Le problème de la fin d'analyse1

Mesdames, Messieurs !

Permettez-moi de commencer en évoquant un cas qui m’avait intensément occupé il y a quelque temps. À propos d’un patient chez lequel, outre divers troubles névrotiques, l’analyse avait pour principal objet des anomalies et singularités de caractère, j’appris soudain (après plus de huit mois d’analyse, notez-le bien) que pendant tout ce temps il m’avait induit en erreur à propos d’une donnée importante de nature financière. Tout d’abord cela me mit dans le plus grand embarras. La règle fondamentale de l’analyse, celle qui fonde toute notre technique, exige que l’on dise sans réserve, et au plus près de la vérité, tout ce qui se présente2. Que faire alors, dans un cas où le pathologique consiste précisément dans le besoin de mentir ? Faut-il récuser d’emblée la compétence de l’analyse dans les troubles de caractère de ce type ? Je n’avais pas la moindre envie de signer un tel certificat d’indigence, à propos de notre science et de notre technique. J’ai donc poursuivi le travail, et c’est seulement l’exploration de ce besoin de mensonge qui m’a fourni l’occasion de comprendre certains symptômes du patient. En effet, il est arrivé au cours de l’analyse qu’un jour, avant la découverte du mensonge, le patient ait omis de venir à sa séance, sans même mentionner le lendemain cette omission. Questionné, il affirma dur comme fer qu’il était bien venu la veille. Comme il était certain que je n’étais pas, moi-même, victime d’un trouble de mémoire, je le poussai énergiquement à constater l’état de fait. Nous acquîmes bientôt tous deux la conviction qu’il n’avait pas seulement oublié son rendez-vous manqué, mais aussi tous les événements de la journée en question. C’est peu à peu, seulement, qu’il fut alors possible de combler partiellement cette lacune de la mémoire, en partie par l’interrogation des témoins oculaires. Je ne veux pas entrer dans le détail de cet incident intéressant en lui-même ; je me bornerai à signaler que le patient avait passé la journée oubliée, à moitié ivre, dans différents établissements, de jour et de nuit, en compagnie d’hommes et de femmes de la plus basse espèce, qu’il ne connaissait pas.

Il s’avéra alors que de tels troubles de mémoire lui étaient déjà arrivés. Donc, au moment même où j’obtenais la preuve irréfutable de sa tendance consciente au mensonge, j’acquis la conviction que le symptôme de clivage de la personnalité, du moins chez lui, n’était que le signe névrotique de cette tendance au mensonge, une sorte d’aveu indirect de cette faiblesse de caractère. Ainsi, dans ce cas, le surgissement des preuves d’un mensonge est devenu un événement favorisant la compréhension analytique3.

Cependant, il me revint bientôt que le problème de la simulation et le fait de mentir au cours de l’analyse avaient déjà fait l’objet de réflexion, à plusieurs reprises. Dans un travail antérieur, j’avais émis l’hypothèse que dans la prime enfance tous les symptômes hystériques produits par le sujet avaient encore le caractère d’un tour d’adresse conscient ; je me souvins également de la remarque faite à l’occasion par Freud : du point de vue du pronostic, c’était un signe favorable, le présage d’une guérison prochaine, quand le patient exprimait soudain la conviction que, pendant toute sa maladie, il n’avait fait que simuler ; car à la lumière de sa compréhension analytique nouvellement acquise concernant les mécanismes4 de l’inconscient, il ne peut en effet plus se remettre dans l’état d’esprit où il laissait ces symptômes se constituer automatiquement, sans la moindre intervention de son savoir conscient. Abandonner vraiment la tendance à mentir apparaît, alors, comme étant au moins un des signes de la fin prochaine de l’analyse.

Nous avons déjà rencontré un même état de fait auparavant, mais sous un autre nom. Ce que, selon les principes de morale et de réalité, nous appelons mensonge, chez l’enfant et en pathologie, nous l’appelons fantasme. Notre tâche principale dans le traitement d’un cas d’hystérie est essentiellement l’exploration de la structure fantasmatique, automatiquement et inconsciemment produite. Une grande partie des symptômes disparaît en fait par ce procédé. Cela nous amena à penser que le dévoilement du fantasme— qui pouvait se prétendre une réalité d’une espèce particulière (Freud l’appelait une réalité psychique) — suffisait à produire la guérison ; or, savoir dans quelle mesure ce contenu fantasmatique représente aussi une réalité effective, c’est-à-dire physique, ou un souvenir d’une telle réalité, était censé n’avoir qu’une importance secondaire pour le traitement et son succès. Mon expérience m’a enseigné autre chose. J’en suis venu à la conviction qu’aucun cas d’hystérie ne peut être considéré comme définitivement réglé tant que la reconstruction, au sens d’une séparation rigoureuse du réel et du pur fantasme, n’est pas accomplie. Celui qui admet la vraisemblance des interprétations analytiques, sans être convaincu de leur réalité effective, se réserve ainsi le droit d’échapper à certaines expériences déplaisantes, par la fuite dans la maladie, c’est-à-dire dans le monde fantasmatique ; son analyse ne peut donc pas être considérée comme terminée, si par fin de l’analyse on entend aussi guérison, au sens prophylactique. On pourrait donc généraliser en disant que le névrosé ne peut être tenu pour guéri tant qu’il ne renonce pas au plaisir de la fantasmatisation inconsciente, c’est-à-dire au mensonge inconscient. Ce n’est pas une mauvaise voie pour détecter ces nids de fantasmes que de prendre le malade en flagrant délit de déformation des faits — fût-elle minime —, comme il arrive si fréquemment au cours de l’analyse. Le souci de ménager leur propre vanité, la crainte de perdre la disposition amicale de l’analyste en dévoilant certains faits ou sentiments, induisent tous les patients, sans aucune exception, à réprimer ou déformer occasionnellement les faits. Les observations de ce genre m’ont convaincu que l’exigence d’association libre, à réaliser, pleinement, exigence que nous posons d’emblée au patient, est une exigence idéale qui n’est, pour ainsi dire, remplie qu’une fois l’analyse terminée. Des associations qui prennent leur source dans ces petites déformations actuelles conduisent, très souvent, à des événements infantiles analogues, mais beaucoup plus importants, donc à des périodes où la tromperie, devenue à présent automatique, était encore consciente et délibérée.

Nous pouvons avec assurance caractériser tout mensonge d’enfant comme mensonge de nécessité ; la tendance au mensonge, ultérieure, étant en rapport avec ces premiers, peut-être tout mensonge est-il quelque chose d’imposé par la nécessité. Ce serait d’ailleurs parfaitement logique. Il est certainement plus confortable d’être sincère et franc que de mentir. On ne peut donc y être forcé que par la menace d’un déplaisir encore plus grand. Ce que nous désignons par des noms à belle sonorité comme : Idéal, Idéal du Moi, Surmoi, doit son apparition à une répression délibérée de motions pulsionnelles réelles, qu’il faut donc démentir, tandis que les préceptes et les sentiments moraux, imposés par l’éducation, sont mis en avant avec une insistance exagérée. Même si les professeurs d’éthique et les théologiens de la morale devaient en éprouver de la peine, nous ne pouvons nous empêcher d’affirmer que mensonge et morale ont quelque chose à faire l’un avec l’autre. À l’origine, pour l’enfant, tout ce qui a bon goût est bien. Il doit alors apprendre à considérer et à ressentir que maintes choses ayant bon goût sont mauvaises, et à découvrir que l’obéissance à des préceptes impliquant des renoncements difficiles se transforme en source de félicité et de satisfaction extrêmes. Il était a priori probable, mais nos analyses le confirment en toute certitude, que les deux stades de l’amoralité originelle et de la morale acquise sont séparés par une période de transition, plus ou moins longue, où chaque renoncement pulsionnel et chaque affirmation de déplaisir sont encore, nettement, liés au sentiment de non-vérité, c’est-à-dire d’hypocrisie.

De ce point de vue, si l’analyse doit être une véritable rééducation de l’humain, il faut en effet remonter, dans l’analyse, à toute la formation du caractère de l’être humain, qui, lors du refoulement pulsionnel, s’est constitué comme automatisme protecteur, en revenant en arrière jusqu’à ses fondements pulsionnels. Il faut que tout redevienne fluide, pour ainsi dire, pour qu’ensuite, à partir de ce chaos passager, une nouvelle personnalité mieux adaptée puisse se constituer dans de meilleures conditions. En d’autres termes, cela voudrait dire que, théoriquement, aucune analyse symptomatique ne peut être considérée comme terminée si elle n’est pas, simultanément ou par la suite, une analyse du caractère. On sait bien qu’en pratique on peut guérir par l’analyse un grand nombre de symptômes, sans que se produisent des changements aussi profonds. — Certaines âmes naïves, ignorantes de l’aspiration qui porte l’homme, malgré lui, vers l’harmonie et la stabilité, prendront naturellement peur et demanderont ce qu’il adviendra d’un homme qui perd son caractère dans l’analyse. Pouvons-nous promettre d’être en mesure de fournir un nouveau caractère sur mesure, à la manière d’un nouveau vêtement, pour remplacer celui qui a été perdu ? Ne pourrait-il arriver que le patient, une fois dépouillé de son ancien caractère, prenne la fuite et se dérobe à nous, nu, sans caractère, avant que la nouvelle enveloppe ne soit prête ? Freud nous a déjà montré à quel point ces doutes étaient injustifiés, et comment à la psychanalyse succédait automatiquement la synthèse. En fait, la dissolution de la structure cristalline d’un caractère n’est, à vrai dire, qu’une transition vers une nouvelle structure assurément plus adéquate, en d’autres termes, une recristallisation. Bien sûr, il est impossible de décrire en détail l’aspect de ce nouveau vêtement, à la seule exception peut-être qu’il sera certainement mieux ajusté, c’est-à-dire plus adapté à son but.

On peut cependant indiquer certains traits communs aux personnes qui ont mené une analyse jusqu’au bout. La séparation beaucoup plus nette du monde fantasmatique et de la réalité, obtenue par l’analyse, permet d’acquérir une liberté intérieure quasi illimitée, donc, simultanément, une meilleure maîtrise des actes et décisions ; autrement dit, un contrôle plus économique et plus efficace.

Dans les rares cas où j’ai approché ce but idéal, je me suis trouvé dans l’obligation d’attacher aussi de l’importance à certains aspects extérieurs de la présentation et du comportement du malade, souvent négligés jusqu’ici. Quand j’ai essayé de comprendre les particularités narcissiques et les maniérismes de malades atteints de tics, j’ai déjà fait remarquer avec quelle fréquence il arrive que des névrosés, à peu près guéris, restent inentamés par l’analyse, en ce qui concerne ce symptôme. Naturellement, une analyse approfondie de la personnalité ne peut s’arrêter devant de telles singularités ; nous devons donc finalement présenter, pour ainsi dire, un miroir aux patients pour qu’ils prennent conscience, pour la première fois, des particularités de leur comportement, voire de leur aspect physique. Seul celui qui, comme moi, a fait l’expérience que même des personnes guéries par l’analyse continuent à présenter des mimiques, des attitudes corporelles, des mouvements, des gaucheries dont tout le monde sourit en cachette, sans qu’elles-mêmes se doutent le moins du monde de leurs singularités, estimera qu’une analyse radicale a pour devoir, cruel mais inévitable, de faire prendre conscience de ces secrets, pour ainsi dire publics, à ceux que cela concerne le plus5.

On sait que l’analyste doit toujours faire preuve de tact, mais c’est dans le maniement de cette partie de la connaissance de soi qu’il doit en montrer le plus. Je me suis donné pour principe de ne jamais faire remarquer ces choses directement aux malades ; dans la suite de l’analyse, tôt ou tard il doit arriver que le patient prenne conscience de ces choses par lui-même, avec notre aide.

Ce « tôt ou tard » contient une allusion à l’importance du facteur temps, pour qu’une analyse puisse être entièrement terminée. Ceci n’est possible que si l’analyse dispose d’un temps, pour ainsi dire, infini. Je suis donc d’accord avec ceux qui prétendent qu’un traitement a d’autant plus de chances d’aboutir, rapidement, que le temps dont nous disposons est illimité. Il s’agit ici moins du temps physique, dont le patient dispose, que de sa détermination intérieure de tenir vraiment aussi longtemps qu’il sera nécessaire, sans égard pour la durée absolue du temps. Je ne veux pas dire par là qu’il n’y ait pas des cas où les patients abusent abondamment de cette intemporalité ou absence de terme.

Pendant ce temps mis à notre disposition, non seulement tout le matériel psychique inconscient doit être revécu, sous forme de souvenirs et de répétitions, mais le troisième moyen technique de l’analyse doit également être mis en œuvre. Je veux parler du facteur de la translaboration6 analytique, auquel Freud accorde une importance identique, mais qui n’a pas été jusqu’à présent apprécié à sa juste valeur. Nous devons mettre en relation cette translaboration, c’est-à-dire la peine qu’on se donne, avec le rapport de force entre le refoulé et la résistance : donc avec un facteur purement quantitatif. La mise au jour de la cause pathogène, et des conditions de la formation des symptômes, est, pour ainsi dire, une analyse qualitative. Il est bien possible que cette analyse soit presque accomplie sans que, pour autant, la modification thérapeutique attendue ait été provoquée. Il arrive cependant, parfois, qu’après des répétitions éventuellement innombrables des mêmes mécanismes de transfert et de résistance, vécus dans l’analyse, se produise de façon imprévue un progrès important qui ne peut s’expliquer que par l’effet du facteur de translaboration qui a finalement abouti. Très souvent, cependant, c’est l’inverse qui se produit : à la suite d’une longue période de translaboration, brusquement, la voie se trouve ouverte vers un nouveau matériel mnésique qui peut annoncer la fin de l’analyse.

Une tâche assurément difficile, mais certainement intéressante, qui, à mon avis, doit être accomplie dans chaque cas particulier, est le déblaiement progressif de ces résistances qui consistent en un doute, plus ou moins conscient, en la fiabilité de l’analyste. Par fiabilité il faut entendre que l’analyste doit être digne de confiance, en toutes circonstances, en particulier qu’il doit montrer une bienveillance inébranlable à l’égard du patient, aussi incorrects que puissent être sa conduite, son comportement et ses paroles. En fait, on pourrait parler d’une tentative inconsciente du patient d’éprouver la solidité de la patience de l’analyste à cet égard, de façon méthodique et variée à l’extrême, et ce, non pas une, mais d’innombrables fois. Les patients soumettent ainsi à une observation extrêmement perspicace le mode de réaction du médecin, que celui-ci se manifeste par la parole, le geste ou le silence. Ils l’analysent souvent avec beaucoup d’habileté. Ils décèlent les moindres signes de motions inconscientes chez l’analyste, qui doit supporter ces tentatives d’analyse avec une patience inébranlable ; c’est une performance quasi surhumaine, mais qui, dans tous les cas, en vaut la peine. Car si le patient n’a pas pu prendre l’analyste en flagrant délit de ne pas dire la vérité, ou de déformer, si le patient arrive peu à peu à reconnaître qu’il est effectivement possible de rester objectif, même face à l’enfant le plus insupportable, s’il ne peut découvrir par ce moyen aucune tendance à l’infatuation chez le médecin, en dépit de tous les efforts faits pour en provoquer les signes, si le patient est obligé d’admettre que le médecin reconnaît aussi volontiers ses propres erreurs et étourderies qu’il commet à l’occasion, alors il n’est pas rare qu’on puisse récolter, en guise de récompense pour le mal considérable qu’on s’est donné, un changement plus ou moins rapide dans le comportement du patient. Il me paraît fort probable que les patients cherchent à répéter, par ces tentatives, des situations de leur enfance où des éducateurs et des parents incompréhensifs ont réagi aux soi-disant méchancetés de l’enfant, par des manifestations affectives intenses, poussant ainsi l’enfant à adopter une attitude de refus.

La fermeté devant cet assaut général du patient impose comme condition préalable que l’analyste, lui, ait entièrement terminé sa propre analyse. Je fais cette remarque, car souvent on estime suffisant que le candidat psychanalyste fasse connaissance, pendant un an par exemple, avec les principaux mécanismes : une analyse soi-disant didactique. Son évolution ultérieure est abandonnée aux possibilités d’apprentissage offertes par l’autodidactisme. J’ai souvent signalé, dans le passé, que je ne pouvais voir aucune différence de principe entre analyse thérapeutique et analyse didactique. Je voudrais compléter cette proposition dans le sens qu’il n’est pas toujours nécessaire, dans la pratique clinique, d’approfondir le traitement jusqu’au point que nous appelons l’achèvement complet de l’analyse ; par contre l’analyste, dont le sort de tant d’êtres dépend, doit connaître et maîtriser jusqu’aux faiblesses les plus cachées de sa propre personnalité, ce qui est impossible sans une analyse entièrement achevée.

Naturellement, les analyses montrent que ce sont en fin de compte des tendances libidinales, et pas seulement de simples tendances d’affirmation de soi ou de vengeance, qui étaient les véritables motifs de la formation du caractère, et des résistances qui apparaissent souvent habillées de façon grotesque. Après avoir fait éclater tous ses pétards, le sale gosse têtu révèle ses exigences cachées de tendresse et d’amour, avec une franchise naïve. Aucune analyse n’est terminée tant que la plupart des activités de plaisir préliminaire et de plaisir final de la sexualité, dans leurs manifestations tant normales qu’anormales, n’ont pas été vécues au niveau émotionnel, dans le fantasme conscient ; tout patient masculin doit parvenir à un sentiment d’égalité des droits vis-à-vis du médecin, indiquant par là qu’il a surmonté l’angoisse de castration ; toute malade féminine, pour qu’on puisse considérer qu’elle est vraiment venue à bout de sa névrose, doit avoir vaincu son complexe de virilité, et s’abandonner sans nul ressentiment, aux potentialités de pensée du rôle féminin. Cet objectif de l’analyse correspond, à peu près, à l’exigence que Groddeck pose à ses patients de raviver la naïveté paradisiaque. La différence, entre moi et lui, c’est qu’il s’efforce d’atteindre directement ce but, en partant du symptôme, tandis que je tente de parvenir au même but par la technique analytique « orthodoxe », même si le rythme est plus lent. En y mettant la patience nécessaire, ce même résultat nous échoit, sans pression particulière de notre part.

Renoncer à faire pression ne signifie pas renoncer aux moyens techniques que j’ai proposés autrefois sous le nom d’activité. Ce que j’en ai dit à notre Congrès de Hombourg, je le maintiens encore aujourd’hui. Assurément, aucune analyse ne peut être terminée avant que le patient ne se résolve, en accord avec nos indications — dépouillées toutefois de tout caractère d’ordre —, à consentir aussi, à côté de l’association libre, à des changements au niveau de son mode de vie et de son comportement, changements qui aident à découvrir et dominer certains nids de refoulements qui, sans cela, resteraient cachés et inaccessibles. Pousser le patient hors de l’analyse, en lui signifiant son congé, peut donner des résultats dans certains cas, mais en principe c’est une méthode à rejeter. Si la pression exercée par une circonstance extérieure fortuite accélère parfois l’analyse, la pression de l’analyste la prolonge souvent, inutilement. L’analyse est véritablement terminée lorsqu’il n’y a congé ni de la part du médecin ni de la part du patient ; l’analyse doit pour ainsi dire mourir d’épuisement, le médecin devant toujours être le plus méfiant des deux et soupçonner que le patient veut sauver quelque chose de sa névrose, en exprimant la volonté de partir. Un patient vraiment guéri se détache de l’analyse, lentement mais sûrement ; donc, tant que le patient veut venir, il a encore une place dans l’analyse. On pourrait aussi caractériser ce processus de détachement de la façon suivante : le patient est enfin parfaitement convaincu que l’analyse est pour lui un moyen de satisfaction nouveau, mais toujours fantasmatique, qui ne lui apporte rien sur le plan de la réalité. Lorsqu’il a, peu à peu, surmonté le deuil à propos de cette découverte7, il se tourne inévitablement vers d’autres possibilités de satisfaction plus réelles. À la lumière de l’analyse, Freud le savait depuis longtemps, toute la période névrotique de sa vie apparaît alors, vraiment, comme un deuil pathologique que le patient cherchait aussi à déplacer sur la situation de transfert, mais dont la véritable nature est démasquée, ce qui met alors fin à la tendance à la répétition dans l’avenir. La renonciation analytique correspond donc à la résolution actuelle des situations de frustrations infantiles qui étaient à la base des formations symptomatiques8.

Une expérience, importante également sur le plan théorique, dans le cas d’analyses vraiment menées jusqu’à leur terme, est l’apparition quasi constante d’une transformation de symptômes avant la fin de l’analyse. Nous savons bien, grâce à Freud, que la symptomatologie des névroses est presque toujours le résultat d’une évolution psychique. Le malade obsessionnel, par exemple, ne change que peu à peu ses émotions en actes et pensées obsessionnels. L’hystérique peut lutter, pendant assez longtemps, contre toutes sortes de représentations pénibles, avant d’arriver à convertir ses conflits en symptômes corporels. Celui qui, plus tard, deviendra schizophrène ou paranoïaque, commence sa carrière pathologique un peu comme le malade atteint d’hystérie d’angoisse : souvent, à la suite d’un dur travail, il réussit à trouver une sorte d’autoguérison pathologique dans un narcissisme exacerbé. Il ne faut donc pas s’étonner, chez l’obsessionnel, une fois son système de pensée obsessionnel suffisamment relâché et miné, que des symptômes hystériques fassent leur apparition, et que le malade atteint d’hystérie de conversion, si insouciant auparavant, quand ses symptômes physiques sont devenus insuffisants, sous l’effet de l’analyse, commence à produire des pensées et des souvenirs, alors qu’auparavant il produisait des mouvements d’expression sans contenu conscient. C’est donc un bon signe quand l’obsessionnel, au lieu de pensées dépourvues d’affect, commence à manifester une émotivité hystérique, et quand la pensée de l’hystérique devient passagèrement une obsession. C’est fâcheux, bien sûr, quand au cours de ces transformations de symptômes des traits psychotiques apparaissent. Mais on aurait tort de s’en alarmer outre mesure. J’ai déjà vu des cas où aucune voie vers la guérison définitive n’était possible, si ce n’est celle qui passait par une psychose passagère.

Je vous ai soumis aujourd’hui toutes ces observations à l’appui de ma conviction que l’analyse n’est pas un processus sans fin, mais qu’elle peut être conduite à un terme naturel, si l’analyste possède les connaissances et la patience suffisantes. Si vous me demandez si je peux faire état de beaucoup d’analyses achevées ainsi, je dois vous répondre : non. Mais la somme de mes expériences me pousse aux conclusions énoncées dans cet exposé. Je suis fermement convaincu que, lorsqu’on aura suffisamment appris de ses errements et erreurs, et qu’on aura peu à peu appris à compter avec les points faibles de sa propre personnalité, le nombre des cas analysés jusqu’au bout ira croissant.