Ignotus le compréhensif1

J’avoue avoir éprouvé un malin plaisir en apprenant que désormais toi aussi, mon cher Hugo, tu as pris rang parmi ceux qu’on honore en leur consacrant des numéros spéciaux. Je suis moi-même passé par là il y a un an à peu près et je connais bien les sentiments mitigés que ces occasions font naître, en particulier chez ceux qui, comme toi et moi, ne croient guère (du moins dans leur conviction la plus profonde et la plus subjective) au caractère éphémère des choses. Cependant, de tout ce qui a formé le cadre de notre ancienne amitié, beaucoup de choses ont disparu. Où est passée la verte pelouse où, allongé près de toi, j’écoutais tes jugements et tes prédictions, à propos de tout et de tous, toujours rapidement formulés, toujours profonds, alors que je ne pouvais offrir en échange que le maigre bénéfice de ma curiosité scientifique d’un enthousiasme juvénile. Où sont ces temps d’autrefois, temps heureux d’avant-guerre sous François-Joseph, époque sans histoire, où il arrivait qu’un poème, un mot juste, une idée scientifique agisse sur la vie d’hommes mûrs avec la force d’impact d’un véritable choc émotionnel.

Mais je ne veux pas poursuivre sur ce ton ; ce que nous voulons, c’est te fêter, n’est-ce pas, aussi ne pousserai-je pas plus loin la comparaison, j’essayerai plutôt de dégager ce que mon évolution te doit d’essentiel. Mon impression se résume en un seul mot : ce que tu m’as apporté, c’est la compréhension. Ce n’est pas chose négligeable, si je songe que j’étais seul à prôner une nouvelle orientation de la psychologie dans ce pays, face à une foule blasée et méprisante, à l’ironie bruyante, parfois même l’insulte à la bouche. Dans ce cas, c’est très appréciable de rencontrer un homme qui, dans un éclair de son génie, comprend instantanément à quelles profondeurs la nouvelle direction permet d’accéder, un homme qui « n’est qu’un poète » et un écrivain hongrois, mais qui, guidé par l’intuition infaillible de son esprit discipliné, m’a suivi sans hésiter sur ma voie qui était aussi la sienne puisque tous deux nous cherchions la vérité. De plus, il lui a fallu une bonne dose de courage moral pour briser une lance, en toute occasion et même en public, en faveur du combattant solitaire.

C’était pour moi une source d’aide et de courage moral ; mais je te dois plus que cela : tu es devenu pour moi ce forum dont je pouvais quasi aveuglément tenir l’opinion pour décisive, ce réactif sensible qui me permettait d’éprouver la validité de mes idées, une fois convaincu qu’une idée qui t’agréait ne pouvait être entièrement fausse alors que telle autre qui te faisait froncer le nez devait nécessairement comporter quelque erreur. C’est ainsi que toi-même et notre jeune ami Robert Berény, vous avez pris pour moi l’importance d’une véritable institution, me permettant de supporter aisément mon exclusion de l’Université, de l’Académie et autres sociétés scientifiques.

Ce que tu ignores cependant, c’est qu’un jour tu as cruellement offensé ma vanité en critiquant sévèrement mes écrits sur le plan du style. J’admets en avoir éprouvé du découragement et dès lors, sous l’effet de cette critique, j’ai commencé à écrire sans aucun effort stylistique, sur un mode plutôt sec et objectif, ce que mes lecteurs, à leur tour, m’ont reproché plus d’une fois. Mais en définitive, c’est encore une chose dont je te sais gré, car j’ai pu ainsi approcher quelque peu cet état exempt de vanité sans lequel, j’en suis persuadé, il n’y a pas de travail scientifique possible.

Beaucoup d’années ont passé depuis notre dernière discussion ; nous grisonnons tous deux et pourtant, du moins en ce qui me concerne, je ne peux toujours pas croire entièrement au caractère éphémère des choses et j’ai foi en le retour d’une ère sans troubles où nous pourrons à nouveau, allongés sur la pelouse, nous livrer à l’élaboration d’idées nouvelles.