Pour comprendre les psychonévroses du retour d’age

Je crois pouvoir expliquer les cas où j’ai pu faire une investigation psychanalytique des conditions d’apparition des psychonévroses du retour d’âge : il s’agissait de personnes qui, soit n’avaient pas réussi à modifier la répartition de la libido associée aux processus du retour d’âge, soit n’avaient pas pu s’adapter à cette nouvelle répartition des intérêts libidinaux.

Depuis que le Pr Freud a attiré mon attention sur ce point, je sais (et je ne puis que le confirmer) que l’homme a tendance en vieillissant à retirer les « émanations de la libido »1 des objets de son amour et à retourner sur son Moi propre l’intérêt libidinal dont il dispose probablement en moindre quantité. Les gens âgés redeviennent — comme les enfants — narcissiques, perdent beaucoup de leurs intérêts familiaux et sociaux, une grande partie de leur capacité de sublimation leur fait défaut, surtout en ce qui concerne la honte et le dégoût ; ils deviennent cyniques, méchants et avares ; autrement dit leur libido régresse à des « étapes prégénitales du développement » et prend souvent la forme franche de l’érotisme anal et urétral, de l’homosexualité, du voyeurisme, de l’exhibitionnisme et de l’onanisme2.

Le processus paraît donc être le même que celui considéré par Freud comme au ressort de la paraphrénie : dans les deux cas, il s’agit d’un abandon des investissements d’objet et d’une régression au narcissisme. Mais tandis que chez le paraphrène la quantité de libido demeure inchangée, seulement tout entière dirigée sur le Moi, le vieillard présente un arrêt de la production libidinale qui entraîne une diminution de la quantité globale dont le signe le plus important est constitué par les investissements libidinaux extrêmes et particulièrement instables sur l’objet, les « émanations de la libido ». Les symptômes de la paraphrénie ressemblent à des îlots qu’un tremblement de terre fait soudain surgir des profondeurs de la mer ; les symptômes de la vieillesse sont pareils au rocher qui émerge lors de l’assèchement d’un golfe coupé de la mer et qu’aucun fleuve ne vient alimenter.

Curieusement, les névrosés des deux sexes qui traversent cet âge critique ne montrent guère tous ces signes psychiques de la vieillesse. Au contraire, ils se montrent particulièrement soucieux d’apporter leur aide tant sur le plan familial que social, désintéressés et pudiques ; ils souffrent en général d’états dépressifs et sont en proie à des idées de péché et d’appauvrissement qui rappellent la mélancolie et dont ils se défendent en se réfugiant dans les bras de la religion. Ces dépressions sont parfois interrompues par des accès d’énamoration intense dont les malades tentent vainement de se défendre en raison de l’incompatibilité de ces états avec les sentiments de convenance exigés par l’âge. Ce sont ces accès qui ont donné à la période climatérique le nom devenu populaire d’« âge critique ».

Je crois pourtant que l’on peut comparer ce grand tumulte amoureux de la période climatérique à un roulement de tambour qui tente de recouvrir le cri de douleur provoqué par une condamnation à mort, en l’occurrence celle de la libido d’objet. En réalité, la libido du patient s’est déjà retirée des objets et seul le Moi contraint désormais l’individu à maintenir ses anciens idéaux amoureux et à dissimuler la régression présente par des démonstrations de l’intérêt amoureux. La dyschronie fatale de l’évolution du Moi et du développement libidinal poursuit donc l’homme jusqu’à un âge avancé et l’oblige à refouler l’idéal opposé.

La dispersion excessive des intérêts sexuels chez certains hommes d’âge mûr est un symptôme de surcompensation, un signe de la tendance à la guérison ; alors que l’état réel de la répartition de la libido correspond aux idées de péché et d’appauvrissement qui accompagnent la dépression. Ces idées fournissent une expression fonctionnelle à l’appauvrissement libidinal des investissements d’objet et trahissent la régression à un narcissisme et à un autoérotisme asociaux (donc « coupables »). La dépression elle-même est l’expression du déplaisir, de la répugnance d’une conscience hautement civilisée pour ces désirs incompatibles.

J’en donnerai pour exemple caractéristique un cas que j’ai récemment étudié. Le patient, de toujours connu comme un coureur et souvent empêtré dans des aventures galantes où il risquait allègrement sa position sociale, non des moindres, et tous ses intérêts familiaux, se trouva à cinquante-cinq ans atteint d’états dépressifs qui s’accompagnaient d’une tendance marquée à des idées d’appauvrissement et de péché (sans fondement réel). Ces états dépressifs étaient parfois interrompus par des périodes de coïts compulsifs (extra-conjugaux) au cours desquels il se montrait toutefois plus ou moins impuissant. Une analyse fut alors entreprise et révéla comme cause déclenchante de la névrose les menaces parfaitement inoffensives d’un mari qui s’opposait aux intentions galantes de notre patient à l’égard de sa femme. Le danger qui le menaçait était bien moindre que celui auquel il s’était cent fois exposé auparavant avec insouciance, et pourtant le faible effroi qu’il éprouva à cette occasion eut sur lui un effet pathogène. Il apparut alors dans la suite de l’analyse qu’avec les années sa sécurité personnelle, sa façade sociale, sa bonne réputation d’honorable père de famille et bien sûr l’argent, tout cela lui devint bien plus précieux quand il se rendit compte que les aventures amoureuses avaient beaucoup perdu pour lui de leur attrait réel, bien qu’il s’arrangeât pour annuler cette conviction intime par un intérêt débordant pour les femmes, voire par une véritable compulsion au coït. Quant à l’impuissance psychique, elle s’avéra être un rejeton de son angoisse narcissique de castration, très intense à l’origine, mais dont il s’était longtemps défendu facilement de cette manière ; cette angoisse de castration s’accrut à tel point avec la régression libidinale de la vieillesse qu’elle se manifesta chaque fois que surgissait le moindre danger pour sa sécurité personnelle, danger de perdre de l’argent ou de « divorcer ». Au cours de l’analyse, le patient adapta bientôt sa manière de vivre et ses idées à la répartition réelle de ses intérêts libidinaux. Il cessa de courir les femmes, ce qui eut pour effet de faire disparaître ses états dépressifs et lui fit aussi retrouver sa puissance sexuelle, mais seulement avec sa femme, qu’il avait jadis négligée, et encore seulement si avant le coït elle lui donnait des preuves symboliques de sa bonne volonté et du caractère inoffensif de l’entreprise en lui touchant les organes sexuels. Le patient fut satisfait de ce résultat et pour des raisons financières il mit fin au traitement que l’analyse aurait encore certainement approfondi. Par le biais de l’analyse, il parvint à troquer ses allures de jeune viveur contre la modestie d’un philistin vieillissant, processus que tant d’autres réussissent sans l’aide du médecin. Quoi qu’il en soit, des cas comme celui-ci montrent qu’en vieillissant l’homme n’a pas moins d’écueils à éviter pour ne pas tomber malade qu’en passant de l’enfance à la maturité sexuelle.

En éclairant les cas où l’appauvrissement de la libido et les réactions de défense consécutives se présentent comme des conséquences de la transformation opérée par l’âge, la psychanalyse permet de jeter également quelque lumière sur les états où cet appauvrissement surgit pour d’autres raisons. Je pense en premier lieu aux conséquences d’un onanisme excessif. L’onanisme — et le bon sens populaire ne se laisse pas détourner par les « avocats de l’onanisme » — représente indubitablement un gaspillage de libido qui ne peut se faire qu’aux dépens des autres intérêts de l’organisme. Nous découvrirons certainement une base réelle aux plaintes interminables des onanistes concernant leurs troubles « neurasthéniques », tout comme nous avons été amenés, à la suite de Freud, à expliquer les sensations organiques de nature hypocondriaque par les modifications véritables de la répartition de la libido dans les organes. Mais alors que dans l’hypocondrie il s’agit d’une stase de la libido, la neurasthénie présente un appauvrissement de la libido dans l’organisme. Les états dépressifs, les idées d’appauvrissement et de péché qui accompagnent l’onanisme sont peut-être analogues aux phénomènes présents dans la névrose de l’âge critique : c’est l’expression psychique de l'appauvrissement de la libido et du préjudice porté au Moi chéri par le gaspillage de la libido, des « péchés contre soi-même ».

La dépression passagère qui suit la relation sexuelle normale, l'Omne animal triste... bien connu, pourrait bien elle aussi être une réaction du Moi à l’oubli de soi qui peut être poussé trop loin dans l’enthousiasme sexuel, c’est-à-dire être l’expression du souci de sa propre santé et du regret narcissique inspiré par la perte de sécrétions corporelles. La voie qui va de la sensation de perdre sa semence à l’idée d’appauvrissement conduit à l’érotisme anal ; tandis que la tendance au gaspillage dans l’onanisme et plus généralement l’éjaculation paraissent constituer un rejeton de l’érotisme urétral. La dépression organique et psychique qui suit le coït et l’onanisme représenterait donc la réaction de déplaisir de l'ensemble des érotismes constitutifs du narcissisme à la réquisition excessive de la libido par une seule zone — en l’occurrence la zone prédominante, la zone uro-génitale. Donc, tout en cherchant à ramener la névrose climatérique à un conflit entre libido d’objet et narcissisme, je crois que, dans la dépression consécutive au coït et à l’onanisme, un autre conflit intervient en plus du précédent, un conflit entre les autoérotismes à l’intérieur du narcissisme3.

On peut invoquer deux raisons pour expliquer que la femme, Selon le proverbe cité, échappe à la règle de la dépression post-coïtale (et une fois encore le proverbe dit bien la vérité). Tout d’abord la femme ne « s’oublie » pas autant que l’homme pendant les rapports sexuels ; son narcissisme empêche une « émanation » trop importante de la libido sur l’objet ; elle échappe donc en partie à la dépression post-coïtale. En second lieu, elle ne « perd » rien au cours du coït, au contraire elle y gagne l’espoir d’un enfant. Si on se laisse convaincre par l’expérience de l’importance prodigieuse du narcissisme, au fond toujours corporel à l’origine, on comprend mieux la crainte indéracinable de tous les hommes à l’idée de « perdre leurs sécrétions ».

Quant à la manière dont maints névrosés climatériques cherchent à compenser leur intérêt déclinant pour le monde extérieur par une production intempestive de libido, elle nous rappelle la conception des états maniaques d'exaltation selon Gross. Gross considère la manie comme l’effet produit par une sorte de production endogène déplaisir qui a pour but de dissimuler les sentiments de déplaisir. Cette production de plaisir maniaque m’a parfois rappelé l’alcoolisme4 ; mais si l’alcoolique se procure le breuvage de l’oubli à l’extérieur, le maniaque, lui, réussit à produire cette substance par voie endogène. C’est seulement quand l’ivresse maniaque et le phénomène de plaisir endogène ont disparu que transparaît la tonalité fondamentale du maniaque : la dépression mélancolique. Compte tenu des observations précédentes sur les gens âgés — souvent atteints de mélancolie — il faudrait voir si la dépression mélancolique non sénile (avec le délire de péché et d’appauvrissement qui la caractérisent) ne constitue pas seulement, elle aussi, la réaction du narcissisme au dommage causé par l’appauvrissement libidinal.

Dans les cas de mélancolie, d’ailleurs peu nombreux, dont j’ai pu faire l’investigation analytique, les idées d’appauvrissement dissimulaient toujours une angoisse des conséquences de l’onanisme ; quant au délire de péché, il était l’expression d’une capacité d’amour objectal constitutionnellement insuffisante ou devenue telle5.

On retrouvait toujours dans l’anamnèse de mes patients un tableau clinique que le terme de neurasthénie pouvait seul définir. Les troubles physiques qui accompagnent la mélancolie rappellent d’ailleurs les symptômes de la neurasthénie, notamment l’insomnie, la fatigue, les chutes de température, les migraines et la constipation tenace.

La névrose actuelle à la base de l’humeur mélancolique ne serait donc qu’une neurasthénie dont l’origine résiderait dans le gaspillage de libido à la suite de la masturbation ; et cette neurasthénie pourrait également constituer le noyau organique de la folie maniaco-dépressive, tout comme la névrose d'angoisse constitue le noyau organique des états morbides de la paraphrénie.

Si l’on prend en considération la répartition de la libido chez les personnes âgées, on comprendra peut-être un peu mieux le tableau si complexe de la démence sénile. Mis à part le cas de l’atrophie cérébrale, le seul à avoir été étudié jusqu’à présent, il faudra interpréter une partie des symptômes comme des signes de la transformation sénile de la libido ; une autre partie, comme des tentatives de guérison par compensation ; enfin une dernière partie, comme « phénomènes résiduels » (cf. la manière dont Freud groupe les symptômes paraphréniques dans Pour introduire le narcissisme). Il semble tout à fait plausible d’expliquer la perte fréquente de la capacité d’enregistrer de nouvelles impressions sensorielles, quand par ailleurs il y a conservation des souvenirs anciens, non par des altérations histo-pathologiques du cerveau, mais comme une conséquence de l’appauvrissement en libido d’objet disponible : les souvenirs anciens doivent leur capacité de reproduction à la vive nuance affective qui, vestige de la libido d’objet encore intacte, y reste toujours attachée, alors que l’intérêt actuel pour le monde extérieur ne permet plus d’acquérir des souvenirs durables.

Dans la démence sénile, les modifications psychiques et les altérations anatomiques grossières liées à l’âge effacent en grande partie la différence entre le niveau des intérêts du Moi et le niveau libidinal qui, dans les névroses climatériques, est à l’origine du refoulement et de la formation de symptômes qui l’accompagne. Chez les déments, l’intelligence aussi retombe à ce niveau inférieur auquel seule la libido régresse chez le névrosé climatérique. C’est ainsi qu’ils en arrivent à présenter ces irruptions du refoulé que Swift nous montre dans son Gulliver chez les Struldbrugg. Parmi les Struldbrugg, il y a des gens qui ne peuvent pas mourir et sont condamnés à vivre éternellement. Ceux-là deviennent « mélancoliques et amers, et ils le deviennent de plus en plus jusqu’à leur quatre-vingtième année ». Cet âge atteint, la dépression disparaît et ils deviennent « non seulement entêtés, hargneux, cupides, susceptibles, vaniteux, bavards, mais aussi incapables de toute amitié et même d’affection ». « Ils ont deux passions dominantes, l’envie et les désirs rentrés. » « Leurs seuls souvenirs remontent à leur jeunesse ou au début de leur maturité. » « Certains d’entre eux deviennent complètement puérils mais perdent un grand nombre des vilains traits de caractère que l’on voit chez les autres. »

On trouve là une description pertinente des conflits psychiques tels qu’ils s’expriment dans la vieillesse, ainsi que de leur solution.