A. Partie ontogénétique

1. L'amphimixie des érotismes dans le processus d’éjaculation6.

C’est à la psychanalyse qu’est revenue la tâche d’exhumer les problèmes de la sexualité qui moisissaient depuis des siècles dans l’armoire à poisons de la science. L’ordre même dans lequel les problèmes ont été sélectionnés paraît répondre à une certaine nécessité. Même les personnes professant la plus grande liberté de pensée, lorsqu’elles donnent des explications à un enfant, achoppent sur la question : comment le fœtus arrive-t-il à l’intérieur de la mère ? De même les préoccupations analytiques ont porté davantage et plus profondément, d’une part sur la grossesse et l’accouchement, d’autre part sur les actes préparatoires au coït et les perversions, plutôt que sur l’explication et la signification des processus du coït lui-même. Je dois avouer ici que les idées que je m’apprête à publier gisent, du moins dans leurs grandes lignes, depuis plus de neuf ans au fond d’un tiroir. Je soupçonne que mes hésitations à les publier (ou, si on veut, à en accoucher) ne proviennent pas seulement de raisons extérieures objectives, mais également de mes propres résistances.

Ce sont des observations faites au cours de l’analyse de cas d’impuissance masculine qui ont servi de base à mes réflexions. Ce fait même paraissait d’emblée prometteur ; nous savons à quel point il est fréquent qu’une déformation pathologique, en exagérant tel ou tel élément souvent présent à l’état latent dans le processus physiologique ou psychologique normal, nous permette de comprendre ce processus normal. Abraham, cet explorateur zélé des organisations dites « prégénitales », a ramené l’éjaculation précoce à un lien trop étroit entre la génitalité et l’érotisme urétral. Les individus atteints de cette affection traitent leur sperme avec autant de légèreté que s’il s’agissait d’urine, c’est-à-dire d’un déchet de l’organisme dépourvu de valeur. Je peux compléter ces observations par d’autres cas où, au contraire, les malades se montraient exagérément économes de leur sperme et ne souffraient par conséquent que d’une sorte d’impuissance à éjaculer. Autrement dit, seule l'expulsion du sperme leur était impossible, ils conservaient intacte leur capacité d’érection et d’intromission. Dans les fantasmes inconscients et parfois même conscients de ces malades, l’identification du processus du coït à la défécation joue un rôle primordial (identification du vagin aux cabinets, du sperme au contenu intestinal, etc.). Souvent ces malades ont déplacé sur l’acte sexuel l’entêtement et l’obstination que dans leur enfance ils avaient manifestés à l’encontre de certaines règles imposées par la civilisation à leur activité excrétoire ; ils sont impuissants quand c’est la femme qui désire le rapport ; l’érection ne se produit que dans les cas où l’acte, pour une raison quelconque, est défendu ou malaisé (comme par exemple pendant la période menstruelle). Si au cours du coït la femme les trouble par quoi que ce soit, ils se livrent à des explosions de haine et de rage, ou bien ils cessent brusquement d’éprouver du désir. On peut donc aisément supposer que l’organisation anale de ces patients présente avec l’acte sexuel le même rapport étroit que l’urétralité, selon Abraham, chez les sujets souffrant d’éjaculation précoce. Autrement dit, nous avons été amené à supposer que l’impuissance masculine présentait également une technique anale particulière.

J’avais déjà remarqué qu’il n’était pas rare de constater l’existence de troubles mineurs de l’acte sexuel associés de cette même façon au fonctionnement anal. Beaucoup d’hommes éprouvent le besoin de déféquer avant le coït ; de graves troubles digestifs d’origine nerveuse peuvent disparaître lorsque les inhibitions psychiques de la sexualité sont levées par l’analyse. On connaît bien également la constipation opiniâtre qui résulte souvent d’une masturbation excessive avec gaspillage de sperme. Parmi les « régressions caractérielles » que j’ai décrites ailleurs, il y a lieu de mentionner ici le cas de ces hommes qui, par ailleurs généreux, se montrent mesquins et même véritablement avares précisément quand il s’agit de donner de l’argent à leur épouse.

Pour éviter tout malentendu, je tiens à signaler que le traitement psychanalytique des impuissances aussi bien de type anal que de type urétral n’a pas rendu nécessaire de pousser aussi loin les recherches dans le domaine biologique pour trouver les causes psychiques de la maladie, mais comme pour toutes les névroses de transfert, il convenait de les chercher dans le complexe d’Œdipe et le complexe de castration qui s’y rattache. La distinction des impuissances en type anal et type urétral n’est apparue que comme un produit secondaire de la spéculation, qui devait nous montrer les voies suivant lesquelles un mobile psychique sous-jacent contraint le symptôme à se manifester sur un mode régressif. Notons encore que les deux modes d’impuissance ne s'observent pratiquement jamais isolément. Dans la pratique on constate plus souvent qu’un individu souffrant d’éjaculation précoce, c’est-à-dire d’impuissance de caractère urétral, acquiert en cours d’analyse la faculté d’érection et d’intromission, mais perd en même temps provisoirement sa capacité d’éjaculation, c’est-à-dire devient aspermatique. Chez ces patients l’urétralité du début se transforme en analité au cours de la cure. Il en résulte un apparent accroissement de la puissance, mais dont seule la femme profite. Pour équilibrer en quelque sorte ces deux modes opposés d’innervation et amener le rétablissement total de la puissance, il convient de poursuivre l’analyse jusqu'à son terme.

Ces observations me conduisent à envisager l’hypothèse que la coopération efficace des innervations anale et urétrale est indispensable à l'instauration d'un processus d'éjaculation normal. S'il est impossible en règle générale d'isoler ces deux types d'innervation, c'est parce qu'ils se recouvrent ou se masquent mutuellement, alors que dans l’éjaculation précoce se manifeste seule la composante urétrale, et dans l'éjaculation retardée, seule la composante anale.

Une simple réflexion sur le déroulement de l’acte sexuel depuis l’intromission du pénis jusqu’à l’éjaculation semble étayer cette hypothèse. La phase finale du coït, l’éjaculation du sperme, est indiscutablement un processus urétral ; non seulement le canal d’écoulement est commun avec l’urine, mais dans les deux cas c’est une forte pression qui provoque l’expulsion du liquide. Par contre, pendant la friction, il semble que ce soient des influences inhibitrices, très probablement d’origine sphinctérienne, qui se manifestent, et leur accroissement excessif et malencontreux peut entraîner l’absence totale d’éjaculation. Mais tout porte à penser que la tendance urétrale (ou éjaculatrice) est présente dès le début, pendant toute la période de friction, et qu’il y a donc une lutte permanente entre la tendance à l’évacuation et la tendance à la rétention, lutte où la tendance urétrale finit par l’emporter. Cette double direction de l’innervation se manifeste peut-être également dans le mouvement de va-et-vient de la friction, où la pénétration correspondrait à la tendance éjaculatrice et le retrait à l’inhibition chaque fois répétée. Naturellement il faut également prendre en considération l’accroissement d’excitation au cours de la friction prolongée et supposer que c’est le dépassement d’un certain seuil d’excitation qui permet finalement de surmonter le spasme sphinctérien.

Cette hypothèse suppose l’existence d’une collaboration complexe et finement harmonisée ; sa perturbation pourrait être à l’origine de ces troubles ataxiques et dyspraxiques que nous désignons par les termes d’éjaculation précoce et d’éjaculation retardée.

Il existe une ressemblance frappante entre les anomalies de l’éjaculation que nous venons de décrire et le trouble de la parole appelé bégaiement. Là aussi, le flux verbal normal est assuré par la coordination adéquate des innervations nécessaires à l’articulation des voyelles et des consonnes. Lorsqu’une répétition incoercible des voyelles ou l’apparition d’un spasme au moment de prononcer une consonne vient par moments gêner la parole, il se produit le genre de bégaiement que les spécialistes des troubles de la parole appellent, selon le cas, bégaiement clonique ou bégaiement tonique. On devinera sans peine que je voudrais comparer l’innervation nécessaire à la production des voyelles à l’urétralité, et les coupures entre voyelles et consonnes (évoquant à bien des égards l’action sphinctérienne), à l’inhibition anale. Peut-être n’est-ce pas une simple comparaison, mais une analogie plus fondamentale et plus profonde entre ces deux états pathologiques, comme en témoigne le fait remarquable que les troubles de l’innervation qui caractérisent le bégaiement ont effectivement pu être ramenés, au moyen de la psychanalyse, à une source érotique-anale ou érotique-urétrale. En somme, j’estime que nous pourrions concevoir le mécanisme physio-pathologique des troubles de l’éjaculation comme une sorte de bégaiement génital.

Rappelons à ce propos une donnée fournie par l’embryologie, à savoir que le pénis, instrument de la phase terminale du coït, l’éjaculation, est de par son origine parfaitement apte à réunir des tendances anales et urétrales. Car il ne faut pas oublier que le pénis — acquisition relativement tardive dans l’histoire du développement individuel — se développe à partir de l’intestin et, chez les mammifères inférieurs, à partir du cloaque uro-génital.

Après cette digression physiologique, revenons à nos connaissances psychanalytiques solidement fondées et efforçons-nous d’établir la relation entre la situation que nous venons d’exposer et la théorie de la sexualité proposée par Freud.

Selon les Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud, le développement sexuel de l’individu atteint son apogée au moment où la primauté de la zone génitale vient remplacer les autoérotismes antérieurs (excitations des zones dites érogènes) et les organisations provisoires de la sexualité. Les érotismes et les stades d’organisation dépassés persistent dans l’organisation génitale définitive en tant que mécanismes du « plaisir préliminaire ». Cependant on peut se demander ici : la décomposition analytique du processus d’éjaculation que nous avons tenté de faire dans les paragraphes précédents ne fournit-elle pas les moyens d’élucider, du moins partiellement, les processus plus délicats qui participent à l’établissement de la primauté génitale ? Car ce que j’ai appelé, en termes de physiologie, la collaboration des innervations anale et urétrale, pourrait se traduire en termes de théorie de la sexualité par la synthèse ou la fusion des érotismes anal et urétral dans un érotisme génital. J’aimerais désigner ce nouveau concept par un terme particulier ; appelons donc amphimixie des érotismes ou des pulsions partielles la fusion de deux ou plusieurs érotismes en une unité supérieure.

Dès ces tout premiers pas vers une théorie psychanalytique de la génitalité nous rencontrons deux objections propres à la mettre en cause. La première découle du fait que la physiologie ne permet pas de nous représenter comment pourrait apparaître une telle amphimixie. S’agit-il de modes d’innervation empruntés à un organe, voire à deux, par un troisième ? Ou bien s’agit-il de processus chimiques semblables à l’accumulation des produits endocriniens qui se stimulent ou s’inhibent mutuellement ? Sur ces points nous devons reconnaître notre parfaite ignorance. Mais cette difficulté particulière ne devrait pas nous détourner de notre essai d’explication. En effet, l’interprétation d'un processus donné peut être exacte et parfaitement claire du point de vue analytique, sans que l’aspect physiologique du processus ait été entièrement élucidé. Toute la théorie de la sexualité de Freud est une théorie purement psychanalytique dont les biologistes auront à fournir ultérieurement la confirmation physiologique.

La deuxième objection à la théorie de l’amphimixie — d’ordre métapsychologique — paraît beaucoup plus sérieuse, car elle émane du domaine propre de la psychanalyse. Jusqu’à présent la métapsychologie a travaillé avec l’hypothèse de mécanismes chargés d'énergie ou privés d'énergie. Les différences entre les modes de décharge étaient attribuées aux différences des mécanismes, tandis que la quantité d’énergie seule était prise en considération, à l’exclusion de la qualité ou des caractéristiques de cette énergie. Jusqu’à présent, nous avons toujours considéré le psychisme comme un ensemble de mécanismes variés qui fonctionne avec une seule et même énergie, et cette énergie peut être déplacée d’un système à l’autre ; mais il n’a jamais été question d’un déplacement de qualités, et encore moins de différences qualitatives des énergies elles-mêmes, tel que l’exigerait la théorie de l’amphimixie.

Mais un examen plus attentif permet de constater qu’une telle conception était tacitement contenue dans certaines propositions psychanalytiques. Je pense en particulier à la conception psychanalytique des phénomènes de conversion et de matérialisation hystériques7. Nous avons été amené à les considérer comme une « fonction génitale hétérotope », une génitalisation régressive d’autoérotismes anciens ; autrement dit, comme des processus où des érotismes typiquement génitaux — érectilité, tendance à la friction et à l'éjaculation — donc un syndrome qualitativement bien connu, sont déplacés de la zone génitale à d’autres parties, plus anodines, du corps. Or ce déplacement « du bas vers le haut » n’est probablement rien d’autre que l’inversion de la descente amphimictique des érotismes vers les organes génitaux qui établit, selon la théorie que nous exposons ici, la primauté de la zone génitale. Ne nous laissons donc pas décourager par l’objection métapsychologique opposée à la théorie de l’amphimixie. Il convient même de se demander si l’hypothèse, certes séduisante par sa simplicité, d’une seule espèce d’énergie et d’une multiplicité de mécanismes, ne devrait pas être remplacée par celle d’une multiplicité des formes d’énergie. Au demeurant, nous l’avons déjà supposé involontairement lorsque nous avons imaginé les mécanismes psychiques investis tantôt par des tendances du Moi, tantôt par des tendances sexuelles.

On ne peut donc nous accuser d’inconséquence si nous adoptons l’hypothèse d’érotismes qui peuvent se déplacer et s’associer tout en conservant leur caractère propre.

La question se pose à présent de savoir si l’amphimixie urétro-anale que nous venons de décrire ne peut pas être corroborée par des mélanges différents d’érotismes ; si d’autres caractères du coït ne laissent pas supposer des mélanges analogues ; enfin, si tous ces faits peuvent s’accorder avec la théorie de la sexualité.

Il semble exister une certaine réciprocité entre les autoérotismes urétral et anal avant même l’instauration de la primauté génitale. L’enfant tend à utiliser l’évacuation de sa vessie ou la rétention des matières comme un moyen de se procurer une prime de plaisir. Puis il renonce à une partie de ce plaisir afin de s’assurer l’amour des personnes qui s’occupent de lui. Mais, où prend-il la force de se conformer aux injonctions de la mère ou de la nourrice et de surmonter sa tendance au gaspillage des urines et à la rétention des matières fécales ? Je pense que la sphère anale exerce ici une influence décisive sur les organes participant à la fonction urétrale, et la sphère urétrale sur les organes au service de la fonction anale ; le rectum enseigne à la vessie une certaine capacité de rétention et la vessie inculque une certaine générosité au rectum ; en termes scientifiques, l’érotisme urétral se teinte d’analité et l’érotisme anal d’urétralité, par une amphimixie des deux érotismes. S’il en est bien ainsi, il nous faut accorder une importance capitale aux proportions du mélange et à la répartition plus ou moins fine ou massive des éléments constituants qui entrent dans ce mélange des érotismes ; et ceci non seulement en ce qui concerne l’établissement d’une génitalité normale ou particulière, mais aussi en ce qui concerne la formation du caractère, que Freud nous a appris à considérer pour une grande part comme la superstructure et le remaniement psychiques de ces érotismes.

Même si on fait abstraction de ces considérations, cette amphimixie prégénitale permet d’accepter beaucoup plus facilement l’idée d’une amphimixie urétro-anale dans l’acte du coït. Ainsi l’organe génital ne serait plus cette baguette magique, unique et incomparable, vers laquelle affluent les érotismes inhérents aux diverses parties du corps, et l’amphimixie génitale ne serait qu’un cas particulier parmi les nombreuses combinaisons possibles. Mais du point de vue de l’adaptation individuelle, ce cas particulier est très significatif. Il nous montre par quelles méthodes la contrainte exercée par l’éducation amène l’individu à renoncer à un plaisir et à accepter une activité ressentie comme un déplaisir : seulement par une habile combinaison de mécanismes de plaisir, semble-t-il. La vessie ne renonce à laisser s’écouler librement l’urine que si elle peut recourir à une autre source de plaisir, la rétention ; et l’intestin ne renonce au plaisir de la constipation qu’à condition de pouvoir emprunter une part du plaisir urétral d’évacuation. Peut-être réussirait-on par une analyse suffisamment poussée à décomposer la sublimation la plus réussie, ou même une renonciation apparemment totale, en de tels éléments latents de satisfaction hédonistiques sans lesquels, semble-t-il, aucun être vivant n’est disposé à modifier en quoi que ce soit ses modes de fonctionnement8.

À la question de savoir s’il existe encore d’autres combinaisons et déplacements des érotismes, nous pouvons répondre résolument par l’affirmative9. L’observation des enfants, à elle seule, en apporte de nombreuses confirmations. En effet, les enfants condensent volontiers en un seul acte les activités voluptueuses les plus diverses ; ils prennent un plaisir particulier à jouir simultanément de l’ingestion de nourriture et de l’évacuation des intestins. Selon Lindner, le premier à avoir observé ces phénomènes, même le nourrisson associe déjà volontiers la succion du pouce au frottement ou au tiraillement de diverses parties cutanées : lobes des oreilles, doigts et même organes génitaux. Dans ces cas, on est en droit de parler d’un mélange d’érotismes oral et anal, ou oral et cutané. De même, les pervers aussi s’efforcent de cumuler les érotismes. Particulièrement remarquable est le cas de ces voyeurs qui, pour trouver leur satisfaction, ont besoin simultanément de regarder la défécation et de flairer, voire goûter, les matières. L’exemple le plus caractéristique d’une telle activité amphimictique m’a été fourni par le jeu d’un petit garçon de deux ans et demi qui, assis sur le pot, lâchait alternativement quelques gouttes d’urine puis un peu de matières ou de vents, tout en ne cessant de s’exclamer : « un pschourr, un plouf... un pschourr... un plouf ! »

Quelques malades m’ont même permis d’appréhender certains mobiles psychiques de ces fusions d’érotismes. Ainsi, par exemple, un patient atteint d’impuissance de type anal était déprimé après chaque défécation, en proie à des fantasmes d’appauvrissement et d’infériorité ; par contre l’ingestion de nourriture le jetait dans un délire mégalomaniaque extraordinaire. Ce cas montre comment la coprophagie, combinaison manifeste d’érotisme oral et d’érotisme anal, s’efforce de compenser la perte anale par le plaisir d’incorporation orale.

Pour illustrer le déplacement de qualités érotiques, je citerai encore le déplacement de l’érotisme clitoridien de la femme sur le vagin, décrit par Freud ; le déplacement de la tendance érectile sur les mamelons et les narines, ainsi que la tendance à rougir (érection de toute la tête) chez la vierge refoulant l’excitation génitale.

On pourrait encore, sur la base des observations psychanalytiques de Pfister et de Hugh-Helmuth, citer en faveur de l’existence des mélanges pulsionnels érotiques les cas de synesthésie, où l’excitation d’un organe sensoriel provoque l’excitation hallucinatoire d’un autre organe récepteur : audition colorée, vision acoustique, audition odorée10, etc.

Toutes ces observations, présentées ici sans ordre précis, ont renforcé ma conviction initiale, à savoir que l’acte éjaculatoire est le fait d’une amphimixie urétro-anale. Je voudrais maintenant essayer de reconsidérer sous cet angle tout le déroulement du coït, y compris les phases de l’activité préparatoire et du plaisir préliminaire.

2. Le coït, comme processus amphimictique

Nous avons appris dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité que les activités érotiques infantiles réapparaissent dans l’acte sexuel de l’adulte sous la forme des activités du plaisir préliminaire mais que chez l’adulte la décharge effective de l’excitation ne se produit qu’au moment de l’éjaculation. Donc, alors que chez l’enfant, sucer son pouce, battre et être battu, regarder et être regardé peut conduire à une satisfaction complète, pour l’adulte, regarder, embrasser, enlacer ne servent qu’à déclencher le mécanisme génital proprement dit. Tout se passe comme si aucune de ces excitations ne pouvait aboutir mais, parvenue à un certain seuil d’intensité, se trouvait transposée sur un autre érotisme. Lorsque l’excitation engendrée par la contemplation, l’audition, l’olfaction érotiques atteint une intensité suffisante, elle incite aux étreintes et aux échanges de baisers et c’est seulement lorsque ces caresses à leur tour auront atteint une certaine intensité que se manifestera le désir d’érection, de pénétration et de friction qui culmine dans le processus amphimictique d’éjaculation déjà décrit. Nous pourrions presque dire que chaque acte sexuel répète brièvement toute l’évolution sexuelle. C’est comme si les différentes zones érogènes étaient autant de foyers d’incendie reliés entre eux par une mèche, qui déclenche finalement l’explosion des énergies pulsionnelles accumulées dans l’appareil génital.

Mais l’hypothèse la plus vraisemblable est que ce déplacement amphimictique des pulsions vers le bas n’a pas seulement lieu pendant le coït, mais aussi tout au long de la vie. Cette hypothèse heuristique a le mérite de nous faire mieux comprendre la manière dont s’établit la primauté génitale, son sens et sa raison d’être biologique. Nous savons que les principales phases dans le développement de la libido sont celles qui mènent de l’autoérotisme à l’amour d’objet génital, en passant par le narcissisme. Au stade autoérotique de cette évolution, la sexualité de chaque organe, ou pulsion partielle, se satisfait anarchiquement, sans considération pour le bien-être du reste de l’organisme. Du point de vue de la capacité et de l’efficacité fonctionnelles de chaque organe on peut considérer comme un net progrès la capacité de dériver les excitations sexuelles au-dehors et de les accumuler dans une sorte de réservoir spécial dont elles sont périodiquement évacuées. Si les activités voluptueuses n’étaient pas ainsi isolées, l’œil s’épuiserait en contemplation érotique, la bouche se comporterait exclusivement en organe érotique oral au lieu de se mettre au service de la conservation de l’individu ; la peau elle-même ne serait pas cette enveloppe protectrice dont la sensibilité avertit du danger mais seulement un lieu de sensations érotiques ; la musculature ne serait pas l’instrument perfectionné de l’activité volontaire mais servirait uniquement à écouler des décharges sadiques et autres décharges motrices voluptueuses, etc. Le fait que l’organisme se soit débarrassé des tendances sexuelles à la décharge en les concentrant dans l’appareil génital a considérablement accru son niveau d’efficacité et lui permet de s’adapter plus facilement aux situations difficiles, voire aux catastrophes. Il faut concevoir la constitution du centre génital sur un mode pangénétique au sens de Darwin ; cela signifie que toutes les parties de l’organisme sont d’une façon ou d’une autre représentées dans l’appareil génital, lequel gère, à la manière d’un administrateur, l’entreprise de décharge érotique pour l’organisme tout entier.

Le passage de l’autoérotisme au narcissisme serait alors le résultat, visible même de l’extérieur, du déplacement amphimictique des érotismes vers le bas. Si nous voulons prendre au sérieux l’hypothèse d’une pangenèse de la fonction génitale, nous devons considérer le membre viril comme un double en miniature du Moi entier, l’incarnation du Moi-plaisir, et dans ce dédoublement du Moi nous voyons la condition fondamentale de l’amour narcissique pour le Moi. Pour ce petit Moi réduit qui dans les rêves et les fantasmes symbolise si souvent la personne tout entière, il faut créer au moment du coït des conditions qui lui assurent une satisfaction simple et infaillible. Nous allons maintenant parler brièvement de ces conditions.

L’expérience psychanalytique a établi que les actes préparatoires au coït — caresses tendres et étreintes — ont entre autres pour fonction de favoriser l'identification mutuelle des partenaires. Embrasser, caresser, mordre, étreindre servent entre autres à effacer la limite entre les Moi des deux partenaires ; ainsi par exemple l’homme au cours du coït, après avoir en quelque sorte introjecté sur le plan psychique les organes de la femme, n’est plus obligé d’éprouver le sentiment d’avoir confié le plus précieux de ses organes, le représentant de son Moi-plaisir, à un milieu étranger, donc dangereux ; de sorte qu’il peut sans crainte se permettre l’érection, l’organe bien protégé ne risque pas d’être perdu puisqu’il se trouve confié à un être auquel son Moi s’est identifié. Ainsi dans l’acte sexuel le désir de donner et le désir de conserver, les tendances égoïstes et les tendances libidinales, s’équilibrent avec succès. C’est un phénomène que nous avons déjà rencontré dans la double orientation propre à tout symptôme de conversion hystérique. D’ailleurs cette analogie elle-même n’est pas fortuite puisque le symptôme hystérique — comme le montrent d’innombrables observations psychanalytiques — reproduit toujours d’une façon ou d’une autre la fonction génitale.

Lorsque l’union la plus intime entre deux êtres de sexe différent s’est réalisée par la formation du triple pont du baiser, de l'enlacement et de la pénétration du pénis, alors se produit le combat final, décisif, entre le désir de donner et celui de conserver la sécrétion génitale elle-même, combat que nous avons tenté de décrire au début de nos réflexions comme une lutte entre les tendances anale et urétrale. Donc, en définitive, tout le combat génital se déclenche autour d’un produit de sécrétion ; lors de l’éjaculation qui termine le combat, la sécrétion se sépare du corps de l’homme, le libérant ainsi de la tension sexuelle, mais de telle sorte que cette sécrétion se trouve mise à l’abri dans un lieu sûr et approprié, à l’intérieur du corps de la femme. Cependant, cette sollicitude nous incite à supposer aussi l’existence d’un processus d'identification entre la sécrétion et le Moi ; ainsi le coït impliquerait dès à présent un triple processus d’identification : identification de l’organisme tout entier à l’organe génital, identification au partenaire et identification à la sécrétion génitale11.

Si nous considérons maintenant toute l’évolution de la sexualité, de la succion du pouce chez le nourrisson jusqu’au coït hétérosexuel en passant par le narcissisme de la masturbation génitale, et si nous gardons à l’esprit les processus complexes d’identification du Moi avec le pénis et avec la sécrétion génitale, nous en arrivons à la conclusion que toute cette évolution, y compris par conséquent le coït lui-même, ne peut avoir pour but qu’une tentative du Moi, d’abord tâtonnante et maladroite, puis de plus en plus décidée et enfin partiellement réussie, de retourner dans le corps maternel, situation où la rupture si douloureuse entre le Moi et l’environnement n’existait pas encore. Le coït réalise cette régression temporaire de trois manières ; en ce qui concerne l’organisme tout entier, sur un mode hallucinatoire seulement, comme dans le sommeil ; quant au pénis, auquel s’identifie l’organisme entier, il y réussit déjà partiellement, à savoir sous une forme symbolique ; seul le sperme a le privilège, en tant que représentant du Moi et de son double narcissique, l’organe génital, de parvenir réellement à l’intérieur du corps maternel.

En adoptant la terminologie des sciences naturelles, nous pourrions dire en résumé que l’acte sexuel vise et réalise la satisfaction simultanée du soma et du germen. Pour le soma, l’éjaculation équivaut à se débarrasser de produits de sécrétion encombrants ; pour les cellules germinales, c’est pénétrer dans le milieu qui leur est le plus favorable. Cependant la conception psychanalytique nous apprend que le soma, par suite de son identification au sperme, ne satisfait pas seulement des tendances égoïstes visant à soulager des tensions, mais participe en même temps à la satisfaction réelle obtenue par les cellules germinales sous la forme d’un retour hallucinatoire et symbolique (partiel) dans le sein maternel, abandonné bien à contre-cœur au moment de la naissance, et c’est ce que nous appelons, du point de vue de l’individu, la partie libidinale du coït.

Si nous considérons le processus génital sous cet angle que je qualifierais de « bioanalytique », nous sommes enfin en mesure de comprendre pourquoi le désir œdipien, le désir de coït avec la mère, se retrouve avec cette régularité presque fastidieuse par sa monotonie comme tendance nucléaire dans l’analyse des hommes névrosés. Le désir œdipien est l’expression psychique d’une tendance biologique beaucoup plus générale qui pousse les êtres vivants à retourner dans l’état de repos dont ils jouissaient avant la naissance.

Une des plus belles tâches de la physiologie serait d’explorer les processus organiques qui permettent la fusion des érotismes isolés en érotisme génital. Selon l’hypothèse développée plus haut, chaque fois qu’un organe renonce à s’abandonner directement à ses tendances érotiques au bénéfice de l’organisme entier, il y a soit production d’une sécrétion au niveau de cet organe, soit déplacement de quantités ou de qualités d’innervation vers d’autres organes et finalement vers l’organe génital ; c’est à ce dernier qu’incombera ensuite la tâche d’aplanir les tensions érotiques librement flottantes de tous les organes dans le coït.

Il s’ensuit pour la biologie une autre tâche non moins ardue : découvrir de quelle façon les tendances à la satisfaction du germen d’une part et du soma d’autre part, indépendantes à l’origine, se combinent ou s’influencent mutuellement dans l’acte sexuel. Elle devrait également mettre en évidence les causes onto- et phylo-génétiques qui incitent tant d’êtres vivants à rechercher la satisfaction suprême précisément dans l’acte d’accouplement qui, selon les considérations qui précèdent, est en réalité l’expression du désir de retourner dans le sein maternel.

3. Le développement du sens de réalité érotique et ses stades

Dans un précédent travail sur les stades de développement du sens de réalité au cours de la croissance de l’enfant12, j’ai été amené à émettre l’hypothèse que dès sa naissance l’homme est dominé par une tendance régressive permanente visant au rétablissement de la situation intra-utérine, et qu’il s’y cramponne obstinément, sur un mode magique-hallucinatoire, à l’aide d’hallucinations positives et négatives. Suivant cette conception, pour que le sens de réalité puisse atteindre son plein développement, il faut que l’homme ait renoncé une fois pour toutes à cette régression et y trouve un substitut dans le monde de la réalité. Mais seule une partie de notre personnalité participe à cette évolution ; le sommeil et les rêves, notre vie sexuelle et nos fantasmes, restent suspendus à la tendance visant à réaliser ce désir primordial.

Dans ce qui va suivre je vais essayer, en manière de complément à ces idées, de décrire les phases de développement de la sexualité telles que nous les connaissons par les travaux de Freud, c’est-à-dire comme une série de tentatives, d’abord tâtonnantes et maladroites puis de plus en plus explicites, à retourner dans le sein maternel, tandis que la phase terminale de toute cette évolution, le développement de la fonction génitale, représente le parallèle érotique de la « fonction de réalité », c’est-à-dire l’accès au « sens de réalité érotique ». Car, ainsi que je l’ai signalé au chapitre précédent, l’acte sexuel permet le retour réel, encore que partiel, dans l’utérus maternel.

Au premier stade de l’organisation sexuelle infantile, la phase érotique orale, il incombe encore aux personnes qui prennent soin de l’enfant de veiller à entretenir l’illusion de la situation intra-utérine ; elles se chargent de maintenir les conditions de chaleur, d’obscurité et de calme dont l’enfant a besoin pour la conserver. Pendant un certain temps, aucun contrôle ne s’exerce sur les fonctions d’élimination et la seule activité proprement dite du nourrisson consiste à téter le sein maternel. Mais même ce premier objet d’amour est à l’origine imposé à l’enfant par sa mère, de sorte que nous pouvons dire que l’amour primaire de l’enfant est un « amour d’objet passif ». Quoi qu’il en soit, le rythme de la succion reste pour toujours un élément essentiel de toute activité érotique ultérieure et s’intégrera, selon notre conception, amphimictiquement à l’acte masturbatoire et au coït. La succion du pouce ou Wonnesaugen (Lindner) constitue l’activité purement libidinale propre à cette période et en même temps le premier problème d’ordre érotique qui se présente à nous. Qu’est-ce qui incite l’enfant à prolonger la tétée même une fois rassasié ? Quel plaisir trouve-t-il à cette activité ? Mais résistons à la tentation de vouloir résoudre dès maintenant cette énigme et, à travers celle-ci, la question fondamentale de la psychologie de l’érotisme ; attendons d’avoir étudié en détail les autres érotismes.

L’enfant au sein est en somme un ectoparasite de la mère, tout comme il en avait été l’endoparasite à la période fœtale. Et tout comme il avait pris ses aises dans le corps maternel sans le moindre égard et contraint finalement la mère, son hôtesse nourricière, à expulser son pensionnaire impudent, il se comporte par la suite avec une agressivité croissante à l’égard de la mère qui l’allaite. La paisible phase orale érotique de la tétée débouche sur une phase cannibalistique. L’enfant développe des instruments de mastication et tout se passe comme si, à l’aide de ceux-ci, il voulait proprement dévorer la mère bien-aimée qui, finalement, se trouve dans l’obligation de le sevrer. Je pense que ce cannibalisme ne sert pas seulement l’instinct d’auto-conservation, mais que les dents sont en même temps des armes au service d’une tendance libidinale, des instruments à l'aide desquels l'enfant cherche à pénétrer dans le corps de la mère.

L’unique argument en faveur de cette hypothèse hardie, mais qui pèse lourd aux yeux d’un psychanalyste, est la constance et la régularité avec laquelle, dans les rêves et dans les symptômes névrotiques, on retrouve l’identité symbolique entre le pénis et les dents. Selon notre conception, la dent est à proprement parler un pénis archaïque ( Urpenis), au rôle libidinal duquel l’enfant doit renoncer au moment du sevrage13. Par conséquent, ce n’est pas la dent qui est le symbole du pénis, mais c’est le pénis, plus tardivement développé, qui est le symbole de l’instrument de pénétration plus ancien, la dent. Le caractère paradoxal de cette hypothèse sera peut-être atténué si nous considérons que tout rapport symbolique est précédé par un stade de l’équation où deux choses peuvent se remplacer mutuellement.

Le « cannibalisme » contient déjà en partie tous les éléments agressifs qui se manifestent si nettement dans l’organisation sadique-anale suivante. Le rapport remarquablement étroit qui existe entre la libido anale et les manifestations du sadisme correspondrait, selon la conception développée plus haut, au déplacement de l’agressivité, primitivement « cannibalistique », sur la fonction intestinale. Le motif de ce déplacement est la réaction de déplaisir suscitée chez l’enfant lorsque les parents ou leurs substituts exigent de lui le respect de certaines règles de propreté. Même à ce stade, il ne renonce pas davantage à la « régression maternelle » orale-érotique tentée précédemment ; celle-ci réapparaît ici sous forme d'identification des fèces à l’enfant, c’est-à-dire au sujet lui-même. Tout se passe comme si l’enfant, après ce refus assez bouleversant de l’agression libidinale orale-érotique de la part de la mère, avait retourné sa libido vers lui-même. Étant lui-même à la fois la mère et l’enfant (contenu intestinal), il peut se rendre indépendant, sur le plan libidinal, de la personne qui prend soin de lui (la mère). C’est peut-être là la raison ultime de ces traits de caractère oppositionnels qui sont généralement les produits de transformation de la libido sadique-anale.

La période de la masturbation doit être considérée comme un stade à part du développement de la libido : la première phase qui amorce la primauté de la zone génitale14. Toutes nos analyses montrent que la masturbation est associée à de grandes quantités de libido sadique-anale, de sorte que nous pouvons suivre à présent le déplacement des composantes agressives depuis la phase orale jusqu’à la phase génitale en passant par la phase anale. Dans la masturbation cependant, l’équation symbolique « enfant = fèces » est remplacée par le symbole « enfant = pénis » ; pour le garçon c’est donc le creux de sa propre main qui symbolise l’organe génital féminin. Il est frappant de constater que dans les deux dernières phases l’enfant joue subjectivement un rôle double, ce qui est sans doute en rapport avec la bisexualité infantile. En tout cas, pour comprendre les manifestations de la libido génitale pleinement mature, il est extrêmement important de savoir que tout être humain, homme ou femme, peut jouer avec son propre corps le double rôle de la mère et de l’enfant.

Vers la fin du développement de la libido infantile, l’enfant, après les phases de l’amour d’objet passif, après l’agression cannibalistique et l’introversion, revient à son objet premier, la mère, mais muni cette fois d’une arme offensive plus adéquate. La verge érectile serait parfaitement capable de trouver le chemin du vagin maternel et parfaitement en mesure d’atteindre ce but si les interdits éducatifs, peut-être aussi déjà un mécanisme de défense particulier ou l’angoisse, ne mettaient pas rapidement un terme à ce précoce amour œdipien.

Nous renonçons à décrire les périodes sexuelles suivantes — période de latence et puberté — puisque notre propos était seulement de démontrer que l’ontogenèse de la sexualité continue invariablement à être dominée par la tendance au retour dans le sein maternel et que l’organisation génitale, qui réalise en quelque sorte cette tendance, correspond au maximum de développement du sens de réalité érotique. Après l’échec de la première tentative orale de retourner dans le corps de la mère, suivent les périodes anale et masturbatoire, périodes qu’on pourrait qualifier d'autoplastiques, où le sujet cherche dans son propre corps un substitut fantasmatique à l’objet perdu ; mais seul l’instrument constitué par l’organe de copulation mâle permet une première tentative sérieuse de réaliser cette tendance sur un mode à nouveau alloplastique, d’abord sur la mère elle-même, puis sur les autres femmes de l’entourage.

Nous ne pourrons guère qu’esquisser dans ses grandes lignes la représentation de l’acte sexuel final en tant que somme amphimictique des érotismes plus précoces. Les impulsions agressives se traduisent dans l’acte sexuel par la violence manifestée lors de la conquête de l’objet et de la pénétration. Nous tenterons maintenant d’expliquer comment les érotismes anal et urétral sont utilisés dans la formation de l'érotisme parental (ou érotisme de parturition) étroitement associé à la génitalité, en étudiant le développement de la sexualité féminine, problème qu’il n’est plus possible de remettre à plus tard.

Le développement de la sexualité génitale, dont nous venons d’exposer schématiquement le déroulement chez l’homme, subit chez la femme une interruption assez soudaine. Cette interruption se caractérise essentiellement par le déplacement de l’érogénéité du clitoris (le pénis féminin) à la cavité vaginale. Cependant l’expérience psychanalytique nous amène à supposer que non seulement le vagin, mais aussi d’autres parties du corps de la femme peuvent se génitaliser — comme l’hystérie en témoigne également —, en particulier le mamelon et la région qui l’entoure. Il est probable que l’allaitement constitue dans une certaine mesure une compensation pour le plaisir perdu de l’intromission et de l’éjaculation ; en fait, le mamelon manifeste clairement son aptitude érectile. Il semble toutefois qu’une quantité appréciable d’érotisme anal et oral se trouve également déplacée sur le vagin, dont la musculature lisse paraît imiter par ses contractions comme par son péristaltisme le plaisir oral d’ingestion et le plaisir anal de rétention. En ce qui concerne la zone génitale principale, chez l’homme elle est essentiellement imprégnée d’urétralité, tandis que chez la femme il se produit une régression surtout dans le sens de l’analité, dans la mesure où chez elle l’accent dans le coït porte sur la conservation du pénis, du sperme et du fœtus qui se développe à partir du sperme (érotisme parental). Cependant le désir viril, partiellement abandonné, de retour dans le sein maternel se manifeste aussi chez la femme, mais seulement au niveau du fantasme : par exemple sous la forme d’une identification imaginaire pendant le coït avec l’homme, détenteur du pénis, sous la forme d’une sensation vaginale suggérant la possession d’un pénis (« pénis creux ») ou d’une identification à l’enfant qu’elle porte dans son corps. L’agressivité masculine se transforme chez la femme en plaisir passif de subir l’acte sexuel (masochisme) qui peut s’expliquer d’une part par la présence de pulsions très archaïques (pulsion de mort de Freud), d’autre part par un mécanisme d’identification avec l’homme victorieux. Tous ces réinvestissements secondaires de mécanismes de plaisir éloignés dans l’espace et génétiquement dépassés semblent plus ou moins servir à la femme de consolation pour la perte du pénis.

D’une façon générale, voici comment nous pouvons concevoir chez la femme le passage d’une activité de type viril à la passivité : la génitalité du pénis féminin (clitoris) reflue régressivement vers l’ensemble du corps et vers l’ensemble du Moi, d’où elle était venue — pensons-nous — par amphimixie, de sorte que la femme retombe sous la domination du narcissisme secondaire ; sur le plan érotique, elle devient semblable à un enfant, à un être qui s’accroche encore volontiers au fantasme d'être encore tout entier à l’intérieur de la mère. Ainsi peut-elle facilement s’identifier au fœtus qui vit en elle (ou au pénis qui en est le symbole), et passer du transitif à l’intransitif, de la pénétration active à la passivité. La génitalisation secondaire du corps féminin explique aussi la tendance plus grande des femmes à l'hystérie de conversion15.

L’observation attentive du développement génital de la femme fait penser qu’au moment du premier coït la génitalité féminine est encore souvent tout à fait immature. Les premières tentatives de coït ne sont à vrai dire que des viols sanglants. C’est seulement plus tard que la femme apprend à subir l’acte sexuel de façon passive et encore plus tard à y trouver du plaisir, voire à y prendre une part active. Certes, dans chaque acte sexuel l’opposition primitive se répète sous forme d’une résistance musculaire opposée par le vagin contracté ; ensuite seulement se produit une lubrification du vagin qui devient aisément pénétrable et c’est tout à la fin que surviennent les contractions qui semblent avoir pour but l’aspiration du sperme et l’incorporation du pénis (la tendance castratrice y joue probablement aussi un rôle). Ces observations, jointes à certaines considérations phylogénétiques que nous examinerons plus en détail par la suite, donnent à penser que le coït est également une répétition, au niveau individuel, de la lutte des sexes. La partie perdante est la femme : elle abandonne à l’homme le privilège de pénétrer effectivement dans le corps de la mère, se contentant pour sa part de compensations fantasmatiques, et surtout en accueillant l’enfant dont elle partage le bonheur16. Par contre, à en croire les observations psychanalytiques de Groddeck, il existe, dissimulés derrière les souffrances de l’accouchement, des plaisirs dont le sexe masculin est privé.

Ces réflexions jettent un jour nouveau sur les modes de satisfaction des pervers et les symptômes des psychonévrosés. Leur fixation à une étape antérieure du développement sexuel représente donc un accomplissement très imparfait du but final de la fonction de réalité érotique, à savoir la reproduction génitale de la situation intra-utérine. Et même les archétypes des névroses actuelles : la neurasthénie qui s’associe à l’éjaculation précoce et la névrose d’angoisse qui s’accompagne d’une tendance excessive à la rétention, peuvent maintenant s’expliquer par une génitalité où surabondent soit les éléments anaux soit les éléments urétraux ; l’impuissance qui en résulte peut être ramenée par l’analyse à l’angoisse de la situation intra-utérine. Je voudrais ici faire appel aux travaux de Rank, qui d’ailleurs vont trop loin à certains égards (Le traumatisme de la naissance, 1924), pour donner une plus grande extension à la présente théorie de la génitalité.

Je suis convaincu que l’observation de la vie sexuelle des animaux viendra confirmer cette conception, et je ne regrette que l’insuffisance de mes connaissances dans ce domaine de la science. Le peu que je sais va dans le sens de ma conception relative à l’universalité de la pulsion de régression maternelle et de sa réalisation par le coït. Je me réfère par exemple au fait que certains animaux prolongent l’acte sexuel quasi indéfiniment17.

4. Interprétation des divers processus de l'acte sexuel

Après ces considérations, il nous parait intéressant de soumettre à une analyse, à la manière des symptômes névrotiques, les divers processus de l’acte sexuel, dont jusqu’à présent nous n’avons vraiment étudié que l’éjaculation.

Tout d’abord il y a l'érection qui, selon notre théorie de la génitalité et le désir de retour à la situation intra-utérine qu’elle implique, appelle une interprétation au premier abord surprenante. Supposons que l'enveloppement permanent du gland dans une membrane muqueuse (prépuce) constitue en fait une réplique en réduction de la situation intra-utérine. Lorsque au moment de l’érection l'accroissement de la tension accumulée dans l’organe génital projette le gland, c’est-à-dire la partie la plus sensible du pénis (et, selon notre conception, le représentant narcissique du Moi tout entier), hors de sa position de repos bien protégée, on peut dire en quelque sorte qu’il l’accouche ; l’intensification soudaine de la sensation de déplaisir permet de comprendre le désir, lui aussi soudain, de rétablir la situation perdue par le pénis en pénétrant dans une autre enveloppe, autrement dit de rechercher dans le monde extérieur réel, cette fois effectivement à l’intérieur du corps de la femme, la quiétude dont il jouissait auparavant sur un mode auto-érotique.

Dans l’acte sexuel humain, l’éjaculation est précédée par une friction prolongée. Pour comprendre ce fait, il nous faut remonter un peu plus en arrière.

Les zoologistes ont observé l’existence chez certains animaux d’un mode de réaction singulier, l'autotomie, qui consiste en ceci : l’animal détache de son corps, c’est-à-dire littéralement « laisse tomber » au moyen de mouvements musculaires spécifiques, ceux de ses organes qui sont soumis à une irritation trop intense ou le font souffrir de quelque autre façon. Certains vers, par exemple, placés dans ces conditions, sont capables de rejeter la totalité de leur intestin ; d’autres se brisent en petits morceaux. Tout le monde sait avec quelle facilité le lézard poursuivi abandonne sa queue aux mains de l’adversaire, pour la régénérer ensuite rapidement. Cette réaction correspond assurément à un trait fondamental de tout être vivant, et nous pouvons supposer qu’elle représente le modèle biologique du refoulement, c’est-à-dire essentiellement la fuite psychique devant les sentiments de déplaisir trop intense.

Nous avons déjà dit que toutes les quantités et qualités d’excitation que l’organisme, dans l’intérêt au bon fonctionnement de ses organes, a déplacés sans les satisfaire, s’accumulent dans l’appareil génital pour être déchargées par son intermédiaire. Cette décharge, au sens de la tendance à l’autotomie, ne peut que correspondre à la tendance à rejeter l’organe en état de tension. Du point de vue du Moi nous avons décrit l’éjaculation comme un rejet analogue de sécrétions produisant une sensation de déplaisir ; nous pouvons reconnaître la manifestation d’une tendance semblable dans l’érection et la friction. L’érection elle-même n’est peut-être que l’aboutissement incomplet d’une tendance à détacher du corps l’organe génital chargé de qualités de déplaisir. Comme dans l’acte d’éjaculation, nous pouvons considérer qu’il s’agit ici d’une lutte entre la tendance à rejeter et celle à conserver ; lutte qui, dans ce cas, ne se termine pas par la victoire de la tendance à la séparation18. Nous pourrions encore supposer que tout d’abord l’acte sexuel tend à détacher entièrement l’organe sexuel du corps — une sorte d’auto-castration — mais qu’il se contente ensuite de se débarrasser de la sécrétion. Les multiples comportements sexuels des animaux nous permettent d’observer, sur des exemples extrêmes, les différentes issues de cette lutte. Le tatou (dasypus), mammifère à ceinture d’écailles, enfonce dans l’organe de la femelle un pénis gigantesque si on le compare à sa taille ; à l’opposé, le pénis de la girafe s’amincit lors de la pénétration à la manière d’un télescope pour finir en un appendice filiforme et le sperme éjaculé s’écoule directement dans l’utérus à travers cette sorte de filament.

Le désir de friction génitale laisse supposer que le déplaisir provenant de l’organisme tout entier s’accumule dans l’organe génital sous la forme de prurit ; celui-ci est ensuite soulagé par une manière de grattage. Mais nous pouvons supposer que le réflexe de grattage lui-même est un résidu archaïque de la tendance à l’autotomie, une tentative d’arracher simplement avec les ongles la partie du corps irritée. En effet, ce prurit ne cesse en général qu’une fois la partie irritée grattée jusqu’au sang, donc par l’arrachement effectif de morceaux de tissu. Très probablement, friction, érection et éjaculation constituent un processus autotomique, intensif au début, s’atténuant par la suite, qui commence avec l’intention de « laisser tomber » l’organe tout entier, puis se contente du grattage (frottement) et finalement se limite à l’émission spermatique. Naturellement, tout ceci ne caractérise qu’un aspect du processus (le Moi, le soma) ; en ce qui concerne le tissu germinal, autrement dit la libido, il s’agit d’une tendance d’intensité décroissante à retourner dans le corps maternel.

Je reviendrai plus loin sur les mobiles plus profonds de la tendance génitale à l'auto-castration ; je me contenterai de noter ici que le règne animal fournit d’innombrables exemples d’auto-castration effective où l’on observe, au cours de l’acte, non seulement l’expulsion de la sécrétion, mais l’arrachement véritable du pénis. Peut-être pouvons-nous évoquer ici, comme une sorte d’auto-castration avortée, la turgescence en forme d’anneau du pénis des canidés qui fait que le mâle reste « suspendu » à la femelle, éveillant chez l’observateur l’idée d’un arrachement possible.

Chez l’homme, le travail de conquête qui précède l’accouplement s’est affadi au cours de l’évolution culturelle jusqu’à devenir méconnaissable ; pour en retrouver la signification primitive nous devons en revenir une fois de plus à l’observation des animaux. Nous avons déjà signalé que la tendance nucléaire à retourner dans l’utérus maternel est également partagée par les deux sexes. Donc le travail de conquête ne peut avoir pour but que de permettre à l’homme d’amener la femme à subir l’acte sexuel en renonçant à sa propre tendance à la satisfaction réelle ou en limitant celle-ci. À l'appui de cette affirmation je peux citer deux remarques de Darwin qui fait autorité en la matière : « Ces phénomènes nous incitent à penser », dit-il à un moment, « que la femelle ne choisit pas le mâle le plus attrayant pour elle, mais celui qui lui répugne le moins ». Cette conception exprime bien ce qui nous paraît être la situation privilégiée du mâle dans l’acte sexuel. Ailleurs Darwin constate que la différenciation sexuelle, au sens du « dimorphisme sexuel », commence toujours chez le mâle, même si peut-être plus tard elle est aussi reprise en partie par la femelle. Tout ceci s’accorde parfaitement avec la remarque de Freud selon laquelle toute libido est en fait virile, même lorsqu’elle vise une satisfaction passive (comme chez la femme, par exemple).

Selon notre hypothèse, les caractères sexuels secondaires qui sont donc à l'origine le privilège du mâle, sont les armes d’un combat où il s’agit de décider qui des deux adversaires parviendra — en compensation de l’utérus maternel perdu — à forcer l’accès du corps de l’autre. Si nous examinons ces armes du point de vue de leur efficacité, nous constatons qu’elles visent toutes à réduire la femelle à l’obéissance par la violence directe, ou à la paralyser par fascination hypnotique. À la première catégorie de ces armes de combat appartiennent par exemple les durillons qui apparaissent sur le pouce de la grenouille mâle en période de frai et qui lui servent à étreindre la femelle par le creux des aisselles ; la plus grande force physique du mâle va dans le même sens ; ou encore le comportement du mâle chez certains reptiles qui, pendant l’accouplement, tambourine sur la tête de la femelle avec ses membres antérieurs pour l’amener à composition. L’intimidation de la femelle est un procédé encore plus souvent employé ; il s’agit pour le mâle d’effrayer celle-ci en gonflant son corps ou certaines parties de son corps (crapaud, caméléon), en étalant d’énormes lambeaux cutanés ou des replis charnus, en déployant des jabots (oiseaux), en allongeant et en redressant brusquement le museau (observations faites par Darwin sur l'éléphant de mer). Une espèce de phoques (christophora cristata) développe en période d’accouplement une sorte de bonnet dont la dimension est supérieure à celle de la tête qui le porte. Des méthodes bien connues pour apprivoiser la femelle (chats) consistent à rugir et à lui crier dessus. Un procédé analogue est employé par une espèce de lézards de Malaisie, dont le mâle, en période d’accouplement, approche de la femelle le buste dressé tandis qu’une tache noire sur fond jaune rougeâtre apparaît sur sa gorge fortement gonflée. Outre l'intimidation, ce mode de conquête semble également comporter des éléments de fascination en stimulant le sens esthétique ; parmi les plus impressionnants, citons la richesse des couleurs, l’emploi de toutes sortes d’organes sonores, la production de lumière (lucioles), la danse, l’étalement de la queue en éventail et, chez beaucoup d’oiseaux, le chant, le vol, le caquetage séducteur.

La première analogie qui se présente à l’esprit quand on observe ces phénomènes, c’est la ressemblance avec l’hypnose. Mes observations psychanalytiques m’ont amené à distinguer deux manières différentes d’induire l’obéissance hypnotique : l’hypnose maternelle et l’hypnose paternelle19. La première agit en paralysant la victime par intimidation ; la seconde par insinuation séductrice. Dans les deux cas, l’hypnotisé régresse au stade de l’enfant impuissant. Le comportement spécifique, d’allure cataleptique, des hypnotisés incite à supposer que cette régression remonte encore plus loin : elle reproduit la situation intra-utérine (Bjerre). La présence si fréquente, parmi les caractères sexuels secondaires du mâle, de la beauté — qui selon moi est une marque de féminité — et le fait que le mâle assume si souvent la fonction féminine de bercer et d’endormir, n’ont pas de quoi surprendre, compte tenu de la bisexualité générale des individus qui se reproduisent par voie sexuée. Nous supposons donc que c’est la régression hypnotique à la situation intra-utérine qui étourdit la femelle au moment de la conquête et que la reproduction fantasmatique de cette situation bienheureuse lui fournit une compensation pour avoir à subir l’acte sexuel qui en soi est pénible. Si, en accord avec les zoologistes, nous classons parmi les caractères sexuels secondaires toutes les parties du corps qui présentent un caractère sexuel mais ne participent pas à la fonction de sécrétion des glandes génitales, nous devons, en tout état de cause, classer parmi ceux-ci les organes d’accouplement, c’est-à-dire le pénis et le vagin. En effet, il nous semble que l’exhibition des organes sexuels, pénis en érection ou vagin ouvert, produisent par eux-mêmes un effet de fascination, éveillent chez le partenaire spectateur le fantasme de la situation intra-utérine.

Parmi les armes de la séduction, certaines odeurs présentent une importance particulière. Nous connaissons le rôle que joue l’odeur de valériane chez les chats au moment de l’accouplement ; nous connaissons l’odeur du bouc et du musc ; ou la force attractive du papillon femelle qui lui permet d’attirer jusque dans la ville les mâles se trouvant à plusieurs kilomètres de distance dans les champs. Mais indubitablement, même sur les animaux supérieurs l’odeur spécifique de l’organe sexuel femelle produit un effet excitant, peut-être parce qu’elle éveille l’aspiration à la situation intra-utérine. Le lapin domestique, par exemple, devient impuissant si l’on sectionne ses nerfs olfactifs. Nous ne pouvons négliger le fait que les toutes premières impressions sensibles, et qui sont pour cette raison importantes pour toute la vie, atteignent l’enfant au cours de la naissance, c’est-à-dire dans les voies génitales et à leur voisinage (Groddeck).

Jusqu’à présent on a fort peu observé le comportement psychique des partenaires au cours des émotions vécues pendant l’acte sexuel. Comme si l’homme détenait ses plus grands secrets dans ces affects : un sentiment de honte quasi insurmontable l’empêche d’en communiquer quoi que ce soit. Même au cours de l’exploration psychanalytique où le patient est invité à exprimer tous ses sentiments, c’est tout à la fin seulement qu’il apprend à décrire également le processus subjectif d’excitation vécu dans l’acte sexuel, alors que depuis longtemps il s’était habitué à parler sans réticences du processus objectif. Ce que j’ai pu, occasionnellement, apprendre à ce sujet est que d’un bout à l’autre l’individu est dominé par une sorte d’attraction contraignante qui le jette vers le partenaire ; il s’efforce de diminuer par tous les moyens la distance entre son partenaire et lui-même (voir la tendance soulignée au début à « jeter un pont » par le baiser, l’étreinte). Nous sommes amené à affirmer que cette attirance mutuelle ne fait qu’exprimer le fantasme de se souder véritablement au corps du partenaire, ou peut-être d’y pénétrer tout entier (en tant que substitut de l’utérus maternel) ; l’union sexuelle n’est qu’une réalisation partielle de cette intention. La tension éprouvée par les partenaires pendant la durée de l’acte est en soi pénible, et seul l’espoir du dénouement proche finit par la rendre voluptueuse. Cette tension pénible ressemble à bien des égards à l'angoisse ; nous savons d’ailleurs, depuis Freud, que l’angoisse répète toujours la sensation de déplaisir éprouvée lors du choc de la naissance.

Il semble que nous ayons à nous habituer à l’idée de la surdétermination d’un seul et même processus comme la psychanalyse nous l’apprend en ce qui concerne les processus psychiques. À mesure que nous approfondissons l’étude du déroulement du coït, il devient évident qu’il ne s’agit pas seulement d’un processus chargé de plaisir (la représentation de la bienheureuse situation intra-utérine) mais aussi de la répétition d'expériences pénibles (probablement la première expérience d'angoisse, celle de la naissance). Il est plus probable encore que ces affects ne se manifestent pas sans ordre, mais selon une succession historiquement déterminée. Il s’ensuit que l’accroissement de la tension pénible et son point culminant dans la satisfaction orgastique, représentent simultanément deux tendances de sens opposé : la répétition de l’expérience pénible de la naissance et de son heureux dénouement, et le rétablissement de la situation intra-utérine encore parfaitement paisible en pénétrant à nouveau dans le sein maternel.

Les phénomènes physiques les plus frappants parmi ceux qui accompagnent ces émotions concernent la respiration et la circulation sanguine des deux partenaires. Il existe une dyspnée manifeste et le pouls est accéléré ; c’est seulement après l’orgasme que s’établit une respiration plus profonde, satisfaisante, et que s’apaise l’activité cardiaque. Ces troubles semblent représenter l’équivalent de la remarquable performance d’adaptation qu’exige le passage du mode d’oxygénation fœtal à la respiration extra-utérine. Peut-on pousser la comparaison entre le coït et le processus de la naissance jusqu’à voir dans le rythme de l’accouplement la répétition abrégée de la périodicité des douleurs de l’accouchement ? Je ne saurais pour le moment en décider20.

Notons encore que le coït s’accompagne aussi d’impulsions agressives manifestes. Cette composante, dont nous avons suivi le cheminement jusqu’à la génitalité dans le chapitre consacré au développement du sens de réalité érotique, s’exprime au cours de l’acte sexuel par des manifestations musculaires d’intensité croissante qui n’ont pas seulement pour but de retenir l’objet d’amour, mais possèdent aussi quelques traits sadiques évidents (mordre, griffer). Les premières manifestations vitales du nouveau-né font aussi apparaître que le choc traumatique vécu au cours de la naissance et en particulier la compression subie dans le canal obstétrical éveille non seulement de l’angoisse mais aussi de la colère, et celle-ci se répète dans le coït21.

L’état des partenaires est caractérisé pendant l'orgasme et après par un rétrécissement considérable ou même une abolition complète de la conscience (normalement, même dans la période précédant l’orgasme, l’activité psychique consciente se bornait à la volonté d’atteindre le but sexuel). Les exemples pris dans le règne animal mettent encore plus nettement en évidence la concentration sur la sensation de satisfaction ; là en effet il arrive même que la sensibilité douloureuse soit entièrement abolie. Certaines espèces de lézards se laissent mettre en pièces plutôt que d’interrompre l’acte sexuel ; il y a des salamandres que même la mutilation ne dérange pas dans leur accouplement. Le lapin domestique, pendant l’orgasme, tombe dans un état proche de la catalepsie puis, inconscient, il s’effondre et, le pénis maintenu dans le vagin de la femelle, il reste étendu pendant un long moment, immobile, auprès d’elle. Nous ne faisons qu’être conséquents en considérant cet état, ainsi que le sentiment de satisfaction parfaite et l’absence totale de désirs qui l’accompagnent, comme étant le but du coït qui, pour l’individu tout entier, signifie qu’il a réalisé l’existence intra-utérine inconsciemment, sur le mode hallucinatoire ; mais en même temps, pour l’organe génital et pour les cellules germinales, cela signifie la réalisation à la fois symbolique et réelle de ce but. Probablement l’heureuse victoire sur le traumatisme de la naissance s’exprime également par la même occasion. — Nous allons bientôt parler un peu plus en détail des variations d’investissement supposées se produire au cours de l’orgasme, mais contentons-nous, provisoirement, de cette description.

Pour terminer, je tiens encore à signaler le rapport étroit qui existe entre l’accouplement et le sommeil, tant chez l’homme que dans de nombreuses espèces animales. C’est en parfait accord avec nos prévisions théoriques, puisque nous considérons aussi bien le sommeil que l’acte sexuel comme des régressions à la vie intra-utérine. Nous reprendrons en détail ces analogies et les différences qui existent entre les deux phénomènes ; constatons seulement ici que beaucoup d’animaux, mais également l’homme, succombent volontiers au sommeil après le coït. Nos expériences psychanalytiques nous apprennent que la plupart des cas d’insomnie d’origine psychique peuvent être ramenés à des troubles de la fonction génitale et ne guérissent que si ces troubles peuvent être supprimés.

5. La fonction génitale individuelle

On peut se demander à présent si cette étude du déroulement et de l’évolution ontogénétique du coït permet aussi d’aborder le sens de ce processus qui se répète avec une uniformité si remarquable dans une grande partie du monde animal.

Du point de vue purement biologique, nous considérons le coït comme un acte de décharge périodique dont le but est de réduire la tension libidinale qui s’accumule tout au long de la vie de l’individu, tension libidinale qui accompagne toute activité non érotique des organes et se déplace « amphimictiquement » des divers organes sur l’appareil génital. Tous les organes interviennent donc dans les processus de l’accouplement, mais plus particulièrement toutes les quantités et toutes les formes de la libido insatisfaite des zones érogènes et stades d’organisation dépassés à l’âge adulte. Sans se prononcer sur la nature du processus physiologique en question, rappelons la similitude entre l’aboutissement final des fonctions d’accouplement et de sécrétion et supposons que se trouvent condensées dans les processus d’érection et d’éjaculation (ébauchés également dans l’acte génital féminin) toutes les tendances à l’autotomie dont la réalisation a été abandonnée au profit de la « fonction d’utilité ». Un être vivant disposant d’une fonction génitale évoluée est capable d’une meilleure adaptation aux tâches de l’existence, même dans ses activités non érotiques ; il peut différer ses satisfactions érotiques pendant assez longtemps pour que celles-ci ne troublent pas la fonction de conservation. Nous pouvons donc dire que l’appareil génital est en même temps un organe « utile » qui favorise les visées de la fonction de réalité.

Nous n’avons que des idées fort imprécises quant aux modifications d’investissement qui suivent la satisfaction génitale et nous ne pouvons émettre une opinion un peu plus concrète que sur l’aspect psychologique du processus orgastique. Tout se passe comme si, dans les conditions du coït, une tension parvenue à un très haut degré d’intensité s’apaisait soudainement et avec une extrême facilité, de sorte que la mobilisation intense des énergies d’investissement devient brusquement inutile. C’est la source de ce puissant sentiment de bonheur, qui peut donc être ramené, tout comme le plaisir que procure le mot d’esprit, à l’économie en énergie d’investissement (Freud)22. Parallèlement à ce sentiment, on peut imaginer un reflux « génitofuge » de la libido vers les divers organes, pendant de ce flux « génitopète » qui, dans la phase de tension, a entraîné les excitations des divers organes vers l’appareil génital. C’est au moment où la libido se déverse de l’organe génital vers l’organisme psycho-physique tout entier que naît la « sensation de bonheur » qui récompense les organes de leur bon fonctionnement et les incite en même temps à de nouvelles performances23.

La satisfaction orgastique correspond en quelque sorte à la génitalisation explosive de l'organisme tout entier, à l’identification totale de tout l’organisme avec l’organe d’exécution sous l’effet de la friction.

Si séduisante que soit cette conception du processus d’accouplement du point de vue de l’économie psycho-physique, elle ne suffit toujours pas à expliquer pourquoi, dans une si grande partie du monde animal, l’accumulation et la décharge de l’énergie sexuelle ont pris justement cette forme. Tant que cette question restera sans réponse, nous ne pourrons pas avoir le sentiment de disposer d’une explication suffisante. La psychanalyse nous a appris que nous pouvons pallier cette insuffisance, du moins en ce qui concerne les processus psychiques, en complétant l’aspect purement ontologique (descriptif-économique) par l’aspect historico-génétique. Ainsi nous avons essayé — comme déjà précédemment pour les divers modes de manifestation du sens de réalité — de ramener les manifestations pulsionnelles de la sexualité à la tendance à rétablir la situation pré-natale, sorte de compromis entre cette tendance, en apparence complètement abandonnée dans la vie réelle, mais en fait seulement mise à l’écart, et les obstacles qu’elle rencontre dans la réalité. Ainsi les phases du développement sexuel telles que Freud les a décrites apparaissent comme des tentatives constamment répétées en vue d’atteindre ce but, tandis que l’organisation génitale elle-même correspond à un aboutissement final, quoique partiel, de l’exigence pulsionnelle. Or il semble que cette satisfaction pulsionnelle ne puisse atteindre son but directement, mais qu’elle soit constamment appelée à reproduire l’histoire de son propre développement, y compris la lutte adaptative, en elle-même pénible, qui est imposée à l’individu par la perturbation d’une situation antérieure agréable. La première et la plus intense lutte adaptative dans la vie d’un individu est constituée par l’expérience traumatique de la naissance et le travail d’adaptation imposé par la nouvelle situation. Nous supposons donc que le coït ne représente pas seulement un retour — mi-fantasmé, mi-réel — dans le sein maternel, mais traduit aussi par ses symptômes l’angoisse de la naissance et la victoire remportée sur celle-ci, c’est-à-dire l’heureuse issue de la naissance. Il est vrai qu’au cours du coït des dispositifs appropriés veillent à ce que l’angoisse ne dépasse pas un certain degré ; et encore plus de sollicitude se trouve déployée pour que l’atteinte soudaine et quasi complète du but de la satisfaction (l’utérus de la femme) transforme cette angoisse en plaisir intense.

Nous pouvons rapprocher cette hypothèse des exemples que Freud utilise pour illustrer la compulsion de répétition dans son ouvrage « Au delà du principe de plaisir » (1921). Cette analogie prend peut-être encore plus de valeur du fait qu’elle aboutit à un résultat identique à partir d’hypothèses entièrement différentes.

Freud explique certains symptômes de la névrose traumatique et aussi certaines particularités du jeu de l'enfant par la compulsion à décharger progressivement, par petites doses multipliées, les quantités d’excitation non liquidées et que leur intensité ne permet pas de liquider « en bloc ». Nous aussi, nous considérons que le coït représente la décharge partielle de l’« effet de choc » du traumatisme de la naissance qui n’a pas encore été liquidé ; mais en même temps nous y voyons aussi un jeu ou, plus exactement, une fête commémorative célébrant l’heureuse délivrance d’une situation difficile, et enfin, le déni du traumatisme par une hallucination négative.

Nous sommes incapables de donner une réponse cohérente à la question soulevée par Freud, à savoir si cette répétition constitue une contrainte ou bien un plaisir, si elle se situe en deçà ou au-delà du principe de plaisir, du moins en ce qui concerne la pulsion d’accouplement. Nous pensons que dans la mesure où elle correspond à la liquidation progressive de l’effet de choc, c’est une contrainte, c’est-à-dire une réaction d’adaptation imposée par une perturbation exogène. Mais dans la mesure où elle représente le déni hallucinatoire-négatif de la perturbation en question, ou une fête commémorant cette victoire, nous avons affaire à des purs mécanismes de plaisir.

De nombreux indices portent à croire que les forces pulsionnelles sont inégalement reparties entre le soma et le germen, comme si la majeure partie des pulsions non résolues s’était accumulée dans le germen ; la compulsion de répétition traumatique émanerait donc essentiellement de celui-ci, débarrassant ainsi l’individu à chaque répétition (ou chaque coït) d’une fraction du déplaisir. Nous sommes fortement tentés de ramener la tendance auto-castratrice qui se manifeste dans l’acte génital à la tentative d’expulser du corps, en totalité ou par fractions, la sécrétion génitale qui est cause de la sensation de déplaisir. Mais en même temps le coït prend également à son compte la satisfaction individuelle du soma, c’est-à-dire la liquidation des traumatismes mineurs subis au cours de l’existence, en les surmontant avec une aisance enjouée.

C’est dans ce caractère ludique que nous voyons l’élément de jouissance pure de la satisfaction génitale ; cela nous permet finalement de formuler une opinion d’une portée un peu plus générale quant à la psychologie de l'érotisme.

On sait que la plupart des activités pulsionnelles sont déclenchées par des perturbations qui atteignent l’organisme de l’extérieur, ou bien qui naissent de modifications internes, également perturbantes. Par contre en ce qui concerne les pulsions ludiques, parmi lesquelles nous pouvons aussi classer, dans un certain sens, les pulsions érotiques, c’est la pulsion elle-même qui suscite un déplaisir, dans le seul but de jouir ensuite de son interruption.

Ce qui caractérise donc la tendance ludique et l’érotisme, c’est qu’à l’opposé des autres cas où la situation de déplaisir survient à l’improviste, premièrement le déplaisir n’est autorisé que selon un dosage connu et mesuré, deuxièmement les modalités défensives sont prévues d’avance et souvent même à un degré excessif. Dans ce sens, je serais tenté de considérer la faim, par exemple, comme un instinct simple qui vise à faire cesser la sensation de déplaisir provoquée par la privation physique, et l’appétit comme son parallèle érotique ; car, dans le cas de l’appétit, cette petite privation jointe à l’assurance d’une satisfaction correspondante doit plutôt compter pour un plaisir préliminaire. Nous supposons donc que les organisations sexuelles, en particulier les fonctions d’accouplement, se sont elles aussi constituées si ingénieusement que l’on puisse à coup sûr compter sur la satisfaction. Donc la sexualité aussi ne fait que jouer avec le danger. Selon notre description, dans la sexualité génitale toute la tension sexuelle de l’organisme est convertie en sensation de prurit des organes génitaux24 dont il est extrêmement facile de se débarrasser ; mais en même temps la tendance de l’organisme tout entier à régresser vers l’utérus maternel est également déplacée sur une partie du corps, l’organe génital, par l’intermédiaire duquel elle peut se réaliser sans difficulté.

Le coït rappelle donc ces mélodrames où les nuages menaçants s’accumulent comme dans une véritable tragédie, mais où l’on a toujours l’impression « que tout finira bien malgré tout »25.

Le seul motif qui peut justifier à notre avis cette répétition ludique est le souvenir d’avoir été heureusement délivré d’un déplaisir, que Freud évoque également comme étant un des motifs du jeu de l’enfant. Le fait pour l’être humain d’avoir réussi à survivre au danger impliqué par la naissance et la joie d’avoir trouvé la possibilité d’exister même à l’extérieur du corps de la mère, restent mémorables à tout jamais. C’est ce qui l’incite à reproduire périodiquement des situations dangereuses similaires mais atténuées, pour le seul plaisir de jouir encore de les avoir écartées. Il se peut que le retour temporaire dans le sein maternel tel qu’il est vécu dans le coït et, simultanément, la répétition et la domination ludiques de tous les dangers inhérents à la naissance et à la lutte d’adaptation à la vie, aient un effet vivifiant au même sens que la régression quotidienne du sommeil. Le règne périodiquement autorisé du principe de plaisir apporte consolation à l’être vivant engagé dans une lutte difficile et lui donne la force de poursuivre son effort.

C’est à une expérience psychanalytique que je dois essentiellement, je le reconnais, mon obstination à maintenir la régression à l’utérus maternel au centre de la théorie, malgré toutes les difficultés de conceptualisation qu’elle implique. Il est frappant de constater avec quelle constance les formations psychiques les plus diverses (rêve, névrose, mythe, folklore, etc.) représentent par un même symbole le coït et la naissance : être sauvé d'un danger, surtout de l’eau (liquide amniotique) ; de même, avec quelle régularité elles expriment les sensations éprouvées pendant le coït et dans l’existence intra-utérine par les sensations de nager, de flotter, de voler ; et enfin, l’identité symbolique qu’on y trouve entre l'organe génital et l'enfant26.

Nous pensons avoir livré ainsi le sens complet de l’acte génital dont l’orgasme constitue le point final. Lorsque la tension libidinale, généralement restreinte au seul organe génital, rayonne brusquement dans tout l’organisme, celui-ci, pour un instant, non seulement partage le plaisir des organes sexuels mais encore jouit à nouveau du bonheur intra-utérin.

Donc, selon notre conception, l’accouplement résume en un seul acte toute une série de séquences chargées de plaisir et d’angoisse. D’une part, le plaisir d’être libéré d’excitations pulsionnelles gênantes, le plaisir de retourner dans le ventre maternel, le plaisir d’un heureux dénouement de la naissance ; d’autre part, l’angoisse qu’on a éprouvée au cours de la naissance et celle qu’il faudra revivre pendant le retour (fantasmé). Comme le retour se limite en réalité à l’organe génital et au sperme, tandis que le reste du corps peut préserver son intégrité (et ne participe à la régression que sur le mode « hallucinatoire »), il devient possible d’éliminer de l’orgasme tout élément d’angoisse et de terminer le coït avec un sentiment de pleine satisfaction.

Le point obscur dans notre raisonnement reste incontestablement la curieuse combinaison entre le plaisir de la satisfaction et la fonction de conservation de l’espèce que présente l’acte d’accouplement. Il faut admettre que l’ontogenèse de l’individu n’en fournit pas d’explication satisfaisante. Voyons à présent si le parallèle phylogénétique, prudemment évité jusqu’ici, ne pourrait pas nous faire avancer quelque peu.