Principe de relaxation et néocatharsis1

Après avoir entendu mon exposé, certains d’entre vous auront très probablement l’impression qu’il était tout à fait injustifié de l’intituler « Progrès de la technique », et que son contenu mériterait plutôt d’être qualifié de pas en arrière ou de rétroaction. Mais cette impression se dissipera rapidement, je l’espère, quand on songera que le retour à une tradition plus ancienne, injustement négligée, peut également favoriser la vérité ; et je pense vraiment qu’il n’est pas paradoxal, dans de tels cas, de présenter comme progrès scientifique le fait de mettre l’accent sur ce qui est ancien. Les recherches psychanalytiques de Freud embrassent un domaine immense qui comprend, non seulement la vie psychique individuelle, mais aussi la psychologie des masses et l’histoire des civilisations humaines ; récemment ces recherches se sont étendues aux extrêmes représentations concernant la vie et la mort.

À mesure qu’il transformait une modeste méthode de travail psychothérapique en une psychologie et une vision du monde achevées, l’inventeur de la psychanalyse devait centrer sa recherche tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre champ d’investigation, et écarter provisoirement tout le reste. Cette négligence de certains points déjà élucidés ne signifie nullement, bien entendu, un abandon ou un désaveu. Mais nous, les élèves, nous avons tendance à suivre beaucoup trop à la lettre les plus récentes paroles du maître, à proclamer comme seule et unique vérité la dernière trouvaille, et ainsi à tomber parfois dans l’erreur. Ma position personnelle dans le mouvement psychanalytique a fait de ma personne une chose intermédiaire entre élève et professeur, et cette position double m’autorise et m’habilite peut-être à souligner ce genre de vues unilatérales et, sans renoncer à ce qu’il y a de bon dans la nouveauté, à plaider pour une juste appréciation de ce qui a été confirmé par l’expérience.

Étant donné le lien étroit et quasi indissoluble entre la méthode technique et l’ensemble du savoir psychanalytique, on comprendra que je ne puisse limiter ma communication au domaine de la technique et que je sois également amené à réviser une partie du contenu de ce savoir. Dans la préhistoire de la psychanalyse, dont je présenterai maintenant un très bref résumé, il n’était pas encore question d’une séparation de cette sorte. Et même dans la période suivante, la distinction théorie-technique était purement artificielle, elle répondait à des considérations didactiques.

I.

Le traitement cathartique de l’hystérie, précurseur de la psychanalyse, a été la découverte commune d’une malade géniale et d’un médecin à l’esprit ouvert. La patiente avait expérimenté sur elle-même que certains de ses symptômes disparaissaient lorsqu’on parvenait à mettre en relation des fragments de ses paroles ou des gestes, exprimés dans des états d’exception, avec des impressions oubliées de sa vie antérieure. L’extraordinaire mérite de Breuer fut d’avoir suivi les indications méthodiques de sa patiente, et aussi d’avoir cru à la réalité des souvenirs qui surgissaient, sans les écarter d’emblée, comme c’était l’habitude, en tant qu’invention fantasmatique d’une malade mentale. Sans doute la crédulité de Breuer avait-elle d’étroites limites. Il ne put suivre sa patiente que dans la mesure où les propos et le comportement de celle-ci évoluaient dans le cadre de la bienséance. Dès les premières manifestations de vie pulsionnelle non inhibée, Breuer laissa en plan non seulement sa patiente mais toute la méthode. De même, ses déductions théoriques, par ailleurs extrêmement pénétrantes, se limitent dans la mesure du possible à l’aspect purement intellectuel, ou bien se rattachent directement au physique, en sautant tout le domaine psychique et émotionnel.

Un homme plus fort allait venir qui, lui, ne reculerait pas devant ce qu’il y a d’instinctuel et d’animal dans l’organisation psychique de l’homme civilisé. Inutile, je pense, de vous le nommer. Les expériences de Freud ont fini par imposer l’hypothèse que toutes les névroses ont pour condition sine qua non des traumatismes sexuels infantiles. Mais, comme dans quelques cas les assertions des patients se révélaient incertaines, il devait lui aussi lutter contre la tentation de déclarer peu sûr le matériel fourni par les patients, par conséquent indigne de considération scientifique. Heureusement, la perspicacité de Freud a sauvé la psychanalyse du danger imminent d’être de nouveau enterrée. Même si certaines allégations de patients étaient mensongères et irréelles, la réalité psychique du mensonge lui-même demeurait un fait irréfutable. Il est difficile d’imaginer ce qu’il fallut de courage, de force, d’opiniâtreté et aussi de dépassement de soi pour traiter froidement de fantasme hystérique la tendance fallacieuse des patients au mensonge, et pour l’estimer digne, à titre de réalité psychique, de faire l’objet d’attention et de recherche.

Ces progrès n’ont pas manqué de déteindre sur la technique psychanalytique. La relation intensément émotionnelle, de type hypnotico-suggestif, qui existait entre le médecin et son patient, a progressivement refroidi pour devenir une sorte d’expérience infinie d’associations, donc un processus essentiellement intellectuel. Médecin et patient unissaient les forces de leurs efforts pour tenter en quelque sorte de reconstruire les causes refoulées de la maladie à partir des fragments disparates du matériel associatif, comme on procède pour les blancs de mots croisés très compliqués. Mais Freud fut contraint par des échecs thérapeutiques décevants, qui auraient certainement découragé de plus faibles que lui, à rétablir l’affectivité dans la relation analyste-analysant, qui manifestement avait été négligée à tort pendant un certain temps. Toutefois, ce n’était plus sous la forme de l’influence par hypnose ou suggestion, mal connue dans sa nature et très difficile à doser, mais en accordant plus d’attention et de valeur aux signes de transfert des affects et de résistance affective qui se manifestaient dans la relation analytique.

Tel était à peu près l’état de la technique et de la théorie psychanalytique à l’époque où, d’abord curieusement stimulé par les expériences d’association de Jung, je suis devenu un partisan enthousiaste de la nouvelle doctrine. Permettez-moi de présenter ici l’évolution de la technique, du point de vue subjectif d’un individu. La loi biogénétique fondamentale semble être également valable pour le développement intellectuel de l’individu ; peut-être n’existe-t-il aucun savoir valablement fondé qui ne répète pour son propre compte les stades de l’illumination exagérément optimiste, de la déception qui suit inévitablement, et de la réconciliation finale des deux affects. Je ne sais vraiment pas s’il faut envier à mes collègues plus jeunes la facilité qu’ils ont à entrer en possession de ce que la génération précédente a conquis au prix de durs efforts. Il me semble parfois que ce n’est pas la même chose de recevoir une tradition toute faite, aussi valable soit-elle, ou d’en établir une par soi-même.

J’ai un souvenir très vif de mes premiers essais au début de ma carrière psychanalytique. Je me rappelle par exemple mon tout premier cas. Il s’agissait d’un jeune collègue que j’avais rencontré dans la rue : extrêmement pâle, luttant manifestement contre une pénible dyspnée, il me saisit par le bras et me supplia de l’aider. Il souffrait, me dit-il entre deux étouffements, d’asthme nerveux. Il avait tout essayé, mais sans succès jusqu’à présent. Je me décidai rapidement et je conduisis mon malheureux collègue dans mon cabinet de consultation. Là, je l’engageai à me livrer ses réactions au schéma d’association proposé, puis je me plongeai dans l’analyse de son passé à l’aide de ce matériel associatif rapidement semé et récolté, et comme prévu, les images mnésiques se regroupèrent bientôt autour d’un traumatisme subi dans la première enfance. Il s’agissait de l’opération d’une hydrocèle2 ; il vit, et revécut, avec un vif sentiment de réalité, comment il avait été empoigné de force par les infirmiers, comment on lui avait appliqué de force le masque de chloroforme sur le visage et comment il avait voulu échapper, de toutes ses forces, au pouvoir asphyxiant du gaz anesthésique ; il répéta les contractions musculaires, la sueur d’angoisse et le trouble respiratoire qu’il avait dû éprouver au moment de l’événement traumatique. Puis il ouvrit les yeux comme s’il sortait d’un rêve, promena un regard étonné autour de lui et me serra dans ses bras, en jubilant et déclarant qu’il se sentait totalement délivré de sa crise.

Beaucoup d’autres succès « cathartiques » que j’ai pu enregistrer à l’époque étaient du même genre. Mais je n’ai pas tardé à découvrir que presque toutes ces guérisons de symptômes ne produisaient que des résultats provisoires et je me suis senti, moi le médecin, progressivement guéri de mon optimisme excessif. Par une étude plus approfondie des œuvres de Freud et des conseils personnels que j’eus le privilège de recevoir de lui, je me suis efforcé de faire mienne la technique de l’association, de la résistance et du transfert, suivant aussi exactement que possible les conseils techniques que Freud publiait entre-temps. Je pense avoir déjà dit ailleurs que si, grâce à l’observation de ces règles techniques, mes connaissances psychologiques allaient en s’approfondissant, les résultats rapides et spectaculaires se faisaient, par contre, de plus en plus rares. L’ancien traitement cathartique se transformait, peu à peu, en une sorte de rééducation analytique des malades qui prenait de plus en plus de temps. Dans mon zèle, certes encore juvénile, je me suis ingénié à trouver des moyens d’abréger ce temps et de provoquer des résultats thérapeutiques meilleurs. En généralisant et en accentuant davantage le principe de frustration, dont Freud lui-même s’était reconnu partisan au Congrès de Budapest (1918), et en recourant également à un accroissement artificiel de la tension (« Thérapeutique active »), j’ai cherché à favoriser la répétition d’événements traumatiques antérieurs et une meilleure résolution de ceux-ci par l’analyse. Vous n’ignorez certainement pas que nous nous sommes parfois laissé entraîner, moi-même et quelques autres qui m’avaient suivi, à des excès dans le domaine de l’activité. Le plus grave de ces excès consistait à fixer un terme à la cure, mesure proposée par Rank et adoptée par moi à l’époque. J’ai eu assez de discernement pour m’aviser à temps de ces exagérations, et je me suis plongé avec ardeur dans l’analyse du Moi et des développements du caractère que Freud, entre-temps, avait abordée avec tant de succès. L’analyse du Moi, quelque peu simpliste, où la libido (auparavant conçue comme toute-puissante) ne trouvait pas son compte, a transformé la cure, à bien des égards, en un processus destiné à nous permettre, en suivant très précisément la répartition de l’énergie entre le Ça, le Moi et le Surmoi du patient, de comprendre le plus complètement possible la topique, la dynamique et l’économie de la formation des symptômes. Cependant, j’avais de plus en plus l’impression, en appliquant ces conceptions dans l’analyse, que la relation entre médecin et patient commençait à ressembler un peu trop à une relation de maître à élève. J’ai acquis également la conviction que mes patients étaient profondément mécontents de moi, mais qu’ils n’osaient tout simplement pas se révolter ouvertement contre le dogmatisme et la pédanterie dont nous faisions preuve. Dans un de mes travaux consacrés à la liberté, j’ai donc invité mes collègues à enseigner à leurs patients une plus grande liberté, à leur apprendre à s’abandonner plus librement à leur agressivité envers le médecin ; en même temps, je les ai exhortés à faire preuve d’un peu plus d’humilité à l’égard de leurs patients, à admettre les fautes éventuelles qu’ils auraient pu commettre ; et j’ai préconisé une plus grande élasticité, éventuellement même aux dépens de nos théories (qui ne sont certes pas immuables, même si elles constituent des outils provisoirement utilisables). Finalement, j’ai pu affirmer que l’on ne faisait aucun tort à l’analyse en accordant plus de liberté au patient, qu’au contraire l’épuisement de toutes les agressions possibles permettait par la suite un transfert positif et des résultats plus tangibles.

Ne soyez donc pas trop surpris si je suis amené aujourd’hui à vous rendre compte de nouveaux pas en avant, dans cette voie, ou, si vous voulez, de pas en arrière. Je suis conscient que ce que j’ai à vous dire a bien des chances de déplaire, et plus particulièrement à ceux qui fréquentent votre cercle. Mais il me faut également exprimer la crainte de voir mes propos me valoir une popularité des plus indésirables dans les cercles de réactionnaires authentiques. Cependant, n’oubliez pas ce que j’ai dit au début concernant le progrès et le recul ; le retour à ce qu’il y a de bon, dans le passé, ne signifie absolument pas pour moi l’abandon de ce que les derniers développements de notre science comportent de bon et de valable. D’ailleurs, il serait présomptueux d’imaginer que l’un quelconque d’entre nous puisse dire le dernier mot sur les possibilités de développement offertes par la technique ou la théorie de l’analyse. En ce qui me concerne du moins, les multiples hésitations que je viens de vous exposer brièvement m’ont rendu plus modeste ; aussi je ne voudrais pas présenter ce que j’ai à vous dire comme quelque chose de définitif, car je n’exclus pas la possibilité d’avoir à soumettre une part plus ou moins importante de ces réflexions à diverses réserves.

II.

Au cours de ma longue pratique analytique, je me suis constamment retrouvé en train d’enfreindre tantôt l’un, tantôt l’autre des « Conseils techniques » de Freud. La fidélité au principe selon lequel le patient doit être allongé fut trahie occasionnellement par l’impulsion indomptable des malades à se lever d’un bond, à déambuler dans la pièce ou à parler avec moi, les yeux dans les yeux. Des circonstances difficiles de la réalité, mais souvent aussi la machination inconsciente du malade, m’ont mis maintes fois devant l’alternative, soit d’interrompre l’analyse, soit de contrevenir à la règle habituelle et de poursuivre l’analyse sans contrepartie financière ; je n’ai pas hésité à choisir cette dernière solution et, en général, je n’ai pas pris un mauvais train. Le principe selon lequel l’analyse doit se dérouler dans le milieu habituel et le patient poursuivre ses activités professionnelles était très souvent impraticable ; dans quelques cas difficiles je me suis même vu obligé de permettre aux patients de rester au lit pendant des jours, voire des semaines, et de les dispenser même de l’effort de venir me voir. L’effet de choc de l’interruption brutale de la séance d’analyse m’a plus d’une fois obligé à prolonger la séance jusqu’à l’écoulement de la réaction émotive, voire à consacrer au malade deux séances par jour, ou plus. Souvent, quand je ne voulais ou ne pouvais pas le faire, ma rigidité provoquait une augmentation superflue de la résistance et une répétition par trop littérale d’événements traumatiques de la préhistoire infantile, et il coûtait beaucoup de temps pour surmonter à moitié les effets néfastes de cette identification inconsciente chez le patient. Quant à un principe essentiel de l’analyse, celui de la frustration, que certains de mes collègues, et jadis moi-même, avons appliqué avec une rigueur démesurée, il a été rapidement percé à jour par un grand nombre d’obsessionnels qui y ont trouvé une mine de découvertes, quasi inépuisable de situations de résistance, jusqu’à ce que le médecin se décidât finalement, en lâchant du lest, à leur faire tomber l’arme des mains.

J’avais les plus grands scrupules de conscience à cause de tous ces manquements à une règle fondamentale — et beaucoup d’autres que je ne peux énumérer ici — jusqu’à ce que je reçoive les propos apaisants de personnes faisant autorité : les conseils de Freud ne voulaient être en fait que des recommandations pour débutants, qui devaient les garder des maladresses et des échecs les plus grossiers ; ils ne contenaient presque pas d’indication de nature positive, et par conséquent une large liberté était laissée à cet égard à l’évaluation personnelle de l’analyste, dans la mesure où il pouvait s’expliquer les conséquences métapsychologiques de sa conduite.

Cependant, l’accumulation de cas d’exception me pousse à poser un principe jusqu’alors non formulé, bien qu’admis tacitement, le principe de laisser faire3, qu’il faut souvent admettre à côté du principe de frustration. Une réflexion après coup me conduit, il est vrai, à la conviction que, déjà en expliquant le mode d’action de la technique active, il était relativement exagéré de ramener tout ce qui s’est passé à la frustration, c’est-à-dire à une « augmentation de tension ». Lorsque j’enjoignais à une patiente de tenir séparées les jambes jusque-là croisées, je créais, en fait, une situation de frustration libidinale qui encourageait l’augmentation de tension et la mobilisation de contenus psychiques jusqu’alors refoulés. Mais, lorsque je suggérais à la même patiente d’abandonner la position étonnamment rigide de toute sa musculature, et de s’accorder plus de liberté et de mobilité, il était en fait injustifié de parler uniquement d’augmentation de tension, parce que cet abandon de la rigidité de la patiente posait des difficultés. Il serait beaucoup plus honnête d’avouer qu’il s’agissait là d’une mesure de tout autre nature, et que l’on pourrait tranquillement la nommer, à l’opposé de l’augmentation de tension, relaxation. Il faut donc admettre que la psychanalyse travaille en fait avec deux moyens qui s’opposent l’un à l’autre ; elle produit une augmentation de tension par la frustration et une relaxation en autorisant des libertés.

Mais, comme pour toute nouveauté, on découvre là aussi, bien vite, qu’il s’agit de quelque chose de très ancien, je dirais même de très banal. Ces deux principes ne sont-ils pas déjà à l’œuvre dans l’association libre ? L’un oblige le patient à s’avouer des vérités désagréables, tandis que l’autre l’autorise à une liberté dans la parole et l’expression de sentiments, qu’on n’a pas d’ailleurs dans la vie. Mais, bien avant que la psychanalyse n’existe, l’éducation des enfants et des masses consistait déjà à accorder de la tendresse et de l’amour, et à exiger des renoncements douloureux pour s’adapter à une réalité pleine de déplaisir.

Si l’Association internationale de Psychanalyse n’était pas une société si hautement civilisée et habituée à l’autodiscipline, je serais sans doute interrompu, à ce point de mon exposé, par un tumulte général et des exclamations, comme il s’en produit même à la Chambre des Communes britannique, par ailleurs si distinguée, à l’écoute d’un discours particulièrement irritant. « Que voulez-vous, en vérité ? » , me lanceraient certains. « À peine étions-nous quelque peu familiarisés avec le principe de frustration, que vous avez vous-même poussé à l’extrême avec votre technique active, que vous venez troubler notre conscience scientifique, apaisée à grand-peine, en lançant un nouveau principe déconcertant dont l’application nous réserve les plus grands embarras. » — « Vous parlez des dangers qu’il y a à exagérer les frustrations, clamerait une autre voix non moins stridente, et que dites-vous du risque de dorloter les patients ? Et en général, pouvez-vous nous indiquer avec précision quand et comment appliquer l’un ou l’autre de ces principes ? »

Tout doux, Mesdames et Messieurs ! Nous n’en sommes pas assez loin pour nous laisser aller à des détails de ce genre. Pour l’instant, mon but n’était que de constater que, de façon inavouée, nous travaillons déjà, dès à présent, avec ces deux principes. Mais peut-être me faut-il encore répondre, dans cet exposé, à certaines objections, que je me suis faites naturellement à moi-même. Sans doute serai-je contraint de négliger le fait de troubler le confort intellectuel des analystes en posant des problèmes nouveaux.

Pour calmer les esprits, je soulignerai d’ailleurs que l’attitude d’observation, objective et réservée, du médecin, telle que la recommande Freud, reste la plus sûre et la seule qui se justifie au début d’une analyse, et qu’en dernier ressort, il ne faut jamais faire intervenir des facteurs affectifs mais seulement la sage réflexion dans la décision de recourir à telle mesure appropriée. Mes modestes efforts visent seulement à formuler ce qu’on définissait jusqu’à présent par l’expression peu claire d’« atmosphère psychologique ».

En effet, on ne peut nier que la froide objectivité du médecin peut prendre des formes qui confrontent le patient à des difficultés mutiles et inévitables ; il doit y avoir des moyens de rendre perceptible au patient notre attitude amicalement bienveillante4 pendant l’analyse, sans abandonner pour autant l’analyse du matériel transférentiel, ni, bien sûr, tomber dans l’erreur de ceux qui traitent le névrosé avec une sévérité ou un amour feints, et non sur le mode analytique, c’est-à-dire avec une totale sincérité.

III.

Au lieu d’aborder d’emblée vos questions et objections probables et, je dois l’admettre, en partie assez peu confortables, je voudrais vous présenter l’argument principal qui justifie à mon avis l’accent que je mets sur la relaxation à côté de la frustration et de l’objectivité évidente. La validité d’une théorie, ou d’une hypothèse, se mesure à son utilité théorique et pratique, c’est-à-dire à sa valeur heuristique, et j’ai fait l’expérience qu’adopter aussi le principe de relaxation produit de bons résultats selon ces deux points de vue. Commençons par le point de vue pratique. Dans toute une série de cas, où l’analyse a échoué devant des résistances apparemment insolubles des patients, une modification de la tactique de frustration, auparavant bien trop rigoureuse, a abouti, lors d’une nouvelle tentative d’analyse, à des résultats qui sont beaucoup plus profonds. Et ceci, pas seulement dans les cas non guéris par d’autres analystes, cas qui m’ont fait l’offrande de ce virage, favorable à moi, le nouvel analyste (peut-être en partie simplement par vengeance) ; je parle aussi de malades avec lesquels moi-même je ne progressais pas en travaillant avec la technique unilatérale de la frustration ; mais lors d’une nouvelle tentative où j’accordais plus de relaxation, j’avais à lutter bien moins longtemps contre les manifestations de résistances personnelles, jusque-là interminables, ce qui permettait au patient et au médecin d’unir leurs forces de travail pour élaborer, avec moins de heurts, ce que j’appellerai les « résistances objectives » produites par le matériel refoulé. En comparant l’attitude tout d’abord butée du patient et la souplesse qui résultait de la relaxation, on peut constater dans ces cas que le patient vit la réserve sévère et froide de l’analyste comme la suite de la lutte infantile contre l’autorité des adultes et qu’il répète les réactions caractérielles et symptomatiques qui ont été à la base de sa névrose proprement dite. Jusqu’ici, en ce qui concerne la fin de la cure, j’avais plutôt tendance à penser que l’on n’avait pas à redouter ces résistances du malade, et même qu’on était en droit de les provoquer artificiellement ; j’espérais, plus ou moins à juste titre, que si tous les chemins de la résistance étaient progressivement rendus impraticables, grâce à la compréhension analytique, le patient serait finalement coincé, et donc amené à emprunter la seule voie demeurée ouverte, celle de la guérison. Cela dit, il ne s’agit pas de nier qu’il est impossible d’éviter la souffrance au névrosé en analyse et, d’un point de vue théorique, il est évident que le patient doit apprendre, dans l’analyse, à supporter la souffrance qu’a entraînée le refoulement. On peut seulement se demander si parfois l’on n’inflige pas au patient plus de souffrance qu’il n’est absolument nécessaire. Je choisirai l’expression d’« économie de la souffrance » pour faire comprendre et enseigner, sans trop d’équivoque, j’espère, comment jouer du principe de frustration et du principe de laisser-faire.

Vous le savez tous, nous, analystes, n’avons pas l’habitude d’attacher une trop grande valeur scientifique aux résultats thérapeutiques, au sens d’un plus grand bien-être du patient. Nous n’avons le droit de parler d’un progrès véritable par rapport aux méthodes de traitement plus anciennes que si cette méthode, outre l’amélioration, permet de mieux saisir le mécanisme du processus thérapeutique. Or il était très surprenant, dans un grand nombre de cas, de voir comment survenait l’amélioration entraînée par la mise en œuvre conjointe de la thérapie de relaxation. Tant chez les hystériques, que chez les obsessionnels, voire avec les névroses de caractère, les tentatives habituelles de reconstruction du passé se poursuivaient comme à l’accoutumée. Mais, après avoir réussi à créer une atmosphère de confiance un peu plus solide entre médecin et patient, ainsi que le sentiment d’une totale liberté, des symptômes hystériques corporels faisaient brusquement leur apparition, souvent pour la première fois, dans une analyse longue de plusieurs années : paresthésies et crampes nettement localisées, mouvements d’expression violents évoquant de petites crises hystériques, variations brusques de l’état de conscience, légers vertiges et même perte de la conscience, souvent suivie d’amnésie rétroactive. Certains patients m’ont prié instamment de leur raconter comment ils s’étaient comportés dans ces états. Il n’était pas difficile ensuite d’utiliser ces symptômes pour étayer encore plus les reconstructions effectuées jusque-là, en quelque sorte à titre de symboles mnésiques corporels, avec la différence cependant que le passé, cette fois reconstruit, adhérait beaucoup plus qu’avant au sentiment de réalité et d’objectivité5, et donc bien plus proche dans sa nature d’un véritable souvenir, alors que jusque-là le patient se bornait à parler de possibilités, tout au plus de vraisemblance, et soupirait en vain après les souvenirs. Dans certains cas, ces accès hystériques prenaient les proportions d’un véritable état de transe, dans lequel des fragments du passé étaient revécus, et la personne du médecin demeurait alors le seul pont entre le patient et la réalité ; il devenait possible de poser des questions au patient et d’obtenir des informations importantes sur des parties dissociées de sa personnalité. Sans intention de ma part et sans la moindre mesure pour aller dans ce sens, il se produisait donc des états d’exception qu’on pourrait plus ou moins qualifier d’autohypnotiques et qu’il fallait bien, bon gré mal gré, comparer aux manifestations cathartiques selon Breuer et Freud. Ce résultat, je dois l’avouer, m’a tout d’abord désagréablement surpris, je pourrais même dire : bouleversé. Valait-il la peine de faire cet immense détour par l’analyse des associations et des résistances, par le jeu si difficile de devinettes avec les éléments de la psychologie du Moi, voire par toute la métapsychologie, pour aboutir finalement à cette bonne vieille « gentillesse »6 envers le patient, et à la catharsis que l’on croyait depuis longtemps enterrée ? Mais je n’ai pas eu à réfléchir longtemps pour être entièrement rassuré à cet égard. Il y a une différence immense entre cet aboutissement cathartique d’une longue psychanalyse et ces éruptions émotionnelles et mnésiques, fragmentaires, à effet seulement passager, telles que la catharsis primitive pouvait en provoquer. La catharsis dont je parle n’est, pour ainsi dire, comme beaucoup de rêves, qu’une confirmation venue de l’inconscient, un signe que notre laborieux travail de construction analytique, notre technique de la résistance et du transfert ont finalement réussi à atteindre la réalité étiologique. Donc la paléocatharsis n’a pas grand-chose de commun avec cette néocatharsis. Il est indéniable cependant qu’ici encore une boucle se boucle. La psychanalyse a été, tout d’abord, conçue comme une mesure de riposte cathartique à des chocs traumatiques non liquidés et à des affects coincés, puis elle s’est tournée vers l’étude approfondie des fantasmes névrotiques et de leurs différents mécanismes de défense. Par la suite, elle s’est concentrée davantage sur l’exploration de la relation affective personnelle entre l’analyste et son patient, s’intéressant pendant les deux premières décennies plutôt aux manifestations des tendances pulsionnelles et plus tard aux réactions du Moi. Donc il n’y a pas à s’effrayer de l’apparition soudaine, dans la psychanalyse moderne, de fragments d’une technique et d’une théorie anciennes ; rappelons-nous simplement à cette occasion que la psychanalyse, jusqu’à présent, n’a jamais fait un seul pas au cours de sa progression qu’il ait fallu effacer comme inutile, et qu’il faut s’attendre sans cesse à trouver de nouveaux filons d’or dans les galeries provisoirement abandonnées.

IV.

Ce que je dois vous dire maintenant est, en quelque sorte, la suite logique de ce qui vient d’être dit. Le matériel mnésique mis au jour ou confirmé par la néocatharsis a redonné une grande importance au facteur traumatique originel dans l’équation étiologique des névroses. Les mesures de précaution de l’hystérie et les évitements des obsessionnels peuvent trouver leur explication par des formations fantasmatiques purement psychiques : ce sont toujours de réels bouleversements et conflits avec le monde extérieur qui sont traumatiques et ont un effet de choc, qui donnent la première impulsion à la création de directions anormales de développement ; ceux-ci précèdent toujours la formation des puissances psychiques névrogènes, par exemple aussi celles de la conscience morale. Par conséquent, une analyse ne saurait être considérée comme achevée, tout au moins théoriquement, si l’on n’a pas réussi à atteindre le matériel mnésique traumatique. Et, dans la mesure où l’on trouve confirmation de cette hypothèse qui, comme nous l’avons dit, se fonde sur l’expérience fournie par la thérapie de la « relaxation », la valeur heuristique de la technique ainsi modifiée augmente aussi de façon sensible sur le plan théorique. Après avoir accordé toute l’attention qui revient à l’activité fantasmatique en tant que facteur pathogène, j’ai été amené, ces derniers temps, à m’occuper de plus en plus fréquemment du traumatisme pathogène lui-même. Il est apparu que le traumatisme est beaucoup moins souvent la conséquence d’une hypersensibilité constitutionnelle des enfants, qui peuvent réagir sur un mode névrotique même à des doses de déplaisir banales et inévitables, que d’un traitement véritablement inadéquat, capricieux, dépourvu de tact, voire même cruel. Les fantasmes hystériques ne mentent pas, qui nous racontent comment parents et adultes peuvent en fait aller vraiment très loin dans leur passion érotique pour les enfants, et qu’ils ont par ailleurs tendance, si l’enfant se prête à ce jeu à demi inconscient, à infliger à l’enfant parfaitement innocent des punitions et des menaces graves, qui l’ébranlent et le bouleversent, lui font l’effet d’un choc violent et sont tout à fait incompréhensibles pour lui. Aujourd’hui, je suis de nouveau tenté d’accorder, à côté du complexe d’Œdipe des enfants, une importance plus grande à la tendance incestueuse des adultes, refoulée et prenant le masque de la tendresse. D’un autre côté, je ne peux pas nier que l’empressement des enfants à répondre à l’érotisme génital se manifeste beaucoup plus intensément, et beaucoup plus précocement que nous n’avions l’habitude de le penser jusqu’à présent. Chez les enfants, une bonne partie des perversions n’implique peut-être pas une simple fixation à une étape antérieure, mais déjà une régression à une étape qui s’origine dans un stade génital précoce. Dans certains cas traumatisants, le châtiment atteint l’enfant au moment même d’une activité érotique, et risque d’entraîner un trouble durable de ce que Reich appelle la « puissance orgastique ». Mais l’enfant éprouve tout autant d’effroi si l’on force prématurément ses sensations génitales, car ce que l’enfant désire en fait, même en ce qui concerne les choses sexuelles, c’est seulement le jeu et la tendresse, et non la manifestation violente de la passion.

Cependant, il s’est avéré que l’observation des cures à déroulement néocathartique donnait encore à d’autres égards matière à réflexion. Elle permettait de se faire une idée du processus psychique lors du refoulement traumatique primaire et d’entrevoir la nature même du refoulement. Il semble que la première réaction à un choc soit toujours une psychose passagère, c’est-à-dire une rupture avec la réalité, d’une part sous la forme d’hallucination négative (perte de conscience ou évanouissement hystérique, vertige), d’autre part souvent sous la forme d’une compensation hallucinatoire positive immédiate qui donne l’illusion de plaisir. Dans tous les cas d’amnésie névrotique, peut-être aussi dans l’amnésie infantile courante, il pourrait s’agir d’un clivage psychotique d’une partie de la personnalité sous l’effet d’un choc, mais cette partie clivée survit en secret et s’efforce constamment de se manifester sans trouver d’autre issue que, par exemple, les symptômes névrotiques. Je dois en partie cette hypothèse aux observations de notre collègue Elisabeth Severn, qui me les a communiquées personnellement.

On arrive parfois, comme il vient d’être dit, à établir un contact direct avec la partie refoulée de la personnalité et à l’entraîner dans ce que j’appellerais une conversion infantile. Dans la relaxation, les symptômes hystériques corporels ont parfois ramené à des stades de développement où, l’organe de la pensée n’étant pas complètement formé, seuls des souvenirs physiques étaient enregistrés.

Enfin, je dois dire que parmi les facteurs traumatiques, à côté de la menace de castration, une importance bien plus grande revient au sentiment d’angoisse provoqué par le sang menstruel, fait que le major C. D. Daly a été le premier à souligner très justement.

Mais pourquoi vous infliger, dans cet exposé essentiellement technique, cette longue liste, même pas complète, de raisonnements théoriques à demi élaborés ? Certainement pas pour vous rallier à ces idées qui, pour moi-même, ne sont pas encore tout à fait claires.

Je serai satisfait si vous en avez tiré l’impression que la prise en considération de la traumatogénèse, si longtemps négligée, pourrait se montrer féconde sur le plan non seulement thérapeutique et pratique, mais aussi théorique.

V.

En discutant avec Anna Freud de certaines de mes mesures techniques, celle-ci fit cette remarque très pertinente : « Vous traitez les patients comme je traite les enfants dans mes analyses d’enfants. » Je dus lui donner raison, en me rappelant que dans ma dernière publication, un petit travail sur la psychologie des enfants « non bienvenus »7 qui viennent, plus tard, en analyse, je préconisais une sorte d’accueil chaleureux préparant l’analyse proprement dite des résistances. Les mesures de relaxation que je viens de proposer effacent certainement encore plus la différence, trop marquée jusqu’à présent, entre analyse d’enfant et analyse d’adulte. En rapprochant ces deux modes de traitement, j’étais sans doute influencé par ma rencontre avec Georges Groddeck, le courageux précurseur de la psychanalyse des troubles organiques, auquel je m’étais adressé pour une maladie organique. Je l’ai approuvé quand il a voulu encourager ses patients à faire preuve d’une naïveté enfantine, et j’ai pu constater les résultats ainsi obtenus. Pour ma part, je suis demeuré fidèle à l’application, à côté du procédé groddeckien, de la technique classique de la frustration dans l’analyse et j’essaye d’atteindre mon but en me servant avec tact et compréhension des deux techniques.

Je voudrais maintenant apporter une réponse rassurante aux objections qui seront probablement soulevées contre cette tactique. Quels motifs pourraient pousser le patient à se désintéresser de l’analyse pour se tourner vers la dure réalité de la vie, s’il peut jouir auprès de l’analyste d’une liberté infantilement irresponsable, dans une mesure qui lui est certainement refusée dans la réalité ? Je répondrai que dans la relaxation analytique comme dans l’analyse d’enfant, on veille à ce que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Même dans une relaxation analytique, si poussée soit-elle, les désirs activement agressifs et les désirs sexuels, ainsi que bien d’autres exigences excessives, ne seront pas admis à la satisfaction : ce qui fournit au patient bien des occasions pour apprendre le renoncement et l’adaptation. Notre attitude amicale et bienveillante peut certes satisfaire la partie infantile de la personnalité, la partie affamée de tendresse, mais non celle qui a réussi à échapper aux inhibitions du développement et à devenir adulte. Car ce n’est nullement une licence poétique de comparer le psychisme du névrosé à une double malformation, une sorte de tératome, pourrait-on dire : une partie du corps, cachée, héberge les parcelles d’un jumeau dont le développement s’est trouvé inhibé. Aucun homme sensé n’hésiterait à soumettre un tel tératome au bistouri du chirurgien si l’existence de la personne entière en était menacée.

J’ai également constaté que la haine refoulée constituait un moyen de fixation et de collage plus puissant que la tendresse ouvertement reconnue. C’est ce qu’a pu exprimer avec une grande clarté une patiente dont j’ai réussi à gagner la confiance au bout de presque deux ans de dur combat contre la résistance, en utilisant une technique souple. « Maintenant que je vous aime, je peux renoncer à vous », fut sa première déclaration spontanée après l’apparition d’une attitude affective positive à mon égard. Je crois que c’est au cours de l’analyse de cette même patiente que j’ai pu remarquer l’aptitude de la relaxation à transformer la tendance à la répartition en remémoration. Tant qu’elle m’identifiait à ses parents au cœur dur, la patiente répétait constamment ses réactions de défi ; mais quand j’eus cessé de lui en fournir l’occasion, elle commença à distinguer le présent et le passé et, après quelques explosions émotionnelles de nature hystérique, à se remémorer les chocs psychiques qu’elle avait dû subir dans son enfance. La ressemblance entre la situation analytique et la situation infantile incite donc plutôt à la répétition, le contraste entre les deux favorise la remémoration.

Je suis conscient naturellement que cette double attitude de frustration et de laisser-faire impose à l’analyste lui-même un contrôle accru de son contre-transfert et de sa contre-résistance. Des pulsions mal maîtrisées font que même des éducateurs et des parents sérieux sont souvent entraînés à commettre des excès dans l’un et l’autre sens. Rien n’est plus facile que de se livrer sur les patients et les enfants, sous le couvert des exigences de la frustration, à la satisfaction de ses propres tendances sadiques inavouées ; par ailleurs, des formes et des quantités excessives de tendresse à l’égard des patients et des enfants peuvent servir plus ses propres tendances libidinales, peut-être inconscientes, que le bien de ceux dont on s’occupe. Ces conditions nouvelles et difficiles fournissent un argument encore plus décisif à ce que j’ai exprimé souvent et avec insistance, à savoir la nécessité pour le psychanalyste d’une analyse poussée jusqu’au tréfonds qui lui permette de contrôler ses propres particularités caractérielles.

Je peux imaginer des cas de névrose (au demeurant j’en ai souvent rencontré) où, peut-être par suite de chocs infantiles à effet particulièrement intense, la plus grande partie de la personnalité devient comme un tératome, tandis que tout le travail d’adaptation réel est pris en charge par une parcelle qui s’est trouvée épargnée. Pour ces personnes qui, même dans la réalité, sont demeurées presque tout à fait infantiles, les adjuvants habituels du traitement psychanalytique ne sauraient suffire. Ce dont ces névrosés ont besoin, c’est d’être véritablement adoptés et qu'on les laisse pour la première fois goûter les béatitudes d’une enfance normale. Il ne me semble pas exclu que le traitement analytique en clinique, tel qu’il est préconisé par Simmel, puisse être développé dans ce sens.

Si une partie de la technique de la relaxation et de l’expérience néocathartique ici proposée s’avérait exacte, cela nous permettrait sans doute d’étendre sensiblement nos perspectives théoriques et le champ d’action de notre pratique. À force de travail laborieux, la psychanalyse moderne parvient à rétablir l’harmonie détruite et à corriger la répartition anormale de l’énergie entre les forces intrapsychiques, améliorant ainsi notablement les capacités et l’efficacité du patient. Mais les forces intrapsychiques ne font que représenter le conflit qui s’est déroulé à l’origine entre l’individu et le monde extérieur. Après avoir reconstruit l’histoire du développement du Ça, du Moi et du Surmoi, beaucoup de patients répètent aussi, dans l’expérience néocathartique, le combat originel avec la réalité, et la transformation de cette dernière répétition en remémoration pourrait fournir une base encore plus solide à l’existence ultérieure. Le patient se trouve en quelque sorte placé dans la situation de ce dramaturge qui, sous la pression de l’opinion publique, est obligé de transformer la tragédie qu’il projetait, en drame avec « happy end ». Permettez-moi de conclure sur cette note optimiste, et de vous remercier de tout cœur pour l’attention que vous avez accordée à mon exposé.