Psychanalyse et criminologie1

Chers collègues,

L’aimable invitation à participer à votre discussion, en tant que représentant de la tendance psychanalytique, je ne la ressens pas comme un honneur qui m’est fait personnellement, mais comme le signe que notre méthode de recherche commence à trouver approbation. Le thème au programme de la discussion est un problème de psychologie appliquée et, comme tel, n’a pas encore été étudié à fond du côté psychanalytique, si bien que j’aurais préféré, de beaucoup, pouvoir soumettre à votre regard les capacités de performance de notre méthode de travail en l’appliquant à tout autre problème de psychologie des névroses ; pourtant, dans le cadre de ce sujet aussi, la psychanalyse devrait être à l’origine d’incitations à un travail futur et à une révision critique des conceptions en vigueur jusqu’alors, ce qui, dans une certaine mesure, justifierait notre participation à cette discussion.

Il est bien connu que la plupart des exposés commencent par des excuses ; en introduction à mon exposé d’aujourd’hui doivent en figurer plusieurs. La ville de Vienne est l’Athènes de la psychanalyse ; pourquoi donc importer une chouette psychanalytique du pays voisin ? Pour éclairer ce problème, il nous faut probablement recourir au proverbe latin sur le fait que « nul n’est prophète en son pays ». J’apaiserai donc ma conscience en disant qu’il ne s’agit ici que d’un échange des prophètes.

Il y a plus d’un an aujourd’hui, j’ai déjà été invité à participer à une telle discussion criminologique. C’était à New York, où les plus éminents psychiatres et juristes — ébranlés par une nouvelle montée de ce qu’on appelle « Crime-Wave »2 — convoquèrent, sous la direction d’un de nos célèbres collègues, une assemblée restreinte pour décider le plus rapidement possible de cette importante question. Les personnes présentes étaient environ au nombre de 25 et chacun avait quelque chose d’important à dire. Le psychiatre qui fit l’exposé d’introduction brossa un tableau sombre, mais éclairant dans sa lucidité, concernant les circonstances actuelles et les rapports entre criminalité et maladies mentales. Un représentant du « Mouvement pour l’Hygiène Mentale » nous informa que les tentatives d’endiguer la criminalité par une éducation appropriée des parents, professeurs et des personnalités dirigeantes de l’opinion publique étaient déjà couronnées de quelques succès. Un talentueux professeur d’université, qui avait la chance de disposer des sommes accordées par l’une des célèbres Fondations américaines riches à millions, nous raconta que son organisation avait déjà mobilisé une petite armée de médecins, chargés de réunir des données précises de statistique médico-psychologique sur les occupants de quelques grandes institutions pénitentiaires ; ce collègue lui aussi exprima des opinions assez optimistes sur l’avenir de son œuvre.

Finalement, on m’invita moi aussi en ma qualité d’hôte et de représentant de la psychanalyse à prendre part aux débats. Je me déclarai incapable d’apporter la moindre contribution à une solution rapide de ce problème épineux. Il s’agissait là d’un problème scientifique qui ne pouvait absolument pas être résolu en urgence. C’était, déclarai-je, l’affaire du législateur et des tribunaux de trouver remède dans le cas d’extrême urgence, la science, quant à elle, devant poursuivre tranquillement ses recherches, certes avec une ardeur renouvelée. En matière de psychocriminologie, le travail de recherche devait, dis-je, repartir, en fait, sur des bases nouvelles, depuis que la psychanalyse nous a mis en main le moyen de remplacer la banale formule de choc, concernant le déterminisme de toute action humaine, par une définition exacte du déterminant psychique. Il fallait donc d’abord créer une psychocriminologie qui prenne aussi en considération les motions psychiques inconscientes, avant qu’il ne soit pour nous question d’apporter nos conseils dans cette affaire si importante pour l’individu et la société.

J’avoue que rien, en l’espace d’une année, n’est venu à ma connaissance, qui puisse m’obliger à modifier l’opinion que j’avais à cette époque. Je crois, certes, que la psychanalyse, auparavant déjà, et particulièrement ces dernières années, a livré d’importants éléments constructifs pour une future psychologie de la criminalité ; cependant, ces contributions sont, pour le moment, presque sans exception, de nature purement théorique et sont bien loin de pouvoir prêter main-forte au législateur ou au juriste en exercice par des conseils pratiques.

On a vite fait le tour des quelques conseils pratiques, venus du côté de la psychanalyse. Vous vous souvenez certainement tous de ces tentatives faites en Allemagne et en Suisse, sur la base de l’expérience associative de Bleuler et Jung, pour établir la culpabilité ou l’innocence de l’inculpé à l’aide de ce qu’on appelle les indices révélateurs de complexes, c’est-à-dire la longueur étonnante du temps de réaction ou la bizarrerie du mot-réponse. Vous n’ignorez certainement pas non plus que la critique théorique de ces tentatives de la part de Freud a fortement remis en question l’application pratique de ce procédé. L’expérience associative que l’on mène, avec en main un chronomètre, indiquant le cinquième de seconde, ne livre pas plus de renseignements sur l’état psychique de l’accusé que l’observation analytique habituelle. L’effet de choc, qui est inhérent à l’expérience, pourrait bien mener à des résultats, source d’erreurs judiciaires ; quelqu’un qui, par exemple, sait quelque chose de l’acte criminel en question et n’en a peut-être été que le témoin, peut, pris au dépourvu, attirer sur lui le soupçon d’en être l’auteur. On n’atteint qu’un degré de plus dans l’apparence d’exactitude quand on prétend contrôler le résultat des expériences associatives en branchant en même temps un appareil qui note ce qu’on appelle les courbes des réflexes psychogalvaniques.

Récemment, notre collègue berlinois a réussi, dans un cas de peine capitale, à éclairer les tribunaux sur les motifs inconscients de l’acte commis et, par là, a obtenu une décharge partielle du criminel. Notre collègue se laisse aller à un certain optimisme quant à cette sorte d’application de la psychanalyse aux affaires pénales encore en instance. Personnellement, je ne peux pas, pour le moment, approuver cette manière de voir. Bien au contraire, il me faut répéter l’opinion que j’ai déjà exprimée auparavant, à savoir que notre méthode n’est pas applicable à des cas qui sont encore sub judice. Dans la pratique neurologique, nous ne voyons que des patients qui ont un puissant intérêt à nous dire la vérité, car ils savent bien qu’ils n’auront la perspective de cette guérison, si ardemment souhaitée, que s’ils sont d’une sincérité sans restriction quand ils nous communiquent les idées qui leur viennent et l’histoire de leur vie. Nous pouvons supposer qu’il en va de même pour ceux qui viennent à nous en analyse, non pas en tant que malades mais en tant qu’élèves. Ceux-là aussi savent que transgresser l’injonction de sincérité rendrait inutile toute la dépense de temps, d’effort et d’argent. Mais comment pourrions-nous attendre de l’auteur présumé d’une action criminelle qu’il nous livre, sans les déformer, les idées qui lui viennent, alors que l’aveu de la faute mènerait assurément à la condamnation. Toute notre procédure pénale actuelle respecte le droit de l’accusé de tout faire et de tout dire pour sa défense, aussi bien qu’à cacher tout ce qui pourrait lui nuire. On ne peut guère pendant l’instruction ou les débats prendre en considération une méthode qui appuie ses conclusions sur les déclarations du prévenu, en accordant foi en leur véracité. Certes, dans un lointain avenir, nous entrevoyons la possibilité, pour le moment encore utopique, que, dans le prétoire, tout comme dans la société humaine en général, règne une atmosphère bienveillante, voire affectueuse, même à rencontre des criminels ; atmosphère où le coupable, avec la contrition d’un enfant devant la juste autorité, avouera tout, de lui-même, prendra connaissance et appliquera les mesures, qu’on pourrait qualifier de crimino-thérapeutiques, qui lui sont imposées, dans l’heureux espoir de guérison, et le sentiment du pardon qui lui a été accordé. Je n’ai pas besoin de vous dire, auparavant, combien nous sommes éloignés de ce but ; mais, dans votre ville justement, il y a un excellent connaisseur du psychisme de l’enfant, August Aichhorn, formé à l’analyse, qui a réussi à créer cette atmosphère — il est vrai, dans le cercle restreint des enfants de cette ville laissés à eux-mêmes et confiés à ses soins. Il a réussi à mettre en route une crimino-thérapie généreuse et déjà fructueuse, d’une part grâce au traitement analytique des enfants prédélinquants ou devenus délinquants, d’autre part en faisant participer les maîtres et les parents de ces enfants laissés à eux-mêmes. De tels exemples nous autorisent à être un peu moins pessimistes quant à l’avenir. Mais c’est à tenir toutes nos armes théoriques à la disposition de la criminologie, à tous les niveaux, que se limitera dans l’ensemble l’aide pratique que nous pouvons apporter à celle-ci.

Voici le lieu où il nous faut, une fois de plus, insister sur une des grandes difficultés de l’enseignement de la psychanalyse. On peut certes avoir une idée, en écoutant des exposés, et par des lectures assidues, de ce que nous, analystes, savons du contenu et du mode d’action de la partie inconsciente du psychisme. Mais, de la véritable existence de cet Inconscient, de son importance dans la vie psychique et de la façon dont la personnalité est transformée quand, ayant surmonté les résistances, on prend connaissance de celui-ci, on ne peut s’en convaincre qu’en se soumettant d’abord soi-même à une analyse. Ce travail préparatoire ne doit pas non plus être une auto-analyse, il doit être mené par quelqu’un qui a déjà reçu une formation analytique. Mais le résultat en vaut la peine car, seule, la mise au jour des scotomes de notre propre vie psychique, ce dont aucun de nous n’est exempt, nous met en mesure de tout percevoir de l’Inconscient de nos semblables et d’utiliser correctement les connaissances ainsi obtenues. C’est parce qu’en matière de psychologie nous croyons détenir la science infuse qu’une telle exigence nous semble démesurée. Depuis les découvertes de Freud nous avons dû apprendre à nous accommoder de la blessure narcissique, provenant de ce que nous avons besoin, même en ce qui concerne notre noyau le plus personnel, des leçons données de l’extérieur. Et, si telle est la condition d’un savoir sur l’Inconscient, celui qui ose exercer, en tant que médecin, professeur ou juge, une influence pratique sur le destin des hommes et veut se garder du reproche d’être superficiel, ne pourra se soustraire à la nécessité d’être analysé.

La première tâche de la psychanalyse serait donc de donner une formation analytique aux spécialistes. En contrepartie, nous exigerions des autorités qu’elles nous remettent les dossiers des prisons pour que nous puissions étudier le cas des criminels déjà condamnés et ayant fait des aveux. Nous avons tout espoir de croire que ces études, menées psychanalytiquement, sous la direction la plus méthodique et unitaire possible, livreront non seulement de riches archives, pour une véritable crimino-psychologie future, mais permettront d’apporter guérison à ceux qui feront l’objet de ces études.

C’est à peu près tout ce que je peux vous proposer comme possibilité d’application pratique actuelle des connaissances psychanalytiques. Bien plus intéressante et prometteuse est l’approche de la théorie crimino-psychologique, à partir de la théorie des névroses. Certes, je m’attends ici à l’objection entendue si souvent, que l’on n’a pas le droit de transférer tout simplement les expériences concernant les névrosés, sur les personnes en bonne santé. Eh bien, je suis, moi aussi, d’accord avec ce « tout simplement ». Il ne viendra pas à l’idée d’une personne sensée d’appliquer « en bloc »3 les expériences acquises sur les névrosés aux processus psychiques des personnes en bonne santé. Le Professeur Freud, du moins, ne s’est jamais rendu coupable d’une telle désinvolture. Quand, par exemple, il retrouve dans le cérémonial des malades obsessionnels des traits qui sont en usage dans le rituel des sectes religieuses, il ne lui vient cependant pas à l’esprit d’identifier tout à fait la névrose obsessionnelle et la piété ; au contraire, il souligne les différences essentielles, en particulier en ce qui concerne la nature sociale des coutumes religieuses et l’asocialité des névrosés. Il évalue de la même façon les ressemblances et les différences entre les productions hystériques des hystériques, les créations des personnalités artistes et les rapports des systèmes délirants paranoïaques.

Avant que les études crimino-analytiques, évoquées plus haut, ne soient terminées, nous ne saurons d’ailleurs pas si, et dans quelle mesure, la criminalité entre dans la rubrique névrose, ni ce qui pourra être expliqué sans faire l’hypothèse des mécanismes névrotiques. Selon mon hypothèse, il n’y aura pas de solution unique à ce problème. Le fait en soi de commettre un acte criminel n’est assurément pas un signe certain de l’existence d’une névrose ; il y a d’innombrables conditions qui peuvent pousser l’être, même le plus sain, à commettre un acte réprouvé d’habitude parce qu’antisocial. Mais, en ce qui concerne les autres cas que nous reconnaissons donc être névrotiques, la question va aussi se poser de savoir si la criminalité représente un type particulier des névroses, ou si elle constitue seulement une forme plus dangereuse des syndromes névrotiques que nous connaissons déjà.

Il y a un domaine que se disputent crimino-psychologie et théorie des névroses, ce qu’on appelle les perversions sexuelles ; ce sont des actes interdits, punis par la loi parce qu’ils mettent en danger la sécurité de la société et de certaines personnes ; elles peuvent être, à l’occasion, l’objet d’un traitement analytique. Je dis : « à l’occasion », car la majorité des gens dits pervers et vraiment, justement, les plus dangereux, sont en plein accord avec leur état et leurs actes, et rien n’est plus éloigné d’eux que de rechercher une aide médicale pour les combattre. En nous appuyant sur la théorie sexuelle de Freud, nous pouvons les considérer comme des personnes qui sont restées fixées à un stade précoce du développement sexuel, ou qui ont régressé jusqu’à un tel stade. Dans la plupart des cas qu’il nous est donné de voir, le conflit entre l’attraction exercée par le penchant pervers et la tendance à la normalité n’est pas encore réglé, ou n’est qu’imparfaitement résolu, et, à l’aide de cette part névrotique, on peut s’attaquer, avec quelque chance de succès, au traitement de tels cas. Ce que la perversion a en commun avec d’autres actions illicites, c’est l’impulsion assez forte à les pratiquer, ou bien la résistance assez faible contre l’attraction de tendances qui jettent aussi, passagèrement, un rôle dans le développement de l’être normal ; les restes de ces tendances se font valoir dans certaines actions préliminaires au plaisir, mais encore plus dans les manifestations de l’Inconscient normal, par exemple dans le rêve. En gros, il s’agit donc, dans les perversions, de ce qu’on appelle des infantilismes. Les recherches individuelles auprès de nombreux criminels conduiront probablement au même résultat ; on pourra les expliquer par des blocages dans le développement, ou par des rechutes à des stades précoces. L’étude des perversions et de ce qu’on appelle les toxicomanies (comme l’alcoolisme et la morphinomanie) ouvre une perspective sur les techniques probables d’une future crimino-thérapie. Nous savons que, pour une grande partie de ces cas, le traitement analytique seul ne suffit pas ; certaines mesures éducatives, comme par exemple la détention par mesure de sécurité, le traitement en établissement, sont indispensables dans un certain nombre de cas. Il est donc vraisemblable que la société, si douce et compréhensive qu’elle puisse se montrer envers les criminels, devra dans un grand nombre de cas exercer la crimino-thérapie en mettant les personnes à traiter sous surveillance. Les plus récentes recherches d’Anna Freud, sur la manière dont il faut mener l’analyse chez des enfants encore non responsables, pourraient bien nous guider dans le traitement pratique de ces grands enfants dangereux que nous appelons criminels ; on devra vraisemblablement, là aussi, mêler l’analyse à des mesures éducatives.

Une autre voie dans l’étude de la criminalité s’ouvre à partir de ces récents résultats de la thérapie analytique, que nous avons l’habitude de grouper sous le nom d’analyses de caractère. Comme vous le savez, la psychanalyse, à partir de débuts très modestes, s’est développée pour devenir cet édifice déjà respectable sous l’aspect duquel elle se présente aujourd’hui. À l’origine, elle voulait simplement supprimer quelques symptômes maladifs névrotiques. Au cours de ces tentatives, elle a réussi à progresser jusqu’aux fondements pulsionnels de la personnalité, et à faire remonter certains types de névroses à des composantes pulsionnelles spécifiques, par exemple attribuer les impitoyables tendances à l’autopunition et l’inexorable pédanterie de l’obsessionnel à une dose assez forte de sadisme et d’érotisme anal, certaines manifestations corporelles de l’hystérie à une assez forte accentuation de la période phallique infantile, avec déplacement ultérieur de la génitalité sur différentes parties du corps et des organes des sens, etc. Au cours de ces recherches, et d’autres semblables, Freud a réussi à mettre en relation de causalité certaines dispositions pulsionnelles, suraccentuées, de la période infantile, avec des traits de caractère très précis de la vie adulte, et non seulement à soigner des symptômes, au cours d’une cure analytique, mais aussi à adoucir la dureté de particularités de caractère. Donc, à la fameuse question de savoir si la criminalité est innée ou non, on peut répondre dès maintenant, et selon toute probabilité, que ce n’est pas le crime en soi, c’est-à-dire le manque de faculté d’adaptation, mais vraisemblablement l’accentuation assez forte de telle ou telle disposition pulsionnelle qui constitue la base constitutionnelle ; celle-ci rend, par la suite, l’adaptation à l’ordre de la société plus difficile ; elle conduit au conflit avec l’entourage social, qui veut amoindrir ou empêcher les manifestations des pulsions, elle amène plus tard à la criminalité. La psychanalyse, en outre, incline à penser que l’importance du constitutionnel dans la névrose et dans la criminalité, vraisemblablement aussi, a été soulignée jusqu’à présent d’un seul point de vue. En l’ignorance de l’amnésie infantile — découverte par la psychanalyse —, c’est-à-dire du fait que nous refoulons précocement les expériences des premières années d’enfance, à l’exception de quelques souvenirs-écrans, on ne pouvait faire autrement que de supposer l’innéité de presque tous les traits de caractère, donc aussi des traits criminels. L’analyse, par contre, nous a montré que la prédisposition normale aussi, dans des conditions défavorables, ou sous l’influence d’événements traumatiques, mais qui, refoulés par l’enfant, ne sont pas du tout pris en considération par l’adulte à cause de leur apparente insignifiance, peut évoluer vers des dispositions pathologiques ou criminelles. Il peut se faire qu’un enfant, relativement normal à sa naissance, soit poussé précocement dans une orientation dite criminelle, par exemple que le garçon devienne un mauvais garçon et donne à tous l’impression d’un criminel-né, alors qu’en réalité il agit toute sa vie sous l’influence de ce qu’on appelle la contrainte de répétition, c’est-à-dire la contrainte à répéter toujours et encore, dans des circonstances différentes les traumatismes pathogènes. La psychanalyse réussit parfois, par la réactivation du vieux conflit, et par la résolution favorable de celui-ci, à mettre fin à la contrainte de répétition, donc à soigner également le caractère de l’homme, et non pas seulement ses symptômes. Ce fait aussi nous autorise à envisager, avec un peu plus d’espoir, le développement futur de la crimino-thérapie, en particulier celle des criminels récidivistes qui passaient jusqu’à présent pour non influençables.

Les plus initiés d’entre vous savent certainement que, dans la dernière décennie, la psychanalyse parvint enfin, avec l’analyse et l’histoire du développement des dispositions pulsionnelles, à entreprendre non seulement l’étude des couches de la personnalité qui s’opposent aux pulsions, mais encore à l’amener jusqu’à une certaine conclusion, si provisoire soit-elle. Le Professeur Freud se vit obligé de supposer que ce Moi qui refoule et s’oppose aux pulsions, constituant le noyau le plus intime de la personnalité, que l’on appelle le « Ça », n’est pas lui-même d’un seul bloc. Une grande partie du Moi, qui, comme nous le croyons, s’établit en tant que partie modifiée du Ça, à sa périphérie, c’est-à-dire à la frontière entre la personne et le monde extérieur, est, toute la vie, occupée à nous mettre en garde contre la menace des dangers extérieurs et des pressions pulsionnelles dangereuses. Mais il y a, dans le monde extérieur, certains objets particulièrement importants et dangereux qui, justement, à cause de leur importance et de leur dangerosité, ont conquis une délégation particulière et, d’une certaine façon, indépendante du reste du Moi. Ces objets sont ces personnes qui, dès le début, se sont opposées à nous sous la forme de forces bienveillantes ou mauvaises, contrariantes. Nous connaissons déjà le destin typique de cette relation entre l’enfant et le couple parental. Avant que vous vous en soyez, chers collègues, convaincus vous-mêmes, par votre propre expérience, il vous faut admettre, en toute foi et confiance, qu’il existe ce qu’on appelle un conflit œdipien, dans lequel l’enfant est vaincu dans le combat qu’il mène, contre le parent de son sexe, pour conquérir celui du sexe opposé. Je prie ceux d’entre vous qui n’ont pas l’expérience du travail analytique, de ne pas trop s’effrayer de la formule-choc « complexe d’Œdipe ». Cette rivalité du fils avec le père est une maladie infantile par laquelle nous devons tous passer, mais qui ne reste non résolue que chez les névrosés. Chez ceux qui seront en bonne santé, la rivalité se résout par l’étonnant processus de l’identification. Le garçon jusqu’alors jalousait son père pour les faveurs de la mère, et tendait à le combattre ; il renonce à ces plans impossibles et, à la place, commence à imiter le père, cherche à obtenir son aide et son soutien ; en un mot, il le prend comme modèle idéal dans l’espoir de devenir lui-même, un jour, un père aussi puissant et imposant. Plus tard, l’influence de ce père, en chair et en os, peut disparaître, mais la nostalgie de cet idéal se maintient ; elle est transférée sur des maîtres ou des héros ; enfin, peut-être simplement, sur certains principes moraux qui, dans son Moi, prennent peu à peu le relais du rôle du père qui avertit, félicite ou punit. Cette partie du Moi, Freud l’appelle le Surmoi ; il croit que c’est par cette voie de l’introjection de puissances extérieures punitives qu’en vient à se former cette étrange puissance intérieure que nous appelons conscience morale. Eh bien, vous voyez pourquoi je devais faire ce détour par le complexe d’Œdipe, étant donné que la conscience morale, croyons-nous, naît, en grande partie, du détritus du complexe d’Œdipe, en quelque sorte en tant que mesure de protection contre celui-ci. La crimino-psychologie, qui avant tout aura à examiner les causes de la faiblesse ou de la force de la conscience morale, doit, dans chaque cas de criminalité, étudier le sort du complexe d’Œdipe. On peut prévoir que, dans de très nombreux cas, il s’agira certainement d’une perturbation dans la résolution normale de ce complexe. Je sais d’avance que c’est là le point qui devra compter avec le plus de résistance de votre part, mais ce serait pour moi un Sacrificium intellectus que de garder sous silence, par souci d’épargner votre sensibilité à ce sujet, cette conviction qui repose sur notre expérience de, maintenant, plusieurs décennies.

De source inattendue, la psychanalyse reçut confirmation de son opinion sur l’obscur arrière-plan des impératifs de notre morale. Ce fut la brillante étude de la civilisation des primitifs, particulièrement de la genèse de ce qu’on appelle les impératifs prescrits par Totem et Tabou, l’étude des Sauvages d’Australie, dans laquelle Freud a fait pour nous un brillant parallèle phylogénétique avec l’histoire individuelle de la formation du Surmoi. S’appuyant sur les œuvres importantes de l’ethnologue anglais Frazer, et sur les spirituels essais de reconstitution de la vie de la horde originelle primitive de Darwin et R. Smith, Freud en vint à la conviction que, dans nos traditions morales, mais peut-être aussi dans notre constitution, nous avons reçu, en héritage de nos ancêtres, le souvenir d’un crime formidable et, en même temps, comme une culpabilité partagée. Ce souvenir serait très certainement la base psychologique du péché originel qui nous fait inconsciemment ressentir de petits manquements à l’autorité paternelle comme péché mortel, où les autoaccusations et autopunitions souvent trop dures prennent leur source.

Je vous prie, chers collègues, de ne pas considérer le découpage de la personnalité en Ça, Moi et Surmoi, le jeu dynamique des forces dans ce schéma, comme un vain amusement scientifique. Je puis vous assurer que ce schéma nous a déjà rendu d’inestimables services dans l’explication de nombreuses névroses, et a permis d’expliquer, pour la première fois, du point de vue psychologique, la psychose maniaco-dépressive. De la même façon, la conception psychanalytique du tabou aide à mieux comprendre le grand sentiment de culpabilité chez les névrosés. Aucune psychocriminologie n’est pensable dans l’avenir sans la confrontation avec les nouvelles acquisitions de la théorie psychanalytique.

Dans ce contexte, il me faut encore vous informer que le Professeur Freud a déjà réussi à isoler un type particulier de criminels ; ce sont ce qu’on appelle les criminels par sentiment de culpabilité. Il constata qu’il y a des cas où le sentiment de culpabilité préexiste, tandis que l’acte délictuel lui-même jaillit d’une poussée obscure qui consiste à évacuer, d’une façon ou d’une autre, la tension venue de ce tourment de conscience, et, en même temps, avec son aide, à faire relayer la torture intérieure précédente par une punition extérieure.

Le psychanalyste viennois, le Dr. Theodor Reik, dans une brillante monographie, a pris ces observations de Freud comme base de toute la criminologie psychanalytique et de la théorie du droit pénal. On peut tenir pour certain qu’une place d’honneur, dans une future crimino-psychologie, sera réservée à ses études.

Mais, si vous voulez envisager toutes les éventualités données, lors de l’accomplissement d’un crime, il vous faudra supporter, que cela vous plaise ou non, que je m’étende sur le sujet. En effet, si nous gardons sous les yeux la composition de la personnalité, telle que Freud nous l’a donnée, en Moi-Pulsion (Ça)4, Moi-Réalité5 (le Moi proprement dit) et Surmoi (le Moi moral)6, la réalisation d’un acte pulsionnel peut provenir d’au moins trois sources différentes : premièrement, de la très grande force de la base pulsionnelle que les organisations, hiérarchiquement supérieures, du Moi ne parviennent pas à contrôler ; deuxièmement, de la faiblesse du Moi-Réalité, ou, pour parler de façon superficielle, de la faculté intellectuelle de jugement ; en troisième place, seulement, vient la possibilité, énoncée par Freud et Reik, du crime par sentiment de culpabilité, qui trouve son explication dans la surmoralité sadique du Surmoi. Nous pouvons en outre nous attendre à ce que la pratique crimino-analytique mette encore à jour de nouvelles modalités de psychogenèse de la criminalité. J’eus par exemple l’occasion, lors d’une visite à l’Hôpital Ste-Elisabeth de Washington, dirigé avec une grande largeur d’esprit, d’acquérir, grâce au Dr. Karpmann, une compréhension plus poussée des résultats provisoires des recherches faites sur des criminels malades mentaux. Ce jeune chercheur suppose qu’une grande part des criminels, par suite d’influences néfastes du milieu, n’a développé absolument aucun Surmoi, et que ce n’est que l’éducation affectueuse dans l’institution qui a permis de faire apparaître les premiers signes de cette disposition psychique. Comme vous le voyez, c’est une nouvelle preuve en faveur du mélange presque inévitable, dans le traitement de criminels, d’influences purement psychanalytiques et éducatives.

Je parlais précédemment d’un sadisme du Surmoi ; cela veut dire que, selon la conception psychanalytique, la moralité n’intervient pas dans notre machinerie psychique comme un deus ex machina, mais comme une formation réactionnelle contre nos notions pulsionnelles propres ; en d’autres termes : la psychanalyse donne raison à ces gens pieux qui assurent que nous sommes tous de pauvres pécheurs. La seule différence entre nous et les criminels est que, pour une des raisons évoquées tout à l’heure, ils n’ont pas la faculté de contrôler leurs tendances égoïstes. Plus la constitution pulsionnelle ou criminelle est forte, plus la moralité doit devenir rigoureuse, et on comprend qu’à l’occasion l’auto-observation aiguë et le contrôle de soi dégénèrent en tendance exagérée à l'autopunition. De même, la tendance exagérée à découvrir des actes criminels chez les autres s’interprète, en dernier ressort, comme une protection contre ses propres pulsions, tout comme un souhait d’écarter les mauvais exemples qui pourraient nous induire en tentation.

L’étonnante tendance compulsive à avouer, non motivable logiquement, que tant de criminels ont, et l’apaisement manifeste qui remplit le criminel après le passage aux aveux, malgré la menace de la punition, est une preuve éloquente de l’intensité de la douleur que cette autopunition, infligée par les tourments de conscience, peut causer. Le Dr. Reik a assez d’optimisme pour espérer qu’un temps viendra où les punitions extérieures seront totalement superflues, et où la procédure pénale consistera à convaincre l’inculpé de la portée de son acte, à l’en rendre conscient, après quoi il sera livré à la punition par sa propre conscience. Il nous semble que, longtemps encore, on ne pourra préconiser l’abandon de la punition extérieure, la conscience humaine n’étant pas assez assurée pour que nous puissions nous en remettre à elle pour l’exécution des peines.

En principe, on doit, certes, concéder que le véritable savoir, s’étendant aussi à l’Inconscient, est une force qui pousse à la communication. Nous ne devons pas oublier que l’acte de penser est un rhéostat branché entre le sentir et le vouloir. Si le travail de pensée est si parfaitement achevé que nous en arrivions à une conviction, alors s’ouvrent, comme d’elles-mêmes, les écluses de la motilité, et nous ressentons des émotions, des impulsions à agir et à parler, qui correspondent à la conviction acquise. On peut donc supposer que ce ne sont pas seulement les principes du Surmoi, appris et repris de personnes faisant autorité, mais aussi la conviction acquise, se soutenant d’un véritable savoir, qui donne la force d’éliminer les injustices ou qui, du moins, y incite. Nous devons saluer en cela une perspective réconfortante, si l’on tient compte des fluctuations suspectes des pouvoirs d’autorité. À cela on pourrait encore ajouter qu’honnêteté et justice sont en fait aussi une question de confort. Nous pouvons donc, sans crainte, rapprocher la phrase évoquée plus haut, à savoir que nous sommes tous de pauvres pécheurs, de l’autre constatation de Freud, à savoir que, dans l’Insconscient aussi, nous avons plus de sens moral que nous l’imaginons. Il suffit d’ailleurs de mentionner ici la moralité pudique du cynique, et la fréquence chez lui des rêves de punition.

C’est une nouvelle approche de la compréhension des actes pulsionnels sadiques, mais aussi du sadisme dirigé contre soi-même, que Freud a engagée, en essayant de poser les fondements d’une théorie psychanalytique des pulsions. En poursuivant jusqu’au bout un raisonnement, dont moi non plus je ne pouvais me passer, Freud a été amené, comme on le sait, à admettre que le motif fondamental de toutes les manifestations du psychisme, et même du corps, était le principe de plaisir, c’est-à-dire la fuite devant le déplaisir, et la recherche du plaisir. Le but de tout acte pulsionnel est donc l’apaisement et la fin de tous les actes pulsionnels ; le but final en est peut-être la mort. Eh bien, cet apaisement, on peut l’atteindre par deux voies : la voie directe, par la mort, en détruisant tout travail vital pénible et accablant ; l’autre voie, c’est l’adaptation aux difficultés du monde environnant. Les pulsions de vie sont au service de l’adaptation, les pulsions de mort entraînent constamment vers la régression à l’inorganique. Or, Freud croit que les composantes pulsionnelles sadiques sont des impulsions à l’auto-destruction, dirigées vers l’extérieur et devenues agressives. Dans le crime et le suicide, ces forces destructrices qui, normalement, sont domptées et dirigées vers l’activité sociale et vers la maîtrise des manifestations pulsionnelles sexuelles, réussissent à retrouver leur mode d’expression élémentaire et cru. Les recherches, portant sur des cas individuels, que nous pouvons aussi déjà faire sur ces processus, dans toutes les formes de névroses, jetteront un jour la lumière sur les conditions dans lesquelles ces pulsions nuisibles doivent se déchaîner et trouver issue dans des actes criminels. La connaissance du destin de ces pulsions permettra peut-être aussi, un jour, d’envisager la prophylaxie éducative de la criminalité, et de ramener les impulsions devenues dangereuses, dans les canaux de la sublimation.

Comme vous le voyez, c’est devenu, pour nous, psychanalystes, une habitude de représenter les processus de la vie psychique comme un jeu d’énergies pulsionnelles, suivant des mécanismes déterminés et explicables par l’histoire du développement. On nous demandera si, dans un tel système de mécanismes, il y a place pour ce qu’on appelle la responsabilité, et ce que l’on ressent subjectivement quand on a des remords de conscience, ou que l’on refuse un acte répréhensible. Ou bien la psychanalyse se rallie-t-elle à ces théories du droit pénal, qui, s’appuyant sur le principe du déterminisme, repousse a priori le bien-fondé scientifique du problème de la responsabilité ? S’il était vrai que le déterminisme est incompatible avec la responsabilité, la psychanalyse devrait nier résolument toute responsabilité puisqu’il est bien connu qu’elle ne jure — comme aucune autre tendance psychologique — que par la solide structure du déterminisme psychique ; et pourtant, à la question de savoir si nous devons prendre en charge la responsabilité de nos actes pulsionnels, Freud répond par la déconcertante contre-question : mais que pouvons-nous donc faire d’autre ?

Pour lever cette apparente contradiction, il me faut avoir recours aux enseignements que nous avons tirés d’un chapitre particulier de la pratique analytique. Je veux parler de l’explication analytique de tous ces dérapages de l’activité intellectuelle et corporelle, explication que Freud a appuyée de tant d’exemples dans son livre : Psychopathologie de la vie quotidienne. Les lapsus, oublis, ratages, embarras, dus en apparence au seul hasard, une grande partie de nos erreurs et actes manqués plus complexes, se révèlent, si nous les examinons au moyen de la technique psychanalytique, comme étant déterminés par notre volonté, plus exactement par des représentations inconscientes de volonté. Au cours d’une cure psychanalytique, le patient ou l’élève doit apprendre à étendre sa responsabilité à ces tendances inconscientes, et il parvient grâce à cette responsabilité élargie à se rendre maître de nombreux actes involontaires et considérés jusqu’alors comme fatale nécessité. Il s’ensuit que la psychanalyse, non seulement ne méconnaît pas le fait de la responsabilité, mais, en plus, lui attribue une capacité jusqu’alors insoupçonnée.

Et cela est tout à fait compatible avec son fondement de déterminisme. Ce qui est, en fait, déterminé, c’est que nous avons, dans notre organisation du Moi, une force psychique capable d’inhiber ou de réprimer les manifestations pulsionnelles. Naturellement, cette maîtrise des pulsions n’est pas identique au libre arbitre des philosophes ; elle est, elle-même, un produit du développement, et varie, dans son intensité, selon les individus. Mais son existence est indéniable, et je dirais même que son développement futur fait aussi partie des espoirs de la criminologie analytique.

Très brièvement, je voudrais indiquer deux domaines, encore, où la psychanalyse a mis en évidence la limitation, dans certaines circonstances, du sens de la responsabilité. Il s’agit des phénomènes du psychisme des foules, et du plaisir artistique collectif. Dans la foule, l’homme redevient comme un enfant, il se sent irresponsable des actions dont le chef, paré d’une puissance quasi paternelle, porte seul la responsabilité. L’artiste, lui, est capable, pour ainsi dire par des tours de prestidigitation, d’enchaîner l’intérêt esthétique des foules, tant et si bien qu’elles peuvent, sans tourments de conscience, s’adonner, dans l’Inconscient, au plaisir d’émotions interdites ordinairement. Des mouvements de foule, par exemple guerres et révolutions, procurèrent, n’est-ce pas, à la psychanalyse la triste satisfaction de démontrer ad oculos ce qu’elle avait toujours affirmé : l’existence des tendances criminelles, refoulées, dans la vie psychique.

Eh bien, vous voilà fatigués de toute cette théorisation ! Heureusement, il me revient que j’ai oublié de mentionner une source analytique non négligeable d’expérience pratique criminologique, à savoir les observations recueillies, au cours de nos analyses, sur les délits effectivement commis ou des actes répréhensibles. Permettez-moi donc de terminer mon exposé d’aujourd’hui, par le récit d’un fragment d’une telle analyse. Il s’agit d’un médecin qui fit une cure, dans le but d’une analyse didactique. Comme il ne disposait pas de symptôme, à proprement parler névrotique, son analyse consista principalement en la reconstitution de la psychogenèse de son caractère. Et de ce caractère, il n’en n’était pas peu fier. Il faisait partie de ceux qui tirent vanité de leur fanatisme de la vérité. Il était, entre autres, expert juridique et collaborateur permanent d’une revue médicale qui se distinguait en tant que gardienne de la morale professionnelle des médecins. Son idéal était représenté par le rédacteur en chef de ce journal, qui, tel une sorte d’instance punitive, traquait à mort tout faux-semblant de scientificité, toute réclame illicite, toute inconvenance et malhonnêteté financière. Le but suprême que visait ce jeune collègue en analyse, était d’hériter, un jour, de la haute position médico-juridique, et du crayon rouge du rédacteur en chef, détenu par son ami vénéré. Quand il vint en analyse, son autosatisfaction était, certes, déjà quelque peu brisée par l'auto-analyse. Le petit exemple suivant va vous le prouver : plusieurs années avant son analyse, il arriva qu’un jour parût, dans un journal médical adverse, un ironique entrefilet, où l’on racontait qu’un jeune collègue, qui se distinguait dans la chasse aux fanatiques de la publicité, avait laissé traîner, dans un livre très demandé de la bibliothèque de prêt médicale, une lettre qui lui était adressée, pour que tout le monde apprît qu’un très haut dignitaire de la justice l’avait appelé en consultation. Notre collègue, que nous appellerons provisoirement Dr. X, se gratta la tête, car, en fait, c’était à lui que ce grand honneur échut, de façon assez inattendue ; et la lettre avait disparu, effectivement. Conscient de son innocence, il attaqua énergiquement le collègue moqueur ; on en vint à une querelle de presse, acharnée, dans laquelle presque tout le monde était de son côté, tant on connaissait son caractère, particulièrement irréprochable. Mais, au cours de son auto-analyse, il dut, en pensée, demander pardon à son satirique collègue. Petit à petit, il dut se faire à l’éventualité que son Inconscient avait, peut-être pas sans intention, glissé subrepticement cette lettre dans le livre si demandé. Il se souvint qu’il se trouvait, à cette époque, injustement négligé, relégué au second plan, et comme cette lettre lui fut la bienvenue, tel un rayon d’espoir ! Il allait se faire une clientèle plus élégante, et ainsi de suite... Puis, dans l’analyse didactique, revint le souvenir de tous les grands et petits délits infantiles, gardés comme de profonds secrets et tout à fait oubliés plus tard. Mais la remémoration des événements suivants eut un effet bouleversant : le lendemain de la mort de son père idolâtré — il avait alors quinze ans —, il ne put résister à la tentation de s’emparer du flacon d’éther, qui avait servi de médicament pour ranimer son père mourant, de s’enfermer avec, dans un lieu retiré, de faire flamber l’éther, ce qui aurait pu facilement causer un incendie. Il était parfaitement conscient de ce que son acte avait de blasphématoire et d’interdit. Il se souvient encore des battements de cœur, presque audibles, que lui causa cette action monstrueuse. La réaction qui suivit fut la contrition, et le vœu de garder le souvenir du père en s’obligeant à penser à lui, au moins une fois par jour, pendant toute sa vie. Dans le déroulement ultérieur de l’analyse, il parvint à une reconstruction plus sûre de la base pulsionnelle, encore plus profonde, de cette irruption traumatique dans le cours des événements du conflit œdipien. L’immortelle rivalité avec le père était finalement le motif pour lequel il fit, lors de sa mort, ce feu de triomphe. Nous voyons donc que le caractère merveilleux, et très strict, fut construit ici aussi comme compensation, et même comme surcompensation, sur une base pulsionnelle de l’enfance. Je ne tiendrai pas plus longtemps secret que ce M. le Dr. X. n’était autre que moi-même, et que je ne doute pas que, derrière les qualités dont j’étais si fier, aurait bien pu, dans des circonstances défavorables, se développer un incendiaire blasphématoire. Le généreux destin se contenta de faire de moi un analyste. Quelle en est la part de sublimation réussie ? je vous laisse en décider.

Une seule remarque encore. Des âmes naïves, mais qui ne comprennent rien à la technique analytique, mettent l’humanité en garde contre les dangers dont la menace la psychanalyse. L’analyse, disent-elles, libère les pulsions, les lâchant sur l’humanité. La débilité de telles affirmations fut maintes fois démontrée ; peut-être avez-vous également tiré, de mon exposé d’aujourd’hui, l’impression que la psychanalyse, comme tout savoir un peu plus approfondi, est plus apte à l’inhibition des passions qu’à leur embrasement. Certes, elle combat le zèle sadique du Surmoi, mais elle est bien loin de flatter la domination incontrôlée des pulsions.

Je vous remercie de votre invitation et de la patience avec laquelle vous m’avez écouté.