Préface a l’édition hongroise de « Au-delà du principe de plaisir »1

Il y a plus de dix ans, au Congrès de Psychanalyse de Nuremberg, une vive controverse m’avait opposé à un professeur renommé et hautement respectable de l’université Harvard de Boston, qui s’efforçait d’introduire l’ensemble du matériel scientifique de la psychanalyse dans le cadre d’un système philosophique devenu récemment très populaire. De mon côté, j’ai énergiquement soutenu que les données nouvelles fournies par l’analyse devaient, pendant assez longtemps encore, faire l’objet d’une investigation et d’une élaboration scientifiques impartiales, donc indépendantes de tout système rigide déjà structuré. Cependant je n’ai pas rejeté l’éventualité d’une conception du monde entièrement nouvelle et indépendante de tout ce qui a existé auparavant, fondée précisément sur ces données nouvelles. Cette exigence se manifeste de plus en plus rarement chez les psychanalystes sérieux et ceux qui n’ont pu y renoncer, ceux qui, dans leur impatience, voulaient prématurément doter la psychanalyse d’une base philosophique définitive, ont dû quitter les rangs des chercheurs actifs.

Il semble que le temps soit venu où l’on peut, de temps en temps, faire une pause dans le domaine particulier de la recherche psychanalytique, pour jeter un regard sur l’ensemble du matériel scientifique et tenter d’inclure notre recherche partielle dans l’ensemble de notre connaissance de l’univers. C’est une chose rare et réconfortante que ce travail ait été entrepris par le même cerveau que celui qui a créé puis élaboré en détail la psychanalyse. L’ouvrage dont nous publions ici la traduction hongroise se situe dans cette région frontalière qui sépare, c’est-à-dire unit, la psychologie et les sciences biologiques.

Nous savons que la psychanalyse de Freud doit ses succès scientifiques considérables au fait que, à l’opposé de la psychologie officielle qui se considérait a priori comme une branche des sciences naturelles et a voulu s’adapter aux notions relevant de ces disciplines, elle a longtemps gardé ses distances avec celles-ci, s’efforçant d’élaborer les mécanismes internes du psychisme normal et pathologique et d’en découvrir le fonctionnement uniquement sur la base des données fournies par les processus psychiques internes. Au cours de ce travail de construction, Freud a abouti aux pulsions, qui ne pouvaient plus s’expliquer sur la seule base de l’expérience psychologique, d’où la nécessité de prendre en considération toutes les données fournies par la biologie. C’est alors qu’il est apparu combien cette plongée temporaire dans l’univers psychique a été féconde pour notre science et combien nos connaissances des phénomènes naturels se sont enrichies et approfondies avec cet énorme progrès de notre connaissance de nous-mêmes. Cela ne devrait guère nous surprendre. Tout compte fait, notre propre Moi, notre psychisme, est la part de l’univers que nous connaissons le plus directement, et la méthode qui consiste à partir de notre propre nature pour comprendre la nature qui nous entoure est au moins aussi justifiée que la démarche inverse, c’est-à-dire essayer d’expliquer notre propre nature à partir des phénomènes de la nature environnante.

L’attachement au passé, la tendance à retrouver un état d’équilibre antérieur, la régression, se manifeste avec une constance si absolue dans la vie psychique que Freud a été amené à opposer aux pulsions de conservation et d’évolution — les seules considérées jusqu’alors — la pulsion de mort, et, mettant ainsi fin à l’arbitraire qui régnait dans le domaine de la théorie des pulsions, à réduire les processus biologiques à la polarité de ces deux tendances.

Avec la modestie du savant, l’auteur qualifie cet essai de tâtonnement incertain, mais si nous mesurons la valeur d’une théorie par le nombre de phénomènes qu’elle permet d’expliquer, autrement dit par sa valeur heuristique, nous devons reconnaître que les aperçus nouveaux contenus dans cet ouvrage peuvent servir de point de départ à une évolution dont l’importance est actuellement incalculable.