Influence de Freud sur la médecine

Pour concevoir, de façon constructive, l’importance d'une seule personne pour la science ou pour l’un de ses secteurs, il serait important de présenter d’abord l’état de cette science avant l’apparition de cette personne, et ensuite les changements qui ont eu lieu sous son influence. Mais une telle description ne pourrait guère satisfaire à une plus grande exigence de causalité. Il faudrait établir avec précision si un esprit constructif a simplement résumé de façon féconde un matériel déjà existant, ou si la merveilleuse lumière d’un esprit jaillissant comme un météore a illuminé, en un éclair, un monde qui ne se doutait de rien et n’y était nullement préparé. Finalement, s’impose la question de savoir dans quelle mesure le coup de chance du chercheur, et dans quelle proportion des qualités personnelles particulières, ont participé à titre de facteurs décisifs à la découverte d’une nouvelle science et à sa formulation théorique. Une fois la recherche menée jusqu’à ce point, reste encore la tâche de compléter ces contributions par une sorte d’étude de personnalité.

Dans la présentation de l’influence de Freud sur la médecine, je dois me limiter à des remarques sur ces problèmes et, avant tout, exposer les circonstances concomitantes. Ce fut sans aucun doute un hasard que le respectable médecin viennois, le Dr. Josef Breuer, eût en traitement hypnotique une patiente intelligente qui fut frappée par l’effet favorable produit sur son état par le fait d’exprimer ses fantasmes, et qui attira l’attention de son médecin sur cette observation. Elle est, à la lettre, celle qui fut l’inventeur de la première méthode cathartique... Ce fut aussi un hasard qui fît entrer plus tard Sigmund Freud en contact personnel avec Breuer. Pourtant ce ne fut absolument pas un effet du hasard que Breuer, malgré une profonde compréhension de l’ampleur psychologique et pathologique de cette découverte, détournât rapidement son intérêt de ces problèmes et ne s’associât pas à Freud ni à ses études ultérieures. Les qualités auxquelles Freud doit sa persévérance et ses succès dans le développement scientifique de la psychanalyse ne sont plus un secret. C’est avant tout son objectivité qui resta inébranlable, même en face des problèmes sexuels déployés. Aussi étrange que cela paraisse, c’est pourtant un fait qu’avant Freud des chercheurs qui se considéraient libres de préjugés n’étaient pas, en matière sexuelle, exempts de scrupules moraux et ne touchaient pas au côté psychologique de la vie amoureuse.

Seuls deux hommes courageux osèrent faire, des particularités répugnantes de la vie sexuelle, l’objet d’études détaillées : le Viennois Krafft-Ebing et l’Anglais Havelock-Ellis, dont quelques chercheurs allemands et suisses suivirent bientôt l’exemple. Les premières tentatives de Freud d’expliquer la découverte de Breuer menèrent bientôt à l’examen des problèmes sexuels.

Les amis et collègues qui reconnurent ses dons tant qu’il s’occupa d’objets inoffensifs et tout à fait moraux comme l’aphasie et la paralysie cérébrale infantile, le quittèrent précipitamment. Même Breuer s’allia bientôt à ceux qui ne voulaient pas suivre Freud dans son étude de choses inesthétiques et par là peu réjouissantes, et Freud se retrouva tout à fait seul. Ainsi commence cette période de sa vie, qui mérite d’être appelée héroïque, pendant laquelle vit le jour L’Interprétation des Rêves, qui est la base de toute son œuvre ultérieure. Aujourd’hui, plus de trente ans après sa première parution, nous voyons encore l’attitude négative du reste du monde, ce qui indique assurément que la psychanalyse ne correspondait pas aux exigences du monde scientifique et médical.

Un autre trait de caractère qui prédestinait Freud à devenir l’inventeur de la psychanalyse était sa critique sans merci du savoir-faire thérapeutique et du savoir théorique de cette époque, qui était en faillite totale dans le traitement des névroses. À l’époque où, presque comme aujourd’hui, c’était l’appareillage faradique et galvanique qui passait pour l’équipement principal du médecin qui s’occupait des maladies dites fonctionnelles, il en vint à la conviction que l’électrothérapie ne pouvait pas venir à bout des névroses et représentait un procédé parfaitement inutile pour leur traitement. Le caractère éphémère et imparfait des succès occasionnellement obtenus par l’influence hypnotique et suggestive amena Freud à abandonner ces méthodes. Il lui eût été facile, particulièrement dans l’atmosphère médicale où il avait grandi, de se rallier à la confortable idée du nihilisme médical et de doter sans peine son cabinet d’une clientèle de plus en plus abondante.

Pourtant un trait spécifique de son être, qui comprenait une violente poussée vers la vérité et ne l’autorisait pas à se contenter d’une simple critique de l’état des choses en vigueur, ne lui laissait pas de repos avant que son esprit pénétrant n’eût résolu tout seul, et sans l’aide de l’extérieur, les questions une fois jetées sur le tapis. Des obstacles presque insurmontables semblèrent s’amonceler et s’opposer à cette tâche, car il s’agissait de résoudre une équation à plusieurs inconnues. Comme Breuer et Freud l’avaient déjà reconnu, il fallait admettre que les causes des symptômes névrotiques se trouvaient dans la vie psychique inconsciente, qui ne semble pas accessible à une exploration directe. Comme je l’ai déjà mentionné, Freud n’utilisa intentionnellement plus les méthodes de l’hypnose et de la suggestion qui auraient ouvert un accès partiel à l’Inconscient, car il supposait que, selon les normes des connaissances psychologiques de l’époque, l’efficacité de ces méthodes ne pouvaient qu’apparaître inexplicable, voire mystique. Les connaissances obtenues en utilisant ces méthodes auraient porté le sceau du mysticisme et n’auraient pas tenu compte de l’exigence scientifique de clarté. Pourtant il réussit cette chose invraisemblable : ces régions qui passaient pour insondables s’ouvrirent à sa méthode de la libre association.

Il n’est pas facile de définir la notion de génie, pourtant je crois que cette désignation convient à celui qui sait trouver une issue à une situation aussi désespérée que celle décrite ci-dessus. Je n’hésite pas à affirmer que cette idée de Freud a déterminé l’avenir de la psychologie dans toutes ses applications, et il ne me semble pas exagéré d’attribuer à cette idée, née dans la tête de Freud, tous les développements ultérieurs dans ces sciences. Au moment où l’idée royale de Freud vit le jour, naquit la psychologie moderne.

Il s’avéra dès lors nécessaire de trier le matériel gigantesque recueilli par la nouvelle méthode, pour l’ordonner scientifiquement. Bon gré mal gré, Freud dut bientôt se mettre à formuler les contours squelettiques de sa théorie, charpente dont les piliers ont tenus jusqu’aujourd’hui, bien qu’ils aient été depuis souvent transformés et reconstruits. Cet édifice est ce qu’on appelle la Métapsychologie. Je vais essayer d’expliquer brièvement ce que nous entendons par là. Freud ne pouvait expliquer l’origine des symptômes névrotiques, sans supposer des activités psychiques à l’intérieur d’un système topologique1, où des forces d’intensité de qualité particulières agissaient les unes sur les autres. Cette première différenciation topique des fonctions psychiques fut la séparation du Conscient de l’Inconscient, la première représentation de la dynamique fut l’hypothèse d’un conflit de forces à l’intérieur de ces champs. Le résultat de ce conflit dépendait du rapport des forces ; pourtant on devait supposer que la somme des deux forces psychiques était constante. Le fait que les non-initiés qualifient cette construction de fantasque n’a pas de quoi nous effrayer. Qui le veut, peut l’appeler « chimère » scientifique. Cependant, toute théorie scientifique est une « chimère » et comme telle n’est utilisable que pour autant qu’elle remplit pratiquement son but, et n’est pas en contradiction avec les faits de l’expérience, ce qui est tout à fait le cas pour la Métapsychologie de Freud. Elle nous met en mesure de concevoir les perturbations de la vie psychique d’un patient comme le résultat de tels conflits ou de conflits semblables, et nous donne la possibilité d’influer sur une juste répartition des forces. Les travaux ultérieurs de Freud remplacèrent ce système d’une extrême simplicité par un autre beaucoup plus complexe. Il réussit à suivre la force qui bouillonne derrière la vie psychique jusqu’à son origine biologique, et à constater sa similitude avec la force motrice physique. Laissant de côté des considérations pratiques, il ne se laissa pas aller à renier la diversité qui s’y manifestait ; l’illusion d’un système d’unification prématuré ne put non plus l’amener à renoncer à ses idées, qui présentaient des lacunes et ne le satisfaisaient pas entièrement et pourtant étaient en accord avec la réalité.

Je n’hésite pas à affirmer que cette construction est comme telle de la plus haute importance scientifique. Elle signifie, ni plus ni moins, la première tentative de résoudre un problème qui concerne la physique et la physiologie de phénomènes psychiques. Le seul moyen pour atteindre ce but était de sonder la vie psychique de l’homme malade et bien portant au moyen de la recherche psychanalytique. Jusqu’alors, ni l'anatomie, ni la physiologie n’avaient, en aucune façon, contribué à la connaissance des plus fines motions psychiques. La médecine scientifique, comme hypnotisée, regardait fixement dans le microscope, et, à partir des informations sur le développement et le tracé des faisceaux nerveux, elle attendait des éclaircissements sur le comment des processus psychiques. Pourtant ces développements ne pouvaient mettre en évidence que les données les plus simples sur des fonctions sensorimotrices. Comme, dans aucune névrose ou psychose fonctionnelle, on ne pouvait démontrer des modifications cérébrales, la science médicale flottait dans l’incertitude quant aux conditions pathologiques. Il faut attribuer cette erreur au fait que les médecins avant l’époque de Freud avaient un point de vue exclusif et matérialiste. Les faits psychiques évidents qui jouent un rôle si important dans notre vie et celle de nos patients, passaient pour des réalités de moindre importance, dont aucun homme de science sérieux n’avait à se préoccuper. La psychologie proprement dite était un domaine dont on se tenait éloigné, que l’on abandonnait aux dilettantes et aux littérateurs. La crainte des généralisations non fondées prémunit Freud de l’erreur de réunir hâtivement le psychique et le physique en un monisme matérialiste. Sa probité intellectuelle l’amena à reconnaître le fait que la vie psychique n’était accessible que du côté subjectif par des méthodes introspectives, et plus tard à constater que la réalité psychique des faits reconnus par ces méthodes subjectives était indubitable. C’est ainsi que Freud devint dualiste, désignation que la plupart des spécialistes des sciences de la nature, en ce temps-là et aujourd’hui encore, considèrent comme presque injurieuse. Je ne crois pas que Freud ait des objections contre la conception moniste du savoir. Son dualisme énonce simplement que cette unification ne sera possible ni actuellement ni dans un proche avenir, et ne sera peut-être jamais pleinement réalisable. En aucun cas, il ne faut confondre le dualisme de Freud avec la naïve séparation de l’organisme vivant en corps et âme. Il garde constamment sous les yeux les faits anatomico-physiologiques se rapportant au système nerveux. Il poursuit ses recherches psychologiques jusqu’aux pulsions humaines qu’il considère comme la ligne-frontière qu’à son avis la recherche psychologique ne doit pas franchir, car elle ne semble pas s’y prêter. D’autre part, comme le montre son système métapsychologique construit sur le modèle de l’arc réflexe, il ne peut pas, même dans ses recherches purement psychologiques, se passer de faire des analogies avec les sciences de la nature. Pour caractériser son dualisme il me faut forger un nouveau mot, l'utraquisme2, et je crois que cette méthode de recherche sur des questions touchant aux sciences de la nature comme à celles de l’esprit mérite une grande diffusion.

Une des plus remarquables conquêtes de la psychologie de Freud est qu’il ne transcrit pas seulement le contenu, c’est-à-dire le dictionnaire de l’Inconscient, mais formule aussi les règles de la grammaire spécifique et de la logique primitive qui régissent ce domaine, si bien que les étranges formations du rêve, les actes manqués de la vie quotidienne tout comme les symptômes névrotiques et psychotiques deviennent compréhensibles et significatifs. On admettra qu’un médecin qui comprend le langage des patients névrotiques et psychotiques, et peut l’utiliser pour ainsi dire étiologiquement et étymologiquement, affronte ces maladies avec une tout autre compréhension que l’homme de science qui se préoccupe peu de l’origine de chaque phénomène isolé, et se laisse, lors du traitement, diriger uniquement par son intuition artistique. Personne ne niera qu’avant Freud il y eut d’éminents psychothérapeutes qui, dans le traitement des psychoses et des névroses, se montrèrent efficaces et eurent d’extraordinaires résultats. Pourtant leur art ne pouvait pas être enseigné. Les bienheureux qui possédaient ce talent ne pouvaient, même avec la meilleure volonté, enseigner leur méthode de compréhension intuitive. Ce contact, entre patient et médecin, le psychanalyste l’appellerait dialogue entre deux Inconscients. L’Inconscient du médecin comprenait l’Inconscient du patient et permettait que la bonne réponse, la trouvaille de la médication efficace, montât jusqu’au Conscient du médecin. Le progrès que signifie la psychanalyse pour la pratique médicale, consiste essentiellement en ce qu’elle a fait de cet art thérapeutique une science, qui peut être apprise par tout médecin intelligent aussi facilement ou aussi difficilement que par exemple la chirurgie ou la médecine interne. Naturellement il y aura toujours des artistes, dans la psychanalyse comme dans toute autre branche de l’art de guérir. Cependant, avec en préalable une préparation appropriée et le ferme attachement aux enseignements consignés dans les œuvres de Freud, il n’y a aucun obstacle à une telle formation, même jusqu’au niveau exigé du spécialiste.

Celui qui est, dans la pratique, intéressé, aura peut-être, entre-temps, attendu avec impatience d’apprendre quelque chose sur les résultats concrets de la psychanalyse. Pouvons-nous, grâce à son application, obtenir des résultats plus rapides, plus nombreux et d’une plus grande portée, quand toutes les autres mesures psychothérapiques échouent ? Est-elle le seul mode de psychothérapie qui ait le bonheur d’aboutir, et n’y a-t-il pas des cas où il faut préférer d’autres méthodes thérapeutiques ? Pour répondre franchement à ces questions, il me faudra décevoir ceux qui supposent que la devise du chirurgien : « Cito, tuto et jucunde »3 est applicable à la psychanalyse. La psychanalyse n’est pas une thérapeutique rapide, c’est une méthode très lente. Une analyse dure habituellement des mois, dans les cas difficiles des années. On ne peut guère appeler cela un agrément. Elle ne laisse pas non plus entrevoir une totale exemption de la douleur ; bien plus, la patiente tolérance de l’inévitable souffrance psychique, qui repose sur un fond réel, fait partie des choses auxquelles la psychanalyse espère éduquer le patient. La certitude aussi d’un résultat définitif, on peut tout au plus la présumer. En aucun cas la psychanalyse n’appartient au groupe de ces enviables méthodes qui — par exemple comme l’hypnose — peuvent tout simplement balayer d’un souffle les symptômes. Elle n’accorde aucune confiance en la durée de telles méthodes et elle est persuadée que la poussière qu’un tel procédé fait tourbillonner doit bien se déposer quelque part. Elle vise de préférence à nettoyer de façon radicale les foyers psychopathes. Si le proverbe : « Si duo faciunt idem, non est idem »4 est à sa place quelque part, c’est bien ici. La psychanalyse admet qu’elle ne s’applique pas à tous les cas de névroses, et que par là d’autres modes de psychothérapie ont leur champ d’application. Provisoirement, elle ne se prête pas au traitement de masse. Ce qu’elle espère cependant pour l’avenir est que son esprit infiltre les autres méthodes. Comme hypnotiseur, psychothérapeute ou directeur d’un asile psychiatrique, un analyste formé fera un travail plus fructueux et aura un jugement plus juste que celui qui ne fait aucune tentative pour rechercher dans le matériel existant l’étiologie probable des symptômes pathogènes. Dans ce sens, nous pouvons tranquillement prédire qu’aucune forme de psychothérapie ne pourra échapper, à la longue, à l’influence des idées de Freud. C’est déjà, aujourd’hui, le cas dans une large mesure, quand bien même le processus se cacherait provisoirement sous des noms différents.

Les grands changements qui, depuis que les idées de Freud passèrent les murs des asiles psychiatriques, se sont accomplis dans le domaine de la psychiatrie, sont bien connus. On ne se contente plus de la méthode descriptive, transmise, qui consiste à classer les cas selon des groupes symptomatologiques. S’est fait jour le besoin de contextes et de liaisons intelligibles, qui n’étaient absolument pas au premier plan dans la littérature préfreudienne. Nous pouvons prédire que les asiles psychiatriques seront transformés en lieux de traitement psychothérapiques, où des médecins de formation analytique s’occuperont tous les jours de chaque cas, si possible une heure par jour. Pour difficile que cela soit d’atteindre cet état idéal, on ne pourra guère l’éluder. Ce que le vieux maître de la psychiatrie, Pinel, suivant la bonté de son cœur, a accompli extérieurement — la libération des malades mentaux de leurs chaînes —, Freud l’a reproduit en partant de l’intérieur. Grâce à sa découverte, les symptômes des fous ont cessé d’être une collection de monstruosités que les sots avaient l’habitude de rejeter comme folie ridicule et non-sens. Le psychopathe aussi parle une langue que comprend celui qui a reçu la formation adéquate. Ainsi fut surmonté, pour la première fois, l’abîme profond qui séparait l’homme sain d’esprit et le malade mental.

La grande révolution de la théorie des névroses, et de la psychiatrie, que Freud n’a pas seulement amorcée, mais a menée, en trente ans de travail infatigable, à une sorte de conclusion, peut être mise sur le même plan que la révolution de la médecine interne qui fut provoquée par les méthodes cliniques, telles la percussion, l’auscultation, la mesure de température, la radiothérapie, la bactériologie et la chimie. Avant ces découvertes, il existait des médecins qui avait du doigté et des succès. De nos jours pourtant, aucun médecin sensé ne s’en remettrait exclusivement à son doigté, et ne renoncerait intentionnellement à se faire une conviction objective de l’exactitude ou de l’inexactitude de ses réflexions. La psychanalyse a élevé à un degré scientifique nouveau le savoir sur les névroses et les psychoses, et on ne peut plus faire comme si cela n’était pas. Naturellement, il y a de multiples manières pour la médecine de tirer parti des pensées de Freud. L’une d’elles serait de continuer à opprimer et à refouler la psychanalyse, en tant que science autonome, et ceci bien que ses fructueuses idées s’infiltrent par tous les chemins possibles, dans toutes les branches du savoir. De cette manière, enfouies comme sous une couche d’engrais, elles ne blesseraient pas le sens esthétique et éthique des savants délicats, par leur aspect peu appétissant, et ceux-ci pourraient, en toute quiétude, se réjouir des fleurs engendrées par elles. Mais il est bien superflu d’aborder sérieusement cette possibilité. Par bonheur, il a été donné à l’inventeur de la psychanalyse de vivre assez longtemps pour ancrer solidement son œuvre et la protéger des nombreuses tentatives de dilution.

Freud réussit aussi à compléter suffisamment la recherche, laissée de côté, des forces cachées derrière la vie pulsionnelle, si bien qu’il put enfin s’intéresser à l’activité consciente plus claire et plus respectable. Je veux parler des débuts de sa psychologie scientifique du Moi, qui finalement fournit des explications sous forme détaillée des activités psychiques supérieures — entendement, conscience morale, moralité, idéalisme, etc. Ses contemporains avaient un grand besoin de ces explications. Assurément, Freud ne s’occupa pas des aberrations de la vie sexuelle et des pulsions d’agressivité animales par goût personnel, mais uniquement parce qu’il n’y avait pas d’autre Hercule pour mettre de l’ordre dans ces écuries d’Augias. C’était un simple chercheur de la réalité. Il se soucia peu des opinions prônées par la société et des préjugés. Cependant, il reconnut, dès le début, qu’en plus de la vie pulsionnelle, la puissance des forces refoulées, l’adaptation sociale et la sublimation de ces forces étaient des facteurs d’importance égale, sinon plus grande, pour son enseignement. Que ce fait n’ait pas été remarqué, c’est à la haine ou à la peur aveugle de ses contemporains qu’il faut l’attribuer. C’est pourquoi certains prétendirent qu’il farfouillait dans les pulsions malpropres, et d’autres flétrirent ses théories, les qualifiant de « pansexualisme » et d’épidémie psychique dangereuse.

Cependant, la période de ces furieuses attaques semble proche de sa fin. Bien qu’encore hésitantes, des voix s’élèvent plus nombreuses — et parmi elles des voix importantes — qui confirment les théories de Freud. Il est frappant que cette confirmation ne vienne pas seulement du côté psychiatrique, mais aussi des cercles de la médecine interne, gynécologie, pédiatrie et dermatologie. Ils constatent que, dans leur spécialité, seule l’explication psychanalytique rend compréhensible et accessible au traitement plus d’un cas énigmatique. La prise en considération de facteurs psychiques inconscients lors de la pathogenèse de maladies semble s’étendre comme une épidémie. Jusqu’au dernier, les centaines de médecins praticiens qui assistèrent au Congrès de psychothérapie de Baden-Baden étaient tout à fait imprégnés de l’esprit psychanalytique. Beaucoup d’éminents médecins (je ne citerai que l’Allemand Georg Groddeck et le Viennois Félix Deutsch) s’occupent intensivement de la thérapie analytique des maladies organiques. Ce ne sont certainement que des débuts prometteurs, mais on ne peut contester leur importance pour l’avenir. Pour la médecine, divisée en tant de spécialités, la psychanalyse est une bénédiction, car elle recommande, dans toute forme de maladie, de traiter le malade aussi bien que la maladie. Cela fut toujours reconnu comme un principe, mais, pourtant, rarement réalisé dans la pratique par manque de véritables connaissances psychologiques. En exagérant grossièrement, on pourrait dire que la médecine a agi jusqu’à présent comme si le patient n’avait rien dans la tête et comme si les forces supérieures de l’intelligence, que nous appelons les forces psychiques, n’intervenaient pas dans le combat des organes contre la maladie. Il est certainement temps de prendre au sérieux l’expression « traitement individuel du patient ».

L’influence de la psychanalyse fut absorbée passivement par toutes les branches de la médecine et des sciences de l’esprit, mais la Société Internationale est en train de travailler activement à développer en largeur et en profondeur les idées de Freud. En même temps, elle protège l’analyse, des falsifications et des erreurs d’interprétation. Au Congrès de Nuremberg, en 1908, l’Association Psychanalytique Internationale fut fondée ; elle a des sociétés affiliées dans tous les centres culturels. Les organes officiels de cette organisation sont la Revue Internationale de Psychanalyse, la revue Imago et le Journal International de Psychanalyse, à Londres. À Berlin et à Vienne, il y a des cliniques et des instituts de formation, pour la théorie et la pratique de la psychothérapie freudienne ; à Londres, Budapest et New York, des instituts du même type sont en voie de création.

Des tendances séparatistes, comme elles se produisent dans le sillage de toutes les grandes idées, n’ont pas épargné la psychanalyse, mais ce n’est pas ici le lieu de les aborder de plus près. Qu’il suffise de constater que l’influence d’un seul dissident est insignifiante en comparaison de celle de Freud. Il ne serait pas correct de citer leurs noms à côté du sien, comme cela se produit souvent dans tant de publications scientifiques. Toute cette histoire me rappelle le mot satirique de l’original et spirituel pathologiste viennois Samuel Stricker, qui compléta la communication de ses propres découvertes par la remarque : « Eh bien, maintenant, tournons-nous vers Monsieur le Grand Modificateur. » Ce qui d’ailleurs ne veut pas dire que leurs travaux ne contiennent rien de valable ou d’intéressant.

Toutes les institutions vouées exclusivement à la psychanalyse doivent leur création à l’initiative privée, elles eurent, à l’occasion, à combattre l’indifférence, voire l’hostilité des groupes officiels. Partout, ce sont les universités qui eurent l’attitude la plus conservatrice. Rien n’illustre mieux cet état de choses que le fait que jamais on ne s’adressa au fondateur de la psychanalyse pour diriger un enseignement officiel, bien que, pour ses mérites, le titre de Professeur lui eût été décerné.

Ce fut une inspiration divine qui poussa Freud à mettre en exergue à son Interprétation des Rêves la phrase prophétique : « Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo »5. Par là, il voulait caractériser ce fait scientifique que les problèmes les plus importants de l’esprit humain ne peuvent être abordés qu’à partir des profondeurs de l’Inconscient. Cependant, on peut interpréter cette devise dans un autre sens. Les forteresses de la science opposent de nos jours encore une résistance à l’introduction d’un enseignement psychanalytique. Il faudra encore un bon moment avant que soient entendus les coups de plus en plus forts frappés par le monde médical aux portes des universités, auxquelles ils ne parviennent que comme des grondements venus des profondeurs. C’est seulement à ce moment-là que la psychanalyse prendra la place qui lui revient dans le cursus des études.

Peut-être ce jour viendra-t-il plus tôt que nous le croyons. Nul besoin d’être grand prophète pour prédire qu’un jour de nombreux cours seront le dédommagement du bannissement de jadis. Les successeurs des professeurs contemporains rendront justice à l’importance effective de Freud. Il me faut constater que, jusqu’à l’entrée en scène de Freud, la médecine a été enseignée comme pure science de la nature. On fréquentait une Faculté de médecine dont on sortait Docteur, avec beaucoup de connaissances théoriques et pratiques, sans avoir appris la moindre chose de l’âme humaine. À l’extérieur par contre, dans le monde de la pratique médicale, le facteur psychologique est pour la thérapie tout aussi important que l’état objectif des organes. Combien d’efforts et de peines auraient été évités si, pendant mes études, on m’avait enseigné l’art de manier le transfert et la résistance. J’envie le médecin des temps à venir qui apprendra cela. L’humanisation du cursus universitaire deviendra une nécessité absolue et s’imposera finalement.

Une difficulté particulière dans l’apprentissage de la psychanalyse est due au fait que sa méthode, comme je l’ai déjà mentionné, est dualiste ou utraquiste. L’observation précise de l’attitude objective du patient, y compris de ce qu’il communique, de ce qu’on appelle le « comportement » (behaviour), ne suffit pas. La psychanalyse exige du médecin une infatigable réceptivité à toutes les liaisons entre les idées, sentiments et processus inconscients dans le for intérieur du patient. Pour satisfaire à cette exigence, lui-même doit posséder un psychisme souple et flexible, ce qui ne peut être atteint que s’il est lui-même analysé. Comment l’étudiant en médecine peut-il acquérir cette connaissance approfondie de lui-même ? c’est une question à laquelle il est difficile de répondre. La formation d’un spécialiste en psychanalyse exige, hormis l’étude de la théorie, une analyse didactique d’au moins un an. On n’exigera pas tant d’un médecin praticien, mais pourtant on ne peut pas lui épargner dans sa totalité ce processus parfois douloureux. C’est une chose bien connue que les médecins diabétiques traitent avec une intuition particulière les patients diabétiques, et il en va de même pour le médecin tuberculeux. L’interniste viennois Oser, qui enseignait la pathologie de l’estomac, nous racontait que le sujet le captivait à cause de ses propres troubles gastriques. Bien entendu, nous ne pouvons pas exiger du futur médecin qu’il attrape toutes les maladies contagieuses possibles pour comprendre et soigner mieux ceux qui sont atteints de ces maux. Pourtant, la psychanalyse exige quelque chose de cet ordre quand elle attend du médecin l’intuition psychique des anormalités du patient. La différence entre cette situation et celle qui vient d’être évoquée réside dans le fait que, selon les constatations de la psychanalyse, chacun de nous peut puiser dans son propre Inconscient la capacité d’une telle compréhension. Il nous suffit simplement de liquider la résistance acquise contre cette force inconsciente, pour la rendre consciente et utilisable pour comprendre le patient. Je suis persuadé que les efforts dans ce sens seront largement récompensés. Une connaissance de l’humanité, scientifiquement fondée, aidera le médecin praticien à reconquérir l’autorité qu’il a perdue en tant que conseiller de l’individu, de la famille et de la société, quand ceux-ci se trouvent dans des situations périlleuses. J’espère qu’on ne perdra pas le souvenir de celui qui, par l’œuvre de sa vie, a, de nouveau, élevé la position et la dignité du médecin.

Encore quelques mots sur l’extension géographique de la psychanalyse, ou, comme M. Hoche l’a appelée, de la peste psychanalytique. Une incompréhension totale des éléments de base essentiels de la psychanalyse amena quelques adversaires de Freud particulièrement féroces, à affirmer que la psychanalyse, ou comme ils l’appelèrent : la psychanalyse sexuelle, ne pouvait avoir vu le jour que dans l’atmosphère viennoise de légèreté et de débauche. Dans un pays anglo-saxon fut forgée la remarque suivante : « On rêve peut-être de telles choses dans la capitale autrichienne, nos rêves sont d’un genre plus honorable. » La psychanalyse désigne le refoulement de tendances libidinales comme la cause des névroses. Donc, si les adversaires de Freud avaient raison, une telle théorie devrait avoir vu le jour dans un pays où pudibonderie et refoulement sont chez eux. En fait, les pays ne se distinguant pas par une pudibonderie particulière, furent inaptes à la reconnaissance de la psychanalyse. La France, l’Autriche, l’Italie sont des pays où l’analyse se heurta à la plus forte opposition, tandis que l’Angleterre, l’Amérique, pays à moralité sexuelle particulièrement stricte, se montrèrent plus réceptives. L’Allemagne occupe une position intermédiaire ; après une opposition violente, elle s’inclina sous la pression des faits.

Pour finir, je voudrais souligner le fait que Freud a aboli la ligne de démarcation très tranchée entre les sciences de la nature et celles de l’esprit. La psychanalyse n’a pas seulement promu la compréhension réciproque entre médecin et patient, mais elle a aussi rapproché sciences de la nature et sciences de l’esprit. Pour atteindre ce but, Freud a dû renoncer à toute l’autosatisfaction qui caractérisait le médecin d’autrefois. Il commença à faire sienne la formule de Schweninger qui disait que tout être humain devait être médecin et tout médecin être humain.

L’influence de Freud sur la médecine signifie une transformation formelle, une incitation énergique à un développement de cette science. La possibilité d’un tel développement a dû probablement, exister auparavant, mais pour sa réalisation effective il fallait l’apparition d’une personnalité de l’importance de Freud.