Masculin et féminin

Considérations psychanalytiques sur la « théorie génitale » et sur les différences sexuelles secondaires et tertiaires

Je me sens, aujourd’hui, relativement prémuni contre un reproche que nous n’avons que trop entendu. On dit de la psychanalyse (et c’est une exagération incontestable des faits) qu’elle prétend tout expliquer par la sexualité. Mon intention est de parler aujourd’hui des différences sexuelles entre homme et femme ; il n’est donc pas trop hardi, dans ce contexte, de parler aussi de la sexualité, car personne ne mettra en doute le fait que l’aspect extérieur, et les caractéristiques psychiques afférentes à la masculinité et à la féminité, sont les conséquences lointaines de la fonction des organes sexuels. Les biologistes, d’ailleurs, ont fait cette constatation bien avant nous. L’expérimentation animale a démontré de façon irréfutable que l’on peut abolir, ou même inverser, les caractères sexuels, par implantation ou ablation des gonades. Même l’influence d’éléments purement psychiques sur les caractères sexuels n’a rien de très nouveau, pour la biologie. Il me suffit de mentionner un seul exemple : on mit brusquement un rat mâle, présentant une dégénérescence sexuelle totale, maintenu depuis toujours dans un environnement mâle, à proximité d’une cage contenant des rattes. Rapidement l’animal se transforma, intérieurement et extérieurement, son comportement également, dans le sens de la masculinité, et ce, très certainement, uniquement par l’influence de la vue et de l’odeur des femelles (Steinbach). On peut parler ici, sans trop d’exagération, d’une transformation des caractères sexuels sous une influence psychique ; seuls ceux qui n’acceptent pas l’idée que les animaux puissent avoir des qualités psychiques, voire une âme, pourraient objecter quelque chose à cette affirmation.

Sans doute la psychanalyse va-t-elle à l’occasion plus loin que les tenants de la biologie actuelle. Je vous ai déjà raconté, en d’autres circonstances, que Freud, grâce à sa seule expérience psychanalytique, était parvenu à apporter quelque lumière au chapitre le plus obscur de la biologie, la théorie des pulsions. Ses analyses de névroses lui permirent de reconstituer les débuts de la pulsion sexuelle chez l’être humain, d’établir l’existence d’une « sexualité infantile », d’un double départ du développement sexuel, séparé par une période de latence, théories qui ne furent confirmées qu’ultérieurement par la physiologie. On apporta la preuve anatomique que, dans l’espèce humaine, les gonades sont proportionnellement très développées au terme de la vie fœtale et au début de la vie extra-utérine, puis que leur croissance prend relativement du retard, pour connaître ultérieurement dans la période prépubertaire une considérable augmentation de volume. Ce que nous appelons puberté n’est donc pas la première, mais bien la deuxième période de floraison de la génitalité. De la première on ne soupçonnait pas l’existence avant les découvertes de Freud.

Ce succès, qui ne fut pas le seul, m’encouragea alors à faire un pas de plus, et à mettre à profit l’expérience acquise par la psychanalyse et l’appui fourni par la théorie de la libido, pour expliquer l’acte même de la copulation. La première hypothèse de travail, dont j’aimerais vous faire part, sur laquelle je me suis appuyé, et que j’ai utilisée à cette fin, est ce que j’appelle « l’amphimixie » des érotismes. Je pense que ce que nous appelons génitalité est la somme des pulsions dites partielles et des excitations des zones érogènes. Chez l’enfant, tout organe et toute fonction d’organe sont, dans une large mesure, au service des tendances à la satisfaction du plaisir. La bouche, les orifices d’excrétion, la surface de la peau, l’activité des yeux et des muscles, etc., sont utilisés par l’enfant comme moyens d’autosatisfaction, qui longtemps ne reçoivent aucune « organisation » tangible, les auto-érotismes étant encore anarchiques. Plus tard, les tendances au plaisir se groupent autour de certains foyers ; c’est par l’organisation dite orale et sadique-anale que le développement commence à sortir de son anarchie antérieure. J’ai alors tenté une étude plus approfondie de la période où cette unification arrive à maturité, la génitalité.

J’en vins à la conviction que c’est une sorte de modèle organique du refoulement qui permet aux organes du corps de se mettre, progressivement, au service de l’autoconservation ; il en résulte, à cet égard, une amélioration considérable des capacités fonctionnelles. Les tendances libidinales refoulées, et d’abord librement flottantes, s’entremêlent (d’où le terme d’« amphimixie » = mélange) et finissent par se concentrer en un réservoir spécial de plaisir, l’appareil génital, pour y être périodiquement déchargées.

La zoologie, essentiellement dominée jusqu’à présent par une conception téléologique de l'espèce, quant à la fonction sexuelle et aux autres fonctions, et totalement éloignée des points de vue de la psychologie individuelle, ne pouvait naturellement pas en venir à cette idée, où m’ont conduit mes recherches analytiques portant sur des personnes étudiées individuellement, à savoir que la fonction génitale est, avant tout, un processus de décharge, l’expulsion de produits suscitant une tension, ou bien, pour employer un vocabulaire purement psychologique, la répétition périodique d’une activité suscitant du plaisir, activité qui ne joue pas nécessairement un rôle dans la conservation de l’espèce.

On en arrive alors à se poser la question de savoir pourquoi c’est précisément cette espèce d’activité qui revient, à travers une si grande partie du règne animal, invariablement, sous la forme de l’accouplement. Pour répondre à cette question, ne serait-ce que sous forme d’hypothèse, il nous faut aller un peu plus loin.

Vous vous souvenez peut-être que j’ai été amené à décrire le premier sommeil du nouveau-né comme une reproduction assez réussie de l’état de quiétude d’avant la naissance. J’ajoutais que cet état, comme d’ailleurs tout sommeil ultérieur, on pouvait l’interpréter comme satisfaction hallucinatoire du désir de ne pas être né. À l’état de veille, chez l’enfant, ce fut la satisfaction sur le mode oral (téter, sucer), puis plus tard sur le mode sadique-anal (plaisir de l’excrétion et de la maîtrise) qui servit de substitut réel à la sensation de béatitude intra-utérine. La génitalité elle-même est selon toute apparence le retour à cette tendance originaire, et à son assouvissement qui a lieu, cette fois, simultanément sous la forme hallucinatoire, symbolique, et dans la réalité. Dans la réalité, seules les cellules germinales participent à nouveau à la béatitude de n’être pas encore né ; l’organe génital, quant à lui, par son mode d’activité ne fait qu’indiquer cette tendance sur le plan symbolique ; tandis que le reste de l’individu participe à cette béatitude sur le mode hallucinatoire seulement, comme dans le sommeil. Je tiens donc l’orgasme pour un état émotionnel accompagnant cette hallucination inconsciente, semblable à celui que peut ressentir le nouveau-né dans son premier sommeil, ou quand sa faim est apaisée.

Tandis que jusqu’ici la conception biologique ne voyait à l’œuvre, dans la fonction génitale, que la tendance au maintien de la vie, même après la mort de l’individu, donc la tendance progressive à la reproduction, j’ai cru pour ma part devoir admettre que, dans le même temps, il fallait prendre là en considération une aspiration régressive, plus importante peut-être du point de vue de la subjectivité de l’individu, qui vise à la restauration d’un état de repos antérieur.

L’appétit vient en mangeant. Ce premier fragment d’une théorie de la génitalité achevé, je ne pus résister à la tentation de poursuivre son élaboration. Mais je sais fort bien qu’on ne peut absolument pas s’autoriser, sinon avec la plus grande prudence, à accumuler ainsi hypothèse sur hypothèse. Si donc, et c’est votre droit, vous considérez ce que je viens de vous dire comme une théorie fragile, ne voyez provisoirement cette superstructure, qui s’est édifiée sur ces fondements, que comme une esquisse fantasmagorique. Voilà pourquoi, à vrai dire, c’est sous la forme d’un conte de fées que j’aurais envie de vous exposer ma théorie phylogénétique (c’est-à-dire ayant trait à l’histoire de l’évolution de l’espèce).

Imaginez-vous la surface de la terre encore toute enveloppée d’eau. Toute vie végétale et animale se déroule encore en milieu marin. Mais des conditions atmosphériques et géologiques font que certaines parties du sol marin s’élèvent au-dessus de la surface de la mer. Les animaux et les plantes, qui se retrouvent ainsi déposés en terrain sec, doivent ou bien périr, ou bien s’adapter à la vie terrestre et atmosphérique : avant tout, ils doivent s’accoutumer à tirer, de l’air, et non plus de l’eau, comme auparavant, les éléments gazeux nécessaires à leur survie (l’oxygène et le gaz carbonique). Restons-en pour le moment aux animaux les plus développés, vivant dans l’eau, nos plus lointains ancêtres dans la série des vertébrés, les poissons. Il est tout à fait concevable, nos biologistes en font une certitude, que certains poissons eurent la chance de n’être pas déposés en terrain complètement sec, mais purent survivre dans des mares d’eau peu profondes, où les conditions leur permirent de s’adapter à la respiration aérienne, c’est-à-dire de substituer des poumons aux branchies qui ne leur étaient plus d’aucune utilité.

Or, je vous ai déjà, en une autre occasion, exposé qu’à mon avis ce ne sont pas seulement des variations dues au hasard, ou à un usage continu, qui participent à la formation d’organes nouveaux ou mieux adaptés, mais bien un puissant désir. La nécessité d’utiliser des moyens de locomotion pour la recherche de nourriture a conduit en effet au développement d’organes moteurs propres : pattes et pieds. Et voici donc qu’ainsi nous aurions un poisson sautillant sur le sol, et respirant par les poumons, en d’autres termes, une grenouille.

Or nous avons des preuves vivantes que cette description n’est pas un conte de fées pur et simple. Le développement de la grenouille, comme s’il voulait nous démontrer la justesse de la théorie de l’évolution, se déroule en deux étapes, rigoureusement distinctes. De l’œuf fécondé de la grenouille sort d’abord un têtard, qui à la manière des poissons nage joyeusement dans l’eau, et respire par des branchies. Plus tard se forment des poumons, et le têtard peut vivre sur la terre. Il devient amphibie.

Quant aux spéculations qui vont suivre, j’en prends seul l’entière responsabilité. Un fait bien connu occupait sans cesse ma pensée : chez la très grande majorité des animaux aquatiques, les processus de fécondation se déroulent dans l’eau, et non dans l’abri protecteur du corps maternel. Il n’y a pas, chez eux, de copulation à proprement parler, pas plus que d’instrument sexuel externe : la femelle dépose ses ovules dans l’eau. Dans la plupart des cas, il ne se produit entre le mâle et la femelle aucun contact direct. Une fois échoué sur le sol sec, et devenu amphibie, le mâle développe des callosités du pouce pour maintenir la femelle, puis, plus tard, devenu reptile, des organes sexuels mâles, spécifiques, ayant pour mission d’assurer en toute sécurité le passage des œufs fécondés dans le ventre de la mère, où ils pourront se développer. À partir des reptiles, tous les vertébrés terrestres ont un développement embryonnaire intra-utérin. Les mammifères se distinguent de leurs ancêtres par le fait que leurs œufs sont particulièrement mous et remplis d’eau, si bien qu’ils éclatent au cours de la naissance, et que la mère nourrit les nouveaux-nés des sèves de son corps.

Je pourrais poursuivre l’exposé de cette théorie dans ses rapports à l’expérience de la biologie, mais je vais être franc, et vous avouer que c’est l’expérience analytique qui, ici, me fit faire un pas de plus. Chose étrange, c’est L’Interprétation des rêves de Freud qui stimula ma recherche. Dans l’analyse de rêves qui, selon toute apparence, sont en relation avec la naissance, parfois aussi dans les rêves de femmes enceintes, nous ne trouvons, très souvent, aucune explication possible à l’image ou au vécu onirique représentant un sauvetage des eaux, autre que celle d’un équivalent symbolique de la naissance. Dans les rêves de personnes qui sont dans une grande détresse, ou qui souffrent d’une névrose d’angoisse, le sauvetage des eaux peut aussi se présenter comme une délivrance, réalisation d’un désir. Si vous vous souvenez de ce que je vous ai dit auparavant des enseignements que nous avons reçus de Freud sur les rapports entre les symptômes d’angoisse et la première grande angoisse, la naissance, vous serez peut-être, comme moi, enclins à concevoir le rêve typique de sauvetage de la noyade comme la représentation symbolique de l’heureuse délivrance de ce danger.

C’est alors que l’interprétation psychanalytique des processus de la vie m’apparut. L’idée me vint que, tout comme le rapport sexuel pourrait, au niveau hallucinatoire, symbolique et réel, prendre aussi, d’une certaine façon, le sens de la régression, du moins dans sa forme d’expression, à la période natale et prénatale, de même la naissance et l’existence antérieure, dans le liquide amniotique lui-même, pourrait être un symbole organique du souvenir de cette grande catastrophe géologique, et des luttes pour l’adaptation que nos ancêtres, dans la lignée animale, durent vivre pour s’adapter à la vie terrestre et aérienne. Dans le rapport sexuel sont donc esquissées des traces mnésiques de cette catastrophe subie, et par l’individu et par l’espèce.

Je suis conscient du fait qu’en établissant cette hypothèse je suis, d’un bout à l’autre, en contradiction avec les conceptions scientifiques en vigueur jusqu’à maintenant. J’ai transféré, directement, des concepts purement psychologiques, comme refoulement, formation de symboles, sur des processus organiques. Mais je pense qu’il n’est pas encore du tout prouvé que ce saut arbitraire, du psychique à l’organique, soit vraiment une pure aberration, plutôt qu’une de ces bonnes blagues que l’on a coutume d’appeler découverte. Je pencherais plutôt pour la dernière proposition, et je suis enclin à voir dans ces idées les prémisses d’une nouvelle direction de recherche. En tout cas, je me suis hâté de donner un nom à cette méthode de recherche ; je l’ai nommée « Bioanalyse ».

Dans le cas présent, ma conception bioanalytique m’a permis d’interpréter le rêve du sauvetage des eaux, et le sentiment afférent d’angoisse et de délivrance, non seulement comme trace mnésique, héréditaire et inconsciente du processus de naissance, mais aussi de cette catastrophe d’assèchement et d’adaptation.

La question se pose maintenant de savoir comment les deux sexes ont bien pu réagir au trauma géologique ? C’est encore la psychanalyse qui me permet de trouver réponse à cette question. Je dois d’ailleurs, pour me faire comprendre, m’étendre un peu plus sur le développement de la vie amoureuse des deux sexes.

Il est hors de doute que si, au début, filles et garçons s’adonnent avec la même intensité aux jouissances d’auto-érotisme, et ce de la même manière, sous la forme de suçotement, de plaisirs sadiques-anaux, et même de masturbation, on voit apparaître très tôt chez les filles des traces de la peur de la lutte avec les garçons. Nous savons que l’être humain est doté de bisexualité, aussi bien organique que psychique, que le garçon a hérité de glandes mammaires rudimentaires, et la fille d’un minuscule membre viril. Ce membre, appelé en anatomie clitoris, relativement très développé au début, voit son développement prendre ultérieurement un retard considérable. La psychanalyse de femmes montre que, chez elles, la zone érogène se déplace vers les profondeurs de son corps, tandis que chez le garçon le phallus1 croît et reste la zone directrice de la sexualité. Des observations sur les animaux montrent cependant que la vie amoureuse proprement dite, chaque acte d’amour même, est précédée d’un combat entre les deux sexes, qui se termine généralement, après une fuite pudique, par une capitulation devant la violence du mâle. Chez l’être humain aussi, « faire la cour » comporte une phase de combat, certes très édulcorée dans le monde civilisé. Le premier acte génital est encore, chez les êtres humains, un assaut sanglant auquel la femme s’oppose instinctivement, bien qu’elle finisse par s’en accommoder et y trouver même plaisir et bonheur.

Partisan de la « loi fondamentale biogénétique » de Haeckel, selon laquelle le processus de développement de l’individu est une répétition, en raccourci, de l’histoire de l’espèce, je me représentais les rapports sexuels lors de l’adaptation à la vie terrestre comme suit :

Chez les deux sexes s’éveilla certainement la tendance à abriter les cellules germinales à l’intérieur d’un organisme dispensant nourriture et humidité, en guise de substitut à la perte de l’existence en milieu marin, et certainement aussi le désir nostalgique de jouir, du moins au niveau symbolique et hallucinatoire, du bonheur des cellules germinales. C’est pourquoi les deux sexes développèrent un organe sexuel mâle, et peut-être les choses en vinrent-elles à un gigantesque combat dont l’issue devait décider du sexe auquel incomberaient les souffrances, les devoirs de la maternité et la soumission passive à la génitalité. Ce fut alors le sexe féminin qui dans ce combat fut vaincu, mais il se dédommagea de cette défaite en sachant, à partir des peines et des douleurs, forger le bonheur d’être femme et mère. Je reviendrai par la suite sur l’importance de cette prouesse et sur ses conséquences psychologiques, mais je ferai remarquer tout de suite que ce processus — s’il se confirme — permet non seulement d’expliquer la plus grande complexité physiologique et psychologique de la femme, mais encore d’avoir d'elle la révélation, du moins au sens organique, d’un être plus finement différencié, c’est-à-dire adapté aux conditions les plus complexes. Le mâle ayant imposé sa volonté à la femelle, et fait ainsi l’économie du travail d’adaptation, il resta plus primitif ; la femelle, par contre, a su s’adapter non seulement aux difficultés de l’environnement mais aussi à la brutalité du mâle.

Mais l’humiliation ne fut pas non plus épargnée au sexe mâle, et c’est à nouveau une catastrophe géologique qui, à mon avis du moins, a dû en être le point d’impulsion du dehors. Je pense à l’époque plus récente où de grandes portions de la surface terrestre furent submergées par les glaces et les eaux : la période de l’ère glaciaire. Un certain nombre d’êtres vivants, frappés par ce fléau, tentèrent une adaptation « autoplastique », c’est-à-dire élaborèrent des enveloppes pour conserver la chaleur, etc. ; d’autres, surtout les ancêtres animaux de l’homme, ou même l’homme primitif, tentèrent de se sortir d’affaire par un développement plus poussé de leur organe de pensée, et la création d’une civilisation assurant la conservation, même dans des conditions difficiles.

C’est ici le lieu de mentionner, fût-ce allusivement, une grande découverte à laquelle Freud, prenant appui sur les hypothèses antérieures de Darwin et de Robertson Smith, est parvenu, en se fondant sur des points de vue psychanalytiques. Je vous ai déjà signalé l’importance de ce qu’on appelle le complexe d’Œdipe, dans le développement de tout individu, pour l’orientation des traits de caractère chez les sujets sains, et des symptômes morbides chez ceux qui vont vers la névrose. La révolte téméraire des fils contre les pères, pour prendre possession de la mère et des femmes, se solda par un grand fiasco ; aucun des fils n’était assez fort pour imposer sa volonté à toute la tribu, comme l’avait fait jadis le père, et la mauvaise conscience les contraignit à regretter l’autorité du père et le respect pour la mère, et à les rétablir. Dans la vie individuelle ce combat se répète et connaît la même issue ; la puberté de la première enfance est suivie d’une longue période de latence, qui, à mon avis, peut être aussi une répétition, dans la vie individuelle, de ces luttes pour l’adaptation de l’époque glaciaire, et le cas échéant de leur issue dans la création de la civilisation humaine.

Dès lors la question se pose de savoir si l’observation du comportement des animaux et des hommes apporte aussi des arguments qui rendent crédibles ces hypothèses d’apparence fantastique. La psychanalyse parle du « caractère de modèle de la sexualité ». Elle affirme que le mode et l’orientation de la sexualité sont déterminants pour de nombreux traits de la personnalité globale. L’être humain, libre dans sa sexualité, se montre aussi hardi dans ses autres entreprises ; ce n’est pas pour rien que la légende dépeint Don Juan non seulement comme un personnage galant qui a du succès auprès des femmes, mais aussi comme un escrimeur adroit et hardi, qui a, sur la conscience, beaucoup de sang versé. Mais cette agressivité, certes émoussée par l'humiliation subie lors du conflit œdipien avec le père (angoisse de castration), est une caractéristique du psychisme masculin, en général ; à la femme, cependant, il ne reste comme moyen de combat que la beauté, ses caractéristiques étant par ailleurs la bonté et la pudeur. Ces traits de caractère psychiques, et d’autres semblables, pourraient être considérés comme des caractères sexuels tertiaires, et rapprochés des caractères sexuels secondaires, c’est-à-dire des caractères sexuels organiques. Parmi ces derniers je citerai, chez l’homme, outre la possession d’organes sexuels agressifs, sa force physique supérieure et un développement relativement plus important du cerveau. Je puis donc recourir, sur un plan général, à l’histoire de la différenciation sexuelle dans la vie individuelle pour étayer la théorie d’une phase de combat.

Bien entendu, surgira là, dans l’esprit de beaucoup, cette vieille question de la supériorité ou de l'infériorité de l’un des deux sexes. Je pense qu’un psychanalyste ne peut résoudre sans équivoque ce problème. J’ai déjà dit que je tenais l’organisme féminin pour plus finement différencié ; on pourrait ajouter : plus hautement évolué. La femme est, de façon innée, plus sensée et meilleure que l’homme ; celui-ci doit contenir sa brutalité par un développement plus vigoureux de l’intelligence et du Surmoi moral. La femme a plus de finesse dans ses sentiments (moraux) et de sensibilité (esthétique) et plus de « bon sens » — mais l’homme créa, peut-être à titre de mesure de protection contre la plus grande primitivité qui lui est propre, les lois sévères de la logique, de l’éthique et de l’esthétique, dont la femme fait peu de cas, faisant confiance à sa valeur intime. Mais je pense que l’adaptation organique de la femme ne mérite pas moins l’admiration que l’adaptation psychologique de l’homme.

Cette description n’exclut absolument pas qu’il y ait des cas où l’intelligence de la femme dépasse largement les performances moyennes de l’homme, dans un domaine analogue. Pourtant la tendance de nombreuses femmes à des activités « masculines » s’avère être souvent conditionnée par une névrose. Le complexe dit de virilité est, selon les récentes recherches de Freud, le complexe nucléaire de la plupart des névroses chez les femmes, et la cause principale de la frigidité. À cela j’ajouterais qu’il indique la régression à la phase de combat de la différenciation sexuelle, aussi bien dans l’enfance que lors de la catastrophe d’assèchement. De nombreuses femmes névrosées ne peuvent renoncer à leurs symptômes, tant qu’elles n’acceptent pas le fait de ne pas être nées hommes (envie de pénis) ; de même l’homme névrosé doit reprendre dans l’analyse, en édition remaniée, la liquidation insuffisante de la situation œdipienne.

Je vous ai déjà parlé de ma conception de la suggestion et de l’hypnose. J’estime que la crainte et la séduction sont les deux moyens pour rendre docile une autre personne. Je les ai appelés respectivement hypnose paternelle et maternelle. On peut décrire l’état amoureux comme une hypnotisation réciproque, au cours de laquelle chaque sexe mettra en avant ses propres moyens de combat : l’homme surtout sa force corporelle, intellectuelle et morale, grâce à laquelle il en impose ; la femme sa beauté et ses autres avantages, qui lui permettent de régner aussi sur le soi-disant sexe fort. Dans l’état de conscience, proche du sommeil, où transporte l’orgasme, ce combat s’apaise provisoirement, et l’homme comme la femme jouissent pour un moment du bonheur de l’état de prime enfance qui ne connaît ni désirs ni luttes.

À un âge avancé, les différences sexuelles s’estompent quelque peu. Conséquence manifeste de la régression fonctionnelle des gonades, la voix de la femme devient un peu plus rauque, parfois apparaissent les traces d’un début de moustache. Mais l’homme aussi perd beaucoup de son apparence virile et de son caractère ; on peut donc dire que c’est dans l’enfance et dans la vieillesse que le caractère bisexuel de l’être humain se manifeste le plus clairement, chez les deux sexes.

Il est dans la nature des choses que la femme, pour qui la maternité signifie beaucoup plus que la paternité pour l’homme, soit moins disposée à la polygamie. La classification, chère à beaucoup, des femmes en deux types, un type maternel et un type qui s’adonne avant tout à l’amour, n’est rien d’autre — selon l’expérience de la psychanalyse — que le signe d’une séparation très nette, imposée par la culture, entre tendresse et sensualité. Cette exigence, si elle est appliquée avec une rigueur excessive, ne facilite pas, pour l’homme non plus, la réalisation, dans le cadre du mariage, de l’union normale de ces deux tendances.

Dans le but de donner à ces pensées une plus grande unité, il me faut attirer l’attention sur certains résultats de l’ethnologie psychanalytique. Presque tous les peuples primitifs s’adonnent à certaines coutumes qu’on ne peut expliquer autrement qu’en les considérant comme vestige d’un rite d’éviration, en usage à une certaine époque. Le dernier vestige de ce rite, encore prévalent aujourd’hui, est la circoncision. Il est plus que vraisemblable que cette punition, plus exactement menace de punition, fut à l’époque primitive l’arme principale des pères contre les fils. La soumission du fils à la violence punitive du père, et le renoncement partiel à la brutalité sexuelle, sont la conséquence de ce qu’on appelle le complexe de castration. Si vous prenez en compte ce que je vous ai dit auparavant de la signifiance de l’organe génital comme réservoir de plaisir, il ne vous apparaîtra peut-être pas impossible de croire que le complexe de virilité et de castration joue un rôle si prépondérant, dans le développement des caractères sexuels, et que le fait de rester fixé à un quelconque stade primaire, dans la résolution de ces complexes, ou le retour à de tels stades, soient la base de toutes les névroses.

À la lumière des réflexions que j’ai brièvement exposées ici, il apparaît que le membre viril, et sa fonction, sont le symbole organique du rétablissement, fût-il partiel, de l’union fœtale-infantile avec la mère, et en même temps avec ce qui en est le modèle géologique, l’existence en milieu marin.