Le problème de l’affirmation du déplaisir

(Progrès dans la connaissance du sens de réalité)

Peu après ma première rencontre avec la psychanalyse, je me suis heurté au problème du sens de réalité dont le mode de fonctionnement me paraissait vivement contraster avec la tendance à l’évitement du déplaisir et au refoulement, manifeste partout ailleurs dans la vie psychique. Par une sorte d’empathie avec le psychisme infantile, j’en suis venu à supposer qu’à un enfant préservé de tout déplaisir l’existence tout entière devait paraître de prime abord parfaitement homogène, « moniste » pourrait-on dire ; la distinction entre les « bonnes » et les « mauvaises » choses, entre le Moi et l’environnement, l’intérieur et l’extérieur, ne s’établirait que plus tard ; étranger et hostile seraient donc, à cette étape, identiques1.

Dans un autre article j’ai alors tenté de faire une reconstruction théorique des principales étapes du développement qui mène du principe de plaisir au principe de réalité2. Mon hypothèse était que l’enfant, avant de subir ses premières déceptions, croit posséder une omnipotence inconditionnelle et qu’il continue à s’accrocher à ce sentiment de toute-puissance même quand l’efficacité de sa volonté quant à l’accomplissement de ses désirs est liée à l’observance de certaines conditions ; jusqu’au moment où le nombre croissant et la complexité de ces conditions l’obligent en règle générale à abandonner son sentiment de toute-puissance et à reconnaître la réalité. Cependant on ne pouvait encore rien dire dans cette description des processus internes qui accompagnent obligatoirement cette remarquable et importante transformation ; notre compréhension des fondements plus profonds du psychisme, notamment de la vie pulsionnelle, n’était pas encore assez avancée pour le permettre. Si, depuis cette époque, les travaux fondamentaux de Freud sur la vie pulsionnelle et ses découvertes concernant l'analyse du Moi nous avaient rapprochés de ce but3, nous demeurions toujours incapables de surmonter vraiment le fossé qui sépare la vie pulsionnelle et la vie intellectuelle. Nous avions manifestement besoin de la simplification extrême à laquelle Freud a pu finalement réduire la multiplicité des phénomènes pulsionnels ; je me réfère ici à son hypothèse relative à la polarité pulsionnelle qui sous-tend tout ce qui vit : la polarité de la pulsion de vie (Éros) et de la pulsion de mort ou de destruction4. Il faut toutefois attendre son tout dernier article « La dénégation »5, dont le titre modeste dissimule l’amorce d’une psychologie des processus de la pensée qui se fonde sur la biologie, pour voir se rassembler les fragments jusque-là épars de notre savoir. Freud, comme toujours, prend appui là encore sur le terrain sûr de l’expérience psychanalytique et se montre extrêmement prudent dans ses généralisations. À sa suite, je voudrais reconsidérer le problème du sens de la réalité à la lumière de sa découverte.

Freud a découvert que l’acte psychologique représenté par la dénégation de la réalité constitue une phase intermédiaire entre l'ignorance et la reconnaissance de la réalité ; le monde extérieur étranger au Moi, donc hostile, peut accéder à la conscience en dépit du déplaisir, dans la mesure où il est affecté du symbole négatif de la négation, où il est nié. Dans le négativisme, la tendance à supprimer l’existence des choses, nous voyons encore à l’œuvre les forces refoulantes qui, dans le processus primaire, ont conduit à l’ignorance totale de tout déplaisir ; l’ignorance par hallucination négative ne réussit plus parfaitement et le déplaisir n’est plus ignoré mais devient le contenu de la perception sous forme de dénégation. Une question surgit naturellement aussitôt : que doit-il se passer pour que disparaisse le dernier obstacle à cette acceptation et que l'affirmation d'un déplaisir, c’est-à-dire la disparition de la tendance au refoulement, devienne possible ?

On soupçonne immédiatement qu’il ne sera pas très facile de répondre à cette question ; d’autant qu’il est d’emblée évident, après la découverte de Freud, que l’affirmation d’un déplaisir n’est jamais un acte psychique simple mais toujours double : il y a d’abord une tentative de nier le déplaisir en tant que fait, puis un nouvel effort est nécessaire pour nier cette négation. Le positif, la reconnaissance du mauvais, semble bien en effet toujours résulter de deux négations. Pour trouver quelque chose de comparable dans le domaine familier de la psychanalyse, il nous faut établir un parallèle entre l’ignorance totale et l’état psychique d’un enfant encore indemne de tout déplaisir, ainsi que je l’ai fait il y a déjà un certain temps : d'une part en recherchant le « point de fixation » des psychoses à ce stade6 et d’autre part en voyant une sorte de régression à cette étape dans la capacité illimitée du paralytique mégalomaniaque à éprouver une joie continue7. La phase de la négation trouve son pendant, comme Freud l’a montré, dans le comportement du patient pendant la cure, et plus généralement dans la névrose, qui elle aussi est le résultat d’un refoulement à demi réussi ou raté et toujours de l’ordre du négatif, le négatif de la perversion. Le processus qui aboutit finalement à la reconnaissance ou à l’affirmation du déplaisir se déroule sous nos yeux, résultat de nos efforts thérapeutiques lors du traitement d'une névrose ; et si nous prêtons attention aux détails de ce processus, nous avons quelque chance de nous faire une idée de ce processus d’admission du déplaisir.

À l’apogée du transfert, nous voyons le patient accepter sans résistance même ce qu’il y a de plus déplaisant ; manifestement il trouve dans le sentiment de plaisir dont s’accompagne l’amour de transfert une consolation à la douleur qu’autrement cette acceptation lui aurait value. Cependant, à la fin du traitement, quand il lui faut renoncer également au transfert, il y aurait indubitablement retour à la dénégation, c’est-à-dire à la névrose, si le patient ne réussissait pas à trouver, pour compenser ce renoncement, un substitut et une consolation dans la réalité et en particulier dans l’identification à l'analyste. Comment ne pas évoquer à ce propos un beau travail de Victor Tausk, analyste trop tôt disparu, qui voyait une condition de la guérison dans l’affaiblissement des motifs de refoulement par la compensation8. De la même façon, nous devons soupçonner l’existence d’une compensation dès la toute première apparition d'une affirmation du déplaisir ; on ne peut d’ailleurs se représenter autrement sa présence dans la psyché qui travaille toujours dans le sens de la moindre résistance, c’est-à-dire selon le principe de plaisir. Déjà dans la « Traumdeutung » de Freud, nous trouvons un passage qui explique ainsi la transformation d’un processus primaire en processus secondaire. Freud dit que le nourrisson affamé tente tout d’abord de se procurer la satisfaction sur le mode hallucinatoire et c’est seulement quand cette tentative échoue qu’il reconnaît le déplaisir comme tel et l’exprime par ces manifestations qui entraînent la satisfaction réelle. Nous voyons ici pour la première fois un facteur quantitatif déterminer apparemment le mode de réaction psychique. Si la reconnaissance de l’environnement hostile représente un déplaisir, sa non-reconnaissance comporte généralement encore plus de déplaisir ; le moins déplaisant devient donc relativement plaisant et peut être affirmé comme tel. C’est seulement si nous prenons en considération la compensation et l’évitement d’un déplaisir encore plus grand que nous pourrons comprendre en général la possibilité d’une affirmation du déplaisir sans être pour autant obligés de renoncer à concevoir la recherche du plaisir comme la tendance fondamentale de tout le psychisme. Toutefois nous postulons du même coup l’intervention d’un nouvel instrument dans le mécanisme psychique, une sorte de machine à calculer dont l’existence nous confronte à de nouvelles énigmes, peut-être encore plus difficiles à résoudre.

Nous reviendrons sur le problème de la mathématique psychique ; auparavant considérons plutôt les contenus psychiques qui permettent à l’enfant d’accomplir la reconnaissance de la réalité. Quand Freud nous dit que l’être humain, en permanence ou à intervalles réguliers, « explore », « fouille » avec attention son environnement, en « goûte » de petits échantillons, il prend manifestement pour prototype de tout travail de penser ultérieur la manière de faire du nourrisson qui sent l’absence du sein maternel et le recherche. C’est une démarche similaire qui m’a conduit dans mon essai de bioanalyse9 à formuler l’hypothèse que sentir ou renifler son environnement sont des actes offrant une ressemblance encore plus grande avec l’acte de penser puisqu’ils permettent effectivement d’obtenir des échantillons encore plus petits et plus précis. L’incorporation orale n’a lieu que si le résultat de l’épreuve est favorable. Il existe donc une différence intellectuelle très importante entre un enfant qui met tout dans la bouche sans distinction et celui qui s’intéresse uniquement aux choses dont l’odeur lui est agréable.

Mais tenons-nous à l’exemple de l’enfant qui désire téter. Supposons que jusque-là il a toujours été apaisé au bon moment et que pour la première fois il lui faut subir le déplaisir de la faim et de la soif. Que va-t-il se passer en lui ? Jusque-là, fort de son narcissisme primaire, il ne connaissait que lui-même, il ne savait rien de l’existence des choses étrangères, donc de sa mère, et par conséquent il ne pouvait avoir de sentiment à leur égard, ni bons ni mauvais. Il se pourrait qu’en relation avec la destruction physiologique provoquée par l’absence de nourriture dans les tissus de l’organisme, il se produise également une sorte de « désintrication pulsionnelle » dans la vie psychique, qui se manifeste en premier lieu par une décharge motrice incoordonnée et par des cris, mode d’expression tout à fait comparable aux manifestations de colère chez l’adulte. Quand, après avoir longtemps attendu et crié, l’enfant retrouve le sein maternel, celui-ci ne lui fait plus l’effet d’une chose indifférente qui est toujours là quand on en a besoin et dont par conséquent il n’est pas nécessaire de reconnaître l’existence ; il devient un objet d’amour et de haine ; de haine parce qu’on a été obligé de s’en passer pendant un certain temps, d’amour parce qu’après cette privation il a procuré une satisfaction encore plus intense ; mais de toute manière il devient la matière d’une représentation d’objet, certes encore très vague. Cet exemple illustre bien à mon avis deux phrases très importantes de l’article de Freud sur la « Dénégation ». « Le but premier et le plus immédiat de l’épreuve de réalité n’est pas de trouver dans la réalité un objet correspondant à ce qui est représenté mais de le retrouver et de se convaincre qu’il existe toujours. » Et encore : « Pour que l’épreuve de réalité ait lieu, il faut que des objets qui jadis avaient procuré une satisfaction réelle aient été perdus10. » On voudrait seulement ajouter que l’ambivalence dont nous venons de parler, c’est-à-dire la désintrication pulsionnelle, est absolument nécessaire pour qu’apparaisse une perception d’objet. Les choses qui nous aiment toujours, c’est-à-dire qui satisfont constamment tous nos besoins, nous n’en prenons pas connaissance en tant que telles, nous les incluons simplement dans notre Moi subjectif ; les choses qui nous sont et nous ont toujours été hostiles, nous les refoulons tout simplement ; quant aux choses qui ne sont pas inconditionnellement à notre disposition, celles que nous aimons parce qu’elles nous procurent satisfaction et que nous détestons parce qu’elles ne nous obéissent pas en tout, nous créons pour elles des marques particulières dans notre vie psychique, des traces mnésiques auxquelles s’attache un caractère d’objectivité, et nous nous réjouissons lorsque nous les retrouvons dans la réalité, autrement dit quand nous pouvons les aimer à nouveau. Et lorsque nous haïssons un objet et que nous ne parvenons pas à le refouler suffisamment pour pouvoir le nier durablement, la reconnaissance de son existence prouve qu’en réalité nous voudrions l’aimer et que seule la « malice de l’objet » nous en empêche. Le sauvage se montre donc parfaitement conséquent quand, après avoir tué son ennemi, il lui témoigne l’amour et le respect le plus grands. Il démontre simplement ainsi qu’il aurait préféré avoir la paix, qu’il voulait vivre en harmonie parfaite avec le monde alentour, mais qu’il en a été empêché par l’existence d’un « objet gênant ». L’apparition de cet obstacle a entraîné une désintrication de ses pulsions sous la montée de la composante agressive et destructive ; après la satisfaction procurée par la vengeance, l’autre composante pulsionnelle, l’amour, cherche elle aussi la satisfaction. Tout se passe comme si les deux sortes de pulsions se neutralisaient mutuellement quand le Moi est à l’état de repos, à la manière de l’électricité négative et positive dans un corps électrique inerte et comme si dans les deux cas des influences externes particulières étaient nécessaires pour séparer les deux sortes de courants et les rendre de nouveau actifs. L’apparition de l’ambivalence serait donc une sorte de mesure défensive, une aptitude générale à la résistance active qui représenterait, tout comme le phénomène psychique qui l’accompagne, la reconnaissance du monde objectif, un des moyens de maîtriser celui-ci.

Remarquons cependant que si l’ambivalence témoigne d’une reconnaissance de l’existence des choses, nous n’accédons pas pour autant à ce qu’on appelle la vision objective ; au contraire les choses deviennent tour à tour l’objet d’une haine et d’un amour tout aussi passionnés. Pour parvenir à l’objectivité, il faut que les pulsions libérées soient inhibées, c’est-à-dire qu’elles s’unissent à nouveau entre elles, une nouvelle intrication pulsionnelle doit donc se produire une fois la reconnaissance accomplie. C’est peut-être là aussi le processus psychique qui garantit l’inhibition et l’ajournement de l’action jusqu’à ce que réalité extérieure et « réalité de pensée » soient devenues identiques ; la capacité de juger et d’agir objectivement est donc essentiellement une capacité des tendances de haine et d’amour à se neutraliser mutuellement, constatation qui a tout l’air d’un lieu commun. Nous pensons néanmoins que l’on peut sérieusement considérer le lien mutuel qui unit les forces d’attraction et de répulsion comme un processus psycho-énergétique à l’œuvre dans toute formation de compromis et dans toute vision objective ; il faudrait donc remplacer la maxime sine ira et studio et dire qu’une vue objective des choses exige de donner libre cours à une quantité égale de ira et de studium.

Manifestement il existe différents degrés dans le développement de la capacité d’objectivité. Dans mon essai sur le développement du sens de réalité, j’ai décrit l’abandon graduel de la toute-puissance personnelle, son transfert sur d’autres puissances supérieures (nourrice, parents, dieux) et j’ai appelé ce processus la période de la toute-puissance à l’aide de gestes et de mots magiques ; puis j’ai supposé que le dernier stade, celui où l’on tire la conclusion de l’expérience douloureuse, correspondait à l'abandon définitif de la toute-puissance, à une sorte de stade scientifique de la reconnaissance du monde. Recourant à la terminologie psychanalytique, j’ai désigné la toute première phase, celle où seul le Moi existe et où celui-ci s’approprie tout l’univers de l’expérience, comme la période d’introjection ; la seconde phase, celle où la toute-puissance est attribuée à des puissances extérieures, comme la période de projection ; quant au dernier stade de développement, j’ai pu le concevoir comme un stade où les deux mécanismes sont utilisés à part égale et se compensent mutuellement. Cette succession correspond à peu près à la représentation du développement de l’humanité esquissée par Freud dans Totem et tabou : phase magique, phase religieuse, phase scientifique. Plus tard, quand j’ai tenté une approche critique du mode de production actuel de la science11, j’ai été amené à supposer que la science, si elle veut vraiment rester objective, doit travailler alternativement comme psychologie pure et comme science pure, qu’il lui faut confirmer l’expérience tant interne qu’externe des deux points de vue — ce qui implique une oscillation entre projection et introjection. C’est ce que j’ai appelé l'Utraquisme de toute entreprise scientifique véritable. En philosophie, le solipsisme ultra-idéaliste représente le retour à un infantilisme égocentrique ; quant à la conception psychophobique purement matérialiste, elle correspond aux exagérations de la phase de la projection ; par contre, le dualisme soutenu par Freud répond pleinement à l’exigence utraquistique.

Nous pouvons espérer que la découverte de Freud, la dénégation conçue comme étape intermédiaire entre la négation et la reconnaissance du déplaisir, permettra de mieux comprendre ces stades évolutifs ainsi que leur succession et d’en simplifier la vue d’ensemble. Le premier pas douloureux vers la reconnaissance du monde extérieur consiste certainement à se rendre compte qu’une partie des « bonnes choses » n’appartient pas au Moi et qu’il faut l’en distinguer en tant que « monde extérieur » (Sein maternel). À peu près en même temps, l’être humain doit apprendre qu’il peut se produire même à l’intérieur de lui, donc pour ainsi dire dans le Moi lui-même, quelque chose de déplaisant, c’est-à-dire de mauvais, dont il est impossible de se débarrasser par l’hallucination ou de toute autre manière. Un autre pas est fait lorsqu’il peut supporter une privation totale imposée par l’extérieur, c’est-à-dire reconnaître qu’il existe également des choses auxquelles il faut renoncer définitivement ; comme processus parallèle, nous trouvons la reconnaissance des désirs refoulés associée au renoncement à leur réalisation. Comme cette reconnaissance, nous le savons à présent, exige une part d’Éros, donc d’amour, ce qui est inconcevable sans introjection, c'est-à-dire sans identification, on est amené à dire que la reconnaissance du monde extérieur correspond en fait à une réalisation partielle de l’impératif chrétien : « Aimez vos ennemis. » Mais la résistance rencontrée par la doctrine psychanalytique des pulsions montre que la réconciliation avec l’ennemi intérieur est pour l’homme la tâche la plus difficile à accomplir.

Si nous voulons relier nos nouvelles connaissances et le système topique de la métapsychologie freudienne, nous pouvons supposer qu’à l’époque du solipsisme absolu seul fonctionne un système Perception-Conscience, c’est-à-dire une surface de perception du psychisme ; le stade de la dénégation coïnciderait avec la formation des strates inconscientes refoulées (Ics) ; quant à la reconnaissance consciente du monde extérieur, elle exige encore ce surinvestissement dont seule nous rend capable l’instauration d’un nouveau système psychique, le préconscient (Pcs), qui vient s’intercaler entre l’Ics et le Cs. Suivant la loi fondamentale de la biogenèse, le développement psychique de l’individu répète également la psychogenèse de l’espèce ; on retrouvera donc la succession que nous venons de décrire dans l’évolution progressive des systèmes psychiques des différents organismes.

En effet, le développement organique présente des prototypes de l’adaptation progressive de l’être vivant à la réalité du monde extérieur. Certains organismes primitifs semblent en être restés au stade narcissique ; ils attendent passivement la satisfaction de leurs besoins et si elle leur est constamment refusée, ils meurent tout simplement ; ils sont encore tellement proches du point d’émergence hors de l’inorganique que leur pulsion de destruction a moins de chemin à parcourir pour y retourner et se montre donc bien plus efficace. À un stade plus évolué, l’organisme est capable de rejeter des parties de lui-même qui sont pour lui sources de déplaisir et de sauver ainsi sa vie (autotomie) ; cette sorte de « séquestration » m’est apparue jadis comme le prototype physiologique du processus de refoulement. Il faut attendre une autre étape du développement pour voir apparaître la faculté d’adaptation à la réalité, sorte de reconnaissance organique du monde extérieur qui est manifeste dans le mode de vie des êtres vivant en symbiose, mais également dans tout acte d’adaptation. Ma conception « bioanalytique » permet de distinguer des processus primaires et des processus secondaires même au niveau organique, donc des processus que dans le domaine psychique nous considérons comme des degrés du développement intellectuel. Cela impliquerait que l’organique aussi possède plus ou moins une sorte de machine à calculer qui ne se borne pas à enregistrer les qualités de plaisir et de déplaisir mais tient compte également des quantités. En tout cas, l’adaptation organique est caractérisée par une certaine rigidité, manifeste dans les processus réflexes qui s’ils sont incontestablement adaptés n’en sont pas moins immuables, tandis que la capacité d’adaptation psychique comporte une disposition permanente à reconnaître de nouvelles réalités et la capacité d’inhiber l’action jusqu’au terme de l’acte de penser. Groddeck a donc raison de considérer le Ça organique comme intelligent ; mais il se montre partial en négligeant la différence de degré entre l’intelligence du Moi et celle du Ça.

On pourrait encore ajouter que nous avons l’occasion de voir le travail de la dénégation (autotomie) et de l’adaptation à l’œuvre dans la pathologie organique elle-même. J’ai déjà tenté d’expliquer certains processus de guérison organique (blessures, etc.) par un afflux de libido (Éros) sur la partie atteinte12.

Mais, inutile de se le dissimuler, toutes ces considérations ne fournissent pas encore une explication satisfaisante du fait que, dans l’adaptation à l’environnement réel, qu’elle soit organique ou psychique, certaines parties du monde extérieur hostile sont incluses dans le Moi avec l’aide d’Éros, tandis qu’il y a par ailleurs renoncement à des parties aimées du Moi. Pour se tirer d’affaire, on peut recourir à une explication psychologisante et soutenir que même le renoncement réel à un plaisir et l’acceptation d’un déplaisir sont toujours et seulement « provisoires », une obéissance sous protêt en quelque sorte, avec la réserve mentale d’une restitutio in integrum. Cette explication peut convenir dans bien des cas ; il suffit d’invoquer à cet égard la capacité, virtuelle et réactivée dans certaines circonstances, de régresser à des comportements depuis longtemps dépassés et même archaïques. L’adaptation que l’on constate ne serait donc qu’une attitude d’attente et d’espoir indéfinis jusqu’au retour du « bon vieux temps », attitude qui ne présente qu’une différence de degré par rapport au comportement des rotifères, capables de se dessécher pendant des années dans l’attente de l’humidité. Mais n’oublions pas qu’il peut y avoir aussi perte réelle et irréparable d’organes ou de parties d’organes et dans le domaine psychique aussi nous rencontrons un renoncement apparemment total et sans compensation. Puisqu’il est impossible de s’en sortir avec ce genre d’explication optimiste, il faut bien faire appel à la théorie des pulsions selon Freud et constater que dans certains cas la pulsion de destruction se retourne contre la personne propre, voire même que la tendance à l’autodestruction, à la mort, est la pulsion la plus primitive, et que c’est seulement au cours du développement qu'elle s'est dirigée vers l’extérieur. Une telle modification « masochique » de la direction de l'agression joue sans doute un rôle dans tout acte d'adaptation. J'ai d’ailleurs signalé plus haut que le renoncement à des parties aimées du Moi et l'introjection de ce qui est étranger constituaient des processus parallèles, donc que nous ne pouvons aimer (reconnaître) les objets qu’au prix de notre narcissisme ; nouvelle illustration du fait psychanalytique bien connu que tout amour d'objet se forme aux dépens du narcissisme.

Cependant, le plus étonnant dans cette autodestruction, c'est le fait qu’ici (dans l'adaptation, la reconnaissance du monde environnant, la formulation d'un jugement objectif) la destruction devient véritablement « la cause du devenir »13. Une destruction partielle du Moi est tolérée, mais seulement dans le but de construire, à partir de ce qui en reste, un Moi capable d’une résistance encore plus grande (exactement comme dans les tentatives ingénieuses de Jacques Loeb pour obtenir le développement d’œufs stériles au moyen d'agents chimiques, donc sans fécondation ; les produits chimiques détruisent, désorganisent les couches extérieures de l'œuf, mais à partir des résidus se constitue une enveloppe protectrice qui empêche plus tard toute atteinte), tandis que l’Éros libéré lors de la désintrication pulsionnelle transforme la destruction en un devenir, en un développement continu des parties restées indemnes. Sans doute est-il très hardi de ma part de transposer directement des analogies organiques dans le domaine psychique. Mon excuse est de le faire sciemment et en me limitant à ce qu'on appelle les « questions ultimes », domaine où, comme je l’ai exposé ailleurs, les jugements analytiques ne nous sont plus d’aucun secours et il nous faut faire appel à des analogies prises dans d’autres domaines pour être en mesure de formuler un jugement synthétique. Comme toute psychologie, la psychanalyse se heurte elle aussi forcément un jour au roc de l'organique quand elle sonde les profondeurs. J'irai jusqu’à considérer les traces ménisques elles-mêmes comme des cicatrices d'impressions traumatiques, des produits de la destruction qu’Éros, infatigable, s'entend néanmoins à employer dans son sens, c’est-à-dire à la préservation de la vie : il en fait un nouveau système psychique qui permet au Moi de mieux s’orienter dans son environnement et de former des jugements plus solides. En fait, seule la pulsion de destruction « veut le mal » et c'est Éros qui en « tire le bien ».

J'ai évoqué au début puis à plusieurs reprises l’existence d’une machine à calculer que je suppose constituer un organe auxiliaire du sens de réalité. Bien que cette hypothèse relève d’un tout autre domaine où elle m’aide à expliquer l’existence du sens scientifique dans le domaine des mathématiques et de la logique, je voudrais l’exposer brièvement ici. Le double sens du mot « compter » me fournira un bon point de départ. Lorsque l’on abandonne la tendance à écarter le monde environnant par le refoulement et la dénégation, on se met à compter avec celui-ci, autrement dit à le reconnaître comme un fait ; je considère comme un autre pas dans l’art de compter, le développement de la capacité de choisir entre deux objets susceptibles de provoquer un déplaisir plus ou moins important, ou de choisir entre deux conduites qui vont entraîner un déplaisir plus ou moins grand. Tout le processus de pensée pourrait consister en ce travail de calcul, en grande partie inconscient, qui vient s’insérer entre la sensibilité et la motilité et dont seul le résultat, comme dans les machines à calculer modernes, accède à la conscience, tandis que les traces mnésiques qui ont servi à effectuer le travail proprement dit demeurent cachées ou inconscientes. Il est difficile d’imaginer que l’acte de pensée le plus simple repose sur un nombre infini d’opérations mathématiques inconscientes où interviennent probablement toutes les simplifications de l’arithmétique (algèbre, calcul différentiel) et que la pensée par symboles verbaux ne représente qu’une simplification supérieure de ce calcul complexe. Je suis convaincu que le don pour les mathématiques ou la logique dépend de la présence ou de l’absence de l’aptitude à prendre conscience de cette activité de calcul et de pensée, activité qu’accomplissent également mais inconsciemment ceux qui paraissent manquer totalement de don pour les mathématiques et la logique. Une introversion de ce genre pourrait être à l’origine du sens musical [autoperception des émotions, lyrisme14] et de l’intérêt scientifique pour la psychologie.

L’aptitude plus ou moins grande d’un individu à juger « correctement », c’est-à-dire à pouvoir calculer le futur à l’avance, pourrait dépendre du degré de développement atteint par la machine à calculer. Les éléments fondamentaux qui servent à effectuer ces calculs sont les souvenirs, qui représentent eux-mêmes une somme d’impressions sensibles, donc, en dernière analyse, des réactions psychiques à des stimuli variés et d’intensité diverse. La mathématique psychique ne ferait ainsi que prolonger la mathématique organique.

Comme Freud nous l’a montré, le point essentiel dans le développement du sens de la réalité, c’est l’insertion d’un mécanisme d’inhibition dans l’appareil psychique ; quant à la dénégation, elle n'est qu’une dernière tentative désespérée du principe de plaisir pour arrêter la marche vers la reconnaissance de la réalité. La formation finale d’un jugement, résultat du travail de calcul dont nous avons fait ici l’hypothèse, représente une décharge interne, une réorganisation de notre attitude affective envers les choses et leur représentation, dont le sens montre la voie à l’action qui suit immédiatement ou plus tard. La reconnaissance du monde extérieur, c'est-à-dire l’affirmation d’un déplaisir, n'est possible qu'après avoir abandonné la défense contre les objets sources de déplaisir et leur dénégation, et après avoir transformé en impulsions internes les excitations qui proviennent de ces objets en les incorporant au Moi. La force qui réalise ce changement, c'est Éros libéré par la désintrication pulsionnelle.