Paranoïa

Interprétation de l’augmentation de la capacité de projection des alcooliques paranoïaques après consommation d’alcool1 : étant donné que chez les paranoïaques il n’existe pas de censure, au sens du refoulement (passage dans l’inconscient), que tout ce qui est inconscient (bien que sous forme de projection) parvient au conscient, on pourrait admettre qu’ici s’exprime seulement l’augmentation de la libido, l’activation de l’inconscient lors de la consommation d’alcool, ce qui a pour conséquence l’augmentation du travail de projection.

Ce qui frappe le plus dans la paranoïa alcoolique, c’est le jaillissement de l'homosexualité, qui est masquée par une feinte jalousie envers le sexe opposé. Chez les êtres normaux aussi, la sublimation homosexuelle est relâchée après consommation d’alcool (baisers, embrassements, etc.).

Combat du paranoïaque contre le témoignage des organes des sens et des souvenirs

Ce que l’on aime est accueilli dans le Moi (Introjection), car au fond on ne peut aimer que soi-même. Lors du passage à l’amour d’objet, on introjecte (subjectivise) la perception objective. Ce que l’on n’aime pas (ce qui est mauvais, perfide, ce qui ne vous obéit pas) est rejeté du conscient par l’une des voies disponibles (refoulement ou projection). Dans la paranoïa, les organes des sens corrigent un certain temps les idées de persécution2 qui sont au début imprécises et sans objet. Cependant, les perceptions des sens aussi bien que les souvenirs succombent aussitôt au souhait de mettre les sentiments de persécution en connexion avec des objets appropriés (illusions, hallucinations, tromperies du souvenir). Le paranoïaque projette « sur la base de l’exigence étiologique minimale ».

Le paranoïaque relie manifestement ses passions et ses idées de persécution pleines de déplaisir au fait qu'effectivement son regard aiguisé reconnaît, avec justesse, cet infime degré d'intérêt sexuel permanent inconscient que les êtres humains laissent apparaître pour tous les êtres vivants et que l’on pourrait appeler le tonus sexuel des névroses, et qu’il en exagère seulement la quantité, avec ses moyens à lui.

Ce n’est pas seulement dans la mesure où ils constatent quelque chose d’endopschychiquement juste, que dans les propos des paranoïaques il y a quelque chose de vrai (Freud) : il y a là peut-être une trace de réalité objective, mais qui est déformée par l’illusion.

Les falsifications hallucinatoires du paranoïaque sont des confirmations de son idée délirante qui sont, à la manière du rêve, accomplissement de son désir. Elles sont la victoire du désir projeté sur le témoignage des organes des sens. La sensation d’être observé quand on porte des vêtements neufs est de l’exhibitionnisme projeté. (Il faudrait voir si cette sensation est la même, face aux deux sexes.)

Analogies entre rêve et paranoïa

Le rêve est une projection paranoïaque : transformation d’un état subjectif, d’un manque, avec des signes inversés (accomplissement d’un désir) en quelque chose d’objectif (mise en scène).

Le manque est rejeté hors du Moi (pour assurer le repos nocturne) et réalisé dans le monde extérieur avec un signe inversé.

Dans le rêve, nous sommes comme les érotomanes : toute femme est amoureuse de nous : 1°) parce qu’en vérité nous sommes insatisfaits, 2°) parce que nous les haïssons.

Un patient constata un étrange sentiment d’être observé, un certain nombre de fois, immédiatement après satisfaction sexuelle complète. En marchant dans la rue, il avait la sensation que les femmes qu’il rencontrait le regardaient avec beaucoup plus d’intérêt qu’il n’en constatait d’habitude. Je pensais d’abord que, là-derrière, se cachait un sentiment de honte, mais à l’encontre de cette hypothèse va : 1°) le fait qu’il sembla au patient qu’on le considérait non pas d’un regard curieux ou scrutateur mais carrément érotique, quasiment provoquant. (Comme il avait une représentation très juste de son apparence extérieure quelconque, cette observation le déconcerta.) 2°) En outre, parle contre l’angoisse projetée la limitation de ce sentiment aux personnes de l’autre sexe. 3°) Enfin, que cette tentative d’explication ne rendît pas caduque en d’autres occasions cette singulière sensation.

Je n’attribuai à cette circonstance une plus grande signification que lorsque la femme du patient décrivit cette même sensation, en des termes presque identiques (être observée de façon exagérée par des hommes).

Alors je pensai que là pourtant devait être en jeu une projection, et même une sorte d’érotomanie passagère. Nous ne pouvons atteindre la satisfaction sexuelle qu’à des intervalles assez grands ; d’où la très grande différence de niveau dans le sentir hétérosexuel avant et après cette satisfaction. Le manque soudain d’intérêt pour l’autre sexe, il le projette sur les femmes sous la forme du sentiment d’être observé d'un regard érotique ; elle, respectivement sur les hommes, personnes qui les intéressent si peu pour le moment.

Peut-être utilisaient-ils tous deux le tonus sexuel des passants, auquel ils n’accordaient aucune attention tant qu’eux-mêmes étaient sexuellement « hypertoniques ». Le tonus se trahit dans l’attitude, le regard et les jeux de la mimique.

Le sentiment du manque d’intérêt pour l’autre sexe semble si difficile à supporter qu’on l’expulse du Moi en le surcompensant arbitrairement. Motif : 1°) vanité, 2°) une sorte d’esprit de suite qui n’admet pas que de telles fluctuations se produisent dans la vie affective. (Analogie dans la paranoïa : délire de jalousie quand l’intérêt se refroidit. Motif : vouloir s’en tenir à la fidélité conjugale.)

Une confirmation tirée de la vie quotidienne : tant que l’on aime passionnément, on n’est jamais sûr de la réciprocité de ce sentiment. On doute : la bien-aimée donne-t-elle toutes preuves de sa faveur ; on demande toujours : m’aimes-tu ?

Mais si un jour on est, comme on dit, en la « tranquille possession » de l’amour en retour, si on a le sentiment sûr d’être aimé : alors on a déjà une trace d’érotomanie : projection de l’indifférence ou de l’aversion, avec signe inversé.

Cette analyse est peut-être responsable du fait que mon patient ne ressent plus depuis assez longtemps la sensation érotomaniaque. Ce serait mon premier cas de paranoïa pratiquement guéri.

À propos de la technique d’analyse de paranoïaques

1) On ne doit pas controverser avec le paranoïaque.

2) On doit, certes, avec certaines précautions, accepter même ses idées délirantes, c’est-à-dire les traiter comme des possibilités.

3) On peut obtenir une trace de transfert par quelque flatterie (en particulier, propos élogieux sur l’intelligence). Tout paranoïaque est mégalomane.

4) La meilleure interprétation de ses rêves, c’est le paranoïaque lui-même qui la fait. Il est en général un bon interprète des rêves (manque de censure).

5) Il est difficile de l’amener par la discussion à plus qu’il n’en livre lui-même. Mais il condescend (quand il est de bonne humeur) au jeu futile avec les idées qui lui viennent (c’est ainsi qu’il conçoit l’analyse). Le plus important, c’est d’ailleurs au cours de ces tentatives qu’on l’apprend ; mais il n’est pas facile d’obtenir qu’il s’y tienne. Si on remarque qu’il en prend plus vivement ombrage, on le laisse alors associer à nouveau selon sa méthode.

6) Le paranoïaque est vexé si on a l’audace de lui monter son « Inconscient » ; il n’y aurait rien qui lui soit « inconscient », il se connaîtrait parfaitement. C’est un fait, il se connaît bien mieux que les non-paranoïaques ; ce qu’il ne projette pas, lui est parfaitement accessible.