Réflexions psychanalytiques sur les tics

I.

La psychanalyse a peu étudié jusqu’à présent ce symptôme névrotique très répandu que l’on désigne, suivant l’usage français, par le terme général de « tic » ou de « tic convulsif »1. Dans un article où je décrivais les « Difficultés techniques d’une analyse d’hystérie » que j’avais dû surmonter dans un cas2, j’ai fait une brève incursion dans ce domaine, formulant l’hypothèse que de nombreux tics pourraient s’avérer être des équivalents stéréotypés de l'onanisme et que le lien remarquable que l’on peut observer entre les tics et la coprolalie après suppression des manifestations motrices n’était peut-être rien d’autre que l’expression verbale de ces mêmes motions érotiques déchargées habituellement par les tiqueurs sous forme de mouvements symboliques. À cette occasion j’ai aussi attiré l’attention sur les rapports étroits qui existent entre d’une part les stéréotypies motrices et les actes symptomatiques (chez le sujet normal comme chez le malade) et d’autre part les tics ou l’onanisme. C’est ainsi que dans le cas en question des contractions musculaires et des excitations cutanées accomplies machinalement et considérées comme dépourvues de signification pouvaient s’emparer de toute la libido génitale et s’accompagner parfois d’un véritable orgasme.

Le Professeur Freud que j’interrogeai incidemment sur le sens et la signification qu’il donnait au tic me dit qu’il s’agissait probablement de quelque chose d’organique. Au cours de cette discussion j’arriverai peut-être à montrer dans quel sens cette hypothèse se trouve justifiée.

Voilà donc à peu près toutes les informations que j’ai pu tirer des diverses sources psychanalytiques en ce qui concerne les tics ; et je ne peux même pas dire que j’ai appris depuis quelque chose de nouveau par l’observation directe ou l’analyse des tics « passagers », si fréquents pourtant chez les névrosés. Dans la plupart des cas, on peut mener à bien une analyse de névrosés et même guérir une psychonévrose sans avoir à prêter une grande attention à ce symptôme. À l’occasion on peut être amené à se demander quelles sont les situations psychiques qui favorisent l’apparition de tel ou tel tic (par ex. une grimace, un tressaillement spasmodique des épaules ou de la tête, etc.), et à parler du sens, de la signification d’un symptôme de ce genre. Ainsi une de mes malades hochait « négativement » la tête chaque fois qu’elle devait accomplir un geste purement conventionnel (prendre congé, saluer). J’avais remarqué que le mouvement devenait plus fréquent et plus marqué quand la patiente s’efforçait de montrer plus d’affect, par exemple plus d’amitié qu’elle n’en ressentait intérieurement, et je dus lui faire remarquer que son hochement de tête démentait en fait son geste ou son air amical.

Je n’ai encore jamais eu de patient qui soit venu en analyse dans le but précis de guérir un tic. Les petits tics que j’ai été à même d’observer dans ma pratique analytique gênaient si peu ceux qui en étaient affectés qu’ils ne s’en plaignaient jamais eux-mêmes ; et chaque fois c’est moi qui ai dû attirer leur attention sur ce symptôme. Dans ces conditions, il n’y avait naturellement aucune raison d’examiner plus avant ce symptôme que les patients, comme on dit, sauvaient de l’analyse.

Or nous savons que cela ne se produit jamais dans les analyses d’hystéries et de névroses obsessionnelles de type courant. En effet, à la fin d’une analyse le symptôme le plus insignifiant se trouve intégré à la structure complexe de la névrose et même étayé par multiples facteurs déterminants. Déjà cette place particulière occupée par le tic nous amenait à supposer qu’il s’agissait d’un trouble dont l’orientation était totalement différente de celle des autres symptômes d’une névrose de transfert et que par conséquent l’habituelle « action réciproque des symptômes » ne pouvait rien contre lui. Cette place à part du tic parmi les phénomènes névrotiques donnait une base solide à l’hypothèse de Freud quant à la nature hétérogène (organique) de ce symptôme.

Certaines observations d’un tout autre ordre me firent alors progresser un peu dans ce domaine. Un patient (onaniste invétéré) ne cessait d’accomplir certains mouvements stéréotypés pendant son analyse. Il avait l’habitude de lisser son veston à la taille, souvent plusieurs fois par minute ; il vérifiait entre temps que la peau de son visage était bien lisse en se caressant le menton, ou il contemplait avec satisfaction ses chaussures vernies ou cirées, toujours étincelantes. Du reste, son attitude psychique, sa suffisance, l’affectation de son discours toujours composé de périodes dont il était l’auditeur le plus satisfait, tout le désignait comme un narcissique comblé dans son amour pour lui-même, qui, impuissant avec les femmes, trouvait dans l’onanisme le mode de satisfaction qui lui convenait le mieux. Il n’avait entrepris le traitement qu’à la demande d’un parent et prit la fuite dès les premières difficultés.

Quelle qu’en fût la brièveté, cette analyse fit sur moi une certaine impression. Je commençai à me demander si cette « orientation différente » des tics ne tenait pas au fait qu’ils étaient en réalité des symptômes narcissiques, susceptibles tout au plus de s’associer aux symptômes d’une névrose de transfert sans pour autant se confondre avec eux. Je ne tenais d’ailleurs pas compte de la distinction entre tic et stéréotypie, que tant d’auteurs ont soulignée. Je voyais et je continue à considérer le tic comme une simple stéréotypie qui se produit avec la soudaineté de l’éclair, condensée en quelque sorte et, souvent, simplement indiquée symboliquement. Nous verrons plus loin que les tics sont des dérivés d’actions stéréotypées.

Toujours est-il que je me mis à observer sous l’angle du narcissisme les tiqueurs que j’avais l’occasion de voir dans la vie quotidienne, en consultation ou en traitement. Je me rappelai aussi quelques cas graves de tiqueurs rencontrés dans ma pratique pré-analytique. Et je fus frappé des multiples confirmations qui affluaient littéralement de ces diverses sources. Un des premiers cas que je rencontrai peu après ces réflexions fut celui d’un jeune homme qui présentait une contraction très fréquente des muscles de la face et du cou. J’observai son comportement, assis à une table voisine dans un restaurant. À tout moment il toussotait, arrangeait ses manchettes jusqu’à ce qu’elles soient parfaitement ajustées, les boutons tournés vers l’extérieur ; tantôt il rajustait son col empesé d’un geste de la main ou d’un mouvement de tête, tantôt il faisait le geste, si fréquent chez les tiqueurs, de délivrer son corps de vêtements trop étroits. Pas un instant, encore qu’inconsciemment, il ne cessait d’accorder l’essentiel de son attention à son propre corps ou à ses habits, même si consciemment il était occupé à tout autre chose, s’il mangeait ou lisait le journal. Cet homme devait souffrir, supposai-je alors, d’une hyperesthésie prononcée, être incapable de supporter une excitation physique sans réaction de défense. Mon hypothèse fut confirmée quand, à mon grand étonnement, je vis ce jeune homme, par ailleurs bien élevé et de la meilleure société, sortir aussitôt après le repas un petit miroir de poche et se mettre devant tout le monde à ôter consciencieusement avec un cure-dent les parcelles de nourriture restées entre ses dents, le tout à l’aide du petit miroir ; il n’arrêta qu’après avoir nettoyé une à une toutes ses dents, parfaitement propres comme je pus le constater, ce qui visiblement le tranquillisa.

Certes nous savons tous que les parcelles de nourriture coincées entre les dents peuvent être parfois très gênantes, mais se nettoyer à fond les trente-deux dents sans pouvoir remettre ce soin à plus tard, voilà qui demandait plus ample explication. Je me suis rappelé une de mes propres réflexions concernant les conditions d’apparition des pathonévroses 3 ou du « narcissisme de maladie ». Les trois conditions citées dans cet article comme susceptibles d’entraîner une fixation de la libido sur certains organes sont : 1) un danger de mort ou une menace de traumatisme ; 2) une lésion d’une partie du corps déjà fortement investie auparavant de libido (c.-à-d. d’une zone érogène) et 3) un narcissisme constitutionnel tel que la plus petite lésion d’une partie du corps atteint le Moi tout entier. Cette dernière éventualité concordait donc très bien avec l’hypothèse que l’hypersensibilité des tiqueurs, leur incapacité à supporter une excitation sans réaction de défense, pourrait constituer le motif de leurs manifestations motrices, donc des stéréotypies et des tics eux-mêmes ; alors que l’hyperesthésie, qui peut être localisée ou généralisée, ne serait que l’expression du narcissisme, de l’attachement profond de la libido au sujet lui-même, au corps propre ou à une des parties de celui-ci, soit : de la « stase de la libido d’organe ». En ce sens, l’opinion de Freud quant à la nature « organique » des tics se trouvait justifiée, même si l’on devait laisser pendante pour l’instant la question de savoir si la libido était liée à l’organe lui-même ou à son représentant psychique.

Mon attention ainsi attirée sur la nature organique et narcissique des tics, je me suis rappelé quelques cas graves de tics que l’on appelle, suivant la suggestion de Gilles de la Tourette, « maladie des tics »4. Ce sont des contractions musculaires progressives, affectant peu à peu presque tout le corps, qui se compliquent par la suite d’écholalie et de coprolalie et peuvent aboutir à la démence. Cette complication fréquente des tics par une psychose narcissique caractérisée ne s’opposait nullement à l’hypothèse selon laquelle dans les cas moins graves de maladies à mouvements convulsifs, celles qui ne dégénèrent pas en démence, les phénomènes moteurs doivent leur origine à une fixation narcissique. Le dernier cas grave de tics que j’ai rencontré était celui d’un jeune homme qui, du fait de son hypersensibilité psychique, était frappé d’une incapacité totale et qui se suicida à la suite d’une soi-disant insulte faite à son honneur.

Dans la plupart des manuels de psychiatrie, le tic est défini comme un « symptôme de dégénérescence », le signe, souvent le premier, d’une constitution psychopathique. Nous savons qu’un nombre relativement important de paranoïaques et de schizophrènes souffrent de tics. Tout cela me semblait étayer l’hypothèse d’une racine commune à ces psychoses et à la maladie des tics. Cette théorie se trouvait encore renforcée si l’on rapprochait les principaux symptômes de la maladie des tics et les connaissances acquises par la psychiatrie, et surtout par la psychanalyse, sur la catatonie.

Ces deux états ont en commun la tendance à l’écholalie et à l’échopraxie, aux stéréotypies, aux grimaces et au maniérisme. Mon expérience psychanalytique des catatoniques me faisait supposer depuis un certain temps que leurs attitudes et leurs positions extraordinaires constituaient un mode de défense contre des stases libidinales ; locales (organiques). Un catatonique très intelligent et doué d’un sens aigu de l’auto-observation me disait lui-même qu’il était obligé d’accomplir constamment un certain mouvement de gymnastique « pour briser l’érection de l’intestin »5. De même chez un autre malade j’ai pu interpréter la rigidité intermittente de telle ou telle de ses extrémités, qui s’accompagnait de la sensation d’une hypertrophie considérable, comme une érection déplacée, autrement dit comme la manifestation d’une libido d’organe anormalement localisée. Federn groupe les symptômes de la catatonie sous le terme d’« intoxication narcissique »6. Tout cela s’accorde très bien avec l’hypothèse d’une base constitutionnelle commune aux tics et à la catatonie et expliquerait la grande similitude de leur symptomatologie. Quoi qu’il en soit, on est tenté d’établir une analogie entre les principaux symptômes de la catatonie — négativisme et rigidité — et la défense immédiate contre tout stimulus externe qui se manifeste dans le tic par un mouvement convulsif. D’autre part, quand les tics se transforment en catatonie dans la maladie de Gilles de la Tourette, on peut supposer qu’il s’agit seulement d’une généralisation de l’innervation de défense, encore partielle et intermittente dans le tic. La rigidité tonique proviendrait donc dans ce cas de la somme d’innombrables contractions cloniques de défense et la catatonie ne serait que l’aggravation de la cataclonie (du tic).

Mentionnons à ce propos le fait que les tics, comme on sait, surgissent très souvent in loco morbi à la suite de maladies ou de traumatismes somatiques, par exemple des spasmes de la paupière après la guérison d’une conjonctivite ou d’une blépharite, des tics du nez après un catarrhe, des gesticulations spécifiques des extrémités après des inflammations douloureuses. Je rapprocherai ce fait de la théorie selon laquelle un accroissement névropathique de la libido tend à s’attacher au siège d’une altération somatique pathologique (ou à son représentant psychique)7. Dans ces cas il est facile de ramener l’hyperesthésie des tiqueurs, souvent uniquement locale, à un déplacement « traumatique » de la libido, et les manifestations motrices du tic (comme nous l’avons déjà dit) à des réactions de défense contre l’excitation relative à ces parties du corps.

Autre argument en faveur de la conception selon laquelle le tic aurait quelque chose à voir avec le narcissisme : les résultats thérapeutiques obtenus par un traitement spécifique des tics fondé sur certains exercices. Il s’agit d’exercices systématiques d’innervation alternant avec des mouvements d’immobilisation forcée des parties atteintes de contractions. Et le résultat est bien meilleur si le patient se contrôle dans un miroir pendant les exercices. Selon les auteurs, le contrôle visuel faciliterait le dosage des innervations inhibitrices requises par les exercices et expliquerait ce résultat. Mais, à mon avis, et en suivant ce qui vient d’être exposé, l’effet effrayant que produit sur le sujet narcissique la vue dans le miroir des déformations de son corps et de son visage joue certainement un rôle important (et essentiel) dans sa tendance à la guérison.

II.

Je suis parfaitement conscient des insuffisances de la présente argumentation. Je n’aurais pas rendu publique cette hypothèse, élaborée de façon plutôt spéculative sur la base de maigres observations et réservée pour ainsi dire à mon usage personnel, si je n’avais trouvé un soutien d’un côté inattendu, qui vient la rendre bien plus plausible. Ce soutien m’a été fourni par la lecture d’un ouvrage sur les tics, ouvrage particulièrement riche et instructif, qui comprend en outre une revue critique de toute la littérature consacrée à ce sujet. Il s’agit du livre du Dr Henri Meige et du Dr E. Feindel, Le tic et son traitement (traduit du français par le Dr O. Giesel en 1903)8. Je voudrais rattacher les réflexions qui suivent au contenu de cet ouvrage.

Étant donné la nature particulière de la pratique analytique, le médecin qui s’y consacre a rarement l’occasion d’observer certains types de troubles nerveux, tels par exemple les névroses « organiques » (comme la maladie de Basedow) qui exigent avant tout un traitement physique, ou les psychoses dont le traitement n’est possible qu’en maison de santé, et toutes les variétés de « nervosité commune », qui en raison de leur caractère bénin ne font guère l’objet d’une psychothérapie aussi poussée.

Pour les cas de ce genre, l’analyste est renvoyé aux observations et aux communications écrites par d’autres, et si rien ne vaut l’observation personnelle, celles-ci présentent au moins l’avantage de nous épargner le reproche si répandu de faire des observations partiales, de suggestionner le malade ou d’être suggestionné par lui. Meige et Feindel ignoraient pratiquement tout de la méthode cathartique selon Breuer et Freud ; en tout cas, leurs noms ne figurent pas dans l’index de l’ouvrage. On trouve bien une référence aux « Études sur l’hystérie », mais il semble que ce soit une simple interpolation du traducteur, qui pensait « devoir faire mention de quelques auteurs allemands négligés par les auteurs français... » Au demeurant, cette traduction date des premiers temps de la psychanalyse et par conséquent la convergence profonde qui existe entre les idées émises dans cet ouvrage et les plus récentes découvertes de la psychanalyse peut en elle-même constituer un critère d’objectivité.

Je citerai en premier lieu la description courte mais classique que Trousseau donne des tics. « Le tic non douloureux consiste en des contractions instantanées, rapides, généralement limitées à un petit nombre de muscles, habituellement aux muscles de la face mais pouvant aussi en affecter d’autres, ceux des membres, du cou, du tronc, etc. Chez l’un, c’est un clignement des paupières, un tiraillement convulsif de la joue, de l’aile du nez, de la commissure des lèvres, qui donne au visage un air grimaçant ; chez un autre, c’est un hochement de tête, une contorsion brusque et passagère du cou se répétant à chaque instant ; chez un troisième, c’est un soulèvement d’épaules, une agitation convulsive des muscles abdominaux ou du diaphragme ; c’est, en un mot, une variété infinie de mouvements bizarres qui échappent à toute description... Ces tics sont en quelque sorte accompagnés d’un cri, d’un éclat de voix plus ou moins bruyant, caractéristique... Ce cri, ce jappement, cet éclat de voix, véritables chorées laryngées ou diaphragmatiques, peuvent constituer tout le tic... C’est encore une tendance singulière à répéter toujours le même mot, la même exclamation ; et le même individu profère à haute voix des mots qu’il voudrait bien retenir9. »

Le compte rendu d’un cas rapporté par Grasset donne un tableau caractéristique de la manière dont le tic se déplace d’une partie du corps sur une autre : « Une jeune fille avait eu pendant son enfance des tics de la bouche et des yeux ; à l’âge de quinze ans, elle se mit pendant quelques mois à projeter en avant sa jambe droite, qui plus tard fut paralysée ; puis durant quelques mois, un sifflement remplaça les troubles moteurs. Toute une année, elle lança par intermittence d’une voix puissante le cri « ah ». Enfin à dix-huit ans... apparurent des gestes de salut, des mouvements en arrière de la tête, un haussement de l’épaule droite10... »

Ces déplacements se produisent souvent à la manière des actes compulsifs, qui généralement se déplacent de l’élément originel et véritable sur un autre plus éloigné, pour en fin de compte revenir par un détour au refoulé. Un patient cité par Meige et Feindel appelait ces tics secondaires des « para-tics »11 et reconnaissait franchement leur caractère de défense contre les tics primaires jusqu’à ce qu’ils deviennent à leur tour des tics.

Le point de départ d’un tic peut être une observation hypocondriaque de soi. « Un jour... je ressentis un craquement dans la nuque », raconte un patient de Meige et Feindel. « Immédiatement j’en ai conclu que j’avais dû me décrocher quelque chose ; pour le vérifier, j’ai recommencé le mouvement une fois, deux fois, trois fois, sans que le craquement se reproduise, je l’ai varié de mille façons, je l’ai répété de plus en plus fort ; finalement j’ai retrouvé mon craquement, et ce fut pour moi un réel plaisir... plaisir bientôt mitigé par la crainte d’avoir provoqué une lésion quelconque... Aujourd’hui encore je ne peux résister à l’envie de reproduire ce craquement et je ne puis vaincre un sentiment d’inquiétude dès que je suis parvenu à mes fins12. » Le caractère tantôt voluptueux tantôt anxiogène de ces sensations nous permet de les considérer sans hésitation comme une manifestation pathologique de la sexualité du patient, notamment de son narcissisme hypocondriaque ; de plus, nous avons là le cas relativement rare d’un patient qui continue à percevoir les motifs sensoriels de ses mouvements stéréotypés. Dans la majorité des cas, ces motifs ne sont pas, comme nous le verrons, des sensations actuelles mais des réminiscences devenues inconscientes en tant que telles. Charcot, Brissaud, Meige et Feindel sont parmi les rares neurologues à n’avoir pas refusé d’écouter le patient quand celui-ci racontait la genèse de son trouble. « Seul le tiqueur », lit-on dans Meige et Feindel, « peut répondre à la question concernant la genèse de sa maladie, s'il remonte dans le passé aux premiers événements qui ont mis en train la réaction motrice. » Dans cette perspective, nos auteurs ont permis à leurs patients de reproduire (mais uniquement à l’aide du souvenir conscient) les circonstances qui étaient responsables de la première apparition de leurs contractions. Nous voyons qu’il y avait là un point de départ possible vers la découverte de l’inconscient et son investigation par la psychanalyse. Pour les auteurs, ce sont souvent des traumatismes physiques qui constituent l’explication dernière : un abcès à la gencive, cause d’une grimace invétérée, une opération du nez, motif d’un froncement nasal, etc. Ils mentionnent également les vues de Charcot sur le tic qui selon lui « n’est qu’en apparence une affection physique ; il s’agit en réalité d’un trouble psychique... le produit direct d’une psychose — une sorte de psychose héréditaire13. »

Meige et Feindel ne manquent pas non plus de signaler des traits de caractère propres aux tiqueurs, que l’on pourrait qualifier de narcissiques. Ils citent entre autres les confidences d’un patient : « Il faut bien l’avouer, je suis rempli d’amour-propre, et extrêmement sensible aux compliments comme aux blâmes. Je recherche les louanges, je souffre cruellement de l’indifférence et de la raillerie..., le plus insupportable, c’est la pensée que je suis profondément ridicule et que tout le monde se moque de moi. Aux gens que je croise dans la rue, à ceux que je rencontre dans un omnibus, je trouve toujours un regard singulier, railleur, apitoyé, qui m’humilie ou m’irrite. » Autre exemple : « Il y a en moi deux hommes : le tiqueur et le non tiqueur. Le premier est fils du second, c’est un enfant terrible qui cause de grands soucis à son père. Celui-ci devrait sévir, mais le plus souvent il n’y parvient pas et reste l’esclave des caprices de sa progéniture14. »

Ces confessions montrent chez le tiqueur l’être narcissique, resté infantile sur le plan psychique, contre lequel la partie normalement développée de la personnalité a du mal à lutter. Nous constatons la prédominance du principe de plaisir, conforme au narcissisme, dans la déclaration suivante : « Je ne fais bien que ce qui m’amuse ; ce qui m’ennuie, je le fais mal... ou je ne le fais pas15. » Quand il a une pensée, il faut absolument qu’il l’exprime ; aussi a-t-il du mal à écouter les autres. Autres remarques de Meige et Feindel sur le caractère infantile des tiqueurs : « Petits ou grands, les tiqueurs présentent l’état mental d’un âge inférieur à celui qu’ils ont en réalité... Le tic est un infantilisme mental... Tous les tiqueurs ont une âme d’enfant... Les tiqueurs sont de grands enfants mal élevés, accoutumés à céder à tous leurs caprices, n’ayant jamais appris à discipliner leurs actes volontaires... Un vieux tiqueur de dix-neuf ans devait être mis au lit et habillé comme un bébé par sa maman16. Il montrait en outre des signes physiques d’infantilisme. » L’incapacité de retenir une pensée est l’équivalent purement psychique de l’incapacité de supporter une excitation sensorielle sans une réaction immédiate de défense ; parler est précisément la réaction motrice qui sert à décharger la tension psychique préconsciente (idéative). Dans ce sens nous pouvons suivre Charcot qui parle de « tics purement psychiques ». Ainsi s’accumulent les preuves en faveur de l’hypothèse que c’est l’hypersensibilité narcissique du tiqueur qui est la cause de son incapacité de se dominer sur le plan moteur et psychique. Cette conception du tic permet en outre d’expliquer la présence dans un même tableau clinique de symptômes aussi hétérogènes que la contraction motrice et la coprolalie. Les autres traits de caractère relevés par les auteurs de l’ouvrage, qui s’expliquent bien vus sous cet angle, sont les suivants : une certaine excitabilité, une légère fatigabilité, l’aprosexie, la distraction et la fuite des idées, la tendance à la toxicomanie (alcoolisme), l’incapacité de supporter des souffrances ou des efforts. Tous ces traits peuvent à notre avis s’expliquer facilement si, suivant la bipartition des fonctions psychiques en activités de décharge et de liaison telle que Breuer l’a formulée, nous considérons que les tiqueurs, du fait même de leur fort narcissisme ou d’une fixation à ce stade, ont une tendance accrue à la décharge mais une capacité réduite de liaison psychique. La décharge est une manière plus archaïque de liquider l’accroissement de l’excitation, elle est bien plus proche du réflexe physiologique que toute forme de maîtrise, aussi primitive soit-elle (par exemple le refoulement) ; elle est le propre des animaux et des enfants. Ce n’est pas un hasard si les auteurs, sans soupçonner l’existence de relations plus profondes et se fondant simplement sur les propos tenus par leurs malades et sur leurs observations personnelles, constatent que les tiqueurs sont souvent « comme des enfants », qu’ils se sentent « jeunes intérieurement », qu’ils sont incapables de dominer leurs affects, que ces traits de caractère « qui sont si fréquents chez les enfants mal élevés, dont la réflexion et la raison arrivent à triompher avec l’âge chez les sujets normaux... persistent au contraire chez les tiqueurs malgré la marche des années. Si bien que par certains côtés de leur caractère, ils semblent n’être que de grands enfants17 ».

Leur « besoin de contradiction et d'opposition » mérite une attention particulière ; non seulement en raison de son analogie sur le plan psychique avec les mouvements de défense motrice des tiqueurs, mais parce qu’il est propre à jeter quelque lumière sur le sens du négativisme dans la schizophrénie. La psychanalyse nous apprend que le paraphrène a détourné sa libido du monde extérieur pour la reporter sur lui-même ; toute excitation externe, qu’elle soit physiologique ou psychique, perturbe sa nouvelle position et il est donc d’autant plus enclin à échapper à toute perturbation de cet ordre par la fuite motrice ou à la repousser par la négation et la défense motrice. Mais nous allons examiner encore plus en détail la question des phénomènes moteurs.

On a des raisons de supposer que la fonction secondaire, sinon principale, de toute une série de tics et de stéréotypies est de permettre au sujet de sentir ou d’observer par instants certaines parties de son corps ; ainsi dans les exemples déjà mentionnés : se lisser la taille, tirer et arranger ses vêtements, allonger le cou, tendre la poitrine (chez les femmes), se lécher ou se mordre les lèvres, et dans une certaine mesure déformer son visage par des grimaces, suçoter ses dents, etc. Il pourrait s’agir en l’occurrence de cas où le tic provient du narcissisme constitutionnel et où des excitations banales et inévitables suffisent à provoquer le symptôme moteur. À l’opposé, il y aurait des cas où nous pourrions parler de tics névropathiques, d’un investissement libidinal anormal sur des organes ayant subi une altération pathologique ou traumatique. Notre source nous fournit à cet égard quelques bons exemples : « Une jeune fille inclinait la tête sur l’épaule dans le but de calmer les douleurs d’un abcès dentaire. Acte provoqué par une cause réelle, réponse musculaire parfaitement voulue, réfléchie, incontestablement dérivée d’une intervention de l’écorce. La malade voulait calmer sa douleur en comprimant et en réchauffant sa joue... L’abcès persistant, le geste se répète, de moins en moins voulu, de plus en plus habituel, à la fin automatiquement. Mais il avait encore et sa cause et son but. Jusque-là, rien d’anormal. Or, l’abcès a guéri, la douleur a cessé. Cependant la jeune fille continue à incliner par moments sa tête sur son épaule. Quelle est maintenant la cause de son geste ? Quel est son but ? Disparus l’un et l’autre. Qu’est-ce donc que cet acte primitivement voulu, coordonné, systématique, lequel aujourd’hui se répète encore automatiquement, mais sans cause et sans but ? C’est un tic18. » Évidemment l’explication donnée par les auteurs est en partie discutable. Ignorant tout du psychisme inconscient, ils croient que les tics — à l’opposé d’un acte volontaire conscient — se produisent sans participation du psychisme, et comme la fixation du souvenir à un traumatisme ainsi que la tendance de l’inconscient à la reproduction sont des notions qui leur échappent, ils considèrent les mouvements des tiqueurs comme dépourvus de sens et de but.

Pour un psychanalyste, l’analogie entre la formation d’un tic de ce genre et celle d’un symptôme de conversion hystérique au sens de Breuer et de Freud saute aux yeux. Ils ont pour point commun la possibilité de régresser à un traumatisme, le plus souvent oublié, dont l’affect a été imparfaitement déchargé au moment de l’événement traumatique lui-même. Et il n’y a pas non plus de différence essentielle entre les deux phénomènes. Dans l’hystérie, le symptôme physique n’est que le symbole d’un choc psychique dont l’affect a été réprimé et le souvenir refoulé. Dans le tic véritable, le seul traumatisme est constitué par la lésion organique mais il peut — semble-t-il — tout autant que le conflit psychique de l’hystérique, laisser des souvenirs pathogènes. (Quoi qu’il en soit, la relative indépendance des tics par rapports à des modifications pathologiques actuelles et leur dépendance à l’égard des souvenirs liés à celles-ci tendrait à prouver que l’« altération durable » qui subsiste après le traumatisme se déplace non dans la périphérie, sur l’organe lui-même, mais sur le représentant psychique de cet organe.) L’hystérie est une névrose de transfert dans laquelle la relation libidinale à l’objet (la personne) a été refoulée et revient en quelque sorte dans le symptôme de conversion sous la forme de symbolisation auto-érotique du corps propre19. Dans le tic, par contre, il ne semble pas exister de relation d’objet dissimulée derrière le symptôme, par conséquent c’est le souvenir du traumatisme organique lui-même qui dans ce cas a un effet pathogène.

Cette différence nous oblige par ailleurs à introduire une complication dans le schéma de la structure « du système psychique » établi par Freud. Le psychique s’insère dans les arcs réflexes simples, sous la forme des systèmes mnésiques inconscient, préconscient et conscient entre les appareils afférent (sensoriel) et efférent (moteur). Donc Freud suppose déjà une pluralité de systèmes mnésiques orientés selon les différents principes d’association temporelle, formelle, affective ou de contenu. Ce que je voudrais ajouter ici, c’est l’hypothèse d’un système mnésique particulier qu’on appellerait le « système mnésique du Moi » et auquel reviendrait la tâche d’enregistrer constamment les processus psychiques ou somatiques du sujet lui-même. Ce système serait, bien entendu, beaucoup plus développé chez le narcissique constitutionnel que chez le sujet parvenu à l’amour objectal mature, et un traumatisme particulièrement puissant pourrait provoquer, dans le tic comme dans les névroses traumatiques, une fixation mnésique excessive à l’attitude qu’avait le corps au moment précis du traumatisme, fixation qui pourrait être assez forte pour provoquer la reproduction permanente ou paroxystique de cette attitude. La tendance marquée des tiqueurs à l’auto-observation, l’attention qu’ils portent à leurs sensations endosomatiques et endopsychiques, font également partie des traits relevés par Meige et Feindel20. De même que les systèmes mnésiques de choses21, le « système mnésique du moi »22 d’une part appartiendrait à l’inconscient, d’autre part déborderait dans le préconscient et le conscient. Pour expliquer la formation du symbole dans le tic, il faudrait supposer l’existence d’un conflit à l’intérieur du Moi (entre le noyau du Moi et le narcissisme) et celle d’un processus analogue au refoulement23.

Les névroses traumatiques, dont les symptômes se sont avérés être un mélange de phénomènes narcissiques et de phénomènes de conversion hystérique et dont la nature nous semble, comme à Freud, résider dans un affect de peur imparfaitement maîtrisé, réprimé et « abréagi » progressivement après coup, offrent en fin de compte une grande ressemblance avec les tics « pathonévrotiques ». Et il y a encore entre eux une autre coïncidence étonnante que je voudrais mettre plus particulièrement en évidence. Presque tous ceux qui ont étudié les névroses de guerre font remarquer que ces névroses surgissent souvent uniquement après des chocs sans lésions physiques graves (sans blessure). Une blessure conjointement au choc émotionnel constitue pour l’affect de peur une possibilité de décharge appropriée et un terrain plus favorable à la répartition de la libido dans l’organisme. C’est d’ailleurs ce qui a conduit Freud à formuler l’hypothèse qu’une lésion physique grave (par exemple une fracture) survenue ultérieurement pouvait provoquer l’amélioration des symptômes névrotiques d’origine traumatique. Rapprochons cette conception du cas clinique suivant24 : « Chez le jeune M., qui souffrait de tics du visage et de la tête, les tics cessèrent quand il se cassa la jambe, pendant toute la période où sa jambe fut immobilisée. » Les auteurs pensent que ce phénomène s’explique par le retrait de l’attention, mais selon notre hypothèse, aussi par le retrait de la libido. Les deux explications sont également permises en ce qui concerne l’arrêt éventuel des tics au cours d’« affaires importantes » ou de « discussions dont le sujet intéresse vivement »25.

On comprend aisément que les tics cessent complètement pendant le sommeil étant donné la victoire totale du désir narcissique de dormir et le désinvestissement total de tous les systèmes, mais cela ne nous aide guère à résoudre la question de savoir si les tics sont d'origine purement psychique ou somatique. Certaines maladies organiques intercurrentes, la grossesse et l’accouchement, augmentent les tics ; ce qui ne constitue nullement un argument contre leur genèse narcissique.

III.

Je voudrais maintenant soumettre les principales manifestations des tics, le symptômes moteur et les dyspraxies (écholalie, coprolalie, manie d’imitation), à un examen un peu plus approfondi, étayé sur quelques observations personnelles et sur les nombreuses données fournies par Meige et Feindel.

Ces auteurs prétendent réserver la dénomination de « tics » aux états où il est possible de reconnaître les deux éléments essentiels : l’élément psychique et l’élément moteur (soit l’élément psychomoteur). S’il n’y a rien à objecter à cette limitation de la notion de « tic », nous croyons pourtant qu’il serait bon pour la compréhension de ce tableau clinique de ne pas se limiter uniquement à des états typiques mais de considérer également comme faisant partie de cette maladie des troubles purement psychiques et même sensoriels quand ils correspondent, de par leur nature, aux cas typiques. Nous avons déjà mentionné l’importance des troubles sensoriels comme motifs des contractions et de certaines actions apparentées aux tics, mais il reste à éclaircir la manière dont ils agissent. Je me référerai ici à un important article de Freud sur Le refoulement où l'on peut lire : « Il peut arriver qu’un stimulus externe devienne interne, par exemple en corrodant ou en détruisant un organe, et qu’ainsi naissent une nouvelle source d’excitation constante et une augmentation de tension..., il acquiert alors... une grande ressemblance avec une pulsion. Nous savons qu’un tel cas, nous le ressentons comme douleur26. »

Ce qui est dit dans ce texte au sujet de la douleur actuelle doit, quand il s’agit des tics, être étendu aux souvenirs de la douleur. Ainsi : dans le cas de personnes hypersensibles (à constitution narcissique), de lésions de parties du corps fortement investies par la libido (zones érogènes) ou en d’autres circonstances encore inconnues, il se forme dans le « système mnésique du Moi » (ou dans un système mnésique d’organe spécifique) un dépôt d’excitation pulsionnelle qui fournira, même après disparition totale des suites de la lésion externe, la perception interne d’une excitation désagréable. Une des manières particulières de liquider cette excitation est celle qui consiste à l’écouler directement dans la motilité. Bien entendu, ce n’est pas l’effet du hasard si ce sont tels muscles qui sont utilisés et telles actions accomplies. Si l’on prend pour prototype de toutes les autres formes le cas particulièrement instructif des tics « pathonévrotiques », on peut affirmer que le tiqueur produit toujours des mouvements (ou leurs rudiments symboliques) qui, autrefois, à l’époque où le trouble externe était actuel, étaient à même d’écarter ou d’adoucir la douleur. Nous voyons donc dans cette forme de tics une nouvelle pulsion pour ainsi dire in statu nascendi, qui confirme pleinement ce que Freud nous a appris quant à l’origine des pulsions. Selon Freud, toute pulsion est la réaction d’adaptation, « organisée » et transmise héréditairement, à une perturbation externe, laquelle se déclenche ensuite de l’intérieur, même sans raison externe, ou sur de légers signaux venus du monde extérieur.

Il existe différentes méthodes pour écarter la souffrance. La plus simple consiste à se soustraire au stimulus ; à celle-ci correspondrait une série de tics qui peuvent être définis comme des réflexes de fuite. Le négativisme général du catatonique peut être considéré comme une forme accentuée de ce mode de réaction. Les tics plus compliqués répètent la défense active contre une excitation externe gênante. Une troisième forme se retourne sur la personne propre. Citons comme exemple de cette dernière forme les tics de grattage (très répandus) et le tic consistant à s’infliger une douleur à soi-même, ce qui dans la schizophrénie devient une tendance à l’auto-mutilation.

Meige et Feindel rapportent un cas très intéressant dans leur monographie : « Autrefois, un crayon, un porte-plume en bois ne lui duraient pas vingt-quatre heures : il avait vite fait de les broyer d’un bout à l’autre. De même pour les manches de canne ou de parapluie ; il en faisait une consommation extraordinaire. Afin de remédier à cet inconvénient, il eut la malencontreuse idée de se servir de porte-plume en métal et de cannes à pommes d’argent. Le résultat fut lamentable : il ne mordit que de plus belle et comme il ne pouvait entamer le fer ni l’argent, il ébrécha bientôt toutes ses dents. Un petit abcès étant survenu, l’agacement produit par la douleur fut une nouvelle cause de méfaits. Il prit l’habitude d’ébranler ses dents avec ses doigts, ses porte-plume ou sa canne ; il fut obligé de se faire arracher successivement toutes les incisives, puis les canines et jusqu’aux premières molaires. Alors, il se fit faire un râtelier : nouveau prétexte à un tic. Avec ses lèvres, avec sa langue, il déplace perpétuellement l’appareil, l’avance, le recule, le porte à droite, à gauche, le tourne et le retourne dans sa bouche, au risque de l’avaler. » Il racontait lui-même : « Parfois, l’envie me prend de retirer mon râtelier..., j’imagine les prétextes les plus subtiles pour m’isoler, ne fût-ce qu’un instant, alors je retire l’appareil : je le remets d’ailleurs aussitôt, et je suis satisfait. » (M. et F., p. 23.)

« Il a aussi un tic de grattage qui le tourmente. À tout propos, il passe sa main sur sa figure ou gratte avec un doigt son nez, le coin de l’œil, le front, la joue, etc. Ou bien il passe brusquement sa main sur les cheveux, ou bien il tortille fiévreusement sa moustache, la tire, la casse, l’arrache, si bien qu’à certains jours elle semble avoir été coupée au ciseau. »

Dans un cas cité par Dubois : « Une jeune fille de vingt ans se frappe la poitrine avec le coude, l’avant-bras replié contre la partie supérieure ; elle se frappe 15 à 20 fois par minute et elle continue jusqu’à ce que son coude heurte très fort la baleine de son corset. Ce coup très violent est accompagné d’un petit cri. La malade ne paraît tirer satisfaction de son tic qu’une fois ce dernier coup donné. »

Je parlerai plus loin du rapport que ces symptômes entretiennent avec l’onanisme. Pour l’instant je voudrais simplement montrer l’analogie qui existe entre la troisième forme de décharge motrice (le « retournement sur la personne propre », Freud) et un mode de réaction qu’on trouve chez certains animaux inférieurs. Ceux-ci possèdent l’aptitude à l'« autotomie ». Quand certaines parties de leur corps sont le siège d’une excitation douloureuse, ils laissent littéralement « tomber » la partie en question en la détachant du reste de leur corps à l’aide de contractions musculaires spécifiques ; d’autres (certains vers par exemple) se brisent même en plusieurs morceaux plus petits (ils « éclatent » pour ainsi dire de colère). Il arrive aussi que le membre douloureux soit arraché à coups de dents. On retrouve la même tendance à se séparer des parties du corps devenues sources de déplaisir dans le réflexe normal de grattage, où se manifeste clairement le désir d’éliminer en la grattant la partie de l’épiderme soumise à l’excitation, ainsi que les tendances des catatoniques à l’auto-mutilation et dans certaines tendances de nombreux tiqueurs à représenter des actions automatiques sur un mode symbolique ; seulement dans ce dernier cas il ne s’agit pas de lutter contre des excitations actuellement perturbantes mais contre une excitation pulsionnelle détachée dans le « système mnésique du Moi » (système mnésique d’organe). Comme je l’ai exposé au début de cet article et déjà souligné en de précédentes occasions27, je pense qu’une partie au moins de ce surcroît d’excitation peut être attribuée à l’accroissement de la libido locale (ou liée aux sphères sensorielles correspondantes) qui accompagne la lésion. (Le psychanalyste rattachera sans difficultés la réaction de défense au sadisme et l’auto-destruction au masochisme ; l'« autotomie » serait ainsi un prototype archaïque de la composante pulsionnelle masochiste.) On sait qu’un accroissement de la libido excédant la capacité du noyau du Moi provoque du déplaisir ; la libido insupportable est transformée en angoisse. Or Meige et Feindel considèrent comme un symptôme cardinal des contractions apparentées aux tics le fait que leur répression, active ou passive, provoque une réaction d'angoisse, alors que si on cesse de les inhiber ou de les empêcher les mouvements sont exécutés spasmodiquement, accompagnés de tous les signes du plaisir.

Sur un plan purement descriptif, on peut comparer la tendance à se débarrasser de l’excitation par une contraction musculaire ou l’incapacité d’inhiber la décharge motrice (ou affective), à certains tempéraments connus dans les milieux scientifiques sous le nom de « type moteur »28. Le tiqueur a une réaction disproportionnée parce qu’il est déjà chargé d’excitations pulsionnelles internes ; et il n’est pas impossible que ce soit plus ou moins le cas des « tempéraments » en question. Quoi qu’il en soit, il faut mettre les tics au nombre des cas où la motilité et l’affectivité, dominées normalement par le Pcs, sont soumises dans une grande mesure à des forces pulsionnelles non intentionnelles, en partie inconscientes et, selon notre hypothèse, « organo-érotiques » ; ce qui, comme on sait, ne se présente habituellement que dans les psychoses. Une raison de plus qui rend vraisemblable le fondement commun (narcissique) aux tics et à la plupart des psychoses.

La maladie des tics se produit le plus souvent chez les enfants au cours de la période de latence sexuelle, époque où ils ont d’ailleurs tendance à présenter d’autres troubles psychomoteurs (par exemple la chorée). La maladie peut avoir diverses issues : à part les rémissions, l’état stationnaire ou la dégénérescence progressive en syndrome de Gilles de la Tourette. À en juger d’après un cas dont j’ai pu faire l’investigation analytique, l’hyperexcitabilité motrice peut être compensée plus tard par une inhibition excessive. C’est le cas de certains névrosés dont l’allure et les gestes sont compassés, empreints de prudence et de pondération29.

Les auteurs signalent aussi l’existence de tics d'attitude ; par exemple au lieu de contractions cloniques extrêmement rapides, une rigidité tonique dans certaines positions de la tête ou d’un membre. Ces cas constituent certainement des états transitoires entre l’innervation cataclonique et l’innervation catatonique. Meige et Feindel disent eux-mêmes explicitement : « Ce phénomène (le tic tonique ou d'attitude) est encore plus proche des attitudes catatoniques, dont la pathogenèse offre plus d'un point commun avec celle du tic d'attitude ! » En voici un exemple caractéristique : S. a un torticolis (tic d’attitude) du côté gauche. À tous les efforts pour lui faire pencher la tête à droite, il oppose une résistance musculaire importante. Mais si au cours de ces tentatives quelqu’un lui parle ou l’occupe, sa tête devient progressivement tout à fait mobile et on peut la tourner dans tous les sens sans le moindre effort.

Vers la fin de l’ouvrage, il s’avère qu’un des auteurs (H. Meige) a même perçu l’identité qui existe entre les tics et la catatonie. Il a communiqué cette conception dans un rapport fait au Congrès International de Médecine en 1903 à Madrid (« L’aptitude catatonique et l’aptitude échopraxique des tiqueurs »). Le traducteur rend compte de cette communication dans les termes suivants :

« Si l’on examine un grand nombre de tiqueurs, on peut faire les remarques suivantes, qui ne sont pas sans intérêt pour la pathogenèse de la maladie... Certains tiqueurs ont une tendance étonnante à conserver les positions que l’on donne à leurs membres ou qu’ils prennent eux-mêmes. Il s’agit donc d’une sorte de catatonie. Elle est parfois si marquée qu’elle rend difficile l’examen des réflexes tendineux et dans un grand nombre de cas donne l’impression d’absence du réflexe rotulien. En fait, il s’agit d’une tension musculaire excessive, d’un accroissement du tonus musculaire. Si l’on demande à ces malades de relâcher brusquement un muscle, ils n’y parviennent généralement qu’après un temps relativement long. De plus, on peut souvent observer une tendance fréquente chez les tiqueurs à répéter d’une manière exagérée certains mouvements passifs des membres. Par exemple, si on fait mouvoir leurs bras plusieurs fois de suite, on constate que le mouvement se poursuit pendant un certain temps. Outre la catatonie, ces malades présentent aussi le symptôme de l’échopraxie, à un degré nettement supérieur à la normale. » (M. et F., p. 386 de l’édition allemande.)

C’est l’occasion pour nous de parler d’une quatrième forme de réaction motrice qui apparaît identique dans le tic et dans la catatonie, la flexibilitas cerea. La « flexibilité cireuse » est cette aptitude de certains sujets à conserver pendant un certain temps, sans la moindre résistance musculaire, toutes les positions données à leurs membres. On sait que ce symptôme se rencontre également dans l’hypnose profonde.

Dans un article où je tente de donner une explication psychanalytique de la docilité dans l’hypnose, j’ai rapporté cette docilité inconditionnelle de l’hypnotisé à la peur et à l’amour30. Dans l’« hypnose paternelle », le médium accomplit tout ce qu’on lui demande dans l’espoir d’échapper ainsi au danger que représente l’hypnotiseur redouté. Dans l’« hypnose maternelle », il fait tout pour s’assurer l’amour de l’hypnotiseur. Si l’on cherche dans le monde animal un mode d’adaptation analogue à celui-ci, on trouve la simulation de la mort pratiquée par certaines espèces animales en présence d’un danger, ainsi que le mode d’adaptation appelé mimétisme. La « flexibilité cireuse », la catalepsie des catatoniques (et leur ébauche chez les tiqueurs) peuvent s’interpréter dans le même sens. De fait, tout est indifférent au catatonique, son intérêt et sa libido se sont retirés sur son Moi, il ne veut rien savoir du monde extérieur. Malgré une entière soumission automatique à toute volonté, il est en réalité indépendant intérieurement des gêneurs ; peu lui importe que son corps prenne une position ou une autre, aussi pourquoi ne garderait-il pas l’attitude qu’on lui a donnée ? La fuite, la résistance ou le retournement sur la personne propre sont des modes de réaction qui témoignent encore d’une relation affective relativement profonde avec le monde extérieur. Il n’y a que dans la catalepsie que l’être humain atteint ce degré de concentration sur son Moi le plus profond, état où même le corps propre est ressenti comme quelque chose d’étranger au Moi, comme une partie du monde extérieur dont le sort laisse son possesseur parfaitement indifférent. La catalepsie et le mimétisme seraient des régressions de l’être vivant à un mode d’adaptation encore bien plus primitif, à l’adaptation auto-plastique (adaptation par modification du corps propre), alors que la fuite et la défense viseraient déjà la modification de l'environnement (adaptation allo-plastique)31.

Suivant la description qu’en donne Kraepelin dans son Manuel de Psychiatrie, la catatonie est souvent un curieux mélange de symptômes de négativisme et d’automatisme de commande, ainsi que de mouvements apparentés aux tics ; ce qui suggérerait que différents types de réaction motrice peuvent se manifester dans un seul et même cas. Parmi les gestes stéréotypés des catatoniques que nous appellerions tics, Kraepelin mentionne entre autres : « Grimaces, contorsions et distorsions des membres, bonds, culbutes, tonneaux et claquements de mains, courir en tout sens, grimper et sautiller, produire des sons et des bruits dépourvus de signification32. »

Si l’on veut expliquer l’échopraxie et l’écholalie des déments comme des tiqueurs, il faut également tenir compte des processus plus subtils de la psychologie du Moi, sur lesquels Freud a attiré notre attention33. « Le développement du Moi consiste à s’éloigner du narcissisme primaire et engendre une aspiration intense à recouvrer ce narcissisme. Cet éloignement se produit par le moyen du déplacement de la libido sur un idéal du Moi de l’extérieur, la satisfaction par l’accomplissement de cet idéal. »

Il semble y avoir une contradiction entre la tendance très marquée des tiqueurs et des déments à imiter tout le monde en gestes et en paroles, donc à faire pour ainsi dire de toute personne un objet d’identification et d’idéal, et d’autre part l’assertion selon laquelle ces patients auraient régressé au stade du narcissisme primaire ou bien y seraient demeurés. Mais cette contradiction n’est qu’apparente. Comme les autres symptômes spectaculaires de la schizophrénie, ces formes excessives de la tendance à l’identification ont pour seul but de dissimuler le manque d’intérêt véritable ; ils sont, comme dirait Freud, au service de la tendance à la guérison, de l’aspiration à recouvrer l’idéal du Moi perdu. Mais l’indifférence avec laquelle toute action, tout discours est simplement imité, fait de ces déplacements d’identification une caricature de la quête normale d’idéal et il arrive souvent qu’on les ressente comme de l’ironie34.

Meige et Feindel décrivent des cas où des cérémoniaux complexes à base de tics sont pris en bloc ; ils soulignent notamment que nombre de tiqueurs possèdent un tempérament d’acteur et un penchant à imiter toutes les personnes de leur connaissance. Un de leurs patients adopta dans son enfance le clignement de paupières d’un gendarme qui lui en imposait particulièrement. En fait, ces malades imitent la manière dont un homme imposant « toussote et crache »35. Les tics, on le sait, peuvent être littéralement contagieux pour les enfants.

Les contradictions que nous avons constatées dans le comportement moteur des catatoniques et des catacloniques ne se limitent pas aux actions musculaires ; on en trouve l’équivalent parfait dans le discours du patient. Dans la catatonie schizophrénique, un mutisme absolu alterne avec une compulsion incoercible à parler et avec l’écholalie ; le premier phénomène est l’équivalent de la rigidité musculaire, le second celui du tic irrépressible, le troisième celui de l’échokinésie. Ce qu’on appelle la coprolalie met bien en évidence le rapport profond entre le trouble verbal et le trouble moteur. Les malades qui en sont atteints sont poussés à prononcer à haute voix, sans raison valable, des paroles et des phrases à contenu érotique, le plus souvent érotique-anal (jurons, mots obscènes, etc.). Ce symptôme s’accentue particulièrement lorsque le tiqueur s’efforce de réprimer son tic moteur36. L’« énergie pulsionnelle détachée » dont nous avons parlé plus haut trouve une issue, quand la décharge dans la motilité lui est interdite, dans les mouvements « idéomoteurs », dans les mouvements verbaux. Or les paroles qui se présentent sont justement de nature érotique, plus précisément de nature « organo-érotique » (perverses), phénomène à rapprocher selon moi de ce qu’on appelle le « langage des organes » dans les psychoses narcissiques. (« Dans le contenu des manifestations schizophréniques, on trouve souvent au premier plan une référence aux organes et aux innervations du corps », Freud.)

IV.

Si les observations de Meige et Feindel nous sont particulièrement précieuses, les conclusions théoriques qu’ils en tirent présentent par contre bien peu d’intérêt. Ils se bornent généralement à ramener les symptômes à certaines causes (circonstances) immédiates ou bien à la « prédisposition » et à la « dégénérescence ». Quand le patient est incapable de fournir une explication de son tic, ils considèrent ce dernier comme « dépourvu de sens et de but ». Ils abandonnent trop vite la voie psychologique pour se perdre dans des spéculations physiologisantes. Sur ce plan ils vont jusqu’à supposer avec Brissaud l’existence d’une « hypertrophie du centre fonctionnel cérébral » (innée ou acquise par une utilisation fréquente) chez les tiqueurs, centre qu’ils considèrent comme l'« organe central de la fonction du tic ». Aussi leur thérapeutique consiste-t-elle à « réduire cette hypertrophie par des méthodes d’immobilisation ». Ils parlent d’une « anomalie congénitale », de « développement insuffisant et défectueux des voies associatives corticales et des anastomoses subcorticales », de « malformations tératologiques moléculaires que nos connaissances anatomiques ne suffisent malheureusement pas à reconnaître ».

Grasset37 distingue les tics bulbospinaux, « polygonaux » et psychiques au sens propre. Meige et Feindel excluent à juste titre les premiers (bulbospinaux) de la série des tics et les rangent parmi les « spasmes » ; les « tics psychiques » devraient leur formation à à une impulsion psychomotrice consciente ; quant aux tics « polygonaux », Grasset désigne par là tout ce que nous attribuons généralement à des motifs psychiques inconscients. Sur la base d’un mécanisme cortical construit selon le schéma bien connu de l’aphasie, qu’il nomme « polygone cortical », il définit toutes les activités inconscientes et automatiques comme des fonctions du « polygone » : « on rêve avec le polygone », « les gens distraits agissent avec le polygone », etc.

Meige et Feindel se décident finalement pour la définition suivante du tic : « Il ne suffit donc pas que le geste soit intempestif à l’instant où il s’exécute ; il faut être certain qu’au moment même de son exécution il n’est plus lié à l’idée qui, dans le passé, lui a donné naissance. Si, en outre, cet acte se fait remarquer par sa trop fréquente répétition, sa constante inopportunité, l’impériosité de son exécution, la difficulté de sa répression, la satisfaction qui lui succède : c’est un tic. » À un seul endroit ils disent :

« Nous nous trouvons là sur le terrain dangereux de l’inconscient », et ils se gardent de pénétrer dans ce domaine si terrifiant.

Nous ne pouvons leur en tenir rigueur. À cette époque la théorie des fonctions psychiques inconscientes était encore dans les langes. Même aujourd’hui, après presque trente ans de travail psychanalytique, les savants de leur pays n’ont pas le courage de s'engager dans la voie qui rend ce « terrain dangereux » accessible à la recherche. Meige et Feindel ont le mérite, qu’il ne faut pas sous-estimer, d’avoir les premiers tenté de formuler une théorie psychogénique du tic traumatique, fût-elle incomplète.

Ils se sont fiés aux manifestations conscientes et aux récits de leurs malades, mais comme ils ne disposaient d'aucune méthode leur permettant d'interpréter les propos des patients, il n’y a pas de place pour la sexualité dans leurs explications. Leurs cas cliniques regorgent pourtant d’aveux érotiques, à vrai dire cachés, et j’en donnerai pour exemple des extraits de l’anamnèse détaillée d’un tiqueur cité par Meige et Feindel.

Ce même malade qui, nous l’avons déjà rapporté, s’était fait arracher presque toutes les dents, avait un « tic d’attitude » : il devait pointer le menton en l’air. L’idée lui vint de pousser avec son menton contre la pomme de sa canne ; puis il varia la position de façon « à mettre la canne entre son vêtement et son pardessus boutonné, la pomme seule de la canne paraissant dans l’échancrure du col, c’est sur elle que le menton venait prendre un point d’appui. Plus tard sa tête cherchait constamment un appui en l’absence de la canne, sinon elle oscillait de côté et d’autre. Il en arriva à être obligé d’appuyer son nez sur le dossier d’une chaise s’il voulait lire tranquillement ». Son propre récit éclairera les cérémoniaux qu’il était par ailleurs contraint d’accomplir : « Au commencement, je portais des cols de hauteur moyenne mais trop serrés pour pouvoir y introduire mon menton. Alors je déboutonnais ma chemise, et dans le col ouvert je glissais le menton en poussant fortement la tête ; l’effet fut satisfaisant pendant quelques jours, mais le col déboutonné n’offrait pas assez de résistance. Alors j’achetai des cols beaucoup plus hauts, de véritables carcans où j’enfouissais mon menton, si bien qu’il ne pouvait plus tourner ni à droite ni à gauche. Ce fut parfait... mais pendant quelque temps. Si empesés qu’ils fussent, les cols finissaient toujours par céder, et au bout d’une heure ou deux, ils avaient un aspect lamentable.

Il me fallut inventer autre chose, et c’est alors que me vint cette idée saugrenue ; aux boutons de bretelles de mon pantalon j’attachai une ficelle qui, passant sous mon gilet, se terminait en haut par une petite plaque d’ivoire que je serrai entre mes dents. La longueur de la ficelle était calculée de façon que pour saisir la plaque je fusse obligé de baisser la tête. Excellent truc !... mais toujours pour un temps, car, outre que cette position était aussi incommode que ridicule, à force de tirer sur mon pantalon, j’en arrivais à le remonter à droite d'une façon vraiment grotesque et fort gênante. Il me fallut renoncer à cette belle invention. Cependant, j’ai toujours conservé un faible pour le principe de cette méthode, et aujourd’hui encore, il m’arrive souvent quand je suis dans la rue de saisir entre mes dents le col de mon veston ou de mon pardessus et de déambuler de la sorte. J’ai rongé de cette façon plus d’un parement. Chez moi je varie un peu : je me hâte de défaire ma cravate, je déboutonne mon col de chemise et j’opère de même en mordant ce dernier. » Conséquence de son attitude, la tête renversée et le nez en l’air, il ne voyait plus ses pieds en marchant. « Je dois donc faire attention en marchant, car je ne vois pas où je vais. Je sais bien que pour parer à cet inconvénient je n’aurais qu’à baisser les yeux ou la tête, mais c’est précisément ce que je n’arrive pas à faire ».

Le patient a toujours « une certaine répugnance à regarder en bas ». Il présente en outre un « craquement de l’épaule », « analogue à la subluxation volontaire du pouce et aux bruits singuliers que peuvent réaliser volontairement certaines personnes en manière de divertissement ». Il ne le produit plus que comme « un petit talent de société ». Tant qu’il est en société, il réprime ses bizarreries car il se sent gêné devant les autres, mais dès qu’il est seul, il s’en donne à cœur joie ; tous ses tics se déclenchent : c’est une véritable débauche de gesticulations absurdes, dévergondage moteur dont le malade se trouve soulagé. Il rentre et reprend posément la conversation interrompue. »

Les cérémoniaux qui accompagnent son coucher sont encore plus grotesques. « Les frôlements de sa tête sur l’oreiller ou les draps... l’exaspèrent ; il se tourne dans tous les sens afin de les éviter... il en est arrivé à choisir une position singulière, parce qu’elle lui a semblé le plus efficace pour arrêter ses tics : il se couche sur le côté, tout à fait au bord du lit, et laisse pendre sa tête dans le vide. »

Avant d’aborder l’interprétation psychanalytique de ce cas clinique, nous devons malheureusement nous demander s’il s’agit de tics véritables ou d’une grave névrose obsessionnelle. Dans bien des cas, il est difficile de faire la différence entre le cérémonial de l’obsessionnel, les manies et bizarreries des formes bénignes de catatonie et les mesures de défense contre un tic pénible. Il faut souvent une analyse de plusieurs semaines, voire plus, avant d’y parvenir38. Aussi les tics ont-ils longtemps servi de fourre-tout pour les états névrotiques les plus hétérogènes, comme les « vapeurs » au début du siècle dernier ou les psychasthénies de nos jours. Ce doute nous interdit d’exploiter le symbolisme de l’onanisme, du pénis et de la castration dont ce cas regorge (tête, nez, atonie des muscles du cou, col dur, cravate, canne, bâton placé entre le pantalon et la bouche, pomme de canne dans la bouche, symbolisme de la cénesthésie dentaire, extraction des dents, tête pendante, etc.) pour une généralisation relative à la pathogenèse des tics. Heureusement que sur ce point nous ne dépendons pas d’un seul exemple. Un cas dont j’ai poussé l’analyse assez en profondeur 39 m’a prouvé à l’évidence que l’activité masturbatoire ainsi que, de façon générale, l’activité génitale et l’excitabilité des organes génitaux sont transférées sous la forme de mouvements stéréotypés sur des parties du corps et de l’épiderme qui généralement ne sont pas particulièrement érogènes. On n’ignore pas le rapport qui existe entre d’une part l’onanisme refoulé et d’autre part l’onycohyperesthésie, l’onycophagie, la « sensibilité capillaire » et ce tic qui consiste à se tirailler et à s’arracher les cheveux. Récemment, j’ai réussi à débarrasser un jeune homme de la pénible habitude de se ronger les ongles en une seule discussion portant sur ses tendances à l’onanisme40. La majorité des tics ont pour siège la tête et les parties du visage, qui sont les lieux privilégiés de la figuration symbolique des processus génitaux.

Meige et Feindel soulignent la parenté entre les tics et les crampes d’occupation. Ces dernières, ainsi que le « délire d’occupation » des alcooliques, sont en fait, comme Tausk l’a démontré, des substituts de l’onanisme. La gêne particulière qui oblige les tiqueurs à masquer et à dissimuler leurs gesticulations rappelle vivement la manière — décrite dès 1879 par le pédiatre Lindner de Budapest — dont les enfants s’efforcent de cacher leurs « suçotements et plaisirs de sucer ». Il n’est pas non plus impossible que le « monastérisme », la tendance à vivre ses émotions dans l’isolement, provienne de l’onanisme41.

Nous renvoyons à cet égard aux observations de Gowers et de Bernhard, qui montrent que les tics sont souvent plus accentués à l’époque des débuts de la puberté, de la grossesse et de l’accouchement, donc aux périodes de forte excitation de la région génitale. Enfin, si nous considérons la coprolalie, ce flot d’obscénités érotico-anales qui est le fait de nombreux tiqueurs42, ainsi que la tendance à l’énurésie (nocturne et diurne) soulignée par von Oppenheim, il semble qu’il faille accorder une grande importance, lors de la formation des tics, au « déplacement du bas vers le haut » qui, s’il est particulièrement marqué chez les névrosés, est loin d’être négligeable dans le développement sexuel normal.

On pourrait rattacher ce déplacement à l’hypothèse, qui a dominé nos réflexions jusqu’à présent, selon laquelle le tic se ramène à un accroissement du narcissisme. Ainsi : dans le « tic névropathique », la partie du corps (ou son représentant psychique) qui a subi une lésion ou une excitation est très fortement investie de libido et d’intérêt. La quantité d’énergie requise à cet effet est empruntée au plus grand réservoir de libido, la sexualité génitale, ce qui doit nécessairement s’accompagner de troubles plus ou moins graves de la puissance ou des sensations génitales normales. Dans ce déplacement, ce n’est pas seulement un certain quantum d’énergie qui est déplacé du bas vers le haut, mais aussi la qualité de cette énergie (son mode d’innervation), d’où la « génitalisation » des parties affectées par le tic (hyperesthésie, tendance au frottement rythmique et, dans de nombreux cas, véritable orgasme). Dans le tic du « narcissique constitutionnel », la primauté de la zone génitale ne semble pas, en général, très fermement établie, de sorte que des excitations ordinaires ou des perturbations inévitables suffisent à provoquer un tel déplacement. L’onanisme serait alors une activité sexuelle encore semi-narcissique à partir de laquelle le passage à la satisfaction normale avec un autre objet serait tout aussi possible que le retour à l’autoérotisme.

Anticipant sur des réflexions que je communiquerai dans un autre article43, je précise que je me représente la sexualité génitale comme la somme des autoérotismes déplacés sur les organes génitaux, autoérotismes qui, lors de ce « déplacement du bas vers le haut », apportent non seulement leurs quantités mais aussi leurs modes d’innervation (« Amphimixie des autoérotismes »). Ce sont les érotismes anal et uréthral qui fournissent à la génitalité l’apport principal. Dans le « déplacement vers le haut » pathologique, la génitalité semble se désintégrer partiellement en ses composantes, ce qui entraîne nécessairement le renforcement de certaines tendances érotiques anales ou uréthrales. Et ces érotismes ne sont pas les seuls concernés par ce renforcement, il en va de même pour leurs rejetons, ce que l’on appelle les traits de caractère anaux ou uréthraux. Je citerai comme trait uréthral (dans le tic et la catatonie) l'incapacité de supporter des tensions, le besoin de décharger tout affect, tout accroissement d’excitation par une réaction motrice immédiate et le besoin incoercible de parler. On pourrait interpréter comme traits anaux : la tendance à la rigidité, le négativisme, le mutisme et les tics « phonatoires ».

Je signalerai, pour finir, l'« érotisme musculaire » décrit par Sadger ou le renforcement constitutionnel du plaisir de se mouvoir souligné par Abraham, qui peuvent favoriser considérablement l’apparition des phénomènes moteurs dans le tic et la catatonie.

V.

Je dois dire ici que j’ai déjà parlé dans certains travaux antérieurs de la « génitalisation des autoérotismes », que cet article présente comme étant à l’origine du tic et de la catatonie, en y voyant le mode de formation des « phénomènes de matérialisation » hystérique (dans l’hystérie de conversion). Je ne peux éluder plus longtemps la tâche difficile qui consiste à rechercher les différences qui, malgré leurs nombreux points communs, distinguent ces états. J’ai déjà souligné la différence essentielle entre un symptôme de conversion hystérique et les symptômes corporels localisés d’une névrose narcissique (tic, catatonie). Dans l’hystérie, névrose de transfert, le matériel pathogène refoulé appartient aux traces mnésiques de choses inscrites dans l’inconscient, relatives aux objets de la libido (personnes). Par suite du lien associatif, constant et réciproque, entre le système mnésique de choses et le système mnésique du Moi (du corps), le matériel psychique pathogène de l’hystérique peut utiliser le matériel mnésique somatique associé à ce matériel comme moyen d’expression. C’est ce qui expliquerait la « complaisance somatique » dont Breuer et Freud ont fait mention dès les toutes premières analyses d’hystérie. Par exemple dans le cas célèbre de la patiente Anna, la paralysie hystérique du bras s’expliquerait par le fait que la malade, à un moment critique où ses tendances psychiques antagonistes entraient en conflit, a laissé par hasard son bras pendre par-dessus le dossier d’une chaise et celui-ci « s’est endormi ». De la même façon, une larme qui a troublé sa vue a été à l’origine de sa macropsie ultérieure. Le catarrhe fortuit d’une patiente de Freud (Dora) est devenu, sous le masque d’une « toux nerveuse », le moyen d'exprimer avec beaucoup de nuances les motions amoureuses les plus complexes, etc. Dans la conversion hystérique, l’énergie psychique appartenant à des souvenirs de choses refoulés sert donc à renforcer et, finalement, à « matérialiser » des souvenirs du Moi (corps) qui leur sont associés. Tel serait le mécanisme du « saut du psychique dans le somatique » lors de la formation du symptôme hystérique.

Dans le tic, par contre, le souvenir traumatique du Moi (du corps) se met spontanément en avant chaque fois que l’occasion s’en présente. On pourrait donc dire : les tics (et la catatonie) sont en réalité des hystéries du Moi ; ou encore, dans la terminologie de la théorie de la libido : les symptômes de conversion hystérique sont des expressions de l’amour objectal (génital) qui revêt la forme d’autoérotismes, alors que le tic et la catatonie sont des autoérotismes qui ont dans une certaine mesure adopté des qualités génitales44.

Comparons enfin les expressions motrices des actes compulsifs et le tic. Freud nous a appris que ces actes sont des mesures psychiques de défense qui ont pour but d’empêcher le retour de certaines pensées pénibles ; ce sont les « substituts par déplacement » somatiques de pensées obsédantes. Les actes compulsifs se distinguent généralement des tics et des stérotypies par leur plus grande complexité ; ce sont vraiment des actes qui visent à modifier le monde extérieur (le plus souvent dans un sens ambivalent) et dans lesquels le narcissisme ne joue qu’un rôle secondaire, voire nul.

Le diagnostic différentiel de ces symptômes moteurs n’est souvent possible qu’après une longue psychanalyse.