Les fantasmes provoqués

(Activité dans la technique de l’association.)

Au Congrès de La Haye, dans une communication sur la technique « active » en psychanalyse1, j’ai montré comment on se trouvait parfois obligé de formuler au patient des injonctions et des interdictions concernant certains de ses agissements pour perturber le mode habituel (pathologique) de décharge des excitations dans l’inconscient et obtenir ainsi que la nouvelle répartition de la tension psychique consécutive à cette intervention permette l'activation dans l’inconscient du matériel encore enfoui et rende celui-ci manifeste dans le matériel associatif. Dès cette époque, je notais la possibilité d’étendre cette activité afin d’agir sur le matériel associatif lui-même. Par exemple, quand le patient semble vouloir « mésuser de la liberté d’association »2 et qu’on le lui fait remarquer, ou quand on interrompt brusquement le flux verbal de l’analysé pour revenir à quelque propos précédent que celui-ci cherchait à fuir par sa logorrhée du type « Parler-à-côté », nous manquons apparemment à la « règle fondamentale » de la psychanalyse mais nous suivons une autre de ses règles, encore plus importante, celle qui veut que l’une des tâches majeures de l’analyste soit de démasquer les résistances du patient ; et on ne peut faire une exception pour le cas particulier où la résistance prétend recourir à notre règle fondamentale d’association pour contrecarrer les buts du traitement.

Dans quelques cas encore plus rares, je me suis vu obligé, comme je le disais déjà à La Haye, d’étendre ces interdictions d’association à l’activité fantasmatique du patient. Il m’est souvent arrivé d’arrêter des malades dont les symptômes consistaient en des rêveries diurnes répétées, d’interrompre brutalement ces fantasmes et d’inciter vivement les patients à rechercher l’impression psychique qu’ils fuyaient sur un mode phobique et qui les faisait s’égarer sur les chemins du fantasme pathologique. Je pensais à l’époque, et j’en suis toujours convaincu, que notre intervention ne pouvait être accusée de combiner l’association libre et les procédés relevant de la suggestion. En effet, notre action se bornait en l’occurrence à inhiber, à barrer certaines voies associatives, et le matériel que l’analysé produisait à la place se présentait sans que nous ayons éveillé en lui des représentations d’attente.

Depuis, je me suis aperçu qu’il serait à la fois pédant et excessif de garder cette réserve en toutes circonstances et qu’il fallait même admettre n’avoir en fait jamais observé à la lettre cette condition restrictive. Quand nous interprétons les associations libres du patient, ce que nous faisons multiples fois dans la séance, nous infléchissons le cours de ses associations, nous suscitons en lui des représentations d’attente et nous frayons ainsi la voie à ses enchaînements d’idées même au niveau du contenu ; nous sommes donc extrêmement actifs puisque cela équivaut à formuler des interdictions d’associer. Mais il existe une différence entre ce procédé et la suggestion ordinaire. Nous ne considérons pas comme irréfutables les interprétations que nous proposons au patient ; c’est le matériel qui suit, remémoration ou répétition, qui doit démontrer leur validité. Dans ces conditions, et Freud l’a depuis longtemps montré, la « suggestibilité » de l’analysé, c’est-à-dire l’acceptation sans critique de nos suggestions, n’est vraiment pas très importante. Au contraire, la première réaction du patient à l’interprétation est en général la résistance, un refus plus ou moins catégorique, et c’est bien plus tard seulement que le matériel probant nous sera fourni. Il y a encore une autre différence entre l’analyste et le suggestionneur tout-puissant : nous gardons nous-mêmes une certaine dose de scepticisme à l’égard de nos propres interprétations et nous devons toujours être prêts à les modifier, voire à les retirer, même si le patient a déjà commencé à accepter notre interprétation erronée ou incomplète.

Ces considérations annulent la principale objection contre l’utilisation un peu plus étendue de ces interdictions d’associer dans l’analyse, bien entendu seulement dans le cas où cette mesure empêche le travail analytique de stagner ou de traîner exagérément en longueur.

J’évoquerai tout d’abord un type d’individu qui donne l’impression, en analyse comme dans la vie, d’avoir une activité fantasmatique certaine mais particulièrement pauvre, des individus sur lesquels les expériences les plus marquantes ne semblent laisser aucune trace. Ces sujets sont amenés à évoquer des situations qui éveilleraient en tout être humain des affects intenses d’angoisse, de vengeance, d’excitation érotique, ainsi que les actions, les impulsions, les fantasmes ou du moins les mouvements expressifs internes ou externes exigés par la décharge de ces affects ; or ils n’éprouvent ni ne manifestent le moindre signe de telles réactions. Dans ce cas, fort du présupposé qui met ce comportement au compte d’un refoulement du matériel psychique et d’une répression des affects, je n’hésite pas à demander aux patients de rechercher les réactions adéquates et, s’ils s’obstinent à dire qu’il ne leur vient rien à l’esprit, je leur enjoins de les imaginer carrément. À l’objection qui m’est généralement faite par le patient, à savoir que ces fantasmes seraient tout à fait « artificiels », « peu naturels », parfaitement étrangers à sa nature, inventés, etc., argument qui lui permet de décliner toute responsabilité, je réplique en général qu’il n’a pas à dire la vérité (la réalité effective), mais toutes les idées qui lui viennent à l’esprit sans tenir compte de leur réalité objective et que rien ne l’oblige à tenir ces fantasmes pour des productions spontanées. Sa résistance intellectuelle ainsi désarmée, le patient tente ensuite, très prudemment en général, de dépeindre la situation en cause, s'interrompant ou menaçant de s’arrêter à tout moment (ce qui exige une pression continuelle de la part de l’analyste). Mais peu à peu il s’enhardit, ses ressentis fantasmatiques « fabriqués » deviennent plus variés, plus vivants et plus riches. Et finalement il ne peut plus les considérer d’un œil froid et objectif, son imagination « s’emballe » et même il m’est arrivé à plusieurs reprises de voir ce genre de fantasme « inventé » déboucher sur un vécu d’une intensité presque hallucinatoire, accompagné de tous les signes manifestes de l’angoisse, de la colère ou de l’excitation érotique, selon le contenu du fantasme. On ne saurait nier la valeur analytique de ces « fantasmes provoqués », comme je voudrais les appeler. D’une part, ils fournissent la preuve que le patient contrairement à ce qu’il croyait est tout à fait capable de ces productions psychiques ; en outre ils nous donnent les moyens d’explorer plus en profondeur le refoulé inconscient.

Dans certains cas, si le patient, malgré une forte pression de ma part, ne veut rien produire, je ne crains pas de lui exposer directement ce qu’il aurait plus ou moins senti, pensé ou imaginé dans la situation en question ; et s’il accepte finalement de me suivre, j’accorde naturellement moins d’importance à la trame fournie par moi qu’aux détails ajoutés par lui.

Cette sorte d’attaque surprise, malgré l’intensité de l’expérience du « fantasme provoqué » produit pendant la séance, tend à tout mobiliser jusqu’à la séance suivante pour détruire le pouvoir de conviction qui en découle et le patient doit vivre plusieurs fois le même fantasme ou un autre analogue avant d’en garder une trace de conviction. Dans d’autres cas, on voit se produire ou se reproduire des scènes qui sont tout à fait inattendues et n'ont été prévues ni par le médecin ni par le patient ; elles laissent une impression indélébile sur l’esprit du patient et font faire un bond au travail analytique. Mais si nous faisons fausse route et que le patient réponde à nos stimulations par des idées et des fantasmes incompatibles avec ceux que nous avons provoqués, il nous faut reconnaître franchement notre erreur, encore qu’il ne soit pas exclu de voir le matériel analytique nous donner raison plus tard.

Les fantasmes que je me suis vu contraint de provoquer de cette manière sont en gros de trois sortes. Ce sont : 1. Des fantasmes de transfert négatifs et positifs ; 2. Des fantasmes relatifs à des souvenirs infantiles ; 3. Des fantasmes masturbatoires.

Je voudrais en donner des exemples tirés de mon matériel analytique de ces dernières semaines. J’ai rappelé assez brutalement (vers la fin de son analyse) l’inanité de son attitude à un homme dont la vie fantasmatique n’était nullement pauvre mais qui était très inhibé dans l’expression de ses sentiments par des idées préconçues (idéaux) et qui transférait sur moi beaucoup d’amitié et d’affection ; en même temps je fixai un terme au traitement, à la fin duquel, guéri ou non, il lui faudrait prendre congé. Au lieu de la réaction de colère et de vengeance que j’attendais et que je voulais provoquer en guise de répétition de processus psychiques infantiles profondément refoulés, il y eut plusieurs séances ennuyeuses, caractérisées par l’absence de travail et de tonus mais aussi par le manque d’affects et de fantasmes à coloration affective. Je lui fis remarquer qu’il me haïssait certainement pour ce qui s’était passé et qu’il serait peu naturel de ne rien ressentir de cet ordre. Inébranlable, il répéta qu’il m’était seulement reconnaissant, qu’il n’éprouvait pour moi que de l’amitié et ainsi de suite. Je l’incitai néanmoins à imaginer quelque chose d’agressif à mon égard. Finalement, après les tentatives habituelles de défense et de refus, se présentèrent des fantasmes d’agression, d’abord timides puis de plus en plus violents, ces derniers accompagnés de signes d’angoisse manifeste (sueurs froides). À la fin il fantasma avec une acuité hallucinatoire qu’il me battait puis qu’il me faisait sauter les yeux, fantasme qui se transforma brusquement en une scène sexuelle où je jouais le rôle de la femme. Durant cette activité fantasmatique, le patient avait des érections manifestes. Son analyse se poursuivit sous le signe de ces fantasmes provoqués qui lui permirent de vivre par rapport à la personne de l’analyste presque toutes les situations du « complexe d’Œdipe complet » ; et l’analyste fut en mesure de reconstruire à partir de ces fantasmes toute la genèse de la libido dans la petite enfance du patient.

Une patiente prétendait ignorer les termes obscènes les plus courants qu'on utilise pour désigner les organes et les processus génitaux. Je n’avais aucune raison de douter de sa sincérité mais je lui fis quand même remarquer qu’elle avait certainement connu ces mots dans son enfance, qu’elle les avait ensuite refoulés et que plus tard, à la suite du refoulement, elle n’y avait pas prêté attention, qu’elle y était restée en quelque sorte sourde. Puis je lui demandai de me dire les mots et les sons qui lui venaient à l’esprit quand elle pensait aux organes génitaux féminins. Une dizaine de mots se présentèrent d’abord, tous avec la première lettre correcte, puis un mot qui contenait la première syllabe du mot recherché, suivi d’un autre comportant la seconde syllabe. C’est de la même manière qu’elle me dit les lettres et les syllabes qui composaient le mot obscène désignant le membre masculin et le « commerce sexuel ». Ces néologismes provoqués firent donc surgir le matériel mnésique verbal qui était refoulé, de la même façon que la méthode d’attaque surprise, dans la tentative d’association forcée, avait mis au jour les connaissances dissimulées consciemment.

Cela me fait d’ailleurs penser à un autre cas où la patiente me racontait une expérience de séduction (effective selon toute probabilité) avec d’innombrables variantes, tant pour m’égarer et s’égarer elle-même que pour brouiller la réalité. Je fus souvent obligé de l’inviter à « inventer » une de ces scènes, ce qui permettait à chaque fois d’établir quelque nouveau détail avec certitude. Ma tâche consista ensuite à mettre les points ainsi établis en relation avec tout son comportement immédiatement après l’événement en question (quand elle avait 19 ans), période où elle se mit à souffrir de l’obsession d’avoir à épouser un homme d’une autre religion que la sienne ; en relation aussi avec sa conduite juste avant son mariage, où elle affichait un excès de naïveté ; et enfin avec les événements de sa nuit de noces au cours de laquelle son mari fut surpris par l’absence de difficultés à l’initier. Tout d’abord, les fantasmes dont il vient d’être question permirent progressivement d’établir la réalité de l’événement, et la patiente fut bien obligée de l’admettre devant l’accumulation des preuves. Elle fit appel en dernière ressource à l’incertitude de la mémoire (c’est-à-dire à une sorte de scepticisme), puis à la question philosophique concernant l’évidence de l’expérience sensible (ruminations maniaques). « On ne peut même pas affirmer à coup sûr, disait-elle, que la chaise qui se trouve là soit vraiment une chaise. » Je répondis que par cette association elle admettait en fait avoir porté la certitude de ce souvenir au niveau d’une expérience directement sensible et que nous pouvions nous contenter, elle et moi, de ce degré de certitude.

Une autre patiente souffrait d’intolérables « sensations de tension » au niveau des organes génitaux ; cela durait souvent plusieurs heures pendant lesquelles elle était incapable de travailler et de penser ; elle était obligée de s’allonger et de rester immobile jusqu’à ce que la sensation passe ou, cas fréquent, jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Elle m’affirmait formellement ne penser à rien au cours de ces états, qui d’ailleurs ne se terminaient jamais par des sensations orgastiques. Quand l’analyse eut accumulé suffisamment de matériel concernant ses objets de fixation infantile et qu’il y eut répétition manifeste à cet égard dans le transfert sur le médecin, je fus amené à lui faire part de ce que je supposais, non sans fondement, à savoir que dans ces états elle devait fantasmer inconsciemment un acte sexuel, probablement agressif, avec son père ou le représentant actuel de celui-ci, le médecin. Comme elle ne réagissait pas, je pris le parti de l’inviter à diriger son attention, lors du prochain « état de tension », sur le fantasme ébauché consciemment par moi. Après avoir surmonté une forte résistance, elle m’avoua par la suite avoir eu le fantasme d’un rapport sexuel, non agressif il est vrai, et avoir éprouvé à la fin l’impulsion irrésistible de faire quelques mouvements masturbatoires avec le bas-ventre, sur quoi la tension avait cessé brusquement et elle avait éprouvé la sensation d’un soulagement orgastique. Le phénomène se répéta plusieurs fois par la suite. L’analyse montra qu’en racontant ces fantasmes la patiente espérait voir le médecin les réaliser. Naturellement le médecin se contenta de mettre ce vœu en évidence et d’en chercher les racines dans le passé de la patiente. Dès lors les fantasmes changèrent : la patiente devint un homme pourvu d’un organe manifestement viril ; quant à moi, je devenais une femme. Elle ne faisait ainsi, comme je pus le lui expliquer, que répéter la manière dont elle avait réagi dans son enfance au dédain manifesté par son père, à savoir par une identification à celui-ci (attitude masculine) pour se rendre indépendante de ses faveurs. Cette attitude de défi à l’égard des hommes caractérisait depuis lors toute sa vie affective. Il y eut d’autres variantes : fantasme d’être lutinée par un homme (avec un contenu nettement teinté d’érotisme urétral), puis des fantasmes de relations sexuelles avec son frère aîné (qu’elle prétendait aimer moins que le cadet à cause de sa brusquerie). Finalement elle produisit des fantasmes masturbatoires féminins tout à fait normaux, empreints de dévouement et liés très probablement à l’attitude amoureuse qu’elle avait eue au début à l’égard de son père.

Elle ne rapporta spontanément qu’une très faible partie de ses fantasmes. C’est à partir de ses rêves et de ses associations pendant la séance que je fus en mesure de lui montrer la direction dans laquelle elle devait solliciter ses expériences inconscientes. Mais toute analyse complète doit faire suivre cette « période d’injonctions » d’une « période d’interdictions » ; il faut amener le patient au point où il devient capable de supporter les fantasmes même sans décharge masturbatoire et de prendre conscience des sentiments et des affects de déplaisir qui y sont liés (désir violent, colère, vengeance, etc.) sans être obligé de les convertir en « sentiments de tension » hystériques.

Ces exemples illustrent suffisamment, je crois, la manière dont j’ai pu me servir des « fantasmes provoqués ». Il me faut maintenant dire quelques mots sur les indications de ce procédé technique et sur ses contre-indications possibles. Comme toute intervention « active » en général, cette production fantasmatique imposée au patient n’est justifiée pratiquement que dans la période de détachement, donc vers la fin du traitement. Ajoutons cependant que ce détachement ne va jamais sans « renoncements » douloureux, c’est-à-dire sans activité de la part du médecin. On peut en dire autant du moment où il convient de recourir à cette technique. Il est impossible de dire d’une façon générale à quels fantasmes l’analyste doit pousser le patient, c’est le matériel analytique dans son ensemble qui en décide. Freud a dit que les progrès de la technique analytique découleront de l’accroissement de notre savoir analytique ; cette formule garde ici toute sa valeur. Il est donc indispensable de posséder une grande expérience des analyses « non actives » et des fantasmes non provoqués avant de se permettre une intervention de ce genre — toujours risquée — sur la spontanéité des associations du patient. Des suggestions de fantasmes mal orientées (ce qui peut arriver même aux plus chevronnés d’entre nous) sont susceptibles d’allonger inutilement le traitement alors qu’elles visaient précisément à l’écourter.

Ces recherches sur la vie fantasmatique inconsciente des patients m’ont permis de comprendre le mode de formation de certains fantasmes, et de plus, sorte de bénéfice secondaire, elles m’ont fourni quelques aperçus sur les facteurs qui déterminent la vivacité ou la pauvreté de la vie fantasmatique en général. J’ai découvert entre autres que la vivacité d’imagination était souvent liée directement à ces événements vécus dans l’enfance que nous appelons les traumatismes sexuels infantiles. Les patients, dont j’ai été amené à éveiller et à solliciter pour ainsi dire artificiellement l’activité fantasmatique de la manière exposée plus haut, appartenaient pour une bonne part à des classes sociales ou à des familles où les faits et gestes des enfants sont contrôlés dès la plus tendre enfance avec une sévérité excessive, où les soi-disant mauvaises habitudes sont réprimées et supprimées avant même d’en être vraiment, où les enfants n’ont aucune occasion d’observer dans leur entourage, et encore moins de vivre, quoi que ce soit d’ordre sexuel. Ce sont en quelque sorte des enfants trop bien élevés dont les motions pulsionnelles sexuelles n’ont généralement pas l’occasion de s’ancrer dans la réalité. Un tel ancrage, c’est-à-dire une expérience en partie vécue, semble pourtant constituer la condition de toute liberté future de fantasmer et de la puissance psychique qui s’y rattache. Les fantasmes infantiles de l’enfant trop bien élevé tombent pour leur part sous le coup du « refoulement primaire » (Urverdrängung) avant même de devenir conscients. En d’autres termes, on pourrait dire qu’une certaine quantité d’expériences sexuelles infantiles, donc de « traumatismes sexuels », loin de nuire plus tard à la normalité, notamment à la capacité normale d’imagination, la favoriserait plutôt. Ce fait (qui d’ailleurs répond parfaitement à la comparaison que Freud a faite à propos des conséquences de l’éducation : « Au rez-de-chaussé et au premier étage »)3 nous amène à accorder moins d’importance au traumatisme infantile. Au début on croyait ce dernier à l’origine de l’hystérie, mais par la suite Freud lui-même en réduisit considérablement la portée en découvrant que le facteur pathogène résidait dans les fantasmes inconscients et non dans les expériences infantiles réelles. Or nous constatons maintenant qu’une certaine quantité d’expériences infantiles réellement vécues offre une sorte de protection contre les voies anormales que le développement est susceptible de prendre. Toutefois il ne faut pas que le « vécu » excède un certain optimum. Une expérience excessive, trop précoce ou trop intense, peut tout autant entraîner le refoulement et, conjointement, la pauvreté de la vie fantasmatique.

Du point de vue du développement du Moi, nous pouvons expliquer la pauvreté des fantasmes sexuels chez l’enfant trop bien élevé (et sa tendance ultérieure à l’impuissance psychique) par le fait que les enfants sans expérience de cet ordre dans le réel sont complètement écrasés par les idéaux éducatifs, toujours anti-sexuels. Les autres, par contre, ne se sont pas laissé dompter par l’éducation au point de ne pouvoir, lorsque la pression de cette dernière cesse (à la puberté), retrouver le chemin des objets et des buts de la sexualité infantile jadis abandonnés et remplir ainsi la condition de toute normalité psychosexuelle.