Conclusion

Donc, dans le champ des pratiques reconnues (celle du régime, celle de la gestion domestique, celle de la « cour » faite aux jeunes gens) et à partir des réflexions qui tendaient à les élaborer, les Grecs se sont interrogés sur le comportement sexuel comme enjeu moral, et ils ont cherché à définir la forme de modération qui s’y trouvait requise.

Cela ne veut pas dire que les Grecs en général ne s’intéressaient aux plaisirs sexuels qu’à partir de ces trois points de vue. On trouverait dans la littérature qu’ils ont pu nous laisser bien des témoignages attestant l’existence d’autres thèmes et d’autres préoccupations. Mais si on s’en tient, comme j’ai voulu le faire ici, aux discours prescriptifs par lesquels ils ont essayé de réfléchir et de régler leur conduite sexuelle, ces trois foyers de problématisation apparaissent comme étant de beaucoup les plus importants. Autour d’eux, les Grecs ont développé des arts de vivre, de se conduire et d'« user des plaisirs » selon des principes exigeants et austères.

Au premier regard, on peut avoir l’impression que ces différentes formes de réflexion se sont approchées au plus près des formes d’austérité qu’on trouvera plus tard dans les sociétés occidentales chrétiennes. En tout cas, on peut être tenté de corriger l’opposition encore assez couramment admise entre une pensée païenne « tolérante » à la pratique de la « liberté sexuelle » et les morales tristes et restrictives qui lui feront suite. Il faut bien voir en effet que le principe d’une tempérance sexuelle rigoureuse et soigneusement pratiquée est un précepte qui ne date ni du christianisme, bien sûr, ni de l’Antiquité tardive, ni même des mouvements rigoristes qu’on a pu connaître avec les stoïciens par exemple, à l’époque hellénistique et romaine. Dès le IVe siècle, on trouve très clairement formulée l’idée que l’activité sexuelle est en elle-même assez périlleuse et coûteuse, assez fortement liée à la perte de la substance vitale, pour qu’une économie méticuleuse doive la limiter pour autant qu’elle n’est pas nécessaire ; on trouve aussi le modèle d’une relation matrimoniale qui exigerait de la part des deux conjoints une égale abstention de tout plaisir « extra-conjugal » ; on trouve enfin le thème d’un renoncement de l’homme à tout rapport physique avec un garçon. Principe général de tempérance, soupçon que le plaisir sexuel pourrait être un mal, schéma d’une stricte fidélité monogamique, idéal de chasteté rigoureuse : ce n’est évidemment pas selon ce modèle que vivaient les Grecs ; mais la pensée philosophique, morale et médicale qui s’est formée au milieu d’eux n’a-t-elle pas formulé quelques-uns des principes fondamentaux que des morales ultérieures – et singulièrement celles qu’on a pu trouver dans les sociétés chrétiennes – semblent n’avoir eu qu’à reprendre ? Pourtant on ne peut en rester là ; les prescriptions peuvent bien être formellement semblables : cela ne prouve après tout que la pauvreté et la monotonie des interdits. La manière dont l’activité sexuelle était constituée, reconnue, organisée comme un enjeu moral n’est pas identique du seul fait que ce qui est permis ou défendu, recommandé ou déconseillé est identique.

On l’a vu : le comportement sexuel est constitué comme domaine de pratique morale, dans la pensée grecque, sous la forme d’aphrodisia, d’actes de plaisir relevant d’un champ agonistique de forces difficiles à maîtriser ; ils appellent, pour prendre la forme d’une conduite rationnellement et moralement recevable, la mise en jeu d’une stratégie de la mesure et du moment, de la quantité et de l’opportunité ; et celle-ci tend, comme à son point de perfection et à son terme, à une exacte maîtrise de soi où le sujet est « plus fort » que lui-même jusque dans l’exercice du pouvoir qu’il exerce sur les autres. Or, l’exigence d’austérité impliquée par la constitution de ce sujet maître de lui-même ne se présente pas sous la forme d’une loi universelle à laquelle chacun et tous devraient se soumettre ; mais plutôt comme un principe de stylisation de la conduite pour ceux qui veulent donner à leur existence la forme la plus belle et la plus accomplie possible. Si on veut fixer une origine à ces quelques grands thèmes qui ont donné forme à notre morale sexuelle (l’appartenance du plaisir au domaine dangereux du mal, l’obligation de la fidélité monogamique, l’exclusion de partenaires de même sexe), non seulement il ne faut pas les attribuer à cette fiction qu’on appelle la morale « judéo-chrétienne », mais surtout il ne faut pas y chercher la fonction intemporelle de l’interdit, ou la forme permanente de la loi. L’austérité sexuelle précocement recommandée par la philosophie grecque ne s’enracine pas dans l’intemporalité d’une loi qui prendrait tour à tour les formes historiquement diverses de la répression : elle relève d’une histoire qui est, pour comprendre les transformations de l’expérience morale, plus décisive que celle de codes : une histoire de l'« éthique » entendue comme l’élaboration d’une forme de rapport à soi qui permet à l’individu de se constituer comme sujet d’une conduite morale.

D’autre part, chacun des trois grands arts de se conduire, des trois grandes techniques de soi, qui étaient développés dans la pensée grecque – la Diététique, l’Économique et l’Érotique – a proposé sinon une morale sexuelle particulière, du moins une modulation singulière de la conduite sexuelle. Dans cette élaboration des exigences de l’austérité, non seulement les Grecs n’ont pas cherché à définir un code de conduites obligatoires pour tous, mais ils n’ont pas non plus cherché à organiser le comportement sexuel comme un domaine relevant dans tous ses aspects d’un seul et même ensemble de principes.

Du côté de la Diététique, on trouve une forme de tempérance définie par l’usage mesuré et opportun des aphrodisia ; l’exercice de cette tempérance appelait une attention surtout centrée sur la question du « moment » et sur la corrélation entre les états variables du corps et les propriétés changeantes des saisons ; et au cœur de cette préoccupation se manifestaient la peur de la violence, la crainte de l’épuisement et le double souci de la survie de l’individu et du maintien de l’espèce. Du côté de l’Économique, on trouve une forme de tempérance définie non point par la fidélité réciproque des conjoints, mais par un certain privilège que le mari conserve à l’épouse légitime sur laquelle il exerce son pouvoir ; l’enjeu temporel n’y est pas la saisie du moment opportun, mais le maintien, tout au long de l’existence, d’une certaine structure hiérarchique propre à l’organisation de la maisonnée ; c’est pour assurer cette permanence que l’homme doit redouter tout excès et pratiquer la maîtrise de soi dans la maîtrise qu’il exerce sur les autres. Enfin, la tempérance demandée par l’Érotique est encore d’un autre type : même si elle n’impose pas l’abstention pure et simple, on a pu voir qu’elle y tend et qu’elle porte avec elle l’idéal d’un renoncement à tout rapport physique avec les garçons. Cette Érotique est liée à une perception du temps très différente de celle qu’on trouve à propos du corps ou à propos du mariage : c’est l’expérience d’un temps fugitif qui conduit fatalement à un terme prochain. Quant au souci qui l’anime, c’est celui du respect qui est dû à la virilité de l’adolescent et à son statut futur d’homme libre : il ne s’agit plus simplement pour l’homme d’être maître de son plaisir ; il s’agit de savoir comment on peut faire place à la liberté de l’autre dans la maîtrise qu’on exerce sur soi-même et dans l’amour vrai qu’on lui porte. Et en fin de compte, c’est dans cette réflexion à propos de l’amour des garçons que l’érotique platonicienne a posé la question des relations complexes entre l’amour, la renonciation aux plaisirs et l’accès à la vérité.

On peut rappeler ce que K.J. Dover écrivait naguère : « Les Grecs n’ont pas hérité de la croyance qu’une puissance divine avait révélé à l’humanité un code de lois qui réglaient le comportement sexuel, et ils ne l’ont pas entretenue eux-mêmes. Ils n’avaient pas non plus d’institution qui avait le pouvoir de faire respecter des interdictions sexuelles. Confrontés à des cultures plus anciennes, plus riches et plus élaborées que les leurs, les Grecs se sentirent libres de choisir, d’adapter, de développer et surtout d’innover467. » La réflexion sur le comportement sexuel comme domaine moral n’a pas été chez eux une manière d’intérioriser, de justifier ou de fonder en principe des interdits généraux imposés à tous ; ce fut plutôt une manière d’élaborer, pour la plus petite partie de la population constituée par les adultes mâles et libres, une esthétique de l’existence, l’art réfléchi d’une liberté perçue comme jeu de pouvoir. L’éthique sexuelle qui est pour une part à l’origine de la nôtre reposait bien sur un système très dur d’inégalités et de contraintes (en particulier à propos des femmes et des esclaves) ; mais elle a été problématisée dans la pensée comme le rapport pour un homme libre entre l’exercice de sa liberté, les formes de son pouvoir et son accès à la vérité.

En prenant une vue cavalière, et très schématique, de l’histoire de cette éthique et de ses transformations sur une chronologie longue, on peut noter d’abord un déplacement d’accent. Dans la pensée grecque classique, il est clair que c’est le rapport avec les garçons qui constitue le point le plus délicat, et le foyer le plus actif de réflexion et d’élaboration ; c’est là que la problématisation appelle les formes d’austérité les plus subtiles. Or, au cours d’une évolution très lente, on pourra voir ce foyer se déplacer : c’est autour de la femme que petit à petit les problèmes seront centrés. Ce qui ne veut dire ni que l’amour des garçons ne sera plus pratiqué, ni qu’il cessera de s’exprimer, ni qu’on ne s’interrogera plus du tout sur lui. Mais c’est la femme et le rapport à la femme qui marqueront les temps forts de la réflexion morale sur les plaisirs sexuels : que ce soit sous la forme du thème de la virginité, de l’importance prise par la conduite matrimoniale, ou de la valeur accordée à des rapports de symétrie et de réciprocité entre les deux conjoints. On peut d’ailleurs voir un nouveau déplacement du foyer de problématisation (cette fois, de la femme vers le corps) dans l’intérêt qui s’est manifesté à partir du XVIIe et du XVIIIe siècle pour la sexualité de l’enfant, et d’une façon générale pour les rapports entre le comportement sexuel, la normalité et la santé.

Mais en même temps que ces déplacements, une certaine unification se produira entre les éléments qu’on pourrait trouver répartis dans les différents « arts » d’user des plaisirs. Il y a eu l’unification doctrinale – dont saint Augustin a été un des opérateurs – et qui a permis de penser dans le même ensemble théorique le jeu de la mort et de l’immortalité, l’institution du mariage et les conditions d’accès à la vérité. Mais il y a eu aussi une unification qu’on pourrait dire « pratique », celle qui a recentré les différents arts de l’existence autour du déchiffrement de soi, des procédures de purification et des combats contre la concupiscence. Du coup, ce qui s’est trouvé placé au cœur de la problématisation de la conduite sexuelle, ce fut non plus le plaisir avec l’esthétique de son usage, mais le désir et son herméneutique purificatrice.

Ce changement sera l’effet de toute une série de transformations. De ces transformations en leurs débuts, avant même le développement du christianisme, on a le témoignage dans la réflexion des moralistes, des philosophes et des médecins aux deux premiers siècles de notre ère.


467 K. J. Dover, Homosexualité grecque, p. 247.