Chapitre premier. La grande peur

Le xvme siècle ne pouvait pas entendre exactement le sens qui était livré dans Le Neveu de Rameau. Et pourtant quelque chose s’est passé, à l’époque même où le texte fut écrit, et qui promettait un changement décisif. Chose curieuse : cette déraison qui avait été mise à l’écart dans la distance de l’internement, et qui s’était aliénée progressivement dans les formes naturelles de la folie, voilà qu’elle reparaît chargée de nouveaux périls et comme douée d’un autre pouvoir de mise en question. Mais ce que le xvme siècle en perçoit d’abord, ce n’est pas l’interrogation secrète, c’est seulement la défroque sociale : le vêtement déchiré, l’arrogance en haillons, cette insolence qu’on supporte, et dont on fait taire les pouvoirs inquiétants par une indulgence amusée. Le xvme siècle n’aurait pas pu se reconnaître dans Rameau le neveu, mais il était présent tout entier dans le moi qui lui sert d’interlocuteur, et de « montreur » pour ainsi dire, amusé non sans réticence, et avec une sourde inquiétude : car c’est la première fois depuis le Grand Renfermement que le fou redevient personnage social ; c’est la première fois qu’on rentre en conversation avec lui, et qu’à nouveau, on le questionne. La déraison réapparaît comme type, ce qui est peu ; mais elle réapparaît toutefois et lentement reprend place dans la familiarité du paysage social. C’est là qu’une dizaine d’années avant la Révolution, Mercier la rencontrera, sans plus d’étonnement : « Entrez dans un autre café ; un homme vous dit à l’oreille d’un ton calme et posé : vous ne sauriez imaginer, monsieur, l’ingratitude

du gouvernement à mon égard, et combien il est aveugle sur ses intérêts. Depuis trente ans j'ai négligé mes propres affaires ; je me suis enfermé dans mon cabinet, méditant, rêvant, calculant ; j'ai imaginé un projet admissible pour payer toutes les dettes de l'État ; ensuite un autre pour enrichir le roi et lui assurer un revenu de 400 millions ; ensuite un autre pour abattre à jamais l’Angleterre dont le nom seul m’indigne... Tandis que tout entier à ces opérations vastes, et qui demandent toute l'application du génie, j'étais distrait sur des misères domestiques, quelques créanciers vigilants m’ont tenu en prison pendant trois années... Mais, monsieur, vous voyez à quoi sert le patriotisme, à mourir inconnu et le martyr de sa patrie666. » À distance, de tels personnages font cercle autour du Neveu de Rameau ; ils n’ont pas ses dimensions ; ce n'est que dans la recherche du pittoresque qu’ils peuvent passer pour ses épigones.

Et pourtant ils sont un peu plus qu’un profil social, qu’une silhouette de caricature. Il y a en eux quelque chose qui concerne et touche la déraison du xviif siècle. Leur bavardage, leur inquiétude, ce vague délire, et cette angoisse au fond, ils ont été assez communément vécus, et dans des existences réelles dont on peut encore percevoir le sillage. Tout autant que le libertin, le débauché ou le violent de la fin du xvne siècle, il est difficile de dire si ce sont là des fous, des malades ou des aigrefins. Mercier lui-même ne sait trop guère quel statut leur donner : « Ainsi il y a dans Paris de fort honnêtes gens, économistes et anti-économistes, qui ont le cœur chaud, ardent pour le bien public ; mais qui malheureusement ont la tête fêlée, c’est-à-dire des vues courtes, qui ne connaissent ni le siècle où ils sont, ni les hommes auxquels ils ont affaire ; plus insupportables que les sots parce qu'avec des deniers et de fausses lumières, ils partent d’un principe impossible et déraisonnent ensuite conséquemment667. » Ils ont existé réellement, ces « faiseurs de projets à tête fêlée668 », formant tout autour de la raison des philosophes, tout autour de ces projets de réforme, de ces constitutions, et de ces plans, un sourd accompagnement de déraison ; la rationalité de l’âge des Lumières y trouvait là comme un trouble miroir, une sorte d’inoffensive caricature. Mais l'essentiel n’est-il pas que dans un mouvement d'indulgence amusée on laisse revenir en plein jour un personnage de déraison, au moment même où on pensait l’avoir le plus profondément caché dans l'espace de l’internement ? Comme si la raison classique admettait de nouveau un voisinage, un rapport, une quasi-ressemblance entre elle et les figures de la déraison. On dirait qu’à l'instant de son triomphe, elle suscite et laisse dériver, aux confins de l'ordre, un personnage dont elle a façonné le masque à sa dérision — une sorte de double où elle se reconnaît et se révoque à la fois.

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La peur, pourtant, et l’angoisse n'étaient pas loin : choc en retour de l’internement, elles réapparaissent, mais redoublées. On craignait naguère, on craint toujours d’être interné ; à la fin du xvme siècle, Sade sera encore hanté par la peur de ceux qu’il appelle « les hommes noirs » et qui le guettent pour le faire disparaître669. Mais maintenant la terre d’internement a acquis ses pouvoirs propres ; elle est devenue à son tour la terre natale du mal, et elle va pouvoir désormais le répandre d’elle-même, et faire régner une autre terreur.

Brusquement, en quelques années au milieu du xvme siècle, surgit une peur. Peur qui se formule en termes médicaux, mais qui est animée au fond par tout un mythe moral. On s'effraye d’un mal assez mystérieux qui se répandrait, dit-on, à partir des maisons d'internement et menacerait bientôt les villes. On parle des fièvres des prisons ; on invoque ces charrettes de condamnés, ces hommes à la chaîne qui traversent les villes, laissant derrière eux un sillage de mal ; on prête au scorbut d’imaginaires contagions, on prévoit que l'air vicié par le mal va corrompre les quartiers d’habitation. Et la grande image de l’horreur médiévale s’impose à nouveau, faisant naître, dans les métaphores de l’épouvante, une seconde panique. La maison d'internement n'est plus seulement la léproserie à l'écart des villes ; elle est la lèpre elle-même à la face de la cité : « Ulcère terrible sur le corps politique, ulcère large, profond, sanieux, qu’on ne saurait imaginer qu’en détournant les regards. Jusqu’à l’air du lieu que l’on sent ici jusqu’à 400 toises, tout vous dit que vous approchez d’un lieu de force, d’un asile de dégradation et d’infortune670. » Beaucoup de ces hauts lieux de l’internement ont été bâtis là même où jadis, on avait mis les lépreux ; on dirait qu'à travers les siècles, les nouveaux pensionnaires sont entrés dans la contagion. Ils reprennent le blason et le sens qui avaient été portés en ces mêmes places : « Trop grande lèpre pour le point de la capitale ! le nom de Bicêtre est un mot que personne ne peut prononcer, sans je ne sais quel sentiment de répugnance, d’horreur et de mépris... Il est devenu le réceptacle de tout ce que la société a de plus immonde et de plus vil671. »

Le mal qu’on avait tenté d’exclure dans l’internement réapparaît, pour la plus grande épouvante du public, sous un aspect fantastique. On voit naître, et se ramifier en tous sens les thèmes d'un mal, physique et moral tout ensemble, et qui enveloppe, dans cette indécision, des pouvoirs confus de corrosion et d’horreur. Règne alors une sorte d’image indifférenciée de la « pourriture » qui concerne aussi bien la corruption des mœurs que la décomposition de la chair, et à laquelle vont s'ordonner et la répugnance et la pitié qu’on éprouve pour les internés. Tout d’abord le mal entre en fermentation dans les espaces clos de l’internement. Il a toutes les vertus qu’on prête à l’acide dans la chimie du xvme siècle : ses fines particules, coupantes comme des aiguilles, pénètrent les corps et les cœurs aussi facilement que s'ils étaient des particules alcalines, passives et friables. Le mélange aussitôt bouillonne, dégageant vapeurs nocives et liquides corrosifs : « Ces salles ne représentent qu'un lieu affreux où tous les crimes réunis fermentent, et répandent pour ainsi dire autour d’eux, par la fermentation, une atmosphère contagieuse que respirent et qui semble s’attacher à ceux qui l’habitent672... » Ces vapeurs brûlantes s’élèvent ensuite, se répandent dans l’air et finissent par retomber sur le voisinage, imprégnant les corps, contaminant les âmes. On accomplit ainsi en images l'idée d’une contagion du mal-pourriture. L’agent sensible de cette épidémie est l’air, cet air que l’on dit « vicié », entendant obscurément par là qu’il n’est pas conforme à la pureté de sa nature, et qu’il forme 1 élément de transmission du vice673. Il suffit de se rappeler la valeur, morale et médicale à la fois, qu’a prise, à peu près à la même époque, l’air de la campagne (santé du corps, robustesse de lame) pour deviner tout l’ensemble de significations contraires que peut porter l’air corrompu des hôpitaux, des prisons, des maisons d’internement. Par cette atmosphère chargée de vapeurs maléfiques, des villes entières sont menacées, dont les habitants seront imprégnés lentement de pourriture et de vice.

Et ce ne sont pas là seulement des réflexions à mi-chemin de la morale et de la médecine. Il faut tenir compte sans doute de toute une mise en œuvre littéraire, de toute une exploitation pathétique, politique peut-être, de craintes mal précisées. Mais il y a eu dans certaines villes des mouvements de panique aussi réels, aussi faciles à dater que les grandes crises d’épouvante qui ont secoué par moments le Moyen Âge. En 1780, une épidémie s’était répandue à Paris : on en attribuait l’origine à l’infection de l’Hôpital général ; on parlait même d’aller brûler les bâtiments de Bicêtre. Le lieutenant de police, devant l’affolement de la population, envoie une commission d’enquête qui comprend, avec plusieurs docteurs régents, le doyen de la Faculté et le médecin de l’Hôpital général. On reconnaît qu’il règne à Bicêtre une « fièvre putride » qui est liée à la mauvaise qualité de l’air. Quant à l’origine première du mal, le rapport nie qu’elle réside dans la présence des internés, et dans l'infection qu’ils répandent ; elle doit être attribuée tout simplement au mauvais temps qui a rendu le mal endémique dans la capitale ; les symptômes qu’on a pu observer à l’Hôpi-tal général sont « conformes à la nature de la saison et s’accordent exactement avec les maladies observées à Paris depuis la même époque ». Il faut donc rassurer la population et innocenter Bicêtre : « Les bruits qui ont commencé à se répandre d’une maladie contagieuse à Bicêtre capable d’infecter la capitale sont dénués de fondement674. » Le rapport n’a sans doute pas fait cesser complètement les bruits alarmants puisque, quelque temps plus tard, le médecin de l’Hôpital général en rédige un autre où il refait la même démonstration ; il est bien obligé de reconnaître le mauvais état sanitaire de Bicêtre, mais « les choses n’en sont point, il est vrai, à la cruelle extrémité de voir l’hospice de ces infortunés converti en une autre source de maux inévitables et bien plus tristes que ceux auxquels il est important d’appliquer un remède aussi prompt qu’efficace675 ».

Le cercle est bouclé : toutes ces formes de la déraison qui avaient pris, dans la géographie du mal, la place de la lèpre et qu’on avait bannies au plus loin des distances sociales, sont devenues maintenant lèpre visible, et offrent leurs plaies rongeuses à la promiscuité des hommes. La déraison est à nouveau présente ; mais marquée maintenant d’un indice imaginaire de maladie qui lui prête ses pouvoirs de terreur.

C’est donc dans le fantastique, non dans la rigueur de la pensée médicale, que la déraison affronte la maladie, et s’en rapproche. Bien avant que soit formulé le problème de savoir dans quelle mesure le déraisonnable est pathologique, il s’était formé, dans l’espace de l’internement, et par une alchimie qui lui était propre, un mélange entre l’horreur de la déraison et les vieilles hantises de la maladie. De très loin, les antiques confusions de la lèpre ont joué une fois encore ; et c’est la vigueur de ces thèmes fantastiques qui a été le premier agent de synthèse entre le monde de la déraison et l’univers médical. Ils ont communiqué d’abord par les fantasmes de la peur, se rejoignant dans le mixte infernal de la « corruption » et des « vices ». Il est important, décisif peut-être, pour la place que doit occuper la folie dans la culture moderne, que l’homo medicus n’ait pas été convoqué dans le monde de l’internement comme arbitre, pour faire le partage entre ce qui était le crime et ce qui était la folie, entre le mal et la maladie, mais plutôt comme gardien, pour protéger les autres du danger confus qui transpirait à travers les murs de l’internement. On croit facilement qu’un libre et généreux attendrissement a éveillé l’intérêt pour le sort des enfermés, et qu’une attention médicale plus probe et plus avertie a su reconnaître la maladie là où on châtiait indifféremment les fautes. En fait, les choses ne se sont pas passées dans cette bienveillante neutralité. Si on a fait appel au médecin, si on lui a demandé d’observer, c’est parce qu’on avait peur. Peur de l’étrange chimie qui bouillonnait entre les murs de l’internement, peur des pouvoirs qui s’y formaient et menaçaient de se propager. Le médecin est arrivé, la conversion imaginaire une fois faite, le mal ayant pris déjà les espèces ambiguës du Fermenté, du Corrompu, des exhalaisons viciées, des chairs décomposées. Ce qu’on appelle traditionnellement « progrès » vers l’acquisition du statut médical de la folie n’a été possible en fait que par un étrange retour. Dans l’inextricable mélange des contagions morales et physiques676, et par la vertu de ce symbolisme de l’impur si familier au xvme siècle, de très antiques images sont remontées à la mémoire des hommes. Et c’est grâce à cette réactivation imaginaire, plus que par un perfectionnement de la connaissance, que la déraison s’est trouvée confrontée à la pensée médicale. Paradoxalement, dans le retour de cette vie fantastique qui se mêle aux images contemporaines de la maladie, le positivisme va trouver une prise sur la déraison, ou va découvrir plutôt une raison nouvelle de s’en défendre.

Pas question pour le moment de supprimer les maisons d’internement, mais de les neutraliser comme causes éventuelles d’un mal nouveau. Il s'agit de les aménager en les purifiant. Le grand mouvement de réforme qui se développera dans la seconde moitié du xvme siècle a là sa toute première origine : réduire la contamination, en détruisant les impuretés et les vapeurs, en apaisant toutes ces fermentations, empêcher les maux, et le mal, de vicier l'air et de répandre leur contagion dans l’atmosphère des villes. L’hôpital, la maison de force, tous les lieux de l’internement doivent être mieux isolés, entourés d’un air plus pur : il y a à cette époque toute une littérature de l’aération dans les hôpitaux, qui cerne de loin le problème médical de la contagion, mais vise plus précisément les thèmes de la communication morale677. En 1776, un arrêt du conseil d’Etat nomme une commission qui doit s’occuper « du degré d’amélioration dont les divers hôpitaux en France sont susceptibles ». Bientôt Viel sera chargé de reconstruire les loges de la Salpêtrière. On se prend à rêver d’un asile qui, tout en conservant ses fonctions essentielles, serait aménagé de telle sorte que le mal pourrait y végéter sans se diffuser jamais ; un asile où la déraison serait entièrement contenue et offerte au spectacle, sans être menaçante pour les spectateurs, où elle aurait tous les pouvoirs de l'exemple et aucun des risques de la contagion. Bref, un asile restitué à sa vérité de cage. C’est de cet internement « stérilisé » si on peut employer ce terme anachronique, que rêvera encore en 1789, l’abbé Desmonceaux, dans un opuscule consacré à la Bienfaisance nationale ; il projettera d’en faire un instrument pédagogique — spectacle absolument démonstratif des inconvénients de l’immoralité : « Ces asiles forcés... forment des retraites aussi utiles que nécessaires... L’aspect de ces lieux ténébreux et des coupables qu’ils renferment est bien fait pour préserver des mêmes actes d'une juste réprobation les écarts d’une jeunesse trop licencieuse ; il est donc de la prudence des pères et des mères de faire connaître de bonne heure ces lieux horribles et détestables, ces lieux où la honte et la turpitude enchaînent le crime, où l’homme dégradé de son essence perd souvent pour toujours les droits qu’il avait acquis dans la société678. »

Tels sont les songes par lesquels la morale, de complicité avec la médecine, essaie de se défendre contre les périls contenus, mais trop mal enfermés dans l’internement. Ces mêmes périls, en même temps, fascinent l’imagination et les désirs. La morale rêve de les conjurer ; mais il y a quelque chose en l’homme qui se prend à rêver de les vivre, d’en approcher du moins et d’en délivrer les fantasmes. L’horreur qui entoure maintenant les forteresses de l’internement exerce aussi un irrésistible attrait. On se plaît à peupler ces nuits d’inaccessibles plaisirs ; ces figures corrompues et rongées deviennent des visages de volupté ; sur ces paysages obscurs des formes naissent

— douleurs et délices — qui répètent Jérôme Bosch et ses jardins délirants. Les secrets qui échappent au château des 120 Journées y ont été longuement murmurés : « Là, les excès les plus infâmes s’y commettent sur la personne même du prisonnier ; on nous parle de certains vices pratiqués fréquemment, notoirement, et même en public dans la salle commune de la prison, vices que la décence des temps modernes ne nous permet pas de nommer. On nous dit que nombre de prisonniers, simillimi femi-nis mores stuprati et constupratores ; qu’ils revenaient ex hoc obscaeno sacrario cooperti stupri suis alienisque, perdus à toute pudeur et prêts à commettre toute sorte de crimes679. » Et La Rochefoucauld-Liancourt évoquera à son tour, dans les salles de la Correction, à la Salpêtrière, ces figures de Vieilles et de Jeunes qui d’âge en âge se communiquent les mêmes secrets et les mêmes plaisirs : « La Correction, qui est le lieu de la grande punition pour la Maison contenait quand nous l’avons visitée 47 filles, la plupart très jeunes, plus inconsidérées que coupables... Et toujours cette confusion d’âges, toujours ce mélange choquant de jeunes filles légères avec des femmes invétérées qui ne peuvent leur apprendre que l’art de la corruption la plus effrénée680. » Longtemps ces visions vont rôder avec insistance, parmi les soirs tardifs du xvme siècle. Un instant, elles seront découpées par la lumière impitoyable de l’œuvre de Sade, et placées par elle dans la rigoureuse géométrie du Désir. Elles seront reprises aussi et enveloppées dans le jour trouble du Préau des fous, ou le crépuscule qui entoure la Maison du sourd. Comme les visages des Disparates leur ressemblent ! Tout un paysage imaginaire resurgit, porté par la grande Peur que suscite maintenant l’internement.

Ce que le classicisme avait enfermé, ce n’était pas seulement une déraison abstraite où se confondaient fous et libertins, malades et criminels, mais aussi une prodigieuse réserve de fantastique, un monde endormi de monstres qu’on croyait engloutis dans cette nuit de Jérôme Bosch qui les avait une fois proférés. On dirait que les forteresses de l’internement avaient ajouté à leur rôle social de ségrégation et de purification, une fonction culturelle tout opposée. Au moment où elles Dartageaient, à la surface de la société, raison et déraison, elles conservaient en profondeur des images où l’une et l’autre se mêlaient et se confondaient. Elles ont fonctionné comme une grande mémoire longtemps silencieuse ; elles ont maintenu dans l’ombre une puissance imaginaire qu’on pouvait croire exorcisée ; dressées par le nouvel ordre classique, elles ont conservé, contre lui et contre le temps, des figures interdites qui ont pu être transmises intactes du xvie au xixe siècle. Dans ce temps aboli, le Brocken rejoint Margot la Folle sur le même paysage imaginaire, et Noirceuil, la grande légende du Maréchal de Rais. L’internement a permis, a appelé cette résistance de l’imaginaire.

Mais les images qui se libèrent à la fin du xvme siècle ne sont pas en tous points identiques à celles qu’avait essayé d’effacer le xvne. Un travail s’est accompli, dans l’obscurité, qui les a détachées de cet arrière-monde où la Renaissance, après le Moyen Âge, avait été les puiser ; elles ont pris place dans le cœur, dans le désir, dans l’imagination des hommes ; et au lieu de manifester au regard l’abrupte présence de l’insensé, elles laissent sourdre l’étrange contradiction des appétits humains : la complicité du désir et du meurtre, de la cruauté et de la soif de souffrir, de la souveraineté et de l’esclavage, de l’insulte et de l’humiliation. Le grand conflit cosmique dont l’insensé, au xve et au xvie siècle, a dévoilé les péripéties, s’est déplacé jusqu’à devenir, à l’extrême fin du classicisme, la dialectique sans médiation du cœur. Le sadisme n’est pas un nom enfin donné à une pratique aussi vieille que l’Éros ; c’est un fait culturel massif qui est apparu précisément à la fin du xvme siècle, et qui constitue une des plus grandes conversions de l’imagination occidentale : la déraison devenue délire du cœur, folie du désir, dialogue insensé de l’amour et de la mort dans la présomption sans limite de l’appétit. L’apparition du sadisme se situe au moment où la déraison, enfermée depuis plus d’un siècle et réduite au silence, réapparaît, non plus comme figure du monde, non plus comme image, mais comme discours et désir. Et ce n’est pas un hasard si le sadisme, comme phénomène individuel portant le nom d’un homme, est né de l’internement, et dans l’internement, si toute l’œuvre de Sade est commandée par les images de la Forteresse, de la Cellule, du Souterrain, du Couvent, de l’île inaccessible qui forment ainsi comme le lieu naturel de la déraison. Ce n’est pas un hasard non plus si toute la littérature fantastique de folie et d’horreur, qui est contemporaine de l’œuvre de Sade, se situe, de manière privilégiée, dans les hauts lieux de l’internement. Toute cette brusque conversion de la mémoire occidentale, à la fin du xvme siècle, avec la possibilité qui lui a été donnée de retrouver, déformées et douées d’un sens nouveau, les figures familières à la fin du Moyen Âge, n’a-t-elle pas été autorisée par le maintien et la veille du fantastique dans les lieux mêmes où la déraison avait été réduite au silence ?

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À l’époque classique, la conscience de la folie et la conscience de la déraison ne s’étaient guère dégagées l'une de l’autre. L'expérience de la déraison qui avait guidé toutes les pratiques de l'internement enveloppait à ce point la conscience de la folie qu'elle la laissait, ou peu s'en faut, disparaître, l’entraînait en tout cas sur un chemin de régression où elle était près de perdre ce qu'elle avait de plus spécifique.

Mais dans l’inquiétude de la seconde moitié du xvme siècle, la peur de la folie croît en même temps que la frayeur devant la déraison : et par là même les deux formes de hantise, s'appuyant l’une sur l’autre, ne cessent de se renforcer. Et au moment même où on assiste à la libération des puissances imaginaires qui accompagnent la déraison, on entend se multiplier les plaintes au sujet des ravages de la folie. On connaît déjà l’inquiétude qu’ont fait naître les « maladies de nerfs », et cette conscience que l'homme devient plus fragile à mesure qu’il se perfectionne *. Tandis qu'on avance dans le siècle, le souci se fait plus pressant, les avertissements plus solennels. Déjà Raulin constatait que « depuis la naissance de la médecine... ces maladies se sont multipliées, sont devenues plus dangereuses, plus compliquées, plus épineuses et plus difficiles à guérir681 ». À l'époque de Tissot, cette impression générale est devenue ferme croyance, une sorte de dogme médical : les maladies de nerfs « étaient beaucoup moins fréquentes qu'elles ne le sont aujourd’hui ; et cela pour deux raisons : l’une, c'est que les hommes étaient en général plus robustes, et plus rarement malades ; il y avait moins de maladies de toute espèce ; l’autre, c'est que les causes qui produisent plus particulièrement les maladies des nerfs se sont multipliées dans une plus grande proportion depuis un certain temps que les autres causes générales de maladie, dont quelques unes paraissent même diminuer... Je ne crains pas de dire que si elles étaient autrefois les plus rares, elles sont aujourd’hui les plus fréquentes » Et bientôt on retrouvera cette conscience, que le xvie siècle avait eue de façon si vive, de la précarité d’une raison qui peut à chaque instant être compromise, et de façon définitive, par la folie. Matthey, médecin de Genève, très proche de l'influence de Rousseau, en formule le présage à tous les gens de raison : « Ne vous glorifiez pas, hommes policés et sages ; cette prétendue sagesse dont vous faites vanité, un instant suffit pour la troubler et l’anéantir ; un événement inattendu, une émotion vive et soudaine de l’âme vont changer tout à coup en furieux ou en idiot l'homme le plus raisonnable et de plus grand esprit682. » La menace de la folie reprend place parmi les urgences du siècle.

Cette conscience pourtant a un style très particulier. La hantise de la déraison est très affective, et prise presque en son entier dans le mouvement des résurrections imaginaires. La crainte de la folie est beaucoup plus libre à l'égard de cet héritage ; et alors que le retour de la déraison prend l'allure d’une répétition massive, qui renoue avec elle-même par-delà le temps, la conscience de la folie s’accompagne au contraire d’une certaine analyse de la modernité, qui la situe d’entrée de jeu dans un cadre temporel, historique et social. Dans la disparité entre conscience de déraison et conscience de folie, on a, en cette fin du xvme siècle, le point de départ d’un mouvement décisif : celui par lequel l’expérience de la déraison ne cessera avec Hôlderlin, Nerval et Nietzsche, de remonter toujours plus haut vers les racines du temps — la déraison devenant ainsi, par excellence, le contretemps du monde — et la connaissance de la folie cherchant au contraire à la situer de façon toujours plus précise dans le sens du développement de la nature et de l'histoire. C’est à partir de cette date que le temps de la déraison et le temps de la folie seront affectés de deux vecteurs opposés : l'une étant retour inconditionné, et plongée absolue ; l'autre au contraire se développant selon la chronique d'une histoire683.

Cette acquisition d’une conscience temporelle de la folie ne s’est pas faite d'un coup. Elle a nécessité l’élaboration de toute une série de concepts nouveaux et souvent la réinterprétation de thèmes fort anciens. La pensée médicale du xvne et du xvme siècle avait admis volontiers une relation presque immédiate entre la folie et le monde : c’était la croyance à l’influence de la lune684 ; c’était aussi la conviction généralement répandue que le climat avait une influence directe sur la nature et la qualité des esprits animaux, par conséquent sur le système nerveux, l’imagination, les passions, et finalement sur toutes les maladies de 1 ame. Cette dépendance n'était pas très claire dans ses principes, ni univoque dans ses effets. Cheyne admet que l’humidité de l’air, les brusques changements de température, les pluies fréquentes compromettent la solidité du genre nerveux685. Venel, au contraire, pense que « l’air froid étant plus pesant, plus dense et plus élastique, comprime davantage les solides, rend leur texture plus ferme et leur action plus forte » ; en revanche, « dans un air chaud, qui est plus léger, plus rare, moins élastique, et par conséquent moins compressif, les solides perdent leur ton, les humeurs croupissent et s’altèrent ; l’air interne n’étant pas contrebalancé par l’air externe, les fluides entrent en expansion, dilatent et distendent les vaisseaux qui les contiennent, jusqu’à surmonter et empêcher leur réaction, et même quelquefois à rompre leurs digues686 ». Pour l’esprit classique, la folie pouvait être facilement l’effet d’un « milieu » extérieur — disons plus exactement le stigmate d’une certaine solidarité avec le monde : de même que l’accès à la vérité du monde extérieur doit bien passer, depuis la chute, par la voie difficile et souvent déformante des sens, de même la possession de la raison dépend d'un « état physique de la machine687 » et de tous les effets mécaniques qui peuvent s’exercer sur elle. On a là comme la version à la fois naturaliste et théologique des vieux thèmes de la Renaissance, qui liaient la folie à tout un ensemble de drames et de cycles cosmiques.

Mais, de cette appréhension globale d’une dépendance, une notion nouvelle va se dégager : sous l’effet de l’inquiétude grandissante, la liaison avec les constantes ou les grandes circularités de l’univers, le thème de la folie apparentée aux saisons du monde, se double peu à peu de l’idée d'une dépendance à l'égard d’un élément particulier du cosmos. La peur se fait plus urgente ; l’intensité affective de tout ce qui réagit à la folie ne cesse de croître : on a l’impression que se détache alors du tout cosmique et de sa stabilité saisonnière, un élément indépendant, relatif, mobile, soumis à une progression constante ou à une accélération continue, et qui est chargé de rendre compte de cette multiplication incessante, de cette grande contagion de la folie. Du macrocosme, pris comme lieu des complicités de tous les mécanismes, et concept général de leurs lois, se dégage ce qu’on pourrait appeler en anticipant sur le vocabulaire du xixe siècle, un « milieu ».

Sans doute faut-il laisser à cette notion, qui n’a encore trouvé ni son équilibre ni sa dénomination finale, ce qu’elle peut avoir d’inachevé. Parlons plutôt avec Buffon, des « forces pénétrantes », qui permettent non seulement la formation de l’individu, mais aussi l’apparition des variétés de l’espèce humaine : influence du climat, différence de la nourriture et de la manière de vivre688. Notion négative, notion « différentielle », qui apparaît au xvme siècle, pour expliquer les variations et les maladies plutôt que les adaptations et les convergences. Comme si ces « forces pénétrantes » formaient l’envers, le négatif de ce qui deviendra, par la suite, la notion positive de milieu.

On voit se bâtir cette notion — ce qui est pour nous paradoxal, — quand l’homme apparaît insuffisamment maintenu par les contraintes sociales, quand il semble flotter dans un temps qui ne l’oblige plus, enfin quand il s’éloigne trop et du vrai et du sensible. Deviennent « forces pénétrantes » une société qui ne contraint plus les désirs, une religion qui ne règle plus le temps et l’imagination, une civilisation qui ne limite plus les écarts de la pensée et de la sensibilité.

La folie et la liberté. Longtemps, certaines formes de mélancolie ont été considérées comme spécifiquement anglaises ; c’était une donnée médicale689, c’était aussi une constante littéraire. Montesquieu opposait le suicide romain, conduite morale et politique, effet voulu d’une éducation concertée, et le suicide anglais qui doit bien être considéré comme une maladie puisque « les Anglais se tuent sans qu’on puisse imaginer aucune raison qui les y détermine ; ils se tuent dans le sein même du bonheur690 ». C’est ici que le milieu a son rôle à jouer ; car si au xvme siècle le bonheur est de l’ordre de la nature et de la raison, le malheur, ou du moins ce qui arrache sans raison au bonheur, doit être d’un autre ordre. Cet ordre, on le cherche d’abord dans les excès du climat, dans cette déviation de la nature par rapport à son équilibre et à son heureuse mesure (les climats tempérés sont de la nature ; les températures excessives sont du milieu). Mais cela ne suffit pas à expliquer la maladie anglaise ; déjà Cheyne pense que la richesse, la nourriture raffinée, l’abondance dont bénéficient tous les habitants, la vie de loisirs et de paresse que mène la société la plus riche691 sont à l’origine de ces troubles nerveux. De plus en plus, on se tourne vers une explication économique et politique, dans laquelle la richesse, le progrès, les institutions apparaissent comme l’élément déterminant de la folie. Au début du xixe siècle, Spurzheim fera la synthèse de toutes ces analyses dans un des derniers textes qui leur est consacré. La folie, en

Angleterre « plus fréquente que partout ailleurs », n’est que la rançon de la liberté qui y règne, et de la richesse partout répandue. La liberté de conscience comporte plus de dangers que l’autorité et le despotisme. « Les sentiments religieux... agissent sans restriction ; tout individu a la permission de prêcher à qui veut l’entendre », et à force d’écouter des opinions si différentes, « les esprits sont tourmentés pour trouver la vérité ». Périls de l’indécision, de l’attention qui ne sait où se fixer, de l’âme qui vacille. Péril aussi des querelles, des passions, de l’esprit qui se fixe avec acharnement au parti qu'il a pris : « Chaque chose trouve de l’opposition, et l’opposition excite les sentiments ; en religion, en politique, en science, et en tout, il est permis à chacun de former un parti ; mais il faut qu'il s’attende à trouver de l’opposition. » Tant de liberté ne permet pas non plus de maîtriser le temps : il est livré à son incertitude, et chacun est abandonné par l’État à ses fluctuations : « Les Anglais forment une nation marchande ; l’esprit toujours occupé de spéculations est continuellement agité par la peur et par l’espérance. L’égoïsme, l’âme du commerce, devient facilement envieux et appelle à son secours d’autres facultés. » D’ailleurs cette liberté est bien éloignée de la véritable liberté naturelle : de toutes parts, elle est contrainte et pressée par des exigences opposées aux désirs les plus légitimes des individus : c’est la liberté des intérêts, des coalitions, des combinaisons financières, non de l’homme, non des esprits et des cœurs. Pour des raisons d’argent, les familles sont plus tyranniques que partout ailleurs : seules les filles riches trouvent à se marier ; « les autres sont réduites à d’autres moyens de satisfaction qui ruinent le corps et dérangent les manifestations de 1 âme. La même cause favorise le libertinage et celui-ci prédispose à la folie1 ». La liberté marchande apparaît ainsi comme l’élément dans lequel l’opinion ne peut jamais parvenir à la vérité, où l’immédiat est livré nécessairement à la contradiction, où le temps échappe à la maîtrise et à la certitude des saisons, où l’homme est dépossédé de ses désirs par les lois de l’intérêt. Bref la liberté, loin de remettre l’homme en

•. Spurzheim, Observations sur la folie, 1818, pp. 193-196.

possession de lui-même, ne cesse de l’écarter davantage de son essence et de son monde ; elle le fascine dans l'extériorité absolue des autres et de l’argent, dans l’intériorité irréversible de la passion et du désir inachevé. Entre l’homme, et le bonheur d’un monde où il se reconnaîtrait, entre l’homme et une nature où il trouverait sa vérité, la liberté de l’état marchand est « milieu » : et c’est dans cette mesure même qu’il est élément déterminant de la folie. Au moment où Spurzheim écrit — en pleine Sainte Alliance, au beau milieu de la Restauration des monarchies autoritaires —, le libéralisme porte aisément tous les péchés de la folie du monde : « Il est singulier de voir que le plus grand désir de l’homme, qui est sa liberté personnelle, ait aussi ses désavantages692. » Mais pour nous, l’essentiel d’une analyse comme celle-là, n’est pas dans la critique de la liberté, mais bien dans l'usage même de la notion qui désigne pour Spurzheim le milieu non naturel où sont favorisés, amplifiés et multipliés les mécanismes psychologiques et physiologiques de la folie.

La folie, la religion et le temps. Les croyances religieuses préparent une sorte de paysage imaginaire, un milieu illusoire favorable à toutes les hallucinations et à tous les délires. Depuis longtemps, les médecins redoutaient les effets d’une dévotion trop sévère, ou d’une croyance trop vive. Trop de rigueur morale, trop d’inquiétude pour le salut et la vie future, voilà qui suffit souvent à faire tomber dans la mélancolie. L'Encyclopédie ne manque pas de citer des cas semblables : « Les impressions trop fortes que font certains prédicateurs trop outrés, les craintes excessives qu’ils donnent des peines dont notre religion menace les infracteurs de sa loi font dans les esprits faibles des révolutions étonnantes. On a vu à l’hôpital de Montélimar plusieurs femmes attaquées de manie et de mélancolie à la suite d’une mission qu’il y avait eu dans la ville ; elles étaient sans cesse frappées des peintures horribles qu’on leur avait inconsidérément présentées ; elles ne parlaient que désespoir, vengeance, punition, etc., et une, entre autres, ne voulait absolument prendre aucun remède, s’imaginant qu’elle était en Enfer, et que rien ne pourrait éteindre le feu dont elle prétendait être dévorée693. » Pinel reste dans la ligne de ces médecins éclairés — interdisant qu’on donne des livres de piété aux « mélancoliques par dévotion694 », recommandant même la réclusion pour « les dévotes qui se croient inspirées et qui cherchent sans cesse à faire d'autres prosélytes695 ». Mais il s’agit là encore plutôt de critique que d’une analyse positive : l’objet ou le thème religieux est soupçonné de susciter le délire ou l’hallucination par le caractère délirant et hallucinatoire qu’on lui prête. Pinel raconte le cas d’une aliénée récemment guérie à laquelle « un livre de piété... rappela que chaque personne avait son ange gardien ; dès la nuit suivante, elle se crut entourée d’un chœur d’anges et prétendit avoir entendu une musique céleste et avoir eu des révélations696 ». La religion n’est encore considérée ici que comme un élément de transmission de l’erreur. Mais avant même Pinel, il y avait eu des analyses d’un style historique bien plus rigoureux, dans lesquelles la religion apparaissait comme un milieu de satisfaction ou de répression des passions. Un auteur allemand, en 1781, évoquait comme des temps heureux les époques lointaines où les prêtres étaient revêtus d’un pouvoir absolu : alors le désœuvrement n’existait pas : chaque instant était scandé par « les cérémonies, les pratiques religieuses, les pèlerinages, les visites faites aux pauvres et aux malades, les festivités du calendrier ». Le temps était ainsi livré à un bonheur organisé, qui ne laissait aucun loisir aux passions vides, au dégoût de la vie, à l’ennui. Quelqu’un se sentait-il en faute ? on le soumettait à une punition réelle, souvent matérielle, qui occupait son esprit, et lui donnait la certitude que la faute était réparée. Et quand le confesseur trouvait de ces « pénitents hypochondriaques qui viennent se confesser trop souvent », il leur imposait comme pénitence soit une peine sévère qui « diluait leur sang trop épais », soit de longs pèlerinages : « Le changement d’air, la longueur du chemin, l’absence de leur maison, l'éloignement des objets qui les contrariaient, la société qu’ils faisaient avec les autres pèlerins, le mouvement lent et énergique qu’ils faisaient en marchant à pied, avaient plus d’action sur eux que les voyages confortables... qui de nos jours tiennent la place des pèlerinages. » Enfin, le caractère sacré du prêtre donnait à chacune de ces injonctions une valeur absolue, et nul n’aurait songé à s’y dérober ; « d’ordinaire le caprice des malades refuse tout cela au médecin697 ». Pour Moehsen, la religion est la médiation entre l’homme et la faute, entre l’homme et le châtiment : sous forme de synthèse autoritaire, elle supprime réellement la faute, en effectuant le châtiment ; si au contraire elle vient à se relâcher, et qu’elle se maintienne dans les formes idéales du remords de conscience, de la macération spirituelle, elle mène directement à la folie ; la consistance du milieu religieux peut seule permettre à l’homme d'échapper à l’aliénation dans le délire démesuré de la faute. Dans la plénitude de ses rites et de ses exigences, elle confisque à l’homme l’inutile oisiveté de ses passions avant la faute, et la vaine répétition de ses remords, une fois qu’elle est commise ; elle organise toute la vie humaine autour de l’instant en plein accomplissement. Cette vieille religion des temps heureux, c était la fête perpétuelle du présent. Mais dès qu’elle s’idéalise avec l’âge moderne, elle suscite autour du présent tout un halo temporel, un milieu vide, celui du loisir et du remords, où le cœur de l’homme est abandonné à sa propre inquiétude, où les passions livrent le temps à l’insouciance ou à la répétition, où finalement la folie peut se déployer librement.

La folie, la civilisation et la sensibilité. La civilisation, d’une façon générale, constitue un milieu favorable au développement de la folie. Si le progrès des sciences dissipe l’erreur, il a aussi pour effet de propager le goût et même la manie de l’étude ; la vie de cabinet, les spéculations abstraites, cette perpétuelle agitation de l’esprit sans exercice du corps, peuvent avoir les plus funestes effets. Tissot explique que dans le corps humain, ce sont les parties soumises à un travail fréquent qui se renforcent et durcissent les premières ; chez les ouvriers, les muscles et les fibres des bras durcissent, leur donnant cette force physique, cette bonne santé dont ils jouissent jusqu’à un âge avancé ; « chez les gens de lettres le cerveau durcit ; souvent ils deviennent incapables de lier des idées » et les voilà promis à la démence Plus une science est abstraite ou complexe, plus nombreux sont les risques de folie qu’elle provoque. Une connaissance qui est proche encore de ce qu’il y a de plus immédiat dans les sens, n’exigeant, selon Pressavin, que peu de travail de la part du sens intérieur et des organes du cerveau, ne suscite qu’une sorte de bonheur physiologique : « Les sciences dont les objets sont facilement perçus par nos sens, qui présentent à l’âme des rapports agréables par l’harmonie de leur accord... portent dans toute la machine une légère activité qui en favorise toutes les fonctions. » Au contraire, une connaissance trop dépouillée de ces rapports sensibles, trop libre à l’égard de l’immédiat provoque une tension du seul cerveau qui déséquilibre tout le corps : les sciences « des choses dont les rapports sont difficiles à saisir parce qu’ils sont peu sensibles à nos sens, ou parce que ses rapports trop multipliés nous obligent à mettre une grande application dans leur recherche, présentent à l’âme un exercice qui fatigue beaucoup le sens intérieur par la tension trop longtemps continue de cet organe698 ». La connaissance forme ainsi autour du sensible tout un milieu de rapports abstraits où l’homme risque de perdre le bonheur physique dans lequel s’établit normalement son rapport au monde. Les connaissances se multiplient sans doute, mais la rançon augmente. Est-il sûr qu’il y ait plus de savants ? Une chose est certaine du moins, c’est qu’« il y a plus de gens qui en ont les infirmités699 ». Le milieu de la connaissance croît plus vite que les connaissances elles-mêmes.

Mais il n’y a pas que la science qui détache l’homme du sensible, il y a la sensibilité elle-même : une sensibilité qui

n’est plus commandée par les mouvements de la nature, mais par toutes les habitudes, par toutes les exigences de la vie sociale. L’homme moderne, mais la femme plus encore que l’homme, a fait du jour la nuit, et de la nuit le jour : « Le moment où nos femmes se lèvent à Paris, ne suit que de très loin celui que la nature a marqué ; les plus belles heures du jour se sont écoulées ; l’air le plus pur a disparu ; personne n'en a profité. Les vapeurs, les exhalaisons malfaisantes, attirées par la chaleur du soleil, s’élèvent déjà dans l’atmosphère ; c'est l’heure que la beauté choisit pour se lever700. » Ce dérèglement des sens se poursuit au théâtre où on cultive les illusions, où on suscite par artifice de vaines passions, et les mouvements de l'âme les plus funestes ; les femmes surtout aiment ces spectacles « qui les enflamment et les exaltent » ; leur âme « est si fortement ébranlée qu’elle produit dans leurs nerfs une commotion, passagère à la vérité, mais dont les suites sont ordinairement graves ; la privation momentanée de leurs sens, les larmes qu'elles répandent à la représentation de nos modernes tragédies sont les moindres accidents qui puissent en résulter701 ». Les romans forment un milieu plus artificiel encore et plus nocif pour une sensibilité déréglée ; la vraisemblance même que les écrivains modernes s'efforcent d’y faire paraître, et tout l’art qu’ils emploient à imiter la vérité ne donne que plus de prestige aux sentiments violents et dangereux qu’ils veulent éveiller chez leurs lectrices : « Dans les premiers siècles de la politesse et de la galanterie française, l’esprit moins perfectionné des femmes se contentait de faits et d’événements aussi merveilleux qu’incroyables ; elles veulent maintenant des faits vraisemblables, mais des sentiments si merveilleux que les leurs en soient entièrement troublés et confondus ; elles cherchent ensuite, dans tout ce qui les environne, à réaliser les merveilles dont elles sont enchantées ; mais tout leur paraît sans sentiment et sans vie, parce qu’elles veulent trouver ce qui n'est pas dans la nature702. » Le roman forme le milieu de perversion par excellence de toute la sensibilité ; il détache l’âme de tout ce qu’il y a d’immédiat et de naturel dans le sensible, pour l’entraîner dans un monde imaginaire de sentiments d’autant plus violents qu’ils sont irréels, et moins réglés par les lois douces de la nature : « Tant d'auteurs font éclore une foule de lecteurs, et une lecture continue produit toutes les maladies nerveuses ; peut-être que de toutes les causes qui ont nui à la santé des femmes, la principale a été la multiplication infinie des romans depuis cent ans... Une fille qui à dix ans lit au lieu de courir doit être à vingt ans une femme à vapeurs et non une bonne nourrice703. »

Lentement, et dans un style encore très dispersé, le xvme siècle constitue, autour de la conscience qu’il prend de la folie et de sa menaçante augmentation, tout un ordre nouveau de concepts. Dans le paysage de déraison où le xvne siècle l’avait placée, la folie cachait un sens et une origine obscurément moraux ; son secret l’appa-rentait à la faute et l’animalité dont on percevait en elle l’imminence ne la rendait pas, paradoxalement, plus innocente. Dans la seconde moitié du xviif siècle, elle ne sera plus reconnue dans ce qui rapproche l’homme d’une déchéance immémoriale, ou d’une animalité indéfiniment présente ; on la situe au contraire dans ces distances que l’homme prend à l’égard de lui-même, de son monde, de tout ce qui s’offre à lui dans l’immédiateté de la nature ; la folie devient possible dans ce milieu où s’altèrent les rapports de l'homme avec le sensible, avec le temps, avec autrui ; elle est possible par tout ce qui, dans la vie et le devenir de l’homme, est rupture avec l'immédiat. Elle n’est plus de l’ordre de la nature ni de la chute, mais d’un ordre nouveau, où on commence à pressentir l’histoire, et où se forment, dans une obscure parenté originaire, « l’aliénation » des. médecins et « l'aliénation » des philosophes — deux figures où l’homme altère de toute façon sa vérité, mais entre lesquelles le xixe siècle, après Hegel eut tôt fait de perdre toute trace de ressemblance.

*

Cette nouvelle manière d’appréhender la folie à travers l’action si déterminée des « forces pénétrantes » fut sans doute décisive — aussi décisive dans l'histoire de la folie moderne que la libération spectaculaire des enchaînés de Bicêtre par Pinel.

L’étrange, et l’important à la fois, c’est d’abord la valeur négative de ce concept, à ce stade encore archaïque de son élaboration. Dans les analyses que nous venons d’évoquer, ces forces ne désignent pas ce qui de la nature peut constituer l’entourage d’un vivant ; ce n’est pas non plus le lieu des adaptations, des influences réciproques ou des régulations ; ce n’est pas même l’espace dans lequel l’être vivant peut déployer et imposer ses normes de vie. L’ensemble de ces forces, si on dégage les significations que cette pensée du xvme siècle y a mises obscurément, c’est ce qui, justement, dans le cosmos s’oppose à la nature’. Le milieu bouleverse le temps dans le retour de ses saisons, dans l’alternance de ses jours et de ses nuits ; il altère le sensible et ses calmes échos en l’homme par les vibrations d’une sensibilité qui n’est réglée que sur les excès de l’imaginaire ; il détache l’homme de ses satisfactions immédiates pour le soumettre à des lois de l’intérêt qui l’empêchent d’entendre les voix de son désir. Le milieu commence là où la nature se met à mourir en l’homme. N’est-ce pas de cette manière déjà que Rousseau montrait la nature finir et le milieu humain s'instaurer dans la catastrophe cosmique des continents effondrés704 ? Le milieu, ce n’est pas la positivité de la nature telle qu’elle est offerte au vivant ; c’est cette négativité au contraire par laquelle la nature dans sa plénitude est retirée au vivant ; et dans cette retraite, dans cette non-nature, quelque chose se substitue à la nature, qui est plénitude d’artifice, monde illusoire où s’annonce l’antiphysis.

Or c’est là, précisément, que la possibilité de la folie prend toute son ampleur. Le xvne siècle la découvrit dans la perte de la vérité : possibilité toute négative, dans laquelle était seule en question cette faculté d’éveil et d'attention en l'homme qui n’est pas de la nature, mais de la liberté. La fin du xvme siècle se met à identifier la possibilité de la folie avec la constitution d’un milieu : la folie, c’est la nature perdue, c’est le sensible dérouté, l’égarement du désir, le temps dépossédé de ses mesures ; c’est l’immédiateté perdue dans l’infini des médiations. En face de cela, la nature au contraire, c’est la folie abolie, l’heureux retour de l’existence à sa plus proche vérité : « Venez, femmes aimables et sensuelles, écrit Beauchesne, fuyez désormais les dangers des faux plaisirs, des passions fougueuses, de l’inaction et de la mollesse ; suivez vos jeunes époux, dans les campagnes, dans les voyages ; défiez-les à la course sur l’herbe tendre et parée de fleurs ; revenez à Paris donner à vos compagnes l’exemple des exercices et des travaux convenables à votre sexe ; aimez, élevez surtout vos enfants ; vous saurez combien ce plaisir est au-dessus des autres, et que c’est le bonheur que la nature vous a destiné ; vous vieillirez lentement lorsque votre vie sera pure *. »

Le milieu joue donc un rôle à peu près symétrique et inverse de celui que jouait autrefois l’animalité. Il y avait jadis, dans la sourde présence de la bête, le point par où la folie, dans sa rage, pouvait faire irruption en l’homme ; le point le plus profond, le point ultime de l’existence naturelle était en même temps le point d’exaltation de la contre-nature — la nature humaine étant à elle-même, et immédiatement, sa propre contre-nature. À la fin du xvme siècle, en revanche, la tranquillité animale appartient tout entière au bonheur de la nature ; et c’est en échappant à la vie immédiate de l’animal, au moment où il se forme un milieu, que l’homme s’ouvre à la possibilité de la contre-nature et s’expose de lui-même au péril de la folie. L’animal ne peut pas être fou, ou du moins ce n’est pas l’animalité en lui qui porte la folie705. Il ne faut donc pas s’étonner que les primitifs soient de tous les hommes les moins disposés à la folie : « L’ordre des laboureurs est bien supérieur à cet égard à la partie du peuple qui fournit des artisans ; mais malheureusement bien inférieur à ce qu’il a été autrefois, dans le temps qu’il n’était que laboureur, et ce que sont encore quelques peuplades de sauvages qui ignorent presque tous les maux et ne meurent que d’accidents et de décrépitude. » On citera encore au début du xixe siècle l’affirmation de l'Américain Rush, qui n’a « pu trouver parmi les Indiens un seul exemple de démence, et n’a rencontré parmi eux que peu de maniaques et de mélancoliques706 », ou celle de Hum-boldt qui n’a jamais entendu parler « d’un seul aliéné parmi les Indiens sauvages de l’Amérique méridionale707 ». La folie a été rendue possible par tout ce que le milieu a pu réprimer chez l’homme d’existence animale708.

Dès lors, la folie se trouve liée à une certaine forme de devenir en l’homme. Tant qu’elle était éprouvée comme menace cosmique ou imminence animale, elle sommeillait tout autour de l’homme ou dans les nuits de son cœur, douée d’une perpétuelle et immobile présence ; ses cycles n’étaient qu’un retour, ses jaillissements de simples réapparitions. Maintenant la folie a un point de départ temporel — même si on ne doit l’entendre que dans un sens mythique : elle suit un vecteur linéaire, qui indique un accroissement indéfini. À mesure que le milieu constitué autour de l’homme et par l’homme devient plus épais et opaque, les risques de folie augmentent. Le temps selon lequel ils se répartissent devient un temps ouvert, un temps de multiplication et de croissance. La folie devient alors l’autre côté du progrès : en multipliant les médiations, la civilisation offre sans cesse à l’homme de nouvelles chances de s’aliéner. Matthey ne fait que résumer le sentiment général des hommes du xvme siècle, quand il écrit à l’époque de la Restauration : « Les plus profondes misères de l’homme social et ses nombreuses jouissances, ses sublimes pensées et son abrutissement, naissent de l’excellence même de sa nature, de sa perfectibilité et du développement excessif de ses facultés physiques et morales. La multitude de ses besoins, de ses désirs, de ses passions, tel est le résultat de la civilisation, source de vices et de vertus, de maux et de biens. C’est du sein des délices et de l’opulence des villes que s’élèvent les gémissements de la misère, les cris du désespoir et de la fureur. Bicêtre, Bedlam attestent cette vérité » Sans doute, cette dialectique simple du bien et du mal, du progrès et de la déchéance, de la raison et de la déraison, est très familière au xvme siècle. Mais son importance a été décisive dans l’histoire de la folie : elle a renversé la perspective temporelle dans laquelle on percevait d’ordinaire la folie ; elle l'a placée dans l’écoulement indéfini d’un temps dont l’origine était fixe, et le but toujours plus reculé ; elle a ouvert la folie sur une durée irréversible, brisant ses cycles cosmiques, et l’arrachant à la fascination de la faute passée ; elle promettait l’invasion du monde par la folie ; non plus sous la forme apocalyptique du triomphe de l’insensé comme au xve siècle, mais sous la forme continue, pernicieuse, progressive, jamais fixée en aucune figure terminale, se rajeunissant du vieillissement même du monde. On inventait, dès avant la Révolution, une des grandes hantises du xixe siècle, et déjà on lui donnait un nom ; on l’appelait « la dégénération ».

C’est évidemment un des thèmes les plus traditionnels de la culture gréco-latine que cette idée des fils qui n’ont plus la valeur des pères, et cette nostalgie d’une antique sagesse dont les secrets se perdent dans la folie des contemporains. Mais il s’agit là encore d'une idée morale qui n’a de support que critique : ce n’est pas une perception, mais un refus de l’histoire. Au xvme siècle, au contraire, cette durée vide de la déchéance commence à recevoir un contenu concret : on ne dégénère plus en suivant la pente d’un abandon moral, mais en obéissant aux lignes de force d’un milieu humain, ou aux lois d’une hérédité physique. Ce n’est donc plus pour avoir oublié le temps, pris comme mémoire de l’immémorial, que l'homme dégénère ; mais parce qu’en lui au contraire le temps s’appesantit, devient plus pressant et plus présent, comme une sorte de mémoire matérielle des corps, qui totalise le passé et détache l’existence de son immédiateté naturelle : « Les enfants se ressentent des maux des pères ; nos aïeux ont commencé à s’écarter un peu du genre de vie le plus salutaire ; nos grands-pères sont nés un peu plus faibles, ont été élevés plus mollement, ont eu des enfants encore plus faibles qu’eux, et nous, quatrième génération, nous ne connaissons plus la force et la santé chez les vieillards octogénaires que par ouï-dire709. » Dans ce que Tissot appelle ainsi la « dégénération », il y a peu de chose encore de ce que le xixe siècle désignera par « dégénérescence » ; elle ne comporte encore aucun caractère d’espèce ; aucune tendance à un retour fatal aux formes rudimentaires de la vie et de l'organisation710 ; aucun espoir n’est encore confié à l’individu régénérateur711. Et pourtant Morel, dans son Traité de la Dégénérescence, partira de l’enseignement que le xvme siècle lui a transmis ; pour lui, comme pour Tissot déjà, l’homme dégénère à partir d’un type primitif712 ; et ceci non pas sous l’effet d’une dégradation spontanée, d’une lourdeur propre à la matière vivante, mais bien plus probablement sous « l’influence des institutions sociales en désaccord avec la nature », ou encore par suite d’une « dépravation de la nature morale713 ». De Tissot à Morel une même leçon se répète, qui prête au milieu humain un pouvoir d’aliénation où il ne faut voir autre chose que la mémoire de tout ce qui, en lui, médiatise la nature. La folie, et toutes ses puissances que les âges multiplient, ne résident pas en l’homme lui-même, mais dans son milieu. Nous sommes là, exactement au point où sont encore confondus un thème philosophique de l'hégélianisme, (l’aliénation est dans le mouvement des médiations), et le thème biologique auquel Bichat a donné formulation quand il a dit que « tout ce qui entoure les êtres vivants tend à les détruire ». La mort de l’individu est à l’extérieur de lui-même, comme sa folie, comme son aliénation ; c’est dans l’extériorité, et dans la pesante mémoire des choses, que l’homme vient à perdre sa vérité. Et comment la retrouver sinon dans une autre mémoire ? Mémoire, qui ne saurait être que la réconciliation dans l’intériorité du savoir, ou la plongée totale et la rupture vers l’absolu du temps, vers l’immédiate jeunesse de la barbarie : « Ou une conduite raisonnée qu’on ne peut point espérer, ou quelques siècles de barbarie qu’on n’ose pas même désirer714. »

Dans cette réflexion sur la folie715, et dans cette élaboration encore obscure du concept de milieu, le xvme siècle anticipait étrangement sur ce qui allait devenir, à l’époque suivante, les thèmes directeurs de la réflexion sur l’homme ; et il proposait, dans une lumière indécise, aux confins de la médecine et de la philosophie, de la psychologie et de l’histoire, avec une naïveté dont toute l’inquiétude du xixe siècle, et du nôtre, n’est pas parvenue à dissiper les équivoques, un très rudimentaire concept d’aliénation, qui permet de définir le milieu humain comme la négativité de l’homme et de reconnaître en lui l’a priori concret de toute folie possible. La folie est ainsi logée au plus proche et au plus lointain de l’homme : ici même où il habite, mais aussi bien là où il se perd, dans cette étrange patrie où sa résidence est également ce qui l’abolit, la plénitude accomplie de sa vérité et l’incessant travail de son non-être.

*

Alors la folie entre dans un nouveau cycle. Elle est détachée maintenant de la déraison, qui va demeurer longtemps, comme stricte expérience poétique ou philosophique répétée de Sade à Hôlderlin, à Nerval et à Nietzsche, la pure plongée dans un langage qui abolit l’histoire et fait scintiller, à la surface la plus précaire du sensible, l’imminence d’une vérité immémoriale. La folie, pour le xixe siècle, aura un sens tout différent : elle sera, par sa nature, et dans tout ce qui l’oppose à la nature, toute proche de l’histoire.

Nous avons facilement l’impression que la conception positiviste de la folie est physiologique, naturaliste et antihistorique 716 et qu’il a fallu la psychanalyse, la sociologie, et ni plus ni moins que la « psychologie des cultures » pour mettre à jour le lien que la pathologie de l’histoire pouvait avoir secrètement avec l’histoire. En fait, c’était chose clairement établie à la fin du xvme siècle : la folie était, dès cette époque, inscrite dans la destinée temporelle de l'homme ; elle était même la conséquence et la rançon de ce que l’homme, par opposition à l’animal, avait une histoire. Celui qui a écrit, dans une extraordinaire ambiguïté de sens, que « l’histoire de la folie est la contrepartie de l’histoire de la raison », n’avait lu ni Janet, ni Freud, ni Brunschvicg ; c’était un contemporain de Claude Bernard, et il posait comme équation évidente : « Tel temps, tel genre d’insanité d’esprit717. » Nulle époque sans doute n’aura une conscience plus aiguë de cette relativité historique de la folie que les premières années du xixe siècle : « Que de points de contact, disait Pinel, a sous ce rapport la médecine avec l’histoire de l’espèce humaine718. » Et il se félicitait d’avoir eu l’occasion d’étudier les maladies de l’esprit en un temps aussi favorable que la Révolution, époque entre toutes propice à ces « passions véhémentes » qui sont « l'origine la plus ordinaire de l’aliénation » ; pour en observer les effets, « quelle époque plus favorable que les orages d’une révolution toujours propre à exalter au plus haut degré les passions humaines ou plutôt la manie sous toutes ses formes719 ». Longtemps la médecine française cherchera les traces de 93 dans les générations suivantes, comme si les violences de l’histoire et sa folie s’étaient déposées dans le temps silencieux de l’hérédité : « Nul doute que pendant la Révolution, la Terreur n’ait été funeste à quelques individus, et même dès le sein maternel... Les individus que cette cause a prédisposés à la folie appartiennent aux provinces qui ont été plus longtemps en proie aux horreurs de la guerre720. » La notion de folie telle qu’elle existe au xixe siècle s’est formée à l’intérieur d’une conscience historique, et ceci de deux manières : d’abord parce que la folie dans son accélération constante forme comme une dérivée de l’histoire ; et parce que ses formes, ensuite, sont déterminées par les figures mêmes du devenir. Relative au temps, et essentielle à la temporalité de l’homme, telle nous apparaît la folie comme elle est alors reconnue ou du moins éprouvée, bien plus profondément historique, au fond, qu’elle ne l’est encore pour nous.

Et cependant cette relation à l’histoire sera vite oubliée : Freud, avec peine, et d’une manière qui n’est peut-être pas radicale, sera contraint de la dégager de l'évolutionnisme. C’est qu’au cours du xixe siècle elle aura basculé dans une conception à la fois sociale et morale par laquelle elle s'est trouvée entièrement trahie. La folie ne sera plus perçue comme la contrepartie de l’histoire, mais comme l’envers de la société. C’est dans l'œuvre même de Morel qu'on saisit de la façon la plus claire ce renversement de l’analyse historique en critique sociale, qui chasse la folie du mouvement de l’histoire pour en faire un obstacle à son développement heureux et à ses promesses de réconciliation. La misère forme pour lui — alors qu'au xvme siècle c'était la richesse, c’était le progrès — le milieu le plus favorable à la propagation de la folie : « professions dangereuses ou insalubres, habitation dans des centres trop populeux ou malsains », intoxications diverses ; « si l’on joint maintenant à ces mauvaises conditions générales, l'influence profondément démoralisatrice qu’exerce la misère, le défaut d'instruction, le manque de prévoyance, l’abus des boissons alcooliques et les excès vénériens, l'insuffisance de la nourriture, on aura une idée des circonstances complexes qui tendent à modifier d’une manière défavorable les tempéraments de la classe pauvre721 ». Ainsi la folie échappe à ce qu’il peut y avoir d’historique dans le devenir humain, pour prendre sens dans une morale sociale : elle devient le stigmate d’une classe qui a abandonné les formes de l’éthique bourgeoise ; et au moment même où le concept philosophique d’aliénation acquiert une signification historique par l’analyse économique du travail, à ce même moment le concept médical et psychologique d’aliénation se libère totalement de l’histoire pour devenir critique morale au nom du salut compromis de l’espèce. D’un mot, la peur de la folie, qui était pour le xvme siècle la crainte des conséquences de son propre devenir, se transforme peu à peu au xixe, au point d’être la hantise devant les contradictions qui seules pourtant peuvent assurer le maintien de ses structures ; la folie est devenue la paradoxale condition de la durée de l'ordre bourgeois, dont elle constitue pourtant de l’extérieur la menace la plus immédiate. On la perçoit donc à la fois comme indispensable dégénérescence, — puisqu'elle est la condition de l'éternité de la raison bourgeoise — et comme oubli contingent, accidentel des principes de la morale et de la religion — puisqu’il faut bien futili-ser en le jugeant ce qui se présente comme l’immédiate contradiction d’un ordre dont on ne peut pas prévoir la. fin. Ainsi entrera en sommeil, vers le milieu du xixe siècle, cette conscience historique de la folie qui avait été longtemps tenue en éveil à l’âge du « positivisme militant ».

Ce passage par l’histoire, pour précaire et oublié qu’il fût, n’en est pas moins décisif pour l’expérience de la folie telle qu’elle a été faite au xixe siècle. L’homme y instaure un rapport nouveau à la folie, plus immédiat en un sens, et plus extérieur aussi. Dans l'expérience classique, l’homme communiquait avec la folie par la voie de l’erreur, c’est-à-dire que la conscience de la folie impliquait nécessairement une expérience de la vérité. La folie était l’erreur par excellence, la perte absolue de la vérité. À la fin du xvme siècle, on voit se dessiner les lignes générales d’une nouvelle expérience, où l’homme, dans la folie, ne perd pas la vérité, mais sa vérité ; ce ne sont plus les lois du monde qui lui échappent, mais lui-même qui échappe aux lois de sa propre essence. Tissot évoque ce développement de la folie à la fin du xvme siècle comme un oubli par l’homme de ce qui fait sa plus immédiate vérité ; les hommes ont eu « recours à des plaisirs factices dont plusieurs ne sont qu’une façon d’être singulière, opposée aux usages naturels, et dont la bizarrerie fait tout le mérite ; c'en est un réel pour ceux qu’elle peut soustraire au pénible sentiment d’une excitation vide, sentiment qu’aucun homme ne peut soutenir, et qui fait que tout ce qui l'entoure lui est cher. De là sans doute la première origine du luxe qui n’est que l’attirail d'une multitude de choses superflues... Cet état est celui d’un hypochondre à qui il faut un grand nombre de remèdes pour le contenter et qui n’en est pas moins malheureux722 ». Dans la folie, l’homme est séparé de sa vérité, et exilé dans l’immédiate présence d'un entourage où lui-même se perd. Quand l’homme classique perdait la vérité, c'est qu’il était rejeté vers cette existence immédiate où son animalité faisait rage, en même temps qu'apparaissait cette primitive déchéance qui le montrait originairement coupable. Quand on parlera maintenant d’un homme fou, on désigne celui qui a quitté la terre de sa vérité immédiate, et qui s’est lui-même perdu.


666    Mercier, Tableau de Paris, t. I, pp. 233-234.

667    Ibid., pp. 235-236.

668    On trouve fréquemment cette mention dans les livres de l'internement.

669 Lettre à sa femme, citée in Lély, Vie de Sade, Paris 1952, I p. 105.

670    Mercier, loc. cit., t. VIII, p. 1.

671    Ibid., p. 2.

672    Musquinei de la Pagne, Bicêtre réformé, Paris, 1790, p. 16.

673    Ce thème est en liaison avec les problèmes de chimie et d’hygiène posés par la respiration tels qu’ils sont étudiés à la même époque. Cf. Hales, A description of ventilators, Londres, 1743. Lavoisier, Altérations qu'éprouve l’air respiré, 1785, in Œuvres, 1862, t. II, pp. 676-687.

674    Une copie manuscrite de ce rapport se trouve à la B.N.. coll. « Joly de Fleuiy », 1235, fr> 120.

675    Ibid., f° 123. L’ensemble de l'affaire occupe les folios 117-126 ; sur « la fièvre des prisons » et la contagion qui menace les villes, cf. Howard, Étal des prisons, t. 1, Introduction, p. 3.

676 « Je savais comme tout le nonde que Bicêtre était à la fois un hôpital et une prison ; mais j’ignorais que l'hôpital eût été construit pour engen drer des maladies, la prison pour engendrer des crimes » (Mirabeau, Souvenirs d’un voyageur anglais, p. 6).

677 Cf. Hanway, Réflexions sur l’aération (Gazette salutaire, 25 septembre et 9 octobre 1766, n“ 39 et 41) ; Genneté, Purification de l’air dans les hôpitaux, Nancy, 1767.

L’Académie de Lyon avait mis au concours en 1762 le sujet suivant : « Quelle est la qualité nuisible que l’air contracte dans les hôpitaux et dans les prisons, et quel serait le meilleur moyen d’y remédier ? » D’une façon générale, cf. Coqueau, Essai sur l'établissement des hôpitaux dans les grandes villes, 1787.

678    Desmonceaux, De la bienfaisance nationale, Paris, 1789, p. 14

679    Mirabeau, Relation d'un voyageur anglais, p. 14.

680 Rapport fait au nom du Comité de Mendicité, Assemblée nationale. Procès-verbal, t. XL1V, pp. 80-81.

681    Raulin, Traité des affections vaporeuses, Préface.

682    Matthey, Nouvelles recherches sur les maladies de l’esprit, Paris, 1816, Ire partie, p. 65.

683    Dans l’évolutionnisme du xixe siècle, la folie est bien retour, mais le long d'un chemin chronologique ; elle n'est pas déroute absolue du temps.

684    Cf. supra, IIe partie, chap. II.

685    G. Cheyne, Méthode naturelle de guérir les maladies du corps (trad. Paris, 1749). Et en ceci il est d’accord avec Montesquieu. Esprit des Lois, IIIe partie, liv. XIV, chap. II, Pléiade, t. II, pp. 474-477.

686    Venel, Essai sur la santé et l'éducation médicinale des filles destinées au mariage, Yvernon, 1776, pp. 135-136.

687    Cf. Montesquieu, Causes qui peuvent affecter les esprits et les carac-£res, Œuvres complètes, éd. Pléiade, II, pp. 39-40.

688    Buffon, Histoire naturelle, in Œuvres complètes, éd. de 1848, t. III De l'homme, pp. 319-320.

689    Sauvages parle de « Melancolia anglica ou taedium vitae », loc. cit., t. VII, p. 366.

690    Montesquieu, loc. cit., IIIe partie, liv. XIV, chap. XII, éd. Pléiade, t. II, pp. 485-486.

691    Cheyne, The English Malady, Londres, 1733.

692 Ibid., pp. 193-196.

693    Encyclopédie, art. « Mélancolie ».

694    Pinel, Traité médico-philosophique, p. 268.

695    Ibid., p. 291, note 1.

696    Ibid.

697 Moehsen, Geschichte der Wissenschaften in der mark Brandenburg, Berlin et Leipzig, 1781, p. 503.

698    Pressavin, Nouveau traité des vapeurs, pp. 222-224.

699    Tissot, Traité des nerfs, II, p. 442.

700    Beauchesne, De l'influence des affections de l'âme dans les maladies nerveuses des femmes, Paris, 1783, p. 31.

701    Ibid., p. 33.

702    Beauchesne, op. cil., pp. 37-38.

703 Causes physiques et morales des maux de nerfs (Gazette salutaire) n° 40, 6 octobre 1768. Cet article est anonyme.

704    Rousseau, Discours sur l’origine de l'inégalité, Œuvres, Paris 1852, t. I, p. 553.

705    La folie des animaux est conçue soit comme un effet du dressage et d'une vie en société (mélancolie des chiens privés de leur maître) ; soit comme la lésion d’une faculté supérieure quasi humaine. (Cf. Observation d’un chien imbécile par absence totale de sensorium commune. In Gazette de médecine, t. III, n“ 13, mercredi 10 février 1762, pp. 89-92).

706    Rush, Médical Inquiries, I, p. 19.

707    Cité in Spurzheim, Observations sur la folie, p. 183.

708    On a, dans un texte de Raulin, une curieuse analyse de l’apparition de la folie avec le passage de la consommation animale à un milieu alimentaire humain : « Les hommes s'écartèrent de cette vie simple à mesure qu’ils écoutèrent leurs passions ; ils firent insensiblement des découvertes pernicieuses d’aliments propres à flatter le goût ; ils les adaptèrent ; les fatales découvertes se sont multipliées peu à peu ; leur usage a augmenté les passions ; les passions ont exigé des excès ; les uns et les autres ont introduit le luxe ; et la découverte des Grandes Indes ont fourni des moyens propres à le nourrir et à le porter au point où il est dans ce siècle. La première date des maladies est presque la même que celle du changement du mélange des mets et des excès qu’on en a faits » (loc. cit., pp. 60-61).

709 Matthey, Nouvelles recherches sur les maladies de l’esprit, p. 67.

710    « La matière vivante descend par degrés de son type élevé à des types de plus en plus inférieurs et dont le dernier est le retour à l’état inorganique » (Bcekel, article Dégénérescence du Dictionnaire de Jaccoud).

711    « Il se trouvera toujours des individus qui auront échappé à l'altération héréditaire, et, en se servant exclusivement de ceux-ci pour la perpétuation de l'espèce, on lui fera remonter le courant fatal » (Prosper Lucas, Traité physiologique et philosophique de l'hérédité naturelle, Paris, 1847).

712    « L’existence d’un type primitif que l’esprit humain se plaît à constituer dans sa pensée commc le chef-d’œuvre et le résumé de la création est un fait si conforme à nos croyances, que l’idée d'une dégénérescence de notre nature est inséparable de l'idée d’une déviation de ce type primitif qui renfermait en lui-même les éléments de la continuité de l’espèce » (Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine, Paris, 1857, pp. 1-2).

713    Cf. Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine, Paris, 1857, pp. 50 et sq., le tableau de la lutte entre l’individu « et la nature factice que lui impose la condition sociale dans laquelle se passe son existence ».

714    Causes physiques et morales des maux de nerfs (Gazette salutaire. 6 octobre 1768, n" 40).

715    Buffon parle lui aussi de dégénération, au sens soit d’un affaiblissement général de la nature (loc. cit., pp. 120-121), soit d'individus qui dégénèrent de leur espèce (ibid., p. 311).

716 La biologie positiviste de stricte obédience est en effet préformation-niste, le positivisme imprégné d'évolutionnisme est d’apparition beaucoup plus tardive.

717    Michea, article Démonomanie du Dictionnaire de Jaccoud, t. XI, p. 125.

718    Pinel, Traité médico-philosophique. Introduction, p. xxn.

719    Ibid., p. xxx.

720    Esquirol, Des maladies mentales, t. II, p. 302.

721 Morel, loc. cit., p. 50.

722 Essai sur les maladies des gens du monde, pp. 11-12.