ferenczi a inscrit ses idées comme elles lui venaient, sur le premier bout de papier qui lui tombait sous la main, dans une écriture parfois difficile à déchiffrer. Il écrit essentiellement en allemand, mais on trouve également des citations en anglais, français, latin, grec. Nous avons reproduit ces citations dans leur langue d’origine et donné la traduction française en note.

Ce sont ces mêmes difficultés que les traducteurs — et par conséquent les lecteurs — rencontreront dans un texte important qui reste à publier, mais qui mérite une place à part : le Journal tenu par Ferenczi entre le 7-1-1932 et le 2-10-1932. Les notes et fragments pourraient être considérés comme la partie la moins intime de ce journal.

Les traducteurs.

I.

26.9.1920

Pollution, onanisme et coït

1. La pollution est toujours de l’onanisme inconscient (souvent réalisé au moyen de fantasmes inconscients).

2. Elle vient toujours relayer l’onanisme, en tant que substitut, quand celui-ci prend fin. Dans certains cas, la masturbation au cours du sommeil vient s’introduire en tant que stade intermédiaire.

3. Série complémentaire. Onanisme = masturbation + Fantasme. Plus la masturbation est importante, plus le rôle du fantasme est faible, et inversement. Le fantasme est plus épuisant psychiquement (et moralement).

4. Traitement : la pollution peut être transformée en onanisme et c’est seulement l’onanisme qui peut être converti en coït.

5. L'éjaculation précoce réduit la friction au minimum et exacerbe le côté psychique de l’émotion (et du fantasme). Elle correspond à une pollution diurne.

6. Les activités de plaisir préliminaires sont à interdire, autant que possible, aux malades atteints d’éjaculation précoce.

7. La tendance à l’onanisme est probablement en rapport avec l’intensification de l’uréthralisme. (La tendance à l’éjaculation l’emporte sur la tendance à la rétention.) Cet uréthralisme pourrait caractériser la constitution neurasthénique tandis que la constitution favorisant la névrose d’angoisse s’accompagne d’une tendance à la rétention (érotique-anale) (tendance au coitus resevatus, interruptus, incompletus).

Donc :

I) 1. Constitution érotique uréthrale — tendance à l’énurésie — tendance à l’onanisme (— aux pollutions —).

2. Décharge excessive — les symptômes neurasthéniques deviennent manifestes = appauvrissement de l’organe (des organes) en libido.

II) 1. Constitution érotique anale — tendance à la rétention.

2. Rétention — Névrose d’angoisse (manifeste).

Que serait la constitution hypocondriaque ? Tendance à la stase de la libido d’organe (érotisme d’organe). (Fixation à cet érotisme.)

Peut-être : déjà une stase libidinale proto-narcissique (génitale/ anale et uréthrale/) dans les organes.

26.9.1920

Souteneur et « femme entretenante »1

La position de souteneur n’est pas simplement de la « moral insanity »2 mais une fixation (régression) au désir d’être entretenu par la mère. Les « souteneurs » inconscients sont nombreux parmi les impuissants qui ne peuvent s’abandonner à la femme s’ils doivent pour cela donner une quelconque rétribution ou faire un sacrifice. Un sacrifice de ce genre est, entre autres, l’éjaculation.

Équivalence : (Femme qui entretient — type maternel, nourricière, cuisinière.)

30.9.1920

Angoisse et libido librement flottante

Une confirmation frappante de l’exactitude du point de vue freudien, selon lequel l’angoisse est à ramener à la libido devenant libre et restant insatisfaite, est apportée par la communication suivante d’un patient : « Ma femme avait peur quand elle devait aller chercher quelque chose dans une pièce obscure ; elle s’en protégeait en emmenant avec elle dans la pièce son petit enfant (nourrisson) ; si elle pressait l’enfant contre elle, elle n’éprouvait aucune trace d’angoisse. »

L’efficacité du remède nous prouve « ex iuvantibus » que l’angoisse provenait d’un manque de satisfaction libidinale. Ceci faisait pendant à une déclaration similaire d’un enfant, rapportée par Freud, qui n’avait plus peur dans l’obscurité quand la mère parlait. Quand il entendait sa voix, il lui semblait qu’il faisait « plus clair ».

30.9.1920

De l’hystérie d’affect

Un sentiment de dégoût exagéré est dirigé contre tout ce qui a à faire avec la génitalité (grosses femmes, gros seins, gravidité, naissance, enfants nouveau-nés). Idiosyncrasies par rapport à certaines nourritures et boissons.

« Prodigalité d’affects » dans le travail d’introjection.

L’excitation génitale est déchargée dans d’autres affects. La conversion est aussi (Breuer, Freud) une décharge d’affects.

Conversion : Affect acquis ontogénétiquement.

Affect : conversion héritée phylogénétiquement.

Les stigmates sont des symptômes de conversion banaux (hérités).

Stigmates et débordement d’affects, c’est une petite hystérie3.

II.

Budapest, 10.8.1930

L’érotisme oral dans l’éducation des enfants

1) Il n’est pas exclu que le problème de la quantité d’érotisme oral (téter, suçoter, sucer, embrasser) à accorder au nourrisson, ainsi que plus tard au moment du sevrage, soit d’une grande importance pour le développement du caractère.

2) Une éducation dépourvue de tact provoque des explosions de haine, et habitue l’enfant à la décharge des tensions par l’agressivité et la destruction.

3) Simultanément à ceci, tentatives de compensation : satisfaction sur des parties du corps non-interdites. Un souvenir-écran : dans le premier appartement dont le souvenir existe, assise sur le pot, s’introduire rythmiquement dans le nez un petit jouet (clochette). Coincée dans la narine, on appelle le médecin, tentative de fuite ; ce souvenir-écran émerge à l’occasion de sentiments actuels de confusion et d’angoisse. La patiente est au fond agressive et négative. L’attitude relativement amicale de l’analyste lui ôte la possibilité de se battre ; derrière les tendances agressives, l’angoisse devient manifeste, laquelle conduit au souvenir-écran (mentionné plus haut). De toute évidence, la vie amoureuse du nouveau-né commence tout à fait sur le mode de la passivité complète. Le retrait de l’amour conduit indéniablement à des sentiments d’abandon. La conséquence est le clivage de la personnalité propre en deux moitiés, dont l’une joue le rôle maternel. (Sucer le pouce : le pouce égale le sein maternel.) Avant que ce clivage ne se produise, il y a probablement une tendance traumatique à l'autodestruction, mais qui peut encore être inhibée, en cours de route, pour ainsi dire : à partir du chaos est créé une sorte de nouvel ordre, qui est adapté aux conditions extérieures précaires.

Toute adaptation est précédée par une tentative inhibée de désintégration

1) Tout être vivant réagit probablement à une excitation de déplaisir par une dissolution commençant par une fragmentation (pulsion de mort ?). Mais au lieu de « pulsion de mort » il faudrait plutôt choisir un mot qui exprime la complète passivité de ce processus. Fort probablement des mécanismes compliqués (chez les êtres vivants) ne peuvent être maintenus, en tant qu’unité, que par la pression du monde environnant. Par suite d’un changement défavorable de l’environnement le mécanisme tombe en pièces et se fragmente, jusqu’au point (probablement le long de lignes de développement historiques antérieures) où la plus grande simplicité et, de ce fait, la plus grande plasticité des éléments rendent la nouvelle adaptation possible. L’autoplastie précède donc toujours l’autonomie. La tendance à l’autonomie est tout d’abord complète ; toutefois un courant opposé (pulsion d’autoconservation, pulsion de vie) inhibe la désintégration et pousse à une nouvelle consolidation, dès que la plasticité apparue par suite de fragmentation le permet. Quant à la nature de ce facteur pulsionnel et sa fonction, il est difficile de s’en faire une idée. C’est comme s’il disposait de sources de connaissances et de possibilités qui dépassent infiniment tout ce que nous connaissons comme facultés de notre intelligence consciente. Il apprécie la gravité du dommage, les quantités d’énergie de l’environnement ou des personnes de l’entourage, semble avoir connaissance d’événements éloignés dans l’espace et savoir exactement à quel degré peut s’arrêter l’autodestruction et commencer la reconstruction. Dans des cas extrêmes, quand toutes les forces de réserve ont été mobilisées mais se sont avérées impuissantes contre une attaque écrasante, il en vient à une fragmentation extrême qu’on pourrait bien appeler dématérialisation. Des observations de patients qui fuient leur propre souffrance, qui sont devenus hypersensibles à toutes sortes de souffrances étrangères, même venant de très loin, laissent toujours ouverte la question de savoir si même ces éléments extrêmes, pour ainsi dire pulvérisés, devenus de pures énergies psychiques, ne sont pas habités de tendances à la reconstruction du Moi.

10.8.1930

Adaptation autoplastique et alloplastique

À l’opposé de la forme d’adaptation ci-dessus se trouve l’adaptation alloplastique, c’est-à-dire la transformation du monde extérieur, de façon à rendre superflues cette destruction et reconstruction et permettre au moi de maintenir sans modifications son état d’équilibre préexistant et son organisation. Une condition préalable en est un sens de réalité hautement développé.

10.8.1930

L’'autosymbolisme et la représentation historique doivent être pris en considération de la même façon dans l’interprétation des rêves et dans l’interprétation des symptômes. Celui-ci, l’autosymbolisme, très négligé jusqu’ici. Dans les symptômes hystériques, c’est essentiellement un facteur subjectif du traumatisme qui est amené à répétition. Premièrement les impressions sensibles immédiates, deuxièmement les émotions et les sensations corporelles associées, troisièmement les états psychiques qui les accompagnent et qui sont représentés en tant que tels (par exemple : représentation de la perte de conscience par le sentiment que la tête a été coupée ou s’est perdue. Représentation de la confusion par une sensation de vertige, de la surprise pénible par le sentiment d’être pris dans un ouragan, représentation de l’impuissance face à la mort imminente projetée sur une chose inanimée, un animal ou un être humain. Le clivage de la personnalité sera représenté par une déchirure, la fragmentation, le plus souvent une explosion de la tête). Les symptômes hystériques paraissent n’être, pour l’essentiel, que des autosymbolismes, c’est-à-dire des simples reproductions du système mnésique du Moi, où manque le rapport récurrent avec le facteur causal. C’est justement l’accentuation de ce qui est purement subjectif aux dépens du savoir concernant la cause extérieure qui semble être un des principaux moyens de rendre quelque chose inconscient.

10.8.1930

De la construction analytique des mécanismes psychiques

La construction topique-dynamique-économique de l’appareil psychique dans sa manière de fonctionner repose exclusivement sur l’élaboration de données subjectives. Nous rapportons la disparition soudaine d’un contenu de la conscience accompagnée de l’émergence simultanée d’une autre idée (apparemment immotivée) à un déplacement d’énergies psychiques, d’un lieu psychique à un autre. Un cas particulier de ce processus de déplacement est le refoulement.

Or, certaines observations nous poussent à ne pas écarter la possibilité d’autres processus des mécanismes psychiques. Tout comme on est en droit de parler d’un processus de refoulement, on peut aussi accorder foi aux déclarations du patient et admettre le point de vue topique même en ce qui concerne ces cas où la personnalité est déchirée en deux ou plusieurs parties, les fragments produits par la désintégration prenant pour ainsi dire la forme et le mode de fonctionnement d’une personne entière. (Analogie avec l’observation zoologique : certains animaux primitifs tombent en mille morceaux, et les fragments se complètent rapidement en individus entiers.) — Un autre processus qui peut être représenté topiquement est celui qui est caractérisé par l’expression « être hors de soi ». Le Moi abandonne entièrement ou partiellement le corps, la plupart du temps à travers la tête, et observe de l’extérieur ou de haut le destin ultérieur du corps en particulier ses souffrances. (De telles images sont par exemple : éclater par la tête et observer, depuis le plafond, le corps mort, étendu là, évanoui ; image plus rare : porter sa propre tête sous le bras ; un lien de type cordon ombilical entre les parties expulsées du Moi et le corps, c’est-à-dire l’ensemble.)

Exemple typique :

1. Le Moi devient tout à coup comme un œil presbyte et peut se déplacer aisément dans les étendues infinies. (Se détourner de la douleur et se tourner vers les événements extérieurs.)

2. Lorsque la tension de la douleur continue à augmenter : escalader la Tour Eiffel, monter en courant une paroi escarpée.

3. La force traumatique rattrape et fait pour ainsi dire tomber le Moi du haut de l’arbre ou de la tour. Ceci est décrit comme un cyclone terrifiant avec dissolution totale des liaisons et une terrible sensation de vertige, jusqu’à ce que finalement :

4. la capacité ou même la tentative de résister à la force soit abandonnée comme inutile et la fonction d’autoconservation se trouve en faillite. Le résultat final de ceci sera décrit ou représenté comme être-mort partiellement.

Dans un cas, cet « être-mort » était représenté, dans les rêves et dans les associations, comme une pulvérisation maximale, jusqu’à la dématérialisation complète.

La part morte, dématérialisée, a tendance à vouloir attirer à elle dans le non-être la partie non encore morte, en particulier dans les rêves (en particulier dans les cauchemars).

Il n’est donc pas impossible que, par l’accumulation de notre expérience, le point de vue topique, à côté du déplacement et du refoulement, permette également de décrire la fragmentation et la pulvérisation de formations psychiques composées.

17.8.1930

À propos du thème de la néo-catharsis

Il semble que l’on doive différencier avec précision la part de la catharsis qui jaillit spontanément à l’approche de contenus psychiques pathogènes, et celle qui, une fois surmontée une forte résistance, doit être pour ainsi dire obtenue de force. L’explosion cathartique unique n’est pas essentiellement différente des explosions hystériques spontanées par lesquelles le patient se soulage de temps en temps. Dans la néo-catharsis une telle explosion indique seulement la place où l’exploration en profondeur doit se poursuivre. On ne doit donc pas s’estimer satisfait par ce qui est donné spontanément, qui n’est plus inaltéré mais en partie déplacé, et la plupart du temps atténué, mais on fait pression (naturellement autant que possible sans suggestions au niveau du contenu) pour en apprendre plus, par le patient, concernant les expériences vécues, les circonstances qui les accompagnent, etc. Après « l’éveil » de cet état de transe les patients se sentent pour un certain temps comme fortifiés, mais cet état se dissipe bientôt et cède devant le sentiment d’insécurité et de doute qui souvent dégénère en désespoir. « Oui, tout cela sonne fort bien », disent-ils le plus souvent, « mais est-ce bien vrai ? Non, jamais je n’aurai la certitude du souvenir réel ». La fois suivante, le travail cathartique s’engage en un endroit tout à fait différent et conduit, non sans une forte pression de notre part, à la répétition d’autres scènes traumatiques. On doit répéter ce dur travail d’innombrables fois, jusqu’à ce que le patient se sente pour ainsi dire cerné et ne puisse s’empêcher de répéter devant nos yeux le traumatisme proprement dit qui finalement avait conduit à la désintégration psychique. (C’est comme si, au moyen d’un dur travail de forage, on avait ouvert une cavité remplie d’une concentration de gaz à forte pression. Les petites explosions antérieures étaient seulement comme des fentes par lesquelles s’échappait une partie de la matière, mais qui se fermaient rapidement et automatiquement.) Dans le cas de Tf. le travail cathartique a duré plus d’un an, précédé d’une analyse qui a demandé quatre ans mais avec des interruptions ; cependant il faut admettre que mon ignorance des possibilités néo-cathartiques peut aussi avoir été responsable de la longue durée de l’analyse.

24.8.1930

Réflexions sur le « plaisir de passivité »

Le problème de la capacité de supporter le déplaisir, de l’affirmation du déplaisir, voire de la jouissance à son propos, paraît être insoluble, sans une spéculation de grande envergure. Soutenir et défendre ses intérêts égoïstes est, certainement, une forme éprouvée pour s’assurer une tranquillité aussi peu menacée que possible. Au moment où toutes les forces de défense sont épuisées (ou aussi quand la soudaineté de l’agression surprend les investissements de défense) la libido se retourne contre la personne propre avec la même véhémence que celle utilisée jusqu’alors pour défendre la personne. On pourrait parler formellement d’une identification avec l’adversaire plus fort, victorieux (mais il pourrait s’agir tout aussi bien des forces élémentaires impersonnelles). Le fait est qu’une autodestruction de ce genre peut être liée à des sentiments de plaisir et qu’elle l'est incontestablement dans les cas de soumission maso-chique. D’où vient ce plaisir ? Est-ce seulement (comme j’ai tenté de l'interpréter ailleurs) l’identification fantasmatique avec le destructeur, ou ne faut-il pas plutôt admettre que la jouissance égoïste de l’état de repos une fois reconnue intenable, et admise la nécessité d’une nouvelle forme de repos, vire brusquement en un plaisir de l’autosacrifice, qu’on pourrait en toute confiance appeler « plaisir altruiste » ? On pourrait citer ici l’exemple de l’oiseau fasciné par le regard du serpent ou par les griffes de l’aigle qui, après une courte résistance, se précipite à sa perte. — Au moment où l’on doit cesser de n’employer le monde alentour que pour matériel pour sa propre défense et son propre bien-être (quand le monde alentour ne se conforme pas à ce rôle d’être dévoré) on se donne pour ainsi dire avec volupté en sacrifice, c’est-à-dire comme matière à d’autres forces égoïstes plus puissantes, plus affirmées. Le repos égoïste et altruiste ne seraient donc que deux formes extérieures d’un principe général de repos supérieur, embrassant les deux. La pulsion de repos serait donc l’instinct principal, auquel sont soumis les pulsions de vie (égoïste) et de mort (altruiste).

Le changement de direction de la libido ne se fait pas toujours aussi soudainement et n’est pas toujours complet. On pourrait dire que le plaisir de l’autodestruction souvent (sinon toujours) ne va pas plus loin, s’il n’est poussé par des forces insurmontables. Dès que la rage des éléments (ou de l’entourage humain, le plus souvent les parents, les adultes) s’est épuisée, la partie non détruite du Moi s’empresse de construire, à partir des fragments préservés, une nouvelle personnalité, mais qui porte sur soi les traces de la lutte dont l’issue fut victorieuse, mais lourde de pertes. Cette nouvelle personnalité, on l’appelle « adaptée aux circonstances ». Toute performance d’adaptation serait donc un processus de destruction interrompu dans son déroulement. Dans certains cas de fragmentation et d’atomisation à la suite d’un choc le plaisir de sa propre défaite s’est manifesté par :

1) Admiration pour la grandeur et la force de l’adversaire ou de la force élémentaire en action ; reconnaître et estimer l’adversaire en quelque sorte de façon objective, ce qui pourrait s’appeler plaisir esthétique.

2) Satisfaction de sa propre sagesse et supériorité intellectuelle, qui sera comparée, à son propre avantage, avec l’adversaire dépourvu d’égards, brutal et totalement inintelligent. La force brutale donne toujours une impression d’absurdité, de folie, et donc de comique. (Au moment du virage à l’autodestruction, l’humeur concomitante se manifeste alors à l’occasion par un rire irrépressible. Mais ce rire signifie en même temps la reconnaissance du caractère insensé de la lutte soutenue jusqu’alors, lutte que nous aurions pu nous épargner.)

3) La reconnaissance et la prise en compte de la brutalité naïve d’un autre Moi (ou force) a décidément quelque chose de suprêmement maternel. Nous aurions ici un premier aperçu du caractère supérieur de la féminité et de la maternité en général. L’enfant et l’homme manifestent un égoïsme sans scrupules. Si la femme n’obéit pas à l’homme, elle en sera détruite. Si on n’allaite pas l’enfant, il périt. La féminité et la maternité témoignent de la compréhension intuitive du véritable état des choses et de la véritable répartition des forces ; elles tirent aussi les justes conséquences de cette évaluation.

J’ai le sentiment que la motivation du plaisir d’autodestruction n’est pas épuisée par ces points, et je voudrais encore remarquer que la destruction partielle (immédiatement après le traumatisme, le choc), représentée dans des fantasmes et des images oniriques, montre la personnalité qui autrefois était une unité en état de clivage narcissique-secondaire, la partie restée intacte veille sur la partie « morte », « tuée » de la personne et la protège comme un enfant. Dans un cas, survint ultérieurement, au cours de la vie, un nouveau traumatisme qui détruisit aussi en grande partie l’enveloppe extérieure protectrice (atomisation). À partir de cette masse, pour ainsi dire pulvérisée, s’est alors formée la personnalité superficielle, visible, en partie même consciente, mais derrière laquelle l’analyse a mis en évidence non seulement l’existence de toutes les couches antérieures, mais a aussi été capable de faire revivre ces couches. De cette façon il a été possible de dissoudre des traits de caractère, produits d’adaptation, formes de réaction apparemment tout à fait ossifiés, et de réveiller des stades antérieurs que l’on croyait depuis longtemps dépassés.

Caché derrière le « plaisir de l’adaptation », « plaisir altruiste », il a toujours été possible de mettre en évidence le plaisir égoïste vaincu. Bien sûr, celui-ci dut être renforcé par la force de l’encouragement analytique. Avec notre aide, l’analysé est capable de comprendre, de supporter, voire de réagir à des situations auxquelles il n’était pas de taille à faire face dans son isolement et son état démuni d’autrefois, et auxquelles il devait même se soumettre sans conditions, voire avec plaisir. On peut parfois ramener une sujétion homosexuelle relativement développée à sa source traumatique et retransformer une réaction d’adaptation en réaction réactionnelle.

Exprimé en termes de biologie, cela s’appellerait : faire revivre le conflit traumatique et en finir avec lui sur un mode alloplastique au lieu du mode autoplastique antérieur.

31.8.1930

Effet traumatique fondamental de la haine maternelle ou du manque d’amour

T. Z. parle sans cesse de vagues de haine4 qu’elle a de tout temps ressenties venant de sa mère, à son idée dès le sein maternel. Plus tard, elle s’est sentie mal-aimée parce qu’elle est née fille et non garçon. Circonstances tout à fait semblables chez Dm. et B.

Dm. avait, et a, la compulsion de séduire des hommes et d’être par eux plongée dans le malheur. En fait, elle n’agit ainsi que pour échapper à la solitude que lui a fait éprouver la froideur de sa mère. Car même dans les témoignages d’amour passionnés à l’excès et inconsidérés de sa mère, elle devinait la haine de la mère contre l’enfant considéré comme un élément perturbant. (Naissance difficile, sans rétrécissement du bassin.)

S. a dû être élevé par son père à cause de l’agressivité de sa mère. Lorsque le père mourut, alors que l’enfant était âgé de 18 mois, celui-ci fut livré à la cruauté de la mère et du grand-père. Les rêves indiquent la perturbation de toutes les relations d’objet. Narcissisme secondaire.

Pour le moment, la relation entre le fort traumatisme hétérosexuel (père) et la mère déficiente reste problématique. Nécessité d’une compréhension plus approfondie.

7.9.1930

Fantaisies à propos d’un modèle biologique de la formation du surmoi

Déclaration spontanée de H. sur son obésité : « Toute cette graisse, c’est ma mère. » Quand elle se sentait intérieurement plus libre du malencontreux modèle maternel (introjecté), alors elle notait une réduction des bourrelets de graisse, en même temps que du poids du corps sur la balance.

Pendant une semaine où pour la première fois il affronte défensivement sa cruelle mère, S. ressent une réduction du poids du corps. Mais en même temps l’idée que cette graisse est aussi celle de son grand-père, également cruel.

Ces observations amènent à penser que la formation du Surmoi, ultime issue d’un combat, perdu dans la réalité, contre une puissance écrasante (personnelle ou matérielle ?) se produit à peu près de la manière suivante :

Une condition préalable est l’existence d’une « intelligence » ou « d’une tendance à une liquidation économique », qui est très exactement au courant de tous les investissements énergétiques qualitatifs et quantitatifs, c’est-à-dire des possibilités du corps, des capacités de performance et de tolérance psychiques, mais qui en même temps peut aussi évaluer avec une précision mathématique les rapports de force du monde environnant. La première réaction normale de l’être vivant au déplaisir extérieur est la défense automatique, c’est-à-dire la tendance à l’autoconservation. Si celle-ci est repoussée par une force supérieure, l’énergie (ou peut-être en fait la force externe du traumatisme) se tourne contre la personne propre. Dans ces moments, l’« intelligence » qui s’occupe avant tout de la préservation de l’unité de la personnalité, semble recourir à l’expédient de contourner l’idée d’être dévoré de la façon suivante : avec un effort colossal, elle engloutit toute la force ou personne ennemie et se figure qu’elle-même est celle qui dévore quelqu’un, de plus, cette fois, justement la personne propre. L’être humain peut ainsi même avoir du plaisir à son propre morcellement. Alors maintenant sa personnalité consiste en un agresseur supergrand (gros, gras) avalé et d’une personne plus petite, plus faible, écrasée et torturée par l’agresseur, c’est-à-dire la personnalité pré-traumatique qui, entre autres, ne lui permet pas de guérir. Beaucoup de névrosés symbolisent leur maladie dans les rêves ou les symptômes comme un baluchon qu’ils portent sur le dos ; chez d’autres ce baluchon ne va faire qu’un avec le corps et se transforme en bosse ou en tumeur ; la comparaison avec une (très) grande personne enveloppante, qui entoure de façon quasi maternelle la personnalité antérieure, est également très en faveur.

Cependant, l’« engloutissement » psychologique semble aller avec une voracité et une faim d’assimilation accrues : l’engraissement comme symptôme hystérique. Si la personne se trouve libérée de la puissance supérieure par la révision analytique de la lutte traumatique, alors le phénomène physiologique parallèle, l’obésité5, disparaîtra peut-être aussi.

Point de vue physio-chimique : le tissu musculaire et nerveux consiste essentiellement en protoplasme, c’est-à-dire principalement en substances protéiques. Les protéines sont spécifiques à chaque espèce, peut-être à chaque personne. Une protéine étrangère a l’espèce équivaut à du poison, sera pour cette raison décomposée et la protéine spécifique sera reconstruite à partir des éléments inoffensifs. Il n’en est pas de même de la graisse non spécifique. La graisse de porc par exemple est emmagasinée dans les cellules telle quelle et peut fort bien avoir valeur de symbole organique ou de manifestation de tendance organique, qui est parallèle à la dévoration de forces extérieures.

Une idée tout à fait obscure surgit ici : cette formation de Surmoi et dévoration de la force supérieure au moment de la défaite ne rendent-elles pas possible une explication pour les processus : 1°) de « dévoration des ancêtres », 2°) pour les processus d’adaptation en général.

1°) La formation et la croissance des plantes résultent de la dévoration de minéraux. Par là une possibilité d’existence à l’intérieur de l’organisme est offerte aux minéraux (substances inorganiques), ce qui cependant signifie en même temps être dévoré par l’organisme. La question se pose ici de savoir dans quelle mesure l’inorganique en tant que tel est dissout ou détruit. L’analyse élémentaire quantitative permet de retrouver les matières inorganiques.

Quand un animal herbivore dévore la plante, l’organisme végétal est détruit, c’est-à-dire réduit à des éléments organiques plus simples, en partie inorganiques. On peut se demander si une partie de la substance chimique végétale ne subsiste pas quand même en tant que telle et ne conserve pas sa particularité aussi dans le corps de l’animal herbivore. Le corps animal serait ainsi une superstructure d’éléments organiques et inorganiques. Exprimé psychanalytiquement, bien que cela semble à première vue être plein de contradictions, cela donnerait : l’organisme animal a avalé une partie du monde environnant (dangereux-menaçant ?), veillant ainsi sur sa propre existence ultérieure.

Cela se passe de même lors de la dévoration d’organismes animaux. Probablement nous abritons dans notre organisme des tendances inorganiques, végétatives, herbivores et carnivores, à savoir des potentialités chimiques. L’aphorisme, qui paraît également plein de contradictions, serait ici : « Être dévoré est finalement aussi une forme de l’existence. »

Après coup, l’idée vient que dans ce processus il convient de prendre en considération la possibilité de dévoration mutuelle, c’est-à-dire d’une formation de Surmoi mutuelle.

2°) L’adaptation en général serait ainsi dévorer et se faire dévorer mutuellement tandis que chaque partie croit être testée victorieuse.

21.9.1930

Traumatisme et aspiration à la guérison

L’effet immédiat d’un traumatisme dont on ne peut venir à bout aussitôt est la fragmentation. Question : cette fragmentation est-elle seulement la conséquence mécanique du choc ? Ou est-elle déjà aussi, en tant que telle, une forme de la défense, c’est-à-dire de l’adaptation ? Analogie avec l’éclatement des animaux inférieurs sous l’effet d’une stimulation excessive, et continuation de l’existence dans les fragments (à vérifier dans les manuels de biologie). La fragmentation peut être avantageuse : a) par la création de surfaces plus grandes contre le monde environnant, par la possibilité d’une décharge affective accrue ; b) sous l’angle psychologique : l’abandon de la concentration, de la perception unifiée fait au moins disparaître la souffrance simultanée d’un déplaisir à faces multiples. Chaque fragment souffre pour lui-même ; l’unification insupportable de toutes les qualités et quantités de souffrance est éliminée ; c) l’absence d’une intégration supérieure ; la cessation de l’inter-relation des fragments de douleur permet à chacun des fragments une plus grande adaptabilité. Exemple : lors de la perte de connaissance, une modification de la forme paraît possible (extension, distorsion, courbure, compression jusqu’à la limite de l’élasticité physique), tandis que la réaction de défense simultanée augmente le danger de fractures ou de déchirures irréparables. Voir exemples de blessures terribles dans l’enfance, par exemple violation, avec choc subséquent et un rétablissement rapide.

Par le choc, des énergies jusqu’alors au repos ou utilisées pour la relation d’objet se trouvent éveillées soudain sous la forme de sollicitude, de précautions et de préoccupations narcissiques. Une force interne, de nature encore inconnue, certainement tout à fait inconsciente, qui évalue avec une précision mathématique aussi bien la gravité du traumatisme que la capacité de défense disponible, produit à la manière d’une machine à calculer compliquée, avec une sûreté automatique, le seul comportement psychique et physique pratique et correct dans la situation donnée. L’absence d’émotions et de spéculations troublant le sens et défigurant la réalité rend possible le fonctionnement exact de la machine à calculer, un peu comme dans le somnambulisme.

Dès que survient, sous l’influence de ces processus, une sorte de liquidation du choc, la psyché s’empresse de rassembler en une unité les différents fragments qu’il faut de nouveau maîtriser. Là conscience revient, mais n’a aucune connaissance des événements survenus depuis le traumatisme.

Le symptôme de l’amnésie rétroactive est plus difficile à expliquer. C’est probablement une mesure de protection contre le souvenir du traumatisme lui-même.

D’autres exemples de la tendance à la régénération sont à élaborer l’un après l’autre.

III.

(1931)

9.3.1931

Essai de résumé

1) Technique. Poursuite du développement de la néo-catharsis : au lieu de la conception admise jusqu’ici selon laquelle le matériel pathogène ne doit être entamé que par la voie associative afin que, proportionnellement à sa forte tension, spontanément il se décharge avec une grande véhémence et se vide émotionnellement (ainsi apparaît et persiste en même temps le sentiment d’avoir vécu le traumatisme), il se produit de façon surprenante, après chaque décharge de ce genre, rapidement, parfois immédiatement, un rétablissement du doute quant à la réalité de ce qui a été vécu pendant l’état de transe. Dans quelques cas, le bien-être dure tout au long de la journée, mais le sommeil et le rêve de la nuit, et en particulier surtout le réveil, ramènent le rétablissement complet des symptômes, la perte totale de la confiance de la veille, le sentiment de désespoir complet. Des jours, voire des semaines de résistance totale peuvent alors suivre, jusqu’à ce qu’une prochaine plongée dans les couches les plus profondes des sphères du vécu atteigne à nouveau le point d’expérience en question, le complète par de nouveaux détails convaincants et entraîne un nouveau renforcement du sentiment de réalité avec un effet un peu plus durable. La plongée dans la véritable sphère de vécu exige inévitablement le détachement aussi complet que possible de la réalité actuelle. En principe, l’association dite libre est déjà une telle diversion de l’attention de toute actualité, mais cette diversion est assez superficielle et sera d’ailleurs maintenue à un niveau assez conscient, tout au plus préconscient par la propre activité intellectuelle du patient, comme aussi par nos tentatives d’explication et d’interprétation intervenant plus ou moins tôt. Il faut une immense confiance de la part de l’analysé pour se permettre une telle plongée, en la présence d’une autre personne. Ils doivent d’abord avoir le sentiment qu’ils peuvent, en notre présence : a) se permettre tout, impunément, en paroles, en mouvements d’expression, en explosions émotionnelles, sans en être d’une façon quelconque punis par nous, et même6 notre sympathie totale et une compréhension complète pour tout ce qui pourrait venir, dont la condition préalable est le sentiment que nous le considérons avec bienveillance, que nous voulons et pouvons l’aider, b) Il n’est pas moins important que le patient soit assuré du fait que je suis assez puissant et fort pour pouvoir le protéger de ses excès par trop préjudiciables contre moi, les personnes et les choses, et en particulier que je peux et veux toujours le ramener de cette « irréalité folle ». Certains s’assurent de notre bienveillance d’une façon véritablement enfantine en nous saisissant la main, voire même nous tiennent la main pendant tout le temps de la plongée. Ce qu’on appelle transe est donc quelque chose comme un état de sommeil, avec maintien de la capacité de communication avec une personne digne de confiance. Des changements légers de la pression de la main deviennent un moyen d’expression de l’émotion. Le fait de rendre ou de ne pas rendre cette pression de la main peut alors servir à évaluer la mesure et la direction de la réaction de l’analyste. (En cas de besoin, dans le cas de grande angoisse, une poignée de main vigoureuse peut empêcher un réveil angoissé ; la mollesse de notre main sera éventuellement, et à juste titre, ressentie et appréciée comme une contradiction muette ou une satisfaction incomplète quant à ce qui a été dit.)

Évitement par le patient du contact avec l'analyste

Après que la communication avec le patient se soit prolongée plus ou moins longtemps de cette façon, pour ainsi dire dans une conversation en demi-sommeil, qui doit être menée avec un tact extraordinaire et le plus possible d’économie et d’adaptation, le patient peut être terrassé par une douleur hystérique extrêmement forte ou par une crise spasmodique ; il n’est pas rare qu’il s’agisse d’un véritable cauchemar hallucinatoire, où il met en acte, en paroles et en gestes, une expérience intérieure ou extérieure. Existe aussi la tendance à se réveiller immédiatement après, à regarder autour de soi pendant quelques secondes sans rien comprendre, pour rejeter bientôt tout ce qui s’était passé comme une fantaisie stupide et dépourvue de sens. Mais avec une certaine habileté nous pouvons réussir à rétablir le contact avec la personne en crise. Cela doit se faire avec une grande énergie. Sans donner au patient des indications directes concernant le contenu de l’expérience, on peut le forcer à nous répondre sur la cause de la douleur, sur le sens de la lutte musculaire défensive évidente, et alors nous pouvons peut-être réussir à obtenir du patient non seulement des communications sur les processus émotionnels et sensoriels, mais aussi apprendre quelque chose concernant la cause exogène de cette commotion psychique, sensation ou défense. Les réponses qui tombent sont d’abord souvent floues et brumeuses. Mais sous notre pression les contours d’un nuage enveloppant, d’un poids oppressant leur poitrine peuvent se dessiner peu à peu, les traits de visage grimaçants d’un homme peuvent s’y ajouter et exprimer selon le sentiment du patient, de la haine ou l’agression ; les sensations indistinctes de douleur et de bouillonnement dans la tête se révèlent comme étant les conséquences éloignées d’un traumatisme sexuel subi (génital), et si alors nous tenons devant les yeux du patient tous ces fragments d’images et si nous le contraignons à les combiner en une unité, nous pouvons éventuellement être le témoin de la réémergence d’une scène traumatique avec des indications nettes de temps et de lieu. Il n’est pas rare que nous parvenions alors à faire le tri entre la représentation autosymbolique des processus traumatiques-psychiques eux-mêmes (par exemple fragmentation comme le fait de tomber en pièces, atomisation comme éclatement) et les vrais événements traumatiques externes, obtenant ainsi le tableau d’ensemble du déroulement des événements subjectif-objectif. Il peut s’ensuivre un état de relâchement paisible avec un sentiment de soulagement. C’est comme si le patient avait réussi, avec notre aide, à escalader un mur insurmontable jusqu’alors, ce qui éveille en eux le sentiment d’une force intérieure accrue, avec l’aide de laquelle ils ont réussi à maîtriser certaines puissances obscures dont ils étaient jusqu’alors la victime. Cependant, comme il a été dit, nous ne devons pas mettre trop d’espoirs dans la permanence de ce succès ; le lendemain nous retrouvons le patient en pleine révolte et désolation et ce n’est qu’après un effort de plusieurs jours que nous pouvons peut-être réussir à toucher de nouveau le point sensible ou à tirer des profondeurs de nouveaux points sensibles qui sont pour ainsi dire entrelacés avec les premiers en une texture traumatique.

Budapest, le 13 mars 1931

De l’initiative des patients

Additif à l’article précédent sur l’humilité de l’analyste : extension de celle-ci aussi à la manière de poursuivre le travail. En générai, avantageux : considérer d’abord toute communication, même la plus invraisemblable, comme possible dans un sens, voire même suivre l’idée paraissant manifestement délirante. Deux raisons pour cela :

1) En écartant ainsi la question de la « réalité » on rentre beaucoup plus complètement avec une sensibilité intuitive dans la vie psychique du patient. (Ici il y aurait quelque chose à dire sur l’opportunité à opposer « réalité » à « irréalité », cette dernière devant être prise tout aussi au sérieux en tant que réalité psychique ; par conséquent, avant tout, approfondir pleinement ce qui est ressenti et dit par le patient. À rattacher à des possibilités métaphysiques.) Le médecin, en tant que professionnel, se sent naturellement désagréablement touché quand, non seulement le patient exprime une opinion personnelle concernant une explication qui contredit radicalement la conviction (analytique) en vigueur jusqu’alors, mais critique même la méthode et la technique qu’il utilise, le raille à cause de son inefficacité et propose ses propres idées techniques. Deux motifs peuvent amener quelqu’un à changer quelque chose à la technique usuelle, et même dans le sens des propositions du patient : 1) Quand, même avec des semaines, des mois, ou des années de travail on n’avance pas, et l’analyste se trouve devant la possibilité de laisser tomber le cas comme incurable. Dans ces cas il est quand même plus logique, avant de renoncer complètement, d’essayer sur ce cas quelque chose de ce que le patient propose. Naturellement, il en a toujours été ainsi sur le plan thérapeutique, seulement le médecin devait savoir que ce qu’il fait maintenant n’est plus de l’analyse, mais quelque chose d’autre. Je voudrais cependant ajouter ici que suivre occasionnellement ce « quelque chose d’autre » peut aussi enrichir l’analyse elle-même. La technique analytique n’a jamais été, et à présent n’est pas non plus, quelque chose de définitivement établi : pendant environ une décennie elle était mélangée avec de l’hypnose et de la suggestion7.

N. d. T. : Les deux articles suivants « Relaxation et éducation » et « De la révision de l’interprétation des rêves », qui, dans l’édition allemande, figurent dans tes « Notes et Fragments », respectivement datés du 22.3.1931 et du 26.3.1931, ont été regroupés sous le titre « Réflexions sur le traumatisme », Psychanalyse IV.

2 avril 1931

Remarques aphoristiques sur le thème : être mort — être femme

En continuant la suite d’idées concernant l’adaptation (toute adaptation est une mort partielle, renoncement à une partie de l’individualité ; condition préalable : substance de dissolution traumatique de laquelle une puissance externe peut retirer des fragments ou dans laquelle elle peut insérer des éléments étrangers), la question doit être posée : le problème de la théorie de la génitalité, concernant la genèse de la différence des sexes, ne doit-il pas être expliqué comme un phénomène d’adaptation, c’est-à-dire un phénomène de mort partielle ? En admettant ceci, il n’est peut-être pas impossible que les activités intellectuelles supérieures que je suppose à la femme proviennent du fait d’avoir subi un traumatisme. Au fond, c’est seulement une paraphrase de la vieille sagesse : c’est le (la) plus raisonnable qui cède. Ou mieux, celui qui cède devient plus raisonnable. Et mieux encore : la personne frappée par le traumatisme se trouve en contact avec la mort, donc dans un état où les tendances à but personnel et les mesures de protection sont déconnectées, ainsi que toute résistance par frottement qui, dans la vie centrée sur soi, réalise l’isolement des choses et de la personne propre, dans le temps et dans l’espace. Une sorte de savoir universel sur le monde, avec une évaluation juste des rapports de force propres et étrangers, et une exclusion de toute falsification par l’émotivité (donc objectivité pure, intelligence pure) au moment du traumatisme, rend la personne en question — même après la consolidation qui s’ensuit — plus ou moins clairvoyante. Ce serait la source de l’intuition féminine. Naturellement, une autre condition préalable serait à supposer, à savoir que le moment de mourir, au cas où l'inévitabilité de la mort, peut-être après un dur combat, est reconnue et acceptée, s’accompagne de cette omniscience hors du temps et de l’espace.

Mais voici de nouveau le maudit problème du masochisme ! D’où vient la faculté non seulement de devenir objectif aussi loin que c’est nécessaire, de renoncer ou même de mourir, mais encore de se procurer du plaisir à partir de cette destruction. (C’est-à-dire, pas seulement affirmation du déplaisir, mais recherche du déplaisir.)

1. Aller soi-même au-devant du déplaisir ou l’accélérer a des avantages subjectifs par rapport à l’attente, peut-être de longue haleine, du déplaisir et de la mort. Avant tout, c’est moi-même qui prescris pour moi-même le rythme de la vie et de la mort : le facteur d’angoisse devant quelque chose d’inconnu est ainsi écarté. Comparé à l’attente de la mort venant de l’extérieur, le suicide est un plaisir relatif.

2. En soi l’accélération volontaire des choses (le vol du petit oiseau à la rencontre des serres de l’oiseau de proie pour mourir plus vite) doit signifier une sorte d’expérience de satisfaction.

3. Beaucoup de choses parlent en faveur du fait qu’une telle sorte d’abandon de soi ne va jamais sans hallucination compensatoire (délires de félicité, déplacement du déplaisir sur d’autres, le plus souvent sur l’agresseur lui-même, une fantastique identification à l’agresseur, admiration objective pour la puissance des forces agressant la personne ; finalement, invention de moyens et de voies vers un réel espoir d’une possibilité de vengeance et de supériorité d’une autre sorte, même après la défaite).

9 avril 1931

La naissance de l’intellect

Exprimé sous forme aphoristique : l’intellect ne naît qu’à partir de la souffrance. (Lieu commun8 : les mauvaises expériences rendent avisé ; référence au développement de la mémoire à partir du tissu cicatriciel psychique produit par les mauvaises expériences. Freud.)

Présentation paradoxale : l’intellect ne naît pas simplement de souffrances ordinaires, mais seulement de souffrance traumatique. Il se constitue comme phénomène secondaire ou tentative de compensation à une paralysie psychique complète (arrêt complet de toute innervation motrice consciente, arrêt de tout processus de pensée, voire interruption aussi des processus de perception avec accumulation des excitations sensorielles sans possibilité de décharge). Ainsi se trouve créé ce qui mérite le nom de perception inconsciente. L’arrêt ou la destruction des processus de perception, de défense et de protection conscients, psychiques et corporels, c’est-à-dire une mort partielle, semble être le moment où émergent, à partir d’une source apparemment inconnue, sans aucune collaboration de la conscience, des performances intellectuelles qu’on pourrait appeler presque parfaites, telle l’évaluation la plus précise de tous les facteurs donnés, internes et externes, permettant de saisir la seule possibilité correcte, ou la seule qui reste ; une prise en considération la plus exacte des possibilités psychologiques propres et étrangères, sous l’aspect qualitatif autant que quantitatif. Brefs exemples : 1. Agression sexuelle d’intensité insupportable sur des jeunes enfants : Inconscience ; éveil du choc traumatique sans remémoration mais avec modification du caractère : chez le garçon il devient efféminé, chez la fillette la même chose, ou bien juste l’inverse, « protestation virile ». Il faut appeler intelligent le fait que l’individu, de surcroît inconscient ou comateux, emprunte avec une juste appréciation du rapport des forces, la seule voie de salut, c’est-à-dire celle de l’abandon complet de soi, il est vrai avec une transformation permanente, plus ou moins automatisée, et perte partielle de l’élasticité psychique. 2. Certaines performances acrobatiques presque impossibles autrement, réussissent, comme de sauter du quatrième étage, et, en cours de chute, changer de direction et atterrir sur le balcon du troisième9. 3. Réveil soudain d’un sommeil traumatique-toxique-hypnotique, durant depuis plus de dix ans, compréhension immédiate du passé presque ou totalement inconscient jusque-là, évaluation immédiate de l’agression mortelle à laquelle il fallait s’attendre avec certitude, résolution au suicide, et tout cela dans un seul et même instant.

Il s’agit ici de super-performances intellectuelles, insaisissables du point de vue psychologique, qui demandent une explication métaphysique. Au moment du passage de l’état de vie à l’état de mort, passage qui se termine par une soumission, une résignation, c’est-à-dire une reddition de soi partielle ou totale, on en arrive à mesurer les forces de vie et les puissances hostiles en présence. Cela pourrait être le moment où on est à « demi-mort », c’est-à-dire qu’on possède avec une partie de soi une énergie insensible car dépourvue de tout égoïsme, c’est-à-dire une intelligence non perturbée, qui n’oppose au monde extérieur aucune résistance temporelle ou spatiale, tandis qu’avec une autre partie de soi on cherche quand même à préserver et protéger la frontière du Moi. C’est ce qu’en d’autres occasions on appelle l’autoclivage narcissique. En l’absence de toute aide extérieure, un fragment d’énergie morte clivée, qui dispose de tous les avantages de l’insensibilité de ce qui est inanimé, est mis au service de la préservation de la vie. (Analogie avec la formation de nouveaux êtres vivants par suite d’une perturbation ou d’une destruction mécaniques qui s’inverse en productivité, comme les expériences de fécondation de Loeb ; voir l’endroit correspondant de la « Théorie de la génitalité »10. Le seul « réel » c’est l’émotion = agir (ou réagir) sans aucune considération, c’est-à-dire ce que par ailleurs on appelle maladie mentale.)

L’intelligence pure serait donc un produit du processus de l’imminence de la mort ou du moins de l’installation de l’insensibilité psychique, mais elle est aussi fondamentalement une maladie mentale dont les symptômes peuvent devenir utilisables sur le plan pratique.

30 juillet 1931

Fluctuation de la résistance (Patiente B)

Interruption soudaine d’une période assez prolongée de fécondité productive et reproductive (scènes corporelles-psychiques de séduction et de viol par le père vers l’âge de 4 ( ?) ans revécues presque physiquement), apparition soudaine d’une résistance presque insurmontable. Il est vrai que les séances précédentes et aussi la période intermédiaire étaient remplies de sentiments et de sensations presque insupportables : le dos était comme cassé en deux ; un poids énorme empêche la respiration, tandis que les mouvements respiratoires après une congestion de la tête évoquant la suffocation et une aphonie transitoires se transforment soudain en arrêt respiratoire, pâleur mortelle du visage, faiblesse générale ressemblant à la paralysie, perte de conscience. L’acmé de ces symptômes de répétition était représenté par : 1. un rêve d’une réalité hallucinatoire où un long et mince tube de caoutchouc pénètre dans le vagin et remonte jusqu’à la bouche, puis se retire, pour provoquer à chaque nouvelle pénétration des sentiments rythmiques de suffocation. 2. Gonflement visible du ventre : grossesse imaginaire qui devient de plus en plus énorme, douloureuse et menaçante. Un matin la patiente apparut, soudain, sans éprouver aucune douleur, improductive à tous points de vue, sans symptômes ; quand je lui demandai sur le ton de la plaisanterie si sa grossesse n’a pas été interrompue par un avortement, il s’ensuivit un sentiment d’offense, dans lequel elle s’entêta pendant des semaines. Tout ce qui a été accompli jusqu’alors perd sa valeur. La patiente est pleine de doutes, désespérée, impatiente ; en conséquence, je lui indique ses tendances à la fuite. Rien n’y fait, avec un fort esprit de logique elle regroupe ses motifs d’être, à juste titre, désespérée en ce qui concerne l’analyse aussi bien que tout son avenir ; souvent elle fait une critique aiguë du comportement des analystes et des analysés qu’elle connaît et qui, en partie, dépendent de moi. Mais comme elle n’admet aucune autre possibilité que la solution psychanalytique, tous ses efforts et toutes ses pensées débouchent sur un pessimisme général, avec des allusions au suicide.

Aujourd’hui, après que je lui eus montré que les soupçons et le désespoir l’ont amenée à l’idée d’interrompre l’analyse, elle a discuté, entre autres, son incapacité à laisser tomber la pensée, et à découvrir son inconscient à l’aide d’une association vraiment libre. J’ai poussé avec quelque énergie à la production d’images libres et, aussitôt, elle replongea dans la sensation insupportable de la douleur dans le dos (être cassée). À la suite d’une nouvelle pression elle replaça cette sensation en son lieu de naissance, puis, continuant à associer sur : être étendue dans l’herbe, puis le sentiment : il lui est arrivé quelque chose de terrible (par qui ?) « je ne sais pas, peut-être mon père ».

En tout cas, en forçant avec énergie l’association libre, et en laissant sentir en même temps une compassion intense de ma part, il a été possible de rompre la résistance.

Des fluctuations similaires avec la même soudaineté s’étaient déjà produites auparavant. Que signifient-elles ? 1. Sont-elles simplement des tentatives de fuite d’une douleur devenant trop grande ? 2. La patiente veut-elle indiquer ainsi la soudaineté du changement de sa vie par le choc ? (Elle est effectivement devenue une enfant têtue, difficilement influençable.) Ou 3. Cela a-t-il vraiment été provoqué par une blessure inattendue que je lui ai faite (avec le concours de l’histoire antérieure) ?

Conclusion générale : Même le rythme, la lenteur ou la soudaineté dans le changement de la résistance et du transfert peuvent représenter autosymboliquement quelque chose de l’histoire précoce.

Nouvelle confirmation de l’importance de l’association libre au sens littéral du terme.

Nécessité occasionnelle de sortir de la passivité et, sans menacer, pousser énergiquement à une plus grande profondeur.

4 août 1931

Sur l’orgasme masochiste

Rêve de B. : Elle marche sur les genoux ; sous ses genoux, les pattes droites et gauches écartelées d’un animal dont la tête placée entre les jambes de la rêveuse regarde vers l’arrière. La tête est triangulaire, comme une tête de renard. Elle passe à côté d’une boucherie et voit, là, comment un homme gigantesque fend en deux, d’un coup habile, un petit animal exactement pareil. À ce moment, la dormeuse sent la douleur dans son organe génital, regarde vers le bas entre les jambes, voit l’animal qui est traîné là, également coupé en deux, et remarque soudain qu’elle a, entre les jambes, à l’endroit douloureux, une longue fente.

Toute la scène est une tentative de déplacer le viol qui vient d’avoir lieu, ou qui justement va suivre, sur un autre être masculin, c’est-à-dire sur son pénis. Un homme gigantesque fend non pas elle, mais un animal, dans la boucherie, puis un animal entre les jambes de la rêveuse, et c’est seulement la douleur au réveil qui signale que l’opération a été exécutée sur elle-même. Le moment de l’orgasme est indiqué premièrement par le fait qu’après cette scène a lieu une « éjaculation masculine » avec un fort écoulement, deuxièmement par un autre fragment de rêve, dans lequel trois amies manipulent une chose avec maladresse. Là se trouve exprimée l’admiration pour l’homme cruel mais sûr de son but, à l’opposé des femmes, si masculines soient-elles.

L’orgasme normal semble être la rencontre de deux tendances à l’action. La relation amoureuse ne naît apparemment ni dans le sujet A, ni dans le sujet B, mais entre les deux. Donc l’amour n’est ni de l’égoïsme ni de l’altruisme, mais du mutualisme, de l’échange de sentiments. Le sadique est un égoïste complet. Au moment de l’éjaculation dans un organe génital, totalement vacant du point de vue psychique et incapable de répondre, lors d’un viol par un sadique, la réaction est d’abord un choc, c’est-à-dire une angoisse de mort et de désintégration, deuxièmement, une identification11 plastique avec l’émotion du sadique, identification hallucinatoire, masculine. Le traitement consiste à dévoiler la faiblesse derrière la masculinité et la capacité de supporter l’angoisse de mort, et même l’admiration. Mais principalement le désir pour un amour réciproque en contrepoids.

31 décembre 1931

Traumatisme et angoisse12

L’angoisse est la conséquence immédiate de tout traumatisme. Elle consiste en un sentiment d’incapacité à s’adapter à la situation de déplaisir par 1. le retrait de soi à l’excitation (fuite), 2. par la mise à distance de l’excitation (anéantissement de la force externe). Le sauvetage fait défaut. L’espoir en paraît exclu. Le déplaisir augmente et demande un « outlet »13. L’autodestruction comme délivrant de l’angoisse vaut mieux que de supporter en silence. Le plus facile à détruire en nous-mêmes, c’est le Conscient — la cohésion des formations psychiques en une unité (l’unité corporelle ne suit pas aussi promptement l’impulsion à l’autodestruction) : désorientation.

Aide 1. directement, comme processus d’autodestruction (outlet) ;

2. la perception du mal (en particulier d’ordre « moral » supérieur) cesse. Je ne souffre plus, tout au plus une partie de mon corps.

3. Nouvelle formation dans le sens d’un accomplissement de désir au niveau du principe de plaisir à partir des fragments.

Exemple :

— Dm. : Ce n’est pas elle qui est « outraged »14, elle est le père.

— U. : Il est fort, il réalise des réussites colossales en affaires (ce fantasme est redouté/comme étant fou/).

L’angoisse est une peur de la folie transformée. Chez ceux qui sont atteints de la folie de la persécution la tendance à se protéger soi-même (écarter les dangers) l’emporte sur l’angoisse totalement impuissante :

Dans la plupart des cas

1. Le délire de persécution

2. Le délire des grandeurs

3. La toute-puissance de destruction

sont inconscients.

L’analyse doit traverser ces couches.

Dm. doit reconnaître qu’elle veut tuer par des voies détournées, et ne peut vivre qu’avec ce fantasme. Au cours de l’analyse elle voit

que l’analyste la comprend— qu’elle n’est pas méchante, qu’elle doit tuer — et sait qu’elle (est, était) indiciblement bonne et voudrait encore l’être. Dans ces conditions elle admet sa (faiblesse, méchanceté) et avoue vouloir voler mes idées, etc.

J’ai laissé partir I. et S. en colère, au lieu de protester contre le fait qu’elles voulaient me mettre en pièces.

10 juin 1932

Fakirisme

Production d’organes occasionnels en vue d’« outlet »15. Par là, l’organisme se libère d’une tension délétère (sensibilité). Les réactions sont déplacées ailleurs... dans l’avenir, dans les possibilités futures, qui sont plus satisfaisantes. On jouit de l’avenir meilleur pour oublier le mauvais présent.

C’est le refoulement.

Contre-investissement du déplaisir par des représentations de plaisir.

Question : est-ce qu’un organe occasionnel de ce genre peut créer un organe réel ?

Peut-il impressionner une plaque photographique ? On prétend que oui. C’est aussi de la matière, seulement d’une nature beaucoup plus mobile (d’une structure plus fine).

Il ne faut pas être aussi égoïste si l’on veut atteindre et utiliser la sphère extérieure. Dehors il n’y a pas (ou beaucoup moins) de friction — mais chacun cède. Est-ce cela le principe de la bonté, de la considération mutuelle ?

Que les choses soient influençables (qu’elles tolèrent le déplaisir) est en soi une preuve de l’existence du IIe principe (de bonté)16.

Pulsion de mort ? Seulement mort (damage)17 de l’individu.

Parvient-on à se familiariser avec l’inconscient (expression libre, fluide, extra-organique) ?

Le courage d’être fou.

Sans angoisse.

A-t-on encore envie alors de retrouver le chemin vers le quotidien ? Et : est-on encore capable alors de passions ?

Les trois principes capitaux

Le résumé de ce qu’on sait concernant l’univers ressemble à l’établissement du centre de gravité d’une multitude d’éléments reliés entre eux. Jusqu’ici j’ai pensé seulement à deux principes que le savoir de l’homme peut saisir : le principe de l'égoïsme ou de l'autarcie, selon lequel une partie isolée de l’univers total (organisme) possède et cherche à assurer en soi-même, autant que possible indépendamment du monde alentour, les conditions de l’existence ou du développement. L’attitude scientifique correspondante est un matérialisme et un mécanisme extrêmes (Freud), et le déni de l’existence réelle de « groupes » (famille, nation, horde, humanité, etc.) (Roheim). Le minimum ( ?) ou l’absence totale ( !) de « considérations », de tendances altruistes, qui dépassent les limites des besoins égoïstes ou des actions en retour favorables dans le sens du bien-être individuel, est la conséquence logique de cette direction de pensée.

Un autre principe est celui de l'universalité ; il n’existe que des groupes, qu’un monde total, que des communautés ; les individus sont « irréels », dans la mesure où ils s’imaginent des existences hors des communautés, négligent les relations entre les individus (haine, amour) et mènent une sorte de vie de rêve narcissique. L’égoïsme est « irréel », et l'altruisme c’est la prise en considération réciproque, l’identification justifiée, paix, harmonie, renoncement à soi-même, souhaitables car justifiés par la réalité.

Un troisième point de vue tenterait de rendre justice aux deux opposés et d’essayer de trouver pour ainsi dire un point de vue (centre de gravité, angle de vue) qui englobe les deux extrêmes. Celui-ci regarderait l’universalisme comme une tentative de la nature de rétablir, sans égard pour les tendances autarciques déjà existantes, l’identification mutuelle et avec elle la paix et l’harmonie (pulsion de mort). L’égoïsme comme une autre tentative déjà beaucoup plus largement réussie de la nature de créer des organisations sur un mode décentralisé pour assurer la paix. (Protection contre les excitations) : (Pulsion de vie) : L’homme est une unification microcosmique très réussie ; on peut même penser à la possibilité que l’homme peut réunir tout le monde extérieur autour de lui-même.

L’unification la plus poussée possible reconnaîtrait les deux tendances comme existantes et comprendrait éventuellement le sentiment de culpabilité comme un signal automatique indiquant que les limites conformes à la réalité sont transgressées sur le mode égoïste ou altruiste. Il y aurait donc deux sortes de sentiments de culpabilité : si on en dépense plus pour le monde extérieur (groupes, etc.) que ce qui est supportable pour le Moi, alors on se rend coupable à l’égard du Moi ; conséquence : endettement à l’égard du Moi, culpabilité pour avoir offensé ou négligé le Moi. Et le monde environnant (Dette à l'égard du groupe) : négligence ou manquement aux obligations altruistes, c’est-à-dire ce qu’on appelle communément faute sociale. (Jusqu’ici on ne connaissait que cette forme et ce mobile de la culpabilité.)

Mais tout cela, c’est de la spéculation, tant que des cas ne viennent pas me prouver que le principe A.B.C., la culpabilité A. et B. existent vraiment. Depuis assez longtemps déjà je considère la neurasthénie comme une dette à l’égard du Moi propre (masturbation, dessaisissement forcé de libido aux dépens du Moi ; melancolia subjectiva — egoïstica —)... Anxiety Neurosis18. Rétention de la libido au-delà de la mesure exigée par le narcissisme. — Culpabilité envers les autres, envers le monde alentour. Accumulation de libido (thésaurisation). Refoulement de la tendance à donner aux autres (du superflu).

En cas de réaction d’identification de l’enfant ayant subi prématurément une agression, il pourrait s’ensuivre de la neurasthénie et une mélancolie subjective-égoïste (refoulement de sentiment de faiblesse — infériorité — et mise en avant des vertus mais qui s’écroulent facilement). (Conséquences libidinales forcées.) Avec frustration libidinale : Angoisse.

Est-ce que dans les deux cas la colère à cause de l’amour (imposé, refusé) n’est pas le premier mouvement ? Est-ce que la colère est identique dans les deux cas ?

Biarritz, 19 septembre 1932

À propos de la commotion psychique19

N. d. T. : Cet article figure sous le titre « Réflexions sur le traumatisme », Psychanalyse IV.

Biarritz, 19 septembre 1932

Suggestion = action sans sa propre volonté

(Avec la volonté d’une autre personne) Cas : incapacité de marcher — fatigue avec douleurs, épuisement. Quelqu’un nous saisit par le bras (sans aider physiquement) — nous nous appuyons sur cette personne qui dirige nos pas (nous nous en remettons à elle). Nous pensons à toutes sortes de choses et ne prêtons d’attention qu’à la direction indiquée par la personne que nous suivons. Tout à coup, la marche devient laborieuse. Chaque action semble exiger une double dépense de force, la décision et l'exécution. L’incapacité de décider (faiblesse) peut rendre le plus léger mouvement difficile et très fatigant. Si nous remettons la décision à quelqu’un d’autre, le même mouvement devient aisé.

L’action musculaire pure n’est ici ni perturbée, ni empêchée. Seule la volonté d’agir est paralysée. Celle-ci doit être apportée par quelqu’un d’autre. Dans la paralysie hystérique cette volonté manque et doit être transmise par quelqu’un d’autre, par « suggestion ». Par quels moyens et quelles voies ? 1. Voix. 2. Mouvements de percussion (Musique, tambour). 3. Transmission de l’idée « Tu le peux », « Je vais t’aider ! ».

L’hystérie est une régression à l'absence de volonté et à l’acceptation d’une volonté étrangère comme dans l’enfance (l’enfant au bras de sa mère) : 1. La mère prend en charge toute la locomotion, 2. L’enfant peut marcher quand il est soutenu et dirigé (pas sans cette aide). Le sentiment sûr que la force qui nous soutient ne nous laisse pas tomber.

Question : La suggestion (healing)20 est-elle nécessaire après (ou pendant) l’analyse ? Quand la relaxation est très profonde, une profondeur peut être atteinte où l’acte volontaire (absent, manquant) ne doit être remplace que par une aide (bien intentionnée, favorable).

Peut-être en réparation d’une suggestion antérieure n’exigeant que l’obéissance, cette fois c’est une suggestion éveillant (conférant) des forces personnelles qui doit être offerte. Donc, 1. Régression à la faiblesse, 2. Suggestion d’une force, accroissement de l’estime de soi à la place de la suggestion d’obéissance d’autrefois (Rechute dans l’absence de volonté et contre-suggestion contre la suggestion d’obéissance angoissante d’autrefois).

Luchon, 26 septembre 1932

Refoulement.

Les fonctions de la conscience (du Moi) sont placées (déplacées) du système cérébrospinal dans le système endocrinien. Le corps commence à penser, à parler, à vouloir, à « agir », au lieu d’effectuer simplement des fonctions du Moi (cérébro-spinal).

Cette attitude semble être préfigurée dans l’embryon. Mais ce qui est possible pour l’embryon est nuisible à l’adulte. C’est nuisible quand la tête, au lieu de penser, agit en organe génital (éjaculation = hémorragie cérébrale) ; il est de même nuisible lorsque l’organe génital commence à penser au lieu d’effectuer sa fonction (génitalisation de la tête et cérébralisation de l’organe génital).

Tripartitum :

1. (Le système)21 cérébro-spinal correspond à la superstructure consciente. Organe du sens de réalité. Avec des possibilités de déplacement intrapsychique (Superstructure) ;

2. (Le système) sympathique : névroses d’organes ;

3. (Le système) endocrinien : maladies d’organes.

Maladie organique : quand la chimie du corps exprime des pensées et émotions inconscientes, au lieu de s’occuper de sa propre intégrité. Peut-être des émotions, des impulsions encore plus importantes, destructives (intentions meurtrières), qui se transforment en autodestruction. Paralysie à la place de l’agression (Vengeance). Éclatement. Dislocation. Qu’est-ce qui cause le changement de direction ? (1. Agression quantitativement insupportable (canons), 2. Préfiguré comme traumatisme.)

26 septembre 1932

Schéma d’organisation

1. L’organisation purement physique est universelle.

2. L’organisation chimique est individualisante.

Chaque liaison individuelle tend à maintenir son existence particulière contre l’influence — influence divisante ou agglutinante — du monde environnant.

3. L’organisation physiologique (plexus sympathique), la protection de l’individu au moyen d’un système réflexe nerveux.

4. L’organisation psycho-physiologique : cérébro-spinale. Les développements des organisations sont des processus d’abstraction progressifs.

Symbole (algébr.) superstructure (mathématique, totalisante) symbolisation des vibrations purement physiques, plus simples (atomistiques ?). La totalisation est, psychologiquement, une sorte d’association. L’idée est déjà « associée » à un haut degré, l’association des idées à un degré encore supérieur. L’idée du « mondé » totalise tout (de même que dans la gravitation non seulement je suis attiré par la terre, mais j’attire, moi, la terre/et tout l’univers/). La tendance à totaliser le monde est une force idéale, même si son résultat n’en est pas immédiatement perceptible. Quand cette force s’accroît (dans certaines conditions), alors l’idée agit magiquement (télépathiquement, télékinétiquement).

Toute action à distance est télékinétique = psychique (tendance à co-(sub)-ordonner quelque chose du hors-Moi à la volonté du Moi).

Co-(sub)-ordination mutuelle : deux éléments du monde disparates veulent la même chose, à savoir :

1. L’un veut dominer, l’autre veut être dominé.

2. L’un veut dominer plus qu’être dominé, l’autre inversement (bisexualité et prépondérance d’un des sexes).

3. (Après l’orgasme) les deux veulent reposer et n’avoir aucune peur (selfconsciousness) l’un de l’autre, s’abandonner à la relaxation. Aucun ne veut dominer. Relation mère-enfant mutuelle (aucune tendance du Moi, ou tendances du Moi entièrement satisfaites des deux côtés).

2 octobre 1932

Accumulatio libidinis

Une vie dans laquelle on échange durablement moins de libido qu’on ne voudrait peut devenir insupportable.

Mais qu’est-ce que ce processus particulier d’échange de libido ? Serait-ce de laisser dominer le « deuxième principe » (compromis, harmonie), donc également un processus physique entre deux personnes (choses) avec des tensions différentes ?

Est-ce simultanément donner et prendre ? Il semble que ce n’est « satisfaisant » que dans le dernier cas.

Octobre 1932

Théories des quanta et individualisme

Les transformations du monde extérieur ainsi que de la personnalité propre ne se produisent pas dans un continuum mais par à-coups. Le maintien de la forme et du mode d’action jusqu’à un certain degré de l’influence extérieure montre une tentative de résistance individuelle à la transformation. Lorsqu’une limite est dépassée, l’individu se transforme, il se soumet à la force extérieure supérieure, s’identifie par force à la volonté du monde environnant. « L’inertie » est une résistance contre les influences externes.

Octobre 1932

La technique du silence

Désavantage du « parler continu ». Obstacle à la « relaxation ». La communication rend « clairement conscient » et spéculatif — les associations restent à la surface (ou tournent en rond ; piétiner sur place22). La relation à l’analyste reste consciente.

« Attitude de silence » plus prolongée : relaxation plus profonde, rêves, images, un peu plus « à la manière du rêve » — très loin du matériel de pensée conscient.

Mais quand faut-il ensuite quand même parler ?

L’analyste doit-il interrompre (surprendre) le silence ? (Ça, ce n’est pas mal.)

Quand doivent commencer les « séances de silence » ?

(B. les a demandées elle-même !)

Nouveaux problèmes techniques.

Mon auto-analyse : silence, jusqu’à la production d’images ou de scènes à la manière du rêve « hypnanoga ». Celles-ci remplacent les rêves nocturnes qui font entièrement défaut.

24 octobre 1932

Encore sur la technique du silence

L’« association libre » est aussi une « relaxation » passagère, en fait un silence (et déconnection de la pensée consciente) jusqu’à l’irruption de l’association prochaine (la première venue) ; alors le silence (et la volonté de ne pas penser) est interrompu spontanément ou à partir de la question de l’analyste (« Qu’est-ce qui vous vient à l’esprit ? »). En réalité, cependant, le patient se tait généralement un peu plus longtemps, a plusieurs associations — profondes et superficielles — oublie souvent entre-temps la présence d’une « tierce » personne et nous communique une série d’associations qui conduisent parfois bien loin de la première idée encore consciente et souvent dans une direction inattendue, et peuvent avoir conduit plus près du matériel de l’inconscient (refoulé). Il n’existe donc aucune différence de principe entre ma technique de silence (occasionnellement utilisée) et l’association libre. Ce n’est qu’une différence de degré. A priori, il est probable qu’un silence un peu plus prolongé (pensée non consciente) conduit un peu plus loin, peut-être aussi plus profond.

Exemples particuliers : 1. Le patient s’est senti perturbé et irrité par les « signes de compréhension » (Hm — oui — naturellement — etc.) de la part de l’analyste ; il avait le sentiment que cela venait interrompre quelque chose. Des interprétations données prématurément ont agi de façon particulièrement perturbante ; peut-être en serait-il arrivé à une même interprétation (explication) ou une qui y ressemble, si elle ne lui avait pas été « communiquée ». À présent, il ne savait pas quelle part de cette interprétation était spontanée, c’est-à-dire crédible, et quelle part en était de la « suggestion ». Être le plus économe possible en interprétations est une règle importante.

2. Analyse de B. : elle m’a littéralement engueulé : ne parlez donc pas tant, ne m’interrompez pas ; maintenant tout est de nouveau gâché. Une association libre souvent interrompue reste plus à la surface.

La communication, la parole ramène le patient dans la situation présente (l’analyse) et peut empêcher la plongée en profondeur.

L’autre extrême est la plongée (« transe ») avec perte totale ou partielle de la réalité du temps et du lieu et la reproduction très vive, parfois hallucinatoire, d’une scène (vécue, représentée).

Au « réveil », le sentiment de conviction en rapport avec les événements (vécus probablement aussi dans la réalité) disparaît la plupart du temps. Ceci parle contre la nature suggestive, persuasive de l’hallucination. Des reproductions répétées plus tard conduisent a) à exactement la même scène ou b) à une modification de celle-ci.

Là est le problème : quelle part de la reproduction est du fantasme, quelle part est de la réalité, quelle part est un déplacement après-coup sur des personnes et des situations devenues signifiantes plus tard. Quelle part « d’habillement historique » d’une situation tout à fait actuelle de la vie — (entre autres, de la situation analytique).

Ici, quotation of Freud23.

Des signes de résistance contre la réalité parlent plutôt (pas toujours) pour la réalité.

24 octobre 1932

L’argument thérapeutique

Après reproduction multiple avec une douleur qui ne veut pas cesser et sans remémoration consciente, interruption accidentelle. Sur ce, amélioration spectaculaire et un sentiment d’autonomie, tendance cachée à s’arracher de l’analyse et à se risquer dans la vie.

Signe :

1. de la justesse de l’interprétation ?

2. de la fin de la période de reproduction ?

3. Début de la période de l'oubli (du moins de l’actualité émotionnelle).

4. Période du « healing »24 des blessures analytiques et pointage des possibilités qui restent (Jung).

Ad. 2 : Dans la période qui suit alors, il n’est peut-être pas superflu (Tf. nécessaire) d’aiguillonner, d’apaiser. Révision du point de vue selon lequel le renforcement se produit tout à fait spontanément, sans aide particulière et ne doit pas être influencé par voie suggestive. Après tout, chaque instruction est une suggestion (voir le sens anglais de terme), en particulier pour l’enfant, et, quand l’incitation pressante est réellement fondée, quand on suggère donc la vérité, on ne fait qu’accélérer un processus qui par l’expérience personnelle s’acquiert beaucoup plus lentement. (Semblable à l’enseignement de choses qui ont déjà été trouvées par d’autres ; il n’est pas nécessaire que chaque enfant trouve tout par lui-même.) (/Histoire : impossible/). En tout cas, la suggestion à la manière de Socrate présente des avantages.

26 octobre 1932

Infantilisme psychique = hystérie

1. L’homme adulte a deux sortes de systèmes de souvenirs :

Subjectifs = émotions = sensations corporelles Objectifs = sensations projetées (sensations en rapport avec le monde environnant, « événements extérieurs »).

2. Le nourrisson n’a que des sensations subjectives au début et des réactions corporelles (mouvements d’expression).

3. Les enfants dans les (3-4 ?) premières années de leur vie n’ont pas non plus beaucoup de souvenirs conscients du déroulement des choses, mais seulement des sensations (à tonalités de plaisir et de déplaisir) et des réactions corporelles à celles-ci. Le « souvenir » reste coincé dans le corps et c’est là seulement qu’il peut être réveillé.

4. Dans certains moments du traumatisme, le monde des objets disparaît entièrement ou partiellement : tout devient sensation sans objet. La conversion est vraiment seulement une rechute au mode de réaction purement corporel, subjectif (la théorie de James-Lange est donc valable pour les enfants, pas pour les adultes).

5. Il n’est pas justifié d’exiger de l’analyse la remémoration consciente de quelque chose qui n’a jamais été conscient. Il est seulement possible de revivre quelque chose, avec une objectivation après-coup, pour la première fois, dans l’analyse. Revivre le traumatisme et l’interpréter (le comprendre) — à l’inverse du « refoulement » purement subjectif — est donc la double tâche de l’analyse. La crise hystérique peut n’être qu’un revécu partiel, la crise analytique doit amener celui-ci à un développement plus complet.

6. Revivre les choses de façon maintes fois répétées avec une interprétation qui devient de plus en plus sûre doit suffire au patient. Au lieu de rechercher, tout comme avant, par force, le souvenir conscient (tâche impossible qui épuise le patient sans qu’il puisse s’en arracher), il faut noter et favoriser chez le patient les tendances à la séparation (de l'analyse, de l'analyste).

Voici venu le temps de « l’incitation pressante aux tâches de la vie » — bonheur de l’avenir au lieu de ruminer et creuser le passé.

29 octobre 1932

La position de l’analyste à l’égard du patient

Accused by G. and TF. a) for lack of energy (therefore no support) lack of sympathy25.

(G) « Confession et absolution n’est pas une solution, mais plutôt un motif de nouveau refoulement. » (Aucune possibilité n’est offerte de se débarrasser de la haine, de lui laisser libre cours.)

Dilemme : La sévérité provoque le refoulement et la peur, La bonté provoque le refoulement et la considération.

G. : L’objectivité (ni sévère, ni gentille) est la meilleure position.

Pourtant : attitude d’objectivité sympathique, amicale.

N’est-ce pas la technique freudienne ? À certains égards oui, mais imposer par force sa propre théorie, ce n’est pas objectif — une sorte de tyrannie. Aussi toute cette position est quelque peu inamicale.

Tf. : Je (l’analyste) suis responsable de ce que le transfert est devenu si passionné — du fait de ma froideur de sentiments. Une répétition beaucoup trop littérale de la dépendance père-fille : promettre (sensations de plaisir préliminaire éveillant des attentes), puis ne rien donner. Résultat : fuite hors de sa propre personne (corps) (clivage de la personnalité).

30.10.1932

La vulnérabilité des capacités traumatiquement progressives (et celle des enfants prodiges aussi)

La capacité d’accomplir n’est pas une preuve de véritable volonté d’accomplir et de véritable plaisir à accomplir. La faculté de surperformance acquise par voie traumatique est (par suite du courant régressif inconscient, toujours fort) le plus souvent passagère (pour ce qui est des choses de l’esprit, aphoristique), n’a pas le caractère de persistance et la capacité de résistance vis-à-vis des obstacles qui émergent. Elle est aussi vulnérable : un nouveau traumatisme (attaque) amène facilement un « collapsus » (régression à une totale incapacité de vivre, paralysie psychique), c’est-à-dire une rechute à (l'enfantin, l'infantile) avec un désir nostalgique de protection, de soutien, le rêve et le monde fantasmatique sont ludiques, enfantin (en particulier : désir d'être irrésponsable). L'analyse révèle des surcharges de responsabilités prématurées indésirables, de savoir, de sérieux de la vie, de secrets (compulsion à garder des secrets). Sexuellement : masturbation (fantasme), pas de coït, pas de mariage. (« I am a bad liar26 ». Toute obligation de garder un secret = un poids.) Règles, devoirs, prescriptions sont intolérables. Désir de trouver soi-même, à l'opposé de la suggestion et de la protection.

Des passions orales (manger) retiennent une grande partie de l’intérêt (O. : chocolat). Aspiration à une vie idyllique, vie à la campagne (démocratie).

Effort colossal pour apprendre, en même temps ambition d’être le premier (types selon Adler). « Cramming »27, oubli des dates (intelligence comme celle des enfants, ne percevant que (l'actuel, le présent),

mais à ce niveau souvent d’une profondeur surprenante.

L’enfance n’a pas été vécue jusqu’au bout vraiment.

Normalement, l’enfant doit être rassasié par le jeu, et un surplus de l’intérêt se tourne vers la réalité.

U. : Niveau infantile-primitif jusqu’à 13 ans.

Dm. : Le lien à la mère rompu de force, beaucoup trop tôt. Contrainte et un surplus.

(Inconsciemment : pulsion de retour à la mère.)

Percée de l’homosexualité (féminine).

Percée de l’enfantin (masculin).

« Superego »28 non assimilé.

Même le développement normal est plus ou moins octroyé. Cependant : au bon moment (disponibilité déjà présente) et progressivement, pour ainsi dire par petits traumas faciles à surmonter.

(Dm. G.) : compulsion à vouloir résoudre les problèmes les plus difficiles.

(Cas) — en réalité : souhait sans la moindre charge à porter.

La capacité à trouver des solutions est présente, mais « par éclairs ».

30.10.1932

Les deux extrêmes : crédulité bienheureuse et scepticisme

« Psychognostique », Gnosis — l’espoir qu’il est possible, au moyen d’une relaxation en profondeur adéquate, d’atteindre à un vécu direct d’une expérience du passé, qui peut alors, sans autre interprétation, être acceptée comme vraie.

Scepticisme : L’idée que toutes les pensées et représentations29 doivent d’abord être soumises à un examen critique et amènent à la représentation30 : 1) rien du tout ou 2) quelque chose de très déformé à partir de l’événement réel (« Telescoping », Frink).

En fait, il y a finalement quelque chose qui n’a plus à être interprété (remanié par l’interprétation) et ne doit pas l’être — sinon l’analyse devient une substitution sans fin de sentiments et de représentations, la plupart du temps par leur contraire.

D’un autre côté : les événements « psychiques » du passé (enfance) peuvent n’avoir laissé derrière eux leurs traces mnésiques que dans le langage gestuel (corporel) incompréhensible pour notre conscient, sous forme de « mnèmes » organiques-psychiques ; il n’existait peut-être même pas de préconscient à l’époque, seulement des réactions émotionnelles (plaisir-déplaisir) dans le corps (traces mnésiques subjectives) — de sorte que seuls des fragments des événements extérieurs (traumatiques) sont reproduits. Peut-être seulement les premiers moments du traumatisme qui n’ont pas encore pu être « refoulés » (déplacés dans le corporel), par suite de l’élément de surprise (manque ou retard du contre-investissement). S’il en est ainsi, alors certains souvenirs de l’enfance ne peuvent pas être obtenus consciemment, et dans les symptômes corporels, des illusions sont toujours mêlées à des déformations de défense et d’inversion (accomplissant un désir) à la manière du rêve. Par exemple sous forme de régressions (hallucination des moments précédant le traumatisme).

Mais pourrait (peut)-on enfouir dans le corps la qualité actuelle de préconscience (qualité qui peut être affirmative de déplaisir) ?

2 novembre 1932

Infantilisme par suite d’angoisse devant les taches réélus

Jung est dans le vrai quand il constate et décrit cette angoisse ; et aussi lorsqu’il dit qu’en tant que médecin, on a le devoir de surmonter cette angoisse. C’est seulement en ce qui concerne la sorte de thérapie qu’il n’est pas tout à fait dans le vrai. l'encouragement seul, ou prodigué après un regard trop sommaire sur la cause de l’angoisse, ne peut pas avoir un effet durable (de même que les suggestions pré-analytiques, à peu d’exceptions près) — il faut d’abord parvenir à une vue complète de la manière dont cet infantilisme s’est constitué — et cela ne peut être vraiment obtenu que a) par un retour complet au passé où réside la cause au moyen de la reproduction (se souvenir, agir) ou b) par des expériences et des

interprétations des tendances dans l’analyse.

[Dm. : fond en larmes pendant les préparatifs d’un dîner pour U. Elle n’a jamais abandonné le ludique. Elle voulait seulement jouer à cuisiner, mais a été contrainte à supporter un fardeau réel beaucoup trop lourd. — (Sexe !) — Effort d’identification.]

Suggestion sans analyse = Forcer le surmoi de l’hypnotiseur (trop gros efforts demandés) — Traitement correct : a) retour dans l’enfance, laisser se déchaîner, b) attendre la tendance spontanée à « grandir » — ici l'encouragement a certainement sa place — il faut exhorter au courage.

Une tendance spontanée à grandir s’instaure quand le ludique ne suffît plus au quantum d’énergie présent. (Des organes physiques et psychiques se développent et réclament de l’activité.)

Embryologie : des ébauches organiques sont là dans l’individu plus tôt que les fonctions ; une fois développées en organes, elles réclament de l’activité (fonction). L’embryon joue avec les possibilités phylogénétiques (stade de poisson, de grenouille, etc.), et de même l’enfant, tant qu’il est pourvu de tout le nécessaire dans la réalité. La « réalité » commence quand les désirs ne sont plus complètement accomplis — les besoins non assurés et l’activité personnelle inévitable. On commence à devoir travailler, voire même lutter pour la nourriture et l’amour, c’est-à-dire supporter aussi du déplaisir entre-temps. Ceci se passe probablement à l’aide du clivage — objectivation — d’une partie, la partie souffrante de la personnalité—et de sa réunification avec le Moi : subjectivation, une fois que le but est atteint, que la douleur ou la souffrance est passée. Le refoulement est une « aliénation » trop bien réussie, durable. Là est la différence entre suppression et répression. Quand il y a suppression, on ne sent pas la douleur, seulement l'effort qui est nécessaire pour « suraliéner ». Quand il y a répression, on ne ressent même plus cela, voire la situation de défense peut paraître chargée de plaisir (le plaisir rampe à la traîne).

2 novembre

Le langage de l’inconscient

Lorsqu’il y a élimination complète des tendances à la communication consciente, intellectuelle, et qu’on laisse libre cours à l’organe de la parole (comme le médium laisse aller sa main pour l’écriture et le dessin automatiques), viennent — après des voyelles et des consonnes dépourvues de sens (comme les jeux avec les lèvres et la langue de l'enfant qui ne parle pas encore) — des imitations de choses, d’animaux et de personnes.

La magie d’imitation est là :

1) la seule façon d'abréagir émotionnellement une impression du monde extérieur par une ou plusieurs répétitions,

2) faire part à une autre personne de ce qui est arrivé, à la manière d’une plainte ou pour trouver de l’aide ou de la pitié (= partager ! peine partagée, émotion partagée) = dilution, au moyen du partage par communication.

3) Ce « partage » a deux parties : l. une partie imitatrice de l’étranger (forme primitive de l’objectivation des processus du monde extérieur) ; 2. une répétition auto-imitatrice de la réaction émotionnelle qu’on a expérimentée au cours de l’événement (plaisir, déplaisir, douleur, angoisse).

(Dans un certain sens, le « Moi » aussi est ici objectivé.)

Un peu plus objectifs (mais toujours pas autant que le préconscient) sont les moyens de représentation du rêve. Dans le rêve aussi il y a des éléments où le Moi imite le monde environnant (Chien = j’aboie, il mord = ça me fait mal). Prudence dans l’appréciation des éléments subjectifs, dans quelle mesure ils représentent quelque chose d’objectif, et des éléments objectifs, dans quelle mesure ils représentent quelque chose de subjectif. Il est vrai que l’objectif peut aussi représenter de l’objectif, et le subjectif du subjectif. Deviner à partir du sens de l’ensemble.

Le rêve peut donc être interprété (historiquement) (en partie déformé dans le sens d’un accomplissement de désir).

Dans le fantasme de masturbation : souvent 3 personnes sont « vécues » — toutes subjectivement. (Scène primitive : l’homme, la femme et l’enfant lui-même.)

Dans l’orgasme masturbatoire, les images objectives disparaissent — tout se réunit pour aboutir à une sensation purement subjective. Les « douleurs d’après-coup » — (arrière-goût amer) ne signifient pas seulement des remords, mais (après la décharge de l’excitation)

1. s’apercevoir de l’absence de la réalité ; 2. la conséquence de l’effort (fatigue) qui a été nécessaire pour présenter l’irréel comme réel (beaucoup de travail). Le masturbateur ressent : a) alternativement les sentiments de deux personnes, b) finalement les deux en même temps. — Coït : la réalité est présente sans peine et y reste aussi après la fin (être tendrement ensemble) (tranquillité, apaisement). Quand il y a insatisfaction même après le coït : en fait, masturbatio in vaginam.

Des voies conduisent de ces processus vers la compréhension de l'imitation permanente (identification, formation de superego31, une sorte de « mimiquerie »32) qui peut donc aussi motiver des ressemblances organiques.

2 novembre

Refoulement de l’idée de « grotesque »

Un motif d’« identification » qui a échappé à l’attention c’est l’imitation en tant que grimace méprisante.

1. Reproduction revenant souvent, avec une persévération autopunitive, d’une vieille femme (mère, épouse), avec un ventre en besace, des bourrelets de graisse, figure grotesque comme dans les gravures sur bois.

2. Le même genre d’image d’un homme avec un gros nez (affublé d’une verrue), ventre en besace (personnage falstaffien), lâchant des vents. Gestes comiques pendant la prière. Formation réactionnelle : montrer de l’attention, pousser l’attitude de ne pas se soucier de la « public opinion » (se montrer avec lui dans la rue principale) (Public opinion = projection du fait qu’on se déplaît).

3. Apparemment indépendant de cela (Tf. s grotesque !) : raconter la force de séduction de la fille cadette (figure de sœur) ; comme si je voulais dire : « Elle est tellement plus jolie » ; cette idée sera alors rejetée et la mère désormais traitée avec ambivalence (consciemment dévotion, inconsciemment moquerie). Grimaces « reste-ainsi » (désignation de la sanction punitive). Grimace similaire : on accepte le grotesque pour soi-même au lieu de le voir sur des personnes respectées (compulsion à dessiner des têtes grotesques, d’en découvrir dans les ornements, dans des taches dispersées sans forme, du papier mural, des ombres, imitation de l’écriture du père).

Jusqu’ici n’a toujours été interprété que comme identification-désir33 — imitation méprisante avec formation réactionnelle.

Situation œdipienne : pénis « appendice comique », coït — ridicule, dans l’enfance encore aucun véritable sentiment pour ce qui est attrayant dans tout cela.

4.11.1932

La répétition en analyse pire que le traumatisme original34

Cela doit être mis au monde consciemment.

Les formes habituelles de réactions doivent être abandonnées (résistance).

Il faut beaucoup d'encouragement.

Le savoir est un moyen de doute (résistance).

Le trauma a été raconté et non découvert.

La traumatogenèse est connue ; le doute, à savoir s’il s’agit de réalité ou de fantasme, demeure ou peut revenir (même si tout désigne la réalité). Théorie du fantasme — un échappatoire à la réalisation (même chose pour les analystes qui résistent). Ils préfèrent accepter que leur (et celui des êtres humains) esprit (mémoire) n’est pas digne de confiance plutôt que de croire que de telles choses avec cette sorte de personnes peuvent réellement s’être passées. (Autosacrifice de l’intégrité de son propre esprit pour sauver les parents !)

Cure de savoir-incrédulité. « Vous ne devez pas croire, vous dites seulement les choses comme elles vous viennent. Ne forcez aucun sentiment, quel qu’il soit, et moins que tout le sentiment de conviction. Vous avez le temps de juger les choses du point de vue de la réalité, après coup. » (En fait, la série d'images pures se transforme tôt ou tard en représentations fortement émotionnelles.) « Vous devez admettre que (exceptionnellement) même des choses ont pu arriver dont quelqu’un vous a dit quelque chose. »

5.11.1932

Attrait du passé (pulsion vers le corps de la mère, pulsion de mort) et fuite loin du présent

Cette dernière beaucoup trop négligée. Une explosion de bombe, si elle est suffisamment intense, rend tout être humain « fou » (inconscient, sans connaissance. Fièvre : quand elle est assez élevée, elle rend tout être humain délirant. Il est exagéré de parler ici aussi de disposition infantile comme cause essentielle (bien que celle-ci contribue à déterminer le contenu et la forme de la psychose). A potiori fit denomimtio35. Dans la pathogenèse on peut et on doit — pour comprendre pleinement le symptôme et peut-être aussi pour le guérir — clarifier également les pulsions primaires éveillées par le traumatisme. Mais il n’y a pas d’évolution sans traumatismes infantiles, auxquels — s’ils n’ont pas créé une fixation trop forte et trop durable — on n’aurait jamais régressé, sans un fort coup extérieur porté dans le présent. On doit toujours évaluer individuellement la tendance à fuir le présent et la force d’attraction du passé. La psychanalyse a un peu sous-estimé la première de ces causes déclenchantes. C’est seulement à la fin d’une analyse qui a pris en considération tous les deux (disposition et traumatisme), sans parti pris, que l’on peut évaluer exactement la contribution de l’un et de l’autre ? Cependant : en général...

La suite manque. L’éditeur.

10 nov. 1932

Suggestion dans (après) l’analyse

1. On n’a le droit de suggérer que la vérité (enfants et malades).

2. Mais la vérité ne peut pas être trouvée tout à fait spontanément, elle doit être « insinuée », « suggérée ». Les enfants ne sont pas capables, sans cette aide, d’acquérir des convictions. Ce n’est pas non plus leur « job » ? Les enfants veulent « recevoir » les vérités sans travail, tout comme ils reçoivent la nourriture sans travail personnel. Les névrosés cependant sont des enfants, du moins une très grande partie d’entre eux l’est. Il n’y a pas d’êtres humains complètement adultes ; chacun est heureux de pouvoir jouer, une fois le travail fini. En fait, nous voudrions tous acquérir les connaissances en jouant. Être un bon enseignant, cela veut dire : épargner de la peine à l’élève ; donner des exemples, des comparaisons, des paraboles — « faire vivre » tout, pour ainsi dire — comme un conte, c’est là seulement que le sens de l’ensemble apparaît (l’expérience « aha »36.)

3. Des affirmations apparemment superflues de la part d’une troisième personne, affirmations que l’on avait d’ailleurs passées en revue consciemment soi-même, agissent tout à fait autrement et appellent des mouvements d’émotion. (Exemple : expression de gratitude de la part de deux patientes ; l’analyste aussi a besoin de reconnaissance et celle-ci doit être formulée en toutes lettres.)

4. « Healing »37 est l’effet apaisant de l’exhortation et de la tendresse (éventuellement aussi de caresses tendres sur la partie douloureuse du corps). (Verrue, fissure anale.)

5. L’analyse est une préparation à la suggestion. L’équilibre intrapsychique entre l’investissement de Ça — Moi — Surmoi n’est pas suffisant ? « Synthèse ? » L’exhortation amicale (peut-être aussi un peu d’« électromagie ») d’une autre personne rend possible la levée de l’autoclivage et « l’abandon » en tant que personne réintégrée. Un « adulte » n’est jamais « non-clivé » — seul un enfant l’est ou celui qui est redevenu enfant. Un adulte doit « veiller sur lui-même ». Sur un enfant, on veille. La confiance doit être acquise analytiquement, en subissant avec succès toutes sortes d’épreuves venant du patient. — Il faut avoir tenu le coup. Alors il vient avec la confiance lui-même. Les névrosés ont été gravement déçus dans leur confiance. Grande déception du névrosé quant à la science médicale en général. — Personne ne veut croire :

1. qu’on peut vraiment aider,

2. qu’on veut vraiment aider (bonté).

(Ne pas pouvoir et ne pas vouloir être réparé en l’admettant.)

Il nov. 1932

Intégration and splitting38

Chaque « adulte » qui « veille sur lui-même » est clivé (pas une unité complète). Contradiction apparente : le sens de réalité n’est possible que sur la base d’un « fantasme » (= irréalité), dans lequel une partie de la personne est séquestrée et considérée « objectivement » (extériorisée, projetée) ; cela n’est possible qu’à l’aide d’une répression partielle d’émotions (refoulement ?) — Des analyses qui sont conduites d’un bout à l’autre au niveau de la réalité, ne parviennent jamais à la profondeur des processus de clivage eux-mêmes. Cependant toute évolution ultérieure dépend du mode (véhémence), du facteur temps et des circonstances du clivage originaire (refoulement primaire). Ce n’est que dans la toute première enfance ou avant le clivage que l’on était « un avec soi-même ». L'analyse en profondeur doit retourner en arrière sous le niveau de réalité, jusqu’aux époques prétraumatiques et les moments traumatiques, mais on ne peut attendre aucune solution, si la solution n’est pas cette fois différente de ce qui s’est passé primitivement. Une intervention est ici nécessaire (régression et nouveau départ). Voir à cet égard l’amicale compréhension, le « laisser libre cours » et rassurer en encourageant et en apaisant (« suggestion »).

20 nov. 1932

Indiscretion of the analyst in analysis — helpful39

Même un confesseur est parfois obligé, pour l’amour d’une vérité « supérieure », de s’écarter de l’observance à la lettre du devoir de silence (une vie à sauver, etc.). « On ne doit pas jouer au destin » a ses limites. Dans l’ensemble, et en gros, c’est juste mais des exceptions sont inévitables. Par rapport aux psychotiques (sens de réalité absent ou défectueux).

24 nov.

Exagerated sex impulse40 et ses conséquences

Comme conséquence d’une « contrainte infantile à une super-performance », modèle de la « sagesse du nourrisson » en général. « Wise baby »41 est une anomalie, derrière laquelle se cache la passivité infantile refoulée, — ainsi que la fureur à cause de l’interruption forcée de celle-ci : le danger vital contraint à une maturation précoce. Les enfants prodiges ont tous dû évoluer de cette façon — et s’effondrer (break down). Exemple : rapport sexuel s’achevant sans orgasme : blessant pour soi-même et le partenaire. Des tâches excessives avec « break-down » ou succès trop rapide, dépourvu de méthode (aphoristic writings)42 — rester à ce niveau : toujours un progrès au niveau fantasmatique.

Traitement : admettre, réparer l’infantile (ne rien faire) — nouvelle formation normale de la personnalité. Break down = sentiment d’infériorité, ainsi que fuite devant les tâches et la responsabilité. Régression à partir du rapport sexuel à la masturbation (passive). Du moins celle-ci doit être « permise » : 1. consentie et approuvée par le partenaire. 2. supportée sans culpabilité intérieure.

Effet rétroactif sur l’analyse : Haine du travail quel qu’il soit — s’imposer des tâches excessives — Effondrement (avec déplaisir caché).

— maladie. Avantages pour l’analysant

désavantage plus profond : être haï.

C’est-à-dire : c’est bon pour l'approfondissement — difficulté d'influencer à cause du contre-transfert négatif.

Protection (prévention) : en venir à bout dans l'auto-analyse.

Thérapie : achèvement de l’auto-analyse avec l’aide du patient.

(Exemple : Cogner son nez contre les dents du partenaire au moment de l’orgasme — L’orgasme d’une autre personne : une tâche trop grande. Encore incapable d’aimer — désire seulement être aimé. Mariage précoce.)

Le jeu devient une réalité difficile à supporter.

Semblant de puissance, voire sur-puissance. Éjaculation jusqu’au plafond. Fantasmes de grandeur rendent les super-performance ? possibles, mais cette capacité ne peut être maintenue. Impuissance derrière la super-performance.

26 nov. 1932

Theoretical doubt in place of personal one43

(U.) La veille : questions : 1) Est-ce que je peux l’aider (financièrement) ? Réponse : non. 2. Est-ce que je voudrais l’aider, en avais-je la possibilité ? Réponse : oui. Réaction (immédiate) : « Je ne peux imaginer que vous n’ayez pas cet argent. » Réaction le jour suivant : discussion et attaque de la validité des thèses psychanalytiques que j’ai développées dans les « stades de développement ». On n’a pas la nostalgie du sein maternel. Moi— au lieu de lui demander ce que le doute voulait dire par ailleurs (incrédulité quant à mes réponses) et admettre que même si j’avais l’argent, il est préférable du point de vue psychanalytique de ne pas le lui donner et qu’il se rende financièrement indépendant de moi ainsi que de son amie, et aussi admettre le déplaisir de risquer l’argent — j’ai simplement dit oui et non, donc je lui ai tu quelque chose, au lieu d’admettre aussi la possibilité que je n’avais pas envie de lui donner de l’argent — pousser aussi loin le rôle de père et avec un certain effort être en position de me procurer les 5000 $ et quand même ne pas les lui donner. L’amour du médecin ne va pas aussi loin. — Probablement j’aurai à réparer ceci et reconnaître la vérité. —

(Il doute aussi de l’existence de l’Inconscient.)

À partir de cet incident il devrait être possible de trouver des liens menant à l’incrédulité quant à la réalité et aux limites de (l'amour, l'aide) des parents (égoïsme des parents). Il doit se tirer d’affaire par lui-même.

Le même jour j’apprends par une autre analysante que U. et une autre patiente se sont amusés de ce que je laisse ma correspondance étalée sur la table, de sorte que tous deux à certains moments ont pu y jeter un coup d’œil. (Scepticisme et recherche quant aux véritables sentiments personnels et ma personnalité en général. U. trouve par exemple que je traite un certain patient trop durement dans ma lettre — que je suis donc plus dur que je ne me montre.) Cela aussi doit être clarifié :

1. Admettre le fait et « l’hypocrisie professionnelle » de ma part ;

2. Le relier à des événements similaires dans le passé du patient (les parents ne sont pas aussi bons qu’ils veulent en avoir l’air ? On ne peut pas compter sur eux aussi complètement).

Voir à ce sujet : l'indiscrétion en analyse est nécessaire, en particulier quand le patient sait que je reçois par l’analyse d’une deuxième personne des nouvelles (messages) indirectes de lui. Il faut donc amener dans la discussion les choses que le patient raconte à un autre analysant et ne pas faire comme si on n’en savait rien. L’analyse de deux personnes qui sont de quelque façon étroitement liées entre elles (sœurs, amants, époux), peut ainsi avoir lieu sans se nuire mutuellement. Condition : ne rien raconter de ce dont le patient 1. ou 2. ne sait rien.

30 nov. 1932

Chiromancie

Les plis de la paume donnent des renseignements sur les innervations musculaires habituelles — (actions et impulsions, mouvement de l’humeur ; mouvements d’expression des mains).

La graphologie ne donne pour le moment aucun renseignement sur le caractère conscient ou inconscient des intentions et expériences. La chiromancie devrait plutôt rendre ces distinctions possibles : la paume droite indique peut-être les actions et mouvements d’humeur conscients — la gauche les traits de caractère inconscients (et inconnus).

30.11.1932

Lamaïsme inconscient et yoga

Tout à fait inconsciemment j’en suis venu 1. à la découverte qu’on peut retenir sa respiration beaucoup plus longtemps quand on boit de l’eau froide : ceci conduit à l’explication du fait pourquoi les noyés ont l’estomac plein d’eau. (Avant de se noyer, inspirer de l’eau — ils boivent tout leur plein44.) Mesure de protection. Un de ces savoirs inconscients (progression) découverts dans le besoin extrême. (J’ai pu avoir expérimenté cela dans mes rêves.) Des sensations et des illusions d'intoxication ne sont peut-être que des symboles du refoulement de la réalité lors de la performance d’adaptation, dans le traumatisme.

2. Autre découverte lamaïstique : on supporte plus longtemps la suffocation quand en même temps on pense, chante, compte (murmure bouddhique de certaines phrases dans la pratique du yoga).

3. L’idée du « wise baby »45 n’a pu être trouvée que par un wise baby.

4. Chiromancie : la main droite montre une « ligne de vie » ininterrompue, vigoureuse, la gauche : faible et maintes fois interrompue : Retardement conscient de la mort (par l’intelligence, détournement des sensations pénibles par le moyen conscient de penser, chanter, compter, vouloir, fumer, des tics, illusions maniaques, déni du déplaisir).

30.11.1932

Abstraction et mémoire des détails

Ces deux capacités s’excluent en général mutuellement. L’abstraction serait-elle primordiale ? La plus primaire ? (Le fait que la mémoire des détails se détruit le plus tôt dans la dégénérescence parle dans ce sens.) Peut-on considérer la sensation de plaisir et de déplaisir (sans plus de précision ni de localisation) comme le contenu du conscient le plus général, le plus primitif, dans lequel s’enracinent toutes les représentations particulières ? Chaque perception est tout d’abord la sensation d’un changement. « Quelque chose est devenu différent » (1. mieux 2. moins bien) (l'indifférence n'est pas ressentie, seulement la constatation d’une erreur : le nouveau n’est ni meilleur ni pire). Peut-être, à l’origine, tout nouveau est une perturbation (Défense contre le changement en général). Ou quand la situation émotionnelle présente est pénible, on attend une transformation en mieux. (Dans un tel cas, le changement insuffisant est une déception.) Quand on se sent relativement bien, tout changement est d’abord une perturbation.

1er déc. 1932

Abstraction et perception des détails

Les idiots et les imbéciles devraient être les meilleurs « abstractionnistes », car ils n’ont aucun organe pour les représentations de détails (combinaison de la faiblesse d’esprit avec le don mathématique). Des animaux avec très peu de représentations isolées comptent instinctivement (calcul des distances lors d’un bond) ou après très peu d’expériences. Leur perception du plaisir et du déplaisir (peur de tout ce qui est nouveau) est plus sûre que le risque intelligent pris face à un danger.

22.12.1932

La discipline du yoga

Image1

5. Renforcement uréthral et sphinctérien.

Se déshabituer des actions musculaires amollissantes qui négligent l’autorégulation (contraction sphinctérienne de l’uréthralité, relâchement sphinctérien de l’analité. Mouvements intestinaux).

6. Comme conséquence : capacité accrue aux actions contre le principe de plaisir (supporter la soif, la faim, la douleur ; supporter les pensées, les désirs, les émotions, les actions, refoulés du fait du déplaisir). Annulation du refoulement.

Aggravation, réduction, extraversion : des réactions narcissiques. Profondeur de l'analyse.

26.12.1932

Le traumatisme psychique

Cette note, ainsi que quatre notes précédentes consacrées au traumatisme, est contenue dans un article publié sous le titre de « Réflexions sur le traumatisme », publié dans Psychanalyse IV, sous la forme où il a paru dans l'int. Zeitschr. f Psa. Vol. XX, p. 6, 1904.

Cure finishing46

a) Reconnaître tous les fantasmes et espoirs refoulés, jeux infantiles et les désirs.

b) S’accommoder de ce qui peut être obtenu et renoncer à l’impossible ou au très improbable.

Se retrouver avec précision quant à : l'âge, l'espace, le temps : Capacité de performance.

(Évaluation juste des conditions.)

Autre formulation : 1. Claire distinction entre fantasme (= jeu d’enfant) et intention et actions réelles.

Cela veut être, mais cela ne doit pas être : se sur-accommoder — c’est-à-dire renoncer aussi au possible. Pas non plus renoncer à fantasmer, c’est-à-dire à jouer avec les possibilités. Mais avant d’agir, de se former une opinion définitive, entreprendre la distinction évoquée plus haut.

Serpent-hiss47

Asthme = Rage. Rage = contraction des muscles des bronches (bronchioles) avec pression venant du bas (muscles abdominaux) (colique des bronches).

Pourquoi la rage réprimée provoque-t-elle justement ces mouvements d’expression ? Symbole corporel de l’état du processus mental (psychique). Peut-être tous les mouvements d’expression sont-ils des symboles corporels = tics = représentations, résolutions hystériques de processus psychiques.

Analyse de traumatisme et sympathie

1. Une analyse en profondeur (traumatogénétique) n’est pas possible si l’on ne peut pas offrir des conditions plus favorables (en contraste avec la situation qui existait lors du traumatisme primitif)

a) par la vie et par le monde environnant,

b) — principalement — par l’analyste.

(a) est en partie contenu dans les contre-indications de l’analyse selon Freud (malheur, âge, désespoir).

(b) peut (partiellement ?) remplacer (a), mais il y a le danger d’une fixation à l’analyste durant toute la vie (adoption — mais, cependant, comment « désadopter » ?

Amnésie : Traumatisme, Enfance, Rêves d'enfance.

Ne peut être remémoré parce que n’a jamais été conscient, seulement revécu et reconnu comme du passé.

Un enfant ne peut être analysé, l’analyse se déroule chez l’enfant à un niveau encore inconscient — ce ne sont pas des expériences personnelles mais surtout des suggestions qui constituent la vie psychique. L’enfant vit dans le présent. « Enfant malheureux de l’instant. »

Les souvenirs désagréables continuent à vibrer quelque part dans le corps (émotions).

L'analyse d’enfant, l’éducation c’est de l'intropression de Superego (de la part des adultes).