Psychanalyse des habitudes sexuelles

(avec une contribution à la technique thérapeutique)

Dans quelques-uns de mes récents articles, j’ai tenté de compléter notre technique psychanalytique par certaines mesures « actives ». Dans l’ensemble, ces travaux restaient à un niveau très général ; ils ne donnaient aucune précision sur la manière d’utiliser cet expédient psychothérapeutique et laissaient par conséquent une marge trop importante à des conceptions erronées. Je me sens donc obligé de m’expliquer un peu plus sur ces expériences techniques. À vrai dire, la diversité et les multiples ramifications de mon matériel ne me permettent pas encore d’en faire actuellement une présentation systématique. J’espère cependant arriver à montrer à travers certains exemples caractéristiques tirés de ma pratique comment il est possible d’utiliser avec succès ce qu’on appelle activité, comment ces résultats peuvent trouver une explication sur le plan théorique et enfin comment ces points particuliers s’intègrent dans le reste de notre savoir psychanalytique. Comme toute recherche systématique, celle-ci se trouve nécessairement entachée d’un certain parti pris. En défendant sa thèse contre toutes les objections possibles, on ne donne que trop facilement l’impression de prôner la nouveauté de ce que l’on propose au détriment de ce qui était jusque-là considéré comme juste ; cet effort de justification dégénère facilement en plaidoyer. Pour éviter de produire cette impression certainement fausse, l’auteur se voit obligé de répéter que ladite activité ne prétend nullement remplacer l’analyse actuelle mais la compléter sur quelques points et dans certaines circonstances précises. Toute tentative pour substituer à la technique psychanalytique actuelle une série de mesures et d’abréactions actives ne pourrait avoir que des conséquences fâcheuses. Le but de la thérapie psychanalytique est et demeure la liaison psychique du refoulé dans le Préconscient au moyen de la remémoration et de reconstructions qui finissent par s’imposer. L’activité n’est qu’un moyen auxiliaire qui, utilisé par un analyste expérimenté, peut faire progresser le travail analytique.

L’idée de regrouper les phénomènes dont je veux parler sous l’angle d’une « psychanalyse des habitudes sexuelles » m’est venue seulement au cours de la rédaction quand les associations scientifiques suscitées par notre thème, à l’origine d’ordre purement technique, se sont regroupées d’elles-mêmes autour du sujet indiqué dans le titre.

I. L’analyse des habitudes urétro-sexuelles

Une des règles principales concernant l’attitude générale à adopter vis-à-vis de l’analysé se trouve sans doute dans la formule de Freud, selon laquelle l’analyse doit se dérouler dans un état psychique de privation (frustration). Jusqu’à présent le seul sens que nous avons donné à cette règle est celui de laisser insatisfaits les vœux et exigences émis par le patient dans le transfert, notamment son immense désir d’affection et sa tendance à s’installer dans l’analyse en quelque sorte pour toute la vie. Je voudrais maintenant ajouter qu’il est possible d’imposer aussi avec profit d’autres privations, d’ordre divers, et j’en donnerai d’emblée pour exemple la plus importante de mes observations.

Dans un de mes travaux précédents j’ai cité, parmi les exemples destinés à illustrer la tâche active pendant l’analyse, le cas des patients qui présentent pendant la séance le « symptôme passager » constitué par une forte envie d'uriner et que j’ai empêchés de céder à ce besoin, espérant que l’accroissement de tension, qui affecterait le psychisme à la suite de l’interdiction de l’évacuation, ferait surgir plus facilement le matériel qui tentait de se dissimuler derrière ce symptôme. Plus tard j’ai été amené, à donner également, dans certains cas, des directives concernant la défécation, notamment aux patients particulièrement angoissés par l’obligation d’observer un certain délai. Là encore, en troublant ces habitudes je n’escomptais tout d’abord rien de plus qu’un certain progrès de l'analyse. Or les résultats dépassèrent mon attente. Les patients qui présentaient ce symptôme, le besoin d’uriner, s’avérèrent être des personnes qui urinaient en général beaucoup trop souvent, autrement dit des patients atteints d’une forme légère de pollakiurie qui dissimulait la crainte inconsciente de mal contrôler les sphincters urinaires, rejeton et résidu des difficultés de l’enfant à s’adapter à cette discipline excrétoire. On peut constater le même phénomène chez les pointilleux de la défécation. Ils compensent par leur promptitude et leur ponctualité la tendance infantile érotique-anale à retenir les selles le plus longtemps possible ; mais là encore intervient la peur inconsciente qu’une rétention prolongée n’entraîne l’accumulation d’une trop grande quantité d’excréments dont l’expulsion provoquerait une douleur particulièrement vive. C’est souvent le même patient qui m’a obligé à recourir à des mesures tant urétrales qu’anales ; il s’agissait en général d’hommes impuissants et de femmes frigides.

La première réaction que je suscitais en perturbant ces vieilles habitudes était en général la suivante : à l’interdiction urétrale le patient répondait par une attitude pleine de suffisance, protestant qu’il était capable de retenir ses urines toute une journée, qu’il était hyperpuissant à cet égard, etc. Quand j’entrais dans son jeu et lui enjoignais de retenir ses urines aussi longtemps que possible, il arrivait parfois à réaliser d’étonnantes performances, se retenant d’uriner huit ou dix heures d’affilée et même une fois vingt-huit heures. En règle générale, il en était ainsi seulement la première fois ou pendant un certain temps. Le plus souvent, le patient se pliait difficilement à la consigne de poursuivre l’expérience et même il suffisait parfois d’un ou deux incidents révélant la faiblesse que dissimulait cette « surpuissance » pour démasquer une tendance à l’énurésie jusqu’alors parfaitement inconnue du patient et dont la découverte permettait d’élucider des fragments importants de sa toute petite enfance. Tout se passait comme si les défaillances persistantes des sphincters internes de la vessie avaient été compensées par une innervation accrue des sphincters auxiliaires pour ne se manifester qu’après l’épuisement de ces derniers.

De même j’enjoignais aux pointilleux de l’exonération d’attendre que l’envie vienne d’elle-même. La résistance prenait alors la forme (ce qui était d’ailleurs parfois aussi le cas dans l’expérience urinaire) de craintes hypocondriaques : l’intestin risquait d’éclater ou encore la rétention pouvait provoquer des hémorroïdes et les excréments non éliminés allaient nuire à l’organisme ou même l’empoisonner ; certains se plaignaient aussi de maux de tête, de perte d’appétit, d’incapacité de penser ; ils citaient des cas où une longue constipation avait entraîné des vomissements et il était très difficile de les empêcher de recourir à leur vieille habitude de prendre des lavements ou des laxatifs. Toutes ces craintes étaient en fait de simples constructions phobiques qui barraient l’accès à l’érotisme anal et à l’angoisse anale, tous les deux refoulés. Si l’on refusait de se laisser impressionner, on parvenait assez souvent à entrevoir assez profondément la vie pulsionnelle refoulée derrière ces traits de caractère. Là encore, il y avait des obstinés qui, pour me réduire à l’absurde, retenaient leurs selles quatre, cinq, huit jours et même onze jours dans un cas dûment certifié. Finalement, sans doute quand ils se rendaient compte que je ne céderais pas, ces patients produisaient un scyballe extrêmement dur, suivi d’une selle énorme, le tout accompagné de douleurs intenses, semblables à celles de l’enfantement.

Comme dans les cas urétraux, une seule tentative suffisait généralement, mais pas toujours, à briser l’obstination du patient. Si l’on donnait à nouveau au patient l’ordre de se retenir le plus longtemps possible, cela était loin de lui être aussi facile que la première fois et même il arrivait que cette injonction fasse disparaître une constipation qui durait depuis une éternité. Là encore, au moment de l’évacuation, les prouesses des sphincters externes peuvent, semble-t-il, dissimuler les faiblesses des sphincters internes1.

Évidemment je n’aurais jamais accordé autant d’attention à ces deux fonctions si je n’avais fait l’observation remarquable, dont je fus d’abord le premier surpris, que celles-ci permettent de découvrir plus rapidement certaines relations, inaccessibles autrement, d’une part entre les particularités de caractère et les symptômes névrotiques, d’autre part entre leurs sources pulsionnelles et la préhistoire infantile. Ce qu’on appelle les « analyses de caractère » pourraient notamment exiger cette réduction aux intérêts érotiques oraux, urétraux et anaux à l’aide des procédés actifs ; comme s’il s’agissait dans ce cas de revenir aux sources pulsionnelles pour intriquer et utiliser différemment l’énergie pulsionnelle qui en dérive.

Ces expériences relatives à la rétention des excréments se sont en outre montrées fécondes dans une direction inattendue, en venant corroborer la « théorie de l’amphimixie » de la génitalité telle que je l’ai exposée dans mon « Essai sur la théorie de la génitalité »2. Dans quelques cas, j’ai été en effet frappé par l’influence incontestable qu’une interdiction urétrale exerçait manifestement sur la fonction anale, comme si la tendance à l’évacuation s’était en quelque sorte déplacée en arrière ; les patients avaient des selles plus fréquentes, souvent des flatulences et des gaz intestinaux en abondance. Mais on pouvait remarquer aussi des déplacements d’un autre ordre, par exemple une influence manifeste sur l’appétit et, certainement le plus remarquable et le plus important, l’apparition d’érections même chez des impuissants qui n’en avaient plus depuis longtemps. Il fallait bien mettre ces phénomènes en relation avec certaines conceptions théoriques que j’avais émises dans ma « Théorie de la génitalité » quant à la genèse de la génitalité, et même il était difficile de ne pas y voir une confirmation expérimentale de la conception qui s’y trouvait exposée, à savoir que les fonctions de rétention et d’évacuation de la vessie et de l’intestin peuvent présenter des innervations anales et urétrales sous forme d’un mélange amphimictique et que ces tendances se trouvent déplacées secondairement sur l’organe génital où elles contrôlent l’acte d’éjaculation et son inhibition. Outre l’importance théorique de cette découverte, il m’a paru très important sur un plan pratique de voir s’ouvrir, grâce à ces mesures actives, la perspective d’une reconstruction plus facile de la structure prégénitale dans les cas d’impuissance. Je partage d’ailleurs entièrement l’opinion de W. Reich3 selon lequel tous les cas de névrose, et non seulement les cas d’impuissance manifeste, s’accompagnent de troubles plus ou moins importants de la génitalité et je suis en mesure de démontrer l’opportunité de l’activité urétro-anale dans les structures névrotiques les plus diverses.

À l’objection évidente que dans la rétention il s’agit seulement d’une excitation mécanique des organes génitaux tout proches, je peux répondre que les érections ne se présentent pas seulement sous forme de « rigidité aqueuse », c’est-à-dire quand la vessie est pleine, mais également après l’évacuation. En outre, argument bien plus convaincant, l’attitude psychique de l’analysé parle en faveur de la relation que nous venons de décrire. Ceux dont l’« hyperpuissance » dissimulait des faiblesses infantiles latentes devenaient sensiblement plus modestes, tandis que les individus qui réussissaient à surmonter une certaine anxiété au cours des tentatives de rétention faisaient preuve de beaucoup plus d’assurance sur le plan sexuel. Entre autres, ils trouvaient le courage d’exprimer des associations et des souvenirs profondément enfouis et de progresser dans la situation de transfert à un niveau qu’ils n’auraient jamais pu atteindre auparavant. Au demeurant, je ne suis pas si certain qu’on puisse donner une explication purement mécanique de ce qu’on appelle la « rigidité aqueuse » sans recourir à la conception du déplacement amphimictique de l’innervation.

Ces observations m’ont fourni l’occasion d’assister aux conditions qui président à l’éducation prégénitale des enfants et de les étudier en détail dans la « post-éducation » analytique. J’ai découvert que c’est la crainte de la douleur qui constituait en dernière analyse la cause aussi bien de la tendance à l’évacuation urétrale que de la tendance à la rétention anale ; dans le cas de l’évacuation de la vessie, c’est la crainte de la tension provoquée par la vessie pleine et, dans l’évacuation des selles, la crainte de souffrir lors du passage du boudin fécal, qui dilate et distend le rectum. L'évacuation implique donc le plaisir pour la vessie et le déplaisir pour le rectum4. L’utilisation érotique de ces fonctions exige de supporter un accroissement relativement important des tensions en question. L’évacuation de la vessie ne procure un plaisir véritable que si la tension de la paroi vésicale dépasse une certaine limite. De même, la prime de plaisir érotique dans la défécation, que Freud a été le premier à signaler, n’est obtenue que si le déplaisir ou la tension ressentis avant la défécation ont atteint un degré appréciable ; c’est là un phénomène général puisque, selon moi, le caractère spécifique de l’érotisme consiste en un triomphe voluptueux remporté sur une difficulté organique que l’on se crée à soi-même5. Bon nombre de névrosés s’avèrent être des hyper-anxieux qui s’interdisent le plaisir de l’érotisme anal et urétral par peur de la douleur inévitable qui y est associée et il semble que le courage d’affronter l’érotisme prégénital soit un facteur nécessaire sans lequel il ne saurait y avoir d’érotisme génital solide. Dans l’analyse, la lutte contre les habitudes anales et urétrales se répète et aboutit cette fois à une meilleure conclusion ; celle-ci présuppose naturellement la suppression de certaines capacités et habitudes qui donnaient l’illusion d’une intégration réussie de cette phase éducative.

Cependant les conséquences physiologiques de ces expériences de rétention ne sont pas les seuls phénomènes importants, il faut y ajouter le matériel associatif livré à cette occasion. L’identification de l’enfant à ses parents passe comme on sait par une première phase prégénitale. Avant d’oser se mesurer à ses parents sur le plan génital, l’enfant essaie de rivaliser avec eux sur le plan des prouesses anales et urétrales, domaine où, en parfait accord avec ma « théorie de la génitalité », les excréments équivalent à des enfants et où les organes de l’excrétion peuvent eux-mêmes jouer le rôle, encore indifférencié sur le plan sexuel, de procréateur.

Notre intervention active, surtout en ce qui concerne les selles, pourrait donc se décrire aussi de la façon suivante : nous faisons croître certaines tensions jusqu’à ce que la douleur provoquée par la rétention l’emporte sur la peur de l’évacuation ; dans le cas des injonctions urétrales, il s’agit plutôt de s’habituer en quelque sorte aux tensions de la paroi vésicale, d’apprendre à les supporter. À côté de ces facteurs physiologiques, il ne faut pas négliger le rôle du transfert parental sur le médecin. Les injonctions et interdictions formulées par le médecin répètent en quelque sorte les ordres autoritaires donnés par les personnages importants de l’enfance, avec toutefois une différence non négligeable : dans l’enfance tout concourait à sevrer l’enfant des primes de plaisir, alors que dans l’analyse, cette première éducation trop bien réussie est remplacée par une autre qui laisse à l’érotisme la marge qui lui revient de droit6.

En relation avec la régulation des fonctions anale et urétrale, il se produit généralement dans l’analyse une remise en cause de certains traits de caractère qui, comme Freud l’a montré, sont de simples produits de substitution, de fermentation et de sublimation de ces dispositifs pulsionnels organiques. La réactivation analytique de l’érotisme anal se fait aux dépens du caractère anal. Les patients qui étaient jusque-là angoissés et avares deviennent progressivement plus généreux, et il ne s’agit pas seulement de leurs matières fécales ; le caractère urétral facilement inflammable, incapable de supporter une tension, même psychique, sans décharge immédiate, acquiert plus de retenue. De façon générale, on peut dire que ces mesures convainquent le patient qu’il est capable de supporter plus de déplaisir, voire d’utiliser ce déplaisir même pour obtenir un gain de plaisir érotique supérieur et cette conviction lui donne un certain sentiment de liberté et de confiance en soi, dont le névrosé se trouve particulièrement dépourvu ; et il faut ce sentiment de supériorité pour que surgissent des aspirations sexuelles plus élevées, de nature génitale, et finalement le courage nécessaire pour réactiver le conflit œdipien et surmonter l’angoisse de castration.

Au terme d’une analyse menée à bien, il apparaît que les symptômes névrotiques relatifs à la miction et à la défécation ne se ramènent pas entièrement aux tendances à répéter les conflits d’adaptation entre les pulsions liées à l’évacuation et les premières exigences sociales. La force traumatique véritablement en jeu ici s’avère plutôt être, comme dans les névroses en général, la tendance à fuir le conflit œdipien et partant la génitalité ; les expressions manifestes et latentes des érotismes oral, urétral, anal et autres que l’on trouve dans la névrose sont donc en général secondaires : ce sont des formations substitutives régressives des facteurs proprement névrogènes, en particulier de l’angoisse de castration.

L’identification anale et urétrale aux parents, que nous avons signalée précédemment, paraît constituer une sorte de précurseur physiologique de l'Idéal du Moi ou du Sur-Moi dans le psychisme de l’enfant. Non seulement l’enfant établit constamment des comparaisons entre ses performances dans ce domaine et celles des adultes mais il se forme en lui une morale des sphincters très sévère qu’on ne saurait transgresser sans remords et scrupules intenses. Il n’est pas exclu que cette morale encore à demi physiologique soit un des ressorts essentiels de la morale ultérieure purement psychique ; de même que l’olfaction (avant de manger), acte purement physiologique, serait selon mon hypothèse le prototype ou le précurseur de toutes les réalisations intellectuelles supérieures où il s’agit toujours de différer des satisfactions pulsionnelles (penser).

Il est fort possible que nous ayons grandement sous-estimé jusqu’à présent la signification biologique et psychologique des sphincters. Leur structure anatomique et leur mode de fonctionnement semblent les rendre particulièrement aptes à la production, à l’accumulation et à la décharge des tensions ; ils agissent à la manière d’écluses situées aux points d’entrée et de sortie des orifices du corps et leur degré variable d’innervation permet une variation infinie des sensations de tension et de détente dans la mesure où ils facilitent ou inhibent l’afflux et le reflux des contenus corporels. Jusqu’à présent on a considéré ces phénomènes uniquement sous l’angle utilitaire et complètement négligé l’importance du jeu des sphincters dans l’approche du plaisir et du déplaisir, sans parler de son importance proprement érotique. On peut facilement constater le déplacement des quantités d’innervation d’un sphincter sur un autre ou plusieurs autres. Un état d’angoisse par exemple s’accompagne souvent d’un rétrécissement marqué de l’ouverture anale et, conjointement, d’une tendance à vider la vessie. Dans l’hystérie, cette contraction peut être déplacée sur d’autres organes et constituer le globus de la musculature de la gorge, le spasme du larynx (aphonie hystérique), la contraction du pylore, la formation de sphincters atypiques en divers points privilégiés du tube digestif dans l’hystérie, la source de tous ces spasmes s’avère être la peur d’une innervation correspondante des sphincters génitaux, laquelle peut se manifester chez l’homme par des troubles de la puissance et chez la femme par des douleurs menstruelles (contractions utérines). Ces remarques sur les sphincters conduisent, par association d’idées, à expliquer un grand nombre de symptômes névrotiques par l’angoisse de castration ou l’angoisse de la naissance (Rank) et par l'angoisse de la parturition, cette dernière encore mal comprise et sous-estimée. Pour mesurer l’intensité des fluctuations des émotions et notamment de l’angoisse, on pourrait suggérer à la psychologie expérimentale la manométrie de la tension sphinctérienne anale ; l’observation de l’activité sphinctérienne au niveau de la bouche et de la gorge nous a bien permis de mieux comprendre la physiologie et la pathologie de la respiration, de la parole et du chant, en particulier dans leurs relations avec les émotions (cf. Pfeifer, Forsyth)7.

Dans quelques cas où les exercices de rétention furent poussés au-delà d’un certain point, les patients présentaient, généralement à l’occasion d’associations qui réactivaient des vécus infantiles, une vive angoisse et parfois une incontinence passagère. On peut concevoir ce dernier symptôme lié à l’angoisse comme une sorte de panique où disparaît toute considération pour la « morale des sphincters » et où les organes reviennent au stade de l’autosatisfaction infantile primitive8.

J’ai déjà indiqué comment l’accroissement de tension débordait des orifices génital, urétral et anal sur tout le tonus psychophysiologique. Les rêves d’un patient, pendant une période d’activité de ce genre, montraient très clairement que s’étirer représentait pour lui une sorte d’érection de tout le corps, qui lui permettait de fantasmer inconsciemment un coït avec sa mère, le corps prenant la place de son pénis insuffisamment érectile.

Cette identification névrotique du corps tout entier aux organes génitaux pourrait s’avérer selon moi d’une grande importance, aussi bien en ce qui concerne la pathologie des névroses que celle des maladies organiques. Lorsque je soumis ce matériel d’observation au Dr Freud, celui-ci résuma brièvement mon point de vue en disant que les impuissants qui manquent de courage pour les relations sexuelles accomplissent le coït avec tout leur corps dans leurs fantasmes (inconscients) ; peut-être est-ce là la source de tout « fantasme intra-utérin ».

Je voudrais donner encore quelques exemples frappants de la manière dont l’analyse peut progresser grâce à l’influence exercée sur les processus d’excrétion. Dans un cas de prurit anal névrotique quasi insupportable et suivi d’onanisme anal et rectal incoercible, le symptôme persistait en dépit d’une investigation interminable du matériel associatif. Il fallut qu’une rétention fécale volontaire assez prolongée et la sensation de tension qui l’accompagne eussent supprimé le caractère d’organe de plaisir inconscient de l’intestin pour que la tendance à déplacer l’érotisme sur les organes génitaux devienne manifeste. Un autre patient, incapable d’accomplir l’acte sexuel sans avoir auparavant vidé entièrement sa vessie (même alors il n’y parvenait que très partiellement), arriva à supporter des érections plus marquées et plus prolongées à la suite de tentatives réussies de rétention urinaire et à faire en même temps des progrès considérables dans la compréhension psychanalytique de son état. Nombre de patients (dont des hommes) présentent en ce qui concerne leurs selles un comportement qui donne un aperçu intéressant sur la défécation conçue comme accouchement. Dans un cas où la défécation, généralement forcée, procurait, aux dépens de la génitalité, des sensations voluptueuses accompagnées d’éjaculation, le patient renonça à ce symptôme après une rétention forcée suivie d’évacuation douloureuse.

Il est difficile de dire quand et dans quels cas cette tentative peut et doit se faire. Quoi qu’il en soit, il faut pouvoir étayer solidement l’hypothèse d’une régression (ou d’une décomposition) de l’érotisme génital à ses étapes biologiques antérieures, c’est-à-dire d’un déplacement de la menace de castration redoutée, qui à l’origine concerne les organes génitaux, sur les fonctions plus anodines de l’excrétion anale et urétrale. Les mesures que nous venons d’exposer ont pour but de favoriser le déplacement sur les organes génitaux.

Le cas suivant va nous montrer comment des quantités importantes de libido peuvent être liées inconsciemment aux fonctions intestinales. Une patiente avait des crises étranges qui étaient associées à des « sentiments d’éternité » et au cours desquelles elle devait rester un certain temps à l’abri de toute excitation dans un état complet d’introversion. Cette « éternité » représentait en fait l’attente indéfinie de l’évacuation intestinale, laquelle fut remplacée, après l’expérience douloureuse de rétention forcée, par une impulsion irrésistible à mettre un terme à cette « éternité ». Seulement après s’être permis cet orgasme au stade anal, la patiente put accéder à l’orgasme génital qui lui avait été jusqu’alors refusé. Un patient qui souffrait d’une angoisse de castration extraordinairement intense avait l’habitude d’évacuer un seul et unique étron, par crainte phobique de voir ses selles morcelées par les sphincters. Il avait en outre l’étonnante capacité de réaliser, sans aide extérieure, d’une manière qui m’est tout à fait incompréhensible sur le plan anatomique, un rétrécissement passager du pénis, à un centimètre environ derrière le gland ; et ce rétrécissement se produisait généralement au cours de la défécation. Quand tout son érotisme fut redéplacé sur l’organe génital, son impuissance chronique s’atténua progressivement et une amélioration durable se produisit dès qu’il put élucider son complexe d’Œdipe et surmonter son angoisse sexuelle à l’égard de ses parents. Ici, comme dans bien d’autres cas du même genre, la substance fécale plastique signifiait aussi un enfant. Mon élève V. Kovács, de Budapest, a pu expliquer un tic des muscles faciaux, qui datait de l’enfance, par la tendance latente à l’onanisme et son déplacement sur les intestins ; elle a obtenu une guérison durable à l’aide de la psychanalyse et de certaines injonctions relatives à la défécation.

Toutes ces observations tendent à justifier l’idée que l’analyse « bio-analytique » de la fonction génitale est non seulement importante sur le plan théorique mais propre à accroître notre pouvoir thérapeutique.

On complétera ce qui vient d’être dit en ajoutant que l’activité peut dans certains cas concerner aussi bien les fonctions de nutrition que celles d’excrétion ; on peut découvrir l’arrière-plan pulsionnel des traits de caractère oraux par le renoncement à certains plaisirs relatifs au manger, au boire, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif, ainsi qu’à la suite du consentement délibéré à des modes de jouissance et de nutrition évités auparavant par idiosyncrasie.

II. L’analyse de certaines habitudes sexuelles

Dans son rapport au Congrès de Budapest9, Freud a dit expressément qu’il ne fallait pas prendre la règle selon laquelle l’analyse doit se dérouler dans un état de frustration, au sens d’une abstinence sexuelle permanente tout au long de la cure. Je voudrais néanmoins démontrer dans ce chapitre qu’il existe divers avantages à ne pas reculer même devant cette dernière conséquence. Je puiserai l’argument le plus convaincant à cet égard dans un des derniers travaux de Freud10 ; il y montre que seules des pulsions sexuelles inhibées quant au but favorisent le lien durable entre un groupe et une autorité, tandis que la satisfaction affaiblit constamment la force de ce lien. Et je pense qu’il en va de même pour le « lien collectif à deux » qui s’établit dans la situation analytique entre le médecin et son patient. C’est encore Freud qui affirme depuis bien longtemps qu’une satisfaction sexuelle régulière rendrait l’enfant inéducable, probablement parce qu’en la permettant on ferait croître démesurément le narcissisme de l’enfant, qui deviendrait alors inaccessible à toute influence externe. Et cela est également valable en ce qui concerne cette post-éducation que nous tentons de réaliser à l’aide de la psychanalyse. Le travail de l’éducation, et tout aussi bien celui de l’analyse, doit répéter pour ainsi dire la période de latence (que j’ai été jusqu’à considérer comme une réplique des privations datant des temps primitifs, de l’époque glaciaire peut-être) et conduire à une solution différente et meilleure. Ce travail oblige le médecin à prendre le rôle du père ou du père primitif11 et le patient à montrer qu’il est susceptible d’être influencé, c’est-à-dire de régresser en quelque sorte à la psyché collective (Freud). Si, pendant l’analyse, on laisse la tension sexuelle se décharger constamment par la satisfaction, on ne pourra réaliser les conditions qui créent la situation psychologique nécessaire au transfert. Considérées sous cet angle, les injonctions et interdictions qui vont à l’encontre du principe de plaisir semblent plutôt favoriser le transfert. L’analyste agit sur ses patients à la manière du despote qui n’aime personne et que tout le monde aime ; comme celui-ci, il s’assure l’attachement de l’analysé en interdisant certains modes de satisfaction courants et l’influence qu’il a ainsi conquise va lui servir à mettre au jour le matériel refoulé et, finalement, à dissoudre cet attachement lui-même12.

La nécessité de combiner l’analyse à l’ascèse sexuelle n’est pas d’ordre purement spéculatif, c’est la conséquence que j’ai tirée d’expériences décevantes où je n’avais pas eu recours à cet ordre d’abstinence, ou encore de cas où la tentation de transgresser cette prescription était trop grande. Une jeune femme atteinte de mélancolie aiguë à qui je n’osais pas, compte tenu du danger de suicide, interdire tout rapport sexuel avec l’homme auquel la liait une relation illégitime, subit mon influence tant que son état psychique fut supportable mais ne tarda pas à s’y soustraire pour retourner auprès de son amant, son analyse inachevée. Une autre jeune femme vint me consulter parce qu’elle aimait désespérément un médecin qui pratiquait avec elle certains jeux sexuels mais ne répondait pas à sa tendresse. Le transfert s’établit sans difficulté mais elle abandonna plusieurs fois l’analyse, où aucune satisfaction ne s’offrait à elle, pour aller retrouver ce collègue peu scrupuleux. Puis, repentante, elle reprenait le traitement, mais chaque fois que la résistance augmentait elle recourait à cette échappatoire. Enfin elle resta longtemps absente (sans doute avait-elle honte de sa faiblesse) et je n’entendis plus parler d’elle jusqu’au jour où les journaux annoncèrent son suicide. J’ai perdu un cas très intéressant de névrose obsessionnelle, en dépit d’un transfert normal et de progrès réguliers, parce que je n’avais pas interdit assez énergiquement à la patiente de céder à un monsieur qui — point significatif — portait le même nom que moi. J’ai fait une expérience semblable avec une autre névrosée qui mettait à profit les grandes vacances pour commettre ce genre d’« infidélité ».

Deux conclusions se dégagent de cette série d’observations : premièrement, l’analyse a peu de chances de délivrer quelqu’un d’une passion malheureuse tant qu’il existe encore des possibilités de satisfaction réelle de la part de l’objet d’amour ; deuxièmement, il n’est pas bon en général que le patient puisse jouir de plaisirs sexuels réels pendant l’analyse. Naturellement, l’état d’abstinence sexuelle est plus facile à réaliser dans le cas des célibataires que des gens mariés : pour ces derniers, la seule solution est souvent l’éloignement provisoire de la famille.

Au demeurant, c’est précisément pour les névrosés mariés que la régulation des relations sexuelles conjugales s’avère souvent impérative. Des hommes à demi ou aux trois quarts puissants s’efforcent souvent de réaliser dans le mariage des prouesses sexuelles qui vont bien au-delà de leur propre désir et ils se vengent ensuite de leur femme en affichant leur mauvaise humeur ou en présentant et accentuant des symptômes névrotiques. En fait, on s’aperçoit fréquemment que les performances de ces soi-disant hyperpuissants ne font que compenser un sentiment de faiblesse, plus ou moins à la manière des hyperpuissants urétraux dont j’ai parlé tout à l’heure. Une telle disposition d’esprit est peu favorable à l’émergence du transfert et dissimule de surcroît le véritable état de choses ; par conséquent il faut la modifier si l’on veut faire progresser l’analyse. Prenons pour exemple le cas suivant, particulièrement typique : un patient, névrosé depuis l’enfance, fut « guéri » de son impuissance avant son mariage grâce à des traitements urologiques. Cette guérison consista à devenir obsessionnel et l’observance d’un nombre infini de cérémoniaux lui permit d’accomplir le coït avec un membre à demi érigé et même de faire deux enfants. La première consigne qui lui fut donnée pendant l’analyse fut une abstinence totale, ce qui visiblement le soulagea ; par ailleurs, comme son cérémonial comportait un acte qui jouait un rôle primordial, en l’occurrence vider sa vessie juste avant l’intromission, je lui imposai de retenir ses urines ; pendant ce temps l’analyse des compulsions et obsessions se poursuivit et l’on constata bientôt l’existence d’une relation entre les symptômes obsessionnels et les activités sexuelles compulsives, inconsciemment redoutées. L’obsession était là encore, comme elle l’est toujours selon Freud, le correctif du doute dont l’origine était l’habituelle angoisse de castration. Plus tard, au cours du traitement, le patient eut des érections spontanées mais il reçut l’ordre de résister également à cette impulsion, aussi bien avec son épouse qu’avec d’autres femmes. En fait, ce n’était là que l’extension au domaine génital des exercices précédents de rétention urétro-anale. Là encore, la tension devait dépasser les limites imposées jadis par l’angoisse, avec pour conséquence un accroissement du plaisir d’agresser au sens physiologique, mais aussi du courage psychique de s’attaquer énergiquement aux fantasmes inconscients. Ainsi cette analyse, comme bon nombre d’analyses, pourrait être assimilée à une sorte d'anagogie sexuelle.

Une telle anagogie ne semble d’ailleurs pas l’apanage des névrosés ; plus d’un mauvais mariage peut s’en trouver amélioré car rien n’est plus nuisible dans un couple que de simuler plus de tendresse et surtout plus de sentiments érotiques qu’on n’en éprouve réellement, sans parler de la répression de la haine et des autres sentiments pénibles. Un éclat de colère de temps en temps, une abstinence provisoire peuvent faire des prodiges lorsque vient le moment de la réconciliation. Dans le domaine sexuel, le mari prend souvent une attitude fausse dès la nuit de noces, au cours de laquelle il se sent obligé de démontrer une force virile bien supérieure à la réalité à une jeune femme nullement préparée à de tels assauts. Il s’ensuit généralement un refroidissement érotique dès la lune de miel, humeur morose d’un côté et désespoir en écho de l’autre. Ce malaise peut d’ailleurs devenir chronique dans la vie conjugale. Le mari commence à ressentir le « devoir conjugal » comme une contrainte formelle contre laquelle sa libido se rebelle également par des tendances compulsives à la polygamie. La règle d’abstinence peut rendre des services dans ce cas. En effet, le rapport sexuel ne saurait être, de par sa nature, un acte de pure volonté ou de routine, mais plutôt une sorte de fête au cours de laquelle des énergies endiguées jusque-là ont la possibilité de se déverser sous une forme archaïque13. Par ailleurs, l’investigation psychanalytique révèle l’existence, derrière le peu de goût pour les rapports sexuels conjugaux, de l’angoisse de la relation œdipienne dont la source est l’assimilation de l’épouse à la mère. Paradoxalement donc, la fidélité conjugale exige davantage de puissance sexuelle que la polygamie la plus aventureuse. L’issue malheureuse de tant de mariages d’amour peut s’expliquer par une diminution de la tendresse après la satisfaction excessive ; les deux époux voient leurs rêves déçus et les hommes ont même souvent l’impression d’avoir été pris dans le filet du mariage, condamnés désormais à l’esclavage sexuel.

L’hyperactivité sexuelle-génitale entraîne des troubles physiques et psychiques, notamment des états dépressifs que le syndrome de la neurasthénie nous a rendus familiers. L’observation et la guérison de ce symptôme dans l’analyse (entre autres en recourant à la règle d’abstinence sexuelle) m’ont permis, je crois, d’en apprendre davantage sur la pathologie de cet état, plutôt négligé jusqu’à présent par les psychanalystes. La « décharge inadéquate », que Freud considérait comme la cause de la neurasthénie dans ses premiers travaux consacrés à ce sujet, s’avère être à plus ample examen une protestation angoissée de la part du Moi corporel et psychique contre l’exploitation libidinale ; considérée sous cet angle, la neurasthénie reposerait sur une angoisse hypocondriaque du Moi ; tout à fait à l’inverse de la névrose d’angoisse où l’angoisse provient d’une libido objectale endiguée. Les neurasthéniques sont en quelque sorte tourmentés par des « remords physiques » au cours de la masturbation et autres activités génitales, y compris après le coït normal ; ils ont l’impression d’avoir obtenu l’orgasme aux dépens des fonctions du Moi, en arrachant pour ainsi dire un fruit pas assez mûr, c’est-à-dire en satisfaisant la tension sexuelle avant qu’elle ait atteint son point culminant. Peut-être est-ce là une des sources du symbolisme de l’« arrachage » qui s’attache à l’onanisme14. Le traitement de la neurasthénie peut évidemment constituer un pur palliatif (abandon des modes de satisfaction pathogènes). Néanmoins il est étayé essentiellement par la découverte analytique des motifs responsables de l’angoisse masturbatoire et par le triomphe remporté sur cette angoisse au cours du traitement.

W. Reich15 a tout à fait raison d’affirmer qu’il est inutile d’empêcher une satisfaction masturbatoire jusqu’alors évitée par angoisse. On pourrait encore ajouter que le patient, après avoir appris à supporter l’onanisme, a une seconde étape à franchir dans le traitement : il lui faut apprendre à supporter des tensions sexuelles encore plus vives même sans onanisme, c’est-à-dire à tolérer une période d'abstinence absolue. C’est seulement à ce stade que le patient peut surmonter totalement l’auto-érotisme et trouver la voie vers les objets sexuels normaux. Dans la terminologie de notre science, on dira qu’on laisse croître la tension libidinale narcissique à un point tel que la décharge n’est plus ressentie comme un sacrifice mais représente un soulagement et une satisfaction.

Autre fait important qui m’est apparu à l’occasion de cette étude sur la neurasthénie et que pratiquement toute névrose et même psychose permettent de constater, les pollutions nocturnes correspondent finalement à des actes et à des fantasmes masturbatoires qui sont désirés mais proscrits de la vie onirique en raison de leur incompatibilité avec la conscience et qui s’étayent assez souvent sur certaines postures du corps. Le patient accepte l’explication de son désir inconscient d’un tel mode de satisfaction après une résistance plus ou moins longue et sous la pression du matériel ; il finit même par prendre aussi la responsabilité de ce mode d’autosatisfaction, ce qui entraîne la réduction ou l’abandon complet de celui-ci. Les rêves de pollution sont tous sans exception des rêves d’inceste déguisés et cette origine incestueuse explique justement qu’ils ne puissent être vécus comme des fantasmes masturbatoires de l’état de veille. On peut donc considérer comme un progrès le remplacement des pollutions par des activités masturbatoires, en fait moins pathologiques, et il faut en tolérer l’existence un certain temps avant d’imposer l’abstinence complète.

La névrose d'angoisse, à la racine de toute hystérie d’angoisse comme de la majorité des hystéries de conversion, peut elle aussi être traitée soit à l’aide de palliatifs, soit d’une manière radicale car elle aussi dépend en réalité de deux facteurs : d’une part de la quantité de libido accumulée, d’autre part de la sensibilité à ces stases libidinales. Comme dans le cas des dépenses libidinales excessives de la masturbation, des représentations et des affects d’angoisse de nature hypocondriaque sont aussi liés à l’abstinence. Les neurasthéniques considèrent leur semence comme la sève la plus précieuse dont la perte entraîne toutes sortes d’états et de maladies très graves, tandis que les individus atteints de névroses d’angoisse craignent d’être empoisonnés par la libido accumulée ou de succomber à l’apoplexie. Le traitement radical consiste dans ce cas à adopter, voire à renforcer la règle d'abstinence malgré l'angoisse, tout en poursuivant parallèlement l’investigation analytique ainsi que la maîtrise progressive de l’angoisse elle-même et de ses rejetons psychiques.

Quant aux troubles de l’éjaculation (éjaculation précoce dans la neurasthénie, éjaculation retardée dans la névrose d’angoisse), il s’agit certainement aussi de troubles fonctionnels des testicules et de leurs sphincters dans le sens anal et urétral ; d’où parfois la nécessité de combiner l’abstinence génitale et l’abstinence prégénitale. Un mahométan versé en érotisme hindou me racontait qu’il pouvait, ainsi que ses congénères, poursuivre un coït sans éjaculation ad infinitum si la femme exerçait pendant l’acte sexuel une pression continue avec les doigts sur la région du périnée et lui ôtait ainsi le souci d’avoir à contrôler les sphincters testiculaires.

Ces diverses règles d’abstinence, comme nous l’avons déjà signalé, n’ont pas seulement pour effet de déplacer l’innervation réprimée sur d’autres régions corporelles, elles s’accompagnent en outre de réactions psychiques qui permettent de débusquer un important matériel inconscient demeuré jusque-là caché. Nous avons déjà parlé de la réaction d’angoisse mais, phénomène non moins important, il surgit souvent des impulsions de colère et de vengeance qui, tout d’abord dirigées contre le médecin, sont facilement ramenées à leurs sources infantiles. Et c’est précisément cette liberté de réaction qui distingue les injonctions et prohibitions utilisées dans la post-éducation analytique de celles qui ont été subies dans l’enfance et qui par la suite ont entraîné la névrose. Nous aurons à nous occuper un peu plus en détail de cette agressivité. Il ne faut pas non plus méconnaître l’accroissement de la capacité de réalisation psychique sous l’influence de l’abstinence, et notamment de l’abandon des « performances » sexuelles, comme si la libido économisée faisait croître non seulement le tonus musculaire16 mais par surcroît celui de l’organe de la pensée, hypothèse déjà soutenue par Schopenhauer. Toutefois, en ce qui concerne le névrosé, la capacité de réalisation et de jouissance ne peut se rétablir sans analyse ; l’accroissement du tonus ne sert en l’occurrence qu’à dévoiler le matériel psychique refoulé dont l’examen minutieux peut seul favoriser la capacité de réalisation. Nous savons depuis les travaux de Freud que l’ascèse et l’abstinence absolue sont l’une comme l’autre impuissantes à guérir une névrose en l’absence d’une résolution analytique des conflits internes17.

III. Fantasmes inconscients de crime sadique

Dans les cas comportant une hyperactivité génito-sexuelle où il a été fait appel à des mesures de frustration urétrale, anale et génitale, la psychanalyse a abouti avec une régularité étonnante à la découverte de puissantes motions agressives, principalement sous la forme de crime sadique. Ces impulsions se manifestaient souvent dans des fantasmes sadiques d’étranglement, de coups de couteau ou autre forme de possession violente de la femme, actes parfois empreints d’une note facétieuse ou ludique. Les associations des patients m’ont permis de constater que cette intention de tuer la femme, fantasme en général purement inconscient, est hautement surdéterminée. En premier lieu, c’est un acte de vengeance à l’égard de la femme supposée être une « voleuse de semence » ; d’autre part, c’est aussi une expression de l’angoisse de castration, castration dont menace l’autorité paternelle en raison du commerce sexuel. Cette composante du crime sadique est en fait transférée de l’homme (le père) sur la femme (la mère). Mais dans ce cas précis nous pouvons aussi interpréter l’angoisse (au sens de Rank) comme une angoisse inspirée par le vagin maternel (Vagina dentata = angoisse de la naissance). Pour l’instant il n’est pas possible de dire si, et dans quelle mesure, cette dernière angoisse est à concevoir comme un facteur traumatique, une répétition du traumatisme de la naissance, ou comme un moyen d’exprimer la peur de la castration ou de l’accouchement ; il est probable que les deux facteurs d’angoisse jouent un rôle plus ou moins important suivant les cas.

Quoi qu’il en soit, après la très subtile communication de S. Pfeifer à une séance de la Société de Psychanalyse de Budapest, dans laquelle il expliquait un rêve nécrophile par l’angoisse en rapport avec le coït, j’ai été amené à généraliser et à affirmer que l’angoisse du coït est très souvent le facteur qui se trouve à la base des impulsions sadiques des névrosés. Un grand nombre de névrosés considèrent inconsciemment le coït comme un acte qui, directement ou par ses conséquences, met en danger leur vie ou leur corps, et en particulier leur organe génital, donc un acte où la jouissance et une grande angoisse sont étroitement associées. L’intention meurtrière a pour but, du moins en partie, d’éviter l’angoisse en rendant au préalable l’objet d’amour inoffensif et ce afin de pouvoir jouir ensuite tranquillement, sans être troublé par l’angoisse de castration. Dans ces fantasmes d’agression, la femme est attaquée tout d’abord avec des armes externes (couteau, poignard, ou certaines parties du corps moins ménagées, notamment les mains dans l’étranglement), et après seulement le coït est pratiqué ; c’est dire que le pénis ne sert d’arme qu’une fois l’objet rendu inoffensif. La fusion intime qui existe dans le coït normal entre les motions agressives et libidinales semble dans ce cas se désintriquer en deux actes distincts. Dans le coït normal des individus non névrosés, la tension interne qui incite à la décharge l’emporte finalement sur l’angoisse, encore qu’ici aussi, comme je l’ai supposé dans ma « théorie des catastrophes » onto- et phylogénétiques du coït18, on puisse toujours déceler des traces de cette angoisse.

En imposant l’abstinence, on oblige le névrosé à supporter de fortes tensions qui finissent par vaincre l’angoisse du coït. Dans un cas, les rêves du patient m’ont permis de suivre avec une grande netteté la transformation progressive du fantasme de meurtre sadique en coït. Après une série de rêves où la femme (mère) était tuée, d’autres rêves surgirent qui figuraient de violents combats avec un homme (médecin, père) et se terminaient par une pollution. À ces derniers succédèrent des rêves d’homosexualité active, c’est-à-dire la castration d’hommes, et ce n’est qu’après avoir vaincu le père et supprimé ainsi la source du danger qu’il rapporta des rêves de coït manifestes avec des figures féminines19.

Je rapprocherai à présent ces observations de mon expérience, à vrai dire assez maigre, des perversions masochiques manifestes. Je tiens d’un jeune homme très intelligent, atteint de cette perversion, que le masochiste ne trouve du plaisir que dans un certain degré, variable selon les individus, d’humiliation ou de souffrance physique auquel chaque partenaire, homme ou femme, doit se conformer expressément ; si l’humiliation ou la souffrance dépasse la juste mesure, il est refroidi et délivré de sa passion, du moins en ce qui concerne cette personne. On dirait que le besoin de punition ou, plus généralement, le besoin de souffrir du masochiste, dont Freud a mis en évidence les sources profondes dans un de ses derniers travaux20, doit aussi servir à certaines fins pratiques, peu différentes à cet égard de mes propres expériences qui visent à accroître la capacité de supporter la douleur au-delà du seuil d'angoisse afin de stimuler le courage nécessaire à l’accomplissement du coït. Les masochistes ne parviennent en fait jamais à ce but : l’orgasme se trouve lié, en ce qui les concerne, à la souffrance elle-même et ils sont totalement incapables de pratiquer un coït normal, ou alors uniquement après des sensations douloureuses. Les parties du corps réservées à l’expérience douloureuse sont presque toujours extra-génitales, comme s’il s’agissait ici encore de déplacer la douleur et l’angoisse sur d’autres parties du corps pour procurer aux organes génitaux une satisfaction exempte de douleur et d’angoisse, en quelque sorte délivrée de la castration. Le cas d’une patiente masochiste, dont les fantasmes voluptueux avaient pour thème d’être battue sur les fesses, illustre très bien cet état de choses. Dès son enfance elle avait substitué l’érotisme anal à la masturbation génitale et aimait recevoir des coups sur le derrière immédiatement après avoir déféqué. Je crois que j’aurais pu aller plus loin dans ce cas si j’avais recouru aux exercices de rétention anale pour favoriser le retour de l’érotisme sur les organes génitaux et amener ainsi la patiente à supporter les fantasmes de castration, de naissance et d’accouchement.

De ce point de vue, le meurtre sadique et le plaisir masochique de souffrir auraient pour motif commun la sensibilité, tant physique que psychique, à la douleur dans la région génitale et par conséquent l’angoisse devant l’activité sexuelle normale. Des recherches ultérieures auront à déterminer quelle est la part de l’identification inconsciente du Moi tout entier aux organes génitaux dans ce processus21.

IV. Habitude et symptôme

Tout ce que nous avons décrit jusqu’à présent comme des habitudes urétrales, anales ou sexuelles peut également se définir comme des symptômes derrière lesquels l’analyse va découvrir d’autres désirs et motions refoulés. Je vais donc considérer maintenant une autre série, d’ailleurs très incomplète, d'« habitudes symptomatiques » qui ne sont pas directement liées aux organes génitaux.

Le comportement moteur du patient pendant la séance d’analyse, dont j’ai déjà parlé, mérite d’être observé de plus près. Nombre de patients présentent une raideur excessive de tous les membres qui, au moment de prendre congé, peut prendre une allure catatonique sans évoquer nécessairement une schizophrénie. Avec les progrès de l’analyse, la résolution des tensions psychiques peut s’accompagner d’une disparition de la tension physique ; mais ce n’est pas toujours suffisant et on se voit parfois obligé d’attirer l’attention du patient sur son comportement et par là de le « mobiliser » plus ou moins. Il en résulte généralement la verbalisation d’un important matériel jusque-là caché ou inconscient, notamment des tendances hostiles et affectueuses qui étaient inhibées par la tension, ainsi que des difficultés relatives à la décharge sexuelle et à l’érection. La poignée de main du patient devient plus franche, ses postures un peu plus mobiles et une attitude psychique correspondante peut apparaître parallèlement22. Il y a longtemps déjà que mon attention a été attirée, à côté de ces symptômes relativement constants, par certains symptômes « passagers »23. Même l’interruption soudaine d’un mouvement rythmique habituel peut s’interpréter dans l’analyse comme le signe d’une opération mentale réprimée et être présentée comme telle au patient24.

Un geste inhabituel pendant la séance apparaît parfois lui aussi comme le signe d’une émotion réprimée. Mais les gestes les plus significatifs du point de vue analytique restent ce qu’on appelle les « mauvaises habitudes » ou les « inconvenances » : se ronger les ongles, fouiller dans son nez, se gratter, tirer sa moustache et ainsi de suite. J’ai déjà indiqué ailleurs25 la possibilité d’y découvrir des équivalents de l’onanisme. En tout cas, on aurait tort de les négliger et, quand l’occasion s’en présente, il serait bon de conseiller au patient de les abandonner, moins pour lui faire perdre une habitude que dans l’espoir de mobiliser le matériel inconscient par l’accroissement de la tension interne qui en résulte et de rendre ce matériel profitable sur le plan analytique. Le plus tenace de tous les symptômes passagers, le tic convulsif, échappe à notre compréhension comme à notre influence sans le recours à cette mesure.

J’ai rencontré le cas particulièrement typique d’un homme atteint d’une grave névrose narcissique, qui d’une part était obsédé par l’idée (imaginaire) que son nez était déformé et qui d’autre part ne cessait de faire, surtout quand il était ému, des grimaces et de violentes contorsions des muscles faciaux. Il avait en outre un grand nombre d’attitudes et de gestes maniérés qu’en certaines occasions il était obligé de respecter à la manière d’un cérémonial obsessionnel. L’analyse de cet état fit un progrès considérable quand je lui interdis formellement la moindre ébauche de son tic pendant la séance d’analyse, puis hors des séances ; ce qui rendit à vrai dire le travail analytique extrêmement fatigant tant pour le médecin que pour le patient. Cependant, on avait montré aux tensions internes la voie qui menait à la décharge psychique consciente au lieu de la décharge réflexe et, pourrait-on dire, symbolique, si bien que le but et la motivation respective de chaque mouvement particulier devinrent compréhensibles. Ainsi les grimaces représentaient une sorte de technique esthétique inconsciente des muscles du nez, destinée à rendre à son nez, grâce aux contractions et tiraillements, la forme idéale qu’il possédait auparavant ; ce désir se dissimulait donc derrière l’effet repoussant produit par ses grimaces. Les autres maniérismes faisaient eux aussi partie inconsciemment des soins de beauté26. L’investigation des associations fournit par la suite des souvenirs d’enfance d’où il ressortait que tous les mouvements et attitudes avaient jadis été consciemment et délibérément pratiqués et cultivés, alors que plus tard le patient parvenait difficilement à en donner le sens.

Or cette dernière observation est loin d’être une exception ; et pour préciser mon impression quant à la genèse des symptômes corporels de l’hystérique et du névrosé en général, je dirai qu’aucun de ces symptômes ne peut surgir sans que la même manifestation symptomatique ait existé jadis sous la forme d’une « habitude » infantile. Ce n’est pas pour rien que les personnes qui s’occupent de l’enfant combattent ces mauvaises habitudes en le menaçant, par exemple quand il fait des grimaces, que son visage va « rester comme ça ». Sans doute ne reste-t-il pas « comme ça » le plus souvent, mais dans le cas de conflits névrogènes les habitudes infantiles réprimées peuvent se mettre au service du refoulé à titre de matériel symptomatique. Quand certains symptômes hystériques s’imposent à nous comme des exploits (par ex. l’innervation isolée — d’habitude exclusivement symétrique — des muscles de l’œil ou du larynx, du platysma, mouvement du Galea, modification des processus de la circulation, de la respiration ou du péristaltisme intestinal, processus habituellement involontaires), nous ne devons pas oublier que l’organisme de l’enfant dispose encore de modes d’excitation dans les jeux auto- et organo-érotiques qui sont devenus impossibles aux adultes. L’« éducation » ne consiste pas seulement à acquérir de nouvelles capacités mais tout autant à perdre ces aptitudes « supra-normales ». L’aptitude oubliée (ou refoulée) peut toutefois revenir dans la névrose sous forme de symptôme27. Du reste, tous les cérémoniaux obsessionnels ont au moins une de leurs racines dans les activités et jeux enfantins. La curieuse affirmation de bon nombre de névrosés à la fin du traitement, à savoir qu’ils auraient tout bonnement « simulé » la maladie qui les a tellement fait souffrir et les a rendus pratiquement incapables de rien faire, cette affirmation serait donc en partie exacte dans le sens où ils ont produit sous la forme de symptômes dans la vie adulte ce que jadis, dans leur enfance, ils ont désiré et pratiqué par jeu.

La psychanalyse peut elle aussi être considérée comme un combat permanent contre des habitudes de penser. L’association libre, par exemple, exige une attention soutenue, tant de la part du médecin que du patient, afin d’empêcher ce dernier de retomber dans l’habitude de la pensée orientée. Quand, par contre, on remarque que l’association libre sert à éviter des associations significatives de nature pénible, il faut inciter le patient à exprimer celles-ci28. À l’opposé, on trouve des patients qui, au lieu d’associer librement, remplissent la séance d’un flot monotone de plaintes et d’idées hypocondriaques. Après les avoir laissé faire un certain temps, j’ai fini par demander aux patients de se borner, au lieu de répéter leur récit fastidieux, à m’indiquer d’un geste convenu qu’ils étaient de nouveau préoccupés par l’idée qui nous était déjà familière. Dans ces conditions, la voie confortable de la décharge lui était barrée et les dessous de l’état psychique devenaient plus rapidement accessibles. De même, en lui interdisant systématiquement le « parler à côté » (symptôme de Ganser), on peut essayer d’amener le patient à aller jusqu’au bout de pensées pénibles, ce qui ne va pas sans résistance de sa part.

V. Métapsychologie des habitudes en général

« L’habitude est une seconde nature », ce proverbe forgé par la sagesse populaire résume à peu près tout ce que nous savons jusqu’à présent de la psychologie des habitudes. La théorie selon laquelle c’est la répétition qui fraye la voie de décharge à l’excitation ne nous dit rien de plus que ce proverbe, elle se borne à exprimer la même chose dans une terminologie physiologique. La théorie des pulsions selon Freud nous permet pour la première fois d’entrevoir la motivation psychique de la tendance à répéter par habitude les premières expériences vécues ; sa « compulsion de répétition » est un rejeton des pulsions de vie et de mort qui s’efforcent de ramener tout ce qui existe à un état antérieur d’équilibre. En tout cas, la répétition est liée à une « économie de la dépense psychique » et, en comparaison, la recherche de nouvelles voies de décharge représenterait un nouveau mode d’adaptation, c’est-à-dire quelque chose de relativement plus déplaisant. Cependant le dernier ouvrage de Freud, Le Moi et le Ça (1923), donne une certaine idée de la topographie psychique des processus qui sont impliqués dans la formation et la disparition des habitudes ; quant aux aspects dynamiques et économiques de ces processus, Freud les indiquait déjà dans la théorie des pulsions. À mon avis, sa division du Moi — conçu auparavant comme une entité — en Moi proprement dit, Surmoi et Ça permet de définir plus précisément le lieu du système psychique concerné par la transformation des actions volontaires en automatismes (formation des habitudes) et d’autre part d’entrevoir l’instance qui permet à des automatismes de prendre une nouvelle orientation ou même de changer (pertes des habitudes). Le lieu de l’appareil psychique où nous pouvons supposer l’accumulation des tendances à l’habitude est bien sûr le grand réservoir des pulsions et de la libido, le Ça, tandis que le Moi n’intervient qu’au moment où il faut s’occuper d’un nouveau stimulus perturbant, c’est-à-dire précisément quand il s’agit d’un acte d’adaptation. Sous cet angle, le Moi agit ici comme un « appareil de circonstance », au sens de Bleuler. Toute adaptation nouvelle exige de l’attention, un travail de la part de la conscience et des surfaces perceptives, tandis que les habitudes sont déposées dans l’inconscient de l’individu. Acquérir une habitude signifie donc livrer au Ça un ancien acte (d’adaptation) du Moi, tandis que, inversement, rompre une habitude implique que le Moi conscient s’est emparé d’un mode de décharge auparavant automatique (dans le Ça) en vue d’un nouvel usage29. Il est évident que cette conception met sur le même plan habitudes et instincts ; ce qui est justifié par le fait que les instincts eux-mêmes tendent toujours à rétablir un état ancien et dans ce sens ne sont que des « habitudes », soit qu’ils conduisent directement à la paix de la mort, soit qu’ils parviennent à ce même but par le détour de la « douce habitude d’être ». En fait, il est peut-être préférable de ne pas identifier totalement habitudes et instincts et de concevoir plutôt l’habitude comme une sorte d’intermédiaire entre les actions volontaires et les instincts proprement dits, en réservant le terme d’instinct uniquement à ces très anciennes habitudes qui ne sont pas acquises par l’individu mais héritées des ancêtres. Les habitudes seraient en quelque sorte la couche de mutation où se forment les instincts, le lieu où aujourd’hui encore se produit la transformation d’actions volontaires en un faire instinctif et dont l’investigation est possible. Les sources d’une action volontaire sont des actes de perception, des stimuli qui rencontrent la surface perceptive de l’individu, seule à contrôler, selon Freud, l’accès à la motilité. Dans la formation des habitudes, les stimuli externes sont pour ainsi dire introjectés et agissent du dedans à l’extérieur soit spontanément, soit sur des signes infimes issus du monde extérieur.

Dans ce sens donc la psychanalyse, comme nous l’avons dit, est un véritable combat contre les habitudes et vise à substituer une adaptation nouvelle et réelle à ces méthodes habituelles et inadéquates pour résoudre les conflits que nous appelons symptômes : elle devient « l’instrument qui va permettre au Moi la conquête progressive du Ça » (Freud).

La troisième composante du Moi, le Surmoi, a également des fonctions importantes à remplir dans les processus d’acquisition et de perte des habitudes. Il est certain qu’on ne réussirait pas aussi facilement à acquérir ou à perdre des habitudes s’il n’y avait au préalable une identification aux puissances éducatives dont l’exemple est érigé intérieurement en norme de conduite. Inutile de revenir ici sur les tendances libidinales et les liens sociaux qui sont impliqués dans ce processus. Cependant, nous pouvons considérer cette manière d’intérioriser l’influence externe des autorités éducatives comme le modèle de la formation d’une nouvelle habitude ou d’un nouvel instinct. Sur ce point, le problème de la formation de l’instinct a des rapports étroits avec celui de la formation des impressions mnésiques durables dans le psychisme et dans la matière organique en général ; peut-être y a-t-il avantage à expliquer la formation du souvenir à l’aide de la théorie des instincts que d’exprimer cette dernière en termes irréductibles de « Mnemen »30.

La psychanalyse se propose de ramener sous la domination du Moi certaines composantes du Ça qui sont devenues inconscientes et automatiques, et le Moi, du fait de ses étroites relations avec toutes les forces du réel, peut frayer la voie à une nouvelle orientation, plus conforme au principe de réalité. La liaison entre la conscience et le Ça inconscient se fait dans l’analyse « par l’entremise de chaînons intermédiaires préconscients » (Freud). Toutefois, cela n’est possible qu’en ce qui concerne le matériel inconscient de représentations ; les impulsions internes inconscientes qui « se comportent comme le refoulé », c’est-à-dire ne parviennent à la conscience ni sous la forme d’émotions ni sous celle de sentiments, ces impulsions ne peuvent pour leur part parvenir à la conscience par l’entremise de ces chaînons intermédiaires préconscients. Par exemple, les sensations internes et inconscientes de déplaisir peuvent « développer des forces motrices sans que le Moi s’aperçoive de la contrainte qu’il subit. Seule la résistance à cette contrainte, un obstacle à la réaction de décharge peuvent faire accéder ce « quelque chose » à la conscience sous forme de déplaisir »31. Considérée sous cet angle, notre « activité » dans la technique analytique, qui justement, en faisant obstacle aux réactions de décharge (abstinence, privation, interdiction d’activités agréables, imposition d’activités désagréables), accroît les tensions liées aux besoins internes et porte ainsi à la conscience le déplaisir jusque-là inconscient, notre activité apparaît donc comme un complément nécessaire de la technique purement passive des associations, qui part de la surface psychique donnée et cherche l’investissement préconscient du matériel de représentations inconscientes. On pourrait appeler cette dernière « analyse par le haut » pour la distinguer de la première que je voudrais nommer « analyse par le bas ». La lutte contre les « habitudes », en particulier contre les modes larvés et inconscients de décharge libidinale qui passent généralement inaperçus, constitue un des moyens les plus efficaces d’accroître les tensions internes.

VI. Quelques remarques techniques

Ce que nous venons d’exposer permet de reprendre nos précédentes tentatives de stimulation « active » de la technique, dont tout présupposé théorique était encore absent, et de les compléter par endroits ou éventuellement de les corriger.

Si notre conception de la double direction de l’analyse est correcte, des questions surgissent aussitôt : quelle est la relation entre les deux méthodes ? quand l’« analyse par le bas » doit-elle intervenir et combien de temps doit-elle se poursuivre ? Nous ne pouvons pas répondre de façon précise à ces questions et par conséquent l’analyse par en haut, tant en ce qui concerne la clarté scientifique que la précision des règles techniques, mérite toujours d’être qualifiée de classique. Cependant, je crois avoir au moins montré, surtout avec mes exemples d’influence urétro-anale et génitale exercée sur les analysés, la manière dont la technique active peut seconder la technique non active, et notre brève discussion théorique a un peu contribué, je pense, à faire comprendre cette action. Je voudrais maintenant compléter mon propos par quelques remarques qui se sont imposées à moi au cours de ma pratique analytique.

Tant que les tensions internes existantes suffisent à produire le matériel nécessaire à la poursuite de l’analyse, on n’a pas à se soucier d’accroître artificiellement la tension et toute notre attention peut se porter sur l’examen analytique du matériel livré spontanément. Les grandes lignes de ce travail ont été exposées dans les ouvrages techniques de Freud. Toutefois, quand le patient se prélasse pour ainsi dire à une certaine étape du processus analytique, on ne peut se passer d’une certaine « activité » et celle-ci a des chances d’entraîner la reprise de la libre production des associations spontanées. Beaucoup d’analyses sont remarquablement stimulées par cette alternance de périodes émotionnelles et intellectuelles ; il faut recourir encore une fois à la comparaison du forage d’un tunnel, avec cette différence qu’ici on est souvent obligé de travailler alternativement à un bout et à l’autre. Selon la règle fondamentale de l’activité (la frustration), on ne doit pas accepter sans plus les idées émises par le patient lui-même. Mis à part le fait que notre première réponse sera bien entendu de lui demander (question classique) comment l’idée en question lui est venue à l’esprit, on fera bien de conseiller au patient de se retenir tout d’abord de réaliser son projet, voire même de faire le contraire. En agissant ainsi, on a plus de chances de découvrir la motivation psychique qu’en laissant le patient suivre par routine la voie la plus commode pour lui. Cela est particulièrement évident quand par exemple le patient voudrait provoquer un conflit dans la situation analytique, comme il y réussit souvent dans sa vie quotidienne, et qu’à la place il se voit traiter avec une totale indulgence par le médecin. Dans ce cas, la frustration consiste à rendre plus difficile au patient, du fait de l’indulgence qu’il rencontre, la décharge de certains affects. À l’opposé, certaines natures sensibles qui ont été très choyées et cherchent par tous les moyens à s’attirer la bienveillance du médecin demandent à être traitées avec une certaine sévérité ou du moins une froide objectivité. Il faut bien entendu que le patient soit solidement attaché à l’analyse pour pouvoir pratiquer ce traitement « à rebrousse-poil ».

En règle générale, on ferait bien au début de l’analyse et pendant un certain temps de garder une position d’observateur et d’étudier le comportement du patient dans son milieu habituel, dans les diverses situations de sa vie quotidienne. Puis, progressivement, on commencera à donner des interprétations et des explications analytiques au patient et, plus tard seulement, on pourra être amené à prescrire parfois certaines règles de conduite en vue de stimuler le travail analytique. Il s’agit en premier lieu d’exercer une influence sur la relation du patient à ses proches, à ses amis, à ses collègues et supérieurs, puis de lui donner certains conseils quant à ses diverses habitudes personnelles et à son mode de vie, domaine où il faudra attirer son attention sur les moindres détails de ses habitudes concernant sa manière de se nourrir, de dormir, de s’habiller et de se déshabiller, et surtout ses modes de satisfaction physique. Il est parfois nécessaire de suspendre provisoirement les lectures passionnées ou les plaisirs artistiques de certains patients. Dans d’autres cas, on doit se résoudre à éloigner le patient de son milieu habituel pour un temps plus ou moins long, encore qu’il soit préférable de terminer l’analyse dans le milieu habituel où la capacité d’adaptation acquise par le traitement finira par prévaloir. De même, il peut être utile d’envoyer des personnes, qui ont entrepris leur analyse à une certaine distance de leur lieu de résidence, passer quelque temps chez eux ; là aussi pour voir comment ils réagissent à leur ancien environnement avec la psyché qui est maintenant la leur.

Le plus difficile dans tous les cas reste la maîtrisé technique du transfert sur lequel se joue, comme on sait, le combat décisif entre le médecin et le patient, ou plutôt entre la santé et la maladie. Le médecin doit à cet égard opposer une patience infinie à l’impatience croissante du malade ; dans ce cas, la patience passive a la valeur d’une intervention active particulièrement efficace32. Par exemple, dans le cas d’un violent transfert amoureux où le patient répond par une froideur glaciale à la réserve objective du médecin, il faut souvent des semaines, si ce n’est un mois ou deux, de dure « perlaboration » avant de réussir à montrer au patient la persistance des sentiments positifs dans son inconscient malgré l’absence de réponse de la part du médecin. La reconnaissance de cet état de fait représente souvent un gros progrès de l’analyse, en même temps qu’une évolution du caractère du patient qui, à un certain moment de son enfance, avait adopté une attitude de haine et de bouderie ; cette expérience vécue dans l’analyse peut faciliter l’émergence et la reconstruction des souvenirs d’enfance correspondants33.

Quelle attitude adopter face à la tendresse impulsive du patient ? Là encore, la règle de frustration peut nous aider à surmonter cette difficulté, non des moindres. Tant que le patient demeure dans un état de résistance, nous devons, comme il vient d’être dit, attirer son attention sur les motions tendres inconscientes ; en effet, celles-ci demandent un certain temps avant de s’affirmer pleinement. Il n’est pas conseillé, comme c’est souvent le cas dans les méthodes de traitement fondées sur la simple suggestion ou l'hypnose, de répondre simplement aux désirs de tendresse et de cajolerie manifestés par les patients ; l’amour de transfert ne peut être qu’unilatéral. Dès que les motions affectives refoulées jusque-là ont pris la forme de désirs ou même de compulsions, il faut de nouveau faire intervenir la frustration.

Tout ce que j’ai désigné sous le terme d’« activité » concerne les actes et le comportement du patient ; lui seul, par conséquent, peut le cas échéant être « actif », non le médecin. Pourtant, il y a sans aucun doute des cas exceptionnels où l’on doit recourir aux moyens éducatifs traditionnels : la sévérité et la bienveillance. Assez curieusement, le fait est plus fréquent avec les psychopathes et les psychotiques authentiques que dans le cas de névroses véritables ; plus fréquent également avec ceux qui ne sont pas en traitement à cause de symptômes névrotiques ou psychotiques mais pour des troubles du caractère, et il en va de même pour l’analyse des personnes dites normales. Les analyses de caractère peuvent être presque aussi difficiles que les analyses de psychoses car les traits de caractère avec lesquels le Moi se sent en accord sont en fait comme des symptômes dont le patient ne ressent pas le caractère pathologique et leur traitement met toujours en cause le narcissisme du patient. Les traits de caractères sont en quelque sorte des « psychoses privées » et c’est pourquoi, si paradoxalement, les personnes normales sont plus difficiles à « guérir » par la psychanalyse que les individus atteints par exemple d’une névrose de transfert. Dans le cas d’un psychopathe narcissique qui souffrait d’une tendance à la raideur catatonique et au mutisme, la tension cessa quand je lui permis de me donner un coup. Je pense avoir ainsi prévenu un acte impulsif, peut-être dangereux. Un patient psychopathe, qui luttait contre des crises d’angoisse épouvantables, dut finalement se résoudre à me laisser examiner médicalement ses organes génitaux restés infantiles, ce qui dissipa son angoisse.

Nous pouvons également décrire le cours de l’analyse dans la terminologie de l’analyse du Moi : par voies associatives ou par accroissement de la tension, tantôt des motions refoulées du Ça s’épanouissent malgré les résistances du Moi, tantôt des aspirations du Ça trop intenses et intempestives (souvent ce sont justement les motions apparues en premier) n’arrivent plus à se décharger par suite de la mobilisation des forces puissantes du Moi. On en attend le développement d’une personnalité aux pulsions fortes mais qui possède aussi le pouvoir de les contrôler. Le cas idéal d’un individu bien éduqué ou bien analysé serait celui d’une personne qui ne refoulerait pas ses passions, sans pour autant être obligée de leur obéir en esclave. Quant à savoir dans quelles formes de névroses la méthode d’accroissement de la tension ou de lutte contre les habitudes est indiquée, je ne suis pas en mesure de fournir une règle générale. Dans l’hystérie, ce genre d’émotions et de symptômes d’excitation physique surgissent si spontanément qu’il n’est pas nécessaire de les provoquer artificiellement ; mais là aussi certaines mesures appropriées peuvent hâter le déplacement de l’excitation sur les organes génitaux. Dans la névrose obsessionnelle, le patient s’efforce, à son habitude, de déplacer l’analyse tout entière sur un plan intellectuel et d’abuser de l’association en la mettant au service de ruminations compulsives. Aucun traitement d’obsessionnel ne peut se terminer tant que l’on n’a pas réussi (en général à l’aide de mesures actives) à déplacer le conflit sur le terrain affectif, c’est-à-dire à rendre l’obsessionnel provisoirement hystérique. Dans un cas proche de la schizophrénie avec hallucinations visuelles, l’analyse amena tout d’abord une modification du tableau clinique telle qu’une manie du doute vint remplacer les symptômes paraphréniques. Au fur et à mesure des progrès de la cure surgirent successivement des symptômes de conversion hystérique puis d’hystérie d’angoisse (phobies typiques) et à ce moment-là, pour la première fois, les bases libidinales de la maladie devinrent accessibles à l’analyse. Tout se passait comme si la maladie reculait pas à pas devant la réorganisation analytique, mais non sans s’arrêter à chaque point de fixation et opposer à la thérapie une résistance nouvelle dans la place récemment conquise. Ces observations et bien d’autres du même genre m’ont convaincu que l’« analyse par le bas » n’est pas seulement un adjuvant de la technique analytique ; notre théorie peut elle aussi en tirer profit. Elle rend souvent transparente la structure de la névrose et donne une idée de ce que j’appellerais volontiers les fluctuations dans le choix de la névrose.

VII. La désaccoutumance de l’analyse

Freud nous a appris qu’au cours du traitement la psychanalyse devient elle-même une habitude, voire le symptôme d’un état ou une sorte de névrose qui relève d’un traitement. Quant à la nature de ce traitement, il n’en a guère parlé jusqu’à présent. Abandonnée à elle-même, cette « maladie » parait guérir très lentement. Quand les conditions extérieures ne l’y incitent pas fortement, le patient n’a aucune raison de mettre fin à la situation d’analysé qui lui convient à bien des égards. En effet, comme nous l’avons vu, en dépit du fait que ce traitement consiste en une série de renoncements, de frustrations, d’injonctions et d’interdictions, il offre néanmoins au patient, avec la situation transférentielle, une réédition de son enfance bienheureuse, voire même une réédition plus avantageuse. L’analyse pénètre dans la vie affective et psychique du patient avec bien plus de délicatesse, de bienveillance et surtout de compréhension qu’il n’était possible pendant la première éducation. C’est peut-être la raison pour laquelle Freud, dans un cas qu’il a communiqué en détail34, a fixé un terme au patient au bout duquel l’analyse devait prendre fin. Cette mesure active très énergique provoqua une réaction d’une extrême violence et contribua largement à la solution de l’histoire infantile du patient qui était extrêmement complexe. De l’avis de Rank, auquel je me suis rangé, cette « période de désaccoutumance » est une des plus importantes et des plus significatives de toute la cure35. Je peux répéter ici encore que les résultats à mettre au compte de cet expédient thérapeutique, s’il est utilisé à propos, sont remarquables. Pour caractériser la différence qui existe entre ce mode de désaccoutumance et mon ancienne pratique, je recourrai à la comparaison que Freud a faite entre l’analyse et le jeu d’échecs. Auparavant j’attendais que le patient abandonnât le jeu comme sans espoir. Attaques et ripostes se répétaient jusqu’à ce qu’un événement extérieur quelconque permît au patient de faire plus facilement face au monde extérieur. Par contre, la fixation d’un terme se conçoit comme une rupture définitive, une sorte d’échec et mat auquel le patient est acculé après que l’analyse lui a barré toutes les voies de retraite sauf celle de la santé.

Tout cela serait très satisfaisant s’il ne surgissait aussitôt une série de questions difficiles auxquelles il faut donner réponse avant de pouvoir faire de la fixation d’un terme une méthode valable dans tous les cas. Existe-t-il des signes certains que le patient est mûr pour la séparation et, dans l’affirmative, quels sont-ils ? Que faut-il faire quand on s’est trompé et que le patient, au lieu de recouvrer la santé au moment de la séparation, emprunte une voie de retraite qui était passée inaperçue et conduit à la névrose ? La fixation d’un terme est-elle une règle effectivement valable dans tous les cas sans exception ?

Déjà la réponse à la première de ces questions n’est pas pleinement satisfaisante. On peut seulement dire que le médecin doit évidemment avoir tout d’abord saisi la structure du cas et organisé les symptômes en une entité intelligible. Quant au patient, il doit lui aussi avoir déjà élaboré ces relations sur le plan intellectuel et pouvoir se convaincre sans être encore gêné par les résistances du transfert. Parmi les signes subtils de guérison, on peut citer les propos (déjà mentionnés) du patient qui affirme n’avoir jamais réellement été malade, avoir toujours simulé et ainsi de suite. Si on le prend au mot et qu’on lui dit en toute amitié qu’il n'en a plus que pour quelques semaines d’analyse, il prendra peur naturellement et dira n’avoir fait que plaisanter. Il présentera même, dans la mesure du possible, une faible récidive de ses symptômes. Si nous ne nous laissons pas déconcerter et maintenons le terme fixé, il arrive souvent, même si ce n’est pas toujours le cas, que la tentative de séparation aboutisse au résultat escompté.

Comme nous l’avons dit, une erreur quant à l’opportunité de la séparation n’est pas exclue et risque d’entraîner des conséquences plutôt fâcheuses. Tout d’abord on risque de perdre la confiance du patient et si, ultérieurement, on fixe à nouveau un terme à l’analyse, sa réaction peut en être perturbée. Il ne nous reste plus qu’à reconnaître notre erreur car nous n’avons pas, nous analystes, à nous soucier particulièrement de sauvegarder notre infaillibilité médicale. Nous échappons à la nécessité de fixer un terme et aux difficultés qui s’y rattachent dans les cas où ce terme est imposé par des circonstances extérieures et non par l’analyste. Cependant, nous ne nous soucierons pas, autant que possible, des conditions extérieures, et celles-ci ne nous imposeront pas la fin de l’analyse dans la mesure où l’importance qui leur est donnée par le malade est souvent le fait de la résistance. Il ne faut en aucun cas fixer un terme quand le patient lui-même l'exige ; son impatience doit plutôt nous donner une raison de persévérer patiemment. Sans doute aurons-nous de plus en plus affaire à ce type de demande quand l’existence de la règle de séparation se sera répandue dans des cercles plus larges, et cette règle constituera alors de plus en plus un mode de résistance36.

Dans certains cas, il arrive qu’on laisse entrevoir la possibilité d’une terminaison prochaine avant de fixer à proprement parler un terme. Cela suffit parfois à provoquer des réactions violentes qui peuvent atténuer la réaction du patient quand on lui donnera ensuite une date précise ; donc, une sorte de séparation en deux temps (quelques semaines suffisent le plus souvent, mais il faut parfois deux ou trois mois).

Si je considère d’un œil objectif l’ensemble des expériences que j’ai faites depuis l’automne 1922 en m’appuyant sur la fixation d’un terme, il me faut constater encore une fois combien cette mesure constitue souvent un moyen efficace pour activer la séparation d’avec le médecin ; quant à son utilisation systématique, telle que je l’ai tentée avec Rank, je dois y revenir. Il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir à reprendre le traitement d’un patient — qui était parti guéri — pour rechercher certains éléments restés en suspens. Cette fois, je me gardais évidemment de fixer un terme et j'attendais que le patient perdît tout espoir de satisfactions réelles dans la situation analytique et que l'attrait de la réalité extérieure l’emportât sur le transfert devenu sans intérêt.

Vers la fin de la cure et même déjà au milieu on voit souvent surgir des rêves et des symptômes passagers de morcellement qui sont à interpréter comme des fantasmes de naissance, au sens que Rank leur a donné dans Le traumatisme de la naissance. Rank souligne que le fait de revivre en quelque sorte la naissance dans le transfert aide considérablement l’analyse sur le plan technique ; j’ai pu entrevoir cette explication sans arriver à en vérifier précisément la justesse car les communications de Rank offrent trop peu de prise. Quoi qu’il en soit, Rank a le mérite d’avoir montré l’existence des fantasmes inconscients relatifs à la naissance, et ceux-ci méritent notre attention au même titre que le fantasme de retour au sein maternel. D’autres recherches décideront s’il s’agit, comme Rank le pense, de simples réminiscences du « traumatisme de la naissance » ou plutôt, comme je le crois, d’une régression fantasmatique du conflit œdipien à une expérience de la naissance surmontée avec succès, donc une expérience où le déplaisir est relativement peu marqué.

Enfin, en ce qui concerne ce problème de la fin du traitement, nous devons nous rappeler l’avertissement de Freud : il ne faut pas avoir, en tant qu’analystes, l’ambition d’imposer aux patients nos propres idéaux. Donc, si on constate que le Moi du patient est capable d’adapter ses passions (le Ça) aux exigences de son Surmoi et aux nécessités de la réalité, il est temps de le rendre indépendant et d’abandonner son éducation au destin.

L’auteur est conscient d’avoir souligné de façon unilatérale l’importance du principe de la frustration du désir en tant que moyen d’accroître la tension interne et d’avoir par contre presque complètement négligé le principe d'accomplissement du désir. Pourtant, il y a incontestablement des cas où l’analyste est obligé de recourir à ce mode d’influence psychique, jadis couramment utilisé en médecine. La mesure d’« accomplissement du désir » la plus importante est à mon avis la levée provisoire ou définitive de certaines consignes régies par la frustration.