L’adaptation de la famille à l’enfant1

Le titre que j’ai donné à cet exposé est quelque peu inhabituel, car généralement nous nous occupons uniquement de l’adaptation de l’enfant à la famille, non de celle de la famille à l’enfant. Mais justement nos recherches psychanalytiques nous ont montré que le premier pas vers l’adaptation devait venir de nous, et nous faisons sans aucun doute le premier pas dans ce sens quand nous comprenons l’enfant. On reproche souvent à la psychanalyse de trop s’occuper de matériel primitif et pathologique ; c’est vrai, mais l’étude des anormaux nous aide à acquérir des connaissances que nous pouvons appliquer avec grand profit pour les gens normaux. De même nous n’aurions pas tant progressé dans la connaissance de la physiologie du cerveau sans l’étude des processus en cause dans les cas de troubles fonctionnels. Par l’étude des névrosés et des psychotiques, la psychanalyse montre comment différentes zones, ou strates, ou modes de fonctionnement, se dissimulent sous la surface normale. En observant les primitifs et les enfants, nous trouvons des traits devenus invisibles chez les hommes d’une civilisation plus évoluée. En fait, nous sommes redevables aux enfants de la lumière qu’ils ont permis de jeter sur la psychologie, et la manière la plus conséquente de payer cette dette (aussi bien dans leur intérêt que dans le nôtre), c’est de nous efforcer de mieux les comprendre par nos études psychanalytiques.

Je dois reconnaître que nous ne sommes pas encore en mesure de cerner exactement la valeur éducative de la psychanalyse, ni non plus de donner des directives pratiques concernant l’éducation. Car la psychanalyse, qui ne donne des conseils qu’avec grande prudence, s’occupe le plus souvent de phénomènes dont la pédagogie ne s’est pas occupée du tout ou de façon très erronée. Nous pouvons donc plutôt vous dire comment vous ne devez pas élever vos enfants, que comment vous devez le faire. C’est une question beaucoup plus compliquée, mais nous espérons qu’elle pourra recevoir un jour une réponse satisfaisante. C’est pourquoi mes propos doivent rester à un niveau de généralité plus grand que je ne l’aurais souhaité. L’adaptation de la famille à l’enfant ne peut s’amorcer que si les parents commencent à mieux se comprendre eux-mêmes et parviennent ainsi à acquérir une certaine représentation de la vie psychique des adultes. Jusqu’à présent, on semblait considérer comme établi que les parents savaient par nature comment élever leurs propres enfants ; il y a un proverbe allemand qui dit pourtant le contraire : « devenir père est plus facile que de l’être »2. Ainsi la première erreur des parents c’est l’oubli de leur propre enfance. Nous trouvons, même chez l’homme le plus normal, un manque étonnant de souvenir des cinq premières années, et dans des cas pathologiques cette amnésie va encore beaucoup plus loin. Il s’agit pourtant des années pendant lesquelles l’enfant a effectivement déjà acquis la plupart des facultés mentales de l’adulte. Et pourtant elles tombent dans l’oubli. Ce manque d’appréhension de leur propre enfance est l’obstacle majeur qui empêche les parents de comprendre les questions essentielles de l’éducation.

Avant que je n’en vienne à mon thème proprement dit, l’éducation, permettez-moi quelques remarques sur l’adaptation et sur son rôle dans la vie psychique en général. Le mot « adaptation » est, comme on sait, un terme de biologie, et cela nous fait porter l’attention sur quelques questions préliminaires d’ordre biologique. Cette notion possède trois sens différents : le sens de Darwin, celui de Lamarck et un troisième que nous pourrions qualifier de psychologique. Le premier concerne la sélection naturelle comme une explication statistique de l’adaptation et porte, de ce point de vue, sur le problème général de la conservation de l’espèce ; la girafe, par exemple, venue au monde par hasard avec un cou très long, peut se procurer une nourriture que n’atteignent pas des animaux au cou plus court, elle a donc ainsi plus de chances de rester en vie et de perpétuer l’espèce. Ce facteur joue vraisemblablement pour tous les êtres vivants. Dans la perspective de Lamarck, l’individu se fortifie par l’exercice d’une fonction déterminée, et cette capacité accrue se transmet aussi à ses descendants. Telle serait « l’explication physiologique » de l’adaptation. Mais il y a encore une troisième façon pour l’individu de s’adapter à son milieu ; nous pourrions la qualifier de psychologique. Il n’est pas invraisemblable qu’une modification dans la répartition de l’énergie psychique et nerveuse puisse provoquer la formation ou la dégénérescence d’un organe. Je le rappelle parce qu’il est à la mode, en Amérique, de nier l’existence de la psychologie comme science ; chaque mot commençant par « psy » porte le stigmate de la non-scientificité, comportant soi-disant un élément mystique. Le Dr. Watson me demanda un jour de lui expliquer avec précision ce qu’était la psychanalyse. Je dus reconnaître qu’elle était moins scientifique que le behaviourisme si la scientificité était exclusivement une affaire de poids et mesures. La physiologie exige que tout changement soit mesurable par un instrument. Mais la psychanalyse n’est pas en mesure de traiter de cette façon les émotions3 ; il est vrai que de timides tentatives pour atteindre ce but ont été faites, mais jusqu’à présent elles sont loin d’être satisfaisantes. Toutefois, quand une explication fait défaut il n’est pas interdit d’en essayer d’autres ; Freud précisément en a proposé une. Il a découvert que, par le regroupement scientifique des résultats de l’introspection, nous pouvions parvenir à une compréhension nouvelle, aussi sûrement que par l’exploitation des résultats précis de la perception externe, dans le cas de l’observation et de l’expérimentation. Certes on ne peut pas mesurer ces faits d’introspection, mais ce n’en sont pas moins des faits, et comme tels nous avons le droit de les exploiter et de chercher des voies en vue de quelque chose de nouveau. Freud, en considérant le matériel de l’introspection d’un point de vue nouveau, a postulé un système psychique. Celui-ci comporte bien sûr des hypothèses, mais vous en trouvez aussi dans les sciences de la nature. La notion d’inconscient joue un grand rôle parmi ces hypothèses et, grâce à elles, nous parvenons à plusieurs conclusions que les hypothèses de la physiologie et de l’anatomie du cerveau ne permettaient pas de dégager. Quand les progrès de la chimie et de la microscopie rendront superflues les hypothèses de Freud, nous serons disposés à abandonner notre prétention à la scientificité, mais pas avant ! Le Dr. Watson croit comprendre l’enfant, sans l’aide de la psychologie ; il croit que les mouvements réflexes sont une explication suffisante du comportement de l’individu. J’ai dû lui répondre que le schéma physiologique suffisait tout au plus à comprendre le comportement de souris et de lapins, mais pas d’êtres humains. D’ailleurs même pour les animaux il utilise continuellement la psychologie, sans le reconnaître, c’est un psychanalyste qui s’ignore4 ! Par exemple, quand il parle du réflexe de peur chez la souris, il se sert de l’expression psychologique de « peur ». Il emploie le mot tout à fait pertinemment, mais c’est seulement par introspection qu’il sait ce qu’est la peur ; autrement il n’aurait aucune représentation de ce que la fuite signifie pour la souris. Il nous faut cependant revenir à la question de l'adaptation. Les remarques qui précèdent tendaient seulement à faire ressortir le bien-fondé du point de vue psychologique en ce qui concerne le problème de l’adaptation. Nous devons à la psychanalyse la mise en ordre d’une nouvelle série de faits négligés jusqu’ici par les sciences naturelles. Elle nous montre le rôle actif de facteurs internes, que seule l’introspection permet de découvrir.

Je vais essayer maintenant de traiter les problèmes pratiques liés à l’adaptation des parents aux enfants. La nature est très insouciante, elle s’occupe peu de l’individu, mais nous, les hommes, nous pensons différemment, nous voudrions garder en vie tous les rejetons, et leur épargner des souffrances inutiles. Soyons donc particulièrement attentifs aux stades du développement au cours desquels l’enfant doit affronter des difficultés, et il y en a beaucoup. Freud nous a appris que les symptômes d’angoisse sont en relation avec les modifications physiologiques particulières, entraînées par le passage du ventre de la mère au monde extérieur. Un de ses anciens élèves5 a fait récemment de cette conception le point de départ d’une théorie, dans laquelle, s’écartant des idées psychanalytiques, il cherche simplement à expliquer toutes les névroses et psychoses par ce premier grand trauma ; il l’a appelé le traumatisme de la naissance. Je me suis moi-même occupé de cette question de manière très approfondie mais plus je poursuivais mes observations, plus il me devenait évident qu’il n’y avait aucun changement ni évolution, dans la vie, pour lesquels précisément l’individu ne fût aussi bien préparé que pour la naissance. La prévoyance physiologique et l’instinct parental rendent cette transition aussi douce que possible. Ce serait effectivement un traumatisme si les poumons et le cœur n’étaient pas aussi bien préformés ; mais dans ces conditions la naissance est un véritable triomphe, exemplaire pour toute la vie. Considérons les faits en détail : la suffocation menaçante prend fin immédiatement, car les poumons sont là et commencent à fonctionner, dès que cesse la circulation ombilicale ; le ventricule gauche, inactif jusqu’ici, entre en fonction énergiquement. À cette aide physiologique il faut ajouter l’instinct des parents qui les pousse à rendre la situation du nouveau-né aussi agréable que possible ; l’enfant est couché bien au chaud, protégé autant que possible des excitations optiques et acoustiques gênantes ; ils font effectivement oublier à l’enfant ce qui s’est passé, comme si de rien n’était. Il est douteux qu’un bouleversement, éliminé aussi rapidement et aussi radicalement, puisse avoir valeur de « traumatisme ». D’autres traumatismes réels ont des effets plus difficiles à éliminer : ils ne sont pas d’ordre physiologique mais concernent l’entrée de l’enfant dans la société de ses semblables, et à cet égard l’instinct des parents semble bien souvent faire défaut. Je veux parler du traumatisme du sevrage, de la propreté, de la suppression des « mauvaises habitudes », et finalement du plus important de tous, du passage de l’enfant à la vie adulte. Ce sont les traumatismes de l’enfance les plus graves et là, jusqu’à présent, ni les parents en particulier, ni la civilisation en général, n’ont pas été assez prévoyants.

Le sevrage a toujours été et reste une préoccupation importante de la médecine. C’est le passage d’un mode primitif de nutrition à une mastication active ; il représente non seulement un changement d’ordre physiologique mais c’est aussi un changement psychologique important. Un sevrage maladroit peut influencer défavorablement le rapport de l’enfant aux objets, et sa manière d’en obtenir du plaisir, ce qui peut ainsi assombrir une grande partie de sa vie. À vrai dire, nous ne savons pas grand-chose de la psychologie de l’enfant, mais nous arrivons, peu à peu, à nous faire quelque idée des impressions profondes que le sevrage peut laisser. Dans un des stades précoces du développement embryonnaire, une simple piqûre d’épingle, une légère blessure, peut empêcher la formation de toute une partie du corps. Un autre exemple : dans une pièce où il y a une seule bougie, une main près de la source lumineuse peut assombrir la moitié de la pièce. De même chez l’enfant, si, au début de la vie, vous lui faites subir un dommage même minime, cela peut jeter une ombre sur toute sa vie. Il est très important de se rendre compte à quel point les enfants sont sensibles ; mais les parents n’y croient pas ; ils ne peuvent pas du tout se représenter l’extrême sensibilité de leurs petits et se conduisent, en leur présence, comme si les enfants ne ressentaient rien devant les scènes excitantes auxquelles ils assistent. Si l’enfant dans sa première ou deuxième année observe des rapports sexuels entre ses parents, à un moment où il peut déjà être excité sans avoir de soupape intellectuelle à cette excitation, cela peut entraîner une névrose infantile qui risque d’affaiblir définitivement sa vie affective. Les phobies infantiles et les manifestations hystériques d’angoisse sont fréquentes dans les premières années du développement. Elles disparaissent d’habitude sans perturber le cours ultérieur de la vie, mais elles laissent aussi très souvent des traces profondes dans la vie psychique et le caractère de l’enfant.

L’apprentissage de la propreté est une des phases les plus difficiles du développement de l’enfant. Elle peut devenir très dangereuse, mais pas toujours. II y a, de fait, des enfants qui présentent une constitution si robuste qu’ils supportent de la part de leurs parents les mesures les plus insensées ; mais ce sont des exceptions et nous remarquons souvent que, même s’ils surmontent bien cette éducation absurde, ils laissent échapper une part du bonheur que la vie aurait pu leur apporter. Cela devrait inciter les parents et éducateurs à prêter beaucoup plus attention aux réactions de l’enfant pour savoir évaluer ainsi ses difficultés. Des observations relatives à l’évolution affective de l’enfant, pendant la phase d’adaptation au code de propreté de l’adulte, ont amené Freud à faire une importante découverte, à savoir que le caractère de l’enfant se forme, en grande partie, pendant ce processus. En d’autres termes, la manière dont l’individu, dans les cinq premières années de sa vie, adapte ses besoins primitifs aux exigences de la civilisation, déterminera aussi la manière dont il affrontera dans la vie toutes les difficultés ultérieures. Pour la psychanalyse, le « caractère » est, pour ainsi dire, la mécanisation d’un certain mode de réaction assez semblable au symptôme obsessionnel. Nous attendons d’un individu qu’il sache s’adapter à une situation donnée jusque dans ses moindres détails, mais songez combien cela est peu compatible avec ce que le caractère fait de l’homme ! Si vous connaissez le « caractère » d’un homme, vous pouvez, tant que vous voulez, l’amener à accomplir telle action, parce qu’il fonctionne comme une machine. Il suffît de prononcer un certain mot devant lui, et à coup sûr il hoche la tête ; il donne cette réponse automatique à votre mot, judicieusement choisi, parce que « c’est dans son caractère ».

Quand j’étais étudiant, on donnait beaucoup trop de poids dans les milieux médicaux aux caractères héréditaires ; les médecins croyaient que nous n’étions que le produit de notre constitution. Charcot, un des meilleurs professeurs de médecine de Paris, faisait des conférences entières sur ce thème. Je voudrais à ce propos raconter une anecdote typique qui éclaire au mieux tout cela. Un jour, une mère vint le trouver, à une de ses « leçons du mardi », pour lui parler de son enfant névrosé. Comme toujours, il posa des questions sur le grand-père de l’enfant, ses maladies, de quoi il était mort, puis sur la grand-mère, puis l’autre grand-père, l’autre grand-mère, et tous les autres parents. La mère essaya de l’interrompre pour lui raconter quelque chose qui était arrivé à l’enfant, une semaine ou une année auparavant. Charcot se fâcha et n’en voulut rien entendre ; il mettait toute son ardeur à rechercher les traits héréditaires. Nous psychanalystes, ne nions aucunement leur importance ; bien au contraire, nous les considérons comme des facteurs importants dans l’étiologie des névroses et psychoses, mais non comme les seuls. Il peut y avoir une prédisposition dès la naissance mais, sans aucun doute, son influence peut être modifiée par des expériences vécues, après la naissance ou pendant l’éducation. Il faut tenir compte tant de l’hérédité que des causes individuelles. La propreté par exemple n’a rien d’inné, elle n’est pas un trait héréditaire, elle doit être apprise. Je ne veux pas dire que les enfants soient insensibles à cet apprentissage, mais je crois que sans cela ils ne deviendraient jamais propres.

La tendance naturelle du petit enfant est de s’aimer lui-même, ainsi que tout ce qu’il considère comme faisant partie de lui ; ses excréments sont effectivement une partie de lui-même, quelque chose d’intermédiaire6 entre sujet et objet. L’enfant a encore un certain intérêt pour ses excréments mais, à vrai dire, il y a des adultes qui présentent aussi des traces de ce comportement. Parfois, j’analyse des gens qu’on dit normaux, et sur ce point je n’ai pas trouvé de différence essentielle entre eux et les névrosés, si ce n’est que ces derniers ont un peu plus d’intérêt inconscient pour la saleté. Et, de même que selon Freud l’hystérie est le négatif de la perversion, de même la propreté de l’homme normal est fondée sur son intérêt pour les déjections. Nous n’avons pas trop à nous en affliger, car précisément ce sont ces tendances primitives qui nous fournissent l’énergie nécessaire aux grandes réalisations de la civilisation. Par contre, si nous ignorons cela, et nous mettons dans d’effroyables colères noires, face à l’enfant qui se débat dans ses difficultés, nous engageons ses énergies sur une fausse voie, provoquant ainsi le refoulement. La réaction sera différente selon la constitution de l’individu ; l’un deviendra névrosé, l’autre psychotique, un troisième enfin criminel. Mais si nous savons à quoi nous en tenir sur ce point, et traitons les enfants avec prudence, les laissant faire jusqu’à un certain point selon leurs impulsions, leur offrant par ailleurs la possibilité de les sublimer, alors le chemin sera pour eux beaucoup plus doux, et ils apprendront à orienter leurs besoins primitifs sur les sentiers de l’utilité. Mais les éducateurs essayent beaucoup trop souvent d’extirper ces besoins primitifs (bien qu’ils soient des sources d’énergie importantes) comme s’ils étaient en soi quelque chose de mal.

Dans l’adaptation de la famille à l’enfant, ce qui se révèle être traumatique se produit donc lors du passage de la toute première enfance primitive à la civilisation ; la propreté n’étant pas seule en cause, s’y ajoute la sexualité. On entend souvent dire que Freud ramène tout à la sexualité, ce n’est pas tout à fait exact. Il parle d’un conflit entre des tendances égoïstes et des tendances sexuelles, considérant même les premières comme les plus fortes. En fait, les psychanalystes consacrent la plus grande partie de leur temps à l’analyse des facteurs de refoulement chez l’individu concerné.

La sexualité ne commence pas avec la puberté mais avec les « mauvaises habitudes » des enfants. Ces « mauvaises habitudes », comme on les appelle à tort, sont des manifestations de l'auto-érotisme, expression primitive de l’instinct sexuel. Ne vous effrayez pas de ce terme ! Le mot masturbation suscite d’habitude une indignation démesurée. Quand le médecin est consulté pour ce qui concerne l’activité auto-érotique de l’enfant, il devrait conseiller aux parents de ne pas prendre cela trop au tragique. Toutefois, à cause de leur propre angoisse excessive, les parents doivent être abordés avec beaucoup de tact. Curieusement, ce qui échappe aux parents c’est, précisément, ce qui va de soi pour les enfants ; et ce que les enfants ne saisissent pas est clair comme le jour pour les parents. Je remets à plus tard la solution de cette énigme ; elle contient le secret de toute cette confusion qui règne dans les rapports entre les parents et l’enfant.

Je laisse provisoirement ce paradoxe pour aborder la question importante de la manière dont il faut traiter un enfant névrosé. Il n’y a qu’une voie : découvrir les mobiles qui sont cachés dans son inconscient mais n'en sont pas moins actifs. On a déjà fait quelques tentatives dans ce sens. Mélanie Klein, une ancienne élève du Dr. Abraham et de moi-même, a entrepris courageusement d’analyser les enfants comme si c’étaient des adultes, et elle a pu faire état de succès conséquents. Une seconde tentative, basée sur des principes différents — plus conservateurs —, a été faite par Mlle Anna Freud, la fille du Prof. Freud. Les deux méthodes sont très différentes et nous verrons si la difficile question de combiner analyse et éducation peut être résolue ; quoi qu’il en soit, les débuts sont prometteurs.

J’ai eu récemment l’occasion, au cours de mon séjour en Amérique, d’apprendre à connaître les méthodes utilisées dans une école dirigée par des enseignants ayant une formation psychanalytique, et dont la majorité est analysée : c’est la Walden-School.

Les enseignants essayent de s’occuper des enfants en groupes, car, faute de temps, il ne peut être question d’une analyse individuelle pour chaque enfant, ce qui serait bien mieux. Ils essayent d’éduquer les enfants de façon qu’une analyse en règle ne soit pas nécessaire. Face à un enfant névrosé, ils l'étudient tout spécialement, le font bénéficier d’une analyse individuelle, lui consacrent toute l’attention dont il a besoin. J’étais particulièrement curieux de la manière dont ils s’y prenaient en ce qui concerne l’éducation sexuelle. Dans les entretiens avec les parents, l’école insiste sur la nécessité de répondre avec simplicité et naturel aux questions des enfants à propos de la sexualité. Ils utilisent pour cela la « méthode botanique », c’est-à-dire l’analogie avec les plantes, pour expliquer la reproduction des humains.

J’ai une objection contre cette méthode : elle est trop pédagogique et pas assez psychologique. C’est peut-être un bon début, mais elle n’accorde pas une attention suffisante aux besoins et aspirations intérieurs de l’enfant. L’enfant qui pose des questions sur l’origine des enfants n’est même pas satisfait d’une explication physiologique exacte, et il réagit souvent par une incrédulité totale à cette explication fournie par ses parents. Il dit, même si ce n’est pas clairement formulé : « Tu me dis ça mais je ne te crois pas. » L’enfant a besoin, en fait, de l’aveu de la valeur érotique (sensuelle) des organes génitaux. En effet, l’enfant n’est pas un savant qui voudrait savoir d’où proviennent les enfants ; bien sûr, il s’intéresse à ces questions comme il s’intéresse à l’astronomie. Mais il désire de façon beaucoup plus pressante, de la part des parents et des éducateurs, l’aveu que l’organe génital a une fonction libidinale. Tant que les parents n’ont pas fait cet aveu, leurs explications ne satisfont pas l’enfant. Celui-ci se pose des questions telles que : quelle est la fréquence des rapports sexuels ? Et il tente d’accorder sa réponse avec le nombre d’enfants de la famille. Puis il se dit, peut-être : « C’est sans doute très dur de fabriquer un enfant puisque cela dure si longtemps. » Il soupçonne confusément que l’acte sexuel est répété plus souvent et qu’il procure du plaisir aux parents. Par sympathie, dirions-nous, il a des sensations érotiques, dans ses propres organes génitaux, que certaines activités peuvent apaiser, et il est assez intelligent pour comprendre et sentir que l’organe génital a une fonction libidinale. Il se sent coupable (d’avoir des sensations libidinales à son âge) et pense : « Quelle créature immonde je suis d’avoir des sensations voluptueuses dans mon sexe, alors que mes parents, que je vénère, n’utilisent ces organes que pour avoir des enfants. » Tant que la fonction érotique, ou voluptueuse, n’est pas reconnue, il existera toujours un fossé entre vous et votre enfant et vous resterez à ses yeux un idéal inaccessible ; c’est ce que je voulais dire en parlant de paradoxe. Les parents ne peuvent pas croire que l’enfant éprouve dans son sexe des sensations analogues aux leurs. Quant à l’enfant, il se sent réprouvé7 à cause de ses sensations et croit que les adultes sont à cet égard purs et immaculés. Un abîme persiste entre mari et femme, ce qui est loin d’être rare, parce que les fillettes ont été maintenues, artificiellement, à cette étape infantile ; il n’y a rien d’étonnant à ce que les époux deviennent étrangers l’un à l’autre. Du fait de cet aveuglement qui gêne notre compréhension dans tout ce qui est lié à l’activité sexuelle de l’enfant (la faute en est à notre amnésie infantile), nous attendons des enfants une confiance aveugle et le mépris de leurs propres expériences physiques et psychiques. Une des plus grandes difficultés rencontrées par l’enfant surgit plus tard, quand il s’aperçoit que tout son idéalisme élevé ne correspond pas à la réalité ; il est déçu et ne croit plus en aucune autorité. Inutile d’enlever à l’enfant sa foi dans l’autorité, sa foi dans la vérité des choses dont lui parlent ses parents et d’autres ; mais, naturellement, on ne doit pas le contraindre à tout accepter en confiance. Pour dire les choses autrement : c’est un malheur pour l’enfant d’être trop déçu ou trompé. De ce point de vue, la Walden-School fait du bon travail, mais ce n’est qu’un début. Leur méthode, consistant à agir sur la vie psychique de l’enfant grâce à la compréhension des parents, est parfois très bonne et peut même s’avérer satisfaisante au début des difficultés névrotiques. Rappelons-nous que le Prof. Freud fit la première analyse d’enfant de manière analogue (le petit Hans). Il interrogeait le père de l’enfant systématiquement, et les explications étaient ensuite données à l’enfant par le père.

Les difficultés d’adaptation, à l’âge où l’enfant devient indépendant de sa famille, sont liées étroitement au développement sexuel. C’est l’âge où se déploie ce qu’on appelle « le conflit œdipien ». Si vous vous souvenez de la façon dont les enfants s’expriment, par moments, à cette occasion, vous ne trouverez là rien de si tragique. L’enfant dit parfois spontanément à son père : « Quand tu mourras, j’épouserai Maman. » Personne ne prend cela très au sérieux, car il en est à une époque antérieure au conflit œdipien, à l’époque où l’enfant a le droit de tout faire et de tout penser sans être puni, en particulier parce que les parents ne voient pas le fondement sexuel de tels propos. Mais, à partir d’un certain âge, on prend ces choses-là très au sérieux et on les punit. Dans ces conditions le pauvre enfant réagit de façon très particulière. Pour le faire comprendre, je donnerai un dessin simplifié du schéma de la personnalité, selon Freud (voir ci-contre).

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Le Ça (les pulsions) constitue la partie centrale de la personnalité, le « Moi » la partie périphérique, susceptible d’adaptation, partie qui à tous points de vue doit s’accommoder de son milieu. Si des êtres humains constituent une partie de cet environnement, ils diffèrent néanmoins de tous les autres objets, de par leur importance et aussi par un trait fondamental : tous les objets, excepté l’homme, ont des qualités égales et constantes, on peut s’y fier. La seule partie de l’environnement sur laquelle on ne puisse pas compter, ce sont les autres humains, les parents d’abord. Quand on met une chose quelque part, on la retrouve au même endroit. Les animaux eux-mêmes ne changent pas essentiellement : ils ne mentent pas ; si on les connaît on peut se fier à eux. L’homme est le seul être vivant qui mente. Voilà ce qui rend si difficile à l’enfant l’adaptation à cette partie de son environnement. Même les parents si vénérés ne disent pas toujours la vérité, ils mentent délibérément, et d’après eux uniquement dans l’intérêt de l’enfant. Mais, une fois que l’enfant a fait cette expérience, il devient méfiant. Voilà l’une des difficultés. L’autre réside dans la dépendance de l’enfant à l’égard de son entourage. Les idées et les idéaux environnants obligent l’enfant lui aussi à mentir. Les parents lui tendent là une sorte de piège. Les premières opinions de l’enfant sont bien sûr les siennes : les sucreries sont bonnes, les brimades sont mauvaises. L’enfant se heurte alors à toute une série d’opinions différentes, ancrées profondément dans l’esprit de ses parents : les sucreries sont mauvaises, être éduqué est bon. Ainsi son vécu personnel effectif, agréable ou désagréable, s’oppose aux dires des personnes chargées de son éducation, personnes qu’il aime profondément en dépit de leurs opinions manifestement erronées, et dont il dépend aussi sur le plan physique. Par amour pour eux, il doit s’adapter à ce code nouveau et difficile. Il y parvient d’une façon particulière que j’illustrerai d’un cas. Un de mes patients se souvenait fort bien de son enfance. Ce n’était pas un enfant sage. Plutôt insupportable, il recevait des corrections toutes les semaines, parfois même à l’avance. Pendant qu’on le battait, il pensait tout à fait consciemment : « Comme ce sera bien quand je serai père et que je corrigerai mon enfant. » En imagination il tenait déjà, à ce moment-là, le rôle futur du père. Une telle identification signifie un changement dans une partie de la personnalité. Le Moi s’est enrichi à partir du monde alentour, acquisition qui n’est pas héréditaire. C’est également ainsi que l’on devient consciencieux. Tout d’abord on craint la punition, puis on s’identifie à l’autorité qui punit. Alors, père et mère réels peuvent bien perdre de l’importance pour l’enfant, il a établi en lui-même une sorte de père et mère intérieurs. Ainsi se constitue ce que Freud a appelé le Sur-Moi.

Le Sur-Moi est donc le résultat d’une interaction du Moi et d’une partie de l’environnement. Une trop grande sévérité peut porter préjudice à l’enfant pour toute sa vie en lui donnant un Sur-Moi trop rigide. Je crois vraiment qu’il serait nécessaire d’écrire un jour un livre, non seulement, comme c’est l’usage, sur l’importance et l’utilité des idéaux pour l’enfant, mais aussi sur la nocivité d’exigences idéales excessives. En Amérique, les enfants sont très déçus quand ils entendent raconter que Washington n’a jamais menti de sa vie. J’ai ressenti le même accablement quand j’ai appris, jadis à l’école, qu’Epaminondas ne mentait jamais, même en plaisantant. « Nec joco quidem mentiretur »8.

J’ai peu de choses à ajouter. La question de la mixité, dont j’ai pu observer l’incidence en Amérique, me rappelle l’époque où, avec mon ami le Dr. Jones et quelques autres psychanalystes, j’assistais à la première conférence de Freud. Nous rencontrâmes le Dr. Stanley Hall, le grand psychologue américain, qui nous dit en plaisantant : « Regardez ces gamins et ces gamines, ils vivent ensemble pendant des semaines, et malheureusement il n’y a jamais aucun risque. » C’est à vrai dire plus qu’une plaisanterie. Le refoulement sur lequel repose la « bonne conduite » de la jeunesse est inévitable, mais il risque, s’il est excessif, d’entraîner de graves difficultés plus tard. Si l’on pense que l’éducation mixte est nécessaire, il faut trouver une meilleure façon de réunir les sexes, car la méthode actuelle qui consiste à les parquer ensemble, ce qui les oblige à refouler d’autant plus ce qu’ils éprouvent, risque de favoriser la formation des névroses. Encore un mot sur les punitions à l’école. Il va de soi que la psychanalyse s’est efforcée de supprimer tout caractère de vengeance dans les punitions, si tant est qu’il est indispensable de punir.

Mon intention n’était pas de dire des choses définitives sur le rapport entre psychanalyse et éducation mais seulement de stimuler l’intérêt et inciter au travail. Freud appelait la psychanalyse une sorte de post-éducation de l’individu, mais les choses sont devenues telles que bientôt l’éducation aura davantage à apprendre de la psychanalyse qu’inversement. La psychanalyse apprendra aux pédagogues et aux parents à traiter leurs enfants de façon à rendre superflue toute post-éducation.

Participaient à la discussion : Dr. Ernest Jones, Mélanie Klein, Dr. Menon, Susan Isaacs, M. Money-Kyrle, Mlle Barbara Low, Dr. David Forsyth.

Le Dr. Ferenczi répond comme suit :

En réponse à l’objection du Dr. Jones, je regrette que mes propos aient pu donner l’impression que je considère une méthode comme scientifique uniquement si elle est capable de tout ramener à du mesurable. Je n’admets cette position que « Posito, sed non concesso ». J’ai une grande estime pour la mathématique, mais je suis convaincu que la meilleure méthode de mesure ne peut remplacer la psychologie. Même si vous aviez une machine qui projetait sur un écran les processus les plus subtils du cerveau et enregistrait avec précision toute modification de la pensée et du sentiment, il resterait toujours l’expérience interne, et vous devriez bien relier les deux. Le seul moyen de résoudre cette difficulté est de reconnaître les deux voies de l’expérience physique et psychique.

A Mme Klein je répondrais seulement que la pleine liberté de fantasmer pourrait être un soulagement extraordinaire, tout au long de la vie. Si l’on procurait cela aux enfants, ils seraient plus à l’aise dans les changements exigés par le passage de l’activité autistique à la vie en collectivité. Il faudrait naturellement que les parents reconnaissent qu’ils ont aussi le même genre de fantasmes. Ce qui ne dispense pas les parents d’apprendre à l’enfant la différence entre fantasme et action irréversible. L’enfant a donc le droit de s’imaginer tout-puissant. Il cherchera par la suite naturellement à tirer avantage de cette situation, et le moment viendra où il faudra faire usage de votre autorité, la psychanalyse n’interdisant l’autorité que quand elle est injustifiée.

Je me souviens d’un incident avec un de mes petits neveux que je traitais avec toute la douceur qui selon moi convient à un psychanalyste. Il en profita et se mit à me tourmenter ; finalement, il se mit à me taper dessus. La psychanalyse ne m’a pas appris que je devais me laisser battre ad infinitum. Je le pris donc dans mes bras et, le tenant fermement pour l’empêcher de bouger, je lui dis : « Maintenant tape-moi si tu peux. » Il essaya ; n’y réussissant pas, il se mit à m’injurier, disant qu’il me détestait. Je lui répondis : « Très bien, continue, tout cela tu peux le penser et le dire, mais tu n’as pas le droit de me taper. » Finalement, il reconnut ma supériorité, et son droit de me battre uniquement en imagination. Là-dessus nous nous sommes séparés bons amis. Une telle manière d’apprendre à se dominer soi-même n’a évidemment rien à voir avec le refoulement et n’est certainement pas nocive.

Quant à savoir comment traduire les symboles aux enfants, je dirai qu’en général les enfants ont plus à nous apprendre dans ce domaine que l’inverse. Les symboles sont la langue même des enfants, nous n’avons pas à leur apprendre comment s’en servir.

Je crois vous avoir tout dit aujourd’hui et j’espère que cette discussion suscitera d’autres travaux.