Lettres – Esquisses notes

1

Vienne, 24-11-87 I. Maria-Theresienstrasse, 8.

Mon cher Confrère et Ami,

Bien que cette lettre soit une lettre utilitaire, je vous avoue que j’aimerais bien rester en contact avec vous. Vous m’avez fait une profonde impression, capable de m’amener facilement à vous dire franchement dans quelle catégorie d’hommes je vous range.

Après votre départ, Mme A… m’a consulté et j’ai quelque peine à décider de son cas. J’en suis venu à penser qu’il ne s’agit pas, chez elle, d’une névrose, non point tant à cause de son clonus du pied (non décelable en ce moment) que parce que je ne découvre chez elle aucune des manifestations les plus significatives de la neurasthénie (car il ne saurait s’agir ici d’une autre névrose). Pour distinguer dès leur début une maladie organique d’une neurasthénie – tâche parfois bien difficile – je me suis toujours fié à un indice caractéristique. Il est de règle qu’un trouble hypocondriaque, une psychose d’angoisse soient présents dans la neurasthénie et qu’ils se manifestent par un excès de sensations nouvelles, je veux dire de paresthésies. Dans le cas qui nous occupe, ces symptômes sont extrêmement peu prononcés. La malade s’est soudainement trouvée empêchée de marcher, mais en ce qui concerne ses sensations, elle ne parle exclusivement que d’une lourdeur dans les jambes, jamais de tiraillements ou de compressions dans les muscles, ni de douleurs multiples ou de sensations correspondantes dans d’autres parties du corps, etc. Vous savez ce dont je veux parler. Les soi-disant étourdissements apparus il y a quelques années paraissent avoir été une sorte d’état syncopal et non un vertige réel. Je ne saurais le rapprocher de la démarche chancelante de certains neurasthéniques.

D’autre part, en ce qui concerne la possibilité d’une maladie organique, voici ce qui me vient à la pensée. Cette femme a souffert, il y a dix-sept ans, d’une paralysie post-diphtérique de la jambe. Toute infection spinale de cette espèce laisse parfois dans le système nerveux central, en dépit d’une apparente guérison, un point faible, une prédisposition à la très lente évolution de quelque maladie du système nerveux ce qui, d’après moi, ressemblerait aux

relations du tabès avec la syphilis. Vous savez qu’à Paris, Marie attribue la sclérose en plaques à d’anciennes affections aiguës (i). Suivant toute apparence, Mme A… se trouve atteinte d’une hypotrophie progressive, sort de tant d’autres citadines après plusieurs enfantements. Dans ces conditions, le point de moindre résistance de la moelle épinière commence à réagir.

La patiente d’ailleurs va très bien, mieux que jamais depuis le début de sa maladie. C’est la conséquence du régime alimentaire que vous lui avez prescrit et il ne me reste plus grand-chose à faire. J’ai commencé à lui appliquer un traitement électrique dans le dos (2).

Maintenant, passons à un autre sujet. Ma petite fille prospère et ma femme se remet lentement. Je m’occupe de trois ouvrages à la fois, entre autres d’un travail sur l’anatomie du cerveau (3). L’éditeur est prêt à le publier en automne.

Avec mes amicales salutations,

votre

Dr Sigm. Freud.

(1) Lors de son séjour à Paris, Freud avait pris connaissance des opinions de P. Marie touchant l’étiologie infectieuse de la sclérose en plaques. V. la trad. de Charcot par Freud (1892, 3 a) vol. I et la note de la page 386.

(2) Voir Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique (1914 d) où Freud dit : « Je m’étais consacré à la thérapeutique physique et me trouvai absolument désemparé devant les résultats décevants de l’électrothérapie d’Erb où j’avais trouvé tant de conseils et d’indications. (Il s’agit du Manuel de thérapeutique générale d’ERB, 1882.)

(3) Ce travail, plusieurs fois mentionné dans les Lettres n’a jamais été publié sous forme de livre. Certains articles du Dictionnaire médical de Villaret (1888 et 1891) et la monographie intitulée Des Aphasies (1891) témoignent de toute évidence de l’intérêt suscité chez Freud par cette étude. Freud lui-même parle de « L’anatomie du cerveau * dans l’Histoire du mouvement psychanalytique (1914 d). Il y dit qu’une observation de Charcot aurait très têt pu attirer son attention sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses. Mais, à ce moment-là, il s’occupait exclusivement de l’anatomie du cerveau et de la production expérimentale des paralysies hystériques. Il est difficile de savoir ce qu’étaient les deux autres ouvrages mentionnés par Freud et qu’il écrivait en 1887. Cette année-là, il ne fit paraître que son travail sur la cocaïne (Cocainsucht und Cocainfurcht). Dans sa lettre du 28 décembre, il fait mention d’un travail, resté inédit, sur les caractères généraux des phénomènes hystériques. En 1888, parut un seul article, Über Hémianopsie im friihesten Kindesalter (L’hémianopsie chez les tout jeunes enfants). Freud, dans son Autobiographie, dit avoir fait peu de travaux scientifiques et avoir écrit peu de chose entre 1886 et 1891 : « J’étais entièrement accaparé par mon établissement dans ma nouvelle profession et soucieux d’assurer mon existence matérielle et celle de ma famille qui allait s’augmentant. • Voir Introduction, p. 10.

2

Vienne, 28-12-87.

Mon cher Confrère et Ami,

Votre lettre si cordiale et votre magnifique envoi ont réveillé en moi les souvenirs les plus agréables ; les sentiments dont vos deux cadeaux de Noël m’apportent le témoignage me font espérer qu’une correspondance intéressante et suivie va s’établir entre nous. Je ne sais toujours pas comment j’ai pu réussir à vous intéresser ; le peu d’anatomie spéculative du cerveau que je vous ai exposée n’a pas dû longtemps satisfaire votre sévère jugement. Mais quoi qu’il en soit, je suis ravi. J’ai toujours eu la chance de pouvoir choisir mes amis parmi les hommes les meilleurs, ce dont je ne suis pas peu fier. Donc je vous remercie et vous prie de ne pas être surpris qu’après la réception de votre charmant cadeau, je ne puisse, pour le moment, rien vous offrir en retour.

J’entends parfois parler de vous, et naturellement à propos de choses prodigieuses. Une de mes sources d’informations est Mme A… qui, soit dit en passant, manifeste maintenant les symptômes d’une neurasthénie cérébrale banale. Quant à moi, je suis plongé, ces dernières semaines, dans l’hypnotisme et j’ai obtenu toutes sortes de succès, petits mais surprenants. Je projette aussi de traduire le livre de Bernheim sur la suggestion (1). Ne me le déconseillez pas puisque mon contrat est déjà signé. Mes deux articles : Anatomie du cerveau et Caractères généraux des affections hystériques (2) me servent de détente dans la mesure où le permettent mes changements d’humeur et d’occupation.

Ma petite fille se développe à ravir et dort toute la nuit sans se réveiller. Voilà qui est bien fait pour susciter toute la fierté d’un père.

Portez-vous bien. Ne vous laissez pas accabler par le travail et, si vous en avez le loisir et l’occasion, pensez à votre bien dévoué

Dr Sigm. Freud.

Ma femme a été très sensible à votre pensée.

(1) Bernheim, La suggestion et ses effets thérapeutiques, 1890. C’est en 1892 que Freud fit paraître sa traduction d’un autre ouvrage de Bernheim, Nouvelles études sur l’hypnotisme, la suggestion et la psychothérapie. Freud a fait précéder le premier volume de ce travail d’une préface très détaillée qui fut abrégée et quelque peu modifiée dans une 2e édition. Aucune préface n’a été écrite par lui lors de la parution du second volume où il avait renoncé à formuler ses propres opinions.

(2) Voir en ce qui concerne « l’Anatomie du cerveau » la note 3, p. 48. L’article sur les « Caractères généraux des affections hystériques • ne fut jamais publié.

3

Vienne, 4-2-88.

Mon cher Confrère et Ami,

Je vous prie d’antidater cette lettre que j’aurais dû écrire il y a longtemps déjà. J’en ai été empêché par mon travail, ma fatigue et mes jeux avec ma fille. Que je vous donne d’abord des nouvelles de Mme A… dont la sœur se trouve actuellement chez vous. Le cas est devenu transparent. Il s’agit d’une hystérie cérébrale banale, de ce que les pontifes appellent hyperémie crâniale chronique. Ce diagnostic devint de jour en jour plus évident et le traitement électrique ainsi que les bains de siège procurèrent une amélioration. J’escomptai une guérison complète par des exercices musculaires, mais un fait inattendu survint : le mois dernier, la malade n’eut pas ses règles et son état ne tarda pas à empirer. Quand survint la période suivante, le traitement fut également interrompu ; actuellement l’état, bien que toujours insatisfaisant, nous permet d’espérer. J’aurais aimé continuer le traitement, mais je ne me sens pas assez sûr du succès pour lutter contre l’anxiété de la malade et de toute sa famille ni pour aller à l’encontre de l’opinion de Chrobak (1). Je me contente donc de prédire que tout s’arrangera de soi-même au bout du quatrième mois tout en conservant secrètement de grands doutes à ce sujet. Avez-vous déjà eu l’occasion de voir quelle influence pouvait avoir la grossesse sur ces sortes de neurasthénies ?

Peut-être ai-je ma part de responsabilité dans la survenue de ce nouveau citoyen. J’ai un jour tenu, devant ma patiente, de très énergiques propos, et cela non sans intention, sur la nocivité du coït interrompu (2). Peut-être me suis-je trompé.

Je n’ai pas grand-chose d’autre à vous raconter. Ma petite Mathilde pousse très bien et nous amuse beaucoup. Grâce au nom de Charcot, ma clientèle qui, comme vous savez, n’est guère considérable, a un

(1) Rudolf Chrobak, 1843-1910. Professeur de gynécologie à Vienne. Dans son Histoire du mouvement psychanalytique, 1914 et dans son Autobiographie, Freud a dépeint Chrobak comme l’un des hommes dont l’expérience médicale lui a fait découvrir l’importance de la sexualité dans la genèse des névroses. Dans le premier de ces ouvrages, Freud déclare aussi qu’il n’était pas encore prêt à profiter de ces indications à l’époque où Chrobak le mit sur la voie. Ce ne fut qu’en rédigeant ses souvenirs dans Histoire du mouvement psychanalytique qu’il se souvint d’une observation de Chrobak à ce sujet.

(2) L’idée du rôle qui incombe, dans l’étiologie des névroses, au coït interrompu n’apparait qu’un peu plus tard dans les écrits de Freud.

peu augmenté (1). Une voiture coûte cher (2) et les visites, les discours aux clients pour les persuader ou les dissuader me dérobent mes meilleures heures de travail. L’anatomie du cerveau est en panne, mais l’hystérie progresse et la première esquisse en est terminée.

Un gros scandale a éclaté hier à la Société Médicale. Ils voulaient nous forcer à nous abonner à un nouvel hebdomadaire consacré au soutien des points de vue élevés, purs et chrétiens, de certains pontifes qui ont depuis longtemps oublié le sens du mot travail. Ils tiennent naturellement à nous y contraindre. J’ai bien envie de démissionner.

Il faut que je me rende d’urgence à une consultation parfaitement inutile avec Meynert (3). Portez-vous bien et, un de ces dimanches, écrivez-moi quelques mots.

Votre bien dévoué,

Dr Sigm. Freud.

4

Vienne, 28-5-88

I. Maria-Theresienstrasse 8.

Cher Confrère et Ami,

Je vous aurais aussi bien écrit sans avoir de motif pour le faire, mais aujourd’hui, le motif est là : Mme A… qui, depuis la découverte de sa neurasthénie cérébrale chronique (si vous acceptez cette dénomination) et depuis son avortement, etc., a eu une convalescence magnifique avec un minimum de traitement se sent aujourd’hui fort bien et voit approcher l’été. Ses vieilles préférences l’attirent vers Franzensbad (4). Moi, je lui conseille une cure hydrothérapique dans les montagnes. Elle me prie de vous dire qu’elle s’en rapporte à vous pour la décision à prendre. Je vous transmets sa demande en regrettant de vous ennuyer. J’ai pensé au lac des Quatre-Cantons, à Axenstein, par exemple. Si vous êtes d’accord envoyez-moi, je vous prie, une carte postale sur laquelle vous griffonnerez le nom de l’endroit et vous pouvez être sûr que c’est là qu’elle se rendra. Mais, je vous en supplie, ne me laissez pas le soin de décider, ce qui ne la

(1) La traduction par Freud des Leçons de Charcot sur les maladies du système nerveux avait paru en 1886. Dans la préface, Freud dit que, grâce à la bienveillance de Charcot, il avait réussi à faire paraître l’édition allemande plusieurs mois avant l’édition française. Suivant les instructions de l’auteur, il avait aussi pu ajouter un petit nombre de remarques personnelles généralement relatives aux observations de malades.

(2) Il s’agit de la voiture qu’il louait pour se rendre auprès des malades.

(3) En ce qui concerne les relations de Freud avec Meynert, voir p. 54.

(4) Ville d’eaux de Bohême.

satisferait pas. Votre prestige ne saurait se communiquer à d’autres. Je vous demande de me répondre par retour du courrier étant donné que ma promesse de vous écrire date déjà de dix jours.

… Nous continuons de mener une vie passable parce que nous devenons de moins en moins exigeants. Quand notre petite Mathilde ritj nous imaginons que rien ne saurait être plus agréable. À part cela, nous ne sommes ni ambitieux ni trop acharnés au travail. Ma clientèle a un peu augmenté au cours de l’hiver et du printemps, mais actuellement, elle rediminue, et nous permet tout juste de subsister. Mon temps libre, mes loisirs sont consacrés à l’élaboration de quelques articles du lexique de Villaret (i), à la traduction du livre de Bernheim sur la suggestion et à d’autres choses insignifiantes. Néanmoins, la première rédaction des « paralysies hystériques » est achevée (2), mais j’ignore quand la seconde le sera aussi. Bref, l’on vit et l’existence, chacun le sait, est très dure et très compliquée. Bien des chemins mènent au Cimetière central, dit-on chez nous.

Mes cordiales salutations,

En hâte et tout à vous,

Dr Freud.

5

Vienne, 29-8-88.

Mon cher Ami,

J’ai longtemps gardé le silence, mais enfin, en même temps que cette tardive réponse vous recevrez beaucoup de choses : un livre, un article (3), une photographie. Que demander de plus pour accompagner une lettre ? Dans votre missive, bien des points m’ont fourni matière à réflexion et j’aurais aimé m’en entretenir avec vous. Vous

(1) Il s’agit du Lexique médical de Villaret. On peut certainement attribuer à Freud l’article sur l’anatomie du cerveau qu’il qualifie, dans sa lettre du 29 août 1888, de « très condensé » (Villaret, vol. I, pp. 684-691) et aussi l’article sur l’Aphasie dont il parie dans L’Autobiographie. En se référant au style et au texte, il faut encore attribuer à Freud les articles sur L’hystérie et sur Les paralysies infantiles, ainsi que celui sur Les paralysies. Au contraire, l’article sur La neurasthénie n’a sûrement pas été écrit par Freud. Les participations de Freud au Lexique de Villaret ont été passées sous silence dans la bibliographie de ses œuvres. C’est pourquoi l’on n’en trouve nulle trace dans l’article que R. Brun a consacré à ses travaux de neurologie et qui est intitulé : Les réalisations de Freud dans le domaine de la neurologie organique (Archives suisses de neurologie et de psychiatrie, XXXVII, 2, 1936).

(2) Évidemment une étude préliminaire i « Quelques considérations relatives à une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques » (1893 c).

(3) Il s’agit de la traduction par Freud du livre de Bernheim, La Suggestion (1886) et de l’article : Ober Hémianopsie im frühesten Kindesalter (1888 a).

avez raison, c’est incontestable, et pourtant je ne puis faire ce que vous dites. Pratiquer la médecine générale au lieu de se spécialiser, se servir, dans le travail, de toutes les possibilités d’investigation médicale, traiter son malade comme un tout, c’est là seulement ce qui permet d’obtenir satisfaction réelle et succès matériel, mais pour moi il est trop tard. Mes études insuffisantes ne me laissent pas la possibilité de faire de la médecine générale ; il existe, dans mon instruction médicale, une lacune difficile à combler. Je n’ai appris que strictement ce qu’il fallait pour devenir neurologue. Et maintenant, quoique jeune encore, il me manque le temps et l’indépendance. L’hiver dernier, j’ai été très occupé et suis arrivé à gagner juste ce qu’il fallait pour vivre et faire vivre ma très nombreuse famille (i). Le temps m’eût manqué pour étudier. L’été a été très dur, j’avais assez de loisirs, mais les soucis m’enlevaient tout courage. Autre chose encore m’empêche d’apprendre : l’habitude de me livrer à des recherches, qui m’a fait sacrifier bien des choses, le manque d’agrément de la vie estudiantine, le besoin d’entrer dans les détails et d’exercer ma critique. Et puis, l’atmosphère de Vienne, à l’inverse de celle de Berlin, est peu faite pour fortifier la volonté ou pour inspirer le ferme espoir d’une réussite. Dans ces conditions, un adulte ne saurait songer à modifier les fondements de son existence. Je suis donc obligé de rester comme je suis, sans me faire toutefois d’illusion sur les mauvaises conditions de mon état.

Si je vous ai envoyé ma photographie, c’est parce que je me suis rappelé que vous m’en aviez, à Vienne, exprimé le désir et que je n’ai pu alors le satisfaire. En ce qui concerne La Suggestion, vous savez ce qu’il en est. J’ai commencé ce travail à contrecœur et seulement pour garder le contact avec une chose certainement destinée à influencer beaucoup, dans les années à venir, la pratique de la neurologie. Je ne partage pas les opinions de Bernheim qui me semblent par trop unilatérales et j’ai cherché, dans l’avant-propos, à défendre les points de vue de Charcot (2). J’ignore si je l’ai fait

(1) Cette allusion à « la très nombreuse famille » à une époque où Freud n’avait encore qu’une seule enfant s’explique par le fait qu’il participait à l’entretien de sa mère et de nombreux parents.

(2) Dans cette introduction à La Suggestion de Bernheim, Freud nous donne un parallèle détaillé entre les idées théoriques de Bernheim et celles de Charcot, c’est-à-dire entre les Écoles de Nancy et de la Salpêtrière. En voici un résumé : * En quoi consiste donc cette opposition des phénomènes psychiques et physiologiques dans l’hypnose ? Elle sembla importante tant que l’on considéra la suggestion comme due à l’action directe du médecin qui impose à son gré à l’analysé telle ou telle symptomatologie. Mais cette opinion cesse de prévaloir quand on s’aperçoit que la suggestion elle-même ne peut déclencher que des manifestations déterminées par les particularités fonctionnelles du système nerveux des sujets et que, sous hypnose, les caractéristiques adroitement, mais je sais que ce fut sans succès. La théorie de la suggestion, c’est-à-dire de l’intro-suggestion, agit sur les médecins allemands à la façon d’un sortilège, un charme familier. Ils n’auront pas beaucoup de chemin à faire pour passer de la théorie de la simulation, à laquelle ils croient actuellement, à celle de la suggestion. Mes amis l’ayant exigé, j’ai été forcé de me montrer très modéré en critiquant Meynert qui, comme d’habitude, a parlé méchamment, insolemment d’un sujet qu’il ignore totalement. Ce que j’ai écrit a déjà semblé bien hardi. J’ai attaché le grelot (i).

J’ai à peu près terminé mon travail sur les paralysies hystériques et organiques et en suis assez satisfait (2). Ma participation au lexique de Villaret est moindre que je ne m’y attendais. L’article sur l’anatomie du cerveau a été fort abrégé et d’autres mauvais articles sur la neurologie ne sont pas de moi. Dans son ensemble l’ouvrage ne vaut pas grand-chose au point de vue scientifique.

L’anatomie du cerveau est encore en germe, comme à l’époque où vous m’avez poussé à l’écrire. Voilà toute mon activité scientifique. À part cela tout va bien. Au début de juillet, j’ai envoyé ma femme et ma fille au Semmering (3), à Maria-Schutz où je pense pouvoir aussi passer une semaine. La petite pousse très bien.

Je suis ravi de savoir que vous avez un assistant. Je suppose que cette lettre ne vous trouvera pas à Berlin. Ne vous surmenez pas – voilà ce que j’aimerais vous répéter tous les jours. Portez-vous bien et souvenez-vous amicalement,

de votre bien dévoué

Dr Sigm. Freud.

de ce système, sauf la suggestibilité, font défaut. Il faut se demander si tous les phénomènes hypnotiques passent forcément, en quelque point, par la sphère mentale, autrement dit si l’excitation produite par l’hypnose n’affecte que la région du cortex cérébral. Poser cette question c’est déjà en prévoir la réponse. Rien ne permet d’opposer, comme on le fait ici le cortex cérébral au reste du système nerveux ; il semble improbable qu’une modification fonctionnelle aussi poussée du cortex ne soit pas accompagnée d’une altération de l’excitabilité dans d’autres zones du cerveau. Aucun critère ne nous autorise à différencier nettement un processus psychique d’un processus physiologique, ni un phénomène affectant le cortex cérébral d’un autre intéressant la substance sous-corticale ; l’état conscient, quel qu’il soit, n’est lié ni à toutes les activités du cortex cérébral, ni à un degré égal à aucune de ses activités particulières. Il ne semble localisé nulle part dans le système nerveux. À mon avis, il ne faut pas se demander si l’hypnose déclenche des phénomènes psychiques ou physiologiques. Dans chaque cas particulier, la réponse doit dépendre d’une étude spéciale. « La plus grande partie de cette introduction est toutefois consacrée à la question de « l’authenticité » des phénomènes hystériques décrits par Charcot et à la position adoptée par Meynert à l’égard de ces problèmes.

(1) Voir Introduction, p. 17.

(2) Voir Lettre 4.

(3) Séjour d’été à proximité de Vienne.

6

Reichenau, 1-8-90.

Cher Ami,

Je suis vraiment navré de devoir vous annoncer aujourd’hui que je ne pourrai aller à Berlin. Ce n’est ni le séjour dans cette ville, ni le congrès que je regrette, mais le fait de ne pas vous rencontrer. Ce changement de plan n’est pas dû à une cause unique et importante, mais à cet ensemble de petits motifs conjugués si fréquents chez un praticien et un père de famille. Tout se dresse contre ce voyage. Dans le domaine médical, ma principale patiente traverse une sorte de crise nerveuse… Dans le domaine familial, mes enfants (j’en ai deux maintenant, une fille et un garçon) nous causent bien des tracas et ma femme, qui ne s’oppose généralement jamais à mes petits déplacements, considère justement celui-ci d’un mauvais œil, et ainsi de suite. Bref, rien ne va et, comme je considère qu’un voyage comme celui-là doit être un plaisir, je suis amené à y renoncer.

Bien à contrecœur car j’espérais tirer grand profit de notre rencontre. Quoique satisfait, heureux même si vous voulez pour le reste, je me sens cependant très isolé, scientifiquement engourdi, apathique et résigné. Notre conversation, la bonne opinion que vous sembliez avoir de moi m’ont redonné foi en moi-même. La pensée de votre confiante énergie n’a pas été sans m’impressionner. J’aurais aussi voulu profiter de notre rencontre au point de vue professionnel et peut-être aussi bénéficier de l’ambiance berlinoise. Depuis des années, je suis privé de tout enseignement et obligé de me cantonner presque exclusivement dans le traitement des névroses.

Me sera-t-il possible de vous voir ailleurs qu’au Congrès de Berlin ? Ne partirez-vous pas ensuite ? Ne reviendrez-vous pas ici cet automne ? Je ne voudrais pas que le fait d’avoir laissé votre lettre sans réponse et maintenant de refuser votre si cordiale invitation, puisse vous décourager. Pour me faire sentir que je risque pas de perdre votre amitié, faites-moi espérer que nous pourrons passer quelques jours ensemble.

Avec mes pensées très amicales,

votre bien dévoué,

Sigm. Freud.

7

Vienne, 11-8-90.

Cher Ami,

Je suis ravi ! Comment imaginer pour cela un plus bel endroit que Salzbourg ? Nous nous y rencontrerons et nous nous promènerons pendant quelques jours où vous voudrez. La date m’importe peu pourvu que ce soit fin août et je vous prie de choisir vous-même votre jour. Par suite des empêchements que je vous ai signalés, nous ne pourrons passer là que trois ou quatre belles journées, mais belles, elles seront et je ferai cette fois l’impossible pour n’être pas retenu. Si vous êtes d’accord pour Salzbourg, vous passerez sans doute par Munich et non par Vienne.

Dans l’attente de cette heureuse rencontre,

Sigm. Freud.

8

Vienne, 2-5-91.

Cher Ami,

Je suis bien entendu très fier d’un pareil compte rendu et des résultats obtenus. J’imagine que cette critique élogieuse n’a pas peu contribué au succès de l’ouvrage (1). Dans quelques semaines, j’aurai le plaisir de vous faire parvenir un article sur l’aphasie (2) que j’ai rédigé avec assez d’enthousiasme. Je m’y montre fort hardi en croisant le fer avec votre ami Wernicke et aussi avec Lichtheim et Grashey. J’ai été jusqu’à égratigner le sacro-saint pontife Meynert (3). Je serais très curieux d’avoir votre opinion sur ce travail. Vos relations préférentielles avec l’auteur vous permettront d’y retrouver sans surprise certaines idées qui vous sont connues. D’ailleurs elles sont plus suggérées que développées.

Que faites-vous en dehors du compte rendu de mon travail ? Pour moi cet « en dehors » signifie un deuxième petit garçon, Olivier, actuellement âgé de 3 mois. Nous rencontrerons-nous cette année ?

Affectueuses pensées,

votre

Dr Freud.

(1) Nous ignorons de quel travail il est question ici.

(2) La monographie Zur Auffassung der Aphasien. Eine kritische Studie (1891 b) R. Brun (1936) a montré quelle en était la valeur pour les recherches sur l’aphasie. Voir Introd., p. 15.

(3) Les théories de Meynert, Lichtheim, Wernicke et Grashey ont fait l’objet, dans ce travail de Freud, d’une étude critique.

Vienne, 28-6-92.

9

Très cher Ami,

… Un fait m’offre l’occasion de t’écrire (1) : Breuer se déclare disposé à publier en collaboration avec moi la théorie de l’abréaction et nos autres travaux sur l’hystérie. Une partie de ceux-ci (2) que je voulais d’abord écrire seul est terminée et, en d’autres circonstances, je te l’aurais déjà communiquée.

Le fascicule de Charcot que je t’adresse aujourd’hui est réussi, à part quelques accents manquants et quelques fautes qui m’irritent dans les mots français (3). Pure négligence !

Il paraît que tu t’attends à ce que la visite nous soit rendue (4). J’espère que tu auras la gentillesse de me dire l’objet que ma femme et moi pourrons vous offrir pour votre installation avec les vœux affectueux que nous formons pour vous tous.

Meilleures amitiés pour toi, pour ton Ida et pour ses parents qui m’ont, sans que je l’aie mérité, si amicalement reçu,

ton

Sigm. Freud.

10

Dr S. FREUD 4-10-92.

Consultations de 5 à 7 heures IX. Berggasse 19.

Très cher Ami,

Ci-joint les premières pages de tes Névroses réflexes (5). Étant donné qu’elles doivent être imprimées à Teschen, il me semble que

(1) C’est la première fois que Freud tutoie Fliess.

(2) Les Études sur l’hystérie. On n’a pu déterminer quelle partie en avait été achevée en 1892. [V. la « lettre à Breuer » publiée après la mort de Freud (1941 a) et datée du 29-6-92.]

(3) Il s’agit de la traduction par Freud des Leçons du mardi à la Salpêtrière de Charcot parue sous le titre de Poliklinische Vortràge. Ces leçons ont été publiées par fascicules entre 1892 et 1894. Dans sa préface, Freud souligne les divergences entre les écoles française et allemande de neuropathologie. La traduction est accompagnée d’un grand nombre de notes écrites par Freud et constituant des interprétations de textes, de la bibliographie, mais aussi des objections et des notes marginales telles « qu’elles pourraient se poser à l’esprit de l’auditeur ». Freud parait avoir omis de s’assurer, pour ces notes, du consentement de Charcot. Dans La psychopathologie de la vie quotidienne où ce dernier fait est mentionné, Freud dit que l’auteur « a dû être mécontent de cette façon d’agir arbitraire ».

(4) Il s’agit de la visite que doivent rendre aux Freud les futurs beaux-parents de Fliess.

(5) Neue Beitrâge zur Klinik und Thérapie der Nasalen Reflex Neurosen, 1893. L’exemplaire appartenant à la bibliothèque de Freud porte, à la page de garde,

3

 9

 s. FREUD

tu ferais mieux de te mettre directement en rapport avec l’imprimeur. Je n’y ai jeté que quelques coups d’œil et j’espère que tu me communiqueras la préface qui présente pour moi très grand intérêt…

Ma famille se trouve depuis huit jours à Vienne et tend à se développer. Je suis en train de rédiger les Paralysies infantiles, IIe Partie – et aussi une autre 2 e partie (i) si parva licet, etc.

Mille choses affectueuses de tous à tous et je puis maintenant signer,

ton

Sigm. Freud.

11

Dr S. FREUD IX. Berggasse 19.

Consultations de 5 à 7 heures 18-12-92.

Très cher Ami,

Je suis heureux de pouvoir t’annoncer que notre théorie de l’hystérie (réminiscences, abréaction, etc.) va paraître le Ier janvier 1893 dans la Neurologisches Zentralblatt, sous la forme d’une Communication préliminaire détaillée. Il m’a joliment fallu pour cela me battre avec mon collaborateur (2).

a dédicace suivante : « Dédié au côté amical, Noël, 1892 » qui fait allusion à un passage du livre où l’auteur dit : «… Mon intention de faire de la névrose réflexe l’objet d’un travail est toute récente et m’est venue d’un côté amical lorsque j’eus dit que cette forme de maladie se rencontrait journellement. »

(1) Zur Kenntniss der cerebralen Diplegien des Kindesalters (Complément à la connaissance de la maladie de Little) (1893 b). F°EUD parle des « Paralysies infantiles, 2' partie » parce qu’il s’agit d’un complément à un travail antérieur fait en collaboration avec le Dr Oscar Rie (Klinische Studie über die halbseitige Cerebrallàhmung der Kinder). [En parlant de cette IIe Partie, il fait en plaisantant allusion au Second Faust.]

(2) Il s’agit du travail sur « Le mécanisme psychique des phénomènes hystériques », publié en collaboration avec le Dr J. Breuer, Neurol. Zentralblatt, 1893, n°* 1 et 2.

Les divergences d’opinion entre les deux collaborateurs dont parle Freud peuvent partiellement être reconstituées en comparant la Communication préliminaire à certains passages des œuvres posthumes (1940 d, 1941 a, b). Dans les avant-propos des Études sur l’hystérie (1895), les auteurs font allusion aux « divergences d’opinion bien naturelles de deux observateurs. Ceux-ci bien que s’accordant sur les principes et les faits n’aboutissent pas aux mêmes conclusions ni aux mêmes hypothèses ». Dans son autobiographie, Freud dit qu’en » ce qui concerne le moment où un processus psychique devient pathogénique, c’est-à-dire ne peut plus trouver de décharge normale, Breuer préférait ce qu’on pourrait appeler une théorie physiologique. Il pensait que les phénomènes qui ne trouvaient pas de débouché normal

Que devenez-vous, heureux mortels (i) ? Vous verrons-nous ici à la Noël, comme le dit la rumeur publique ?

Mille choses affectueuses,

votre

Sigm. Freud.

Manuscrit A.

non daté, peut-être écrit vers la fin de 1892.

PROBLÈMES (2)

1. Dans les névroses d’angoisse, l’angoisse émane-t-elle d’une inhibition

de la fonction sexuelle ou d’une angoisse liée à leur étiologie ?

2. Dans quelle mesure une personne normale réagit-elle aux trauma

tismes sexuels ultérieurs autrement qu’une personne prédisposée par la masturbation ? La différence est-elle quantitative ? Qualitative ?

3. Le simple coitus reservatus (capote anglaise) est-il, de quelque

façon, nuisible ?

4. Existe-t-il une neurasthénie innée avec faiblesse sexuelle innée ou

bien s’acquiert-elle toujours au cours de la jeunesse (par les bonnes d’enfants, l’onanisme) ?

5. L’hérédité est-elle autre chose qu’un multiplicateur ?

6. Quelle est l’étiologie des dépressions périodiques ?

7. L’anesthésie sexuelle féminine est-elle autre chose qu’une conséquence

de l’impuissance ? Est-elle capable, à elle seule, d’engendrer des névroses ?

s’étaient produits au cours d’états psychiques inhabituels, « hypnoïdes ». On pouvait alors se demander quelle était l’origine de ces états hypnoïdes. Pour moi, j’inclinais à soupçonner l’existence d’un jeu combiné de forces et la mise en œuvre d’intentions et de tendances pareilles à celles que l’on observe dans la vie normale. Il s’agissait d’un conflit entre « hystérie hypnoïde » et « névrose de défense ». Pour d’autres renseignements sur les divergences entre les théories de Breuer et de Freud, voir Hartmann, Kris et Lœwenstein (1953).

(1) Fliess venait d’épouser une Viennoise, Mlle Ida Bondy.

(2) C’est le seul plan que Freud ait écrit en caractères latins. L’absence de lettre dans l’envoi de ce manuscrit s’explique par le fait que Freud et Fliess avaient eu plusieurs fois l’occasion de se rencontrer en 1892 quand Fliess venait voir sa fiancée à Vienne.

Dans ce plan, Freud parle de la vérification de ses hypothèses par des observations cliniques systématiquement entreprises sur diverses gens, observations impossibles à pratiquer sans l’aide de collaborateurs. Quelques-uns de ces problèmes laissent pressentir les travaux ultérieurs. La question de l’étiologie des névroses, par exemple, est traitée dans l’article intitulé « Réponse aux critiques formulées à propos de mon travail sur les névroses d’angoisse » (1895 /).

THÈSES

1. Il n’existe ni neurasthénie ni névroses analogues sans troubles de

la fonction sexuelle.

2. Ce trouble agit en tant que facteur immédiat causal ou favorisant,

mais toujours de façon que les autres facteurs ne puissent sans son concours provoquer la neurasthénie.

3. En raison de son étiologie la neurasthénie, chez l’homme, s’accompagne

d’une relative impuissance.

4. Pour la femme, la neurasthénie est une conséquence directe de la

neurasthénie de l’homme, par suite d’une diminution de puissance chez celui-ci.

5. La mauvaise humeur périodique est une forme de névrose d’angoisse

qui se manifeste ordinairement par des phobies ou des accès d’anxiété.

6. La névrose d’angoisse découle en partie d’une inhibition de la fonction

sexuelle.

7. Les simples excès, le surmenage, ne constituent pas des facteurs étio

logiques.

8. Dans les névroses neurasthéniques, l’hystérie indique qu’il y a répres

sion des affects concomitants.

SÉRIES D’OBSERVATIONS

1. D’hommes et de femmes restés normaux.

2. De femmes stériles chez qui manquent dans le mariage les trauma

tismes préventifs.

3. De femmes atteintes de gonorrhée.

4. De viveurs gonorrhéiques qui, de ce fait, ont été préservés de toutes

les façons et qui connaissent leur hypospermie.

5. De sujets normaux faisant partie de familles à hérédité lourdement

chargée.

6. De pays où certaines anomalies sexuelles existent à l’état endémique (i).

FACTEURS ÉTIOLOGIQUES

1. Épuisement par satisfactions anormales.

2. Inhibition de la fonction sexuelle.

3. Affects accompagnant ces pratiques.

4. Traumatismes sexuels subis avant l’âge de la compréhension.

(i) C’est pour la première fois que l’on rencontre, dans les écrits de Freud, une allusion à l’importance des études cliniques pratiquées dans des conditions culturelles différentes.

Manuscrit B.

8-2-93 (i).

ÉTIOLOGIE DES NÉVROSES (2)

C’est à ton intention, cher Ami, que je relate tous ces faits pour la seconde fois. Cache ce manuscrit à ta jeune femme.

1. On sait généralement que la neurasthénie est fréquemment due à une sexualité anormale (3). Mais ce que je soutiens, ce que je voudrais pouvoir confirmer par des observations est que la neurasthénie n’est qu’une névrose sexuelle.

En ce qui concerne l’hystérie, les points de vue de Breuer concordent avec les miens. L’hystérie traumatique était connue. Nous avons alors affirmé que toute hystérie non héréditaire était traumatique. Je soutiens maintenant que toute neurasthénie est sexuelle.

Laissons de côté pour le moment la question de savoir si des prédispositions héréditaires et, secondairement, certaines influences nocives sont capables de provoquer une neurasthénie vraie ou si la neurasthénie en apparence héréditaire est attribuable à quelque précoce épuisement sexuel. S’il existe une neurasthénie héréditaire, on doit se poser plusieurs questions, se demander si l’état nerveux des malades à hérédité chargée ne devrait pas être distingué de la neurasthénie et ce qu’il faut penser des symptômes correspondants dans l’enfance, etc.

Bornons-nous, pour commencer, à étudier la neurasthénie acquise. Notre opinion se résume de la façon suivante : dans l’étiologie des maladies nerveuses, nous distinguons : 1° Une prédisposition nécessaire sans laquelle l’état morbide ne se produirait pas ; 2° Les facteurs déclen-

(1) La date nous est donnée par l’oblitération du timbre.

(2) Le premier manuscrit n’a pu être conservé. Dans une lettre datée du 5-1-93, non publiée dans ce volume, Freud parle de ce second manuscrit dans les termes suivants : « Je refais mon histoire des névroses. » Les considérations sur la genèse de la neurasthénie chez l’homme et chez la femme contenues dans le manuscrit ont été ultérieurement remaniées dans le travail intitulé Des motifs de séparer de la neurasthénie un certain syndrome de symptômes en tant que « névrose d’angoisse ».

(3) A. Preyer écrit : « Les perversions sexuelles… les diverses sortes de masturbations psychiques » peuvent avoir une action étiologique. Même dans le mariage et alors que les relations normales existent, le coït interrompu est capable de provoquer l’apparition de phénomènes neurasthéniques… » Ainsi, le coït interrompu n’est nullement chose indifférente ; il est à l’origine, de façon permanente et sans qu’on le soupçonne, des nervosités intenses et des faiblesses nerveuses dans leurs innombrables manifestations (Der unvôllstàndige Beischlaf (Congressus interruptus, Onanismus Conjugalis) und seine Folge beim mârmlichen Geschlechte. Eine Studie aus der Praxis).

chants (i). Le rapport entre ces deux conditions se formule comme suit : si la condition préliminaire a une action suffisante, la maladie apparaît inévitablement. Si, au contraire, son action est trop faible, il s’instaurera une prédisposition à la maladie qui cessera de rester latente dès qu’une proportion suffisante d’un quelconque facteur secondaire entrera en jeu. Ainsi, pour que l’effet se produise, une insuffisance d’étiologie primaire peut être compensée par une étiologie secondaire. Mais l’étiologie secondaire peut faire défaut tandis que la primaire est indispensable.

Ce schéma étiologique appliqué à notre cas nous permet de conclure qu’un épuisement sexuel peut, par lui-même, provoquer de la neurasthénie. Si pourtant, il est insuffisant, il exerce, sur le système nerveux, un effet prédisposant si puissant que toute maladie physique, toute émotion déprimante, tout surmenage (influences toxiques) ne peuvent plus être tolérés sans provoquer de neurasthénie. Ils entraînent de la fatigue, de la tristesse, une faiblesse physique normales et ne font que démontrer « quelle dose d’influences nocives un homme normal est capable d’endurer ».

Nous allons traiter séparément de la neurasthénie chez les hommes et chez les femmes.

Neurasthénie chez les hommes. – Elle s’acquiert pendant la période de puberté et devient manifeste entre 20 et 30 ans. Elle découle de la masturbation dont la fréquence est tout à fait parallèle à la fréquence chez les hommes de la neurasthénie. Chacun peut observer parmi ses relations (tout au moins dans les villes) que les individus de bonne heure séduits par des femmes échappent à la neurasthénie.

Là où l’action nocive s’est longtemps ou intensément produite, elle transforme les intéressés en neurasthéniques sexuels dont la puissance a aussi subi des dommages ; la persistance au cours d’une vie entière de cet état correspond à l’intensité de la cause qui l’a provoqué. Autre preuve de la connexion : le neurasthénique sexuel est toujours en même temps un neurasthénique général.

Quand l’action nocive n’a pas été suffisamment intense, elle devient, suivant le schéma précédent, cause prédisposante à l’apparition de la neurasthénie lorsque surgissent des facteurs incitants. Ceux-ci n’auraient pas réussi à eux seuls à déclencher la perturbation. Ainsi le travail intellectuel peut conduire à une cérébrasthénie, l’exercice normal de la sexualité à une myélasthénie, etc.

Dans les cas moyens, nous avons affaire à une neurasthénie, typiquement accompagnée de dyspepsie, etc., qui naît et se poursuit pendant la puberté pour se terminer lors du mariage.

(i) La « formule étiologique » a été ultérieurement élargie. Dans « Zur Kritik der Angstneurose » (1895 /) et dans « Hérédité et étiologie des névroses » (1896 à), Freud distingue : a) Les conditions préliminaires ; b) Les facteurs spécifiques ; c) Les facteurs concourants subsidiaires. Voir aussi Introduction, p. 32.

À une période plus tardive de la vie humaine, un second facteur nocif peut agir sur un système nerveux intact ou bien prédisposé à la neurasthénie par la masturbation. Demandons-nous si, dans le premier cas, des effets nuisibles peuvent se produire. Il semble bien que oui. Dans le second cas, les effets sont manifestes. La neurasthénie de la puberté reparaît et de nouveaux symptômes surgissent. Ces perturbations nouvelles sont dues à l’onanisme conjugal, aux copulations incomplètes par peur de la conception. Toutes les modalités de celles-ci semblent avoir sur l’homme une action similaire dont l’intensité varie suivant la prédisposition des sujets mais qui, qualitativement, ne diffèrent pas beaucoup les unes des autres. Celui qui présente une forte prédisposition ou qui souffre de neurasthénie chronique ne tolère même pas le coït normal ; une intolérance se manifeste fortement contre l’usage de la capote anglaise, du coït sans pénétration ou interrompu. Un homme normal peut longtemps supporter ces pratiques, mais à la longue il finit par se comporter de la même manière que le prédisposé. Il n’a sur le masturbateur que l’avantage d’une plus longue latence ou le fait qu’il lui faut, chaque fois, l’intervention de causes déclenchantes. C’est ici le coït interrompu qui s’avère le plus nuisible en produisant, même sur les sujets non prédisposés, ses effets caractéristiques.

Neurasthénie chez la femme. – Les jeunes filles sont généralement saines et non neurasthéniques. Les jeunes femmes également, en dépit de tous les traumatismes sexuels qui les atteignent à cette époque. La neurasthénie est relativement rare sous sa forme pure chez les femmes mariées et les vieilles filles. Si elle existe, il faut la considérer comme spontanément apparue et de la même manière [que chez les hommes]. Bien plus souvent, la neurasthénie des femmes mariées dérive de celle de l’homme ou s’est produite en même temps. Elle est presque toujours mêlée à de l’hystérie et constitue alors la névrose complexe ordinaire des femmes.

Névroses mixtes de la femme. – Cette névrose découle de la neurasthénie de l’homme, dans les cas assez fréquents où ce dernier, neurasthénique, souffre de troubles de sa puissance. La participation de l’hystérie est la conséquence directe d’une rétention d’excitation pendant l’acte sexuel. Plus est faible la puissance de l’homme, plus est prononcée l’hystérie de la femme, de telle sorte que le neurasthénique rend sa femme plus hystérique que neurasthénique.

La névrose mixte est une conséquence de la neurasthénie mâle lors de la seconde poussée de nocuité sexuelle qui, pour la femme normale, a bien plus d’importance que la première. Ainsi nous trouvons beaucoup plus d’hommes névrosés dans la première décennie qui suit leur puberté et bien plus de femmes névrosées dans la seconde. En ce dernier cas, les troubles résultent des mesures anticonceptionnelles. Il n’est pas facile d’établir une classification et, d’une façon générale, rien de ce qui concerne la femme en ce domaine ne saurait être considéré comme parfaitement inoffensif. Même dans les cas les plus favorables (c’est-à-dire quand il est fait usage d’une capote anglaise), la femme plus accessible à la neurasthénie que l’homme échappe rarement à une forme légère de cette dernière. Tout dépend évidemment de la prédisposition des deux partenaires ; il faut chercher : 1) si elle était déjà neurasthénique avant le mariage ; ou 2) si elle est devenue hystérico-neurasthénique à l’époque où se sont établies des relations sexuelles pratiquées sans utilisations de moyens préventifs.

II. Névroses d’angoisse. – Tout neurasthénique manque de confiance en lui-même, est dans une certaine mesure pessimiste et tend à se forger des idées antagonistes déprimantes (i). Mais il faut se demander s’il ne conviendrait pas de considérer l’apparition de ces facteurs, surtout lorsque d’autres symptômes ne sont pas particulièrement développés, comme des cas spécifiques de « névrose d’angoisse », d’autant plus qu’on l’observe aussi fréquemment dans l’hystérie que dans la neurasthénie.

La névrose d’angoisse peut se manifester sous deux formes : à l’état chronique et par accès d’angoisse. Les deux formes sont souvent combinées et la crise d’angoisse n’apparaît jamais en dehors d’un symptôme permanent. Ces accès apparaissent le plus souvent dans les cas de névroses d’angoisse liés à l’hystérie, c’est-à-dire qu’ils se produisent surtout chez les femmes, alors que les symptômes chroniques affectent plus fréquemment les hommes.

Les symptômes chroniques sont : 1) L’anxiété relative au corps (hypocondrie) ; 2) L’anxiété relative aux fonctions physiques (agoraphobie, claustrophobie, vertiges des hauteurs) ; 3) Anxiété à propos des décisions à prendre et de la mémoire, c’est-à-dire du fonctionnement psychique (folie du doute, ruminations mentales, etc.). J’ai toujours considéré tous ces symptômes comme équivalents. Il s’agit de déterminer : 1° dans quelle condition cet état s’instaure chez les sujets héréditairement prédisposés mais n’ayant subi aucun dommage sexuel ; 2° si chez les prédisposés de cette sorte un trouble sexuel quelconque peut le provoquer ; 3° si, dans la neurasthénie banale, il s’ajoute comme un facteur intensifiant. Une chose demeure certaine, c’est que cet état peut se produire, chez les hommes comme chez les femmes, dans le mariage, ce qui est imputable, durant la seconde période des poussées sexuelles, au coït interrompu [p. 63]. À mon avis, il n’est pas nécessaire qu’une prédisposition ait été créée par quelque neurasthénie antérieure. Toutefois, quand cette prédisposition est inexistante, la période de latence est plus longue.

(1) [Voir i ce sujet « Un cas de traitement par l’hypnotisme couronné de succès » (Frbud, 1892-3, i).]

On trouve ici le même schéma causal que dans la neurasthénie [p. 62].

Les cas, relativement plus rares, de névroses d’angoisse en dehors du mariage se rencontrent surtout chez les hommes qui, sentimentalement liés, pratiquent, par précaution, le coït interrompu. En pareils cas, ce procédé est plus nuisible encore qu’il ne l’est dans le mariage où le coït interrompu se trouve souvent compensé par des relations extra-conjugales normales.

La dépression périodique doit être considérée comme une troisième forme de névrose d’angoisse, comme une perturbation pouvant se prolonger pendant des semaines ou des mois. Elle se distingue, la plupart du temps, de la mélancolie vraie par son rapport, en apparence rationnel, avec quelque traumatisme psychique. Et pourtant ce dernier ne constitue qu’une cause déclenchante. De plus, cette dépression périodique est dépourvue de l’anesthésie psychique (sexuelle) qui caractérise la mélancolie.

J’ai réussi à ramener toute une série de cas semblables au coït interrompu. Le début du trouble était tardif et survenait, dans le ménage, après la naissance du dernier enfant. Dans un cas d’hypocondrie datant de la puberté, j’ai pu mettre en évidence un attentat commis à l’époque où la patiente était dans sa 8e année. Dans un autre cas, remontant à l’enfance, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une réaction hystérique à une tentative d’onanisme. J’ignore s’il existe en ces cas des formes réellement héréditaires sans causes d’ordre sexuel ; je ne sais pas non plus s’il faut n’en rendre responsable que le coït interrompu ou si la prédisposition héréditaire peut toujours manquer.

Je passerai sous silence les névroses professionnellesj car ainsi que je l’ai dit déjà, on peut trouver, en pareils cas, certaines altérations du système musculaire (1).

Conclusions. – Il s’ensuit de ce qui précède que les névroses sont parfaitement évitables mais totalement incurables. La tâche du médecin est tout entière d’ordre prophylactique (2).

La première partie de cette tâche, celle qui consiste à prévenir les troubles sexuels de la première période, se confond avec la prophylaxie de la syphilis et de la blennorragie, dangers qui menacent tous ceux qui renoncent à la masturbation. Le seul autre système serait d’autoriser les libres rapports entre jeunes gens et jeunes filles de bonne famille, mais cela ne saurait advenir que si l’on disposait de méthodes anticonception-

(1) Dans les œuvres de Freud) on ne trouve aucune autre allusion à cette question.

(2) Freud n’a jamais soutenu ailleurs avec autant de netteté cette thèse. Dans les Études sur l’hystérie, il dit : « J’ose soutenir qu’elle (la méthode cathartique) est en principe, capable de supprimer n’importe quel symptôme hystérique tandis qu’elle reste totalement impuissante, comme on le constate aisément, devant les manifestations de la neurasthénie et qu’elle n’agit que rarement et par voie détournée sur les conséquences psychiques de la névrose d’angoisse. » nelles inoffensives. On se trouve ainsi devant Valternative suivante : masturbation avec neurasthénie chez les hommes et hystéro-neurasthénie chez les femmes ou bien syphilis chez les hommes avec hérédité syphilitique pour la génération suivante ou encore gonorrhée chez les hommes et gonorrhée et stérilité chez les femmes.

Le traumatisme sexuel de la seconde période nous pose le même problème, celui de la découverte d’une méthode anticonceptionnelle inoffensive, puisque l’usage de la capote anglaise n’apporte aucune sécurité réelle et ne saurait être toléré par aucun neurasthénique.

En l’absence de toute solution possible, la société semble condamnée à devenir victime de névroses incurables qui réduisent à son minimum la joie de vivre, détruisent les relations conjugales et entraînent, du fait de l’hérédité, la ruine de toute la génération à venir. Le peuple ignore le malthusianisme, mais tend à suivre le même chemin et sera évidemment victime de la même fatalité.

Ce problème a une telle importance que le médecin se doit de consacrer tous ses efforts à le résoudre.

En fait de travail préliminaire, j’ai commencé à réunir une centaine de cas de névroses d’angoisse ; je voudrais également rassembler un nombre équivalent de cas de neurasthénie dans les deux sexes et de dépression périodique, ceux-ci plus rares. En guise de complément nécessaire, je devrais étudier encore une centaine de nerveux.

Si l’on arrivait à prouver que les troubles nerveux dus aux abus sexuels peuvent aussi simplement résulter d’une hérédité, cela donnerait lieu à des spéculations de la plus grande portée et que nous ne faisons aujourd’hui que soupçonner.

Bien affectueusement à toi,

ton

Sigm. Freud.

12

Vienne, 30-5-93.

Très cher Ami,

… Le fait que les patients t’assiègent prouve que les gens savent, après tout, ce qu’ils font. Je serais curieux d’apprendre si tu approuves mon diagnostic dans les cas que je t’ai soumis. J’établis maintenant très souvent ce diagnostic et suis entièrement d’accord avec toi en ce qui concerne la névrose réflexe nasale : c’est bien là un des troubles les plus fréquents. Malheureusement, je ne suis jamais sûr de P « exécutif » (1). Le lien avec la sexualité me semble aussi toujours plus étroit. Dommage que nous ne puissions étudier les mêmes cas.

… En ce qui concerne l’étiologie sexuelle des névroses, j’entrevois la possibilité de combler une autre lacune. Je crois avoir compris la névrose d’angoisse de certains jeunes que l’on doit considérer comme vierges et auxquels l’on ne saurait attribuer aucun abus sexuel (2). J’ai analysé deux cas de ce genre où se notait une terrible appréhension de la sexualité avec, à l’arrière-plan, des choses qu’ils avaient vues ou entendues et à moitié comprises, donc une étiologie purement émotionnelle, mais toujours de nature sexuelle.

Le livre que je t’envoie aujourd’hui n’est pas très intéressant (3). Les paralysies hystériques, plus courtes et plus intéressantes, paraîtront au début de juin.

Bien des choses affectueuses de la part de nous tous à Ida et à toi,

ton

Sigm. Freud.

Manuscrit C (4).

RAPPORT SUR LA MARCHE DU TRAVAIL

Très cher Ami, ai-je besoin de te dire combien je suis heureux de pouvoir poursuivre notre entretien de Pâques ? Il m’est au fond assez difficile de me poser, devant tes travaux, en critique compétent. Je ne te dirai donc qu’une chose, c’est qu’ils me plaisent beaucoup et je ne pense pas que le Congrès nous apporte de communications plus importantes. J’abandonne au Congrès le soin de te couvrir de tous les compliments que ta conférence mérite, moi je vais, à partir de maintenant et suivant ton propre désir, te prodiguer critiques et suggestions.

Ce travail a probablement été écrit un jour où tu souffrais de migraine,

(1) C’est bien le mot « exécutif « que Freud utilise pour « les mesures pratiques à adopter >.

(2) C’est la première en date des allusions à la théorie du rôle de la séduction sexuelle (au sens le plus large de ce terme) dans l’étiologie des névroses, théorie sur laquelle Freud ne revint qu’en automne 1897.

(3) Freud (1893 b).

(4) Non daté. Écrit entre Pâques et juin 1893, c’est-à-dire entre • l’entretien de Pâques » auquel Freud fait ici allusion et le Congrès médical de Wiesbaden où Fliess lut le manuscrit dont parle Freud. Voir l’introduction, p. 2.

car il manque, contrairement à tes habitudes, de signification et de concision. Certains passages sont réellement trop longs, par exemple celui sur les formes frustes. J’ai marqué au crayon bleu ce qu’il faut « élaguer » et me suis efforcé de faire ressortir certains points essentiels.

Je te recommande d’établir un parallèle avec la maladie de Ménière. Espérons que bientôt la névrose nasale réflexe sera généralement connue sous le nom de maladie de Fliess.

Passons maintenant à la question sexuelle. Je crois qu’il faudrait être plus explicite. En présentant l’étiologie sexuelle comme tu le fais, tu attribues au public une connaissance du sujet qu’il ne possède qu’à l’état latent. Il sait mais agit comme s’il ne savait pas. Preyer dont j’apprécie beaucoup les mérites, ne prétend pas se voir conférer tant d’importance dans un si bref compte rendu (i). Pour autant que je sache, il commet deux erreurs fondamentales : 1° Il divise la neurasthénie en symptômes différents : troubles d’origine réflexes de l’estomac, des intestins, de la vessie, etc., c’est-à-dire qu’il ignore notre formule étiologique et ne sait pas non plus que les pratiques sexuelles nocives ont également, en dehors de leur action directe, une action prédisposante qui fournit la neurasthénie latente ; 2° Il fait dériver les réflexes de légères modifications anatomiques des organes génitaux au lieu de les attribuer à des modifications du système nerveux. Même si Z’urethra nostica est un organe réflexe comme le nez, Preyer s’interdit lui-même l’approche des points essentiels.

Je ne crois pas que tu puisses, sans enlever à la couronne son plus beau fleuron, négliger de parler de l’étiologie sexuelle des névroses (2). Donc, mentionne-la tout de suite de la façon qui se prêtera le mieux aux circonstances. Annonce les recherches en perspective, décris par anticipation, le résultat tel qu’il est vraiment, c’est-à-dire comme quelque chose de tout à fait nouveau. Montre aux gens le passe-partout, la formule étiologique ; et si, en agissant ainsi, tu cites une de mes remarques en disant qu’elle est due à un collègue ami, je n’en serais pas mécontent mais au contraire enchanté. Je ne te communique le passage sur la sexualité que comme une suggestion (3).

En ce qui touche la thérapie des névroses nasales neurasthéniques, je ne tranche pas définitivement la question. Il peut y avoir des phénomènes résiduels susceptibles de disparaître rapidement et si les névroses réflexes vasomotrices pures existent vraiment, il se peut que les cas pure

nt) Voir les travaux de Preyer, 1884, 1888, 1889, 1891 et 1893.

(2) Freud semble croire que Fliess a adopté sa « formule étiologique » relative à l’origine des névroses et aussi ses opinions sur le rôle de la sexualité. Il souhaite obtenir la collaboration de Fliess. Cette idée ne tarda pas à être abandonnée.

(3) Fliess parait n’avoir adopté que quelques-unes des suggestions de Freud.

ment organiques ne soient pas très fréquents. Peut-être les cas typiques sont-ils mixtes. Voilà comment je me représente les choses…

Et maintenant : Go where glory waits thee.

Bien des choses affectueuses à tous deux,

ton

Sigm. Freud.

Surtout comprends-moi bien. Ne cite pas de nom ! Tu sais que je ne suis pas avide de gloire.

13

Vienne, 10-7-93.

Très cher Ami,

Si nous n’avions pas décidé de garder dans nos relations une totale liberté, je me verrais aujourd’hui obligé de me confondre en excuses. Mais tu ne me gourmandes pas de ma négligence, due au fait que je suis anormalement dégoûté d’écrire après une débauche d’écritures.

Tu ne fais que me devancer de quelques jours en me demandant où et quand nous nous rencontrerons cette année : voici ma réponse : à la même époque ; c’est vers la mi-août ou un peu plus tôt que doivent commencer les vacances que je vais m’octroyer. Donc aucune difficulté pour nous voir…

Les paralysies hystériques auraient dû paraître depuis longtemps ; peut-être seront-elles publiées dans le numéro d’août. Ce n’est qu’un court article (1). Peut-être te rappelles-tu que j’y songeais déjà à l’époque où tu étais mon élève. J’en avais même parlé dans mes conférences (2). Je ne veux pas t’ennuyer à propos des névroses. Je vois maintenant tant de cas de neurasthénie que mon matériel suffira amplement à m’occuper pendant les deux ou trois années à venir (3). Mais que notre communauté de vues n’en soit pas pour cela troublée. D’abord, j’espère que tu voudras bien m’expliquer ta façon d’envisager le mécanisme physiologique de mes constatations cliniques ; deuxièmement, je désire conserver le droit de te présenter toutes mes théories et toutes mes trouvailles concernant les névroses ; troisièmement, je te considère comme le Messie qui devra résoudre, grâce à quelque progrès technique, le problème que j’ai posé (4).

(1) Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices, organiques et hystériques (1893 c).

(2) C’est Charcot qui avait suggéré à Freud d’entreprendre ce travail.

(3) Le plan de collaboration a été, on le voit, abandonné (Lettre du 8-2-93).

(4) Freud espère que les recherches de Fliess sur la périodicité lui fourniront la solution du problème du colt sans préservatif, travail plus tard entrepris par Knaus en partant d’autres hypothèses. Voir Introduction, p. 3.

Tu constateras toi-même que ton travail sur le réflexe nasal n’est nullement tombé à l’eau. Les gens ont besoin pour tout de beaucoup de temps…

À Paris, notre travail sur l’hystérie a enfin attiré l’attention de Janet (i). Plus grand-chose à faire avec Breuer depuis. Mariages, voyages, clientèle accaparent tout son temps.

Je vois que mon écriture est en train de devenir illisible et me hâte de terminer en te disant que nous sommes tous bien portants et que j’espère, en dépit du manque de nouvelles, que vous allez bien aussi, Ida et toi. Je me fais une joie de réaliser cette année notre plan de rencontre.

Bien des choses affectueuses,

de ton Sigm. Freud.

14

Vienne, 6-10-93.

Très cher Ami,

… Ton opinion sur mon Charcot et le fait que tu en as fait la lecture à Ida, m’ont ravi (2)… Entre-temps, mon activité s’est accrue, les questions sexuelles intéressent les gens qui s’en vont tous impressionnés et convaincus après s’être écriés : « Personne ne m’avait jamais interrogé là-dessus ! » En se confirmant, les choses se compli-

(1) « Mais le travail le plus important qui soit venu confirmer nos anciennes études est sans contredit l’article de MM. Breuer et Freud, récemment paru dans le Neurologisches Zentralblatt. Nous sommes très heureux que ces auteurs, dans leurs recherches indépendantes, aient pu avec autant de précision vérifier les nôtres, et nous les remercions de leur aimable citation. Ils montrent par de nombreux exemples que les divers symptômes de l’hystérie ne sont pas des manifestations spontanées idiopathiques de la maladie, mais sont en étroite connexion avec le trauma provocateur. Les accidents les plus ordinaires de l’hystérie, même les hyperesthésies, les douleurs, les attaques banales, doivent être interprétés de la même manière que les accidents de l’hystérie traumatique par la persistance d’une idée, d’un rêve. Le rapport entre l’idée et l’accident peut être plus ou moins direct, mais il existe toujours. Il faut cependant constater que, souvent le malade, dans son état normal, ignore cette idée provocatrice qui ne se retrouve nettement que pendant les périodes d’état second naturelles ou provoquées, et c’est précisément à leur isolement que ces idées doivent leur pouvoir. Le malade est guéri, disent ces auteurs, quand il parvient à retrouver la conscience claire de son idée fixe. Cette division de la conscience, que l’on a constatée avec netteté dans quelques cas célèbres de double existence, existe d’une façon rudimentaire chez toute hystérique… » Pierre Janet, État mental des hystériques, Les accidents mentaux, Bibl. méd. Charcot-Debove, Rueff & C », 1894, Paris, S. 268 ff.

Quelques années plus tard, Janet modifia son attitude à l’égard des travaux de Freud. Il nia avec énergie les effets thérapiques de l’abréaction et rejeta les découvertes cliniques de Freud. Voir Janet (1898), vol. I et II.

(2) Freud (1893 /).

quent toujours davantage. Hier, par exemple, j’ai vu quatre nouveaux cas dont l’origine, comme le montrent les dates, n’est sans doute attribuable qu’au coït interrompu. Peut-être cela t’amusera-t-il que je te les décrive brièvement. Us sont loin d’être uniformes.

1. Femme de 41 ans : enfants de 16, 14, n et 7 ans. Troubles nerveux depuis douze ans ; a bien supporté ses grossesses ; ensuite rechutes. Pas d’aggravation après la dernière grossesse. Accès de vertiges avec sensations de faiblesse, agoraphobie, anxiété, aucun, indice de neurasthénie, petite hystérie. Étiologie confirmée. Cas simple [de névrose d’angoisse].

2. Femme, 24 ans ; deux enfants de 4 et 2 ans, souffre la nuit, depuis le printemps de 93, de douleurs s’étendant du dos au sternum avec insomnies ; rien en dehors de cela ; se sent bien pendant la journée. Le mari, voyageur de commerce, a fait de longs séjours à la maison au printemps et aussi récemment. En été, pendant l’absence du mari, santé parfaite. Coït interrompu et grande crainte de concevoir. Donc cas d’hystérie.

3. Homme, 42 ans ; 3 enfants de 17, 16 et 13 ans. Bien jusque il y a six ans. À cette époque, après la mort de son père, crise soudaine d’angoisse avec défaillances cardiaques, crainte hypocondriaque d’un cancer de la langue ; plusieurs mois plus tard, second accès avec cyanose, pouls intermittent, peur de la mort, etc. ; depuis : faiblesse, vertiges, agoraphobie, un peu de dyspepsie. Cas de névrose d’angoisse simple accompagnée de symptômes cardiaques après émotions. Cependant, le coït interrompu semble avoir été bien toléré dix années durant (1).

4. Homme, 34 ans ; inappétence depuis trois ans, dyspepsie depuis l’année dernière, avec perte de 20 kilos, constipation et, une fois celle-ci disparue, fortes lourdeurs de tête quand il y a du sirocco ; accès de faiblesse avec sensations associées, spasmes cloniques hysté-riformes. Il y a donc ici prédominance de neurasthénie. Un enfant de 5 ans. Depuis, coït interrompu à cause d’une maladie de sa femme ; une reprise de relations sexuelles normales a coïncidé avec la guérison de la dyspepsie.

En face de semblables réactions variées à une même cause nocive, il faut un certain courage pour insister sur la spécificité des effets de ces facteurs nocifs. Pourtant, il doit bien en être ainsi, comme le prouvent ces quatre cas (névrose d’angoisse simple, hystérie simple, névrose d’angoisse avec symptômes cardiaques, neurasthénie avec hystérie).

(1) Voir le travail intitulé Über die Berechtigung… (1895 b et 1895/).

Cas i. – Il s’agit d’une femme fort intelligente qui ne redoute pas la conception : névrose d’angoisse simple.

Cas 2. – Femme gentille mais sotte, crainte très prononcée d’avoir un enfant ; hystérie se développant au bout de peu de temps.

Cas 3. – Angoisse et symptômes cardiaques, homme très puissant et ayant été grand fumeur.

Cas 4. – Au contraire, moyennement puissant (pas de masturbation), en fait, frigide.

Maintenant, imagine ce qui pourrait arriver si l’on était un médecin dans ton genre, capable d’étudier à la fois les organes génitaux et les voies nasales. Le problème serait bien vite résolu.

Mais je suis trop vieux, trop paresseux et trop accaparé par une foule d’obligations pour pouvoir apprendre quelque chose de nouveau.

Bien des choses affectueuses de tous à tous,

ton

Sigm. Freud.

Ma femme et mes enfants sont rentrés avant-hier en très bon état.

15

Vienne, 17-11-93.

Cher Ami,

… La question sexuelle s’affirme de plus en plus, les contradicteurs se taisent mais les matériaux nouveaux sont bien peu nombreux, vu le nombre anormalement faible de patients. Quand j’applique à l’un d’eux un traitement radical, tout se confirme et quelquefois le chercheur découvre plus de choses qu’il n’espérait en trouver ; l’anesthésie sexuelle, en particulier, est fort complexe et contradictoire. L’angoisse du type X est devenue tout à fait claire. J’ai vu un vieux célibataire fêtard qui ne renonce à rien et qui a eu un accès classique pour avoir fait l’amour trois fois de suite sur les instances de sa maîtresse âgée de 30 ans. J’en suis venu à penser que l’angoisse doit être une conséquence physique et non pas psychique des abus sexuels (1). C’est un cas remarquable de névrose d’angoisse pure, après coït interrompu, chez une femme placide et totalement frigide

(1) Dans son travail sur la névrose d’angoisse (1895 b), Freud parle plusieurs fois, en termes prudents de cette théorie. « En premier lieu, dit-il, il s’agit sans doute d’une accumulation d’excitation. Ensuite, fait très important, l’angoisse qui se trouve à la base même de tous les symptômes cliniques de cette névrose ne dérive d’aucune source psychique. «

qui m’a suggéré cette opinion. Autrement, la chose n’a aucun sens…

… Je suis en bons termes avec Breuer, mais je le vois peu. Il s’est inscrit à mes cours du samedi !…

Ci-inclus, un petit salmigondis (L’énurésie) (i).

Bien des choses affectueuses à tous les tiens,

ton

Sigm. Freud.

16

Vienne, 7-2-94.

Très cher Ami,

Je me sens actuellement si surmené que je réponds immédiatement à ta lettre, sans quoi ma réponse pourrait longtemps tarder. En approuvant ma théorie des idées obsessionnelles tu m’encourages beaucoup parce que ta présence me manque tout le temps, pendant que je fais ce travail (2). Quand tu viendras à Vienne, au printemps prochain, il faudra t’arracher à ta famille pour quelques heures que nous consacrerons à des échanges d’idées. J’ai autre chose in petto, mais qui est bien vague encore. Tu as dû constater que mon dernier travail traitait de la conversion et du déplacement des affects. Il y a aussi transformation, mais là-dessus je ne soulève pas encore le voile (3).

Tu as raison : le lien entre la névrose obsessionnelle et la sexualité n’est pas toujours évident. Je puis te certifier que, dans mon second cas (miction compulsionnelle), sa mise en lumière n’a pas été aisée et qu’il eût facilement passé inaperçu auprès d’une personne moins monoidéiste que moi (4). Dans ce cas que j’ai eu l’occasion d’étudier pendant les mois où un traitement de suralimentation fut appliqué, l’élément sexuel domine simplement toute la scène ! Le cas dont tu m’as parlé, celui de la femme dégoûtée et divorcée tend à montrer qu’une analyse plus poussée aboutira au même résultat.

Je m’occupe actuellement d’analyser plusieurs malades paraissant atteints de paranoïa et dont les cas s’accordent avec ma théorie.

(1) Über ein Symptom das hàufig Enuresis noctuma der Kinder begleitet, Neur. Zentralblatt, 1895, n° 21. Freud y dit que dans près de la moitié des cas d’énu-résie nocturne infantile, on découvre une hypertonie des extrémités inférieures.

(2) Il semble y avoir une lacune entre cette lettre et les précédentes (toutes n’ayant pas été reproduites ici). Peut-être ce fait est-il dû à une rencontre de Freud et de Fliess pendant les fêtes de Noël.

(3) Freud (1894 a) et 1895 c.

(4) Voir Freud (1894 a) et (1895 c) où le même cas est cité.

Le travail sur l’hystérie que je suis en train de faire avec Breuer est à moitié terminé ; il n’y manque plus que quelques observations de malades et deux chapitres de généralités…

Je ne me rappelle plus si je t’ai déjà dit que j’ai été nommé secrétaire au Congrès de Sciences naturelles qui va se tenir en septembre prochain. J’espère t’y rencontrer et te voir quelquefois chez nous.

L’événement du jour est ici la mort de Billroth (i). Heureux celui qui ne survit pas à sa réputation.

Avec l’expression des pensées les plus affectueuses de nous tous à ton aimable et chère femme et à toi-même,

ton

Sigm. Freud.

17

Vienne, 19-4-94.

Très cher Ami,

Après ton aimable lettre, je vais cesser de me contraindre et de te ménager. Je sens que j’ai le droit de te parler de mon état de santé. Les nouvelles scientifiques et personnelles suivront.

Tout être humain, afin d’échapper à ses propres critiques, a besoin de subir l’influence de quelqu’un. C’est pourquoi depuis ce moment-là (c’est-à-dire depuis trois semaines aujourd’hui), j’ai vraiment renoncé à glisser entre mes lèvres une cigarette allumée et je suis même capable de voir fumer les autres sans les envier. Je puis actuellement concevoir que l’on soit capable de vivre et travailler sans cet adjuvant. Il n’y a pas longtemps que j’en suis arrivé là, je ne me figurais pas à quel point l’abstinence pouvait être pénible, ce qui est évident après tout.

Ce qui semble peut-être moins compréhensible, c’est, à d’autres points de vue, l’état de ma santé. Les jours qui suivirent mon renoncement furent assez supportables et je commençai à exposer à ton intention la question de la névrose. C’est alors que se produisirent soudain de grands troubles cardiaques pires que ceux que j’avais avant la suppression des cigares : violente arythmie, tension cardiaque perpétuelle, oppression, sensation de brûlure dans la région du cœur, sensation douloureuse dans le bras gauche, un peu de dyspnée – faible et pouvant faire soupçonner une origine organique – tout cela par accès, c’est-à-dire survenant deux ou trois fois

(1) Billroth (Theodor) (1822-1894), professeur de chirurgie à Vienne.

par jour, se prolongeant et s’accompagnant d’une dépression psychique qui se manifeste par des idées de mort et d’adieux et vient remplacer ma normale hyperactivité. Depuis deux jours, mes malaises organiques ont diminué mais l’état hypomaniaque persiste tout en se montrant assez poli (comme hier soir et aujourd’hui) pour cesser soudain et permettre à un être humain d’envisager à nouveau avec confiance une longue vie et d’espérer récupérer totalement le plaisir de fumer.

Quelle tristesse pour un médecin qui consacre toutes les heures de la journée à l’étude des névroses d’ignorer s’il est lui-même atteint d’une dépression raisonnablement motivée ou bien hypocondriaque ! On a besoin, en pareil cas, d’être secouru. C’est pourquoi je me suis hier soir adressé à Breuer et lui ai dit qu’à mon avis les troubles cardiaques n’étaient pas imputables à une intoxication nicotinique mais plus probablement à une myocardite chronique, maladie à laquelle la fumée ne convient pas. Je me rappelle très bien que cette arythmie s’est déclarée assez inopinément en 1889, après une influenza. À ma grande satisfaction, Breuer déclara que l’une ou l’autre cause était possible et que la première chose à faire était de me laisser examiner. Je le lui promis, tout en sachant que ces examens ne donnent généralement rien. J’ignore jusqu’à quel point il est possible de distinguer entre ces deux cas, mais j’imagine que l’on peut s’appuyer sur les symptômes subjectifs et le cours de la maladie et que vous autres savez alors à quoi vous en tenir. Cette fois-ci c’est de toi que je me méfie particulièrement, car c’est à l’occasion de mes troubles cardiaques que je t’ai vu, pour la première fois, te contredire. La dernière fois, tu m’as expliqué qu’il s’agissait d’une affection nasale et qu’à la percussion aucun indice de nicotinisme n’était perceptible ; maintenant, tu parais très inquiet et tu m’interdis de fumer. Je ne puis comprendre cela qu’en pensant que tu veux me dissimuler mon état véritable. Je te prie de ne pas agir de la sorte. Si tu peux me dire quelque chose de sûr, n’hésite pas à le faire. Je ne m’exagère ni mes responsabilités ni mon indispensabilité. Je saurai supporter vaillamment le diagnostic de myocardite, la précarité de la vie et sa courte durée ; peut-être, au contraire, pourrais-je, après cela, organiser pour le mieux mon existence et profiter au maximum du temps qui me reste à vivre.

Dans l’incapacité totale où j’étais de travailler, il m’a été fort pénible de me dire que, si j’étais atteint d’une maladie chronique, je devrais renoncer à toute activité scientifique. Je n’ai pu prendre connaissance de tes excellentes observations de malades. L’état actuel de la connaissance des névroses est en panne, tout se passe comme dans le château de la Belle au Bois dormant quand la catalepsie y fit son apparition. Ces jours-ci, grâce à une incontestable amélioration, j’espère me rattraper bientôt et t’en aviserai.

En dehors de cela, rien de nouveau par rapport à la théorie des névroses, mais je ne cesse de collectionner les cas et il en sortira probablement quelque chose…

Dès que je me sentirai capable de travailler, je t’enverrai une quantité d’intéressantes observations.

Je te remercie de ta lettre et t’envoie d’affectueuses pensées pour ta chère femme et toi-même,

ton

Sigm. Freud.

18

Vienne, 21-5-94.

Très cher Ami,

… Mon interprétation des névroses fait ici de moi un isolé. Ils me considèrent à peu près comme un monomane et j’ai la nette impression d’avoir abordé l’un des grands secrets de la nature. Il y a une ridicule disproportion entre l’idée qu’on a de son propre travail intellectuel et la façon dont le jugent les autres. Ainsi, le livre sur les diplégies que j’ai rédigé de bric et de broc, en m’y intéressant aussi peu que possible et en n’y consacrant qu’un minimum d’effort – ce qui était presque effronté de ma part – a obtenu un succès énorme (1) ! Les critiques s’en sont montrés satisfaits et les revues françaises, en particulier, en ont fait un grand éloge. Je viens justement de recevoir un ouvrage de Raymond, le successeur de Charcot (2), qui se contente tout simplement de reproduire mon texte, dans le chapitre consacré à la question, avec naturellement une mention élogieuse. Mais pour les travaux vraiment intéressants, tels que VAphasie, Les idées obsessionnelles, qui sont sur le point de paraître ou ma prochaine Étiologie et théorie des névroses, je ne m’attends qu’à un honorable échec. Il y a véritablement là de quoi vous déconcerter et vous remplir d’amertume. Bien des lacunes – grandes et petites – subsistent encore dans mon esprit en ce qui concerne les névroses, mais j’ai maintenant d’elles une vue d’ensemble et une conception générale. Je connais trois mécanismes : i° celui de la conversion des affects (hystérie de conversion), 20 celui du déplacement de l’affect (obsessions

(1) Freud (1893, b).

(2) Le progris médical, t. 19-20, 2' semestre, Paris, 1894. Fulgence Raymond, né en 1848, était le successeur de Charcot et publia, en collaboration avec Pierre Janbt le second volume de Névroses et idées fixes, 1898.

et 3° celui de la transformation de l’affect (névroses d’angoisse, mélancolie). C’est partout l’excitation sexuelle qui semble s’être modifiée, mais la cause incitante n’est pas forcément d’ordre sexuel ; je veux dire que lorsqu’il s’agit de névroses acquises, elles l’ont été par suite de troubles de la sexualité ; mais, chez certaines gens, les affects sexuels sont héréditairement perturbés, ce qui provoque l’apparition des formes correspondantes de névroses héréditaires. D’après moi, les névroses comportent quatre catégories [d’après leur étiologie] :

1. Dégénérescence ;

2. Sénilité (quelle en est la signification ?) ;

3. Conflit ;

4. Conflagration.

Le mot dégénérescence désigne le comportement anormal inné des affects sexuels, de telle sorte que, dans la mesure où ces affects entrent en jeu au cours de la vie du sujet, ils subissent une conversion, un déplacement ou une transformation en angoisse.

Le mot sénilité est clair ; il représente la dégénérescence qui se produit normalement dans la vieillesse (1).

Le conflit correspond à ce que je regarde comme une défense et comprend les cas de névrose acquise chez des sujets non héréditairement anormaux. C’est contre la sexualité que se dresse la défense.

Le mot conflagration correspond à un concept nouveau. Il s’agit alors d’états de dégénérescence aiguë (par exemple dans les intoxications graves, la fièvre, les stades préliminaires de la paralysie générale), de catastrophes, c’est-à-dire d’états où des perturbations des affects sexuels se produisent sans intervention de causes incitantes. Peut-être y découvrirons-nous l’explication des névroses traumatiques.

Le nœud, l’arc-boutant de toute l’affaire gît dans le fait que les individus normaux eux-mêmes peuvent être affectés de diverses formes de névroses s’ils subissent des dommages sexuels. Et l’on parvient à une vue plus générale en reconnaissant que là où se développe une névrose sans qu’il y ait eu de dommage sexuel, on peut déceler dès l’abord l’existence d’un trouble analogue des affects. Le terme « affect sexuel » est naturellement pris ici dans son sens le plus large, comme une excitation en quantité bien déterminée (2).

(1) Les idées de dégénérescence et de conflagration n’apparaissent pas dans les autres ouvrages de Freud, mais dans son premier article sur la névrose d’angoisse, il a traité des effets psychologiques de la sénilité (1895 b). Il dit : « L’angoisse chez les vieillards (retour d’âge des hommes) exige une autre explication. Ici la libido n’est pas réduite ; mais de la même manière que chez les femmes, il se produit une telle recrudescence de l’excitation somatique que le psychisme se montre relativement incapable de la surmonter. »

(2) [La notion de < quantité » est longuement discutée dans l’Esquisse.]

Pour étayer ma thèse, je vais te citer ici un exemple :

Il s’agit d’un homme de 42 ans beau et vigoureux. Vers la trentaine, il a été affecté d’une soudaine dyspepsie neurasthénique avec perte de 25 kilos. Depuis, il mène l’existence rétrécie du névrosé. À l’époque où survint sa dyspepsie, il était fiancé et subit un violent choc affectif du fait d’une maladie de sa fiancée. En dehors de cela, on ne découvre aucune autre perturbation d’ordre sexuel. Masturbation possible pendant une année tout au plus, entre 16 et 17 ans ; à 17 ans, relations normales, presque jamais de coït interrompu, ni excès ni continence. Il attribue lui-même la cause de ses troubles au surmenage qu’il avait imposé, jusque vers la trentaine, à sa constitution : travail intensif, boisson, cigarettes et vie irrégulière. Toutefois, cet homme plein de force, n’ayant subi que des troubles banaux, n’avait jamais été vraiment puissant (jamais de 17 à 30 ans), n’était capable de pratiquer le coït qu’une seule fois et avec éjaculation précoce. Il n’avait à aucune époque réussi à tirer profit de ses succès féminins, ni à pénétrer aisément dans leur vagin. À quoi attribuer ces défectuosités ? Je ne saurais le dire. Mais on peut s’étonner de l’en voir affecté. Ajoutons que j’ai également traité deux de ses sœurs pour des névroses. L’une des deux, que j’ai guérie d’une dyspepsie neurasthénique, m’a fourni l’un de mes plus beaux succès. Avec bien des choses affectueuses à Ida et à toi-même,

ton dévoué Sigm. Freud.

Manuscrit D.

Sans date (mai 1894 ?).

DE L’ÉTIOLOGIE

ET DE LA THÉORIE DES GRANDES NÉVROSES (1)

I. – Classification

Introduction. – Historique. Distinction progressive des névroses. Évolution de mes idées personnelles.

A) Morphologie des névroses.

1. Neurasthénie et pseudo-neurasthénies ;

2. Névrose d’angoisse ;

3. Névrose obsessionnelle ;

(1) Freud parle de l’étiologie et de la théorie des névroses dans sa lettre du 21-5-94. Le plan D paraît avoir été écrit peu de temps auparavant.

4. Hystérie ;

5. Mélancolie, manie ;

6. Névroses complexes ou mixtes ;

7. Ramifications des névroses. Passages à l’état normal.

B) Étiologie des névroses (avec limitation temporaire aux névroses acquises).

1. Étiologie de la neurasthénie.Type de neurasthénie constitutionnelle ;

2. Étiologie de la névrose d’angoisse ;

3. Étiologie de la névrose obsessionnelle et de l’hystérie ;

4. Étiologie de la mélancolie ;

5. Étiologie des névroses complexes ;

6. Les formules étiologiques fondamentales. Thèse de la spécificité.

Analyse des névroses combinées ;

7. Les facteurs sexuels et leur importance étiologique ;

8. L’examen des malades (i) ;

9. Objections et preuves ;

10. Comportement des asexués.

C) ÉTIOLOGIE ET HÉRÉDITÉ.

Les types héréditaires.Rapport de l’étiologie avec la dégénérescence, les psychoses et la prédisposition.

II. – Théorie (2)

D) Points de contact avec la théorie de la constance. Augmentation intérieure et extérieure croissante des stimuli.Excitation constante et excitation éphémère.Sommation caractéristique des excitations internes.Réaction spécifique [p. 336]. – Formulation et élaboration de la théorie de constance. Rôle du moi et accumulation d’excitation (3).

E) Processus sexuel considéré sous l’angle de la théorie de

LA CONSTANCE.

Voie que suit l’excitation dans les processus sexuels des deux sexes.Voie que suit l’excitation sous l’influence de perturbations sexuelles étiologiquement actives.Théorie d’une substance sexuelle. Tableau schématique de la sexualité [pp. 94 et suiv.].

(1) Freud avait évidemment l’intention de traiter non seulement les problèmes théoriques et cliniques mais encore ceux relatifs à la technique thérapeutique, ce qu’il fit d’ailleurs peu de temps après dans le dernier chapitre des Éludes sur l’hystérie.

(2) Le projet que conçoit Freud d’établir la théorie des névroses sur des principes de régulation psychique n’a été réalisé que dans les écrits métapsychologiques (1911-1920).

(3) [Tous ces points ont été exposés dans la Première Partie de L’Esquisse.]

F) Mécanismes des névroses.

Les névroses par troubles d’équilibre dus à une décharge difficile.Tentatives de compensation à efficacité limitée.Mécanisme des diverses névroses par rapport à leur étiologie sexuelle.Affects et névroses.

G) Parallélisme entre les névroses sexuelles et les névroses

DE FAIM.

H) Résumé de la théorie de constance et des théories relatives À LA SEXUALITÉ ET AUX NÉVROSES.

Place des névroses dans la pathologie. Facteurs qui les déterminent. Lois régissant leurs combinaisons.Insuffisance psychique, évolution, dégénérescence, etc.

Manuscrit E.

Sans date (juin 1894 ?).

COMMENT NAIT L’ANGOISSE (i)

Tu as immédiatement mis le doigt sur la partie de mon plan dont je sens la faiblesse. Je ne puis dire à ce sujet que les choses suivantes :

Je me suis rapidement rendu compte que l’angoisse de mes névrosés était, en grande partie, imputable à la sexualité et j’ai en particulier observé de quelle façon le coït interrompu entraînait inévitablement chez la femme de l’angoisse névrotique. Au début, je m’engageai dans défaussés voies. Il me semblait que l’angoisse dont souffraient les malades n’était que la continuation de l’angoisse éprouvée pendant l’acte sexuel, donc en fait un symptôme hystérique. Il est vrai que les liens entre la névrose d’angoisse et l’hystérie sont suffisamment évidents. Il peut y avoir dans le coït interrompu deux motifs d’angoisse : chez la femme, une crainte de la conception, chez l’homme, la peur de rater son exploit. Mais l’expérience m’a appris que la névrose d’angoisse apparaît aussi là où ces deux facteurs sont absents et où les sujets n’avaient aucune raison de craindre la venue d’un enfant. Donc la névrose d’angoisse ne pouvait être le prolongement d’une angoisse remémorée d’ordre hystérique.

Une autre observation des plus importantes m’a permis d’établir

(i) Si nous avons ici inséré le manuscrit E, c’est à cause de son contenu qui semble concorder avec le reste. Une enveloppe timbrée portant la date du 6-6-1894 pourrait bien lui appartenir. Des parties très importantes de ce manuscrit concordent avec le premier travail de Freud sur la névrose d’angoisse (1895 b). Dans la lettre suivante Freud parle déjà du plan de cet article.

le point suivant : la névrose d’angoisse atteint aussi souvent les femmes frigides que les autres. Le fait semble remarquable mais signifie seulement que la source de l’angoisse ne doit pas être recherchée dans les faits psychiques. Il faut donc qu’elle se trouve dans le domaine physique. C’est d’un facteur d’ordre physique que dépend, dans la sexualité, l’angoisse. Mais ce facteur, quel est-il ?

Pour résoudre cette question, je me suis attaché à recueillir tous les faits où l’anxiété me semblait avoir une cause sexuelle. Ils semblent au premier abord former une bien disparate collection :

1. Angoisse survenant chez des sujets vierges (lorsqu’ils ont fait quelque

observation ou recueilli certains renseignements d’ordre sexuel ou qu’ils pressentent la vie sexuelle). C’est ce que confirment de nombreux exemples dans les deux sexes, mais surtout chez les femmes. Très souvent, on trouve un chaînon intermédiaire : une sensation dans les organes génitaux rappelant l’érection.

2. Angoisse chez les sujets pratiquant volontairement la continence,

chez les prudes (type de névropathes). Il s’agit là d’hommes et de femmes tatillons, fanatiques de la propreté, qui ont horreur de tout ce qui concerne la sexualité. Ces gens ont tendance à transformer leur angoisse en phobies, en actes obsédants ou en folie du doute.

3. Angoisse des gens continents par nécessité, des femmes délaissées

par leur mari ou insatisfaites par suite du manque de puissance de celui-ci. Cette forme de névrose d’angoisse peut certainement être acquise et est souvent, à cause de circonstances concomitantes, combinée à une neurasthénie.

4. Angoisse due au coït interrompu chez des femmes qui s’y adonnent

habituellement ou, fait analogue, dont les maris souffrent d’éjaculation précoce, c’est-à-dire chez des personnes dont l’excitation physique reste insatisfaite.

5. Angoisse chez des hommes pratiquant le coït interrompu et surtout

chez ceux qui, après de multiples excitations sexuelles, et malgré l’érection ne pratiquent pas le coït.

6. Angoisse des hommes qui s’astreignent au coït au-delà de leur désir

ou de leur force.

7. Angoisse des hommes que certaines circonstances obligent à rester

continents : jeunes hommes, par exemple, ayant épousé des femmes plus âgées qu’eux dont ils ont horreur, ou neurasthéniques, que leur occupation intellectuelle a détournés de la masturbation sans qu’ils aient trouvé, dans le coït, quelque compensation, hommes dont la puissance décline et qui s’abstiennent d’avoir des rapports avec leur femme à cause de sensations [désagréables] post coïtum.

Dans les autres cas, le lien entre Vangoisse et la sexualité ne semblait pas aussi évident, bien qu’il fût possible de le mettre théoriquement en lumière.

Comment combiner tous ces cas individuels ? C’est le facteur de la continence qui y est le plus fréquent. Instruit par le fait que le coït interrompu engendre de l’angoisse même chez des frigides, on pourrait dire qu’il y a là accumulation de tension sexuelle physique et que cette accumulation est due à une décharge entravée. Ainsi la névrose d’angoisse, comme l’hystérie, est une névrose due à me excitation endiguée, ce qui explique la similitude des deux maladies. L’angoisse ne se manifestant nullement dans ce qui a été accumulé, on peut exprimer cet état de choses en disant qu’elle découle d’une transformation de la tension accumulée.

Ajoutons ici les informations simultanées que nous avons pu obtenir sur le mécanisme de la mélancolie. Il arrive très souvent que les mélancoliques soient des frigides [v. pp. 91 et suiv.]. Ils ne ressentent pas le besoin du coït dont ils ne tirent aucune sensation, mais aspirent ardemment à l’amour sous sa forme psychique. Nous pourrions dire qu’ils éprouvent une grande tension érotique psychique ; lorsque cette dernière vient à s’accumuler sans qu’une décharge se réalise, la mélancolie fait son apparition. Il s’agirait donc, en ce cas, d’un pendant à la névrose d’angoisse.

Quand il y a accumulation de tension sexuelle physique, nous avons affaire à une névrose d’angoisse.

Quand il y a accumulation de tension sexuelle psychique, nous nous trouvons en présence d’une mélancolie.

Mais pourquoi cette accumulation de tension provoque-t-elle de l’angoisse ? Il conviendrait ici d’étudier le mécanisme normal de décharge d’une tension accumulée. Le second cas qui se présente à nous est celui d’une excitation endogène. La question de l’excitation exogène [premier car] n’est pas aussi compliquée. La source d’excitation se trouve au dehors et provoque dans le psychisme un surcroît de tension qui se décharge suivant sa quantité. Toute réaction capable de réduire de cette quantité l’excitation psychique est suffisante.

Les choses se passent différemment dans le cas d’une tension endogène dont la source se trouve au-dedans du corps du sujet (faim, soif ou pulsion sexuelle). Dans ce cas, seules les réactions spécifiques sont utiles, celles qui empêchent une production ultérieure d’excitation dans l’organe terminal intéressé, quelle que soit la somme d’effort nécessaire pour y parvenir (1). Il nous est permis de supposer que la tension endogène peut croître de façon continue ou discontinue mais qu’elle ne se perçoit que lorsqu’elle atteint un certain seuil. Ce n’est qu’à partir de ce

(1) [Ces vues sont exposées dans L’Esquisse.] seuil qu’elle se trouve psychiquement utilisée en prenant contact avec certains groupes de représentations qui, ensuite, produisent l’action remédiante spécifique. Ainsi, une tension sexuelle physique, portée au-dessus d’un certain degré suscite de la libido psychique, qui alors prépare le coït, etc. Si la réaction spécifique ne se produit pas, la tension physicopsychique (l’affect sexuel) augmente à l’excès, mais bien qu’elle devienne gênante, rien ne suffit encore à motiver sa transformation. Toutefois, dans la névrose d’angoisse, une transformation se réalise, ce qui porte à croire que le déréglage s’est réalisé de la façon suivante : la tension physique accrue atteint le seuil qui permet de susciter un affect psychique, mais en pareil cas et pour une raison quelconque, la connexion psychique qui lui est offerte demeure insuffisante ; l’affect psychique ne peut se produire, parce que certaines conditions psychiques font partiellement défaut, d’où transformation en angoisse de la tension qui n’a pas été psychiquement « liée » (1).

Si l’on admet jusque-là cette théorie, il faut alors reconnaître qu’il y a dans la névrose d’angoisse une insuffisance d’affect sexuel, de libido psychique. C’est d’ailleurs ce que vient confirmer l’observation. Quand nous attirons l’attention de nos patientes sur cette question, elles ne manquent jamais de s’indigner et déclarent que, bien au contraire, elles ne ressentent plus aucun désir sexuel, etc. Les patientes reconnaissent avoir noté que, depuis l’apparition de leur angoisse, elles n’ont plus éprouvé de désirs sexuels.

Voyons maintenant si ce mécanisme se retrouve bien dans les cas énumérés plus haut :

1. Angoisse des vierges. – Ici le champ de représentations où doit déboucher la tension physique n’existe pas encore ou est insuffisant ; en outre, il faut y ajouter un autre facteur, un rejet psychique de la sexualité qui constitue un résultat secondaire de l’éducation. L’hypothèse se trouve ici très bien confirmée.

2. Angoisse des prudes. – Il y a défense, refus psychique total qui rend impossible toute élaboration de la tension sexuelle. C’est là qu’il faut ranger les obsessions banales. Nouvelle confirmation de l’hypothèse.

3. Angoisse due a une continence forcée. – Elle est, à vrai dire, identique à la précédente puisque, en pareil cas, les femmes, pour échapper à la tentation, opposent généralement un refus psychique. Ce rejet est ici occasionnel tandis que, dans le cas précédent, il est intrinsèque.

4. Angoisse due chez la femme au coït interrompu. – Le mécanisme est ici plus simple. Nous avons affaire à une excitation endogène qui ne s’est pas produite spontanément, mais qui vient du dehors et ne suffit pas à produire un affect psychique. Il se fait artificiellement

(1) [Voir au sujet de ce « lien » L’Esquisse.] une coupure entre l’acte physico-sexuel et son élaboration psychique. Quand ensuite la tension endogène s’accroît encore d’elle-même, elle ne peut subir aucune élaboration et produit de l’angoisse.

Ainsi au refus psychique se substitue une coupure psychique et la tension endogène est remplacée par une tension provoquée.

5. Angoisse due chez les hommes au coït interrompu ou réservé. – Le cas du coïtus reservatus est le plus clair. Le coït interrompu peut, dans une certaine mesure équivaloir à ce dernier. Nous avons ici encore affaire à une diversion psychique, étant donné que l’attention se porte ailleurs et se trouve détournée de l’élaboration d’une tension physique. Cette explication du coït interrompu a probablement besoin d’être plus approfondie.

6. Angoisse découlant d’une puissance diminuée ou d’une libido insuffisante. – Si la transformation de la tension physique en angoisse n’est pas due à la sénilité, on l’explique en disant qu’elle est due à une impossibilité pour le sujet d’amasser assez de désir psychique pour réaliser son acte sexuel.

7. Angoisse attribuable au dégoût. Neurasthéniques chastes. – Dans le premier cas, aucune explication n’est nécessaire. Dans le second cas, il peut s’agir d’une névrose d’angoisse à forme atténuée, puisque celle-ci ne se développe pleinement et normalement que chez des hommes puissants. Peut-être le système nerveux du neurasthénique ne tolère-t-il pas une accumulation de tension physique, puisque la masturbation implique l’accoutumance à un manque fréquent et total de tension.

Dans l’ensemble, ma théorie tient assez bien. La tension sexuelle se transforme en angoisse dans les cas où, tout en se produisant avec force, elle ne subit pas l’élaboration psychique qui la transformerait en affect, phénomène dû soit à un développement imparfait de la sexualité psychique, soit à une tentative de répression de cette dernière (c’est-à-dire à une défense), soit encore à une désagrégation, soit enfin à l’instauration d’un écart devenu habituel entre la sexualité physique et la sexualité psychique. Ajoutons encore à cela une accumulation de tension physique et le rôle joué par les obstacles qui empêchent une décharge vers le domaine psychique.

Mais pour quelle raison se produit-il justement de l’angoisse ? Celle-ci consiste en une sensation d’accumulation d’un autre stimulus endogène – le stimulus qui nous pousse à respirer et qui ignore toute autre élaboration psychique ; ainsi, l’angoisse peut correspondre à n’importe quelle tension physique accumulée.

De plus, en considérant de plus près les symptômes d’une névrose d’angoisse, nous y découvrons les fragments disjoints de la grande attaque d’angoisse : simple dyspnée, simples palpitations, simple sensation d’angoisse et combinaison de toutes ces manifestations.

Une observation plus précise montre qu’il s’agit là des voies d’innervation qu’emprunte normalement une tension physico-sexuelle, même quand elle a subi une élaboration psychique. La dyspnée, les palpitations accompagnent le coït alors qu’elles ne sont généralement utilisées que comme moyens accessoires de décharge, elles ne constituent ici, pour ainsi dire, que le seul débouché de l’excitation. Ainsi, dans la névrose d’angoisse, comme dans l’hystérie, il se produit une sorte de « conversion » (ce qui révèle une nouvelle similitude entre les deux maladies). Toutefois, dans l’hystérie c’est une excitation psychique qui emprunte une mauvaise voie en menant à des réactions somatiques. Dans la névrose d’angoisse, au contraire, c’est une tension physique qui ne peut réussir à se décharger psychiquement et qui continue, par conséquent, à demeurer dans le domaine physique. Les deux processus sont extrêmement souvent combinés.

Voilà où j’en suis arrivé aujourd’hui. Il reste bien des lacunes à combler, tout semble incomplet, quelque chose y manque. Mais les fondements m’en semblent exacts. Naturellement, le travail ne saurait encore être publié. Suggestions, compléments, et même objections et éclaircissements seront accueillis avec la plus vive gratitude.

Bien cordialement à toi,

ton

Sigm. Freud.

19

22-6-94.

Très cher Ami,

Ta lettre que je viens de lire m’a remis en mémoire une dette dont je m’apprêtais, de toutes façons, à m’acquitter. J’avais aujourd’hui laissé de côté mes rares clients pour rédiger quelques notes, mais au lieu de cela, je m’apprête à t’écrire une longue lettre sur « la théorie et la vie ».

Tu m’as fait plaisir en me disant que mon travail sur l’angoisse ne te paraît pas encore au point, puisque cette opinion fait écho à la mienne. Tu es d’ailleurs le seul à avoir pris connaissance de cet exposé. Je vais le laisser de côté jusqu’au moment où je posséderai de plus amples informations. Jusqu’à présent, je n’ai pas avancé et suis obligé d’attendre que la lumière me vienne d’un côté ou d’un autre. J’aimerais publier un travail préliminaire sur la distinction à établir entre la névrose d’angoisse et la neurasthénie ; mais il faudrait alors approfondir la théorie et l’étiologie et il vaut mieux m’en abstenir. J’ai continué à étudier la théorie de la conversion et ai mis en lumière ses connexions avec l’autosuggestion, mais cela non plus n’est pas achevé, et sera aussi mis de côté. Le travail que je fais avec Breuer comprend « Cinq histoires de malades », un exposé de lui (« Résumé », « Étude critique ») sur les théories relatives à l’hystérie – dans lequel je ne suis pour rien – et un chapitre de mon cru que je n’ai pas encore commencé sur la thérapeutique (i).

Mes enfants sont maintenant en parfaite santé, à l’exception de Mathilde qui me donne quelque souci. Ma femme est gaie et bien portante, tout en n’ayant pas très bonne mine. C’est que nous sommes en train de devenir vieux, un peu prématurément pour les enfants.

En somme, je ne fais que penser tout le jour aux névroses, mais depuis que mes relations scientifiques avec Breuer ont cessé, j’en suis réduit à moi-même et c’est pourquoi tout avance si lentement.

Avec mes pensées affectueuses pour toi et ta chère femme,

ton dévoué Sigm. Freud.

20

Reichenau, 18-8-94.

Très cher Ami,

Me voici de retour à la maison après une réception magnifique que m’a réservée la troupe florissante des mioches et je conserve un arrière-goût des charmantes journées de Munich. À certains moments, la vie peut encore sembler belle…

Quelques heures après mon retour, un léger cas de névrose s’est présenté à la maison et je l’ai autorisé à y rester. Je tiens à te le décrire sans plus tarder, non pas pour que tu te jettes dessus, mais pour que tu le lises plus tard, à un moment de loisir, en même temps que bien d’autres de mes productions.

Pensées les plus affectueuses à toi et à Mme Ida. Je garde l’impression que notre séparation est loin d’être encore complète,

ton dévoué Sigm. Freud.

(1) Voir le dernier chapitre des Études sur l’hystérie : « De la psychothérapie de l’hystérie. »

Manuscrit F.

Le 18 août 94.

Compilation III (i)

N° 1.

Névrose d’angoisse : prédisposition héréditaire.

M. K., 27 ans.

Père soigné pour une mélancolie sénile. Une sœur O… atteinte d’une belle névrose d’angoisse compliquée, bien analysée. Tous les K… sont des névrosés bien doués. Cousin du DT K… de Bordeaux. Bien portant jusqu’à une époque récente. Souffre d’insomnies depuis neuf mois ; en février et mars, terreurs nocturnes avec palpitations, excitabilité générale progressivement croissante, puis rémission grâce à des manœuvres militaires qui lui firent grand bien. Il y a trois semaines de cela, un beau soir, accès subit d’angoisse non motivée, accompagné d’une sensation de congestion s’étendant de la poitrine à la tête. D’après le malade cet accès signifie que quelque chose d’horrible est sur le point de se produire ; mais absence d’oppression, palpitations légères seulement. Ensuite, répétition de ces accès dans la journée et au déjeuner. A consulté un médecin il y a quinze jours ; amélioration mais non guérison par le bromure ; sommeil satisfaisant. Au cours des deux dernières semaines, courts accès de dépression aiguë rappelant une totale apathie, mais ne persistant que quelques minutes. Ici à R…, amélioration. Sensation de pression dans la région occipitale.

Le malade aborde spontanément les questions sexuelles. Il s’est épris, il y a un an, d’une jeune fille coquette. Il ressentit un grand choc en apprenant qu’elle était engagée ailleurs. Actuellement, il n’est plus amoureux et attache peu d’importance à cette histoire. En outre, il s’adonna entre 13 et 16 ou 17 ans à une masturbation modérée, dit-il, après avoir été séduit à l’école. Pas d’excès sexuels. Par peur de quelque contamination, il se sert, depuis deux ans et demi, de capotes anglaises, mais se sentant souvent épuisé ensuite, il qualifie ce genre de rapports de coït « forcé » et fait observer que sa libido a bien décru depuis un an. Ses relations avec la jeune fille en question l’avaient beaucoup excité alors (sans attouchements ni autre chose). Son premier accès nocturne (en février) se produisit deux jours après un coït, son premier accès d’angoisse le

(i) Ces deux observations sont en rapport avec les idées relatives à la * formule étiologique », que Freud a développées en 1895 dans Réponse aux critiques soulevées par mon article sur la névrose d’angoisse et surtout dans Hérédité et étiologie des névroses, 1896. [Le chiffre indique certainement que d’autres notes cliniques ont disparu.] soir d’un jour où il avait eu des rapports sexuels ; depuis trois semaines il demeure continent. C’est un homme tranquille, tendre et, en dehors de cela, bien portant.

18-8-94.

Analyse critique du n° i.

Un fait nous frappe quand nous tentons d’expliquer le cas de M. K…, c’est celui de son hérédité chargée. Son père souffre de mélancolie (peut-être de mélancolie anxieuse) ; sa sœur, que je connais bien, est atteinte d’une névrose d’angoisse typique, que j’aurais certainement, si je n’avais eu des renseignements, pris pour une névrose acquise. Tout cela nous donne motif à réflexion sur l’hérédité. Sans doute n’existe-t-il dans la famille K… qu’une simple « prédisposition », une tendance à éprouver des troubles toujours plus graves, correspondant à l’étiologie typique, mais aucune « dégénérescence ». Il est ainsi permis de supposer que, chez M. K…, une légère névrose d’angoisse émane d’une étiologie bénigne. En jugeant sans idées préconçues, où donc chercher cette étiologie ?

Il m’apparaît d’abord que nous avons affaire à une faible sexualité. La libido de cet homme est depuis quelque temps en décroissance. L’emploi des préservatifs l’amène à considérer l’acte sexuel comme quelque chose de forcé et la volupté comme imaginaire. Là se trouve sans aucun doute le nœud de toute l’histoire. Il éprouve après l’acte un certain épuisement et note, comme il le dit, que ses accès d’angoisse se sont produits, l’un deux jours après les rapports sexuels, l’autre le même soir.

La coïncidence d’une libido réduite avec une névrose d’angoisse cadre très bien avec ma théorie. Il s’agit d’une maîtrise psychique insuffisante de l’excitation sexuelle somatique (v. Man. G), insuffisance existant depuis longtemps et qui permet à l’angoisse de surgir lors de toute augmentation occasionnelle de l’excitation somatique.

D’où provient cette faiblesse psychique ? La masturbation juvénile n’y jouant qu’un faible rôle, ne saurait produire pareil effet et ne semble nullement avoir dépassé la mesure ordinaire. Les relations de M. K… avec la jeune fille qui l’avait sensuellement beaucoup troublé semblent mieux faites pour provoquer des troubles de ce genre. Ce cas, en effet, rappelle les névroses auxquelles nous avons affaire chez des gens restés trop longtemps fiancés. Mais il est surtout indéniable que la peur d’une contamination, la décision d’utiliser une capote anglaise, ont fourni le motif de ce que j’ai dit être le facteur de séparation entre le psychique et le somatique. L’effet semble être identique à celui qui résulte du coït interrompu. En résumé, M. K…, qui jouit d’une excellente santé physique et dont les réactions sexuelles aux stimuli sont normales, a lui-même favorisé son propre affaiblissement sexuel psychique en se dégoûtant du coït, d’où

production d’angoisse. Ajoutons à cela que le fait de prendre des précautions au lieu de chercher à se procurer, grâce à des relations plus sûres et plus saines, des satisfactions bien appropriées, suffit à démontrer la faiblesse de sa sexualité. Son hérédité est, il est vrai, chargée et le facteur étiologique est, dans son cas, qualitativement important, mais ces désavantages auraient été aisément tolérés par un homme sain, c’est-à-dire vigoureux.

Notons, dans ce cas, l’intéressante apparition au cours d’accès de courte durée, de sentiments mélancoliques typiques. Voilà qui doit avoir une importance théorique en rapport avec la névrose d’angoisse due à la scission. Mais actuellement, je ne puis que le signaler.

20 août 94.

No 2.

M. v. F…, Budapest, 44 ans.

Bonne santé physique, se plaint d’une « perte d’entrain, de ressort, incompréhensible à son âge ». Dans cet état, tout lui devient indifférent, le travail lui pèse, il se sent las et triste. En même temps, il éprouve une grande lourdeur de tête, aussi bien dans la région frontale qu’à l’occiput. Sa digestion se fait mal, les aliments lui répugnent, il se plaint de fermentations et de paresse intestinale. Le sommeil également semble troublé.

Toutefois, cet état est nettement intermittent et ne persiste, chaque fois que pendant quatre ou cinq jours pour disparaître progressivement. Des flatulences avertissent le malade de Vapparition prochaine de sa faiblesse nerveuse. Certaines rémissions durent de douze à quatorze jours, quelquefois plusieurs semaines et certaines bonnes périodes se sont même prolongées pendant des mois. Il soutient qu’il en est ainsi depuis vingt-cinq ans. Dans ce cas comme dans tant d’autres, il faut commencer par tracer un tableau clinique de ses symptômes parce qu’il continue avec monotonie à geindre et à affirmer qu’il s’est totalement désintéressé des autres événements. C’est donc que cette forme mal déterminée des accès entre dans le tableau clinique, comme aussi leur irrégulière apparition. Naturellement, il attribue son état à sa mauvaise digestion…

État organique satisfaisant. Aucun souci pesant, aucune émotion grave. En ce qui concerne la sexualité : masturbation de 12 à 16 ans, plus tard relations régulières avec les femmes qui, du reste, ne l’attirent pas outre mesure. Marié depuis quatorze ans ; deux enfants seulement, le cadet âgé de 10 ans. Pendant le temps séparant les deux naissances et depuis, il a fait usage de préservatifs, sans user d’autres techniques. Sa puissance décroît nettement depuis quelques années ; rapports sexuels tous les douze à quatorze jours et souvent moins fréquents encore. Il reconnaît se sentir las et misérable après emploi de préservatifs, mais pas immédiatement après, deux jours plus tard seulement. Il veut dire, explique-t-il, que ses malaises digestifs surviennent deux jours plus tard. Pourquoi se sert-il donc de préservatifs ? Parce qu’il ne faut pas avoir trop d’enfants ! [Il en a] 2.

Analyse critique.

Cas léger mais tout à fait caractérisé de dépression périodique et de mélancolie (i). Symptômes : apathie, inhibition, lourdeur de tête, dyspepsie, insomnies. Le tableau est complet.

Il y a là une évidente analogie avec la neurasthénie et l’étiologie en est identique. J’ai affaire, en ce moment, à des cas semblables. Il s’agit de masturbateurs (exemple, M. A…) et de gens ayant une mauvaise hérédité. Les von F… sont des psychopathes avérés. Nous avons là un cas de mélancolie neurasthénique à laquelle doit s’appliquer la théorie de la neurasthénie.

Il est tout à fait possible que le point de départ d’une semblable mélancolie légère se trouve, chaque fois, dans l’acte sexuel, qu’il y ait exagération de ce dicton physiologique : omne animal post coitum triste. Les intervalles de temps concorderaient : tout éloignement de chez lui, tout traitement, agissent favorablement sur cet homme, parce qu’il échappe ainsi aux rapports sexuels. Comme de juste, il déclare être fidèle à sa femme. Le fait de se servir de préservatifs prouve sa faible puissance, présente quelque analogie avec les pratiques masturbatoires et agit en facteur motivant de la mélancolie.

21

Reichenau, 29-8-94.

Très cher Ami,

 … Aujourd’hui lundi je n’ai noté que peu de cas seulement (2) : N° 3.

Dr Z…, médecin, 34 ans, souffre depuis des années de troubles oculaires : phosphènes, éblouissements, scotomes, etc. Ils ont énormément augmenté depuis quatre mois (c’est-à-dire depuis son mariage), jusqu’à rendre tout travail impossible. À l’arrière-plan, masturbation depuis l’âge de 14 ans, poursuivie jusqu’en ces dernières années. Mariage non consommé. Puissance sexuelle très diminuée. Procédure de divorce en cours.

Cas banal d’hypocondrie organique chez un masturbateur en période d’excitation sexuelle. Il est intéressant de noter combien la formation médicale peut rester superficielle.

(1) Nous parlerions aujourd’hui de dépression et non de mélancolie.

(2) Le jour évidemment où Freud, quittant son séjour estival, se rendait i Vienne pour y recevoir des clients.

N° 4.

M. D…, neveu de Mme A… qui mourut hystérique. Famille de névrosés. Vingt-huit ans, souffre depuis quelques semaines de lassitude, lourdeur de tête, jambes flageolantes, puissance amoindrie, éjaculation précoce, perversion naissante : les très jeunes filles l’attirent plus que les femmes adultes.

Il dit que sa puissance a toujours été capricieuse et reconnaît s’être masturbé, mais pas longtemps. Depuis quelque temps, il est resté continent. Auparavant, états d’anxiété le soir.

A-t-il tout confessé ?…

Moebius vient de publier une brochure intitulée Études neurologiques (1). Il s’agit d’un ensemble de petits articles anciens, fort bien faits et importants au point de vue de l’hystérie. C’est, parmi les neurologues, celui qui possède le cerveau le mieux organisé ; par bonheur il n’est pas sur la piste de la sexualité.

Je m’aperçois que je n’ai vraiment rien à dire ! Quand je serai de retour à Vienne, mon éditeur (2) me sautera certainement à la gorge. Ne pourrais-je alors lui offrir un article critique sur La migraine de M… (3) ? Tu devrais, à ce propos, me faire parvenir quelques-unes de tes observations. Dès que tu te sentiras mieux, ne vas-tu pas sortir de tes tiroirs ton essai sur les histoires gastro-menstruelles (4) ? C’est ce dont les praticiens ont besoin.

Sigm.

Manuscrit G.

(Non daté) [7-1-1895] (5).

LA MÉLANCOLIE I

Les faits à étudier semblent être les suivants :

a) Des rapports évidents existent entre la mélancolie et l’anesthésie [sexuelle]. C’est ce que prouvent : 1° L’existence, chez un grand nombre de

(1) MObius, Leipzig, 1894.

(2) Le Dr Paschkis qui publiait le Wiener klinische Rundschau auquel Freud collaborait régulièrement.

(3) Il s’agit probablement d’un travail de Meynert.

(4) Ce travail de Fliess, maintes fois mentionné, avait, sur la demande de ce dernier, été remis à la Wiener klin. Rundschau. Voir Introduction, p. 4.

(5) Ce manuscrit ne porte pas de date, mais le timbre de l’enveloppe dans laquelle il se trouvait indique probablement qu’il a été expédié le 7-1-95, après une entrevue avec Fliess à la Noël 1894. Conformément à l’ancienne terminologie allemande, mélancolique, d’un long passé d’anesthésie ; 2° la constatation que tout ce qui provoque l’anesthésie encourage le développement de la mélancolie ; et 3° l’existence d’une certaine catégorie de femmes psychiquement très exigeantes, dont le désir se transforme très aisément en mélancolie, et qui sont anesthésiques.

b) La mélancolie peut se produire comme une augmentation de la neurasthénie par masturbation.

Freud, dans ce court exposé, se sert du mot « mélancolie » pour désigner tous les états de dépression, même légers ou les états de morosité. Freud découvrit rapidement que cette tentative pour faire dériver la « mélancolie » d’une réaction aux excitations sexuelles était peu concluante. Dès 1896, dans les Weitere Bemerkungen über die Abwehr Neuro-psychosen, 1896 6, il dit que la * mélancolie périodique » se réduit, avec une fréquence insoupçonnée, en affects et idées obsessionnels et peuvent ainsi s’expliquer par la nature même des conflits névrotiques obsessionnels. Un peu plus tard, il reconnut s’être entièrement trompé (voir aussi la lettre n° 102). De ces observations cliniques l’on n’a retenu que ce qui put ultérieurement être traduit en langage de la théorie de la libido, surtout dans le parallèle entre le deuil et la mélancolie. Freud s’en est servi encore dans l’épilogue de la Discussion sur le suicide où il s’en réfère au travail d’Abraham sur le même sujet (Abraham, 1912). Le premier des deux articles (1895 b) sur la névrose d’angoisse nous a fait connaître les conceptions théoriques sur lesquelles s’appuyait Freud dans ce manuscrit. Il fut édité quelque temps après avoir été écrit. Voici ce que dit Freud : « Une excitation sexuelle somatique se produit, de façon probablement continue dans l’organisme mâle arrivé à maturité, excitation qui agit périodiquement comme stimulus psychique. Pour nous exprimer plus clairement, disons que cette excitation somatique sexuelle se traduit par une pression sur les parois des vésicules séminales pourvues de terminaisons nerveuses ; l’excitation ne cessera de croître mais ce n’est qu’après avoir atteint un certain degré qu’elle deviendra capable de surmonter la résistance qui l’empêche d’atteindre le cortex cérébral et de se manifester sous forme de stimulus psychique. Après quoi, le groupe de représentations sexuelles présentes dans le psychisme va se charger d’énergie et c’est à ce moment que s’instaurera un état psychologique de tension libidinale qui va susciter le besoin de décharge. Le soulagement ne peut se réaliser que par un acte spécifique ou adéquat. En ce qui concerne l’instinct sexuel mâle, cet acte approprié est un réflexe spinal compliqué aboutissant à une décharge de tension dans ces terminaisons nerveuses et à tous les processus psychiques préliminaires entraînant ce réflexe. Rien en dehors de l’acte adéquat ne saurait donner ce résultat, car l’excitation sexuelle somatique, quand elle atteint son point culminant, se transforme continuellement en excitation psychique. L’acte destiné à débarrasser les terminaisons ne.veuses de leur vive tension et à supprimer l’excitation somatique présente doit absolument se produire, pour permettre aux voies subcorticales de rétablir leur résistance… Chez la femme, il faut aussi supposer l’existence d’une excitation somatique sexuelle et admettre la possibilité d’un état où cette excitation se transforme en stimulus psychique, état éveillant la libido et le besoin de l’acte spécifique auquel se lie la volupté. Toutefois, nous ne sommes pas en mesure d’établir ce que peut être le processus capable d’être comparé à la décharge de tension dans les vésicules séminales.

Ces vues se trouvent encore développées dans le manuscrit G et un tableau schématique (v. p. 94) les illustre. L’auteur tente aussi de trouver une explication purement physiologique de la différence entre les fonctions sexuelles mâle et femelle. Sans doute a-t-il, en ce domaine, été influencé par Fliess qui, ici comme ailleurs, a dû pousser Freud à découvrir des raisons physiologiques.

c) La mélancolie se combine typiquement avec une angoisse grave.

d) C’est la forme périodique ou cyclique héréditaire de la mélancolie qui semble constituer le cas typique et extrême de cette maladie.

II

Avant d’être en mesure d’utiliser ce matériel, nous devons nous procurer de solides points d’appui. C’est ce que les considérations suivantes semblent devoir nous fournir :

a) L’affect qui correspond à la mélancolie est celui du deuil, c’est-à-dire le regret amer de quelque chose de perdu. Il pourrait donc s’agir, dans la mélancolie, d’une perted’une perte dans le domaine de la vie pulsionnelle ;

b) La névrose alimentaire parallèle à la mélancolie est l’anorexie. L’anorexie des jeunes fillesqui est un trouble bien connum’apparaît, après observation poussée, comme une forme de mélancolie chez des sujets à sexualité encore inachevée. La malade assure ne pas manger simplement parce qu’elle n’a pas faim. Perte d’appétitdans le domaine sexuel, perte de libido.

Peut-être pourrait-on partir de l’idée suivante : la mélancolie est un deuil provoqué par une perte de libido.

Reste à savoir si cette formule peut expliquer l’apparition de la mélancolie et les particularités des mélancoliques. Nous en discuterons en nous reportant au schéma sexuel (fig. 1).

III (I)

Nous verrons maintenant, d’après le schéma sexuel dont je me suis souvent servi, les conditions dans lesquelles l’excitation du groupe sexuel psychique (Ps. S.) (2) est en diminution. Deux cas peuvent se présenter : 1) La production d’excitation sexuelle somatique (S. S.) décroît ou cesse ; ou 2) La tension sexuelle est détournée du groupe sexuel psychique (Ps. S.).

Le premier cas, celui où cesse la production d’excitation sexuelle somatique (S. S.), est probablement ce qui caractérise la véritable mélancolie banale grave, avec ses retours périodiques, ou aussi la mélancolie cyclique, dans laquelle alternent des périodes de recrudescence et de

(1) Quelques-unes des idées formulées ici ont été exposées avec plus de clarté dans Les trois essais sur la théorie de la sexualité (1905) (Le problème de l’excitation sexuelle). Les questions dont Freud traite ici s’expliquent mieux par le concept de la libido considérée comme « énergie psychique des pulsions sexuelles ».

(2) [Le groupe de représentations avec lequel la tension physique sexuelle entre en contact une fois qu’elle a atteint un certain degré et qui, ensuite, agit psychiquement sur la tension. Ici comme ailleurs, Freud fait usage de nombreuses abréviations qui ne sont pas toujours uniformes et n’ont pas rendu la tâche facile à l’annotateur. Ainsi dans ce passage, Freud lui-même explique que « Ps. S. » signifie « groupe sexuel psychique », mais quelques lignes plus bas, il emploie dans le même sens les lettres « Ps. G. ».] diminution de cette production. D’autre part, selon la théorie, une masturbation excessive entraîne une décharge trop poussée de l’organe terminal T et l’excitation y devient alors trop faible. Nous pouvons en conclure qu’une masturbation excessive affecte la production de l’excitation sexuelle somatique (S. S.) et entraîne un affaiblissement durable du groupe sexuel

Schéma sexuel

Image1

Dans le texte original, toutes les lignes, sauf les pointillées, ont été tracées en rouge

psychique. Nous aurons alors affaire à une mélancolie neurasthénique.

Dans le cas où la tension sexuelle est détournée du groupe sexuel psychique alors que la production d’excitation sexuelle somatique (S. S.) demeure inchangée, il faut admettre que cette dernière est utilisée ailleursà la limite [entre le somatique et le psychique (v.fig. 1)]. Or c’est là la condition déterminant l’angoisse, si bien que ce cas correspond à la mélancolie anxieuse, forme mixte de névrose d’angoisse et de mélancolie.

Nous avons ainsi expliqué les trois formes de mélancolie qu’il convient de différencier.

IV

Comment expliquer le rôle si important de l’anesthésie dans la mélancolie ?

Voici quelles sont, d’après le schéma, les diverses sortes d’anesthésies.

L’anesthésie consiste toujours en une absence des sensations voluptueuses (V) qui, après l’acte réflexe de décharge de l’organe terminal, devraient trouver leur voie vers le groupe sexuel psychique. Le degré des sensations voluptueuses correspond à l’intensité de la décharge.

a) L’organe terminal n’a pas une charge suffisante, d’où décharge faible dans le coït. La volupté V est très faible. Cas de la frigidité.

b) La voie menant de la sensation à l’acte réflexe est endommagée, de telle sorte que l’action n’est pas suffisamment puissante. En pareil cas, décharge et sensations voluptueuses sont faibles. Cas de l’anesthésie masturbatoire, de l’anesthésie dans le coït interrompu, etc.

c) Tout se passe bien au niveau bas. Mais les sensations voluptueuses ne parviennent pas jusqu’au groupe sexuel psychique parce qu’elles sont connectées dans une autre direction (liées au dégoût, à une défense). Nous avons affaire à une anesthésie hystérique rappelant tout à fait l’anorexie hystérique (dégoût).

Dans quelle mesure l’anesthésie favorise-t-elle la mélancolie ?

Dans le cas a, celui de la frigidité, l’anesthésie ne constitue pas la cause de la mélancolie mais l’indice d’une prédisposition à celle-ci, ce qui concorde avec le fait a i° cité au début de ce chapitre, pages 91-92 ; dans certains autres cas, l’anesthésie constitue bien la cause de la mélancolie parce que le groupe sexuel psychique est renforcé par l’apport de sensations voluptueuses et affaibli quand ces dernières font défaut. (Se rappeler la théorie générale relative à la liaison de l’excitation dans la mémoire) (i). S’en référer au fait a 2° page 92.

Il s’ensuit que l’on peut être anesthésique sans tomber dans la mélancolie ; la mélancolie est liée à une absence d’excitation sexuelle somatique (S. S.), tandis que l’anesthésie est due à l’absence de sensations voluptueuses. Mais l’anesthésie constitue un indice de mélancolie ou

(i) Voir L’Esquisse, p. 398 sq.

une préparation à cette maladie, puisque le groupe sexuel psychique est tout aussi affaibli par l’absence de sensations voluptueuses que par le défaut d’excitation somatique sexuelle.

V

Il convient de se demander pour quelle raison l’anesthésie est si souvent l’apanage des femmes. Ce fait tient au rôle passif qui est dévolu à celles-ci. L’homme anesthésique ne tarde pas à renoncer aux rapports sexuels, mais, pour la femme, il n’y a pas le choix. C’est pour deux motifs qu’elle devient plus facilement anesthésique :

1) Toute l’éducation s’efforce de n’éveiller en elle aucune excitation sexuelle somatique (S. S.) mais tend à transformer en stimulipsychiques toutes les excitations qui pourraient y aboutir, c’est-à-dire à faire dévier vers le groupe sexuel psychique la voie pointillée venant de l’objet sexuel (fig. 1). En effet, si l’excitation physique sexuelle devenait intense, le groupe sexuel psychique (Ps. G.) acquerrait bientôt une telle force que, par une réaction spécifique semblable à celle de l’homme, l’objet sexuel serait amené en position favorable. Mais l’on veut que l’arc de la réaction spécifique fasse défaut chez la femme et, par contre, on exige d’elle des actions spécifiques permanentes pour provoquer l’individu masculin à l’action spécifique. La tension sexuelle doit donc, chez la femme, être maintenue à un niveau bas et son accès au groupe sexuel psychique est rendu aussi difficile que possible tandis que l’indispensable force de ce groupe lui est fournie d’une autre façon. Si, alors, un état de désir s’instaure dans le groupe sexuel psychique, celui-ci peut aisément se transformer en mélancolie, l’organe terminal se trouvant à un niveau bas. Le groupe sexuel psychique ne peut lui-même disposer que d’une faible résistance. Il s’agit ici d’un type de libido non parvenu à maturité, juvénile, et les femmes exigeantes et frigides dont nous avons parlé plus haut ne sont que la continuation de ce type.

2) Les femmes arrivent bien souvent à l’acte sexuel (ou au mariage), sans être amoureusesc’est-à-dire avec une faible excitation sexuelle somatique (S. S.) et une faible tension dans l’organe terminal. Elles sont alors frigides et le demeurent.

Un niveau bas de tension dans l’organe terminal semble être le motif prédisposant majeur de la mélancolie. Chez ces personnes, toutes les névroses prennent aisément une teinte mélancolique. Alors que les sujets puissants sont facilement atteints de névrose d’angoisse, les impuissants sont accessibles à la mélancolie.

VI

Comment expliquer les effets de la mélancolie. La description suivante semble être la plus satisfaisante : c’est une inhibition psychique accompagnée d’un appauvrissement pulsionnel, d’où la

douleur qu’il en soit ainsi.

Image2

 Nous n’avons aucune peine à imaginer que lorsqu’un groupe sexuel psychique subit une très forte perte d’excitation, une aspiration, pourrait-on dire, se réalise dans le psychisme et produit un effet de succion sur les quantités d’excitationvoi-sines (i). Les neurones associés doivent abandonner leur excitation, ce qui provoque une douleur. Une dissolution des associations est toujours chose pénible. Un appauvrissement en excitation et en réserves libres se produit d’une façon qui ressemble à quelque hémorragie interne et qui se manifeste au sein des autres pulsions et des autres fonctions. Ce processus d’aspiration provoque une inhibition et a les effets d’une blessure, analogue à la douleur. (Voir la théorie de la douleur physique.)

Le cas inverse est celui de la manie où une excitation débordante se communique à tous les neurones associés (2). On découvre ici une analogie avec

Image3

 la neurasthénie. Dans cette dernière maladie, il y a également appauvrissement du fait que l’excitation s’écoule comme par un trou. Mais, en pareil cas, c’est l’excitation sexuelle somatique qui se trouve entièrement pompée, tarie ; pour la mélancolie, c’est dans le psychisme que se situe le trou. L’appauvrissement neurasthénique peut néanmoins s’étendre au domaine psychique. Les manifestations sont réellement si semblables qu’il est souvent difficile de différencier certains cas.

(1) Voir fig. 2.

(2) Il est probable que la figure 3 se rapporte à la manie ; la phrase sur la manie semble être une incidente, la comparaison développée ensuite s’établissant entre neurasthénie et mélancolie (note de J. Laplanche).

Manuscrit H.

24-1-1895.

PARANOÏA (i)

En psychiatrie, les idées délirantes doivent être rangées à côté des idées obsessionnelles, toutes deux étant des perturbations purement intellectuelles ; la paranoïa se place à côté du trouble obsessionnel en tant que psychose intellectuelle. Si les obsessions sont attribuables à quelque trouble affectif et si nous démontrons qu’elles doivent leur puissance à quelque conflit, la même explication doit être valable pour les idées délirantes. Ces idées découlent d’une perturbation affective et leur force est due à un processus psychologique. Les psychiatres sont d’un avis contraire, tandis que les profanes ont l’habitude d’attribuer la folie à des chocs psychiques : « Si quelqu’un, lors de certains événements, ne perd point la raison c’est qu’il n’en a point à perdre (2). »

Le fait est là : la paranoïa chronique sous sa forme classique est un mode pathologique de défense, comme l’hystérie, la névrose obsessionnelle et les états de confusion hallucinatoire. Les gens deviennent paranoïaques parce qu’ils ne peuvent tolérer certaines chosesà condition naturellement que leur psychisme y soit particulièrement prédisposé.

En quoi consiste cette prédisposition ? En un penchant vers quelque chose qui possède certaines caractéristiques psychiques de la paranoïa. Servons-nous d’un exemple.

Une demoiselle déjà mûrissante (30 ans environ) vit avec son frère et sa sœur [aînée]. Ils appartiennent à la classe des travailleurs qualifiés. Son frère veut arriver à s’établir à son propre compte. Ils louent une chambre à l’une de leurs connaissances, un garçon ayant beaucoup voyagé, un peu mystérieux, très adroit et fort intelligent. Il demeure chez eux pendant un an et se montre le meilleur des camarades et

(1) Ce manuscrit accompagnait une lettre du 24-1-95 non reproduite ici. Une partie des opinions qui y sont exposées ont été ultérieurement utilisées dans : « Autres observations sur les neuro-psychoses de défense » (Neurol. Zentralbl., 1896) où se trouve décrite, dans la Seconde Partie, l’analyse d’un cas de paranoïa chronique que Freud, dans une note datant de 1924, a qualifié de dementia paranoïdes. L’article publié en 1896 n’allait pas aussi loin que les notes ci-dessus. En particulier, l’exposé détaillé relatif à la projection et à son emploi dans les processus psychiques normaux et anormaux ne se retrouve que dans les œuvres plus tardives de Freud. Une description indépendante du mécanisme de la projection – sujet dont l’histoire du président Schreber a éclairé bien des faces (1911 c) – n’a jamais paru. La mise en valeur du concept de défense telle qu’elle apparaît dans cette étude, le parallèle établi entre les mécanismes de défense des divers troubles, anticipent assez notablement sur les idées établies sur de nouvelles bases et exposées trente ans plus tard dans Inhibition, symptômes et angoisse (1926 d).

(2) Lessing, Emilia Galotti, act. IV.

des compagnons. Après les avoir quittés pendant six mois, il revient. Cette fois, il ne reste que relativement peu de temps et disparaît pour de bon. Les sœurs se lamentent souvent de son absence et n’en parlent qu’en termes élogieux. Toutefois, la sœur cadette raconte à son aînée qu’il voulut un jour la mettre à mal. Elle faisait le ménage dans la chambre alors qu’il était encore couché. Il la fit venir auprès du lit et quand, sans rien soupçonner, elle s’approcha, il lui mit son pénis dans la main. Cette scène n’eut pas de suite et, peu de temps après, l’étranger quitta la maison.

Quelques années plus tard, l’héroïne de cette aventure tomba malade. Elle se plaignait et d’indéniables symptômes de délires d’observation et de persécution apparurent : les voisines la plaignaient parce qu’elle était un laissé pour compte et qu’elle attendait le retour de cet homme. On lui faisait sans cesse des allusions de ce genre, on jasait à propos de cette histoire, etc. Naturellement, tout cela était faux. Depuis lors, la malade ne reste dans cet état que pendant des périodes de quelques semaines, puis retrouve la raison et déclare que tout cela ne résulte que d’un état d’excitation, mais même dans les intervalles, elle souffre d’une névrose dont il serait difficile de contester le caractère sexuel. Elle ne tarde pas à subir un nouvel accès de paranoïa.

La sœur aînée s’étonne de constater que si l’on vient à parler de la scène de séduction, la malade la nie chaque fois. Breuer entendit parler de ce cas qui me fut adressé. J’essayai sans succès (ï) de supprimer la tendance à la paranoïa en restaurant dans ses droits le souvenir de la scène de séduction. J’eus avec elle deux entretiens et l’invitai, alors qu’elle était dans un état de « concentration hypnotique », à me raconter tout ce qui se rapportait à son locataire. L’ayant pressée de questions pour savoir si rien « d’embarrassant » ne lui était arrivé, elle le nia de la façon la plus formelleet je ne la revis plus. Elle me fit dire que tout cela l’énervait trop. Défense ! Évidemment, elle ne voulait pas qu’on rappelât ses souvenirs et les refoulait intentionnellement.

La défense était indéniable, mais aurait tout aussi bien pu aboutir à un symptôme hystérique ou à une obsession. Quel était donc le caractère particulier de cette défense paranoïaque ?

La malade voulait éviter quelque chose, le refoulait. Nous devinons ce que c’était ; il est probable qu’elle avait vraiment été troublée par ce qu’elle avait vu, et par le souvenir de ce qu’elle avait vu. Elle tentait d’échapper au reproche d’être une « vilaine femme ». Mais ce reproche lui vint du dehors et ainsi le contenu réel resta intact alors que l’emplacement de toute la chose changea. Le reproche intérieur fut repoussé

(i) Suivant la technique intermédiaire entre l’hypnose et les associations libres décrite dans le dernier chapitre des Études sur l’hystérie, trad. Anne Berman, P. U. F., 1956.

au dehors : les gens disaient ce qu’elle se serait, sans cela, dit à elle-même. Elle aurait été forcée d’accepter le jugement formulé intérieurement, mais pouvait bien rejeter celui qui lui venait de l’extérieur. C’est ainsi que jugement et reproche étaient maintenus loin de son moi.

Le but de la paranoïa est donc de se défendre d’une représentation inconciliable avec le moi, en projetant son contenu dans le monde extérieur.

Deux questions se posent : 1° Comment un pareil déplacement peut-il se produire ? 2° Tout se passe-t-il de la même façon dans d’autres cas de paranoïa ?

1° Le déplacement se réalise très simplement. Il s’agit du mésusage (i) d’un mécanisme psychique très courant, celui du déplacement ou de la projection. Toutes les fois que se produit une transformation intérieure, nous pouvons l’attribuer soit à une cause intérieure, soit à une cause extérieure. Si quelque chose nous empêche de choisir le motif intérieur, nous optons en faveur du motif extérieur. En second lieu, nous sommes accoutumés à voir nos états intérieurs se révéler à autrui (par l’expression de nos émois). C’est ce qui donne lieu à l’idée normale d’être observé et à la projection normale. Car ces réactions demeurent normales tant que nous restons conscients de nos propres modifications intérieures. Si nous les oublions, si nous ne tenons compte que du terme du syllogisme qui aboutit au dehors, nous avons une paranoïa avec ses exagérations relatives à ce que les gens savent sur nous et à ce qu’ils nous fontce qu’ils connaissent de nous et que nous ignorons, ce que nous ne pouvons admettre. Il s’agit d’un mésusage du mécanisme de projection utilisé en tant que défense.

Pour les obsessions, les choses sont tout à fait les mêmes. Ici encore le mécanisme de substitution est un mécanisme normal. Quand une vieille fille possède un chien ou qu’un vieux célibataire collectionne des tabatières, la première compense son besoin d’une vie conjuguale, le second son envie de multiples conquêtes. Tous les collectionneurs sont des répliques de Don Juan Tenorio, et il en va de même pour les alpinistes, les sportifs, etc. Il s’agit d’équivalents de l’érotisme, équivalents familiers également aux femmes. Les traitements gynécologiques entrent dans cette catégorie. Il y a deux sortes de patientes, celles qui sont aussi fidèles à leur médecin qu’à leur mari et celles qui en changent comme elles changent d’amants. Ce mécanisme normal de substitution est mal utilisé dans les obsessionstoujours dans un but défensif.

2° Cette manière de voir s’applique-t-elle aussi à d’autres cas de paranoïa ? Je devrais dire à tous les cas. Prenons un exemple. Le paranoïaque revendicateur ne peut tolérer l’idée d’avoir agi injustement ou

(i) [Dans l’édition allemande le mot allemand Ausbruch a été imprimé au lieu du mot Missbrauch que contient le manuscrit.] de devoir partager ses biens. En conséquence, il trouve que la sentence n’a aucune validité légale ; c’est lui qui a raison, etc. (Le cas est trop clair, peut-être pas tout à fait précis. On pourrait peut-être l’expliquer autrement.)

Une grande nation ne peut supporter l’idée d’avoir été battue. Ergo, elle n’a pas été vaincue ; la victoire ne compte pas. Voilà un exemple de paranoïa collective où se crée un délire de trahison.

L’alcoolique ne s’avoue jamais que la boisson l’a rendu impuissant. Quelle que soit la quantité d’alcool qu’il supporte, il rejette cette notion intolérable. C’est la femme qui est responsable, d’où délire de jalousie, etc.

L’hypocondriaque lutte longtemps avant de découvrir pourquoi il se sent gravement malade. Il n’admet jamais que cette impression soit d’origine sexuelle, mais éprouve la plus vive satisfaction à se dire que ses souffrances sont, non pas endogènes (comme le dit Mœbius), mais exogènes, donc, il a été empoisonné.

Le fonctionnaire qui ne figure pas au tableau d’avancement a besoin de croire que des persécuteurs ont fomenté un complot contre lui et qu’on l’espionne dans sa chambre. Sinon, il devrait admettre son propre naufrage.

Mais ce n’est pas toujours un délire de persécution qui se produit. La mégalomanie réussit peut-être mieux encore à éliminer du moi l’idée pénible. Pensons, par exemple, à cette cuisinière dont l’âge a flétri les charmes et qui doit s’habituer à penser que le bonheur d’être aimée n’est pas fait pour elle. Voilà le moment venu de découvrir que le patron montre clairement son désir de l’épouser et le lui a fait entendre, avec une remarquable timidité, mais néanmoins de façon indiscutable.

Dans tous ces cas, la ténacité avec laquelle le sujet s’accroche à son idée délirante est égale à celle qu’il déploie pour chasser hors de son moi quelque autre idée intolérable. Ces malades aiment leur délire comme ils s’aiment eux-mêmes. Voilà tout le secret [de ces réactions].

Maintenant, comparons cette forme de défense à celles que nous connaissons déjà dans : 1) L’hystérie ; 2) L’obsession ; 3) La confusion hallucinatoire ; et 4) La paranoïa. Nous avons à considérer l’affect, le contenu de la représentation et les hallucinations (v. fig. 4).

1) Hystérie. – La représentation intolérable ne peut parvenir à s’associer au moi. Le contenu reste détaché, hors du conscient ; son affect se trouve déplacé, reporté dans le somatique, par conversion…

2) Idées obsessionnelles. – Là encore la représentation intolérable est maintenue hors de l’association avec le moi. L’affect demeure mais le contenu se trouve remplacé.

3) Confusion hallucinatoire. – Tout l’ensemble de la représentation intolérable (affect et contenu) est maintenu éloigné du moi, ce qui ne devient possible que par un détachement partiel du monde extérieur.

VUE d’ensemble

Hystérie…………

Affect

Contenu

représentatif

Halluci

nations

Résultat

Liquidé

par

conversion —

Absent

du conscient —

 

Défense instable avec bon gain

Obsessions…………

Maintenu +

Absent du conscient et remplacé —

 

Défense permanente sans gain

Confusion hallucinatoire.

Absent —

— Absent

Favorables au moi et

à la défense

Défense durable gain brillant

Paranoïa…………

Maintenu +

+ Maintenu Projeté au dehors

Hostiles au moi Favorables i la défense

Défense durable sans gain

Psychose hystérique____

Domine la conscience + +

Hostiles au moi et

à la défense

Echec

de la défense

Fig. 4

Des hallucinations agréables au moi et qui favorisent la défense surviennent.

4) Paranoïa. – Contrairement au 3, contenu et affect de Vidée intolérable sont maintenus, mais se trouvent alors projetés dans le monde extérieur. Les hallucinations qui se produisent, dans certaines formes de cette maladie, sont désagréables au moi tout en favorisant aussi la défense.

Dans les psychoses hystériques, au contraire, c’est la représentation chassée qui prend le dessus. Le type en est l’accès et /'état secondaire. Les hallucinations sont désagréables au moi.

Les idées délirantes sont soit la copie, soit le contraire de la représentation repoussée (mégalomanie). La paranoïa et la confusion hallucinatoire sont les deux psychoses d’obstination et de suspicion. Les « relations avec soi-même » dans la paranoïa sont analogues aux hallucinations des états confusionnels où le sujet affirme le contraire du fait qu’il a repoussé. De cette façon, les « relations avec soi-même » tendent à démontrer l’exactitude de la projection.

22

Vienne, 4-3-95.

Très cher Wilhelm,

… Pas grand-chose de nouveau au point de vue scientifique. Je m’applique fort à rédiger le travail sur la thérapeutique de l’hystérie (1). D’où mon retard… Je n’ai rien à t’envoyer pour le moment. Tout au plus un petit fait à mettre en parallèle avec la psychose onirique de Mme D… que nous avons pu étudier. Rudi Kaufmann, le très intelligent neveu de Breuer, médecin comme lui, aime se lever tard et se fait réveiller, bien à contre-cœur, par une femme de ménage. Un beau matin, comme il ne répond pas, elle frappe une seconde fois et l’appelle : « Monsieur Rudi ! » Sur quoi notre dormeur s’imagine être couché à l’hôpital avec, à la tête du lit, un écriteau portant son nom : « Rudolf Kaufmann ». Il se dit alors : « Puisque Rudolf Kaufmann est déjà à l’hôpital, je n’ai pas besoin d’y aller. Et il se rendort (2)… »

Peut-être le petit article sur la migraine te tombera-t-il sous les yeux. Il ne contient que deux leitmotive (3). Tous les miens et moi-même vous souhaitons un prompt rétablissement.

ton

Sigm.

Manuscrit I. [Sans date. 4 mars 1895 ?]

MIGRAINE : POINTS BIEN ÉTABLIS

1. Cas d’accumulation. – Un intervalle de plusieurs heures, voire de plusieurs jours séparent l’incitation de l’apparition du symptôme. On a, pour ainsi dire, l’impression de surmonter un obstacle et de voir ensuite le processus se poursuivre.

2. Cas d’accumulation. – Même en l’absence d’incitation, on a l’impression que l’excitation très faible au début de l’intervalle se trouve renforcée à la fin.

3. Cas d’accumulation où la sensibilité aux facteurs étiologiques se maintient au niveau de l’excitation déjà présente.

4. Un fait à étiologie complexe, peut être conforme au schéma d’une « étiologie en chaîne » où une cause succède à l’autre, directement

(1) Publié dans les Études sur l’hystérie (dernier chapitre) sous le titre : De la psychothérapie de l’hystérie.

(2) Voir L’Interprétation des rêves, p. 116.

(3) Il s’agit vraisemblablement du manuscrit suivant.

ou indirectement, durant une période de plusieurs mois ou suivant une « étiologie de sommation ». Dans ce cas, une cause spécifique peut être renforcée par des substituts en quantité modérée.

5. Un fait sur le modèle des migraines menstruelles et compris dans le groupe sexuel. En voici les preuves :

a) Très rares chez les hommes bien portants ;

b) Limité à la période où la sexualité joue son rôle. Enfance et vieillesse

à peu près exemptes ;

c) Quand il y a accumulation, l’excitation sexuelle est, elle aussi, pro

duite par accumulation ;

d) Analogie avec la périodicité [dans la migraine comme dans la sexua

lité] ;

e) Fréquente apparition chez les sujets à décharge sexuelle perturbée

(neurasthénie, coït interrompu).

6. Production certaine de la migraine par les excitants chimiques : toxines humaines, sirocco, fatigue, odeurs. Le stimulus sexuel est aussi d’ordre chimique.

7. Cessation de la migraine pendant la grossesse où sa production est probablement détournée.

On serait, d’après cela, tenté de croire que la migraine est une réaction toxique provoquée par les substances sexuelles excitantes quand celles-ci ne peuvent trouver de débouché satisfaisant. Il s’y ajoute peut-être aussi le fait d’une susceptibilité particulière de certaine voie [de conduction] dont la topographie reste encore à déterminer. Chercher quelle est cette voie revient à chercher la localisation de la migraine.

8. Nous trouvons certaines indications relatives à cette voie dans le fait que les maladies organiques de la boîte crânienne, les tumeurs, les suppurations (sans chaînon intermédiaire toxique ?) produisent de la migraine ou d’autres réactions analogues, le fait aussi que la migraine soit unilatérale, liée aux voies nasales et qu’elle se rattache à des phénomènes de paralysie locale. Le premier de ces indices n’est pas univoque. L’unilatéralité de la migraine, sa localisation au-dessus des yeux et ses complications dues à des paralysies locales sont des phénomènes plus importants.

9. Le caractère douloureux des migraines ne fait penser qu’aux méninges puisque les affections de la substance cérébrale sont certainement indolores.

10. Quand la migraine tend à devenir une névralgie, ce fait concorde avec une accumulation, des variations de sensibilité et la production de névralgies par des excitants toxiques. La névralgie toxique serait donc le prototype physiologique des migraines. La douleur siège dans les méninges, en passant par le trijumeau. Toutefois, comme la modification produite dans la névralgie ne peut être que centrale, nous sommes amenés à penser que le centre de la migraine doit résider dans le noyau du trijumeau dont les fibres forment la dure-mère.

Étant donné que la douleur due à la migraine est localisée de la même façon que la névralgie sus-orbitaire, il faut bien que le noyau de la dure-mère soit voisin du premier rameau. Et comme les divers rameaux et noyaux du trijumeau ont les uns sur les autres une action réciproque, toutes les autres affections du trijumeau peuvent jouer un rôle dans l’étiologie en tant que facteurs participants (mais non banaux).

SYMPTOMATOLOGIE ET SITUATION BIOLOGIQUE DE LA MIGRAINE

La douleur névralgique se décharge ordinairement par une tension tonique (ou même par spasmes cloniques spontanés). C’est pourquoi il n’est pas impossible que la migraine implique une innervation spastique des muscles vasculaires, zone réflexe de la dure-mère. C’est à cette innervation qu’on peut attribuer les troubles fonctionnels généraux (et même locaux) qui, au point de vue symptomatologique, ne diffèrent en rien des troubles dus à une angustie vasculaire (ressemblance de la migraine avec les accès de thrombose). Une partie du trouble est attribuable à la douleur même. C’est probablement la zone vasculaire du plexus choroïde qui se trouve la première atteinte par le spasme de décharge. Les relations avec les yeux et le nez s’expliquent par leur lien commun avec le premier rameau [du trijumeau].

23

Vienne, 27-4-95.

Très cher Wilhelm,

Ta lettre si attendue m’est parvenue aujourd’hui et m’a fait grand plaisir. Santé, travail, progrès s’y perçoivent à nouveau. Naturellement j’attends avec impatience de savoir tout ce qu’il y a de nouveau…

Il faut dire que la séparation et la correspondance sont de dures épreuves. Dures surtout pour moi qui suis obligé de tant écrire et qui me sens parfois atteint de Yhorror calami… Mais qu’y faire ?

En ce qui concerne la science, je me trouve en fâcheuse situation. Je suis à tel point absorbé par La psychologie à l’usage des neurologues qu’elle m’épuise et qu’à bout de forces, je me vois vraiment contraint de m’interrompre. Rien ne m’a jamais autant préoccupé. En sortira-t-il quelque chose ? Je l’espère, mais mes progrès sont lents et pénibles.

Les cas de névroses sont actuellement fort rares. Ma clientèle gagne en profondeur mais non en extension. Diverses bagatelles (m’occupent). Je t’enverrai pour Mendel quelques pages sur un cas de trouble de la sensibilité décrit par Bemhardt et dont je souffre moi-même (i). Ce n’est, bien sûr, qu’un salmigondis, juste de quoi donner aux gens matière à réflexion. Lôwenfeld m’a attaqué dans un des numéros du Münchner Medizinische Wochenschrift. Je répondrai en quelques pages dans Paschkis (2).

Il faut aussi que je commence le travail destiné à Nothnagel, sur les paralysies infantiles. Mais ce n’est pas cela qui m’intéresse (3). My heart is in the cojfin here with Caesar (4).

Tel est le status praesens en ce qui touche les domaines scientifique et privé. Reçois mes affectueuses pensées et transmets-en une bonne partie à ta chère femme.

ton

Sigm.

24

Vienne, 25-5-95.

Mon cher Wilhelm,

… J’ai été affreusement occupé et me suis senti incapable après dix ou onze heures de travail avec mes névrosés, de prendre la plume pour t’écrire quelques mots bien que j’aie tant de choses à te dire. Mais la raison principale, la voici : un homme comme moi ne peut vivre sans dada, sans une passion ardente, sans tyran, pour parler comme Schiller. Ce tyran, je l’ai trouvé et lui suis asservi corps et âme. Il s’appelle psychologie et j’en ai toujours fait mon but lointain le plus attirant, celui dont je me rapproche depuis que je me suis heurté aux névroses. Deux ambitions me dévorent : découvrir quelle forme assume la théorie du fonctionnement mental quand on y introduit la notion de quantité, une sorte d’économie des forces nerveuses et, deuxièmement, tirer de la psychopathologie quelque gain pour la psychologie normale. De fait, il est impossible de se faire une concep-

(1) Über die Bemhardt’sche SensibilitâtsstOrung am Oberschenkel, Neurol. Zentralblatt (1895 e).

(2) S. L. Lôwenfeld (1895). La réponse de Freud se trouve dans le travail intitulé De la névrose d’angoisse (1895 /). C’est le Dr Paschkis qui publiait la Wiener klinische Rundschau.

(3) Ce travail n’a été publié qu’en 1897. Freud en parle souvent dans ses lettres, comme d’une terrible corvée.

(4) En anglais dans le texte.

tion générale satisfaisante des troubles neuro-psychotiques, sans posséder la claire notion de leurs rapports avec les processus psychiques normaux. Durant ces dernières semaines, c’est à ce travail que j’ai consacré chacune de mes minutes libres. Toutes les nuits, entre 11 et 2 heures, je n’ai fait qu’imaginer, transposer, deviner, pour ne m’interrompre que lorsque je me heurtais à quelque absurdité ou que je n’en pouvais vraiment plus. Ensuite, je me sentais incapable de prendre intérêt à ma tâche médicale quotidienne. Ne me demande pas d’ici longtemps de te communiquer mes résultats. Mes lectures ont pris le même tour. La lecture d’un ouvrage de W. Jérusalem sur la fonction du jugement m’a vivement intéressé (1) parce que j’y ai retrouvé deux de mes principales idées, à savoir que le jugement consiste en une transposition dans le domaine de la motricité et que la perception intérieure ne peut se targuer d’être « évidente ».

L’étude des névroses chez mes clients me procure de grandes satisfactions. Je vois chaque jour se confirmer presque toutes mes théories et je découvre aussi des faits nouveaux. La certitude de serrer de près le fond du problème m’est bien agréable. J’aurais toute une série de faits extrêmement curieux à te raconter, mais cela ne saurait se faire par lettre et les notes prises pendant ces journées éreintantes sont si fragmentaires qu’elles ne t’apprendraient rien…

Tes communications suffiraient à me faire pousser des cris de joie. Si tu as vraiment résolu le problème de la conception (2), il ne te reste plus qu’à choisir dès maintenant la sorte de marbre que tu préfères. En ce qui me concerne, ta découverte vient quelques mois trop tard, mais peut-être pourra-t-elle servir l’année prochaine. Quoi qu’il en soit, je brûle du désir d’en savoir davantage là-dessus…

Cependant, on ne reconnaît plus Breuer. On ne peut s’empêcher de lui vouer à nouveau une entière affection. Non seulement il accepte toute ta théorie nasale (3) et te fait à Vienne une réputation formidable, mais encore il s’est entièrement converti à ma théorie de la

(1) Jérusalem (1895). Jérusalem, très au courant des phénomènes hypnotiques et des travaux de Charcot, de Richet et de Bernheim, défend, dans cet ouvrage, l’idée de « l’existence de phénomènes psychiques inconscients. Il est probable que ses dires sur l’importance des ■ observations de l’âme enfantine > et ses remarques sur < l’utilisation des données relatives â la vie psychique des peuples peu évolués > ont encouragé Freud.

(2) Il s’agit évidemment de la détermination des époques où les chances de fécondation sont plus ou moins grandes.

(3) La théorie de Fliess sur la névtose réflexe nasale.

sexualité. Il n’est plus du tout l’homme que nous étions habitués à rencontrer…

En t’envoyant ainsi qu’à ta chère femme mes pensées les plus affectueuses, je te prie de ne pas prendre comme modèle ma négligence de ces quelques semaines.

ton

Sigm.

25

Vienne, 12-6-95.

Très cher Wilhelm,

… Tu as raison de soupçonner que je suis submergé par les nouveautés, même par les nouveautés théoriques. La « défense » a fait un grand pas en avant. Je t’en enverrai prochainement un petit compte rendu. Mais la construction psychologique semble elle aussi avoir pris le chemin de la réussite, ce qui me causerait une joie immense. Naturellement, rien n’est certain encore. En parler maintenant équivaudrait à envoyer au bal un fœtus femelle de 6 mois…

J’ai recommencé à fumer, ce qui ne laissait pas que de me manquer (après une privation de quatorze mois). Il faut bien que je traite décemment mon brave psychisme, sans quoi il ne travaillerait plus pour moi. J’exige beaucoup de lui et sa tâche est la plupart du temps surhumaine.

Nous allons tous très bien et t’envoyons ainsi qu’à ta chère femme nos plus cordiales pensées.

ton

Sigm.

26

Dr Sigmund FREUD 6-8-95.

IX. Berggasse 19. Consultations de 3 à 5 heures.

Mon très cher Ami,

Permets-moi de t’annoncer qu’après de longues réflexions, je crois être parvenu à comprendre la défense pathologique en même temps que beaucoup de processus psychologiques importants. Au point de vue clinique, les choses semblaient depuis longtemps marcher à souhait, seules les théories psychologiques dont j’avais besoin ne se révélaient que péniblement. Espérons qu’il ne s’agit pas d’un « trésor imaginaire ».

La tâche est loin d’être achevée, mais du moins puis-je en parler et, sur bien des points, faire appel à la compétence d’un éminent naturaliste tel que toi.

La chose quoique hardie est belle, comme tu le verras. Je me réjouis de te l’exposer… Mme Ida saura bien me faire taire quand je t’aurai trop ennuyé.

Avec mes pensées affectueuses à toute ta petite famille.

ton

Sigm.

27

Bellevue, 16-8-95.

Je viens de faire un séjour à Reichenau, ensuite je suis resté quelques jours dans l’indécision, aujourd’hui je suis en mesure de te communiquer mes plans.

Je me rendrai à Venise avec mon petit frère (1) entre le 22 et le 24. Il me sera donc malheureusement impossible… de me trouver en même temps à Oberhof. Mon choix – puisque choix il y a – m’a été dicté par ma sollicitude pour ce jeune homme qui supporte avec moi la charge de deux vieillards et de tant de femmes et d’enfants…

J’ai fait à propos de (2) une singulière expérience. Peu de

temps après t’avoir envoyé mon alarmante communication et quêté tes félicitations, je retombai de mon haut et me heurtai à de nouvelles difficultés, sans avoir assez de souffle pour entreprendre cette tâche. Mais je me suis rapidement repris, j’ai tout laissé de côté en cherchant à me persuader que tout cela n’avait aucun intérêt. L’idée même d’avoir à t’en parler m’est pénible. Dans le cas où il me serait possible de te rencontrer tous les mois, je ne saurais le faire en septembre. Donc que tout se fasse suivant ton désir, mais il y a ainsi d’autant plus de raisons pour que ce soit toi qui parles. Néanmoins, je ne songe pas à garder le silence en ce qui concerne mes découvertes dans le domaine des névroses.

Tous les miens sont ici en excellent état. Ma femme n’est naturellement pas très active, mais se montre malgré tout bien disposée. Mon fils Olivier a brillamment fait la preuve de son naturel porté à l’immédiat. Il a répondu à une tante enthousiaste qui lui demandait ce qu’il voudrait être plus tard : « Je veux avoir 5 ans en février, ma

(1) Alexander Freud (1866-1943).

(2) <Dij ; co (ou W). Abréviations pour les hypothèses fondamentales de la Psychologie. Voir plus loin, p. 307, l’Esquisse d’une psychologie.

tante ! » Les enfants sont, chacun à sa manière, fort amusants.

La psychologie est réellement un pesant fardeau. Jouer aux quilles et cueillir des champignons, voilà certainement des passe-temps plus sains. En cherchant à expliquer la défense, je me suis tout à coup trouvé en train d’expliquer quelque chose qui tenait au fin fond de la nature. J’ai été obligé de m’attaquer aux problèmes de la qualité, du sommeil, du souvenir, bref à toute la psychologie. Maintenant, j’en ai assez.

Le potage est servi, sans quoi j’aurais continué à me lamenter…

Reçois, ainsi que ta femme et l’enfant, mes plus affectueuses pensées ainsi que mes souhaits pour la réalisation de ce que tu espères.

ton

Sigm.

28

Bellevue, 23-9-95.

Mon cher Wilhelm,

Si je t’écris aussi rarement, c’est uniquement parce que j’écris beaucoup pour toi. Dans le train, j’ai commencé à rédiger un exposé sommaire du OYQ que tu auras à critiquer. Je le continue maintenant à mes moments de liberté et dans les intervalles de mon travail médical, pendant les loisirs que me laisse ma clientèle en progression (1). Cela forme déjà un imposant volume, du griffonnage naturellement, mais qui constituera, j’espère, un bon support à tes données sur lesquelles je fonde de grands espoirs. Mon cerveau reposé résout maintenant, comme par jeu, les difficultés accumulées et non résolues jusqu’à présent, par exemple la contradiction émanant du fait que les actes récupèrent leur résistance (2) tandis que généralement les neurones sont soumis au frayage. Voilà qui concorde parfaitement, si l’on tient compte de la faiblesse des stimuli endogènes individuels. À ma grande satisfaction, d’autres points encore concordent. Que restera-t-il de tout ce progrès après une observation plus poussée ? Nous le verrons bien. Mais c’est à toi que je dois la forte impulsion qui m’a poussé à considérer sérieusement la chose.

En dehors d’une adaptation aux lois générales du mouvement, telle que je l’attends encore de toi, il m’appartiendra de voir comment les faits particuliers de la nouvelle psychologie expérimentale s’accordent avec la théorie. Ce sujet me passionne toujours autant, au détriment de tout ce qui touche les intérêts médicaux et mes para-

(1) Voir l’Esquisse, pp. 307 et suiv., Freud avait vu Fliess à Berlin.

(2) [Voir le » deux dernière » pages de l’Esquisse.]

lysies infantiles – qui devraient être terminées d’ici le Nouvel An !

Je sais à peine quoi te dire encore. Je pense t’envoyer la chose en deux fois. J’espère que ton cerveau reposé me fera le plaisir de trouver la corvée légère. Je salue avec sympathie tes essais d’auto-thérapie. Tout s’est passé pour moi selon tes prévisions, c’est-à-dire très mal : malaises accrus depuis la dernière opération à l’ethmoïde. Aujourd’hui, sauf erreur, début d’une amélioration.

Ida a dû t’apprendre que, dans le 3e secteur électoral, les libéraux ont été battus : 46 sièges contre o et, dans le 2e secteur ils n’ont obtenu que 14 sièges sur 32. J’ai fini par voter. Notre secteur est resté libéral (1).

Avant-hier, un songe m’a fourni la plus amusante confirmation du fait que le motif des rêves est bien une réalisation de désir (2). Lôwenfeld m’a écrit qu’il préparait un travail sur les phobies et les idées obsédantes d’après l’observation de 100 cas et il m’a demandé de lui fournir divers renseignements. Dans ma réponse, je l’avertis de ne pas prendre mes données à la légère…

J’attends encore… tes notes sur la migraine. Ma femme et les marmots vont très bien.

Je t’adresse, ainsi qu’à ta chère femme, qui a fait la conquête d’Alexander lui-même, et au futur petit, tous mes meilleurs vœux,

ton

Sigm.

29

Vienne, 8-10-95.

Très cher Wilhelm,

… Aujourd’hui, je rassemble à ton intention, toutes sortes de choses, y compris celles qui me remettent en mémoire les remerciements que je te dois ; tes histoires de malades où tu parles des douleurs de l’enfantement et deux cahiers de moi. Tes annotations ont renforcé mon impression première : il faudrait en tirer une brochure indépendante sur Les voies nasales et la sexualité féminine (3). Les

(1) Il s’agit ici de la conquête progressive du Conseil municipal de Vienne par le parti chrétien-social dirigé par K. Lueger, dont le parti libéral cherchait vainement à vaincre les tendances antisémites. Au cours des années 1895-1896, Lueger fut trois fois élu maire de Vienne, mais cette élection ne fut entérinée par l’Empereur qu’en 1897. En ce qui concerne l’attitude de Freud à l’égard de Lueger, qui resta maire jusqu’à sa mort, en 1910, voir la Lettre 88.

(2) C’est en juillet 1895 que Freud avait adopté cette conclusion. Voir la lettre n° 137 ainsi que l’Esquisse, pp. 354 et siv.

(3) Fliess a plus tard suivi ce conseil. Son travail, paru en 1897 chez Deuticke à Vienne, porte le titre suivant : Rapports entre le nez et les organes sexuels féminins.

observations finales, avec l’explication d’une si étonnante simplicité qu’elles comportent, m’ont naturellement beaucoup manqué.

Venons-en à mes deux cahiers (i). Je les ai griffonnés d’un trait depuis mon retour et ils ne t’apprendront pas grand-chose. Si je garde encore par devers moi un troisième cahier traitant de la psychopathologie du refoulement, c’est parce que le sujet n’y est pas encore fouillé à fond (2). Depuis, je n’ai pu faire que des esquisses et me suis senti tantôt fier et heureux, tantôt abattu et malheureux. Me voilà maintenant devenu apathique après cet excessif tourment intellectuel et je me dis que quelque chose ne colle pas encore et ne collera peut-être jamais. Ce n’est pas le mécanisme qui ne s’accorde pas – car si tel était le cas, j’aurais de la patience – mais bien l’explication du refoulement dont la connaissance clinique a d’ailleurs fait de grands progrès.

Sache qu’entre autres choses, je soupçonne le fait suivant : l’hystérie est déterminée par un incident sexuel primaire survenu avant la puberté et qui a été accompagné de dégoût et d’effroi. Pour l’obsédé, ce même incident a été accompagné de plaisir (3).

Mais je ne puis arriver à une explication mécanique et je suis tenté de prêter l’oreille à la voix qui me chuchote que mon interprétation n’est pas satisfaisante.

La nostalgie de toi, de ta compagnie, m’a saisi, un peu tardivement cette fois, mais avec intensité. Je me sens intellectuellement isolé, et, dans mon cerveau, tant de choses germent et s’enchevêtrent en ce moment ! Il y a des tas de faits des plus intéressants que je ne puis raconter et que je n’arrive pas, faute de loisirs, à fixer sur le papier (je t’envoie encore ci-joint une ébauche) (4). Je ne veux pas lire, parce que la lecture me contraint à penser et restreint ma satisfaction de découvrir. Bref, je ne suis qu’un pauvre solitaire, si épuisé d’ailleurs en ce moment que je dois laisser tout ce fatras de côté pour un certain temps. En revanche, je vais étudier ta migraine (5). Je suis également embringué dans une polémique épistolaire avec Lôwenfeld. Quand je lui aurai répondu, je t’enverrai la lettre…

Mes pensées les plus affectueuses à Mme Ida et à la petite Paul(inette). Ici la marmaille est en bonne santé. Martha se trouve de nouveau bien installée à Vienne.

ton

Sigm.

(1) Voir p. 309.

(2) Ce manuscrit ne nous est pas parvenu.

(3) Voir la lettre du 15-10-1895, n° 30.

(4) Ce manuscrit ne nous est pas parvenu.

(5) Ce manuscrit de Fliess ne nous est pas parvenu.

Dr Sigmund FREUD IX. Berggasse 19.

 30

 15-10-95.

Consultations de 3 à 5 heures.

Très cher Wilhelm,

Quel extravagant correspondant je suis, n’est-il pas vrai ? Pendant deux semaines entières, j’ai été en proie à la fièvre d’écrire et m’imaginais avoir résolu l’énigme ; maintenant, je sais que je n’y suis pas encore arrivé et me détourne à nouveau de cette question. Toutefois, bien des choses se sont éclairées ou tout au moins débrouillées et je ne me sens pas découragé. T’ai-je déjà révélé, oralement ou par écrit, le grand secret clinique ? L’hystérie résulte d’un effroi sexuel présexuel, la névrose obsessionnelle, d’une volupté sexuelle présexuelle transformée ultérieurement en sentiment de culpabilité (1).

Le mot « présexuel » signifie « antérieurement à la puberté », avant l’apparition des produits sexuels. Les incidents en question n’agissent ensuite qu’en tant que souvenirs.

Affectueusement à toi (2).

31

Vienne, 16-10-95.

Très cher Wilhelm.

… Fièvre de travail en ces dernières semaines, séduisants espoirs, déconvenues, quelques trouvailles réelles, tout cela reposant lamentablement sur un mauvais état physique, avec en plus les irritations et les difficultés matérielles courantes, voilà qui, je l’espère, me permettra de récupérer ton indulgence si, en outre, je t’envoie encore quelques pages de balbutiements philosophiques (que je ne tiens pas pour réussis).

Je suis encore tout sens dessus dessous, à peu près certain d’avoir résolu le problème de l’hystérie et de la névrose obsessionnelle en trouvant la formule de l’effroi sexuel et de la volupté sexuelle infantile. Je suis sûr également que les deux névroses sont maintenant radicalement guérissables et pas seulement les divers symptômes, mais

(1) Voir la lettre précédente. C’est là une des thèses fondamentales soutenues dans Autres remarques sur les neuropsychoses de défense (1896 b). Le conflit moral dans la structure des névroses obsessionnelles y est nettement reconnu.

(2) Lettre non signée.

aussi la prédisposition névrotique elle-même. À me dire que je n’aurai pas vécu en vain ces quelque quarante ans, je ressens une sorte de satisfaction diffuse. Mais cette satisfaction n’est pas tout à fait réelle, parce que les lacunes psychologiques qui subsistent dans ces nouvelles notions accaparent tout mon intérêt.

Je n’ai pu disposer d’une seule minute pour m’occuper de tes migraines, mais cela viendra (i). J’ai à nouveau renoncé à fumer, afin de n’avoir rien à me reprocher au sujet de mon mauvais pouls et pour me débarrasser de l’affreuse lutte que je suis obligé de soutenir après mon quatrième ou cinquième cigare. Mieux vaut lutter tout de suite contre la tentation du premier. Tout porte du reste à croire que cette privation ne doit pas être favorable au bien-être psychique.

Mais assez parlé de moi-même. Le bon côté de tout cela est que je considère avoir effectivement vaincu les deux névroses et que j’envisage avec plaisir la lutte pour une interprétation psychologique.

Jacobsen (N. L.) a su m’émouvoir plus que n’importe quel autre auteur lu au cours de ces neuf dernières années. À mon avis, les deux derniers chapitres sont classiques (2).

De nombreux indices me permettent de croire que tu es vraiment beaucoup mieux et j’en suis heureux…

Vingt gosses bruyants sont ici en train de goûter à l’occasion de l’anniversaire de Mathilde.

Lundi dernier et les deux lundis prochains, conférences sur l’hystérie à la Société médicale. Assommantes ! (3).

Bien des choses affectueuses à ta chère femme et à toi-même,

ton

Sigm.

32

Vienne, 20-10-95.

Très cher Wilhelm,

… Ton opinion sur la solution du problème de l’hystérie et de la névrose obsessionnelle m’a, bien entendu, causé une joie folle. Écoute maintenant la suite. La semaine dernière, au cours d’une nuit de travail, arrivé au stade de malaise pendant lequel mon cerveau travaille le mieux, les barrières se sont soudain levées, les voiles sont tombés et je pus voir clair à partir des détails de la névrose jusqu’à la condition même de l’état de conscience. Tout se trouvait à sa

(1) Les notes de Fliess mentionnées dans la lettre n° 29.

(2) Il s’agit du roman de Jacobsen intitulé Niels Lyhne.

(3) Résumés dans le Wiener Klinische Rundschau des 20 et 27 oct. et 3 nov. 1895.

US

place, les rouages s’engrenaient, on avait l’impression de se trouver réellement devant une machine qui ne tarderait pas à fonctionner d’elle-même (x). Les trois systèmes de neurones, les états « libre » ou « lié » de la quantité, les processus primaire et secondaire, la tendance principale, la tendance du système nerveux aux compromis, les deux règles biologiques de l’attention et de la défense, les indices de qualité, de réalité et de pensée, la détermination sexuelle du refoulement et enfin les facteurs dont dépend l’état conscient en tant que fonction de perception, tout cela concordait et continue encore à concorder. Naturellement, je ne me sens plus de joie !

Que n’ai-je attendu deux semaines de plus pour t’envoyer ma communication ! Tout aurait semblé bien plus clair. Mais ce n’est qu’en essayant de t’en faire part que les choses se sont éclairées pour moi. Il ne pouvait donc en être autrement. Actuellement, je ne saurais disposer que de peu de temps pour faire un bon exposé. Les traitements recommencent et les Paralysies infantiles, qui ne m’intéressent nullement, doivent être rédigées au plus vite. Toutefois, je vais rassembler certains détails à ton intention : les postulats quantitatifs à partir desquels tu devras deviner les particularités du mouvement des neurones et une description de la névrose d’angoisse-neurasthénie en accord avec les présomptions théoriques…

S’il m’était donné de pouvoir, quarante-huit heures durant, ne discuter avec toi que de ce sujet, la question serait vraisemblablement élucidée. Mais c’est là chose impossible.

Was man nicht erfliegen kann, muss man erhinken…

die Schrift sagt es ist keine Schande zu hinken (2).

Les confirmations pleuvent en ce qui concerne les névroses. La chose est vraie et exacte.

J’ai fait aujourd’hui ma deuxième conférence sur l’hystérie en attribuant au refoulement le rôle principal (3). Bien que les gens en aient été satisfaits, je ne la publierai pas.

Si tu n’y vois pas d’inconvénient, je donnerai à mon prochain fils le nom de Wilhelm ! S’il devient une fille, elle se prénommera Anna.

Bien affectueusement à toi,

ton

Sigm.

(1) Ce qui va suivre concerne l’Esquisse.

(2) < Ce qu’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre en boitillant ; l’Écriture nous dit qu’il n’est point honteux de boitiller I » Citation du poète Ruckert : Makamen des Hariri. Freud cite encore ces vers dans Au-delà du principe de plaisir.

(3) Voir note 3, p. 114.

33

Vienne, 31-10-95

Très cher Wilhelm,

Malgré mon immense fatigue, je me sens obligé de ne pas laisser ce mois s’achever sans t’avoir écrit. D’abord au sujet de tes dernières communications scientifiques où je trouve la mesure réjouissante et exacte de tes maux de tête (1).

Première impression : stupéfaction que quelqu’un puisse être plus visionnaire encore que moi et que ce quelqu’un soit justement mon ami Wilhelm. Conclusion : il faut que je te renvoie tes papiers pour qu’ils ne s’égarent pas. Entre-temps, ils m’ont paru lumineux et je me suis dit que seul un spécialiste universel comme toi était capable de déterrer cela…

Je n’oserais emprunter encore sur mon million futur (2). Je crois réellement que tout se tient, néanmoins je ne me fie pas encore suffisamment aux éléments partiels de cet ensemble. Je ne cesse de les remanier et de les transformer et n’ose soumettre cette construction à un sage. Une partie de ce que tu as entre les mains est également dévalorisée. Il s’agissait plutôt d’un essai mais d’où quelque chose sortira peut-être. Actuellement, je me sens quelque peu vidé et, en tout cas, je me vois obligé de tout laisser de côté pendant deux mois, et contraint de rédiger d’ici 1896, pour Nothnagel, le travail sur les paralysies infantiles dont pas une ligne n’est écrite encore.

Après l’avoir adoptée avec tant d’enthousiasme, je commence à douter de mon interprétation du plaisir-douleur (3) dans l’hystérie et la névrose obsessionnelle. Les éléments en sont incontestables, mais, dans ce puzzle, c’est la disposition exacte des pièces qui me fait défaut.

Heureusement, toutes ces théories convergent nécessairement vers le champ clinique du refoulement où j’ai, tous les jours, l’occasion de corriger mes erreurs et de m’éclairer. Je dois avoir terminé d’ici 96 le traitement de mon « timide » qui, hystérique dans sa jeunesse, a ensuite souffert d’un délire d’observation. Son histoire presque transparente va servir à éclairer pour moi certains points douteux. Un

(1) Fliess souffrait alors de migraines continuelles.

(2) Allusion à une plaisanterie populaire viennoise. Le scepticisme de Freud se manifesta dans la période qui suivit celle où il écrivit, en moins de trois semaines, son Esquisse d’une psychologie. Il attendait le résultat d’un traitement (sans doute de cleui qu’il a souvent cité en l’appelant le cas de M. E…) pour donner une explication des aspects cliniques du refoulement (voir la lettre suivante).

(3) [Freud s’est ici servi du mot « douleur » et non de celui de « déplaisir *].

autre malade (qui, à cause de ses tendances homicides, n’ose pas sortir dans la rue) va également m’aider à résoudre une autre énigme.

C’est dernièrement l’étude de l’acte sexuel qui m’a préoccupé. J’y ai découvert la pompe à volupté (non pas la pompe à air) (1) ainsi que d’autres curiosités, mais motus là-dessus pour le moment (2). Ensuite ce sera un article consacré à la migraine. C’est à cause d’elle que j’ai fait une incursion dans le mécanisme de l’acte sexuel…

« Wilhelm » (ou « Anna ») se comporte très mal et exigera sans doute de voir le jour en novembre. J’espère que votre enfant de Noël va très bien.

J’ai récemment « commis » trois conférences sur l’hystérie dans lesquelles je me suis montré fort insolent. J’aurai plaisir maintenant à me montrer arrogant, surtout si tu continues à être aussi satisfait de moi.

Avec bien des choses affectueuses pour toi, Ida et la petite Pauline (?),

ton

Sigm.

34

Dr Sigmund FREUD 2-11-95.

IX. Berggasse 19. Consultations de 3 à 5 heures.

Je suis heureux d’avoir tardé à expédier cette lettre, car je puis aujourd’hui y ajouter que l’un des deux cas m’a donné ce que j’en attendais (effroi sexuel, c’est-à-dire séduction infantile dans un cas d’hystérie masculine !). En même temps, l’étude des matériaux discutables a renforcé ma confiance dans l’exactitude de mes hypothèses psychologiques (3). Je traverse vraiment une période de réelle satisfaction.

Toutefois, le moment de la pleine satisfaction n’est pas encore venu ni celui de me reposer. Les derniers actes de la tragédie vont encore exiger beaucoup de travail de ton

Sigm.

qui t’envoie ses affectueuses pensées.

(1) En allemand : Lusipumpe et non Luftpumpe.

(2) Cette idée de « pompe à plaisir » ne se retrouve dans aucune lettre ni aucun autre écrit publié de Freud.

(3) L’idée de rattacher l’étiologie de l’hystérie à la séduction de l’enfant par un adulte semble se confirmer dans l’œuvre analytique de Freud. Voir Introduction, p. 25.

35

Vienne, 8-11-95.

Très cher Wilhelm,

Ta longue lettre me prouve que tu es en bonne santé. Puissent à la fois la cause et le symptôme persévérer ainsi. De crainte d’oublier de te renseigner sur mon propre état, et pour n’avoir plus à le faire, je te dirai que je me sens, depuis quinze jours, incomparablement mieux. Je n’ai pu supporter une privation totale [de nicotine], car étant donné tous les soucis théoriques et pratiques qui m’accablent, l’intensification d’hyperesthésie psychique m’a paru intolérable. Mais, dans l’ensemble, j’obéis à la prescription. Ce n’est que le jour de la non-homologation de Lueger que, dans ma joie, j’ai dépassé la dose.

Désormais, mes lettres vont être relativement vides. Après avoir fait un paquet de mes manuscrits psychologiques, je les ai fourrés dans un tiroir où ils devront sommeiller jusqu’en 1896. Voici comment la chose est arrivée. J’ai commencé par laisser de côté la psychologie pour m’assurer le temps nécessaire aux Paralysies infantiles qui devront être achevées d’ici 1896. J’ai aussi commencé les Migraines. Les premiers points qui m’ont frappé m’ont fait apercevoir quelque chose qui m’a ramené au sujet mis de côté et qui aurait eu besoin d’être sérieusement remanié. À ce moment-là, je me révoltai contre mon tyran. Surmené, irrité, déconcerté et incapable de reprendre mes esprits, j’ai donc tout abandonné. Si tu dois te faire une opinion d’après les pages que je t’ai envoyées et chercher à justifier ma jubilation, j’en suis peiné, parce que la chose ne te semblera pas facile. Ne t’en préoccupe donc pas davantage. Espérons que j’aurai réussi, d’ici deux mois, à éclaircir cette question. Quoi qu’il en soit l’explication clinique de l’hystérie reste valable ; elle est jolie et simple. Peut-être m’efforcerai-je bientôt de la rédiger à ton intention.

10-11.

Je t’envoie par le même courrier les histoires de malades concernant le nez et le sexe (1). Inutile de te dire que j’approuve entièrement ton travail. Cette fois-ci, je n’ai eu que peu de choses à ajouter – quelques traits au crayon rouge seulement. J’espère avoir plus à dire quand j’aurai lu la partie théorique. Tes hypothèses chimico-sexuelles m’ont vraiment séduit. J’espère que tu continueras sérieusement dans la même voie.

(1) Ce manuscrit n’a pas été conservé.

Je suis entièrement plongé dans les paralysies infantiles qui ne m’intéressent nullement. Depuis que j’ai abandonné la psychologie, je me sens déprimé, déçu. Je crois n’avoir plus aucun droit à tes congratulations.

Je sens qu’il manque là quelque chose.

Récemment, Breuer a longuement parlé de moi à une réunion de la Société médicale. Il s’est déclaré converti à la croyance en une étiologie sexuelle. Je l’ai remercié, dans le privé, mais il a gâché mon plaisir en ajoutant : « Et malgré tout, Je n’y crois pas ! » Y com-prends-tu quelque chose ? Moi pas.

Martha souffre déjà affreusement (1). Je voudrais que cela fût déjà passé.

Je dispose, au point de vue des névroses, de beaucoup de matériaux intéressants, mais d’aucune nouveauté, rien que des confirmations. Que ne pouvons-nous en parler !

Bien des choses affectueuses à toi, à la maman et à (l’enfant).

ton

Sigm.

36

Vienne, 29-11-95.

Très cher Wilhelm,

… Je suis en pleine forme et travaille d’arrache-pied pendant neuf à onze heures. J’ai chaque jour six à huit cas à analyser. Données des plus intéressantes, toutes sortes de choses nouvelles. Mais en ce qui concerne la science, je suis perdu pour elle. Quand, vers il heures du soir, je m’assieds à mon bureau, je suis obligé de rapetasser les paralysies infantiles. J’espère avoir fini dans deux mois et être ensuite en état de résumer les impressions que mes traitements m’ont permis de récolter.

Je n’arrive plus à comprendre l’état d’esprit dans lequel je me trouvais quand j’ai conçu la psychologie ; il m’est impossible de m’expliquer comment j’ai pu te l’infliger. Je crois que tu es trop poli ; ça me semble être une sorte d’aberration. L’explication clinique des deux névroses restera sans doute debout après certaines modifications.

Les enfants ont tous été victimes de bons rhumes. Minna (2) est

(1) Allusion à la grossesse de sa femme.

(2) Minna Bemays, belle-sœur de Freud (1865-1941).

arrivée il y a quelques jours et restera probablement quelques mois avec nous. Je ne vois rien du monde extérieur et n’en apprends que peu de chose. C’est justement en de pareils moments que la correspondance me semble si difficile. Je ressens cruellement la distance qui sépare Vienne de Berlin…

Les élèves de Wemicke, Sachs et C. S. Freund ont perpétré une sottise en ce qui touche la question de l’hystérie. Le travail sur les paralysies psychiques est presque un plagiat de mes Considérations, publiées dans les Archives de neurologie. Ce qui me semble plus pénible est de voir Sachs exposer le principe de la constance de l’énergie psychologique (i).

J’espère recevoir bientôt de tes bonnes nouvelles, ainsi que de celles de ta femme, de l’enfant et de la sexualité par rapport au nez.

Bien affectueusement à toi,

ton

Sigm.

(i) L’article écrit par C. S. Freund à Breslau (Neurolog. Zentralblatt, 1893, pp. 938-946) reproduit les idées que Freud a développées dans Étude comparée des paralysies motrices et hystériques (1893 c) sans toutefois citer ce travail. Environ la moitié de cet article reproduit mot pour mot le traité de Heinrich Sachs, Conférences sur la structure et l’activité du cerveau et la théorie de l’aphasie et des maladies psychiques, Breslau, 1893. Il y est dit : « Très tôt après la naissance, le cerveau humain contient une très grande quantité d’ondes moléculaires dont le degré de tension est extrêmement variable et résulte des expériences accumulées durant la vie. Un très petit nombre seulement de ces ondes possède à tout moment un niveau suffisant pour leur permettre d’accéder au cerveau en tant que représentation d’ensemble. Aucune ne conserve longtemps un même niveau ; chacune retombe et disparaît du conscient en laissant sa place à quelqu’autre. C’est ainsi que, dans un cerveau normal, les idées se succèdent continuellement », p. 110. Freund ajoute : « D’après Heinrich Sachs, une loi régit ce dernier fait, la loi de quantité constante d’énergie psychique, suivant laquelle la somme des tensions de toutes les ondes moléculaires présentes reste à peu près constante, pendant un certain temps, chez un même individu. »

Depuis des années, Freud s’était préoccupé du principe de constance psychique. Dans une lettre datée du 29-6-1892 (Freud, 1941 a), et adressée à Breuer, il fait allusion « à la règle de constance des sommes d’excitations » en la considérant comme « la première de leurs théories communes ». Dans le premier manuscrit de la Communication préliminaire écrite à la fin de novembre 1892, cette idée se trouve plus amplement traitée. (Voir aussi la note de Freud dans sa traduction des Conférences de Charcot.)

Le principe de constance joue également un rôle important dans l’Esquisse en tant que « principe d’inertie » et devint, par la suite, sous les formes de « principe de plaisir » (effort pour maintenir dans l’appareil psychique une tension constante) et de « principe de Nirvana » (tendance à ramener la tension à zéro) l’un des principes régulateurs de la psychanalyse.

37

Dr Sigmund FREUD Vienne, 3-12-95.

IX. Berggasse 19. Consultations de 3 à 5 heures.

S’il s’était agi d’un fils, je te l’aurais annoncé par télégramme puisqu’il aurait porté ton prénom. Mais comme c’est une fille appelée Anna, je te l’apprends plus tardivement. Elle s’est introduite aujourd’hui vers 3 h 1/4 au beau milieu de ma consultation et semble être une gentille et complète petite femme qui, grâce aux soins de Fleischmann (1) n’a causé aucun dommage à sa maman. Actuellement, toutes deux vont bien. J’espère recevoir de toi sous peu d’aussi bonnes nouvelles et qu’Anna et Pauline s’entendront bien quand elles se rencontreront.

Avec mes affectueuses pensées,

ton

Sigm.

38

Dimanche, 8-12-95.

Cher Wilhelm,

… Nous aimons à penser que c’est notre bébé qui nous vaut mon surcroît d’activité médicale. J’ai de la peine à y suffire, je puis maintenant faire le difficile et commence à dicter mes prix. Je me fie à mes diagnostics et à mon traitement des deux névroses et je crois saisir que la ville commence peu à peu à se rendre compte qu’elle peut tirer quelque chose de moi.

T’ai-je déjà dit que les représentations obsédantes étaient dans tous les cas, des reproches que le sujet s’adresse à lui-même, tandis que dans l’hystérie, on découvre toujours à la base un conflit (peut-être entre le plaisir sexuel et le déplaisir qui l’accompagne ?). C’est une nouvelle manière de formuler cette explication clinique. J’ai justement à traiter, en ce moment, deux magnifiques cas mixtes des deux névroses et j’espère en tirer des renseignements plus précis sur les mécanismes essentiels qui s’y jouent.

J’apprécie toujours ton opinion, même quand elle concerne ma psychologie. Je me plais à penser que je pourrai, dans quelques mois, reprendre le travail et cette fois avec plus d’esprit critique, de patience et de minutie. Le seul éloge que tu puisses actuellement en faire

(1) Karl Fleischmann, gynécologue réputé.

est qu’il voluisse in rnagnis rebus. Crois-tu réellement que je doive attirer l’attention sur ce gribouillage en écrivant un article préliminaire ? Je pense qu’il vaut mieux le garder pour nous jusqu’au moment où nous trouverons qu’il en peut sortir quelque chose. Peut-être devrai-je finalement me contenter d’une explication clinique des névroses.

En ce qui concerne tes découvertes en physiologie sexuelle, tout ce que je puis te promettre c’est une attention soutenue et une admiration critique. Ma science, trop limitée, ne me permet pas d’intervenir. Mais je pressens les choses les plus belles et les plus importantes et j’espère bien que, le moment venu, rien ne t’empêchera de tout publier et jusqu’aux hypothèses. Il est impossible de se passer des gens qui ont le courage de créer de nouvelles idées avant même d’en pouvoir démontrer l’exactitude.

Comme tout serait différent si nous n’étions géographiquement séparés ! Je ne revendique pas la priorité pour le principe de la « constance psychique ». Tu as raison, on peut entendre par là les choses les plus différentes (i).

Une visite. Il faut que je m’interrompe.

Bien des choses affectueuses de tous ici pour ta femme et ta fille,

ton

Sigm.

Manuscrit J.

I

Mme P. J…, 27 ANS (2)

N’a connu de vie conjugale que pendant trois mois. Son mari, voyageur de commerce, a été obligé de la quitter peu de temps après leur mariage et est encore absent depuis plusieurs semaines. Il lui manque beaucoup et elle s’ennuie de lui. Elle avait été cantatrice ou plutôt avait étudié pour le devenir. Afin de passer le temps, assise au piano, elle chantait en s’accompagnant quand elle fut soudain saisie d’un malaise digestif avec vertiges, oppression, angoisse et paresthésie cardiaque. Elle crut devenir folle. Quelques instants plus tard, elle se souvint d’avoir mangé ce matin-là des œufs aux champignons et s’imagina être empoi-

(1) Voir note adjointe à la lettre du 29-11-1895, n° 36.

(2) Manuscrit non daté. Cet exposé rappelle le cas décrit dans l’Esquisse. L’écriture semble indiquer qu’il date de 1895, mais peut-être plus tôt dans cette même année. Ce cas n’a pas été inclus dans les œuvres publiées de Freud.

sonnée. Mais le malaise ne tarda pas à se dissiper. Le jour suivant, sa domestique lui raconta qu’une des locataires de la maison était devenue folle. À partir de ce moment, l’idée angoissante et obsédante qu’elle aussi allait sombrer dans la folie ne la quitta plus.

Telles sont les grandes lignes du cas. Je présume d’abord qu’il s’est agi d’un accès d’angoissed’une décharge sexuelle muée en angoisse. Un état de ce genre, je le crains, peut se produire sans être accompagné d’un processus psychique quelconque. Toutefois, je me refuse à nier la plus favorable éventualité d’une existence de celui-ci ; bien au contraire, je tiens à en faire le point de départ de mes recherches. Je m’attends à trouver ceci : elle avait la nostalgie de son époux, c’est-à-dire de ses rapports sexuels avec lui ; une idée lui vient à l’esprit et provoque un affect sexuel, puis une défense contre cette idée ; Mme P. J… s’effraye et établit une fausse corrélation ou une fausse substitution.

Je l’interroge sur les circonstances qui entourèrent l’incident : quelque chose a dû lui rappeler son mari. Elle était en train de chanter la séguedille du Ie1 acte de Carmen :

Dans les remparts de Séville…

Je lui fais répéter cet air dont elle ne connaît même pas exactement les paroles. « À quel endroit pensez-vous que l’accès a débuté ? » Elle l’ignore. J’appuie sur son front et elle me dit alors que ce fut après avoir chanté toute la mélodie. La chose paraît possible. Les paroles ont peut-être suscité les pensées. Je lui dis qu’avant l’accès certaines idées devaient lui être venues à l’esprit dont elle ne se souvenait peut-être plus. En effet, elle ne se rappelle rien, mais la pression de la main [sur son front] donne « mari » et « nostalgie ». J’insiste encore et elle finit par préciser que cette nostalgie est un besoin de caresses sexuelles. « Je croirais volontiers que votre accès n’était qu’un état d’effusion amoureuse. Connaissez-vous l’air du page ?

Voi che sapete che cosa è amor,

Donne3 vedete s’io l’ho nel cor (1)…

Il devait y avoir autre chose encore, une sensation dans le bas-ventre, un besoin spasmodique d’uriner. Elle le confirme. L’insincérité des femmes se marque d’abord par une omission de symptômes sexuels caractéristiques, lorsqu’elles décrivent leur état. Ainsi, il s’était bien agi d’un orgasme.

(1) Mozart, Les noces de Figaro, air de Chérubin, au IIe Acte.

« Eh bien, vous vous rendez certainement compte que, chez une jeune femme délaissée, un état de nostalgie tel que le vôtre n’a rien de honteux. » – « Au contraire, dit-elle, il est bien naturel, alors pourquoi m’effrayerais-je ? » « Ce ne sont évidemment ni le mari, ni la nostalgie qui vous font peur ainsi. Il doit y avoir d’autres pensées qui manquent, des pensées mieux faites pour inspirer de l’effroi. Mais elle n’admet qu’une seule chose : sa peur constante des rapports sexuels, mais son désir l’emporte sur la crainte des douleurs. La séance est ici interrompue.

II

Tout porte à croire que dans la scène I (au piano) devaient se trouver (à côté du désir de retrouver son époux, désir dont elle se souvient fort bien) d’autres associations très enfouies dont elle ne garde pas le souvenir et qui ont abouti à une scène II. Je n’ai pu découvrir encore de lien entre ces scènes. Aujourd’hui, elle est arrivée tout en larmes, désespérée et n’espérant évidemment plus tirer profit de son traitement. Ainsi sa résistance se manifeste déjà et tout marche moins bien. Je veux savoir quelle sorte d’idées peuvent, en ce moment précis, l’effrayer. Elle énumère toutes sortes de choses sans liens possibles avec sa crise : ainsi sa défloration avait beaucoup tardé (fait confirmé par le Pr Chrobak). C’est à cela qu’elle attribue son état nerveux et elle aurait voulu que sa défloration fût chose faite. Il s’agissait naturellement d’une idée plus récente. Elle s’était bien portée jusqu’à la scène I. Finalement, elle me révèle qu’auparavant déjà, elle avait subi un accès analogue, mais moins fort et plus passager, avec les mêmes sensations. (J’en conclus que la voie aboutissant aux couches profondes de son psychisme est située bien au-delà de l’image mnémonique de l’orgasme lui-même.) Nous étudions la toute première scène. À cette époqueil y a quatre anselle avait été engagée à Ratisbonne. Dans la matinée, elle avait auditionné avec succès. L’après-midi, dans son appartement, elle eut une « vision » – celle d’une scène, d’une querelle, entre le ténor de la troupe, elle-même et un autre monsieurpuis tout de suite après survint l’accès accompagné d’une crainte de devenir folle.

Ainsi une scène II avait été associativement mise en rapport avec la scène I. Mais là encore, des lacunes subsistent dans le souvenir. D’autres représentations doivent pouvoir expliquer la décharge sexuelle et la peur. Je m’informe de ces chaînons intermédiaires mais elle ne me révèle à leur place, que des motifs. La vie au théâtre lui avait déplu. « Pour quoi ? » « À cause de la dureté du directeur et de la façon dont les acteurs se traitaient entre eux. » Je demande des détails sur ces points. Il y avait une vieille comique et les jeunes gens, pour s’amuser, lui avaient demandé « s’ils pourraient venir passer la nuit avec elle ». Je l’interroge sur le ténor. Celui-là aussi l’avait importunée. Pendant la répétition, il lui pelotait les seins. « À travers les vêtements ou non ? » Elle commence par confirmer cette dernière hypothèse, puis se reprend : elle était en robe de ville. « Et quoi encore ? » Toutes les relations entre camarades, les étreintes, les baisers qu’ils échangeaient, lui semblaient odieux. « Et puis encore ? » À nouveau la brutalité du directeur. Elle ne resta là d’ailleurs que peu de jours. « La tentative du ténor avait-elle eu lieu le jour même de l’accès ? » Non, elle ne sait pas si c’était avant ou après. Le procédé par pression sur le front montra que cette tentative se produisit quatre jours après son arrivée et l’accès deux jours plus tard.

Le traitement a été interrompu par la fuite de la patiente.

39

1-1-96.

Mon très cher Wilhelm,

Mon premier instant de loisir en cette nouvelle année doit t’être consacré. Je veux te serrer la main à travers les quelques kilomètres qui nous séparent et te dire combien les dernières nouvelles que tu m’as données de ta famille et de ton travail m’ont causé de joie. Je suis ravi que tu aies un fils (1) et qui apporte aussi avec lui l’espoir d’avoir d’autres enfants. Tant que la perspective d’avoir cet enfant demeura lointaine, je ne voulais ni m’avouer ni t’avouer tout ce qui aurait pu te manquer…

Tes lettres – et c’est le cas de la dernière aussi – contiennent une foule de vues et de prévisions scientifiques dont je ne puis, malheureusement dire qu’une chose, c’est qu’elles m’empoignent et me subjuguent. L’idée qu’un même travail pourrait nous occuper tous les deux est la plus agréable que je puisse actuellement avoir. Je constate que, par le détour de la médecine, tu atteins ton premier idéal qui est de comprendre la physiologie humaine. Pour moi, je nourris dans le tréfonds de moi-même l’espoir d’atteindre par la même voie, mon premier but : la philosophie. C’est à quoi j’aspirais originellement avant d’avoir bien compris pourquoi j’étais au monde. Au cours de ces dernières semaines, je me suis maintes fois efforcé de compenser un peu tes envois en te donnant un bref exposé de mes trouvailles dans le domaine des névroses de défense. Mais ma faculté de penser s’est trouvée à tel point épuisée ce printemps que je ne puis rien faire en ce moment. Mais j’arriverai à me vaincre et 1 t’enverrai ce fragment (i). Une voix intérieure m’a à nouveau chuchoté de remettre à plus tard la description de l’hystérie – qui contient trop de données incertaines. La névrose obsessionnelle te plaira sans doute. Les quelques remarques sur la paranoïa m’ont été inspirées par une récente analyse qui montre indubitablement que la paranoïa est vraiment une névrose de défense. Il reste à déterminer si cette explication a aussi une valeur thérapeutique.

Tes observations sur la migraine (2) m’ont suggéré une idée qui devrait aboutir à un remaniement total – que je n’ose entreprendre pour le moment – de mes théories <p + Néanmoins, je m’efforcerai de les indiquer (3).

Je pars des deux sortes de terminaisons nerveuses, celles qui sont libres ne reçoivent que des quantités et les conduisent à par accumulation, mais sans être en mesure de provoquer une sensation, c’est-à-dire d’agir sur to. Le mouvement des neurones conserve son propre caractère qualitatif monotone. Telles sont les voies suivies par toutes les quantités qui remplissent <J>, y compris naturellement l’énergie sexuelle.

Les voies nerveuses qui partent des organes terminaux ne conduisent pas de quantités, mais le caractère qualitatif qui leur est propre. Elles n’ajoutent rien à la somme [des quantités] dans les neurones <]», et ne font seulement que mettre ces neurones en état d’excitation. Les neurones de perception (to) sont, parmi les neurones i|J, ceux qui ne peuvent avoir qu’un très faible investissement quantitatif. La rencontre de ces très minimes quantités avec la qualité, que leur transmet fidèlement les organes terminaux, détermine la production du conscient. J’en suis venu à intercaler ces neurones de perception (to) entre les neurones 9 et les neurones <|» ; ainsi 9 transfère sa qualité à to et to ne cède ni qualité ni quantité à 4', mais ne fait simplement qu’exciter 41 – c’est-à-dire qu’il indique à l’énergie psychique libre [à l’attention] la direction qu’elle doit prendre. (Je me demande si tu arriveras à comprendre ce charabia. Il y a, pour ainsi dire, trois sortes d’action réciproque des neurones : 1) Ils peuvent se transmettre des quantités ; 2) Ils se transmettent des qualités ; 3) Ils ont les uns sur les autres, suivant certaines règles, une action excitante.)

D’après cela les processus de perception impliqueraient eo ipso 2 3 4 un état de conscience et ne produiraient d’effet psychique qu’après être devenus conscients. Les processus 4 seraient, de par leur nature même, inconscients et n’acquerraient qu’ensuite un état conscient secondaire, artificiel, en se trouvant liés à des processus de décharge et de perception (associations verbales). Une décharge de «, telle que je l’ai exposée dans mon autre description, devient inutile. Les phénomènes hallucinatoires, toujours si difficiles à expliquer, ne constituent plus une rétrogradation de l’excitation vers 9, mais seulement vers to. La règle de défense, qui ne joue pas pour les perceptions mais seulement pour les processus t]> s’éclaire mieux. Le fait que le conscient secondaire traîne le pas à l’arrière-plan permet de donner une description simple des processus névrotiques. Et me voilà ainsi débarrassé de l’ennuyeuse tâche qui consiste à déterminer la force des excitations 9 (excitations sensorielles) transmises aux neurones. Réponse : Rien directement, la quantité (Q) en + dépend uniquement de la façon plus ou moins marquée dont les neurones de perception (toN) dirigent l’attention libre.

Cette nouvelle hypothèse convient mieux au fait que les excitations sensorielles ont une faiblesse telle qu’il devient difficile de faire dériver de pareille source la force de la volonté, suivant le principe de constance. Mais nous voyons que la sensation n’apporte aucune quantité (Q) à 4 » et que la source d’énergie de ^ dérive des voies organiques de conductions [endogènes].

Je trouve également là une explication de la décharge de déplaisir, explication dont j’ai besoin pour comprendre le refoulement dans les névroses sexuelles : il y a conflit entre la conduction organique purement quantitative et les processus déclenchés en <|» par les sensations conscientes.

En ce qui concerne le côté de la question qui t’intéresse, il est possible que certains états d’excitation se produisent dans des organes qui ne fournissent pas de sensations spontanées (tout en étant capables de révéler quelque sensibilité à la pression), mais qui peuvent néanmoins être excités de façon réflexe (par un effet d’équilibre). Il s’agit alors de perturbations émanant d’autres centres neuroniques. L’idée de l’existence d’un « lien » réciproque entre neurones et centres neuro-niques peut faire penser que les symptômes de décharge motrice sont tout à fait variés (1). Les actes volontaires sont probablement déter – 5 minés par un transfert de quantité (Q) puisqu’ils provoquent une décharge de tension psychique. Mais, d’autre part, il y a des décharges agréables, des spasmes, etc., que je m’explique non par un transfert de quantité au centre moteur, mais par la libération de cette quantité dans ce centre, la quantité liante Q ayant peut-être été diminuée dans le centre sensoriel. Peut-être découvririons-nous là la différenciation si longtemps cherchée par nous entre les mouvements « volontaires » et les mouvements « spasmodiques ». Peut-être aussi pourrons-nous expliquer ainsi tout un groupe de réactions somatiques accessoires – dans l’hystérie, par exemple.

Il est possible que les processus de transmission en 45 » quand ils sont purement quantitatifs, puissent attirer sur eux-mêmes la conscience, particulièrement lorsqu’ils remplissent les conditions nécessaires à une production de souffrance. Parmi ces conditions, la plus importante consiste probablement en une cessation du processus d’accumulation et en un afflux continuel et persistant quelques moments [de quantité] en Certains neurones de perception se trouvent alors surinvestis et provoquent une sensation de déplaisir, faisant ainsi porter l’attention sur ce point. Ainsi les « altérations névralgiques » devraient être considérées comme dues à un afflux de quantité venant d’un organe et ayant dépassé certaines limites. Il en résulte que l’accumulation se trouve interrompue, les neurones de perception sont surinvestis et l’énergie libre devient liée. Tu vois que nous nous rapprochons ainsi de la migraine dont la condition déterminante serait l’existence, dans les zones nasales, d’un état d’excitation, état que tu as pu découvrir à l’œil nu. Le surplus de quantité se répartirait entre diverses voies subcorticales avant d’atteindre Quand cela s’est produit, l’afflux de quantité Q pénètre continuellement dans <j> et, suivant la loi de l’attention [p. 371], l’énergie ^ libre se déverse à l’endroit où se trouve l’éruption.

Voyons maintenant ce que peut être, dans la région nasale, la source de l’état d’excitation (1). L’idée qui nous vient à l’esprit est que l’organe qualitatif est, pour ces excitations olfactives, la membrane de Schneider et que leur organe quantitatif est le corps caverneux. Les substances odorantes sont, comme tu le crois et comme les fleurs nous l’apprennent, des produits désagrégés du métabolisme sexuel ; elles agiraient à la façon de stimuli sur les deux

le chapitre VII de VInterprétation des rêves, la conception des phénomènes hallucinatoires à laquelle Freud fait ici allusion, se retrouve presque inchangée dans ce dernier ouvrage.

(1) Freud a évidemment écrit ces lignes pour jeter un pont entre ces recherches et celles de Fliess. Les idées exposées ici ne reparaîtront plus dans les théories ultérieures de Freud.

organes. Au moment des menstruations et d’autres processus sexuels, le corps produit une quantité accrue de ces substances, donc aussi de ces excitations. Reste à savoir si leur action intéresse les voies nasales par l’air expiré ou par la circulation sanguine ; vraisemblablement par la circulation, puisque l’on n’éprouve avant la migraine aucune sensation olfactive subjective. En conséquence, c’est au moyen des corps caverneux que le nez se trouverait renseigné sur les excitations olfactives internes, de la même façon qu’il l’est sur les excitations externes par l’intermédiaire de la membrane de Schneider. Le mal pourrait être attribuable aux produits émis par le corps même du sujet. Les deux façons d’attraper la migraine : spontanément ou par des odeurs, des toxines humaines, pourraient ainsi aller de pair et seraient à tout moment capables de produire et d’accumuler leurs effets.

L’enflure des organes nasaux de quantité devrait ainsi être une sorte d’adaptation de l’organe sensoriel, résultant d’une stimulation interne accrue et qui serait analogue, dans les organes sensoriels réels (qualitatifs), à l’écarquillement des yeux, au regard fixé sur un objet, au fait de tendre l’oreille, etc.

Il ne serait peut-être pas trop difficile d’adapter cette façon de voir aux autres sources de migraines et d’états migraineux. Toutefois, je ne vois pas encore le moyen d’y parvenir. Quoi qu’il en soit, c’est l’étude du sujet principal qui est la plus importante (1).

Une foule de conceptions médicales obscures et vieillies prennent ainsi vie et importance…

Assez pour aujourd’hui ! Meilleurs vœux pour 1896. Dis-moi vite comment vont la mère et l’enfant. Tu imagines sans peine combien Martha s’intéresse à tout cela.

ton

Sigm.

Manuscrit K.

Ier janvier 1896.

LES NÉVROSES DE DÉFENSE (2)

(Conte de Noël)

Il existe quatre types et bien des formes de névroses de défense. Je ne puis mettre en parallèle que l’hystérie, la névrose obsessionnelle et une forme de paranoïa. Ces troubles ont un certain nombre de points communs. Ce sont des déviations pathologiques d’états affectifs psychiques 6 7 normaux : de conflits (dans l’hystérie), d’auto-reproches (dans la névrose obsessionnelle), de rancune (dans la paranoïa), de deuil (dans le délire hallucinatoire aigu). Ils diffèrent des affects en question en ce qu’ils n’ont pas été liquidés mais qu’au contraire ils ont entraîné une altération permanente du moi. Ils apparaissent dans les mêmes circonstances que leurs prototypes affectifs lorsque deux conditions se trouvent remplies : il faut que l’incident provocateur ait été d’ordre sexuel et ensuite qu’il se soit produit avant la maturité sexuelle (conditions nécessaires de la sexualité et de /'infantilisme). Je ne possède sur les déterminants personnels aucune donnée nouvelle. Je dirai que, d’une façon générale, l’hérédité constitue un facteur déterminant de plus, en ce qu’elle favorise et augmente l’affect pathologique, donc qu’elle fournit une condition permettant le passage par transition du normal à l’extrême. Je ne crois pas que l’hérédité détermine le choix particulier de telle ou telle névrose de défense.

Une tendance normale à la défense existe toujours, je veux dire une répugnance à diriger l’énergie psychique de telle sorte qu’un déplaisir doive en résulter. Cette tendance, liée aux attributs les plus fondamentaux du mécanisme psychique (loi de constance) (i), ne peut s’opposer aux perceptions puisque celles-ci sont capables d’éveiller l’attention (comme le prouve leur prise de conscience) ; elle n’entre en jeu que lorsqu’il s’agit de souvenirs et de pensée et demeure inoffensive à l’égard d’idées ayant jadis été désagréables mais qui, incapables actuellement de susciter quelque déplaisir, ne peuvent engendrer qu’un souvenir de déplaisir. Mais même en ce cas, la tendance peut être surmontée par quelque intérêt d’ordre psychique.

Néanmoins la tendance à la défense devient nuisible quand elle est dirigée contre des idées capables, sous forme d’énergie, de produire un déplaisir nouveau. C’est le cas des représentations sexuelles. Ici s’offre l’unique possibilité de voir un souvenir produire un effet bien plus considérable que l’incident lui-même. Pour cela une seule condition est nécessaire : le sujet doit avoir atteint l’âge de la puberté dans le laps de temps séparant l’incident de sa répétition mnémonique, la puberté intensifiant énormément l’effet de la reviviscence. Le mécanisme psychique ne semble pas préparé à ce cas exceptionnel. Ainsi, pour que le sujet soit exempt de névroses de défense, il faut absolument qu’il n’ait subi, avant sa puberté, aucune irritation sexuelle considérable, dont l’effet pourrait en partie. Quelques-unes des idées fondamentales qu’il exprime ici ont été reproduites dans le travail intitulé Autres observations sur les neuropsychoses de défense paru en 1896. Nous ignorons à quoi fait allusion le sous-titre de ce plan. Peut-être s’explique-t-il par l’époque de son envoi et en tant que cadeau tardif de Noël.

(1) Voir VEsquisse.

encore être accru jusqu’au niveau pathologique par une prédisposition innée (i).

C’est ici que vient se greffer un problème accessoire. Comment se fait-il que, dans des circonstances analogues, ce soit non pas une névrose, mais une perversion ou simplement de l’immoralité qui apparaisse (2) ?

En recherchant l’origine du déplaisir qui est engendré par une excitation sexuelle précoce sans laquelle aucun refoulement ne serait explicable, nous pénétrons au cœur même du problème psychologique. La réponse qui vient tout de suite à l’esprit est la suivante : ce sont la pudeur et la moralité qui constituent les forces refoulantes. Le voisinage que la nature a donné aux organes sexuels doit inévitablement, au moment des expériences sexuelles, susciter un sentiment de dégoût (3). Là où la pudeur fait défaut (comme chez les individus mâles), là où la moralité est absente (comme dans les basses classes de la société), là où le dégoût se trouve émoussé par les conditions d’existence (comme à la campagne), le refoulement ne se produit pas et, dès lors, aucune excitation sexuelle infantile n’entraîne de refoulement ni, par conséquent, de névrose (4). Je crains cependant que cette explication ne résiste pas à un examen plus approfondi. Je ne puis croire qu’une production de déplaisir pendant les expériences sexuelles puisse découler de l’immixtion fortuite de certains facteurs de déplaisir. L’expérience journalière nous enseigne qu’aucun sentiment de dégoût ne se produit quand la libido atteint un niveau suffisamment élevé. La moralité se tait alors. Je crois que la pudeur est connectée à l’incident sexuel par un rapport plus profond. À mon avis, il doit se trouver dans la sexualité une source indépendante de libération de déplaisir ; si cette source existe, elle peut animer les sensations de dégoût et conférer sa force à la moralité, etc. Je m’en rapporte au prototype de la névrose d’angoisse chez les adultes où une certaine quantité émanant de la sexualité provoque également des troubles psychiques, alors qu’elle aurait dû trouver un emploi différent dans le processus sexuel. Tant que nous ne disposerons pas d’une théorie exacte de ce processus, le problème de l’origine du déplaisir agissant dans le refoulement restera insoluble.

(1) Voir des arguments semblables dans l’Esquisse, pp. 363 et suiv. et dans la lettre 32.

(2) Voir la lettre 125 où le problème du choix de la névrose est abordé.

(3) Inter faeces et urinas nascimur. Voir les Trois Essais (1905 d) et les arguments exposés dans Malaise dans la civilisation (1930 a) en partie voisins de ceux de Bleuler (1913).

(4) Cette affirmation n’est guère satisfaisante et Freud va la rejeter dès la phrase suivante. Toutefois, elle doit retenir notre attention parce qu’elle montre que, dès cette époque, Freud se rendait compte de l’influence des facteurs sociaux sur le développement des névroses. Voir également le manuscrit A.

Dans les névroses de défense, voilà généralement comment se déroule la maladie :

1) Un ou plusieurs incidents d’ordre sexuel traumatisants et précoces

doivent subir le refoulement ;

2) Refoulement de cet incident dans certaines conditions ultérieures

capables d’en réveiller le souvenir et ainsi formation d’un symptôme primaire ;

3) Un stade de défense réussie qui, l’existence du symptôme mise à

part, équivaut à la santé ;

4) Un stade au cours duquel les représentations refoulées ressurgissent.

Dans la lutte qu’elles soutiennent contre le moi, des symptômes nouveaux, ceux de la maladie proprement dite, se forment, c’est-à-dire un stade de compromis, de défaite ou de guérison défectueuse.

Les caractères différents des diverses névroses sont révélés par la façon dont les représentations refoulées ressurgissent. Le mode de formation des symptômes, le tour que prend la maladie, sont également révélateurs à cet égard. Toutefois, le caractère spécifique de chaque névrose réside dans la manière dont s’effectue le refoulement.

C’est la marche de la névrose obsessionnelle qui me semble la plus compréhensible, parce que c’est elle que je connais le mieux.

NÉVROSE OBSESSIONNELLE

Ici l’incident primaire s’est accompagné de plaisir. Il s’est agi d’un incident actif (chez les garçons), passif (chez les filles), sans mélange de souffrance ou de dégoût, ce qui implique, chez les petites filles, un âge plus avancé (8 ans environ). Quand, plus tard, cet incident revient à la mémoire, il donne lieu à une production de déplaisir et d’abord à un blâme que le sujet s’adresse à lui-même et qui est conscient. Tout se passe, semble-t-il, comme si tout le complexe psychique (souvenir et blâme) commençait pas être conscient. Plus tard, tous deux sont refoulés sans que rien de nouveau soit advenu et, dans le conscient, se forme un contre-symptôme, une certaine nuance de scrupulosité.

Le refoulement peut se produire à cause d’un souvenir agréable en soi qui, lorsqu’il se représente quelques années plus tard, donne lieu à une réaction de déplaisir, ce que nous aurons à expliquer dans notre théorie de la sexualité. Mais les choses peuvent se passer de façon différente. Dans tous les cas de névrose obsessionnelle sans exception, j’ai pu retrouver un incident purement passif survenu à un âge très précoce, ce qui ne saurait être considéré comme un fait accidentel. Il est permis de penser que c’est la rencontre ultérieure de l’incident passif et de l’incident teinté de plaisir qui ajoute au souvenir plaisant un caractère pénible et qui, par là, permet le refoulement. Il faudrait donc, comme condition clinique d’une névrose obsessionnelle, que l’incident passif se fût produit assez tôt pour ne pas gêner l’apparition spontanée de l’incident agréable. La formule serait donc la suivante :

D ÉPLAISIR-PLAISIR-REFOULEMENT

Les rapports chronologiques entre eux des deux incidents et avec l’époque de la maturité sexuelle seraient les facteurs déterminants.

Pendant le stade du retour du refoulé, on constate que l’auto-reproche ressurgit sans avoir été modifié. Toutefois, il est rare qu’il attire l’attention. Il apparaît ainsi comme un sentiment de culpabilité tout à fait dépourvu de contenu mais généralement lié à un contenu doublement déformédans le temps et par sa constitution. Dans le temps, parce qu’il se rapporte à un acte actuel ou futur ; par la constitution, parce qu’il ne concerne pas l’incident réel, mais un équivalent de ce dernier. Ainsi, l’obsession résulte d’un compromis, exact au point de vue de l’affect et de la catégorie, mais déformé par son déplacement chronologique et par le choix analogique d’un substitut.

Le sentiment de culpabilité peut, au moyen de différents processus psychiques se transformer en d’autres affects qui, ensuite, surgissent avec plus de netteté que lui-même dans le conscient. Ainsi, il se mue en angoisse (devant les conséquences de l’acte auquel il se rapporte), en hypocondrie (par peur des effets somatiques), en délires de persécution (par peur des conséquences sociales), en honte (par crainte que les autres ne soient au courant de l’acte coupable), et ainsi de suite.

Le moi conscient considère l’idée obsédante comme quelque chose d’étranger à lui-même et lui refuse créance, soutenu en cela, semble-t-il, par l’idée antithétique, depuis longtemps formée, de la scrupulosité. À ce stade, le moi peut parfois être vaincu par la représentation obsédante, par exemple quand le moi se trouve en proie à une mélancolie épisodique. En dehors de cela, tout le stade pathologique est occupé par la lutte défensive du moi contre les idées obsédantes, lutte qui peut elle-même entraîner la formation de nouveaux symptômes, ceux d’une défense secondaire. Bien que sa force compulsionnelle soit irréductible, l’idée obsédante comme toute autre idée se trouve soumise à une critique logique ; le symptôme secondaire consiste en une augmentation de la scrupulosité, une compulsion à l’examen et à la conservation des choses. D’autres symptômes secondaires se forment quand la compulsion se porte sur des pulsions motrices dirigées contre l’idée obsédante, c’est le cas de la rumination mentale, de l’ivrognerie (dipsomanie) des cérémoniaux de protection, etc. (folie de doute) (i).

(i) En français dans le texte.

On voit ainsi se former trois sortes de symptômes :

a) Le symptôme primaire de défense – la scrupulosité ;

b) Le symptôme de compromis de la maladie – obsessions ou affects

obsédants ;

c) Les symptômes secondaires de défense – rumination mentale,

compulsion à amasser, dipsomanie, cérémoniaux obsédants.

Dans certains cas, le contenu mnémonique n’est pas parvenu jusqu’au conscient par substitution, mais le sentiment de culpabilité lui, s’y est introduit grâce à une transformation. On a alors l’impression qu’un déplacement s’est effectué au long d’un enchaînement de déductions. Je me reproche certain fait, je crains que les gens ne sachent ce que j’ai faitet, par conséquent, j’en rougis devant autrui. Une fois que le premier anneau de cette chaîne s’est trouvé refoulé, l’obsession se jette sur le second ou le troisième et il en résulte deux formes de délire d’observation appartenant pourtant à la névrose obsessionnelle. La lutte défensive s’achève par un délire de doute généralisé ou par l’adoption d’une existence bizarre avec un nombre indéterminé de symptômes défensifs secondaires, si toutefois conclusion il y a.

Les idées refoulées ressurgissent-elles d’elles-mêmes, sans le concours d’une force psychique actuelle ou ont-elles besoin de cette aide pour chaque poussée nouvelle. Mes expériences paraissent démontrer que tout se passe suivant ce dernier mode. Il semble que ce soient les états de la libido insatisfaite actuelle qui, suivant l’intensité du déplaisir, fassent ressurgir le sentiment de culpabilité refoulé. Une fois que ce réveil a eu lieu et qu’un symptôme s’est formé par l’action du refoulé sur le moi, ces matériaux refoulés continuent, sans aucun doute, à agir de leur propre chef ; mais les variations de leur pouvoir quantitatif dépendent toujours de la charge en tension libidinale à ce moment-là. Une tension sexuelle qui n’a pas eu le temps de se muer en déplaisir parce qu’elle a été satisfaite ne saurait nuire. Les obsédés sont des gens qui courent le danger de voir finalement l’ensemble de la tension sexuelle quotidiennement produite se transformer en sentiment de culpabilité ou par là en symptôme. Et pourtant, mis en présence de cet auto-reproche primaire, ils refuseraient de le reconnaître.

Nous arrivons à guérir la névrose obsessionnelle par annulation rétroactive de toutes les substitutions et transformations d’affects et cela jusqu’au moment où le sentiment de culpabilité primaire et l’incident motivant peuvent se trouver libérés et être mis en présence du moi conscient pour être à nouveau jugé. Ce faisant, nous sommes obligés de nous frayer une voie à travers un nombre incroyable de représentations intermédiaires ou de compromis qui deviennent passagèrement des obsessions. Une conviction s’impose alors à nous, c’est que le moi se trouve dans l’impossibilité de diriger vers les matériaux refoulés, la partie de l’énergie psychique liée à la pensée consciente. Les pensées refoulées, croyons-nous, subsistent et se glissent sans que rien ne les en empêche, dans les associations les plus rationnelles. La plus simple allusion suffit à en réveiller le souvenir. Quand nous soupçonnons que la « moralité » n’est qu’un prétexte, cette idée se justifie par la constatation du fait que la résistance se sert, au cours du traitement de tous les motifs possibles en vue d’une défense (i).

LA PARANOÏA

Ici les conditions cliniques déterminantes et les rapports chronologiques du plaisir et du déplaisir dans l’incident primaire nous sont encore inconnus. J’ai pu trouver le fait du refoulement, le symptôme primaire et le stade de la maladie qui est déterminé par le retour des représentations refoulées.

L’incident primaire semble être analogue à celui qui engendre la névrose obsessionnelle ; le refoulement s’effectue après que le souvenir a libéré du déplaisirj’ignore de quelle façon. Toutefois, ce n’est pas d’un reproche, refoulé ensuite, qu’il s’agit ici, mais d’un déplaisir dont le prochain est rendu responsable, suivant le mécanisme psychique de la projection. Le symptôme primaire qui se forme est la méfiance (susceptibilité exagérée à l’endroit d’autrui). Aucune créance ne s’attache ici à un reproche.

Nous soupçonnons qu’il existe différentes formes (de la maladie) suivant que seul l’affect a été refoulé par projection ou bien, en même temps que lui, le contenu de l’incident. Le retour de ce qui a été refoulé peut aussi comporter soit l’affect seul, soit cet affect accompagné du souvenir. Dans ce dernier cas, le seul que je connaisse bien, le contenu de l’incident revient, soit sous la forme de pensées surgissant tout à coup, soit sous celle d’hallucination visuelle ou de sensations. L’affect refoulé semble chaque fois revenir sous forme d’hallucinations auditives.

Les éléments réapparus dans le souvenir se trouvent déformés du fait que des images analogues mais empruntées à l’actualité les ont remplacés. Mais ils ne sont que chronologiquement modifiés, sans formation de substitut. Les voix, tout à fait, comme dans les obsessions, représentent les auto-reproches à la façon d’un symptôme de compromis ; les phrases, tout d’abord, sont déformées dans leur texte jusqu’à devenir confuses et transformées en menaces et, deuxièmement, elles ne se rapportent pas à l’incident primaire mais à la défiancedonc au symptôme primaire.

Le symptôme de compromis va pouvoir entièrement disposer de la

(i) Dans le travail Autres observations sur les psycho-névroses de défense, 1896 b, Freud a ajouté certaines idées et en a supprimé d’autres.

créance qui est refusée aux auto-reproches primaires. Le moi ne considère pas ces symptômes comme s’ils étaient étrangers, mais se trouve incité par eux à tenter d’en donner une explication qu’on peut qualifier de délire d’assimilation.

Le retour du matériel refoulé sous une forme altérée a ici provoqué un échec de la défense. Le délire d’assimilation ne saurait être considéré comme le symptôme d’une défense secondaire mais bien comme le début d’une altération du moi, comme une preuve que celui-ci a été vaincu. Le processus s’achève soit par une mélancolie (impression de petitesse du moi), où la créance, refusée au processus primaire, est secondairement accordée aux déformations, soitet c’est là une forme plus grave et plus fréquentepar un délire de protection (mégalomanie) jusqu’au moment où le moi se trouve complètement déformé (i).

Dans la paranoïa, l’élément déterminant est le mécanisme de la projection accompagné du rejet de toute croyance au reproche, d’où les caractères généraux de la névrose : l’importance attribuée aux voix (en tant que moyens par lesquels les autres agissent sur nous) et aux gestes (qui nous révèlent la mentalité des autres), l’importance aussi du ton du discours et des allusions (car la relation directe, menant du discours au souvenir refoulé, n’est pas capable de devenir consciente).

Dans la paranoïa, le refoulement se réalise après un processus mental complexe (le retrait de croyance). Ce fait peut indiquer que ledit processus se réalise plus tardivement que dans la névrose obsessionnelle et l’hystérie. Mais dans les trois cas, les fondements du refoulement sont, sans aucun doute, les mêmes. Il reste à déterminer si le mécanisme de projection dépend entièrement d’une constitution individuelle ou s’il est déclenché par des facteurs chronologiques particuliers et accidentels.

Il existe quatre sortes de symptômes :

a) Les symptômes primaires de défense ;

b) Le fait que le retour (du refoulé) soit un compromis ;

c) Les symptômes secondaires de défense ;

d) Les symptômes de soumission du moi.

l’hystérie

L’hystérie présuppose nécessairement l’existence d’un incident primaire teinté de déplaisir, c’est-à-dire de type passif. La naturelle passivité sexuelle de la femme explique sa plus grande susceptibilité à l’égard

(i) Ces réflexions se retrouvent, sous une forme modifiée, dans les travaux ultérieurs de Freud.

de cette maladie. Chaque fois que j’ai vu des hommes hystériques, j’ai retrouvé dans leur anamnèse, une grande passivité sexuelle. Pour que se déclare une hystérie, il faut, de plus, que l’incident primaire générateur de déplaisir ne se soit pas produit trop précocement, c’est-à-dire qu’il n’ait pas eu lieu à une époque où la décharge de déplaisir est encore trop faible ; dans ces derniers cas, en effet, les incidents générateurs de plaisir pourraient se produire indépendamment plus tard et il n’en résulterait qu’une formation d’idées obsessionnelles. C’est pour cette raison que nous découvrons souvent, chez les malades hommes, une combinaison des deux névroses ou le remplacement d’une hystérie initiale par une névrose obsessionnelle ultérieure. L’hystérie débute par un débordement du moi, débordement qui marque /'aboutissement de la paranoïa. La poussée de tension est si forte dans l’incident primaire pénible que le moi n’y résiste pas et n’édifie aucun symptôme psychique, mais qu’il se voit forcé de permettre la production d’une déchargeen général l’expression excessive d’une excitation. On peut appeler ce premier stade de l’hystérie stade d’hystérie d’effroi ; son symptôme primaire est une manifestation d’effroi avec lacune dans le psychisme. On ignore encore jusqu’à quel âge peut se continuer cette première soumission hystérique du moi.

Le refoulement et la formation de symptômes de défense ne se produisent que par la suite et en relation avec le souvenir. À partir de ce moment, la défense et la soumission (c’est-à-dire la formation de symptômes et la production d’accès) peuvent, dans l’hystérie se mélanger en toutes proportions.

Le refoulement ne se réalise pas par formation d’une idée contraire trop puissante, mais par renforcement d’une « représentation-limite » qui, dès lors, va représenter, dans les opérations mentales, le souvenir refoulé (i). Si nous qualifions cette représentation de représentation-limite, c’est, d’une part, parce qu’elle appartient au moi conscient et que, par ailleurs, elle constitue une partie non déformée du souvenir traumatisant. Comme dans les autres névroses, elle résulte d’un compromis, mais ce dernier ne se fonde pas sur une substitution analogique mais sur un déplacement de l’attention tout au long d’une série de représentations qui sont connexes par suite de leur apparition simultanée. Lorsque l’incident traumatisant a donné libre cours à des réactions motrices, ce sont celles-ci justement qui se muent en représentations-limites et en premier symbole des matériaux refoulés. Il ne s’ensuit pas forcément qu’à chaque répétition de l’accès primaire une idée se trouve étouffée. Il s’agit surtout de l’existence d’une lacune dans le psychisme.

(i) Freud n’a jamais repris le concept de cette représentation-limite. Le chapitre consacré à l’hystérie dans les Autres observations sur les psycho-névroses de défense est bien supérieur à celui-ci et repose sur des bases cliniques bien plus solides.

40

Vienne, 6-2-1896.

Très cher Wilhelm,

Notre correspondance vient de subir une inconcevable interruption. Je te savais tout à fait absorbé par Robert Wilhelm, négligeant à cause de lui nez et sexe et j’espère qu’il te revaut cela par son heureux développement. J’ai bien trimé du fait d’un de mes accès trimestriels de rédaction et j’ai produit, pour Mendel, trois courtes communications et pour la Revue Neurologique (1), un article d’ordre général. Personne d’autre ne songeant à le faire, je m’applaudis et me congratule moi-même en décidant de me reposer sur les lauriers que je me suis attribués. Immédiatement, je décide de t’écrire.

Je t’ai épargné la lecture de mon manuscrit allemand parce qu’il est identique au Conte de Noël que je t’ai déjà fait parvenir (2). Je suis vraiment navré de savoir que ma façon d’exposer toutes ces vues nouvelles (sur l’étiologie véritable de l’hystérie, l’essence de la névrose obsessionnelle, la nature de la paranoïa) t’ait rebuté, je t’expliquerai clairement tout cela cet été lors de notre prochain congrès privé. Je me rendrai à Munich au Congrès de Psychologie et y resterai du 4 au 7 août. Veux-tu me consacrer ces jours-là ? Je ne prends absolument aucun engagement officiel.

Ma petite Anna est superbe. Martha a mis longtemps à se remettre. Mathilde, atteinte d’une scarlatine légère, est isolée depuis huit jours. Jusqu’à présent, personne n’a été contaminé…

Strümpell a fait dans la Deutsche Zeitschrift für Nervenheilkunde une méchante critique de notre livre (3), mais en revanche, le baron

(1) Ces trois courtes communications sont les Autres observations sur les psychonévroses de défense, publiées dans le Neurol. Zentralbl., 1896. L’autre travail expédié en même temps, est Hérédité et étiologie des névroses publié en français, dans la Revue Neurologique, IV, 1896 a.

(2) Voir p. 129.

(3) L’article de Strümpell à propos des Études sur l’hystérie avait paru dans la Deutsche Zeitschrift für Nervenheilkunde, 1896, pp. 159-161. D’après Strümpell, les arguments théoriques de Breuer comportent « un certain nombre de pensées justes et stimulantes mais il y a trop de généralisations et l’expression en est bizarrement recherchée. » Les vues thérapeutiques des auteurs « reposent sur une conception psychologique juste et délicate d’un certain nombre de cas d’hystérie grave », mais Strümpell a des doutes quant au procédé de traitement : « Comme le font eux-mêmes observer les auteurs, ce dernier exige une étude minutieuse, poussée souvent jusqu’aux plus petits détails, de la vie intime du malade et des incidents qu’il a vécus. Je ne sais s’il est permis, en toutes circonstances, fût-ce au médecin le plus scrupuleux, de fouiller ainsi dans les affaires privées les plus intimes de son malade. Je trouve cette intrusion encore plus scabreuse quand il s’agit de relations sexuelles. > von Berger a publié sur ce dernier, dans la vieille Presse du 2-2-96 (1), un article fort subtil.

Nous te demandons instamment de nous donner des nouvelles de ta chère femme et de mon petit ami dès que tu seras rassuré. Avec mes pensées les plus affectueuses pour vous trois,

ton

Sigm.

41

Vienne, 13-2-96.

Très cher Wilhelm,

Je me sens si seul et, de ce fait même, si heureux d’avoir reçu ta lettre, que j’utilise, pour te répondre, le moment de calme qui suit ma consultation de ce jour.

Avant tout et pour ne rien te dissimuler, je te dirai que la première chose que je publierai sera un extrait du soi-disant Conte de Noël que j’avais écrit à ton intention, mais cette fois plus objectif et plus modéré.

J’attends naturellement avec impatience ton nez-sexe (2). Dans les cliniques d’ici, on se prépare à réfuter tes thèses. Je n’ai pu en apprendre davantage. Les critiques ne t’affecteront pas plus que ne m’a affecté la critique de Strümpell de laquelle je n’ai vraiment pas besoin qu’on me console. Je suis si sûr que nous tenons tous deux un beau morceau de vérité objective que nous pourrons longtemps nous passer de l’approbation des étrangers (des étrangers aux faits). J’espère bien que nous ferons plus de découvertes encore et que nous parviendrons à corriger nos propres erreurs avant que quelqu’un soit capable de nous rattraper…

Ma santé ne mérite pas qu’on en parle… Mes cheveux ont rapidement grisonné.

La psychologie – ou plutôt la métapsychologie – me préoccupe sans cesse (3). Le livre de Taine De l’intelligence (4) me plaît énor-

(1) Le baron Alfred von Berger (1853-1912), professeur d’histoire de la littérature à l’Université de Vienne et directeur du Burgtheater. L’article en question avait paru dans la Neue Freie Presse sous le titre de « Chirurgie de l’âme » et se trouve en partie reproduit dans le Mouvement psychanalytique, vol. IV, 1932. Voir aussi E. Kris (1952).

(2) Il s’agit probablement du manuscrit (où manque le dernier chapitre) publié par Fliess en 1897.

(3) Freud emploie pour la première fois ici le mot « métapsychologie ». Voir aussi la lettre n° 84.

(4) Taine, De l’intelligence, Paris, 1864.

mément. J’espère qu’il en sortira quelque chose. Je constate, un peu tardivement, que les idées les plus anciennes sont justement les plus utilisables. J’espère que l’amour des sciences m’absorbera jusqu’à la fin de ma vie. À part cela, je reste à peine un être humain. Quand j’ai fini de m’occuper de ma clientèle, le soir vers io h 1/2, je suis mort de fatigue.

Je lirai naturellement tout de suite Nez et sexe et te le renverrai aussitôt. J’espère que tu y parles aussi de certaines de nos idées fondamentales communes sur la sexualité…

Avec mes pensées affectueuses à ta chère femme et à Robert,

ton

Sigm.

42

Vienne, 1-3-96.

Bien cher Wilhelm,

J’ai lu tout d’un trait ton manuscrit. Il m’a énormément plu, tant par la façon aisée et sûre dont tu exposes tes idées que par l’enchaînement lumineux et paraissant évident des divers points, la richesse sans prétentions des données et last not least tes vues sur de nouveaux problèmes et les explications nouvelles que tu apportes. Je l’ai lu d’abord comme s’il m’était destiné à moi seul. Tu n’y trouveras aucune note au crayon rouge (une seule exceptée). Je n’ai rien eu besoin de corriger. Tu m’excuseras de n’avoir pas vérifié une fois de plus les histoires de malades (1).

Pour trouver à exercer ma critique, je suis obligé de faire un gros effort. D’abord, tu aurais dû m’envoyer ton dernier chapitre, celui des généralités, en même temps que les autres. Ce chapitre ne peut être un simple addendum, parce que les autres chapitres le réclament impérieusement, bruyamment. Je suis très curieux de le lire. Autre chose encore : je crois que les gens n’aimeront pas la façon dont tu as traité la charmante histoire des temps de périodes dans la grossesse d’I. F…, ainsi que les hypothèses concomitantes relatives aux deux moitiés de l’organe, leurs transferts de fonction et leur interférence. Il ne paraît s’agir que d’un simple coup d’œil jeté sur un lointain panorama, alors que l’on se trouve sur une voie large et commode. Cela rappelle presque la façon dont G. Relier, dans son Henri le Vert, interrompt le récit de sa vie pour décrire le destin de la pauvre petite princesse folle. Je dirais volontiers que, pour le

(1) Le manuscrit auquel Freud fait allusion est celui des Relations entre le nez et les organes sexuels féminins, décrites suivant leur importance biologique. Voir Introd., p. 4.

lecteur ordinaire de cette brochure, cet essai d’interprétation, qui suit le tableau statistique, serait mieux à sa place dans le chapitre des explications générales. Les découvertes relatives au nez ont montré que les intervalles menstruels à partir de juillet, variaient entre vingt-trois et trente-trois jours. Il te suffirait d’ajouter cela dans le contexte et de dire que l’on y reviendra plus tard. Les autres preuves de ce cycle de vingt-trois jours seraient alors portées sur un plan différent. Ce sont certainement ces choses-là qui présentent, pour nous deux, le plus d’intérêt. Mais évitons de donner au public une occasion d’exercer son sens critique limité – comme il le fait généralement à son propre détriment – à propos d’un chapitre entièrement consacré à des faits (1). Dans la Deuxième Partie, l’exposé des données nouvelles et hypothétiques devrait aussi être plus détaillé. Autrement, je le crains, les lecteurs ne tarderont pas à dire qu’en ce qui concerne le cas de I. F…, l’explication donnée n’était pas la seule possible au point de vue de la périodicité, d’autant plus que la naissance ne la confirme pas puisqu’elle a été le résultat d’une perturbation. On ne peut avoir une vue claire de la chose qu’en s’appuyant sur la Deuxième Partie (2).

Et maintenant que j’ai satisfait à la pénible obligation de me servir, pour juger ton travail, des lunettes du public, qui ne me vont pas, j’ajoute que certaines des observations que tu as notées m’ont vivement frappé. Ainsi, j’en viens à penser que, dans ma théorie des névroses, les limites du refoulement, c’est-à-dire le moment où l’incident sexuel vécu cesse d’agir de façon posthume pour avoir une action dans le présent, coïncident avec la seconde dentition (3). C’est maintenant seulement que je commence à comprendre la névrose d’angoisse ; la période menstruelle est son prototype physiologique, elle constitue un état toxique avec, à la base, un processus organique (4). J’espère que tu découvriras bientôt quel est l’organe inconnu en question (thyroïde (5) ou autre). L’idée d’une ménopause

(1) Fliess semble avoir tenu compte de quelques-unes des modifications proposées par Freud.

(2) En ce qui concerne l’attitude de Freud à l’égard de la théorie des périodes, voir p. 36.

(3) Dans un travail datant de la même année (1896 c) : Étiologie de l’hystérie, Freud écrit : * Puisque dans aucun cas (d’hystérie) la chaîne des incidents ayant eu une action ne s’interrompt à la huitième année, je suis obligé d’admettre que la période de la vie où se fait la seconde dentition, marque la limite de l’hystérie et que, passé ladite période, cette maladie ne peut plus se former. Voir, d’autre part, l’Esquisse où l’époque de la puberté est prise comme époque limite.

(4) Tentative pour renforcer l’hypothèse de la transformation de l’excitation sexuelle endiguée (libido) en angoisse.

(5) Freud s’était, dès 1892, intéressé au fonctionnement de la glande thyroïde. Voir, dans sa traduction de Charcot, la note de la p. 237 (1892, 3 a).

mâle m’a aussi ravi ; dans ma Névrose d’angoisse j’ai eu l’audace de dire qu’elle pourrait bien être la cause déterminante d’une névrose d’angoisse chez les hommes (i). Tu semblés aussi donner, à ma place, l’explication de la périodicité des accès d’angoisse que Lôwen-feld m’avait demandé de lui fournir.

Bien des choses affectueuses à toi, à Ida et à W. R…,

ton

Sigm.

43

Vienne, 16-3-96.

Très cher Wilhelm,

… Ne va pas croire que je doute de ta théorie des périodes parce que tes observations et celles de ta femme ne sont pas libérées de toute influence perturbante. Je te mets seulement en garde contre le fait d’offrir à Monseigneur le Public, ton adversaire, matière à réflexion – comme je le fais malheureusement toujours moi-même. De pareilles exigences provoquent ordinairement sa vengeance (2).

Mes travaux scientifiques progressent lentement. Aujourd’hui, j’ai inscrit en haut d’une page, à la manière d’un apprenti poète, le titre suivant :

CONFÉRENCES SUR LES GRANDES NÉVROSES (Neurasthénie, névrose d’angoisse, hystérie, névrose obsessionnelle)

Je constate que, pour le moment, je n’avance guère dans l’étude des névroses banales et que je n’ai rien à y rétracter. C’est pourquoi je vais prendre mon essor et fixer les choses sur le papier. Un autre et plus noble travail m’attend à l’arrière-plan ; il sera intitulé :

PSYCHOLOGIE ET PSYCHOTHÉRAPIE DES NÉVROSES DE DÉFENSE

Je consacrerai à cette œuvre des années de préparation et mon âme tout entière.

Je traite un cas de dipsomanie que je te communiquerai lors de notre prochaine rencontre ; il concorde sans aucun doute avec mes théories. Je reviens sans cesse à la psychologie, c’est une compulsion

(1) Freud cite (1895 6) parmi les causes de développement de la névrose d’angoisse chez les hommes, l’angoisse im senium : ■ Certains hommes subissent comme les femmes un retour d’âge et sont atteints, i l’époque où décroît leur puissance et où augmente leur libido, d’une névrose d’angoisse. >

(2) La réaction de Fliess à la lettre de Freud prépare la voie à une future rupture de leurs relations. Fliess exigeait une approbation inconditionnée de sa théorie des périodes. Voir Introd., p. 31.

à laquelle il m’est impossible de me soustraire. Je ne possède ni sou ni maille, mais un bloc informe de minerai qui contient une quantité inconnue de métal précieux. Dans l’ensemble je ne suis pas mécontent de mes progrès, mais l’hostilité qu’on me témoigne et mon isolement pourraient bien faire supposer que j’ai découvert les plus grandes vérités (1).

Notre congrès me sera un grand délassement, un véritable réconfort.

Avec mes plus affectueuses pensées pour toi et ta chère femme, mère de R. W…

ton

Sigm.

44

Vienne, 2-4-96.

Très cher Wilhelm,

C’est demain que ton manuscrit va s’acheminer vers Deuticke. Je viens de le lire avec grand plaisir et nous en discuterons bientôt. Je suis ravi de constater que tu es en mesure de substituer des faits réels à mes données provisoires. La distinction établie entre la neurasthénie et la névrose d’angoisse se trouvera peut-être aussi confirmée par des processus organiques. C’est une sorte d’intuition clinique qui m’a suggéré cette distinction. J’ai toujours considéré la névrose d’angoisse et les névroses en général comme résultant d’une intoxication (2) et j’ai souvent pensé à la similitude des symptômes dans la névrose d’angoisse et le goitre exophtalmique (le Basedow) (3), question que tu pourrais peut-être aborder…

Dans l’ensemble, je me tire très bien de la psychologie des névroses et j’ai tout lieu d’être satisfait. J’espère que tu voudras bien aussi prêter l’oreille à quelques questions métapsychologiques…

Si quelques années de travail tranquille nous sont encore accordées à tous deux, nous laisserons certainement après nous des choses propres à justifier nos existences. C’est de cette idée que je tire la force de supporter les soucis et les efforts quotidiens. Je n’ai aspiré, dans mes années de jeunesse, qu’aux connaissances philosophiques et maintenant je suis sur le point de réaliser ce vœu en passant de la

(1) Dans Histoire du mouvement psychanalytique (1914 d), Freud écrit : * Le vide se fait autour de ma personne. » Voir aussi la lettre n° 45. Freud a décrit de façon encore plus nette la réaction de son entourage à ses découvertes. Il dit que c’est après avoir compris le mode d’action de la résistance que la réaction hostile du monde extérieur lui a permis de saisir toute la portée de ses découvertes.

(2) Voir note p. 140.

(3) Voir n. 5, p. 141.

médecine à la psychologie. C’est contre mon gré que je suis devenu thérapeute. Je suis certain de pouvoir, dans certains cas et chez certaines personnes, guérir définitivement l’hystérie et la névrose obsessionnelle.

Maintenant, au revoir. Nous avons bien mérité de passer ensemble quelques bonnes journées de vacances.

En disant au revoir au moment de Pâques à ta femme et à ton fils, n’oublie pas de les saluer de ma part,

ton

Sigm.

45

Vienne, 4-5-96.

Très cher Wilhelm,

… Je continue à travailler la psychologie d’arrache-pied et dans la solitude et bien que je sois devenu moins exigeant en ce qui concerne les travaux bien achevés, je ne puis t’envoyer quelque chose d’à moitié terminé. Je crois toujours davantage à la théorie chimique des neurones. Les hypothèses dont je suis parti sont analogues aux tiennes mais maintenant je suis en panne après m’être hier cassé la tête là-dessus.

En ce qui concerne le conscient, je me sens sur un terrain plus solide et vais maintenant tenter de présenter toutes ces choses ultra-difficiles dans ma conférence sur l’hystérie. J’ai parlé samedi de l’interprétation des rêves devant la jeunesse de la Bibliothèque judéo-académique. Tu connaîtras un jour le texte de cette conférence (1). J’ai, en ce moment, grande envie d’exposer mes idées.

Tu ne saurais te figurer jusqu’à quel point je suis isolé… Le vide se fait autour de moi. Jusqu’à présent, je le supporte avec stoïcisme. Ce que je trouve plus désagréable, c’est de voir, pour la première fois cette année, ma consultation désertée, de n’avoir aperçu aucun visage nouveau depuis des semaines, de n’avoir commencé aucun traitement et de constater que, parmi ceux qui sont en cours, aucun n’est achevé. Tout est si difficile, si fatigant. Il faut vraiment posséder une forte constitution pour le supporter…

17-5. – Le remue-ménage de la noce vient de cesser (2)… Ce qu’il y eut d’ailleurs de plus joli… ce fut notre petite Sophie frisée au fer et couronnée de myosotis,

ton

Sigm.

(1) Texte non conservé.

(2) Le mariage d’une sœur de Freud, Rosa.

46

Vienne, 20-5-96.

Très cher Wilhelm,

Je t’adresse l’explication suivante de l’étiologie des psychonévroses, c’est le fruit de laborieuses réflexions qui demandent à être confirmées par des analyses individuelles. Il convient de distinguer quatre périodes de vie (fig. 5).

la

Jusqu’à 4 ans

I b

Jusqu’à 8 ans

A

II

Jusqu’à 14 ans

B

III

Jusqu’à x ans

Praeconscient (1)

Infantile

 

Prépuberté

 

Maturité

Fig. s

A et B (de 8 à 10 ans et de 13 à 17 ans environ) sont des époques de transition au cours desquelles le refoulement se produit en général (2).

Le réveil, à une époque plus tardive, d’un souvenir sexuel ancien produit, dans le psychisme, un excédent de sexualité, ayant sur la pensée un effet inhibant et conférant au souvenir et aux conséquences de ce dernier son caractère obsédant, irréductible.

Ce qui reste « intraduit » [en images verbales] appartient à l’époque I a, de telle sorte que le réveil d’une scène sexuelle I a ne comporte pas de conséquences psychiques, mais aboutit à des réalisations [d’ordre physique], à une conversion. L’excédent sexuel empêche la traduction [en images verbales].

L’excédent sexuel ne peut produire à lui tout seul un refoulement. Il doit s’y ajouter une défense ; toutefois, s’il n’y a pas d’excédent sexuel la défense n’engendre pas de névrose.

Les diverses sortes de névroses sont déterminées par les scènes sexuelles suivant la période où celles-ci ont eu lieu (fig. 6, p. 146).

Ce qui revient à dire que les scènes aboutissant à l’hystérie se produisent dans la première période d’enfance, avant la 4e année, à une époque où les traces mnémoniques ne peuvent être traduites en images verbales. Peu importe si ces scènes I a se représentent après la seconde dentition (entre 8 et 10 ans) ou au cours de la période

(1) Le manuscrit porte le mot « praeconsc. ». Ce mot ne se retrouve nulle part ailleurs dans les travaux de Freud et a une acception plus chronologique que Vorbewusst qui est aussi traduit par « préconscient ».

(2) Anticipation sur le concept de la période de latence. Freud a emprunté ce terme à Fliess.

 

I a

Jusqu’à 4 ans

I b

Jusqu’à 8 ans

A

II

Jusqu’à 14 ans

 

III

Jusqu’à x ans

Hystérie…

Scène

 

R

 

R

 

Névrose obs.

 

Scène

R

 

R

Paranoïa…

 

 

 

Scène

R

R = refoulement Fio. 6

de puberté. C’est toujours l’hystérie qui en résulte sous la forme d’une conversion, puisque l’action conjuguée de la défense et de l’excédent sexuel empêchent la traduction.

Dans la névrose obsessionnelle, les scènes ont lieu au cours de la période I b et peuvent trouver leur expression verbale. Quand elles se réveillent en II ou en III, des symptômes obsessionnels apparaissent.

Dans la paranoïa, les scènes ont lieu après la seconde dentition, dans la période II, et reparaissent à l’époque III (maturité). La défense se manifeste alors par de l’incrédulité.

Les périodes durant lesquelles se produit le refoulement n’influent nullement sur le choix de la névrose. Les périodes au cours desquelles l’incident a lieu ont une importance décisive. La nature des scènes est importante du fait qu’elle peut provoquer une défense.

Qu’arrive-t-il quand les incidents se répètent au cours des différentes périodes ? C’est l’époque la plus précoce qui est déterminante ou encore on se trouve en présence de formes combinées dont l’existence devrait être démontrable. Une combinaison de paranoïa et de névrose obsessionnelle ne peut se produire, parce que le refoulement d’une scène I b effectué durant II rendrait impossible de nouvelles scènes sexuelles (voir p. 184).

L’hystérie est la seule névrose où les symptômes apparaissent parfois en l’absence de défense, car même alors les caractéristiques d’une conversion persisteraient (hystérie purement somatique).

C’est la paranoïa, on le voit, qui dépend le moins des déterminantes infantiles. Elle représente la névrose de défense par excellence, indépendante de la moralité et de l’aversion sexuelle qui, en A et B, fournissent à la névrose obsessionnelle et à l’hystérie leurs motifs de défense…

[Il s’agit] d’une affection de la maturité. Quand les scènes font défaut en la, I£> ou II, la défense ne peut avoir d’effets pathologiques [et il y a] refoulement normal. C’est l’excédent sexuel qui détermine les accès d’angoisse à la maturité. Les traces mnémoniques ne suffisent plus à absorber la quantité de sexualité libérée qui devrait se transformer en libido [psychique].

On se rend compte de l’importance des intervalles en ce qui touche les incidents sexuels. Une série continue d’incidents se produisant au-delà de la limite séparant deux périodes constitue peut-être un moyen d’éviter les possibilités de refoulement, puisqu’en pareil cas, aucun excédent de sexualité ne se développe entre une scène et le premier souvenir important de celle-ci (1).

En ce qui concerne le conscient ou plutôt le fait de « devenir conscient » nous pouvons fixer trois points :

i° Au point de vue des souvenirs, la possibilité d’une prise de conscience tient surtout à la conscience verbale appropriée, c’est-à-dire à l’accès aux représentations verbales associées ;

20 Cette possibilité ne dépend pas d’attaches exclusives aux sphères « inconscientes » ou « conscientes », il s’ensuit que ces termes devraient, semble-t-il, être rejetés ;

3° Elle est déterminée par un compromis entre les diverses forces psychiques qui, au moment des refoulements, entrent en conflit.

Il convient d’étudier minutieusement ces forces et d’en découvrir la nature d’après leurs effets. Ce sont : 1) La force quantitative propre d’une représentation ; et 2) Une attention mouvante qui se déplace suivant certaines règles et se trouve déviée suivant la règle de défense. Les symptômes sont presque toujours des formations de compromis. Il faut établir une distinction fondamentale entre les processus psychiques qui se poursuivent sans entraves et ceux qui se trouvent mentalement très gênés. C’est d’un conflit entre ces deux processus que découlent les symptômes en tant que compromis auxquels l’accès du conscient se trouve ouvert. Dans les névroses, chacun des deux processus est rationnel en soi (bien que celui qui ne se trouve pas entravé soit monoïdéique-unilatéral) tandis que le compromis est irrationnel, analogue à une erreur de logique (2).

(1) Cet essai d’explication, joint aux opinions développées dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1903 d), a abouti à la théorie de la fixation.

(2) Nous trouvons ici, dans sa première formulation, la théorie suivant laquelle le symptôme doit être considéré comme un compromis. La théorie de la structure y est aussi suggérée. Freud parle de forces psychiques en conflit et énonce déjà, dans sa description du conscient, la théorie qu’il ne développera que dans Le Moi et le Ça (1923 b). D’après cette dernière, le moi joue un rôle à la fois dans le conscient

Certaines conditions d’ordre quantitatif doivent partout être remplies sinon la défense du processus mental inhibé préviendrait la formation du symptôme.

Une certaine sorte de trouble psychique apparaît quand la puissance du processus non gêné augmente, un autre trouble surgit lorsque l’inhibition de la pensée perd de sa force (par exemple dans la mélancolie, le surmenage – et le rêve en tant que prototype).

Dans le processus non entravé, une intensification qui irait jusqu’à le rendre entièrement maître de la voie qui mène au conscient verbal, crée une psychose.

On ne peut délimiter les deux processus j seules les causes de déplaisir obstruent les passages associativement possibles entre eux…

Pour défier mes collègues, j’ai couché par écrit et en détail, à l’intention de Paschkis, ma conférence sur l’étiologie de l’hystérie. Elle commence à paraître aujourd’hui (i).

Mon frère aîné qui habite Manchester vient de passer une semaine avec nous. Jeudi prochain, toute la famille va partir pour Aussee…

Inutile de me donner ton opinion sur le début de ma publication. Je t’ai avoué qu’il s’y trouvait plus de spéculations que de coutume, mais elle ne m’accordait aucun repos.

Avec mes pensées les plus affectueuses,

ton

Sigm.

et dans l’inconscient ou, autrement dit, certaines fonctions du moi sont conscientes et d’autres non.

Certains détails montrent ce qui intéressait Freud à l’époque où il écrivit cette lettre : c’est à la psychologie des faits intellectuels qu’il emprunte ses comparaisons et il compare les symptômes à des erreurs de logique ; les idées énoncées dans l’Esquisse tiennent ici une grande place (voir les dernières pages de l’Esquisse).

(i) Cette conférence avait été mal accueillie. Comme l’a raconté Freud dans une lettre qui ne se trouve pas dans ce recueil, Krafft-Ebing avait déclaré que « tout cela ressemblait à un conte de fée scientifique ». Freud en a lui-même donné un résumé dans une « bibliographie des travaux scientifiques du Privat-Docent Dr Sigm. Freud ». Exposé détaillé de certains incidents sexuels survenus dans l’enfance et ayant provoqué des psycho-névroses. Leur contenu doit être qualifié de « perversion » (1897 b). « Les fauteurs doivent généralement être recherchés parmi les proches du malade. Difficultés à vaincre lors de la mise en lumière de ces souvenirs refoulés et contestations possibles à propos des résultats obtenus. Les symptômes hystériques sont, constate-t-on, des rejetons de souvenirs à action inconsciente. L’existence d’incidents sexuels infantiles s’avère condition indispensable quand les mécanismes de défense (qui jouent aussi chez les normaux) ont des résultats pathogènes, c’est-à-dire quand ils provoquent des névroses ».

47

4-6-96.

Très cher Wilhelm,

… Me voilà obligé de laisser de côté névroses et psychologie pour rédiger les Paralysies infantiles qui devront être terminées avant le mois d’août. Entre-temps, j’ai pu me convaincre d’une vérité énoncée dans la dernière partie de l’exposé théorique – l’hystérie apparaît jusqu’à 4 ans – l’incapacité de traduire verbalement les idées n’existe aussi qu’à cette époque. Tu connais l’affaire Lôwenfeld, tu auras lu son article. Mes observations relatives à la « périodicité du coït » sont incluses dans ma réplique (pp. 9-10) (1). Ne te fais pas trop de soucis à ce sujet…

J’espère ne pas attendre trop longtemps la lettre promise.

Bien des choses affectueuses à vous tous,

ton

Sigm.

(1) Fliess avait pris connaissance d’une critique de LOwenfeld relative à la périodicité des accès d’angoisse. Freud, dans sa Réplique aux critiques adressées à mon article sur la névrose d’angoisse répond en ces termes à Lôwenfeld (1895 /) :

« Selon LOwenfeld, les états d’angoisse n’apparaîtraient que sous certaines conditions et ne se produiraient pas si celles-ci étaient évitées, et cela quelle que soit la vita sexualis du sujet. Nous répondrons que LOwenfeld, en parlant ainsi, n’envisage manifestement que l’angoisse des phobiques, comme l’indique d’ailleurs le choix de ses exemples. Il passe tout à fait sous silence les accès spontanés d’angoisse qui provoquent des vertiges, des palpitations, de la dyspnée, du tremblement, de la transpiration, etc. Ma théorie semble tout à fait capable d’expliquer l’apparition et la disparition de ces accès d’angoisse. Il semble vraiment y avoir, dans un grand nombre de cas, une périodicité des états d’angoisse semblable à celle que l’on observe dans l’épilepsie ; toutefois, le mécanisme de la périodicité est ici plus évident. Une observation plus poussée nous permet de découvrir l’existence d’un incident d’ordre sexuel incitant (c’est-à-dire d’un processus capable de produire une tension sexuelle somatique). À cet incident se rattachent, à des intervalles déterminés et souvent tout à fait constants, les accès d’angoisse. Chez les femmes continentes, ce rôle est joué par les excitations menstruelles, dans les deux sexes, par les pollutions nocturnes se répétant périodiquement et surtout par les rapports sexuels eux-mêmes (nuisibles quand ils sont incomplets). La périodicité propre à ces cas est transmise aux accès d’angoisse eux-mêmes. Quand des accès d’angoisse surviennent en dehors des périodes habituelles, on réussit généralement à les ramener à une cause accidentelle plus rare et plus irrégulière : à une lecture, à quelque impression visuelle, etc. L’intervalle dont j’ai parlé peut varier de quelques heures à deux jours. Il est analogue à celui qui, chez d’autres sujets, est suivi d’une migraine sexuelle, réaction bien connue, due aux mêmes causes et qui a, avec le complexe symptomatique de la névrose d’angoisse, des rapports certains ».

La conception de Freud est, en fait, tout à fait étrangère à celle de Fliess, mais montre avec une particulière clarté le problème des décharges de tension et ses théories relatives à cette dernière.

48

Vienne, 30-6-96.

Mon très cher Wilhelm,

… Mon vieux père (il a 81 ans) se trouve à Bade dans un état de santé très critique, avec collapsus cardiaque, paralysie de la vessie, etc. Les seuls événements importants de cette dernière quinzaine ont été l’attente des nouvelles et les visites que je lui ai faites. Dans ces conditions je ne puis songer de me rendre dans un endroit situé à douze heures d’ici. Mon père est vigoureux et si, comme je l’espère, un peu de temps de bien-être lui était accordé, je ne manquerai pas d’en profiter pour notre rencontre. Pour le moment, il m’est impossible d’en fixer la date, mais pourras-tu t’arranger pour te rendre libre si je te télégraphie mon arrivée vingt-quatre heures par avance ? Tu auras ainsi le temps de me décommander. J’éviterai naturellement de choisir les dates de tes périodes.

Mon humeur est assez sombre. Je ne puis dire qu’une chose, c’est que je me réjouis de notre prochain congrès à la manière de quelqu’un qui va enfin assouvir sa faim et sa soif. Je ne t’apporterai rien d’autre que deux oreilles attentives et serai tout prêt à t’écouter bouche bée. Mon égocentrisme est tel que j’espère en tirer un grand profit personnel. En ce qui concerne la théorie du refoulement, je suis saisi de certains doutes que tes suggestions suffiront peut-être à dissiper, comme il est arrivé pour la question de la menstruation masculine et féminine chez un même individu. Angoisse, facteurs chimiques, etc. Peut-être vas-tu me procurer le terrain physiologique solide sur lequel je pourrai établir mes faits sans chercher à les expliquer par la psychologie.

Je n’ai vraiment pas fait grand-chose. Cet inintéressant travail sur les paralysies infantiles m’a entièrement absorbé. Mais je n’ai pu m’empêcher de soupçonner et de découvrir diverses choses importantes relatives au somnambulisme. J’attends avec impatience d’être avec toi et de pouvoir tout te raconter !

Les miens séjournent dans un paradis sur l’Aussee (Obertressen) où ils sont fort heureux. J’en suis moi-même revenu aujourd’hui. Je pense bien faire la connaissance de R. W… en 1896. En attendant, bien des choses affectueuses à sa mère et à toi. Écris-moi vite encore,

ton

Sigm.

49

Dr Sigmund FREUD 26-10-96.

IX. Berggasse 19. Consultations de 3 à 5 heures.

Mon très cher Wilhelm,

Aucune réponse réelle n’est possible après un aussi long intervalle, mais il faudra changer tout cela.

Hier, nous avons enterré mon vieux père mort dans la nuit du 23. Jusqu’à la fin, il s’est montré l’homme remarquable qu’il a toujours été. Tout s’est sans doute terminé par une hémorragie cérébrale. Il a eu des accès de léthargie avec fièvre inexplicable, de l’hyperesthésie et des spasmes musculaires, mais pas de fièvre au réveil. Un œdème pulmonaire a succédé à la dernière attaque et la mort est survenue sans souffrances. Tout cela s’est produit pendant ma période critique et je suis vraiment à bout…

Très affectueusement,

ton

Sigm.

50

Dr Sigmund FREUD Vienne, 2-11-96.

Chargé de cours de neurologie IX. Berggasse 19.

à l’Université.

Très cher Wilhelm,

Prendre la plume me coûte en ce moment de grands efforts et c’est pourquoi j’ai tant tardé à te remercier des paroles si touchantes que tu m’as adressées. Par l’une des voies obscures situées à l’arrière-plan du conscient officiel, la mort de mon vieux père m’a profondément affecté. Je l’estimais fort et le comprenais tout à fait bien et, grâce au mélange chez lui, de profonde sagesse et de fantaisie légère, il a joué un grand rôle dans ma vie. Il se survivait depuis longtemps, mais, du fait de la mort, tout le passé ressurgit.

Je me sens actuellement tout désemparé.

À part cela, je rédige les Paralysies infantiles (Pégase attelé à une charrue !). Je suis content d’avoir sept cas à traiter et la perspective de pouvoir pendant quelques heures discuter avec toi me réjouit. Je vis dans un isolement complet, ai-je besoin de le dire ? Peut-être, en échange de tes grandes hypothèses et de tes découvertes, te ferai-je part de quelques petites choses bizarres. Ce qui est moins réjouissant, cette année, c’est l’état de mes affaires dont mon humeur dépend toujours…

J’ai pu récemment observer une première réaction à mon ingérence dans la psychiatrie. Je t’en cite des extraits : « horripilante et nébuleuse psychiatrie de vieille femme », signé Rieger, de Wurzbourg ; cela m’a bien amusé. Et tout cela justement à propos de la paranoïa qui est devenue si limpide !

Ton livre se fait attendre. Wemicke (i) vient de m’adresser un patient, un lieutenant soigné à l’hôpital militaire.

Il faut que je te raconte un joli rêve que j’ai fait pendant la nuit qui a suivi l’enterrement. Je me trouvai dans une boutique où je lisais l’inscription suivante :

On est prié

DE FERMER LES YEUX

J’ai tout de suite reconnu l’endroit, c’était la boutique du coiffeur chez qui je vais tous les jours. Le jour de l’enterrement, j’avais dû attendre mon tour et étais, à cause de cela, arrivé un peu en retard à la maison mortuaire. La famille m’en voulait beaucoup alors d’avoir décidé que les obsèques se feraient sans bruit, simplement, ce qu’elle devait, par la suite, approuver. Ils prirent aussi très mal mon retard. La phrase de l’écriteau a un double sens. Elle signifie : « Il faut faire son devoir envers les morts. » (Il s’agit donc d’une excuse, comme si j’avais manqué à mes devoirs et que j’eusse besoin d’indulgence et « devoir » est pris dans son sens littéral.) Le rêve émane donc d’une tendance au sentiment de culpabilité, tendance très générale chez les survivants (2)…

Bien des choses affectueuses à I. F. et à R. W. (3). Peut-être ma femme se trouve-t-elle déjà chez toi.

ton

Sigm.

51

4-12-96.

IX. Berggasse 19.

Cher Wilhelm,

… Je suis en plein travail, toutes mes demi-heures sont occupées… Je songe à quelque chose qui pourrait assurer une coordination entre nos travaux communs et me permettre d’installer ma colonne sur

(1) Karl Wemicke (1848-1905), de Breslau, psychiatre et neurologue renommé.

(2) Freud a décrit ce rêve en termes légèrement différents et évidemment en s’aidant de notes, dans L’Interprétation des rêves, p. 74.

(3) Initiales des noms de la femme et du fils de Fliess.

ton socle. Mais j’ai l’impression de ne pas devoir écrire là-dessus. Un fragment sera prêt dans quelques jours, réservé, cela va de soi, à ton usage personnel. Je suis curieux de savoir ce que tu en penseras…

À part cela, le monde est rempli de choses merveilleuses aussi bien que de choses stupides, mais ces dernières sont généralement le fait des humains. Je ne te révélerai d’abord de mes travaux que des épigraphes préliminaires. Ma psychologie de l’hystérie sera précédée de ces hères paroles : Introite et hic dit sunt ; précédant le chapitre sur l’accumulation :

Sie treibeiTs toll, ich fürcht’es breche

Nicht jeden Wochenschluss macht Gott die Zeche (1) ;

avant « la formation des symptômes » :

Flectere si nequeo Superos Acheronta movebo (2) ; avant « la résistance » :

Mach es kurz !

Am jüngsten Tag ist’s nur ein (3)…

Je te salue affectueusement ainsi que ta petite famille et j’attends des res novae familiales et scientifiques,

ton

Sigm.

52

6-12-96.

Mon très cher Wilhelm,

Aujourd’hui, après avoir réalisé un maximum de travail et gagné ce dont j’ai besoin pour mon bien-être (10 heures-100 florins), je suis mort de fatigue mais intellectuellement dispos et je vais essayer de t’exposer brièvement les derniers détails de mes spéculations.

Tu sais que, dans mes travaux, je pars de l’hypothèse que notre mécanisme psychique s’est établi par un processus de stratification : les matériaux présents sous forme de traces mnémoniques se trouvent de temps en temps remaniés suivant les circonstances nouvelles (4).

(1) « Ils dépassent toutes les bornes, je crains un effondrement, Dieu ne présente pas ses comptes à la fin de chaque semaine. >

(2) Vers de l’Énéide qui a servi d’épigraphe à L’Interprétation des rêves.

(3) t Abrégez 1 le jour du Jugement dernier, il n’y aura qu’un… »

(4) L’exposé qui suit marque un passage entre les hypothèses relatives à l’appareil psychique telles qu’elles sont présentées dans l’Esquisse, p. 30, et les conceptions de Freud exposées dans le VIIe Chapitre de L’Interprétation des rêves. Freud les a plus tard reprises dans Au-delà du principe de plaisir et, en 1925, dans la Note

Ce qu’il y a d’essentiellement neuf dans ma théorie, c’est l’idée que la mémoire est présente non pas une seule mais plusieurs fois et qu’elle se compose de diverses sortes de « signes ». (Dans mon étude sur l’aphasie, j’ai jadis soutenu l’idée d’un semblable aménagement des voies venant de la périphérie (i)). J’ignore le nombre de ces enregistrements. Ils sont au moins trois et probablement davantage. Le schéma ci-dessous illustre cette façon de voir (fig. 7). Il montre que les diverses inscriptions sont aussi séparées (pas nécessairement du point de vue topographique) par rapport aux neurones qui les transportent. Cette hypothèse n’a peut-être pas une importance capitale, mais elle est la plus simple et l’on peut pour le moment la retenir.

I II III

Percp. Percp. S. Incs. Précs. Consc.

x x----------x x………x x----------x x………x x

x x x x x x x

Fig. 7 (2)

Percp. – Ce sont les neurones où apparaissent les perceptions et auxquels s’attache le conscient, mais qui ne conservent en eux-mêmes aucune trace de ce qui est arrivé, car le conscient et la mémoire s’excluent mutuellement [V. VEsquisse, p. 322].

sur le bloc magique, sous une forme qui rattache la théorie la plus récente à l’ancienne.

« Les appareils que nous avons inventés pour améliorer ou renforcer nos fonctions sensorielles sont construits de la même façon que les organes eux-mêmes ou que certaines parties de ces derniers (par exemple les limettes, les caméras photographiques, les tuyaux acoustiques, etc.). Par comparaison les moyens pouvant servir à aider notre mémoire semblent particulièrement défectueux, car notre appareil psychique réalise justement ce qu’eux ne peuvent faire : il possède le don illimité de recevoir de nouvelles impressions et crée cependant de façon continue des traces mnémoniques durables sinon inaltérables. Dans mon Interprétation des rêves, j’ai déjà supposé que cette inhabituelle faculté pourrait être attribuable à l’action de deux systèmes différents (ou organes de l’appareil psychique). D’après cela, nous possédons un système perception-conscient recevant les perceptions mais n’en conservant aucune de façon permanente, de telle sorte qu’il se comporte devant toute perception nouvelle comme une feuille de papier blanche. Les traces durables des émois perçus, au contraire, seraient conservées dans le système mnémonique sous-jacent. Plus tard, dans Au-delà du principe de plaisir (1920 g), j’ai ajouté que l’inexplicable phénomène du conscient se produisait, dans le système de perception, à la place des traces permanentes. »

(1) C’est l’un des rares passages où Freud lui-même fait remarquer la ressemblance existant entre Zur Auffassung der Aphasien (1891 b) et ses œuvres ultérieures.

(2) Percp., perception ; Percp. S., signe de perception ; Inc., inconscient ; Prie., préconscient ; consc., conscience. Ces abréviations préludent à celles que Freud emploiera et ont été d’abord utilisées dans la lettre à Fliess portant le n° 64, du 31-5-1897. On les retrouve dans le chapitre VII de L’Interprétation des rêves (1900 a).

Percp. S. constitue le premier enregistrement des perceptions, tout à fait incapable de devenir conscient et aménagé suivant les associations simultanées.

Incs. (l’inconscient) est un second enregistrement ou une seconde transcription, aménagé suivant les autres associations – peut-être suivant des rapports de causalité. Les traces de l’inconscient correspondraient peut-être à des souvenirs conceptionnels et seraient aussi inaccessibles au conscient.

Précs. (le préconscient) est la troisième transcription liée aux représentations verbales et correspondant à notre moi officiel. Les investissements découlant de ce Précs. deviennent conscients d’après certaines lois. Cette conscience cogitative secondaire, qui apparaît plus tardivement, est probablement liée à la réactivation hallucinatoire de représentations verbales ; ainsi les neurones de l’état conscient seraient là encore des neurones de perception et en eux-mêmes étrangers à la mémoire.

Si je parvenais à donner un exposé complet des caractères psychologiques de la perception et des trois enregistrements, j’aurais formulé une nouvelle psychologie. Je dispose pour ce faire d’une partie des matériaux, mais sans avoir, pour le moment, l’intention de m’en servir dans ce but.

Je tiens à faire remarquer que les enregistrements successifs représentent la production psychique d’époques successives de la vie (1). C’est à la limite de deux époques que doit s’effectuer la traduction des matériaux psychiques. Je m’explique les particularités des psychonévroses en supposant que la traduction de certains matériaux ne s’est pas réalisée – ce qui doit entraîner certaines conséquences ; nous soutenons, en effet, qu’il existe une tendance à l’égalisation quantitative. Tout nouvel enregistrement gêne l’enregistrement précédent et fait dériver sur lui-même le processus d’excitation. Si aucun enregistrement nouveau ne se produit, l’excitation s’écoule suivant les lois psychologiques gouvernant l’époque psychique précédente et par les voies alors accessibles. Nous nous trouvons ainsi en présence d’un anachronisme : dans une certaine province

(1) Freud n’a pas poursuivi immédiatement dans ses écrits l’idée de donner un fondement génétique à sa compréhension du fonctionnement de l’appareil psychique. Il est vrai que, de façon indirecte, il a soutenu cette opinion dans sa Formulation des deux principes de la fonction psychique (1911 b). Et même à une époque plus récente, ces vues de Freud n’ont comporté aucune suite vraiment satisfaisante. Toutefois, le problème qui l’avait préoccupé dès 1896 peut actuellement être plus exactement posé. Il s’agit de relier l’histoire des fonctions individuelles du moi au développement de l’appareil psychique. Voir H. Hartmann, 1940 et H. Hartmann, E. Kris et R. Lœwenstein, 1947.

des fueros (i) existent encore, des traces du passé ont survécu.

C’est le défaut de traduction que nous appelons, en clinique, refoulement. Le motif en est toujours la production de déplaisir qui résulterait d’une traduction ; tout se passe comme si ce déplaisir perturbait la pensée en entravant le processus de la traduction.

Pendant une même phase psychique et en même temps que se réalisent les enregistrements d’une seule et même sorte, nous voyons quelquefois se dresser une défense normale contre le déplaisir produit. La défense pathologique n’est dirigée que contre les traces mnémoniques non encore traduites et appartenant à une phase antérieure.

La réussite du refoulement ne dépend pas de l’intensité du déplaisir (2). C’est justement contre les souvenirs les plus désagréables que nous luttons souvent en vain. Voici comment ce fait peut s’expliquer : lorsqu’un incident A a provoqué en se produisant un certain déplaisir, la trace mnémonique AI ou AU qu’il laisse est capable d’entraver la décharge de déplaisir lors de la réapparition du souvenir. Plus le retour du souvenir est fréquent, plus la décharge est empêchée. Mais il existe un cas, un seul cas, où l’inhibition ne suffit plus : c’est quand A, au moment de sa production, a provoqué un certain déplaisir et qu’il suscite, en resurgissant, un nouveau déplaisir, l’inhibition n’est alors plus possible. Le souvenir agit alors comme un événement actuel. Ce fait ne se réalise que lorsque les incidents ont été d’ordre sexuel parce qu’en ce cas l’excitation qu’ils provoquent devient toujours plus intense avec le temps (au cours du développement sexuel).

Ainsi un incident sexuel survenu au cours d’une certaine phase agit pendant la phase suivante comme s’il était actuel, donc irrépressible. La condition déterminante d’une défense pathologique (c’est-à-dire du refoulement), est donc le caractère sexuel de l’incident et sa survenue au cours d’une phase antérieure.

(1) Le fuero était une loi espagnole ancienne restée en vigueur dans certaines villes ou certaines provinces et garantissant à ces régions des privilèges immémoriaux. (N. d. T.)

(2) Les réflexions d’ordre économique qui, l’année précédente (voir l’Esquisse) avaient encore été formulées dans le langage de la physiologie nerveuse, sont ici remplacées par des idées d’ordre général relatives aux intensités d’investissement. La description de l’appareil psychique acquiert ainsi bien plus d’« indépendance » et concorde mieux avec les observations cliniques ; en même temps on voit apparaître le point de vue ontogénique.

Les paragraphes suivants établissent un lien entre les hypothèses de Freud relatives au fonctionnement de l’appareil psychique et ses idées sur le rôle spécial du refoulement en tant que défense contre des traumatismes sexuels. Ces idées se fondent toujours sur l’hypothèse de la « séduction >. (Voir Introd., p. 25.)

Les incidents sexuels n’engendrent pas forcément tous du déplaisir, la plupart sont agréables. Il s’ensuit que leur reproduction est en général accompagnée d’un plaisir non inhibé. Un plaisir de ce genre constitue une compulsion. Nous sommes ainsi amenés aux conclusions suivantes : quand un souvenir sexuel réapparaît au cours d’une autre phase et qu’il engendre du plaisir, il en résulte une compulsion, mais s’il produit du déplaisir, il y a refoulement. Dans les deux cas, la traduction en signes de la nouvelle phase semble être gênée (?) (1).

L’observation clinique nous fait connaître trois groupes de psycho-névroses sexuelles : l’hystérie, la névrose obsessionnelle et la paranoïa et nous enseigne que les souvenirs refoulés se rapportent, dans le cas de l’hystérie, aux événements survenus entre 1 an 1/2 et 4 ans (2), dans le cas de la névrose obsessionnelle entre 4 et 8 ans et, pour la paranoïa, entre 8 et 14 ans. Toutefois, au-dessous de 4 ans, aucun refoulement ne se produit et ainsi les périodes d’évolution psychique et les phases sexuelles ne coïncident pas (fig. 8) (3).

i 1/2 4 8 14-15

Psych. I la [If. | Il | III

Sex. j I || II || III

Fig. 8

La perversion est une autre conséquence d’un incident sexuel trop précoce. Il faut, semble-t-il, pour qu’elle apparaisse que la défense ne se produise pas avant l’achèvement de l’appareil psychique ou qu’elle fasse tout à fait défaut (4). (Voir la fig. 9.)

Telle est la superstructure. Tentons maintenant de l’établir sur des fondements organiques. Il s’agit d’expliquer pourquoi des incidents sexuels, générateurs de plaisir au moment de leur production, provoquent chez certains sujets, lors de leur réapparition ultérieure sous forme de souvenirs, du déplaisir alors que, chez d’autres, ils donnent naissance à des compulsions. Dans le premier cas, ils doivent évidemment susciter un déplaisir qui ne s’était pas produit au début.

Il faut aussi déterminer les époques psychologiques et sexuelles. Tu m’as appris que ces dernières étaient des multiples supérieurs de la période féminine de vingt-huit jours (5)…

(1) Le point d’interrogation existe dans le manuscrit.

(2) Voir la formulation antérieure dans la lettre n° 46.

(3) Freud ne distingue ici que deux phases « sexuelles » précédant la puberté et séparées par la seconde dentition.

(4) C’est la première fois que Freud parle des perversions.

(5) Dans un passage non reproduit ici, Freud tente de considérer les phases pendant lesquelles, pour chaque groupe de maladies, la séduction a eu lieu, comme

Perc. S. |Perc. S.+Inc.| Perc. S.+Inc.+Préc. | Idem

Hystérie……

Jusqu’à 4 ans

Jusqu’à 8 ans

Jusqu’à 14-15 ans

 

Actuelle

Compulsion

Refoulé dans perc. S.

Névrose obs..

 

Actuelle

Refoulé dans Inc.

 

Paranoïa……

 

 

Actuelle

Refoulé dans Préc. S.

Perversion…

Actuelle

Actuelle

Compulsion

(actuelle)

Refoulement impossible ou non tenté

Fig. 9

Pour expliquer le choix entre perversion et névrose, je me base sur la bisexualité de tous les humains. Chez un sujet purement viril, il se produirait aux deux limites sexuelles, un excès de décharge mâle, donc du plaisir et en même temps une perversion. Chez un être purement féminin, il y aura un excédent de substance génératrice de déplaisir à ces deux époques. Durant les premières phases, les productions resteraient parallèles, c’est-à-dire qu’elles fourniraient un excédent normal de plaisir. C’est ce qui explique la plus grande susceptibilité des vraies femmes aux névroses de défense.

C’est de cette manière que se confirmerait d’après ta théorie la nature intellectuelle des hommes.

Enfin, je ne puis écarter l’hypothèse que m’avait fait pressentir l’observation clinique et suivant laquelle la distinction à établir entre neurasthénie et névrose d’angoisse serait liée à l’existence de périodes de vingt-trois et vingt-huit jours (i).

En plus des deux périodes dont je soupçonne la présence, il pourrait bien y en avoir plusieurs autres de chaque espèce.

L’hystérie me semble toujours davantage résulter de la perversion des multiples des périodes de Fliess. Dans le passage suivant ici reproduit, Freud dit que les névroses se fondent sur la bisexualité, idée dont Fliess affirma, plus tard, être le promoteur (voir Introd., p. 34). Toutefois, dans cette première formulation, les opinions de Freud ont une bien plus grande portée. Il reconnaît l’importance des zones érogènes et, en tout cas, montre à ce point de vue le rôle joué par le processus de maturation.

(1) Hypothèse bientôt abandonnée par Freud. Elle représente le maximum de ses efforts pour faire concorder les idées de Fliess avec les siennes.

du séducteur ; l’hérédité s’ensuit d’une séduction par le père. Il s’établit ainsi un échange entre générations :

Première génération : perversion ;

Deuxième génération : hystérie et, en conséquence, stérilité. Il arrive parfois que le sujet subisse une métamorphose. Pervers à la maturité, il devient hystérique après une période d’angoisse.

Il s’agit, en fait, dans l’hystérie, plutôt du rejet d’une perversion que d’un refus de la sexualité.

À l’arrière-plan se trouve l’idée de zones érogènes abandonnées. Au cours de l’enfance, en effet, la réaction sexuelle s’obtient, semble-t-il, sur de très nombreuses parties du corps ; mais plus tard ces dernières ne peuvent plus produire que l’angoisse du 28e jour et rien d’autre. C’est à cette différenciation, à cette limitation, que seraient dus les progrès de la civilisation et le développement d’une morale tant sociale qu’individuelle.

L’accès hystérique ne constitue pas une décharge mais une action qui conserve le caractère inhérent à toute action : être un moyen de se procurer du plaisir (tel en est tout au moins le caractère originel ; elle se justifie devant le préconscient par toutes sortes de raisons).

Ainsi les patients chez qui la sexualité a joué quelque rôle au cours du sommeil souffrent d’accès de somnolence. Ils se rendorment pour renouveler cette expérience et provoquent souvent ainsi des évanouissements hystériques.

Les accès de vertige, de sanglots, tout est mis au compte d’une autre personne, mais surtout au compte de cet autre personnage préhistorique, inoubliable, que nul n’arrive plus tard à égaler. D’ailleurs même le symptôme chronique des sujets qui veulent rester couchés s’explique de la même façon. Un de mes malades ne cesse de geindre dans son sommeil, comme il faisait jadis quand il voulait que sa mère, morte quand il avait 22 mois, le prenne dans son lit. Jamais un accès ne semble être la manifestation intensifiée d’une émotion (1).

… Je suis en pleine fièvre de travail durant dix à onze heures chaque jour et me sens, grâce à cela, en bon état, mais presque aphone. S’agit-il d’une fatigue excessive des cordes vocales ou d’une névrose d’angoisse ? Inutile de chercher une réponse. Il vaut mieux, comme le conseille Candide, travailler sans raisonner (2)…

(1) Dans son travail sur les Neuropsychoses de défense (1894 a), Freud partageait encore l’opinion d’Oppenheim en pensant que l’hystérie était l’expression intensifiée d’une émotion.

(2) En français dans le texte.

Je viens d’orner mon bureau de moulages de statues florentines (i). Ce fut pour moi un énorme délassement. Je forme le dessein de devenir riche pour refaire ce voyage et rêve à un congrès en terre italienne ! (Naples, Pompéi).

Mes affectueuses pensées à vous tous,

ton

Sigm.

53

Vienne, 17-12-96.

Très cher Wilhelm,

… (2) Maintenant passons, sans transition, à des sujets psychonévrotiques. Je suis enchanté de te voir considérer l’explication de l’angoisse comme un « Sésame ». Peut-être ne t’ai-je pas encore parlé de l’analyse de quelques phobies. « La peur de se jeter par la fenêtre » est une erreur du conscient et respectivement du préconscient et se rattache à un contenu inconscient où la fenêtre joue son rôle. En voici l’analyse :

Angoisse +… fenêtre… ; s’explique ainsi :

Idée inconsciente : aller à la fenêtre pour faire signe à un homme de monter, comme le ferait une prostituée : déclenchement de sexualité par suite de cette idée.

Préconscience : rejet et angoisse à cause de ce déclenchement.

Dans tout ce contenu, le seul élément conscient est la fenêtre. Seul, en effet, cet élément peut être utilisé comme un compromis et cela grâce à « la peur de tomber par la fenêtre », peur compatible avec l’angoisse. Ce dont les malades se rendent compte, c’est de la peur des fenêtres, qu’elles interprètent comme une peur de « tomber par la fenêtre… », cette dernière idée elle-même n’étant pas toujours forcément consciente. Leur comportement d’ailleurs reste le même : elles évitent d’approcher des fenêtres. Pense au faire de la fenêtre (3) de Guy de Maupassant (4)…

J’ai, en même temps, découvert toutes sortes de jolies choses de mon ressort. C’est ainsi que s’est vu confirmé un soupçon que je nourrissais depuis longtemps, un soupçon relatif au mécanisme de

(1) Ce bureau était celui de la Berggasse, 19 où Freud venait d’emménager.

(2) Le début de cette lettre qui ne nous a pas été communiqué, traite d’une nouvelle tentative de rapprochement entre la théorie des périodes de Fliess et les propres théories de Freud relatives aux névroses.

(3) En français dans le texte.

(4) La peur de tomber par la fenêtre peut s’interpréter autrement. Dans Rêves et télépathie (1922 a), Freud montre qu’elle symbolise la naissance de l’enfant.

l’agoraphobie chez les femmes. Tu le devineras très bien en pensant aux prostituées. C’est le refoulement de la compulsion à aller chercher dans la rue le premier venu, un sentiment de jalousie à l’égard des prostituées et une identification à elles. Même à d’autres points de vue encore, je pourrais me sentir satisfait, mais aucun traitement n’est déjà terminé : je sens qu’il me manque encore un élément essentiel. Je ne me sentirai heureux que lorsque j’aurai réussi à pénétrer jusqu’au tréfonds d’un de mes cas. Ceci fait, je me trouverai en état de m’accorder une bonne journée entre deux nuits de voyage.

Dans le schéma des accès [hystériques] que trace Charcot, l’explication de la phase « clownique » se trouve dans la perversion des séducteurs qui, sous l’empire d’un automatisme de répétition datant de leur enfance, se livrent en cherchant leur satisfaction à de folles cabrioles, font des culbutes et des grimaces impossibles. D’où le « clownisme » propre à l’hystérie des garçons, l’imitation des animaux et les scènes de cirque qui s’expliquent par une fusion des jeux d’enfants avec des scènes sexuelles…

Je t’envoie ainsi qu’à ta femme et à ton fils mes très affectueuses pensées,

ton

Sigm.

54

S. F. 3-1-97

IX. Berggasse 19.

Mon très cher Wilhelm,

Nous n’échouerons pas. Au lieu du passage que nous cherchons, nous découvrirons peut-être des océans dont nos successeurs devront pousser plus loin l’exploration. Toutefois, si nous ne chavirons pas prématurément et si notre constitution l’endure, nous réussirons (1). Nous y arriverons (2). Que l’on m’accorde dix années encore et j’en aurai terminé avec les névroses et la nouvelle psychologie ; sans doute mettras-tu moins de temps à finir ton organologie. En dépit des désagréments dont tu te plains, jamais une année nouvelle n’a

(1) Allusion à une anecdote rapportée par Freud dans L’Interprétation des rêves, à propos de l’un de ses propres rêves (p. 173 de la trad. Mbyerson) : « Un pauvre juif s’est glissé sans billet dans le rapide allant à Carlsbad. On l’attrape, le chasse du train et, à chaque contrôle, on le traite avec plus de rigueur. Un ami le rencontre à l’une des stations de cette voie douloureuse et lui demande où il va. Il répond : « À Carlsbad, si ma constitution le supporte 1 >

(2) En français dans le texte.

162

été, pour nous deux, aussi riche en promesses. Quand je me sens ainsi rassuré, je suis prêt à défier tous les diables de l’enfer et toi-même ne connais pas la crainte.

Tu ne crois certainement pas que mes théories sur les névroses soient aussi légèrement fondées que mes remarques sur ton organologie. Dans ce dernier domaine, je ne possède pas de matériaux et ne puis que pressentir. Dans mon propre domaine, je construis sur les plus solides fondations qu’il te soit possible d’imaginer. Il me reste évidemment encore beaucoup à apprendre ; je pense que les dates limites d’apparition des diverses névroses devront probablement être modifiées quand mes traitements seront achevés. C’est au cours du travail que la détermination des dates-limites devient de plus en plus difficile. Tout rétrograde vers les trois premières années de la vie (1). Depuis l’année dernière, je suis sans nouvelles du patient atteint de névrose obsessionnelle que je ne soignais que depuis sept mois Mme F… m’a dit hier qu’il était retourné dans son pays pour y vérifier l’exactitude de ses souvenirs et obtenir de sa séductrice encore vivante (sa nourrice maintenant fort âgée) certaines confirmations (2). Il parait qu’il va très bien. Le patient se sert évidemment de cette amélioration pour échapper à une guérison totale. L’exactitude des faits trouve une preuve valable et précieuse dans leur concordance avec les perversions décrites que Krafft (3).

J’espère bien que nous pourrons, lors de notre prochain congrès, discuter de questions importantes ; ce sera au plus tard à Pâques, peut-être à Prague. Peut-être un de mes traitements sera-t-il alors terminé…

La citation qui précédera le chapitre sur la « thérapeutique » sera : Flavit et dissipati sunt (4) ; le chapitre sur la « Sexualité » sera précédé de la phrase suivante : « À partir du ciel, à travers le monde, jusqu’à l’enfer » – si toutefois cette citation est exacte.

(1) Première allusion à l’importance étiologique de la première enfance (voir aussi pp. 146 et 157), mais Freud doit longtemps auparavant déjà avoir eu cette idée puisqu’en 1895 (voir l’Esquisse, p. 346), dans une discussion à propos de la différence entre perception et hallucination, il avait pris comme exemple les relations du jeune enfant avec la personne qui le soignait et avec le sein maternel.

(2) Première en date des tentatives pour vérifier une reconstitution analytique.

(3) Krafft-Ebing, auteur de Psychopathia Sexualis était alors professeur de psychiatrie et de neurologie à Vienne. Il faisait preuve à l’égard de Freud d’un bienveillant scepticisme, mais lui envoyait ses travaux.

(4) Inscription gravée sur la médaille anglaise frappée pour commémorer la destruction de l’Armada espagnole. Dans L’Interprétation des rêves, p. 189, Freud déclare : « l’avais pensé, en partie par plaisanterie, à mettre cette phrase en épigraphe du chapitre « Thérapeutique » si jamais je parvenais à donner de mes conceptions et de mon traitement de l’hystérie un compte rendu détaillé. »

Je m’attends à trouver la solution d’un cas, ce qui éclairera deux psychoses, celle du séducteur et celle du sujet séduit et plus tard tombé malade. L’organologie y est aussi impliquée comme tu verras (organe sexuel oral).

Tous mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année. Transmets mes remerciements à ta chère femme. Mes plus affectueuses pensées avunculaires au petit Robert,

ton

Sigm.

55

11-1-97.

IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Que je te communique flambant neuves deux idées qui me sont venues aujourd’hui à l’esprit et qui me paraissent viables ; elles se fondent naturellement sur les données de l’analyse.

1. La condition déterminante d’une psychose et non pas d’une névrose (je veux dire d’une amentia ou psychose confusionnelle, psychose par débordement comme je disais naguère) réside, semble-t-il, dans un mésusage sexuel ayant précédé la fin du premier stade intellectuel (avant l’achèvement, sous sa première forme, de l’appareil psychique, avant 1 an et 3 mois à 1 an 1/2). Il peut se faire que ce mésusage remonte à une date assez lointaine pour que ces expériences précoces se dissimulent derrière des incidents plus récents et qu’il soit possible d’y recourir de temps en temps (1). C’est de la même époque, je crois, que date l’épilepsie… Il faudra que j’explique autrement le tic convulsif que j’avais situé à la même époque. Voici comment cette idée s’est imposée à moi : un de mes hystériques… a provoqué chez l’aînée de ses sœurs une psychose hystérique ayant abouti à un état de complète confusion mentale. J’ai pu découvrir le séducteur de mon malade, un homme génial mais dipsomane invétéré depuis sa 50e année. Ses crises de dipsomanie s’annonçaient toujours soit par de la diarrhée, soit par un rhume et de l’enrouement (système sexuel oral 1), c’est-à-dire par une reproduction d’incidents qu’il avait lui-même passivement subis.

(1) Cette lettre et la suivante montrent l’importance qu’acquiert, dans l’esprit de Freud, « l’hypothèse de la séduction ». En dépit de ce détour, il fait accessoirement un certain nombre de découvertes fructueuses. Ainsi, il fait remonter la date de la « fixation » de la maladie psychotique à une époque de plus en plus éloignée et donne une première esquisse des phases du développement libidinal.

Cet homme, pervers jusqu’à l’époque de sa maladie, était par conséquent, resté jusqu’à ce moment bien portant. La dipsomanie s’était produite par renforcement (ou plutôt par substitution) d’une pulsion venue remplacer la pulsion sexuelle associée. (Le même phénomène avait probablement eu lieu chez le vieux F… pour la passion du jeu.) Puis se produisirent, entre ce séducteur et mon malade, des scènes auxquelles assista parfois la petite sœur de ce dernier, âgée alors de moins d’un an. Plus tard, il eut certains rapports avec celle-ci qui, à la puberté, fut atteinte de psychose. Tu vois là comment une névrose peut se transformer en psychose à la génération suivante (c’est ce que les gens qualifient de dégénérescence), simplement parce que le sujet, à l’âge le plus tendre, s’y est trouvé impliqué. Dans le cas présent voici d’ailleurs l’hérédité (fig. io).

Fig.

 Père

64 ans, bien portant I

— le patient, hystérique —

I

la plus âgée des sœurs —> psychose hystérique

I

la 2e sœur

-> légère névrose

rapports (peu importants avec le patient)

I

3e, 4e et 5 e sœurs santé parfaite (pas de rapports avec le patient)

 Oncle

■> génial, pervers, dipsomane à partir de 50 ans !

fils aîné

-> démence précoce

I

2 e fils

buveur encore bien portant

I

fille, obsédée I

Second mariage fils

poète fou

I

fille

psychose hystérique

I

petite fille ? jeune garçon ?

 J’espère pouvoir te donner bien d’autres renseignements importants encore sur ce cas particulier qui éclaire trois formes de maladie.

2. Les perversions conduisent régulièrement à la zoophilie et ont un caractère bestial. On ne saurait les expliquer par le fonctionnement de zones érogènes par la suite abandonnées, mais par l’action de sensations érogènes qui perdent, plus tard, de leur intensité. Il faut se souvenir aussi que le plus important des sens chez l’animal (même en ce qui concerne la sexualité) est l’odorat qui, chez l’homme se trouve affaibli (1). Tant que prédomine le sens de l’odorat (et du goût), les poils, les fèces, toute la surface du corps, ainsi que le sang, jouent le rôle d’excitants sexuels. C’est peut-être à ce fait que tient la sensibilisation de l’odorat dans l’hystérie. La façon dont tout se répartit dans le rêve montre que les divers groupes de sensations ont bien des rapports avec la stratification psychologique et le mécanisme de l’anesthésie hystérique en subit sans aucun doute l’influence directe.

Tu vois que je suis en pleine période de découvertes ; en outre, je me sens fort bien. J’aimerais savoir qu’il en va de même pour toi.

Bien des choses affectueuses,

ton

Sigm.

56

17-1-97.

IX. Berggasse 19.

Mon très cher Wilhelm (2),

Le tumulte dans ma tête a vraiment l’air de beaucoup t’amuser, c’est pourquoi je continuerai à t’informer de toutes les nouveautés. J’ai toujours une haute opinion de ma théorie sur la déterminante des psychoses et je t’en exposerai bientôt les matériaux… Par ailleurs, que dis-tu de l’observation qu’on me fait en disant que ma toute nouvelle version des origines premières de l’hystérie est connue et a été cent fois déjà publiée au cours de plusieurs siècles ? Tu te souviens de m’avoir toujours entendu dire que la théorie médiévale de la possession, soutenue par les tribunaux ecclésiastiques, était identique à notre théorie du corps étranger et de la dissociation du conscient. Mais pourquoi le diable, après avoir pris possession de ses malheureuses victimes a-t-il toujours forniqué avec elles et cela d’horrible façon ? Pourquoi les aveux extorqués par la torture ressemblent-ils tant aux récits de mes patients au cours du traite-

(1) L’idée de l’importance de l’odorat chez les hommes et chez les animaux nous fait penser aux hypothèses ultérieures émises par Freud et relatives au rôle de la position verticale dans l’onto – et la phylogenèse (voir lettre 75).

(2) Cette lettre et la suivante montrent les trois directions importantes dans lesquelles va s’engager le travail de Freud : i° La prise en considération du folklore et de l’anthropologie, c’est-à-dire l’extension du champ d’observation ; La découverte de la phase sadique-anale et de ses manifestations, phase qui va jouer un grand rôle dans les Lettres durant les mois et les années à venir et 30 L’abandon par Freud de ses idées sur le rôle de la séduction dans l’étiologie des névroses, idées auxquelles il était encore fortement attaché et qu’il continua à soutenir jusqu’au moment où son auto-analyse lui permit soudain de saisir la différence, dans les récits de ses patients, entre leurs fantasmes et la réalité.

ment psychologique ? Il faudra que je me plonge bientôt dans cette littérature. D’ailleurs, les supplices que l’on pratiquait permettent de comprendre certains symptômes demeurés obscurs de l’hystérie. Les épingles qui apparaissent par les voies les plus surprenantes, les aiguilles écorchant les seins de ces pauvres créatures et que les rayons X ne décèlent pas, tout cela peut se retrouver dans l’histoire de leur séduction !…

Et voilà que les inquisiteurs se servent à nouveau de leurs épingles pour découvrir les stigmates diaboliques et les victimes recommencent à inventer les mêmes cruelles histoires (aidées peut-être par les déguisements du séducteur). Victimes et bourreaux se souvenaient alors de la même manière de leurs plus jeunes années.

Samedi, je me suis fait un devoir de décrire, dans ma conférence, tes travaux sur les voies nasales et je continuerai jeudi. Les cinq jeunes gens m’ont attentivement écouté. Tout cela paraît saisissant.

Comme tu vois, tout va bien pour moi. Pourquoi ne te sens-tu pas dispos en ce moment ?…

Bien des choses à ta chère femme et à ton petit garçon,

ton

Sigm.

Entendu pour Prague à Pâques.

57

24-1-97.

IX. Berggasse 19.

Mon très cher Wilhelm,

… L’idée de l’ingérence des sorcières prend corps et je la tiens pour exacte. Les détails commencent à abonder. J’ai trouvé l’explication du « vol » des sorcières ; leur grand balai est probablement le grand seigneur Pénis. Leurs assemblées secrètes, avec danses et autres divertissements, s’observent tous les jours dans les rues où jouent des enfants. J’ai lu un jour que l’or donné par le diable à ses victimes se transformait immanquablement en excrément ; le jour suivant, M. E… parlant du délire d’argent de sa bonne d’enfant, me dit tout à coup (par le détour de Cagliostro – alchimiste – Dukaten-scheisser (1)) que l’argent de Louise (2) était toujours excrémentiel. Donc, dans les histoires de sorcières, l’argent ne fait que se transformer en la matière dont il était sorti. Si j’arrivais seulement à savoir

(1) Littéralement : chieur de ducats. Au figuré quelqu’un qui gaspille l’argent qu’il n’a peut-être pas honnêtement gagné.

(2) Louise avait été la bonne d’E… et son premier amour.

pourquoi, dans leurs confessions, les sorcières ne manquent jamais de déclarer que le sperme du diable est « froid ». J’ai commandé le Maliens ntaleficarum et vais me mettre à l’étudier avec ardeur, maintenant que la dernière ligne des Paralysies infantiles est écrite. Les histoires du diable, le vocabulaire des jurons populaires, les chansons et les coutumes des nurseries, tout cela acquiert une signification à mes yeux. Peux-tu, sans trop te déranger, tirer du fond de ta riche mémoire quelques titres de livres intéressants traitant de ce sujet ? À propos des danses dont parlent les sorcières dans leurs confessions, souviens-toi des épidémies chorégraphiques du Moyen Age. La bonne d’E… Louise était une sorcière danseuse de cette espèce et, en conséquence, c’est pendant un spectacle de ballets que le malade s’est souvenu d’elle, d’où sa peur des théâtres.

Les performances gymnastiques réalisées par des garçons au cours de leurs accès hystériques, etc., ont quelque rapport avec le vol et le flottement dans les airs.

Je suis près de croire qu’il faudrait considérer les perversions dont le négatif est l’hystérie (1) comme les traces d’un culte sexuel primitif qui fut peut-être même, dans l’Orient sémitique, une religion (Moloch, Astarté)…

Les actes sexuels pervers sont d’ailleurs toujours les mêmes, ils comportent une signification et sont calqués sur un modèle qu’il est possible de retrouver.

Je rêve ainsi d’une religion du diable extrêmement primitive dont les rites s’exercent en secret (2) et je comprends maintenant la thérapeutique rigoureuse qu’appliquaient les juges aux sorcières.

Autre apport au lit du fleuve : aujourd’hui encore un grand nombre de gens rapportent des histoires analogues à celles des sorcières et de mon patient ; ces contes n’abusent personne, mais eux-mêmes n’en démordent pas. Tu auras deviné, je pense, que lorsque les paranoïaques se plaignent de voir mêler des excréments à leurs aliments, de subir, la nuit, les sévices sexuels les plus odieux, etc., c’est qu’il s’agit de contenus mnémoniques véritables (3). J’ai établi, tu le sais, une discrimination entre délires de souvenirs et délires d’interprétation. Ces derniers se rattachent à l’indétermination caractéristique

(1) Freud n’a plus cessé de considérer l’hystérie comme le négatif de la perversion. Il écrit dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1905) : « Les symptômes se forment donc aux dépens d’une sexualité anormale. La névrose est, pour ainsi dire, le négatif des perversions. »

(2) Les fantasmes de la phase sadique-anale.

(3) Cette idée apparaît, dans les travaux ultérieurs de Freud, sous une forme quelque peu modifiée, en tant qu’hypothèse relative à l’élément de vérité contenu dans les délires psychotiques. Voir Moïse et le Monothéisme (1939 a) et Construction en analyse (1937 d).

de l’identité du malfaiteur que dissimule le mécanisme de défense.

Un détail encore : dans les exigences que formulent les hystériques amoureux, dans leur soumission à l’objet aimé ou dans leur incapacité de se marier, par suite d’une aspiration à des idéaux inaccessibles, je décèle l’influence du personnage paternel. La cause se trouve évidemment dans la grandeur du père qui condescend à s’abaisser jusqu’au niveau de l’enfant. Dans la paranoïa, compare la combinaison de mégalomanie avec la création de mythes relatifs à l’origine de l’enfant (i). C’est le revers de la médaille.

Mon hypothèse d’une détermination du choix des névroses par l’époque de leur formation ne me paraît plus aussi sûre. Il me semble plus indiqué de la situer dans la première enfance. Toutefois, je ne sais encore si cette détermination dépend de l’époque de l’apparition ou de celle du refoulement (ce qui me semble maintenant plus plausible).

Absorbé dans toutes ces réflexions, j’ai appris sans me troubler que le Conseil de la Faculté, passant par-dessus ma tête, avait proposé de donner le titre de professeur à un collègue plus jeune que moi dans notre spécialité. Je ne sais encore si la nouvelle est exacte, mais tout en me laissant parfaitement froid, elle va peut-être hâter ma rupture définitive avec la Faculté.

J’épuise, dans de semblables lettres, tout ce que j’aurais dû te raconter lors de notre prochain congrès. Mais, de cette façon, je pourrai maintenant écouter ton exposé des faits périodiques et en saisir le sens et les fondements sans avoir besoin de faire appel à mon imagination.

Écris-moi bientôt de nouveau.

Je pense avoir maintenant franchi le cap du retour d’âge. Mon état de santé s’est bien stabilisé.

Affectueusement à toi, à ta femme et à ton enfant,

ton

Sigm.

58

8-2-97.

IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Il faut que je modifie la nouvelle que je t’ai donnée la dernière fois. M’étant l’autre jour rendu chez Nothnagel pour lui porter, à titre de remerciement, un de mes exemplaires dédicacé, il m’a spontanément et sous le sceau du secret, révélé que lui-même et

(1) O. Rank a ultérieurement développé cette idée dans Le Mythe de la naissance du héros (1909).

Krafft-Ebing allaient proposer ma nomination au professorat (avec Frankl-Hochwart). Il m’a montré le document avec leurs signatures en ajoutant qu’ils allaient tous les deux faire parvenir cette proposition au ministre au cas où le Conseil ne s’y rallierait pas (1). En homme raisonnable, il ajouta : « Vous connaissez bien les autres difficultés. Peut-être tout cela ne servira-t-il qu’à mettre l’affaire sur le tapis. » Nous savons tous combien il est improbable que le ministre accepte leur proposition.

Peut-être cette proposition a-t-elle été soumise à la séance d’hier. Ce qui me fait plaisir, c’est de pouvoir continuer à regarder ces deux hommes comme d’honnêtes gens, car s’ils m’avaient laissé tomber il m’aurait été difficile d’avoir d’eux une bonne opinion.

Si je n’ai rien écrit depuis une semaine, c’est à cause de mon travail quotidien (onze à douze heures et demie) qui m’a épuisé. Le soir, je suis aussi fatigué que si j’avais scié du bois.

Mes prévisions touchant cette saison se sont trouvées confirmées. J’ai dix patients en traitement dont un de Budapest. Un malade de Breslau vient de s’annoncer. Peut-être ai-je une séance de trop, mais d’autre part, c’est quand j’ai le plus de travail que je me sens le mieux. La semaine dernière, par exemple, m’a rapporté 700 florins. Ce n’est pas sans peine qu’on les gagne. Comme il doit être difficile de devenir riche !

Mon travail progresse brillamment, mais que d’énigmes encore à résoudre, que de doutes qui m’assaillent à dissiper ! Je ne veux pas tout te raconter avant le congrès. Peut-être l’un de mes traitements sera-t-il, d’ici là, complètement terminé. Tant que je n’y serai pas parvenu, rien ne me paraîtra certain.

11-2. Un travail pressant et deux journées difficiles à passer – chose devenue exceptionnelle – m’ont interrompu. Je voulais encore te demander au sujet de l’absorption d’excréments… (2) et d’animaux, la date d’apparition du dégoût chez les petits enfants et s’il existe une période de la petite enfance où ce dégoût est inexistant. Pourquoi ne pas me rendre moi-même dans la nursery et y faire des expériences ? Parce que travaillant douze heures et demie je n’en ai pas le temps et que les femmes qui m’entourent ne favorisent guère mes investigations. Au point de vue théorique, une

(1) Dans les universités autrichiennes, l’usage voulait qu’avant que soit conféré à un chargé de cours le titre de professeur, deux de ses collègues missent en avant son nom pour le faire accepter par un vote majoritaire. La nomination était ensuite soumise au ministre qui la faisait signer par l’empereur.

(2) Un mot illisible.

réponse serait intéressante. Mais, entre parenthèses, la théorie me semble maintenant très loin de moi. Je n’essaie pas, pour le moment, de mieux comprendre. Je commence même à douter des relations de temps (i).

Comme nous l’avions soupçonné à Dresde, le diagnostic du somnambulisme s’est avéré exact. Le dernier résultat en est l’explication des crampes tétaniques hystériques. C’est une imitation de la mort, de la rigidité cadavérique, donc une identification avec une personne morte. Quand les malades ont déjà eu l’occasion de voir un cadavre, ils ont alors les yeux vitreux, la bouche ouverte. Sinon, ils gisent le visage calme, les traits paisibles.

Frissons hystériques : être enlevé d’un lit chaud…

En tout cas, j’aurai beaucoup de matériaux à te soumettre à Prague.

Mes pensées affectueuses pour toi, ta femme et ton enfant. Les miens se portent à ravir,

ton

Sigm.

59

6-4-97-

IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… J’ai découvert ce qui me manquait dans le problème de l’hystérie, c’était une nouvelle source d’où s’écoule un élément de la production inconsciente. Je veux parler des fantasmes hystériques qui, chaque fois, je le constate, se rapportent à des choses que l’enfant a entendues de bonne heure et dont il n’a que longtemps après saisi le sens (2). Fait surprenant, l’âge où l’enfant a acquis ces notions est très précoce : à partir de 6 ou 7 mois !…

J’ai envoyé toute ma biographie à Krafft-Ebing qui doit faire sur moi un rapport (3). Mes autres productions sont insignifiantes.

(1) Une progression encore sur la voie aboutissant à la compréhension des phases évolutives de la libido. Freud commençait évidemment à sentir que sa vieille idée de l’influence traumatisante de la séduction ne pouvait plus être considérée comme satisfaisante.

(2) Autre indication de la signification des fantasmes. Les idées de Freud en ce qui concerne la réalité des faits de séduction ne semblent toutefois pas encore ébranlées.

(3) Le rapport remis par Krafft-Ebing constituait une pièce nécessaire pour l’obtention du titre de professeur.

Le travail que j’ai fait ces dernières semaines m’a amené aux limites de mes possibilités.

Je suis ravi de ce que moins de deux semaines nous séparent de notre rencontre.

Pensées affectueuses pour toi, ta femme et l’enfant,

ton

Sigm.

60

Vienne, 28-4-97.

Très cher Wilhelm,

J’ai fait la nuit dernière un rêve te concernant. Il y avait un télégramme avec ton adresse :

(Via

(Venise) ! (Casa Secerno)

{ Villa

La présentation de cette adresse montrait ce qui était obscur et ce qui pouvait comporter plusieurs significations. Le mot Secerno était le plus net. Je me sentais contrarié de ce que tu ne fusses pas allé à l’adresse que je t’avais recommandée : la Casa Kirsch (1).

Motivation. – Rêve inspiré par les événements de la veille. H… était venu et avait parlé de Nuremberg, disant qu’il connaissait très bien cette ville et qu’il y avait habité le Preller. Je ne pus immédiatement me rappeler l’endroit et lui demandai si le Preller se trouvait bien « en dehors de la ville ». Cette conversation raviva mon regret récent d’ignorer ton adresse et d’être sans nouvelles de toi. J’aurais voulu que tu sois mon public pour te communiquer quelques-unes de mes idées ainsi que le résultat de mes récentes recherches. Mais je ne pouvais risquer de t’envoyer ces notes à l’aveuglette ; je désirais te demander de me conserver ces précieux matériaux. Ainsi, c’était bien un de mes désirs que tu réalisais en me télégraphiant ton adresse. Il y a bien des choses à lire derrière le texte du télégramme : le souvenir des régals étymologiques que tu m’as offerts, l’allusion au séjour de H… « en dehors de la ville », mais aussi, je l’ai bien vite compris, des raisons plus sérieuses. Je me sentais irrité contre toi, comme si tu exigeais toujours des choses spéciales ; de plus je blâmais ton peu de goût pour le Moyen Age (2) et ensuite ta réaction encore persistante à

(1) Une pension à Venise. Ce rêve est décrit dans L’Interprétation des rêves, p. 273.

(2) Sans doute allusion au peu de goût de Fliess pour l’architecture de Nuremberg.

ton rêve de défense où tu voulus, contrairement à l’usage, substituer le grand-père au père (i). En outre, je ne cesse de me tracasser pour savoir comment te faire souvenir de demander à I. F… (2) quelle est la personne qui, lorsqu’elle était enfant, l’appelait « mon petit chat », comme elle t’appelle maintenant. Doutant moi-même encore des faits concernant la figure paternelle, ma susceptibilité est bien compréhensible. Ainsi le rêve a assemblé toutes mes rancœurs inconscientes à ton égard.

D’ailleurs, le texte a un autre sens encore :

Via (les rues de Pompéi que je suis en train d’étudier)

Villa (la villa romaine de Bocklin).

Il s’agit donc de nos conversations de voyage ; Secerno a, comme Salemo, une sonorité napolitano-sicilienne. Et sous-jacente, ta promesse d’un congrès sur le sol italien.

L’interprétation complète ne m’est venue à l’esprit que ce matin, après qu’un heureux hasard m’eût apporté une confirmation nouvelle de l’étiologie paternelle. J’ai entrepris hier le traitement d’une jeune femme que j’aurais, faute de temps, préféré décourager. Un de ses frères est mort fou et le symptôme principal de ma malade, l’insomnie, ne date que du moment où elle entendit la voiture qui devait emporter son frère vers l’asile, franchir la porte cochère. Depuis, elle redoute de monter en voiture, sûre d’être un jour victime d’un accident. Quelques années plus tard, durant une promenade, les chevaux prirent peur ; elle saisit cette occasion pour sauter de la voiture et se casser une jambe. Aujourd’hui, en arrivant, elle me déclare qu’ayant beaucoup pensé à son traitement, elle a découvert un obstacle. – « Lequel ? » – « Ça m’est égal de dire tout le mal possible de moi-même mais je tiens à ménager les autres. Il faut que vous m’autorisiez à ne nommer personne. » – « Les noms importent peu. C’est à vos relations avec ces gens que vous pensez. Là, il ne faudra rien taire. » – « Je crois bien qu’il aurait été plus facile de me soigner autrefois que maintenant. Auparavant, je ne voyais pas le mal ; aujourd’hui, la signification criminelle de certaines choses m’apparaît clairement. Je ne me déciderai pas à en parler. » – « Je pense, au contraire, qu’une femme faite devient plus tolérante à l’égard des choses sexuelles. » – « Oui, vous avez raison. Quand je

(1) Allusion incompréhensible.

(2) Ida Fliess, la femme de Fliess.

considère que les gens les meilleurs, ceux qui ont de nobles principes, peuvent se rendre coupables d’actes pareils, je suis bien obligée de me dire que c’est une sorte de maladie, de folie, et qu’alors je dois les en excuser. » – « Alors parlons nettement. Dans mes analyses, je découvre que ce sont les plus proches parents, mon père ou mon frère, qui sont les coupables. » – « Mon frère n’a rien à y voir. » – « Alors ce fut votre père. »

Et j’apprends alors que ce soi-disant noble et respectable père avait pris l’habitude de la faire venir dans son lit pour se livrer sur elle à des éjaculations externes (il la mouillait). Cela s’est passé entre sa 9e et sa 13e année). Dès cette époque, elle éprouvait de l’anxiété. Une de ses sœurs, plus âgée qu’elle de six ans, à laquelle elle s’était plus tard confessée, lui avait avoué avoir eu la même aventure. Une cousine lui avait raconté qu’â l’âge de 15 ans, elle s’était vue obligée de résister aux tentatives de son grand-père. Quand je lui déclarai que des faits semblables et même pires avaient dû se produire dès sa prime enfance, elle n’y trouva rien d’incroyable. À part cela, il s’agit chez elle d’une hystérie tout à fait banale et présentant les symptômes habituels.

Quod erat demonstrandum.

61

Vienne, 2-5-97.

Très cher Wilhelm,

… Comme les notes ci-jointes te le montreront, je consolide mes gains. En premier lieu, j’ai acquis de la structure de l’hystérie une notion exacte. Tout montre qu’il s’agit de la reproduction de certaines scènes auxquelles il est parfois possible d’accéder directement et d’autres fois seulement en passant par des fantasmes interposés. Ces derniers émanent de choses entendues mais comprises bien plus tard seulement. Tous les matériaux sont naturellement réels. Ils représentent des constructions protectrices, des sublimations, des enjolivements de faits servant, en même temps, de justification. Accessoirement, ils peuvent provenir de fantasmes masturbatoires. Je constate aussi un autre fait important : les formations psychiques soumises, dans l’hystérie, au refoulement ne sont pas, à proprement parler, des souvenirs, puisque personne ne fait travailler, sans bons motifs, sa mémoire ; il s’agit de pulsions découlant des scènes primitives. Je me rends compte maintenant du fait que les trois névroses, l’hystérie, la névrose obsessionnelle et la paranoïa, comportent les mêmes éléments (et la même étiologie), c’est-à-dire des fragments

mnémoniques, des impulsions (dérivant des souvenirs) et des fabulations protectrices. Mais l’irruption dans le conscient, les formations de compromis, c’est-à-dire de symptômes, sont différentes dans chaque cas. Dans l’hystérie, ce sont les souvenirs, dans la névrose obsessionnelle, les pulsions perverses et, dans la paranoïa, les fabulations défensives (fantasmes) qui, déformés du fait des compromis, s’insinuent jusqu’au comportement habituel.

D’après moi, ces vues constituent un grand progrès. J’espère que tu es du même avis (i).

… Espérons que tu as enfin découvert quelque beauté aux lacs. Il m’est difficile de te pardonner tes critiques de Venise, mais je saisis pourtant un peu l’harmonie et les si belles proportions que l’on découvre dans la sévère structure de ton psychisme.

Meilleurs vœux à tous deux pour d’agréables vacances,

ton

Sigm.

Manuscrit L (2).

NOTES (I)

Structure de l’hystérie.

Le but semble être de revenir aux scènes primitives. On y parvient quelquefois directement mais, en certains cas, il faut emprunter des voies détournées, en passant par les fantasmes. Ces derniers édifient, en effet, des défenses psychiques contre le retour de ces souvenirs (3) qu’ils ont aussi la mission d’épurer et de sublimer. Élaborés à l’aide de choses entendues qui ne sont utilisées qu’après coup, ils combinent

(1) Ce t grand progrès » a, plus tard, bouleversé toutes les hypothèses psychanalytiques et transformé la psychanalyse en une psychologie des pulsions. Freud, en disant que « les formations soumises, dans l’hystérie, au refoulement, n’étaient pas, à proprement parler, des souvenirs étant donné que personne ne fait travailler, sans bons motifs, sa mémoire », a déjà presque découvert le ça puisque, en effet, ces matériaux sont « des pulsions découlant des scènes primitives ».

(2) Notes jointes à la lettre du 2-5-97. Elles font partie des observations cliniques que Freud avait l’habitude de noter sans ordre systématique. On trouvera d’autres notes de cet ordre, pp. 179-180. Jusqu’en ses dernières années, Freud a continué à prendre de pareilles notes. Voir certaines d’entre elles publiées après la mort de leur auteur et datant de juin 1938 (1941 /)■

(3) Jamais depuis Freud n’a aussi nettement exprimé cette idée. V. l’Interprétation des rêves : » L’étude des psychonévroses nous amène à une surprenante découverte : ces fantasmes, ces rêveries diurnes, sont les prodromes immédiats des symptômes hystériques, ou, tout au moins, d’un grand nombre d’entre eux ; les symptômes hystériques ne se rattachent pas aux souvenirs eux-mêmes, mais aux fantasmes édifiés sur eux.

les incidents vécus, les récits de faits passés (concernant l’histoire des parents ou des aïeux) et les choses vues par le sujet lui-même. Ils se rapportent aux choses entendues comme les rêves se rapportent aux choses vues. Car, dans les rêves nous voyons mais nous n’entendons pas.

Rôle des domestiques (i).

Un intense sentiment de culpabilité (à propos de vols, d’avortements, etc.) naît parfois chez une femme par identification à ces personnes de basse moralité. Bien souvent ces dernières surgissent, dans son souvenir, comme des femmes méprisables dont les figures se trouvent sexuellement liées à celles du père ou du frère. Puis, par suite de la sublimation de ces filles dans les fantasmes, des accusations fort douteuses sont lancées contre d’autres personnes. On trouve diverses craintes : crainte de la prostitution (de sortir seule), peur de trouver un homme caché sous le lit, etc. Le fait que la vile conduite du chef de famille à l’égard des servantes soit expiée par le sentiment, chez la fille, du ravalement de soi semble constituer une tragique expiation.

Champignons.

L’année dernière j’ai vu une jeune fille craindre de cueillir une fleur ou même un champignon parce qu’elle enfreignait ainsi les lois divines qui interdisent de détruire les germes vivants. Cette crainte tirait son origine des préceptes religieux de sa mère qui s’élevait contre les précautions pendant le coït, puisque des germes vivants se trouvaient ainsi détruits. Elle parlait des « éponges » (petites éponges de Paris) qui étaient des préservatifs possibles (2). Une identification à sa mère formait le contenu principal de la névrose de cette jeune personne.

Douleurs.

Il ne s’agit pas de la sensation directe d’une fixation (3), mais de sa répétition intentionnelle. Un enfant se heurte à quelque coin de table, à un meuble et met ainsi ses organes génitaux en contact avec cet objet afin de répéter une scène où la partie maintenant douloureuse, jadis frottée contre l’angle, a servi à la fixation.

f (1) Pour comprendre cette note, il convient de se rappeler ce qu’était la situation particulière du personnel domestique féminin dans la bourgeoisie viennoise vers la fin du siècle dernier. Tout ce que Freud a conservé de cette façon de penser se retrouve dans le travail intitulé De l’abaissement général du niveau de la vie amoureuse (1912 d).

(2) [Le mot allemand « Schwamm • signifie à la fois « champignon 1 et « éponge »].

(3) [Fixation devenue inconsciente d’un incident dans la mémoire du sujet. C’est la première fois, semble-t-il, que Freud emploie ce terme.]

Pluralité des personnes psychiques (i).

Le fait de l’identification autorise peut-être un emploi littéral de cette expression.

Emballage.

Suite de l’histoire des champignons. La jeune fille exigeait que tous les objets qu’on lui remettait fussent enveloppés (capote anglaise).

Plusieurs versions du même fantasme. Se rapportent-ils [aux

MÊMES FAITS ORIGINAUX] ?

Quand le sujet désire être malade, quand il tient à ses symptômes, c’est toujours parce qu’il considère la souffrance comme un bouclier contre sa propre libido et qu’il se méfie de lui-même. Dans cette phase, le symptôme, qui est un souvenir [de quelque incident passé] devient un souvenir défensif. Les deux courants actifs se confondent. Aux stades antérieurs, le symptôme émanant de la libido était un symptôme incitant. Entre les deux stades, les fantasmes ont peut-être servi à la défense.

Il est possible de prendre connaissance des voies, des époques et des matériaux ayant contribué à la formation des fantasmes. Le processus rappelle beaucoup celui de l’élaboration des rêves, sauf qu’il ne s’y présente aucune régression mais seulement une progression. Voir les rapports existant entre le rêve, le fantasme et la reproduction (2).

Autre rêve de désir.

« Vous allez, je pense, déclarer qu’il s’agit là d’un rêve de désir, me dit E… J’ai rêvé qu’au moment de ramener une dame chez moi, je suis arrêté par un agent qui me somme de monter dans une voiture. Je le prie de m’accorder le temps d’arranger mes affaires », et ainsi de suite. – « Donnez-moi des détails plus précis. » – « J’ai fait ce rêve le matin, après une nuit passée avec cette dame. » – « Avez-vous été épouvanté ? » – « Non. » – « Saviez-vous de quoi l’on vous accusait ? »

— « Oui, d’infanticide. » – « Y a-t-il un élément de réalité là-dedans ? »

— « Oui, j’ai eu une fois l’occasion de me faire du souci à propos d’un avortement, suite d’une liaison. Je déteste y penser. » – « S’était-il passé quelque chose ce matin-là, avant votre rêve ? » – « Oui, je m’étais réveillé et nous avions fait l’amour. » – « Mais vous aviez pris des précautions ? » – « Oui, je m’étais retiré à temps. » – « Alors c’est

(1) Indice de la future conception du surmoi.

(2) Des idées analogues se retrouvent dans le travail intitulé Le poète et l’imagination (1908 e).

que vous avez eu peur d’avoir procréé. Le rêve montre que votre désir s’est trouvé réalisé, que rien n’est arrivé et que vous avez étouffé l’enfant dans l’œuf. Vous vous êtes ensuite servi de l’anxiété provoquée par ce genre de coït pour en faire le sujet du rêve (1). »

62

16-5-97.

Mon cher Wilhelm,

… Ta lettre m’a permis de voir combien tu étais détendu. J’espère que tu redeviendras maintenant pour longtemps ce que tu as toujours été et que je pourrai continuer à faire de toi mon bienveillant public. Tu sais que, sans cela, je ne serais pas capable de travailler. Si tu es d’accord, je ferai comme la dernière fois, je t’enverrai toutes les notes que j’ai prises, en te priant de me les renvoyer quand je te les redemanderai. Quoi que j’entreprenne, j’en reviens toujours aux névroses et à l’appareil psychique. Si rien d’autre ne sort de ma plume, ce n’est pas par indifférence à l’égard des gens ou des choses. Tout bouillonne et fermente en moi et je ne fais qu’attendre de nouvelles poussées. Je ne me décide pas à écrire l’exposé général préliminaire que tu réclames ; je crois bien que ce qui m’en empêche est l’obscure prescience que quelque chose d’essentiel va bientôt s’y ajouter. D’autre part, je me suis senti obligé de travailler la question des rêves ; là, je me sens très sûr de moi, d’autant que tu m’y encourages. Il a d’abord fallu que je m’interrompe pour préparer hâtivement un extrait de l’ensemble de mes travaux et l’expédier à l’imprimerie (2). Les élections vont avoir lieu incessamment (3). Maintenant, c’est fini et je vais pouvoir repenser au rêve. J’ai jeté un coup d’œil sur la littérature et je me dis, comme l’espiègle démon celte : « Que je suis content ! Nul regard humain n’a percé le voile du déguisement de Puck. » Personne ne soupçonne le moins du monde que le rêve, loin d’être quelque chose d’insensé, est bien une réalisation de désir.

Je ne sais plus si je te l’ai déjà dit, mais pour que tu le saches sûrement, je te le répète : j’ai découvert la source des hallucinations auditives dans la paranoïa. De même, dans l’hystérie, les fan-

(1) Rêve utilisé dans L’Interprétation des rêves, p. 129 de la trad. franç.

(2) Paru chez Deuticke en 1897 sous le titre de Bibliographie des travaux du Docteur Freud (1897 b).

(3) Freud obtint les voix de la plupart des professeurs de la Faculté de Médecine le 12 juin 1897. Mais le retard de sa nomination fut attribuable uniquement à l’antisémitisme du ministre de l’Instruction publique.

tasmes sont dus à des choses entendues mais comprises plus tard seulement.

Peu de jours après mon retour, un de mes fiers vaisseaux a sombré. Mon banquier, celui d’entre mes patients dont l’analyse était la plus avancée, m’a échappé à un moment décisif, alors qu’il allait me révéler les scènes finales. J’en subis aussi un dommage matériel et me convainc que je ne connais pas encore tous les ressorts de mon affaire. Mais, reposé comme je l’étais, j’ai bien supporté la chose en me disant que je devrai longtemps encore attendre l’achèvement complet d’un traitement. Cela doit pourtant être réalisable et j’y parviendrai.

Je désirais faire partir les enfants pour Aussee le 18 ; Martha serait restée ici jusqu’à la Pentecôte. Le temps affreux qu’il fait nous oblige à remettre ce départ à une date indéterminée. Martin a eu un nouvel accès sans danger de sa fièvre poétique. Il a écrit un poème intitulé Jour de fête dans la forêt et un autre, encore inachevé La chasse. La lecture des vers suivants qui se trouvent dans ses Conversations entre animaux intelligents t’apprendra qu’il a été opéré :

« Lièvre », dit le chevreuil.

« As-tu encore mal à la gorge quand tu avales ? »

Il est extrêmement comique de voir l’indignation d’Oli devant les nombreuses fautes d’orthographe qui émaillent ces poétiques productions.

… Mathilde se passionne actuellement pour la mythologie et a récemment versé des larmes amères en apprenant que les Grecs – qui furent de tels héros – reçoivent tant de coups des Turcs. Très amusante, cette petite troupe…

J’ai plusieurs auditeurs nouveaux, entre autres un véritable élève berlinois, un certain Dr Gattl, venu ici pour suivre mon enseignement. Je lui ai promis de l’instruire suivant les méthodes classiques (celles des péripatéticiens), plutôt qu’au laboratoire et dans les salles d’hôpitaux. Je suis curieux de voir ses réactions. Il est d’ailleurs à moitié Américain.

Toutes sortes de bonnes idées à te communiquer me sont venues à l’esprit ces jours-ci, mais toutes se sont envolées. Me voilà obligé d’attendre le prochain souffle qui me les ramènera. D’ici là, j’aimerais recevoir de bonnes nouvelles, bien détaillées, d’Ida, de Robert et de toi-même…

Très affectueuses pensées. Bonne chance dans ton travail,

ton

Sigm.

63

25-5-97-

Cher Wilhelm,

Je t’envoie ci-joint le « catalogue de toutes les merveilles, etc. (1) ». Le Conseil des Professeurs fait attendre sa décision. Il y a eu de nouvelles oppositions et, par suite, remise à la prochaine séance. Heureusement, mon intérêt se porte ailleurs.

Le pli ci-inclus renferme une multitude de conjectures qui me donnent grand espoir. Si j’en tire quelque chose, je te ferai cette fameuse visite à Berlin, mais j’estime qu’elle n’aura lieu que l’année prochaine…

Ma petite troupe est partie hier soir pour Aussee avec Minna. Aux dernières nouvelles, ils sont arrivés là-bas par un temps magnifique. Martha reste ici jusqu’à la Pentecôte.

ton

Sigm.

Manuscrit M (2).

NOTES (II)

Structure de l’hystérie.

Cette structure est probablement la suivante. Quelques-unes des scènes sont directement accessibles, d’autres seulement par l’intermédiaire de fantasmes superposés. Elles s’ordonnent suivant une résistance croissante ; les moins refoulées surgissent les premières, mais d’une façon incomplète à cause de leur association avec des scènes plus refoulées. Le travail analytique s’effectue par une série de descentes, d’abord jusqu’aux scènes ou à leur voisinage, puis un peu plus profondément encore à partir d’un symptôme et enfin plus bas encore (3). Étant donné que la plupart des scènes ne convergent que vers quelques symptômes seulement, la voie que nous empruntons suit une ligne au travers des pensées qui se trouvent à l’arrière-plan des mêmes symptômes.

Symptômes. – Notre travail consiste à pénétrer toujours plus profondément. (Voir fig. 11.)

(1) Citation approximative des paroles de Leporello dans le Don Juan de Mozart. Freud fait ainsi en plaisantant allusion au « Catalogue » de ses œuvres, c.-à-d. à sa bibliographie. Voir la lettre précédente.

(2) Ce manuscrit accompagnait la lettre du 25-5-1897.

(3) « Les scènes s’ordonnent suivant une résistance croissante. » Cette idée et celle aussi que le travail se fait en descendant toujours plus bas, ont amené Freud i donner, dans ses écrits techniques, des conseils sur l’interprétation des résistances et à établir la technique psychanalytique.

Travail

Image4

Toutes les lignes pointillées

les flèches et les chiffres sont en rouge dans le manuscrit ainsi que le mot « Travail »

 Refoulement.

Il est permis de soupçonner que T élément essentiel refoulé est toujousr l’élément féminin. Les femmes, comme les hommes, en effet, avouent plus facilement les expériences qu’elles ont faites avec d’autres femmes que celles faites avec des hommes. Ce que les hommes refoulent surtout, c’est l’élément de pédérastie (i).

Fantasmes.

Les fantasmes se produisent par une combinaison inconsciente de choses vécues et de choses entendues, suivant certaines tendances. Ces tendances visent à rendre inaccessibles les souvenirs qui ont pu ou pourraient donner naissance aux symptômes. Les fantasmes se forment par un processus de fusion et de déformation analogue à la décomposition d’un corps chimique combiné à un autre. Le premier genre de déformation consiste en une falsification du souvenir par fragmentation, ce qui implique un mépris des rapports chronologiques (les corrections chrono-

(i) L’idée que Freud exprime ici l’a préoccupé toute sa vie (voir Intr., p. 35). Elle l’a amené à concevoir la signification générale de la « tendance à l’inversion des psychonévrosés ». Suivant une note des Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1905 d) c’est à Fliess que Freud serait redevable de cette conception. Plus tard, Freud arriva, grâce à elle, à comprendre la signification générale de l’homosexualité latente et, finalement, dans ses dernières années de travail, la signification de la passivité dans l’enfance.

logiques semblent précisément dépendre de l’activité du système conscient). Un fragment de la scène vue se trouve ainsi relié à un fragment de la scène entendue pour former un fantasme, tandis que le fragment non utilisé entre dans une autre combinaison. Ce processus rend impossible la découverte de la connexion originelle. La formation de fantasmes de cet ordre (en périodes d’excitation) aboutit à une cessation du symptôme mnémonique. En revanche, il y a alors production de fabulations inconscientes qui ont échappé à la défense. Dans le cas où un pareil fantasme s’intensifie au point de devoir forcer l’accès du conscient, il est refoulé et un symptôme se forme par rétrogradation de l’idée fantasmatique vers les souvenirs qui la constituent.

Tous les symptômes d’angoisse (phobies) dérivent ainsi de fantasmes. De toute façon, ces symptômes apparaissent donc plus simples. Il peut y avoir une troisième poussée et une troisième sorte de formation symptomatique dérivant de pulsions (i).

Types de déplacements aboutissant a des compromis.

Déplacement par voie associative : hystérie.

Déplacement par similarité (conceptuelle) : névrose obsessionnelle, caractéristique du lieu et peut-être aussi de l’époque où s’est produite la défense.

Déplacement d’ordre causal : paranoïa.

Cours typique de la maladie.

Il y a lieu de soupçonner que la réactivation des matériaux refoulés n’est pas due au hasard, mais qu’elle obéit à certaines lois de développement. De plus, le refoulement rétrograde du récent au passé et affecte d’abord les derniers incidents survenus.

Dissemblance entre les fantasmes dans l’hystérie et la paranoïa.

Dans cette dernière maladie, ils sont systématiques et concordent entre eux. Dans la première, ils sont indépendants les uns des autres, voire contradictoires, donc isolés ; ils semblent automatiquement produits (par un processus chimique). C’est ce fait et la négligence des données chronologiques qui constituent la distinction essentielle à établir entre l’activité dans le préconscient et l’activité dans l’inconscient.

Refoulement dans l’inconscient.

Il ne suffit pas de tenir compte du refoulement entre le préconscient et l’inconscient ; il faut encore penser au refoulement normal qui se pro-

(i) [Voir plus loin, p. 183, le passage concernant les pulsions.] duit dans le système inconscient lui-même. C’est un fait fort important mais qui reste encore tris obscur (i).

L’un de nos plus chers espoirs est d’arriver à déterminer le nombre et les espèces de fantasmes aussi bien que nous déterminons ceux des « scènes ». Le roman suivant lequel le sujet se croit un étranger dans sa famille (dans la paranoïa) est partout présent et sert à rendre cette famille illégitime (2). L’agoraphobie semble liée à un roman de prostitution se rattachant aussi à ce roman familial. Une femme qui refuse de sortir seule témoigne ainsi de l’infidélité de sa mère.

64

31-5-97.

IX. Berggasse 19.

Cher Wilhelm,

Voilà longtemps que je n’entends plus parler de toi. Ci-joint quelques fragments laissés sur le rivage lors de la dernière marée. Je ne rassemble plus de notes qu’à ton intention et j’espère que tu me les conserveras. En guise d’excuses ou d’explication, laisse-moi ajouter qu’il ne s’agit là que de présomptions. Mais on tire toujours quelque profit de cette sorte de choses et je n’ai été forcé de renoncer qu’à ce que je voulais ajouter au système préconscient (3). Un pressentiment me dit encore comme si je le savais déjà – alors que je ne sais rien du tout – que je suis sur le point de découvrir la source de la morale. Je vis dans l’attente de quelque chose, ce qui me cause beaucoup de satisfaction. Que n’es-tu plus près de moi pour que je puisse plus commodément te faire part de mes découvertes !

À part cela, mon état d’âme estival est à un niveau très élevé. Nous partirons vendredi soir pour Aussee où nous passerons les fêtes de la Pentecôte. Je ne sais si d’autres idées dignes de t’être communiquées surgiront d’ici là ; je ne veux plus travailler et le rêve lui-même est mis de côté. Récemment, j’ai rêvé de sentiments hypertendres pour Mathilde, mais elle se prénommait « Hella » et

(1) L’idée à laquelle Freud fait ici allusion a plus tard progressé. Il a différencié, l’instinctuel du refoulé dans le ça (Le Moi et le Ça, 1923 b) et a émis l’opinion que le refoulé lui-même pouvait s’épuiser et disparaître (Le déclin du complexe d’Œdipe) (1924 d).

(2) Freud considère alors que le roman familial constitue un indice de paranoïa. Il reconnut plus tard que ce roman faisait partie des fantasmes normaux formés sous la pression du complexe d’Œdipe. C’est l’opinion qu’il a émise dans le livre de Rank, Le Mythe de la naissance du héros (1909 e).

(3) Voir note p. 154.

j’ai ensuite vu devant moi le mot « Hella » tracé en gros caractères. Explication : une nièce américaine dont nous avons reçu la photographie porte ce nom. Mathilde aurait dû s’appeler « Hella » puisqu’elle a récemment versé tant de larmes amères à propos des défaites grecques. Elle a la passion de la mythologie et de la Grèce antique et considère naturellement tous les Hellènes comme des héros. Le rêve montre évidemment la réalisation de mon désir, celui de constater que c’est bien le père qui est le promoteur de la névrose. Voilà qui met fin à mes doutes encore persistants.

Une autre fois j’ai rêvé que, sommairement vêtu, je montais très lestement un escalier, comme le fait ressortir ce songe (donc cœur en bon état) ; soudain, je remarque qu’une bonne femme me suit et alors, comme il arrive si souvent dans les rêves, je reste cloué sur place, comme frappé de paralysie. Le sentiment alors éprouvé n’est pas de l’angoisse, mais une excitation érotique. Tu vois par là comment la sensation de paralysie propre au rêve peut servir à la réalisation d’un désir d’exhibition. J’avais réellement gravi, ce soir-là un étage sans avoir mis de faux-col et m’étais dit que je risquais de rencontrer un voisin dans l’escalier (1)…

Avec mes pensées les plus affectueuses pour ta femme et ton fils,

ton

Sigm.

Manuscrit N (2).

31 mai 1897.

NOTES (III)

Pulsions.

Les pulsions hostiles à l’endroit des parents (désir de leur mort) sont également partie intégrante des névroses. Elles viennent consciemment au jour sous la forme d’idées obsessionnelles. Dans la paranoïa, les délires de persécution les plus graves (méfiance pathologique à l’égard des chefs, des monarques) émanent de ces pulsions. Elles se trouvent refoulées dans les périodes où les sentiments de pitié pour les parents l’emportentau moment de leurs maladies, de leur mort. Dans le deuil, les sentiments de remords se manifestent, alors on se reproche leur mort (c’est ce que l’on décrit sous le nom de mélancolies) ou bien l’on se punit soi-même sur le mode hystérique, en étant malades comme eux (idée de rachat). L’identification n’est alors, comme on voit, qu’un mode de penser et ne nous délie pas de l’obligation de rechercher les motifs.

(1) Une relation plus complète de ce rêve se trouve dans L’Interprétation des rêves, p. 209 de la trad. franç.

(2) Manuscrit joint à la lettre 64 du 31 mai 1897.

Il semble que, chez les fils, les désirs de mort soient dirigés contre le père, et chez les filles, contre la mère (i). Une jeune domestique reporte ce désir sur sa patronne dont elle souhaite la mort pour pouvoir épouser le patron. (Voir à ce sujet le rêve de Lisel à propos de Martha et de moi-même (2).)

Relation entre les pulsions et les fantasmes.

Les souvenirs paraissent bifurquer : certains d’entre eux sont écartés et remplacés par des fantasmes. D’autres plus accessibles semblent mener directement aux pulsions. Reste à savoir si, plus tard, les pulsions peuvent aussi émaner de fantasmes.

C’est d’une façon analogue que la névrose obsessionnelle et la paranoïa découleraient ex æquo de l’hystérie, ce qui expliquerait l’incompatibilité de ces deux troubles.

Transposition de la croyance.

La croyance (et le doute) sont des phénomènes qui appartiennent totalement au système du moi conscient et n’ont pas de pendant dans l’inconscient. Dans les névroses, la croyance se trouve déplacée ; toute créance est refusée aux matériaux refoulés quand ceux-ci tentent de resurgir, alors qu’elle se trouve accordéepar punition, pourrait-on direaux matériaux de la défense. Titania qui ne veut pas aimer son époux légitime Obéron se voit obligée, de ce fait, d’aimer Bottom, l’âne fantasmatique.

Poésie et « fine frenzy » (3).

Le mécanisme de la création poétique est le même que celui des fantasmes hystériques. Goethe prête à Werther quelque chose de vécu : son propre amour pour Lotte Kàstner et, en même temps, quelque chose dont il a entendu parler : le sort du jeune Jérusalem qui se suicida. Goethe joue probablement avec l’idée de suicide et y trouve un point de contact qui lui permet de s’identifier à Jérusalem. Il prête à celui-ci des motifs tirés de sa propre histoire d’amour. C’est au moyen de ce fantasme qu’il se prémunit contre les conséquences de sa propre histoire.

Ainsi Shakespeare avait raison d’associer poésie et folie (fine frenzy) (4).

(1) Première allusion au complexe d’Œdipe.

(2) Gouvernante des enfants de Freud.

(3) Les mots fine frenzy sont en anglais dans le texte original.

(4) Dans ses œuvres ultérieures, Freud a plusieurs fois exposé et élargi ses vues à ce propos, en particulier dans L’Interprétation des rêves, dans son étude sur le Gradiva de Jensen (1907) et dans son article sur Le poète et l’imagination (1908).

31-5-1897

i85

 Causes de la formation des symptômes.

Le fait de se souvenir ne constitue jamais un motif, mais seulement une méthode, un mode. Chronologiquement, la première force motivante, dans la formation des symptômes, est la libido. Ainsi les symptômes, comme les rêves, sont des réalisations de désirs (i).

Au cours des stades ultérieurs, la défense contre la libido s’est assuré une place dans l’Inconscient. La réalisation de désir doit satisfaire aux exigences de la défense inconsciente et c’est en effet ce qui arrive quand le symptôme est utilisé en guise de châtiment (à cause de pulsions mauvaises) ou lorsqu’il agit en posant des obstacles, réaction due à une méfiance de soi. Les mobiles de la libido et de la réalisation de désir en tant que punitions agissent de concert en s’additionnant (2). La tendance générale à Vabréaction et à l’irruption de ce qui a été refoulé est évidente, c’est à elle que s’ajoutent les deux autres mobiles. Tout semble se passer comme si, d’une part, dans les stades ultérieurs, des structures complexes (pulsions, fantasmes, motivations) se produisaient à partir des souvenirs, tandis que, d’autre part, une défense émanant du préconscient (le moi) s’insinuait dans l’inconscient en rendant la défense multiloculaire.

La formation des symptômes par le moyen d’identification se trouve liée aux fantasmes, c’est-à-dire au refoulement de ceux-ci dans l’inconscient et est analogue aux modifications que subit le moi dans la paranoïa. Le déclenchement de /'angoisse se trouvant lié à ces fantasmes refoulés, nous en concluons que la transformation de la libido en angoisse ne découle pas d’une lutte entre le moi et l’inconscient, mais s’effectue au sein de l’inconscient lui-même. Il doit donc exister une libido inconsciente.

Le refoulement des pulsions ne semble pas engendrer d’angoisse, mais de la dépressionpeut-être de la mélancolie. C’est par là que les mélancolies se rattachent aux névroses obsessionnelles.

Définition de la « sainteté ».

La « sainteté » est ce qui incite les humains à sacrifier, dans l’intérêt d’une plus grande communauté, une partie de leur liberté sexuelle perverse. L’horreur qu’inspire l’inceste (acte impie) repose sur le fait que, par suite d’une vie sexuelle commune (même à l’époque de l’enfance), les

(1) Dès 1895, l’analogie entre la formation des rêves et celle des symptômes avait frappé Freud (voir Esquisse, p. 352) mais ce ne fut qu’en 1899 qu’il la redécouvrit, c’est-à-dire qu’il en comprit la signification. Lettre n° 105 et Introd., p. 30.

(2) Première allusion à la namre du rêve d’angoisse (L’Interprétation des rêves, p. 516 de la trad. franç.) et aux vues ultérieures de Freud sur le besoin de punition.

membres d’une famille sont en permanence solidaires et deviennent incapables de se lier à des étrangers. Ainsi l’inceste est un fait anti-social auquel, pour exister, la civilisation a dû peu à peu renoncer (i). Antinomie : le « surhomme ».

65

Mardi, 12-6-97.

Cher Wilhelm,

Ta lettre m’a bien amusé et surtout ta remarque relative au titre. À notre prochain congrès, tu m’appelleras « Monsieur le Professeur ». J’entends être un gentilhomme pareil aux autres gentilshommes. La vérité est que si nous marchons du même pas dans la souffrance, il n’en est pas de même dans la réalisation. Jamais je n’ai été atteint d’une paralysie intellectuelle pareille à la présente. Écrire la moindre ligne m’est un supplice. Tu t’épanouis à nouveau tandis que j’ai beau ouvrir toutes grandes les portes de mes sens, il n’y pénètre rien, Mais je me réjouis de penser à notre prochain congrès. Ce sera à Aussee, j’espère, et en août…

Je connais à Aussee une admirable forêt pleine de fougères et de champignons où il faudra que tu m’inities aux mystères du monde des animaux inférieurs et des enfants. Je vais demeurer bouche bée devant ce que tu auras à me dire, j’espère que l’univers n’en soupçonnera rien avant moi et, qu’au lieu d’un court article, tu nous gratifieras cette année d’un petit livre où nous trouverons la solution des mystères organiques dans les périodes de 28 et 23.

Ton observation à propos de la disparition temporaire des périodes et ensuite de leur réapparition à la surface m’a frappé avec toute la force propre à une intuition exacte. Tout s’est passé de cette façon pour moi. D’ailleurs, j’ai subi une sorte de névrose. Drôles d’états que le conscient ne saurait saisir : pensées nébuleuses, doutes voilés et à peine, de temps en temps, un rayon lumineux (2)…

Je suis d’autant plus heureux de savoir que tu t’es remis au

(1) Première formulation des conceptions de Freud relatives au conflit entre la civilisation et les instincts, conceptions qu’il a développées d’abord dans La morale « culturelle » sexuelle et la nervosité moderne (1908 d), puis dans Totem et Tabou (1912-13), dans Malaise dans la civilisation (1930 a) et dans Pourquoi la guerre ? (1933 b).

(2) Ce passage fait prévoir le début ou plutôt la préparation de l’auto-analyse de Freud. Dans la lettre suivante, ce sujet est plus explicitement traité et dans les lettres datant de ce même été il se trouve franchement abordé. Dans sa lettre du 14 août, Freud écrit : « Cette analyse est la plus malaisée de toutes. » Elle fait l’objet principal des lettres suivantes. Voir l’Introd., pp. 26 et suiv.

travail. Nous faisons un partage à la manière des deux mendigots (1) dont l’un s’attribue la province de Posen ; toi, tu prends le domaine biologique, moi, le psychologique. Je confesse que ces derniers temps, j’ai commencé à collectionner de très significatives histoires juives (2).

Je me suis vu obligé, cet été, de m’occuper de deux nouveaux cas qui évoluent fort bien. Le dernier en date, qui m’intéresse beaucoup, est celui d’une jeune fille de 19 ans affectée d’idées obsessionnelles pures. Conformément à mes hypothèses, les idées obsessionnelles remontent à un âge psychique plus avancé et ne se rapportent pas nécessairement au père qui ménage de plus en plus l’enfant à mesure que celle-ci grandit, mais à ses frères et sœurs un peu plus âgés qu’elle et qui ne la considèrent pas encore comme une femme. Dans le cas présent, le Tout-Puissant s’est montré assez bienveillant pour faire mourir le père avant que l’enfant ait atteint ses 11 mois, mais deux des frères de la patiente, dont l’un était de trois ans son aîné, se sont fait sauter la cervelle.

À part cela, je me sens abruti et me recommande à ton indulgence. Il me semble être dans un cocon. Dieu sait quelle bête en sortira.

Mes plus affectueuses pensées et à bientôt,

ton

Sigm.

66

Dr Sigm. FREUD, Vienne, 7-7-97.

Chargé de cours de Neurologie IX. Berggasse 19.

à /’ Université.

Mon cher Wilhelm,

Je sais que je suis, pour le moment, un correspondant impossible auquel doit être refusé tout droit aux réclamations, mais il n’en a pas été et n’en sera pas toujours ainsi. Je continue à ne pas comprendre ce qui m’est arrivé. Quelque chose venu des profondeurs abyssales de ma propre névrose s’est opposé à ce que j’avance encore dans la compréhension des névroses et tu y étais, j’ignore pourquoi, impliqué (3). L’impossibilité d’écrire qui m’affecte semble avoir pour but de gêner nos relations. De tout cela, je ne possède nulle

(1) Freud utilise le mot yiddisch Schnorrer.

(2) Il s’agit certainement ici des premiers matériaux qui serviront plus tard à la composition du livre de Freud sur les mots d’esprit (1905 c).

(3) Voir Introd., p. 39, ainsi que la lettre précédente.

preuve et il ne s’agit que d’impressions tout à fait obscures. Quelque chose d’analogue s’est-il passé en toi ? Il me semble, depuis quelques jours, que je suis sur le point de sortir de ces ténèbres. Je constate qu’en attendant, mon travail a bien progressé. De temps en temps aussi, une idée me vient. La chaleur et le surmenage doivent certainement jouer un rôle dans tout cela.

Je m’aperçois, par exemple, que la défense contre les souvenirs n’empêche pas la formation, à partir de ceux-ci, de structures psychiques d’un niveau plus élevé qui subsistent un certain temps pour succomber ensuite eux-mêmes à la défense. Celle-ci cependant est tout à fait spécifique, absolument comme dans le rêve, qui contient toujours en germe la psychologie entière des névroses. Toutes les déformations de souvenirs et de fantasmes, qu’ils soient relatifs au passé ou à l’avenir, en découlent. Je connais à peu près les règles qui déterminent la formation de ces structures et les motifs de leur solidité, plus considérable que celle des souvenirs véritables. J’ai ainsi acquis de nouvelles notions touchant les processus qui se déroulent dans l’inconscient. À côté de ces structures naissent des pulsions perverses et le refoulement, plus tard devenu nécessaire, de ces fantasmes et de ces pulsions entraîne la détermination des symptômes issus des souvenirs et fournit également de nouvelles raisons de s’accrocher à la maladie. J’apprends à connaître, par un certain nombre de cas typiques, la composition de ces fantasmes et de ces pulsions et aussi ce qui provoque typiquement leur refoulement. Mes connaissances ne sont pas encore complètes. Quant à la technique, il y en a une que je préfère parce que plus conforme à la nature.

C’est l’explication des rêves qui me semble la plus certaine, mais tout autour se trouve une foule d’énigmes non encore résolues. Quant au côté organologique, c’est toi qu’il réclame, chez moi l’organologie n’a fait aucun progrès.

Un rêve plein d’intérêt est celui où, honteux et inquiet, l’on se voit à moitié ou entièrement nu, parmi des étrangers (i), Ce qui est bizarre, c’est que, généralement, ces inconnus ne remarquent rien, fait tenant à une réalisation de désir. Ce texte onirique qui se ramène à l’exhibitionnisme infantile a été mal interprété et tendancieusement remanié dans un conte célèbre (2) (le vêtement fictif du souverain, Le Talisman). Le moi a coutume d’interpréter tout aussi faussement les autres rêves.

À propos des vacances, ce qui m’intéresse le plus c’est de savoir quand et où nous nous rencontrerons, car il faut nous rencontrer.

(1) Voir dans la lettre 64 le rêve de Freud.

(2) [Le Talisman, comédie de Fülda.]

Le Dr Gattl s’est beaucoup attaché à moi et à mes théories… J’espère que tu l’apprécieras et que tu t’intéresseras à lui quand il ira à Berlin.

Tout va très bien à Aussee. J’attends de tes nouvelles avec impatience.

Avec mes plus affectueux souvenirs à toute la famille,

ton

Sigm.

67

Aussee, 14-8-97.

Cher Wilhelm,

Je suis forcé de me répéter que j’ai bien fait de t’envoyer hier ce contre-ordre, autrement je me sentirais trop affligé. Mais j’ai eu raison, je le sais…

Cette fois-ci, tu n’auras rien perdu en continuant d’ignorer ce que je t’aurais raconté. Tout fermente en moi, mais rien n’est achevé. La psychologie me satisfait mais de graves doutes me torturent en ce qui concerne les névroses. Je suis atteint de torpeur intellectuelle et n’ai pu arriver ici à calmer l’agitation de mes pensées et de mes sentiments. Pour ce faire, c’est l’Italie qu’il me faudrait.

Après une période de bonne humeur, je suis maintenant en proie à une crise de morosité. Celui de mes malades qui me préoccupe le plus, c’est moi-même. Ma petite hystérie, très aggravée par le travail, s’est un peu atténuée. Le reste persiste encore et c’est de cela que dépend en premier lieu mon état d’âme. Cette analyse est plus malaisée que n’importe quelle autre et c’est elle aussi qui paralyse mon pouvoir d’exposer et de communiquer les notions déjà acquises. Malgré tout, je crois qu’il faut la continuer et qu’elle constitue, dans mon travail, une indispensable pièce intermédiaire.

Et maintenant recevez tous deux mes plus affectueuses pensées et qu’à cette courte déception succède bientôt un nouvel espoir,

ton

Sigm.

68

Aussee, 18-8-97.

Cher Wilhelm,

… J’ai bien négligé, ces derniers temps, je le constate, notre correspondance, mais c’est parce qu’une rencontre était prévue. Maintenant que ce projet est tombé à l’eau, j’entends redonner libre cours à cette vieille technique, si injustement méprisée, des échanges d’idées. Mon écriture est redevenue plus humaine, c’est donc que ma fatigue est en voie de régression. Je constate avec plaisir que ton écriture à toi ne varie jamais.

Martha se réjouit fort du voyage projeté, bien que les journaux annoncent tous les jours des catastrophes de chemin de fer et que cela ne soit pas très encourageant pour un père et une mère de famille. Tu auras raison de te moquer de moi, mais je dois avouer mes nouvelles inquiétudes, qui vont et viennent, mais durent parfois une demi-journée. La peur de ces catastrophes m’a quitté, il y a une demi-heure, quand je me suis dit que Wilhelm et Ida étaient aussi en route. Ainsi se dissipèrent ces idées idiotes. Mais que tout ceci reste tout à fait entre nous.

… J’espèce cette fois pénétrer un peu plus avant dans l’art italien. Je commence à saisir ton point de vue : tu recherches non point ce qui présente un intérêt culturel, historique, mais la beauté absolue, dans une harmonie de forme et d’idée et dans les sensations essentiellement plaisantes de couleur et d’espace. À Nuremberg, j’étais loin encore de le comprendre. T’ai-je dit que j’abandonne Naples et que mon itinéraire passe par San Gimignano, Sienne, Pérouse, Assise, Ancône, en d’autres termes par la Toscane et l’Ombrie ?

J’espère recevoir très prochainement de tes nouvelles, même si elles sont très brèves. Écris ici pour commencer ; du 25 de ce mois au Ier septembre mon adresse sera : Venise, Casa Kirsch.

Mes meilleurs vœux de fin de vacances paisible,

ton

Sigm.

69

Dr Sigm. FREUD, 21-9-97.

Chargé de cours de Neurologie IX, Berggasse 19.

à l’Université.

Cher Wilhelm,

Me revoilà – nous sommes rentrés hier matin – dispos, de bonne humeur, appauvri, sans travail pour le moment et je t’écris dès notre réinstallation terminée (1). Il faut que je te confie tout de suite le grand secret qui, au cours de ces derniers mois, s’est lentement révélé. Je ne crois plus à ma neurotica, ce qui ne saurait être compris sans explication ; tu avais toi-même trouvé plausible ce que je t’avais

(1) À cause de la date inhabitueUement tardive du retour de Freud après ses vacances.

dit. Je vais donc commencer par le commencement et t’exposer la façon dont se sont présentés les motifs de ne plus y croire. Il y eut d’abord les déceptions répétées que je subis lors de mes tentatives pour pousser mes analyses jusqu’à leur véritable achèvement, la fuite des gens dont les cas semblaient le mieux se prêter à ce traitement, l’absence du succès total que j’escomptais et la possibilité de m’expliquer autrement, plus simplement, ces succès partiels, tout cela constituant un premier groupe de raisons. Puis, aussi, la surprise de constater que, dans chacun des cas, il fallait accuser le père de perversion…, la notion de la fréquence inattendue de l’hystérie où se retrouve chaque fois la même cause déterminante, alors qu’une telle généralisation des actes pervers commis envers des enfants semblait peu croyable (1). (La perversion, en ce cas, devrait être infiniment plus fréquente que l’hystérie puisque cette maladie n’apparaît que lorsque les incidents se sont multipliés et qu’un facteur affaiblissant la défense est intervenu.) En troisième lieu, la conviction qu’il n’existe dans l’inconscient aucun « indice de réalité » (2) de telle sorte qu’il est impossible de distinguer l’une de l’autre la vérité et la fiction investie d’affect. (C’est pourquoi une solution reste possible, elle est fournie par le fait que le fantasme sexuel se joue toujours autour du thème des parents) (3). Quatrièmement, j’ai été amené à constater que dans les psychoses les plus profondes, le souvenir inconscient ne jaillit pas, de sorte que le secret de l’incident de jeunesse, même dans les états les plus délirants, ne se révèle pas. Quand on constate que l’inconscient n’arrive jamais à vaincre la résistance du conscient, on cesse d’espérer que, pendant l’analyse, le processus inverse puisse se produire et aboutir à une domination complète de l’inconscient par le conscient.

Sous l’influence de ces considérations, j’étais prêt à renoncer à deux choses – à la totale liquidation d’une névrose et à la connaissance exacte de son étiologie dans l’enfance. Maintenant je ne sais plus où j’en suis, car je n’ai encore acquis de compréhension théorique ni du refoulement ni du jeu de forces qui s’y manifeste. Il semble douteux que des incidents survenus tardivement puissent susciter des fantasmes remontant à l’enfance. C’est pour cette raison

(1) Depuis plusieurs mois déjà Freud s’intéressait aux fantasmes infantiles, il étudiait leur fonction dynamique et avait acquis dans ce domaine des notions durables. V. pp. 180 et 183 ainsi que les lettres 62 et suiv. Il approchait du complexe d’Œdipe où il découvrait les pulsions agressives de l’enfant contre ses parents, mais sans avoir nié encore la réalité de la scène de séduction. On peut facilement admettre que c’est l’auto-analyse de l’été qui lui a permis de faire le pas décisif, c’est-à-dire de rejeter l’hypothèse de la séduction.

(2) Voir l’Esquisse, p. 382.

(3) Un seul pas reste à faire pour arriver au complexe d’Œdipe.

que le facteur d’une prédisposition héréditaire semble regagner du terrain alors que je m’étais toujours efforcé de le refouler dans l’intérêt d’une explication des névroses.

Si j’étais déprimé, surmené, et que mes idées fussent brouillées, de semblables doutes pourraient être considérés comme des indices de faiblesse. Mais comme je me trouve justement dans l’état opposé, je dois les considérer comme résultant d’un honnête et efficace travail intellectuel et me sentir fier de pouvoir, après être allé aussi loin, exercer encore ma critique. Ces doutes constituent-ils seulement une simple étape sur la voie menant à une connaissance plus approfondie ?

Il est curieux aussi que je ne me sente nullement penaud, ce qui semblerait pourtant naturel. Évidemment, je n’irai pas raconter tout cela dans Gath, je ne l’annoncerai pas à Ascalon, dans le pays des Philistins – mais devant nous deux, je me sens victorieux plutôt que battu (à tort cependant) (i).

Quelle chance j’ai eu de recevoir juste maintenant ta lettre ! Elle me fournit l’occasion de te soumettre la proposition par laquelle je voulais terminer ma missive. Si, profitant de cette période de désœuvrement, je filais samedi soir à la gare du Nord-Ouest et que je sois dimanche à midi chez toi, il me serait possible de repartir la nuit suivante. Peux-tu consacrer cette journée à une idylle à deux, interrompue par une idylle à trois et à trois et demi ? Voilà ce que je voulais te demander. Mais peut-être attends-tu d’autres visites ou as-tu quelque chose d’urgent à faire ? Ou si j’étais obligé de regagner mon logis le même jour – ce qui n’en vaudrait pas la peine – pourrais-je prendre le train à la gare du Nord-Ouest dès le vendredi soir et passer un jour et demi avec toi, cela te conviendrait-il encore ? Je parle naturellement de cette semaine (2).

Je continue ma lettre par des variations sur les paroles d’Hamlet : To be in readiness. Garder sa sérénité, tout est là. J’aurais lieu de me sentir très mécontent. Une célébrité éternelle, la fortune assurée,

(1) Voir Introd., p. 25. Dans une note datée de 1924 et ajoutée au chapitre intitulé « Étiologie spécifique de l’hystérie » dans Autres remarques sur les neuropsychoses de défense (1896 b), Freud écrit : « Ce chapitre comporte une erreur que j’ai depuis reconnue et corrigée. À cette époque je ne savais pas encore distinguer des souvenirs réels les fantasmes des analysés, relatifs à leurs années d’enfance. En conséquence, j’attribuais au facteur étiologique de la séduction une importance et un caractère général qu’il n’a pas. Après avoir réparé cette erreur, j’ai pu reconnaître les manifestations spontanées de la sexualité infantile et les ai décrites dans mes Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1905 d). Toutefois, il ne faut pas rejeter tout le texte en question. La séduction conserve toujours une certaine importance étiologique et je tiens encore aujourd’hui pour exactes certaines de mes opinions exprimées dans ce chapitre. »

(2) Freud partit pour Berlin et revint à Vienne le 29.

l’indépendance totale, les voyages, la certitude d’éviter aux enfants tous les graves soucis qui ont accablé ma jeunesse, voilà quel était mon bel espoir. Tout dépendait de la réussite ou de l’échec de l’hystérie. Me voilà obligé de me tenir tranquille, de rester dans la médiocrité, de faire des économies, d’être harcelé par les soucis et alors une des histoires de mon anthologie (1) me revient à l’esprit : « Rébecca, ôte ta robe, tu n’es plus fiancée ! »

Quelques mots encore. Dans cet effondrement général, seule la psychologie demeure intacte. Le rêve conserve certainement sa valeur et j’attache toujours plus de prix à mes débuts dans la métapsychologie. Quel dommage, par exemple, que l’interprétation des rêves ne suffise pas à vous faire vivre !

Martha est revenue à Vienne avec moi. Minna et les enfants ne rentrent que la semaine prochaine. Leur santé a été parfaite…

Anticipant sur ta réponse, j’espère apprendre bientôt par moi-même comment vous allez tous et ce qui, en dehors de cela, se passe entre ciel et terre.

Très affectueusement à toi,

Sigm.

70

Vienne, 3-10-97.

Cher Wilhelm,

L’un des avantages de la visite que je t’ai faite, c’est de te permettre à nouveau, maintenant que je connais les grandes lignes actuelles de ton travail, de m’en communiquer les détails. N’attends pas que je te réponde sur tous les points et, en ce qui concerne certaines de mes réponses, j’espère que tu voudras bien tenir compte de mon ignorance et de mon peu de compétence en ces matières…

Fort peu de choses à te dire touchant mes relations avec l’extérieur, mais en moi-même quelque chose de très intéressant se passe. Depuis quatre jours, mon auto-analyse, que je considère comme indispensable à la compréhension de tout le problème, se poursuit dans mes rêves et m’a fourni les preuves et les renseignements les plus précieux. En certains endroits, j’ai l’impression d’avoir abouti et, jusqu’ici, j’ai toujours prévu le point d’où allaient repartir les rêves de la nuit suivante. Ce qui me semble le plus difficile c’est d’exposer tout cela par écrit, le sujet est bien trop vaste. Il faut que je me contente d’indiquer : i° Que, dans mon cas, le père n’a joué aucun

(1) Une anthologie des histoires juives.

rôle actif, encore que j’aie trouvé une analogie entre lui et moi ; 2° Que ma « première génératrice » [de névrose] a été une femme âgée et laide, mais intelligente, qui m’a beaucoup parlé de Dieu et de l’enfer et m’a donné une haute idée de mes propres facultés. J’ai découvert aussi que, plus tard (entre 2 ans et 2 ans 1/2), ma libido s’était éveillée et tournée vers matrem, cela à l’occasion d’un voyage de Leipzig à Vienne que je fis avec elle et au cours duquel je pus sans doute, ayant dormi dans sa chambre, la voir toute nue. (Une de tes observations m’a révélé que tu avais, depuis longtemps, tiré, pour ton propre fils, les conclusions d’un fait analogue.) Tout me fait croire aussi que la naissance d’un frère d’un an plus jeune que moi avait suscité en moi de méchants souhaits et une véritable jalousie enfantine et que sa mort (survenue quelques mois plus tard) avait laissé en moi le germe d’un remords. Je sais aussi depuis longtemps que le complice de mes méfaits – entre 1 et 2 ans – fut un de mes neveux, mon aîné d’un an, qui habite actuellement Manchester et qui, lorsque j’eus atteint ma 15e année, vint nous voir à Vienne. Il me semble aussi que nous avons parfois traité avec quelque cruauté ma nièce, d’un an plus jeune. Ce neveu et ce frère cadet ont déterminé le caractère névrotique mais aussi l’intensité de toutes mes amitiés (1). Tu as pu voir dans toute sa splendeur ma peur des voyages.

J’ignore tout encore des scènes sur lesquelles se fonde toute cette histoire. Si je parviens à les retrouver et à liquider ma propre hystérie, je garderai à la vieille femme un souvenir reconnaissant pour m’avoir donné à une époque aussi précoce de ma vie les moyens de vivre et de continuer à vivre. Tu le vois, ma vieille tendance réapparaît une fois de plus. Je ne puis te donner la moindre idée de la beauté intellectuelle de ce travail.

Les enfants reviennent demain matin. Les affaires marchent encore très mal. Je crains, si la situation s’aggrave encore, de voir mon auto-analyse perturbée. Je suis de plus en plus convaincu que

(1) Voir dans L’Interprétation des rêves, p. 412 de la trad. fr. le passage où Freud expose de façon plus détaillée encore ce fragment d’analyse : * L’intimité d’une amitié, la haine pour un ennemi furent toujours essentielles à ma vie affective ; je n’ai jamais pu m’en passer, et la vie a souvent si parfaitement réalisé mon idéal d’enfant qu’une seule personne a pu être l’ami et l’ennemi, mais naturellement ce n’était plus en même temps ou avec des alternatives répétées et fréquentes comme celles qu’avait connues ma première enfance » (p. 412 de la trad. de Meyerson, P. U. F., Paris).

Pour mieux faire saisir les possibles allusions aux relations entre Freud et Fliess, il est peut-être utile d’indiquer que la sœur (morte) de Fliess, Pauline, portait le même prénom que la nièce de Freud, sœur de John son neveu et son aîné. Voir Introd., p. 28.

(2) Voir lettres 68 et 77.

toutes les difficultés qui s’opposent au traitement viennent de ce qu’on libère en fin de compte les mauvaises tendances du patient, son désir de rester malade. La suite des événements nous l’apprendra.

Bien des choses affectueuses à toi et à ta petite famille. J’espère que tu m’enverras bientôt quelques restes de tes repas.

ton

Sigm.

4 oct. Les enfants sont de retour. Le beau temps a cessé. Mon rêve de cette nuit m’a, sous les déguisements les plus curieux, apporté ce qui suit :

Il s’agissait de mon professeur de sexualité. Elle m’attrapait parce que j’étais maladroit et incapable de faire quoi que ce soit (cela se passe toujours ainsi en cas d’impuissance névrotique. À l’école, la crainte de mal faire en crée le fondement sexuel). J’aperçus alors le crâne d’un petit animal et pensai, dans le rêve, qu’il s’agissait de celui d’un cochon. Dans l’analyse, je me souvins qu’il y a deux ans, tu formulas le souhait de me voir trouver au Lido un crâne capable de m’éclairer, comme il arriva à Goethe. Mais je n’en trouvai point. Donc, j’étais un petit Schafskopf (1). Les allusions les plus désobligeantes remplissaient ce rêve. Elles concernaient mon incapacité médicale actuelle. Ma tendance à tenir l’hystérie pour incurable en découle peut-être. En outre, elle me lave dans une eau rougie dont elle s’est auparavant servi pour faire sa toilette (interprétation facile). Je ne retrouve rien de semblable dans la chaîne de mes souvenirs, c’est donc qu’il s’agit d’une véritable redécouverte ; elle m’encourageait à voler des « zehners » (pièces de 10 kreuzers) pour les lui donner (2). Une longue chaîne d’associations relie ces premières pièces d’argent au tas de billets de 10 florins qui, dans mon rêve, représentaient l’argent de Martha, destiné aux dépenses du ménage. Ce rêve, en somme, est un rêve de « mauvais traitement ». De même que la vieille femme reçoit de moi une rémunération de ses mauvais traitements, de même je reçois de l’argent de mes malades pour le mauvais traitement que je leur applique ; Mme Qu… qui t’avait dit, comme tu me l’as fait savoir, que je ne devais rien lui prendre puisqu’elle est femme de médecin, y jouait aussi un rôle particulier (Lui a naturellement exigé que je prenne des honoraires).

Un critique sévère pourrait objecter que tout cela n’est qu’imagi-nation projetée dans le passé au lieu d’être déterminée par ce dernier.

(1) Le mot Schafskopf signifie littéralement « tête de mouton > et au figuré » imbécile ».

(2) Voir dans la lettre suivante la vérification du fait.

196

Les expérimenta crucis donneront tort au critique, comme, par exemple, l’eau rougie. Où les patients vont-ils chercher ces horribles détails pervers, aussi étrangers aux incidents de leur vie qu’à leur connaissance ?

71

15-10-97.

IX. Berggasse 19.

Cher Wilhelm,

Mon auto-analyse est réellement ce qu’il y a, pour le moment, de plus essentiel et promet d’avoir pour moi la plus grande importance si je parviens à l’achever. Elle a, soudain, subi un arrêt de trois jours pendant lesquels j’ai eu cette impression de sujétion intérieure dont mes patients se plaignent si fort et j’étais désemparé…

Ce qui m’inquiète, c’est que ma clientèle me laisse encore beaucoup de temps libre.

Ce qui donne plus de poids à mes idées c’est que j’ai réussi à obtenir un certain nombre de renseignements. J’ai demandé à ma mère si elle se souvenait encore de la bonne d’enfants. « Bien sûr », me dit-elle, « c’était une personne âgée, très avisée ; elle te menait dans toutes les églises ; quand tu rentrais à la maison, tu te mettais à prêcher et à nous raconter tout ce que faisait le Bon Dieu. Quand j’eus accouché d’Anna (qui est de deux ans et demi ma cadette), on s’aperçut que cette bonne n’était qu’une voleuse et l’on retrouva dans ses affaires tous les sous neufs, toutes les pièces de 50 centimes et tous les jouets qu’on t’avait donnés. Ton frère Philipp alla lui-même chercher un agent et elle fit six mois de prison ». Tu vois comme tout cela confirme bien les conclusions que j’ai tirées de l’interprétation de mon rêve. J’ai pu facilement expliquer la seule erreur possible. Je t’avais écrit qu’elle me poussait à voler des pièces de monnaie pour les lui donner. Le rêve signifie en réalité qu’elle-même volait. Le texte du rêve s’appuyait sur le fait que je prenais de l’argent à la mère d’un médecin, ce qui n’était pas régulier. La vraie signification est la suivante : moi je la représente, elle, et la mère du médecin figure ma mère. J’étais si loin de croire que cette vieille femme pût être une voleuse que j’ai raté mon interprétation (1). Je me suis également informé du docteur qui nous soignait à Freiberg, parce que j’avais eu un rêve plein d’animosité à son égard. En analysant le personnage onirique derrière lequel il se dissimulait, je me souvins d’un

(1) Voir la lettre précédente.

certain v. K…, mon professeur d’histoire au lycée, mais puisqu’il m’était indifférent et que mes relations avec lui avaient même été plutôt agréables, il ne me paraissait pas convenir. Ma mère me raconta alors que le médecin qui me soignait dans mon enfance était borgne. Or, parmi tous mes professeurs, M. K… était le seul qui fût aussi affligé de cette infirmité !

On pourrait objecter que ces coïncidences ne sont pas probantes. J’aurais pu entendre raconter, plus tard dans mon enfance, que cette bonne avait été une voleuse et avoir ensuite oublié cette histoire jusqu’au jour de sa réapparition dans le rêve. Je crois même que tel a été le cas. Mais je possède une autre preuve irrécusable et bien amusante. Je me suis dit que la disparition soudaine de la vieille avait sûrement laissé en moi une impression que l’on devrait pouvoir retrouver. Mais où ? C’est alors qu’une certaine scène me revint à l’esprit, une scène qui, depuis vingt-neuf ans, surgissait quelquefois dans mon souvenir conscient, sans que j’aie pu la comprendre. La voici : je hurle comme un désespéré parce que je n’arrive pas à trouver ma mère. Mon frère Philipp (de vingt ans plus âgé que moi) ouvre un coffre et moi, voyant que ma mère ne s’y trouve pas non plus, je crie davantage encore jusqu’au moment où, svelte et jolie, elle apparaît dans l’embrasure de la porte. Que signifie tout cela ? Pourquoi mon frère a-t-il ouvert ce coffre où il savait bien que maman ne se trouvait pas et que son geste ne me tranquilliserait nullement ? Soudain, je comprends. J’ai exigé qu’il ouvrit ce meuble. Ne pouvant retrouver ma mère, j’ai eu peur de la voir disparaître comme avait disparu la vieille, peu de temps auparavant. Or, j’avais dû entendre dire que cette dernière avait été enfermée et croire que ma mère avait subi le même sort ou plutôt qu’elle avait été « coffrée », suivant une des expressions plaisantes toujours chères à mon frère maintenant qu’il a 63 ans. Le fait que je me sois de préférence adressé à lui prouve que j’étais bien au courant du rôle qu’il avait joué dans la disparition de ma bonne (1).

Depuis, j’ai fait beaucoup de chemin mais sans avoir atteint encore mon point d’arrêt véritable. La narration de ce qui reste inachevé est si difficile, m’entraînerait si loin, que tu voudras bien m’excuser et te contenter de l’exposé des parties bien vérifiées. Si l’analyse tient ce qu’elle promet, j’en coucherai systématiquement tous les détails par écrit et t’en soumettrai ensuite les résultats. Jusqu’à présent, je

(1) Freud ne s’est servi de cet exemple de reconstitution vérifiée à l’aide d’une interprétation de rêves dans aucun de ses ouvrages publiés. Mais il a utilisé le souvenir-écran du cof&e dans La Psychopathologie de la vie quotidienne (1901 b). Dans les éditions suivantes, il souligna la signification symbolique du coffre (grossesse).

n’ai encore rien trouvé de complètement nouveau, mais seulement toutes les complexités auxquelles je suis habitué. La chose n’est guère facile. C’est un bon exercice que d’être tout à fait sincère envers soi-même. Il ne m’est venu à l’esprit qu’une seule idée ayant une valeur générale. J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants, même quand leur apparition n’est pas aussi précoce que chez les enfants rendus hystériques (d’une façon analogue à celle de la « romantisa-tion » de l’origine chez les paranoïaques – héros, fondateurs de religions). S’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les objections rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Œdipe Roi. On comprend aussi pourquoi tous les drames plus récents de la destinée devaient misérablement échouer. Nos sentiments se révoltent contre tout destin individuel arbitraire tel qu’il se trouve exposé dans l’Aïeule (1), etc. Mais la légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel.

Mais une idée m’a traversé l’esprit : ne trouverait-on pas dans l’histoire d’Hamlet des faits analogues ? Sans penser aux intentions conscientes de Shakespeare, je suppose qu’un événement réel a poussé le poète à écrire ce drame, son propre inconscient lui ayant permis de comprendre l’inconscient de son héros. Comment expliquer cette phrase de l’hystérique Hamlet : « C’est ainsi que la conscience fait de nous tous des lâches ? » Comment comprendre son hésitation à venger son père par le meurtre de son oncle, lui qui n’a aucun scrupule à envoyer ses courtisans à la mort et qui n’hésite pas une seconde à tuer Laerte ? Tout s’éclaire mieux lorsqu’on songe au tourment que provoque en lui le vague souvenir d’avoir souhaité, par passion pour sa mère, de perpétrer envers son père le même forfait. « Si nous étions traités suivant nos mérites, qui pourrait échapper à la fustigation ? » Sa conscience est son sentiment inconscient de culpabilité. Sa froideur sexuelle, au cours de son entretien avec Ophélie, sa réprobation de l’instinct qui pousse à procréer, enfin son transfert de l’acte, de son père à Ophélie, ne sont-ils pas des manifestations typiquement hystériques ? Ne réussit-il pas finalement, de façon aussi singulière que mes hystériques, à

(1) [Titre d’une pièce de Grillparzer.] attirer sur lui-même le châtiment en subissant le même sort que son père en étant empoisonné par le même rival (1) ?

Je m’intéresse si exclusivement à l’analyse que je n’ai pas encore essayé de mettre en parallèle nos deux hypothèses : la mienne, suivant laquelle le refoulement émane toujours de la féminité pour se diriger contre la virilité et la tienne qui dit l’inverse. Mais je compte le tenter quelque jour. Le malheur veut que je ne puisse prendre qu’une part minime à tes travaux et à tes progrès. À ce point de vue je me trouve plus avantagé que toi. Tout ce que je puis dire sur le côté psychique de ce monde trouve en toi un critique compréhensif, tandis que ce que tu m’apprends au sujet des astres n’éveille en moi qu’une infructueuse admiration.

Bien des choses affectueuses à partager entre ta femme, mon nouveau neveu et toi-même,

ton

Sigm.

72

Dr Sigm. FREUD, Vienne, 27-10-97.

Chargé de cours de Neurologie IX. Berggasse 19.

à l’Université.

Mon Cher Wilhelm,

Il semble bien que je sois incapable d’« attendre » ta réponse. Je ne pense pas que ton silence soit dû à quelque force élémentaire qui t’aurait rejeté au temps où lire et écrire étaient pour toi une tâche écrasante. C’est pourtant ce qui m’est arrivé à moi, dimanche, quand j’ai voulu t’envoyer mes congratulations à l’occasion de ton anniversaire – pas encore le 40e. Espérons que ton motif est aussi peu grave que le mien. Je ne saurais te parler que d’analyse, sujet qui d’ailleurs te semblera le plus intéressant en ce qui me touche. Les affaires restent désespérément mauvaises, mais il en va d’ailleurs ainsi à tous les échelons de la profession. C’est pourquoi je ne vis que de travail « intérieur ». Celui-ci me tient et me harcèle, me faisant, par une rapide association d’idées, parcourir le passé ; mon

(1) L’Interprétation des rêves nous a fait connaître les vues et les exemples ici mentionnés (p. 227-232). Nous constatons ici que le complexe d’Œdipe s’y trouve, pour la première fois explicitement mentionné. Son auto-analyse avait fait connaître à Freud ce complexe ou lui en avait révélé l’universalité. Il a traduit les rapports entre cette auto-analyse et l’analyse de ses patients dans les termes suivants : « Je ne puis m’analyser qu’à l’aide des connaissances que j’ai objectivement acquises » (lettre n° 75).

humeur change comme le paysage vu par le voyageur assis dans son compartiment. Avec le grand poète qui use de son privilège d’anoblir toute chose (sublimation), je m’écrie :

Und manche liebe Schatten steigen auf ;

Gleich einer alten, halbverklungnen Sage

Kommt ers te Lieb und Freundschaft mit herauf (i).

Il en va de même de la première frayeur et du premier différend. Un triste secret quelconque se trouve ramené à sa source première et l’on s’aperçoit alors de la modeste origine de certains orgueils et de certains avantages. Je vis moi-même tout ce que j’ai pu observer, en tant qu’auditeur, chez mes patients : certains jours j’erre, accablé parce que je ne comprends rien aux rêves, aux fantasmes, aux états d’âme de la journée, d’autres jours, un rayon de lumière vient éclairer le tableau, je vois comment les faits passés ont préparé le présent. Je commence à pressentir l’existence de facteurs généraux, de facteurs-cadres (c’est le nom que j’aimerais leur donner), qui déterminent le développement et d’autres encore, secondaires, qui complètent le tableau et varient suivant les incidents vécus par le sujet. En même temps, j’ai réussi à dissiper un certain nombre de mes doutes relatifs à l’interprétation des névroses – pas tous encore. J’ai pu parvenir à débrouiller, grâce à ma conception de la résistance, tous mes cas difficiles, de telle sorte qu’à présent le traitement progresse de façon satisfaisante. La résistance constitue, en fin de compte, ce qui entrave le traitement et n’est rien d’autre que le caractère infantile du sujet, son caractère dégénératif que les événements de sa vie ont ou auraient développé et que l’on découvre, sous sa forme consciente, dans les soi-disant cas de dégénérescence ; dans ceux-ci cependant, ce caractère « dégénératif » se trouve enseveli sous le refoulement. Grâce à mon travail, je le déterre, il se rebiffe et le sujet jusqu’alors si bon, si loyal devient grossier, faux ou révolté, simulateur, jusqu’au moment où je le lui fais voir et où je parviens ainsi à faire plier son caractère. La résistance est alors devenue pour moi une chose objective tangible, et il ne me reste plus qu’à souhaiter découvrir aussi ce qui se cache derrière elle (2).

Ce caractère infantile se développe au cours de la période de

(1) « Et les ombres chères surgissent et, avec elles, comme une vieille légende oubliée, le premier amour, la première amitié. » Vers se trouvant dans la dédicace du Faust de Gcethe. Freud les a cités dans une allocution qu’il a prononcée, en 1930, dans la maison du poète en ajoutant que « cette citation pourrait être répétée dans chacune de nos analyses >.

(2) Il semble que l’auto-analyse ait favorisé chez Freud la compréhension de maints phénomènes de la résistance.

« nostalgie », après que l’on a privé l’enfant d’expériences sexuelles. C’est la nostalgie qui caractérise en premier lieu l’hystérie, comme l’anesthésie actuelle (même si elle n’est que potentielle) en constitue le principal symptôme. C’est pendant cette période de nostalgie que se créent les fantasmes et qu’est (régulièrement ?) pratiquée la masturbation, celle-ci cédant ensuite au refoulement. Sans ce dernier, aucune hystérie ne se produit. La décharge de l’excitation sexuelle exclut presque totalement la possibilité d’une hystérie. J’ai clairement constaté que divers mouvements obsessionnels étaient les substituts de gestes masturbatoires auxquels le sujet avait renoncé. Mais assez pour aujourd’hui. Je te donnerai plus de détails une autre fois, quand j’aurai reçu de tes bonnes nouvelles…

ton

Sigm.

73

31-10-97.

IX. Berggasse 19.

Cher Wilhelm,

… Les affaires marchent chez nous de telle façon qu’il faut bien nous attendre à passer de très durs moments ; ailleurs, c’est depuis longtemps que les choses vont mal. Puisque je dispose de beaucoup de temps, je me suis décidé à entreprendre deux traitements gratuits, ce qui fait au total, avec ma propre analyse, trois cas qui ne rapportent rien.

Ma propre analyse se poursuit et c’est toujours à elle que je m’intéresse le plus. Tout reste encore obscur, y compris la nature même des problèmes, mais j’ai l’impression rassurante qu’il suffirait de fouiller dans l’armoire aux provisions pour en tirer, au moment voulu, ce dont on aurait besoin. Ce qui est le plus désagréable ce sont les états d’âme qui souvent dissimulent totalement la réalité. Une personne comme moi n’a plus que faire de l’excitation sexuelle, mais je reste pourtant serein. Pour le moment, je traverse une nouvelle période de calme plat quant aux résultats. Penses-tu que les paroles prononcées par les enfants dans leur sommeil fassent partie de leurs rêves ? Si tel est le cas, je puis te raconter un tout dernier rêve de désir, celui qu’a fait à Aussee la petite Anna, âgée de 1 an 1/2. Elle avait été malade le matin et on l’avait mise à la diète toute la journée. Cette indisposition avait été attribuée à des fraises. Pendant la nuit, elle énonça tout un menu : « Faises, faises des bois, flan, bouillie ! », mais je te l’ai peut-être déjà raconté (1).

(1) Voir L’Interprétation des rêves, p. 120 de la trad. franç. et À propos des rêves (1901 a).

Sous l’influence de l’analyse, mes troubles cardiaques sont actuellement souvent remplacés par des malaises digestifs.

Pardonne-moi mon bavardage d’aujourd’hui qui n’a pour but que d’assurer à notre correspondance sa continuité. Affectueusement à toi,

Sigm.

74

Dr Sigm. FREUD, Vienne, 5-11-97.

Chargé de cours de Neurologie IX. Berggasse 19.

à V Université.

Très cher Wilhelm,

À dire vrai, je n’ai rien à te raconter et si j’écris c’est parce que j’ai besoin de compagnie et d’encouragement…

Il est intéressant de voir combien les littérateurs se préoccupent aujourd’hui de psychologie infantile. Je viens encore de recevoir un nouveau livre de ce genre dont l’auteur est Mark Baldwin (1). On reste toujours l’enfant de son siècle, même par ce que l’on considère comme son bien le plus personnel.

D’ailleurs, je ne redoute rien tant que la quantité de livres de psychologie qu’il me faudra lire dans les quelques années à venir. En ce moment, je ne puis ni lire ni penser. Mes observations m’absorbent suffisamment. Mon auto-analyse est de nouveau en panne ou plutôt elle traîne péniblement sans que j’y constate de progrès. Ma dernière idée sur la résistance m’aide de plus en plus dans mes autres analyses. Récemment, une occasion m’a été offerte de reprendre l’une de mes vieilles idées – déjà publiée – relative au choix de la névrose, à savoir que les hystéries et les névroses obsessionnelles se rattachent la première à la passivité sexuelle, l’autre à l’activité sexuelle. À part cela tout va lentement, lentement. Comme je ne puis rien faire d’autre qu’analyser et que je ne suis pas continuellement occupé, je m’ennuie le soir. Dix auditeurs assistent à mes conférences. Assis là, avec leur crayon et leur papier, ils apprennent diablement peu de choses positives. Je joue devant eux le rôle de

(1) Il s’agit certainement de l’ouvrage de Baldwin, Mental Development in the Chili and the Race (1895) dont la traduction allemande est citée dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1905 d). Les opinions de Baldwin sur les relations de l’ontogenèse et de la phylogenèse et sur les rapports de l’individu avec la communauté concordent à certains points de vue avec celles de Freud.

naturaliste neuropathologue et leur commente le Beard mais sans m’intéresser à ce que je fais (x).

Tu ne me parles pas de mon explication à.'Œdipe Roi et d’Hamlet. Je ne l’ai encore soumise à personne d’autre parce que j’imagine facilement l’accueil hostile qu’elle recevra. C’est pourquoi j’aimerais que tu me donnes, en quelques mots, ton avis là-dessus. L’année dernière tu as, avec raison, repoussé certaines de mes idées.

Récemment, mon ami Emanuel Lôwy, professeur d’archéologie à Rome (2), m’a fait passer une soirée palpitante. C’est un excellent homme dont l’esprit est fin et pénétrant et qui vient me voir une fois par an pour me tenir éveillé jusqu’à 3 heures du matin. Il passe toutes ses vacances à Vienne où sa famille réside. Il me parle de Rome…

Bien des choses affectueuses à toi, à ta femme et à ton enfant,

ton

Sigm.

75

Dr Sigm. FREUD, Vienne, 14-11-97.

Chargé de cours de Neurologie IX. Berggasse 19.

à l’Université.

Très cher Wilhelm,

« Cela advint le 12 novembre 1897 ; le Soleil se trouvait dans l’angle oriental, Mercure et Vénus étaient en conjonction. » Non, aucun faire-part de naissance n’est aujourd’hui rédigé de cette façon-là. Cela se passa le 12 novembre, journée dominée par une migraine unilatérale gauche : dans l’après-midi, Martin s’installa pour écrire

(1) Les travaux de Beard avaient très tôt attiré l’attention de Freud. Leurs traductions allemandes dues, l’une à H. Neisser (La faiblesse nerveuse), l’autre à Rockwell (La neurasthénie sexuelle) étaient bien répandues. Entre 1894 et 1896, Freud s’en réfère à maintes reprises aux œuvres de Beard. Dans La morale sexuelle chez les civilisés et la nervosité moderne, il critique les vues de Beard qui pensait que la neurasthénie était « une maladie nerveuse nouvelle qui s’est particulièrement développée sur le sol américain ».

À propos des rapports entre les travaux de Beard qui remontent à 1869 et ceux de Freud, consulter Bunker : Symposium on Neurasthenia, from Beard to Freud. A brief History of the Concept of Neurasthenia, Medical Review of Reviews, vol. XXXVI, n° 3, 1930.

(2) Emanuel Lôwy (1858-1937), professeur d’Archéologie à Rome et à Vienne. Freud resta toute sa vie très lié avec lui.

son nouveau poème. J’aurais dû l’ignorer. Il semble que sa veine poétique soit tarie ; le soir, Oli perdit sa deuxième dent (8) et, après les terribles affres de ces dernières semaines, je mis au monde quelques notions de plus. À la vérité, elles ne sont pas entièrement neuves ayant fait déjà plusieurs apparitions et disparition successives (9), mais cette fois elles sont stabilisées et ont vu le jour (i).

Chose étrange, je prévois ces événements bien avant qu’ils se produisent. C’est ainsi que j’ai pu t’annoncer cet été que j’étais sur le point de découvrir la source du refoulement sexuel normal (moralité, pudeur, etc.) et puis il m’a fallu longtemps pour la trouver. Avant les vacances, je t’ai dit que mon plus important patient était moi-même. C’est après mon voyage que débuta mon auto-analyse, alors qu’aucun indice ne la faisait prévoir (1). Il y a quelques semaines seulement, je manifestai le désir de saisir ce qui se trouvait d’essentiel derrière le refoulement et c’est de cela que je vais t’entretenir dans cette lettre.

Il m’est souvent arrivé de soupçonner qu’un élément organique entrait en jeu dans le refoulement et je t’ai déjà raconté un jour qu’il s’agissait de l’abandon d’anciennes zones sexuelles. J’ajoutai que j’avais été satisfait de découvrir chez Moll des idées analogues. Entre nous, je ne céderais à personne la priorité de cette idée. Cette hypothèse se rattachait pour moi au rôle modifié des sensations olfactives : au port vertical, aux narines s’éloignant du sol et, par cela même, une foule de sensations antérieurement intéressantes qui émanant du sol devenaient repoussantes – ceci par un processus que j’ignore encore – (il lève haut le nez = faire le dédaigneux, se tenir pour quelqu’un de particulièrement bien). Actuellement, les zones qui, chez l’homme normal adulte, ont cessé d’être le siège de décharges sexuelles sont les régions anale et bucco-pharyngienne et ceci de deux manières : i° Leur aspect et leur représentation ne doivent plus provoquer d’excitation ; 2° Les sensations internes qui en émanent ne fournissent plus d’apport à la libido, comme le feraient les organes sexuels eux-mêmes. Chez les animaux, ces zones sexuelles conservent leurs propriétés à ces deux points de vue. Si ces dernières persistent chez les êtres humains, il en résulte une perversion. Nous devons supposer qu’à l’âge infantile, les décharges sexuelles ne sont pas encore localisées comme elles le seront plus tard, de sorte que les zones plus tard abandonnées (peut-être même toute la surface du corps) déterminent, dans une certaine mesure, la production de quelque chose qui peut être analogue à l’ultérieure décharge de sexualité. La disparition de ces zones sexuelles initiales trouverait son pendant dans l’atrophie de certains organes internes au cours du développement. La décharge sexuelle (tu sais que j’appelle ainsi un genre de sécrétion que l’on doit exactement ressentir comme un état intérieur de la libido) ne se produit pas seulement : 1) par des stimuli périphériques des organes sexuels ; 2) par une excitation interne provenant de ces organes ; mais aussi 3) à partir des représen-

(1) Voir cependant l’Introd., p. 26.

tâtions donc des traces mnésiques, c’est-à-dire par la voie de l’après-coup. (Tu connais déjà cette idée) (voir p. 364). Si l’on irrite les organes génitaux d’un enfant, il s’y produit, bien des années plus tard, par effet après coup du souvenir, une décharge sexuelle bien plus forte qu’alors, parce que, entre-temps, l’appareil déterminant et les produits de sécrétion se sont développés. Ainsi, il peut normalement y avoir un après-coup non névrotique et c’est de lui que peut émaner la compulsion. (Nos autres souvenirs ne produisent d’effets que parce qu’ils en ont déjà produit alors qu’ils étaient incidents vécus.) Or cet effet d’après-coup se produit aussi pour les souvenirs des excitations des zones sexuelles abandonnées. Mais il n’en résulte aucune décharge libidinale mais bien une décharge de déplaisir, une sensation interne analogue au dégoût ressenti dans le cas d’un objet.

Pour nous exprimer plus crûment, le souvenir dégage maintenant la même puanteur qu’un objet actuel. De même que nous détournons avec dégoût notre organe sensoriel (tête et nez) devant les objets puants, de même le préconscient et notre compréhension consciente se détournent du souvenir. C’est là ce qu’on nomme refoulement.

Que résulte-t-il du refoulement normal ? Une transformation de l’angoisse libérée en rejet psychiquement « lié », c’est-à-dire qu’il fournit le fondement affectif d’une multitude de processus intellectuels, tels que moralité, pudeur, etc. Tout l’ensemble de ces réactions s’effectue aux dépens de la sexualité (virtuelle) en voie d’extinction. Nous voyons clairement comment les progrès évolutifs de l’enfant se trouvent investis de piété, de pudeur, etc., et de quelle façon se produisent des « anomalies morales » entravant l’évolution lorsque aucune désaffectation des zones sexuelles n’a eu lieu. L’ordre chronologique de ces progrès évolutifs n’est pas le même dans les deux sexes. (Le dégoût apparaît plus tôt chez la petite fille que chez le garçon.) Mais la distinction principale se marque à la puberté où un dégoût de la sexualité sans caractère névrotique s’empare des filles alors que la libido a prise sur le garçon. C’est, en effet, à cette époque qu’une autre zone sexuelle s’efface partiellement ou totalement chez la femme tandis qu’elle subsiste chez l’homme. Je veux parler de la zone génitale mâle, de la région du clitoris où, durant l’enfance, la sensibilité sexuelle féminine semble concentrée. D’où l’excès de pudeur dont fait preuve à ce moment-là l’être féminin jusqu’à ce que, spontanément ou par action réflexe, la nouvelle zone vaginale s’éveille. De là peut-être la frigidité féminine, le rôle joué par la masturbation chez les enfants prédisposés à l’hystérie et la cessation de cette masturbation lorsque l’hystérie se manifeste.

Passons maintenant aux névroses. Les incidents de l’enfance qui n’intéressent que les organes génitaux ne produisent jamais de névrose chez l’homme (ni chez la femme virile), mais seulement une masturbation compulsionnelle et de la libido. Toutefois, étant donné que, généralement, les incidents de l’enfance ont aussi affecté les deux autres zones sexuelles, il peut arriver, que chez l’homme la libido éveillée par une action différée aboutisse au refoulement et à la névrose. Dans la mesure où le souvenir se rapporte à un incident d’ordre génital, il va ensuite produire de la libido ; s’il concerne l’anus, la bouche, etc., il provoquera plus tard un dégoût interne. Il s’ensuit qu’une certaine quantité de libido ne va plus parvenir comme elle le devrait à se muer en acte ni à se traduire psychiquement. Elle se verra obligée de s’engager dans une voie régressive (comme il arrive dans les rêves). Libido et dégoût se trouvent ici associativement liés. Grâce à la première, le souvenir n’engendre aucun déplaisir généralisé, etc., mais peut trouver son utilisation psychique. Le second, au contraire, fait que le souvenir fournit non pas la représentation de quelque but à atteindre, mais seulement des symptômes. L’élément psychologique pourrait assez facilement passer inaperçu. Le facteur organique dépend de la façon dont s’est réalisé l’abandon des zones sexuelles, suivant qu’il s’est effectué sur le mode féminin ou masculin de développement ou qu’il ne s’est pas du tout produit.

Le choix de la névrose (hystérie, névrose obsessionnelle ou paranoïa) dépend vraisemblablement du stade d’évolution où est possible le refoulement, c’est-à-dire dans lequel une source de joie intérieure se transforme en dégoût intérieur.

Voilà où j’en suis. Je me trouve devant toutes les obscurités que ce sujet implique. J’ai donc décidé de considérer séparément les facteurs déterminant la libido et ceux qui provoquent l’angoisse. J’ai également renoncé à voir dans la libido l’élément mâle et dans le refoulement l’élément femelle. Dans tous les cas, il s’agit de décisions importantes. Si la question reste obscure, cela tient surtout à la nature du changement par lequel la sensation de besoin interne se mue en sensation de dégoût. Je n’ai pas besoin de t’indiquer les autres points obscurs.

Le mérite essentiel de ma synthèse réside dans la découverte du lien entre le processus névrotique et le processus normal. Il serait donc urgent de découvrir promptement l’explication de l’angoisse neurasthénique banale.

Mon auto-analyse reste toujours en plan. J’en ai maintenant compris la raison. C’est parce que je ne puis m’analyser moi-même qu’en me servant de connaissances objectivement acquises (comme pour un étranger). Une vraie auto-analyse est réellement impossible (i), sans quoi il n’y aurait plus de maladie. Comme mes cas me posent encore certains autres problèmes, je me vois forcé d’arrêter ma propre analyse (2).

76

Dr Sigmund FREUD, 18-11-97.

IX. Berggasse 19. Consultations de 3 à 5 heures.

Cher Wilhelm,

… Je me suis senti ce matin fort bien disposé, comme si j’avais réussi quelque chose d’important, mais je ne sais ce que cela pourrait être. Ce sentiment agréable était en quelque sorte lié à l’idée qu’il fallait commencer l’analyse d’une hystérie en mettant en lumière les raisons qui poussent les malades à accepter leur maladie – raisons dont certaines me sont déjà connues (3). (La maladie ne s’établit que lorsque la libido aberrante liée à ces raisons a trouvé, pour ainsi dire, un emploi déterminé.) Mais il doit y avoir autre chose. Je te dis tout cela parce que ces sortes d’impressions trouvent généralement leur justification au bout d’un certain temps et aussi parce que la journée d’aujourd’hui a été plutôt maussade (cerveau fatigué, conférence particulièrement mauvaise).

Mes pensées les plus affectueuses,

ton

Sigm.

(1) Freud n’a plus tard admis l’auto-analyse que comme complément de l’analyse pratiquée chez un autre analyste. Exceptionnellement pourtant, il s’est intéressé aux tentatives de certains pour obtenir par une auto-analyse un aperçu de leur histoire infantile. Il a, par exemple, recommandé dans les termes suivants aux rédacteurs de l’Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse un travail du Dr Pickworth Farrow : « Je sais que l’auteur de ce livre (Un souvenir d’enfance remontant au sixième mois de la vie) est un homme à l’esprit puissant et indépendant qui, sans doute à cause d’une certaine obstination, n’a pu s’entendre avec les deux analystes auxquels il s’était adressé. Il a alors fait un usage raisonné du procédé de l’auto-analyse dont je me suis moi-même servi, à un moment donné, pour analyser mes propres rêves. Ses résultats méritent d’être pris en considération justement à cause de sa propre originalité et de celle de sa technique. (Voir Int. Zeitschr. f. Psa., XII, 1926, p. 79.) Avec l’autorisation de Freud, cette recommandation servit ensuite de préface (Freud, 1926 c) à la brochure de Farrow intitulée : Psychanalysez-vous vous-même, méthode pratique d’autotraitement, New York, 1945.

(2) Cette lettre, jointe à une autre, n’est pas signée.

(3) Allusion au bénéfice secondaire de la maladie.

77

Vienne, 3-12-97.

Cher Wilhelm,

… 5 déc. Une journée difficile m’a empêché de continuer ma lettre. En l’honneur de la visite de ta femme, un fragment d’explication qu’elle devait te rapporter m’était venu à l’esprit. Sans doute la journée ne m’était-elle point favorable puisque les idées surgies pendant ma période d’euphorie s’étaient à nouveau échappées. Ayant cessé de me plaire, elles doivent maintenant attendre leur renouveau. Parfois des pensées bourdonnent dans ma tête dont j’espère qu’elles me permettront de tout expliquer et de relier le normal au pathologique, le problème sexuel au problème psychologique. Puis ces idées fuient à nouveau sans que je fasse d’effort pour les retenir puisque je sais que leur apparition dans le conscient et ensuite leur disparition ne donnent sur leur destin aucun renseignement véritable. Dans des journées de calme plat, comme celles d’hier et d’aujourd’hui, le silence se fait en moi et je me sens affreusement isolé. Je n’ai personne à qui parier de tout cela et ne puis, comme tant d’autres travailleurs, me contraindre à travailler. Je suis obligé d’attendre que quelque chose remue en moi et que je m’en rende compte. C’est ainsi qu’il m’arrive de rêvasser pendant des journées entières. Tout ceci ne doit servir que de prélude à notre rencontre – à Breslau comme l’a suggéré Ida, si les heures de trains te conviennent. Tu sais que ce qui est arrivé à Prague a prouvé que j’avais raison. Dans le choix que nous avons fait de Prague, la dernière fois, les rêves ont joué un grand rôle. Tu n’avais pas envie d’y aller, tu sais pourquoi, et j’ai alors fait le rêve suivant : j’étais à Rome et en m’y promenant ai été étonné de constater qu’un si grand nombre de rues et de boutiques portassent des noms germaniques. Je me réveillai et compris immédiatement que la Rome du rêve était en réalité Prague (où, comme chacun sait, l’on a demandé que le nom des rues soient aussi en allemand). Donc le rêve avait réalisé mon désir de te rencontrer à Rome plutôt qu’à Prague (1). Entre parenthèses, ma nostalgie de Rome a un caractère profondément névrotique. Elle est liée à mon amour de collégien pour Annibal, le héros sémite ; de fait, cette année encore, comme lui, je n’ai pu aller du lac Trasimène à Rome (2).

(1) Ce rêve et les associations qu’il implique sont décrits dans VInterprétation des rêves, p. 175.

(2) En ce qui concerne la prédilection de Freud pour Annibal et les origines de ce sentiment, né de ses relations avec son père, consulter L’Interprétation des rêves, p. 175.

Depuis que j’ai entrepris d’étudier l’inconscient, je m’apparais à moi-même très intéressant. Dommage qu’il faille toujours avoir la bouche cousue pour ce qu’il y a de plus intime.

Das beste, was Du wissen kantist,

Darfst Du den Bubert doch nicht sagen (i).

Breslau tient une certaine place dans mes souvenirs d’enfance. J’avais 3 ans quand nous passâmes par sa gare en allant de Freiberg à Leipzig et les flammes du gaz que j’y vis pour la première fois me firent penser aux âmes brûlant en enfer. J’ai quelque connaissance du contexte. La peur des voyages, que j’ai dû vaincre, vient aussi de là (2). Aujourd’hui, je ne suis bon à rien…

Porte-toi bien et donne-moi vite… une réponse raisonnable,

ton

Sigm.

78

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 12-12-97.

à /’ Université. IX. Berggasse 19-6.

Très cher Wilhelm,

… Imagines-tu ce que peuvent être les mythes endo-psychiques ? Eh bien, ce sont les dernières productions de mon activité cérébrale. L’obscure perception interne par le sujet de son propre appareil psychique suscite des illusions qui, naturellement, se trouvent projetées au dehors et, de façon caractéristique, dans l’avenir, dans un au-delà. L’immortalité, la récompense, tout l’au-delà, telles sont les conceptions de notre psyché interne… C’est une psycho-mythologie (3)

(1) « Ce que tu sais de mieux, ne le raconte pas à ces garçons. » Voir L’Interprétation des rêves, p. 386. Cette citation du Faust de Gœthb surgit au milieu d’associations se rapportant à l’effort que Freud est obligé de faire pour livrer au public dans L’Interprétation des rêves tant d’éléments de son « être intime ». Dans l’allocution que prononça Freud à Francfort, dans la maison de Goethe (1930 e), il dit que ce dernier « ne fit pas seulement, en tant que poète, de grandes confessions, mais qu’il resta aussi, malgré la profusion de ses notes autobiographiques, un grand dissimulateur ». Et il cite alors à nouveau les paroles de Méphistophélès.

(2) Voir la lettre du 3-10-97, n° 70, et aussi H. Sachs (1945). D’après un renseignement fourni par Simmel et rapporté par Bernfeld (1946). W. Fliess, quelques années après sa rupture avec Freud, aurait dit, au cours d’une conversation, que Freud s’était débarrassé par son auto-analyse, d’un symptôme phobique.

(3) L’expression « mythes endopsychiques » traduit les pensées que Freud a exprimées, sous une autre forme, dans Le poète et l’imagination (1908 e). Il y dit : « En

Je te recommande la lecture d’un livre de Kleinpaul, Les vivants et les morts.

Puis-je te demander de me rapporter à Breslau les exemples de rêves que je t’ai envoyés, ceux du moins qui se trouvent sur des feuillets séparés ? Mardi dernier, j’ai fait à mon association juive (devant des non-médecins) une conférence qui a reçu un accueil enthousiaste. Je continuerai mardi prochain (i)…

Dernièrement, j’ai pris un immense plaisir à entendre les Maîtres Chanteurs… La façon dont est suggérée « la rêverie du matin » m’a beaucoup ému… On ne trouve dans aucun autre opéra de vraies idées traduites en musique grâce à l’association d’une harmonie d’accent et d’une pensée teintée d’affectivité.

Porte-toi bien jusqu’au moment de Breslau,

ton

Sigm.

Mais j’espère t’écrire auparavant et recevoir de tes nouvelles.

79

Vienne, 22-12-97.

Très cher Wilhelm,

Me revoici de bonne humeur et impatient de me trouver à Breslau, c’est-à-dire de te revoir et d’écouter tout ce que tu auras de beau à m’apprendre sur la vie et sur la façon dont elle relève de la marche du monde. Cette question m’a toujours intéressé mais, jusqu’à présent, je n’ai jamais trouvé personne qui fût capable de me donner une réponse. S’il se trouve maintenant deux êtres, l’un pouvant dire ce qu’est la vie et l’autre révéler (approximativement) ce qu’est l’esprit, comment ne pas trouver juste qu’ils aient souvent l’occasion de se rencontrer et de discuter ? Et maintenant je vais me hâter de t’exposer ici quelques nouveautés, afin de n’avoir plus à en parler et de pouvoir t’écouter paisiblement.

J’en suis venu à croire que la masturbation était la seule grande habitude le « besoin primitif » et que les autres appétits, tels les besoins d’alcool, de morphine, de tabac, n’en sont que les substituts, les

ce qui touche les matinaux, ils proviennent du trésor populaire constitué par des mythes, des légendes et des contes. L’étude de ces créations psychologiques populaires est loin d’être achevée et tout porte à croire que les mythes, par exemple, sont tris vraisemblablement, des vestiges déformés de fantasmes de désir communs à des nations entières et qu’ils représentent les rêves séculaires de la jeune humanité.

(1) En ce qui concerne les rapports de Freud avec l’Association B’nai B’rith, voir une lettre de 1926, publiée dans les écrits posthumes (1941 ê).

produits de remplacements (i). Dans l’hystérie, le rôle de ce besoin est extrêmement considérable et peut-être les grandes difficultés, auxquelles je me heurte encore, en émanent-elles entièrement ou partiellement. Demandons-nous naturellement si un pareil besoin est guérissable ou si l’analyse et le traitement se trouvent stoppés à ce point et doivent se contenter de transformer une hystérie en neurasthénie.

En ce qui concerne la névrose obsessionnelle, il se confirme que c’est par la représentation verbale et non par le concept lié à cette dernière que le refoulé fait irruption (plus précisément par le souvenir verbal). C’est pour cette raison que, dans les cas d’idées obsédantes, les choses les plus disparates se trouvent unies sous un vocable à significations multiples. Ces mots à plusieurs sens permettent pour ainsi dire à la poussée irruptive de faire d’une pierre deux coups, comme le montre l’exemple suivant : une jeune fille, élève de l’école de couture, va bientôt terminer son apprentissage. Une idée obsédante la poursuit : il faut qu’elle continue, qu’elle en fasse davantage, elle n’a pas fini, elle doit apprendre tout ce qu’il est possible de savoir. À l’arrière-plan de ces obsessions se dissimule un souvenir d’enfance : assise sur son pot de chambre, elle ne veut pas y rester tout en se répétant de la même façon qu’il fallait qu’elle restât, qu’elle fît davantage, qu’elle n’avait pas fini. Le mot faire permet de raccorder la situation présente à la situation infantile. Les idées obsédantes utilisent souvent l’imprécision verbale pour se dissimuler et permettre de pareilles applications multiples. Une observation plus poussée permet d’y retrouver le contenu (conscient) suivant : « Il faut en apprendre davantage. » Ce qui deviendra ultérieurement l’idée fixe, obsédante, dérive de cette interprétation erronée due au conscient.

Tout cela n’est pas entièrement arbitraire. Le mot « faire » a subi une modification de sens analogue (2). Un de mes vieux fantasmes, que j’aimerais soumettre à ta sagacité linguistique, a trait à l’origine de nos verbes, qui dérivent de ces termes primitivement copro-érotiques.

Je puis à peine t’énumérer tout ce qui pour moi (nouveau Midas) se transforme en immondices (3). Tout cela concorde parfaitement avec la théorie de la puanteur interne. Et surtout l’argent lui-même pue. Par exemple, l’adjectif « sordide » s’applique à l’avarice. De même, tous les récits d’accouchements, de fausses couches, de mens-

(1) Freud a, par la suite, négligé cette approche du problème des appétits, comme par exemple dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905 d) et n’y est revenu que dans son article sur « Dostolewski et le parricide « (1928 h) en expliquant la passion du jeu.

(2) Freud a plus tard reconnu que cette découverte relative i la névrose obsessionnelle était valable pour l’ensemble des processus primaires.

(3) Ce passage et bien d’autres dans les lettres suivantes se rapportent aux phénomènes se produisant pendant la phase anale du développement libidinal.

trues sont liés au w.-c. par l’entremise du mot Abort (Abortus) (1). C’est parfaitement cocasse mais tout à fait analogue au processus par lequel les mots prennent une signification modifiée dès que des concepts nouveaux ont besoin de recevoir une dénomination…

As-tu jamais eu l’occasion de voir un journal étranger censuré par les Russes au passage de la frontière ? (2). Des mots, des phrases, des paragraphes entiers sont caviardés, de telle sorte que le reste devient inintelligible. C’est une sorte de « censure russe » qui apparaît dans les psychoses et qui donne lieu à des délires en apparence dénués de sens.

Au revoir !

ton

Sigm.

Comme convenu, je partirai samedi par le train de 8 heures.

80

Vienne, 29-12-97.

Très cher Wilhelm,

… Peu de jours après mon retour, j’ai pu réussir à saisir un petit fragment d’interprétation. M. E… que tu connais, a été victime, à l’âge de 10 ans, d’un accès d’anxiété au moment où il essayait d’attraper un coléoptère noir (Kàfer) qui ne se laissait pas faire. La signification de cet accès demeurait jusqu’ici obscure. En traitant du chapitre « perplexité », il me rapporte une conversation entre sa grand-mère et sa tante. Elles parlaient du mariage de sa maman, déjà morte à cette époque et, de cet entretien, il fallait conclure qu’elle avait longtemps hésité avant de se décider. E… interrompt tout à coup son récit pour me reparler du coléoptère Kàfer dont il avait, depuis des mois, cessé de faire mention et ensuite des coccinelles (en allemand Marienkàfer) (la mère du malade s’appelait Marie). Il éclate de rire et interprète faussement sa gaieté en disant que les zoologues donnent à ces bestioles le nom de septempunctate, etc., d’après le nombre de leurs points noirs, bien qu’il s’agisse toujours, en fait, d’un même insecte. La séance est ici interrompue et au début de la séance suivante il me raconte qu’il s’est rappelé la signification du « Kàfer ». C’était que faire ? (3), « Perplexité »…

(1) En allemand le mot Abort signifie à la fois water-closet et avortement.

(2) Première mention de l’idée de censure telle qu’on la trouve dans La Science des Rêves (voir aussi Études sur l’hystérie (1895) et Autres observations sur les psycho-névroses de défense.

(3) En français dans le texte.

Tu n’ignores sans doute pas que l’on peut chez nous qualifier une femme de « gentil Kafer ». Sa bonne, objet de ses premières amours, était Française et il apprit le français avant l’allemand. Tu te rappelles notre conversation à propos de l’emploi des mots hinein-stecken, Abort, etc. (i).

Ce que je voudrais maintenant, c’est me procurer assez de matériaux pour pouvoir pousser jusqu’au bout l’étude de la théorie des gauchers. Je possède déjà pour cela l’aiguille et le fil. La question qui se rattache à cette théorie est la seule depuis longtemps à propos de laquelle nos idées et nos tendances divergent (2).

Je te souhaite une bonne année. Puissions-nous nous rencontrer souvent en 1898 !

ton

Sigm.

81

Vienne, 4-1-98.

Mon cher Wilhelm,

… Le fait que tu prennes tant à cœur mon refus d’accepter ton interprétation touchant les gauchers m’intéresse fort. Je vais essayer d’être objectif tout en sachant combien c’est difficile (3).

(1) Hineintecken : introduire. Abort : w.-c. Il s’agit du processus primaire déjà mentionné plus haut. Voir la lettre précédente.

(2) Fliess a mal accueilli cette remarque de Freud comme le montre la lettre suivante. La question de la bilatéralité, qui devait plus tard amener la rupture entre les deux hommes, avait déjà été posée lors de leur rencontre à Breslau. En 1904, trois ans après la fin de leur amitié, Fliess a fait allusion à cette entrevue en soulignant qu’il avait été le premier – avant Weininger – à mettre en avant la théorie de la bisexualité (v. Introd., p. 37). Cette lettre montre que Fliess avait interprété les doutes de Freud relatifs à la bilatéralité comme un refus de ses vues sur la bisexualité.

« Nous en avons discuté d’abord (de la bisexualité) à Nuremberg, j’étais encore couché et tu m’as raconté le cas de quelqu’un qui rêvait de serpents gigantesques. À cette époque, tu avais été très frappé par l’idée que des courants de fond pourraient bien, chez une femme, provenir de la partie virile de son psychisme. C’est pourquoi j’ai été si surpris à Breslau de te voir résister à la conception d’une bisexualité psychique. Je t’avais aussi parlé à Breslau du grand nombre d’époux gauchers que je connaissais. En partant de la théorie relative à cette question, j’ai trouvé une explication qui concorde dans les moindres détails avec celle de Weininger (lequel ignore les gauchers). Il est de fait que tu as rejeté l’idée relative à cette particularité elle-même » (lettre du 26-7-1904, publiée dans l’ouvrage de A. R. Pfennig, (1906), p. 29 et Fliess (1906), p. 16). En ce qui concerne l’attitude de Freud à l’égard du problème du bilatéralisme, voir une de ses lettres citées par Saalbr (1914), p. 430.

(3) Voir la note de la lettre précédente. Dans les travaux récents sur les gauchers l’hypothèse de Fliess ne se trouve pas mentionnée. V. A. Blau, 1946.

Voici comment je me représente les choses : j’ai adopté d’emblée ta conception de la bisexualité et je la considère comme la plus importante, depuis celle de la défense, au point de vue de mes travaux. Si, étant moi-même un peu névrosé, des motifs personnels me poussaient à éprouver quelque aversion, cette aversion serait justement dirigée contre l’idée de bisexualité, à laquelle nous imputons les tendances au refoulement. Je ne m’élève, je crois, que contre ton identification de la bisexualité à la bilatéralité. Si, au début, je n’ai pas pris position en ce qui concerne cette idée, c’est que le sujet m’était encore étranger. Pendant le second après-midi que nous avons passé à Breslau, je ne me sentais pas tout à fait en forme… sans quoi j’aurais sans doute exprimé les doutes qui m’assaillaient ou plutôt je t’aurais repris en t’entendant dire que chacune des deux moitiés contenait probablement les deux sortes d’organes sexuels. Que devient donc la féminité dans la moitié gauche de l’homme si cette dernière contient un testicule (ainsi que les organes sexuels moins virils correspondants), tout à fait comme la partie droite elle-même ? Ton postulat suivant lequel, pour obtenir quelque résultat, le masculin et le féminin doivent se réunir, se trouve déjà réalisé dans une seule moitié !

L’idée m’est également venue que tu me considères comme un gaucher partiel. Si tel est le cas, dis-le-moi, cette idée n’a rien qui me blesse. Tu me connais assez bien et depuis assez longtemps pour ne t’en prendre qu’à toi-même s’il te reste encore des choses intimes à apprendre sur moi. Je ne me rends pas compte d’une prédominance de la gauche, maintenant ou jadis, dans mon enfance. Je dirais plutôt que, dans mes jeunes années, je possédais deux mains gauches. Il n’existe qu’un seul point où je ne te contredirai pas. J’ignore si les autres gens situent nettement et immédiatement, chez eux et chez les autres, leur droite et leur gauche. En ce qui me concerne, il fallait autrefois que je réfléchisse pour savoir où était ma droite, aucune sensation organique ne me l’apprenait. Pour m’en rendre compte, je devais aussitôt faire semblant d’écrire. Aujourd’hui encore, je suis obligé de réfléchir pour distinguer, d’après la position des gens, leur main droite de leur main gauche. Peut-être cela confirme-t-il ta théorie. Il est possible que mon misérable pouvoir de détermination de l’espace vienne de là, d’où l’impossibilité où je me suis trouvé d’étudier la géométrie ou les sciences apparentées à la géométrie.

Telle est ma façon de voir. Mais je sais fort bien que les choses peuvent être différentes et que si ta façon d’interpréter la particularité des gauchers me déplaît, cela peut être dû à des motifs inconscients. Si ces motifs sont hystériques, ils n’ont assurément rien à voir avec le sujet dont nous discutons, mais seulement avec le mot qui le désigne. Peut-être ai-je pu commettre quelque chose que l’on ne peut faire

qu’avec la gauche. L’explication viendra un jour ; Dieu sait quand…

Promets-moi de ne rien attendre de bien de mon article. Il ne contient réellement que des bavardages, bons tout au plus pour le public, mais dont il ne saurait être question entre nous… (i).

À toi de tout cœur,

Sigm.

82

16-1-98.

IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Toutes sortes de petites choses m’arrivent, les rêves et l’hystérie s’accordent toujours mieux. Les détails bouchent maintenant la voie aux grands problèmes que nous avons abordés à Breslau. Il faut les prendre comme ils viennent et se réjouir de leur apparition. Ajoutons à cela une définition du mot « bonheur » (si toutefois je ne te l’ai pas déjà donnée).

Le bonheur est la réalisation retardée d’une désir préhistorique. C’est la raison pour laquelle la richesse y contribue aussi peu. L’argent n’a pas fait l’objet d’un désir infantile.

J’entrevois vaguement d’autres choses encore, des choses qui, chaque fois, relèguent dans l’ombre les précédentes. Il n’est pas encore possible de les coordonner.

ton

Sigm.

83

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 9-2-98.

à T Université. IX. Berggasse 19.

Cher Wilhelm,

… Dimanche dernier, j’ai été appelé en consultation en Hongrie. Il s’agissait d’une dame de 50 ans qui affirmait marcher sur des roulettes de bois, disant que ses membres étaient mous comme ceux d’une poupée et qu’elle serait bientôt obligée d’avancer à quatre pattes. Par ailleurs, et sans aucun motif, je me sens merveilleusement dispos et je trouve grand intérêt à la vie. Je suis plongé dans mon

(1) De la sexualité dans l’étiologie des névroses (1898 a).

travail sur le rêve (1) que je rédige rapidement en me réjouissant intérieurement de tous les « hochements de tête » (2) que vont susciter les indiscrétions et les audaces qu’il renferme. Que ne peut-on se passer de lire ! Le petit peu de littérature publiée à ce sujet me répugne déjà ! C’est le vieux Fechner, dans sa noble simplicité, qui a énoncé la seule idée sensée (3) en disant que le processus onirique se joue sur un terrain psychique différent. Je vais dessiner grossièrement la première carte de ce terrain…

J’abandonne l’auto-analyse pour me consacrer au livre sur les rêves. Cette année les cas d’hystérie avancent mal et l’année prochaine, le matériau en patients va me manquer.

J’ai terminé aujourd’hui mon article de bavardages (4). Il est fort audacieux et bien fait pour causer quelque scandale. Breuer va dire que je me nuis à moi-même.

Le bruit court que le titre de professeur nous sera conféré à l’occasion du jubilé impérial, le 2 décembre. Je n’y crois guère, mais, à ce propos, j’ai fait un rêve charmant qu’il n’est malheureusement pas possible de publier parce que sa signification sous-jacente profonde a trait tantôt à ma nourrice (à ma mère), tantôt à ma femme… Bref, « ce que tu sais le mieux… » (5).

Zola nous tient en haleine. Quel brave homme ! Avec lui, il serait possible de s’entendre (6). Le comportement abject des Français m’a rappelé les réflexions que tu fis, sur le pont de Breslau et qui me furent d’abord désagréables, à propos de la décadence de la France.

La conférence faite par Schweninger à la boutique des conférences a été plus que ridicule (7). Naturellement, je n’y ai pas assisté.

(1) L’Interprétation des rêves.

(2) Citation de La Jobsiade de Karl Arnold Kortum.

(3) Fechner (1889, II, 520, I). Passage cité dans L’Interprétation des rêves, p. 50-51 de la trad. franç.

(4) De la sexualité dans l’étiologie des névroses.

(5) Citation de Goethe. Voir lettre n° 77.

(6) Cette réflexion se rapporte au procès de Zola (du 7 au 23 février 1898). Deux jours après l’acquittement d’Esterhazy, principal témoin de l’accusation au procès de Dreyfus, Zola avait publié son fameux article J’accuse où il dévoilait les machinations antidreyfusardes. La publication de cet article entraîna le procès de Zola.

(7) Le 5 février 1898, Schweninger, le célèbre médecin de Bismarck, avait fait avec l’écrivain Maximilian Harden une conférence dialoguée où il prôna le nihilisme médical. Il s’attaqua à la spécialisation en médecine, lança des remarques méprisantes sur la valeur diagnostique des rayons Rœntgen et déclara envier les vétérinaires dont les malades ne parlent pas. Le point culminant de cette conférence est indiqué dans la phrase suivante : ■ Le monde appartient aux courageux et également aux malades courageux. *

En revanche, je me suis offert le plaisir d’aller écouter notre vieil ami Mark Twain en chair et en os, ce qui m’a été bien agréable (i).

Porte-toi bien et transmets à ta famille présente et future toutes mes pensées amicales.

ton

Sigm.

84

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 10-3-98.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Ce n’est pas une petite prouesse que d’avoir pu voir, posé devant soi et achevé, le livre sur les rêves (2). J’avais laissé de côté ce travail et entre-temps le problème s’est élargi et approfondi. Il me semble que l’explication par la réalisation d’un désir donne bien une solution psychologique, mais aucune solution biologique bien plutôt métapsychologique. (D’ailleurs, il faut que tu me dises sérieusement si je puis donner à ma psychologie, qui aboutit à l’arrière-plan du conscient, le nom de métapsychologie.) Du point de vue biologique, la vie onirique me semble procéder directement des résidus d’une époque préhistorique de l’existence (de 1 à 3 ans). C’est à cette époque que naît l’inconscient et que se forme l’étiologie de toutes les psychonévroses ; c’est la période que vient normalement dissimuler une amnésie comparable à l’hystérie. Je commence à soupçonner que les rêves résultent de choses vues à la période préhistorique, les fantasmes, de choses entendues ; les psychonévroses émanent, elles, de scènes sexuelles vécues à la même époque. La répétition des incidents vécus serait essentiellement une réalisation de désir. Un désir récent

(1) Freud avait assisté à l’une des conférences faites par Mark Twain à Vienne (voir Malaise dans la civilisation). Il y fit fréquemment allusion dans les années qui suivirent.

(2) Cette remarque se rapporte évidemment au passage d’une lettre de Fliess cité dans L’Interprétation des rêves, p. 155 de la trad. franç. : « Mon visuel ami m’a écrit hier de Berlin : « Je pense beaucoup à ton livre sur les rêves. Je le vois devant moi « achevé et je le feuillette. » Cette association permet d’établir que cette lettre a été écrite le lendemain du rêve de la monographie botanique ou tout au moins peu de jours après. Dans l’interprétation de ce rêve le rapport de celui-ci avec une scène de l’enfance joue un rôle considérable. La lettre nous montre que Freud, grâce à l’interprétation du rêve en question, a consolidé l’un des principes fondamentaux de son interprétation des rêves.

n’aboutit au rêve que s’il est associé à des matériaux de cette époque préhistorique, si le désir récent dérive d’un désir remontant à cette même période ou s’il peut être adopté par ce dernier. J’ignore encore jusqu’à quel point je dois m’en tenir à cette théorie qui pousse jusqu’aux profondeurs abyssales et ne sais si je peux déjà la faire connaître dans mon livre sur les rêves.

Mes conférences ont été particulièrement animées cette année et un assistant d’Erb y assistait. Pendant l’interruption involontaire due à la fermeture de l’Université, j’ai fait mes cours chez moi devant mes pots de bière et des cigares. Pour le prochain semestre, j’ai déjà deux inscriptions nouvelles en plus des anciennes.

J’ai ouvert, avec des battements de cœur, un nouveau livre de Janet (1), sur l’hystérie et les idées fixes, mais en le posant, mon pouls était redevenu normal. Il ne soupçonne pas ce qu’est la clef du problème.

C’est ainsi que je vieillis satisfait, je vois mes cheveux grisonner rapidement et mes enfants grandir. Je me réjouis de l’approche de Pâques et m’efforce d’attendre avec patience la solution du problème des névroses.

Le bruit court que R. W… vous accompagnera cette année. Faudra-t-il, en ce cas, lui faire faire la connaissance des enfants ?…

ton

Sigm.

85

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 15-3-98.

à V Université IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Si j’ai jamais sous-estimé Conrad Ferdinand, tu m’as depuis longtemps converti grâce à l’Himmelsthor (2)…

… Je suis loin également de sous-estimer la bisexualité. J’attends que tu me donnes sur elle de nouveaux éclaircissements, surtout depuis le moment où, à Breslau, sur la place du Marché, nous sommes tombés d’accord à son sujet. Si je m’en sens éloigné en ce moment,

(1) P. Janet, 1898. Névroses et Idées fixes, 2 vol., 1898. Le 2e vol. en collaboration avec F. Raymond.

(2) Il s’agit du poème Aux portes du ciel du poète suisse Conrad-Ferdinand Meyer (1825-1898). Fliess avait signalé les œuvres de Meyer à Freud qui s’y intéressa beaucoup. Sa prédilection pour ce poète persista toujours. Voir Hanns Sachs Freud, le maître et l’ami, 1945.

c’est parce que, enfoui dans une fosse obscure, je ne vois plus rien d’autre. Mon ardeur au travail paraît être fonction de la distance de nos congrès… En ce moment justement je suis stupide… ma tête est vide d’idées. Je crois vraiment que ma façon de vivre, mes neuf heures d’analyse par jour pendant huit mois de l’année, m’épuisent. Malheureusement, la témérité qui me pousserait à me reposer de temps en temps ne saurait tenir devant les difficultés financières actuelles qui menacent de s’aggraver encore. Je continue donc à trimer à la façon d’un cheval de fiacre (i), comme on dit ici. Il m’est venu à la pensée que tu as peut-être envie de lire ce que j’ai écrit sur les rêves, mais que tu es trop discret pour me le demander. Il va sans dire que je te l’aurais envoyé avant qu’il soit imprimé, mais comme, pour le moment, ce travail est en panne, je ne puis vraiment t’en faire parvenir que des fragments. Ici, quelques explications s’imposent : il s’agit du IIe Chapitre. Le Premier où je traiterai de la littérature n’est pas encore écrit. Suivront :

3. Les matériaux du rêve ;

4. Les rêves typiques ;

5. Les processus psychiques dans le rêve ;

6. Le rêve et les névroses (2).

Les deux rêves décrits reparaîtront dans les chapitres suivants où leur interprétation incomplète sera complétée. Espérons que tu ne critiqueras pas les remarques sans fard sur le rêve du professeur (3). Les Philistins seront trop heureux de pouvoir dire que je suis par là devenu vraiment impossible. Ce qui t’aura sans doute le plus frappé trouvera plus tard son explication (mon ambition). Des observations sur Œdipe-Roi, sur le conte du Talisman et peut-être sur Hamlet y trouveront aussi leur place. Auparavant, il va falloir que j’étudie la légende d’Œdipe, mais je ne sais encore dans quels ouvrages.

Il m’est pénible de venir t’importuner à un moment où tu n’as pas envie de travailler, mais je me dis que le chapitre, étant donné sa faible teneur en spéculation, ne fera que te procurer une anodine distraction.

En ce qui concerne l’hystérie, je suis actuellement complètement désorienté…

Pensées les plus affectueuses,

ton

Sigm.

(1) Freud utilise le mot purement viennois de Komfortableross.

(2) Ce plan s’est trouvé entièrement modifié.

(3) Allusion évidente au rêve « L’ami R… est mon oncle », dans L’Interprétation des rêves, p. 126 de la trad. franç.

86

Vienne, 24-3-98. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à V Université.

Très cher Wilhelm,

Tu ne seras guère surpris de ce que je te parle aujourd’hui de ton opinion sur le manuscrit du Rêve, opinion qui m’a valu une bonne journée…

Je suis heureusement en mesure de répondre à tes objections en m’en référant aux chapitres à venir. Je commence justement celui qui traite des stimuli somatiques du rêve. On y abordera aussi la question du rêve d’angoisse sur lequel une lumière nouvelle sera projetée dans le dernier chapitre, « Rêves et névroses ». À la partie du travail que tu as lue, j’ajouterai des renvois. Ils t’enlèveront l’impression que l’auteur a vraiment pris son travail trop à la légère.

Je ne pense certainement pas que cette rédaction soit définitive. J’ai d’abord cherché à donner une forme à mes propres idées, j’étudierai ensuite à fond la littérature, enfin j’ajouterai des idées ou les modifierai, suivant ce que me suggéreront mes lectures. Tant que mon propre travail ne sera pas fini, je resterai incapable de lire et ce n’est qu’en écrivant que j’arrive à compléter les détails. Jusqu’à présent, j’ai ajouté 24 pages, mais aucun chapitre ne sera sans doute aussi amusant ni aussi profond que celui que tu as lu.

J’espère que tu me donneras de vive voix beaucoup d’autres renseignements sur ta façon de penser. Ne te soustrais pas aux devoirs que t’impose ta qualité de premier lecteur et de juge suprême…

Martin a dernièrement décrit en vers la séduction d’une oie par un renard. La déclaration d’amour est ainsi rédigée :

Ich liebe Dich,

herzzinniglich, komm, küsse mich,

Du kônntest mir von allen Thieren atn besten gefallen (1).

(1) Je t’aime de tout mon cœur, viens m’embrasser. De toutes les bêtes c’est toi qui pourrais le mieux me plaire.

N’en trouves-tu pas la forme remarquable ? Quelquefois, ses vers révoltent son auditoire, ainsi :

Der Fuchsvater sagt : Wir gehen nach Aussee,

Darauf freuen sich die Kinder und trinken Café (i).

Pour tout arranger, il a alors dit : « Quand je fais des choses comme ça, c’est simplement comme si je faisais des grimaces. »

Et Robert-Wilhelm ? L’amènerez-vous à Vienne ?

J’attends de vos très bonnes nouvelles,

ton

Sigm.

87

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie 3-4-98.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

At odd hours, je continue à rédiger mon livre sur les rêves. Un deuxième chapitre dans lequel je traite des sources du rêve et des rêves typiques est presque terminé, mais j’en suis bien moins satisfait que du Premier Chapitre et il aura probablement besoin d’être remanié. En dehors de cela, rien à signaler au point de vue scientifique. Les rêves seuls m’intéressent.

L’influenza a suivi son cours sans causer de grands dommages et sans avoir montré de préférence pour le sexe mâle. Les gamins sont pleins d’entrain et amusants, les femmes se portent bien, le maître de maison est maussade…

Les enfants tiennent à ce que je joue avec eux aujourd’hui au grand jeu du voyage « Cent voyages à travers l’Europe ». C’est ce que je vais faire. On n’a pas toujours envie de travailler.

Ma conférence m’ennuie. Je n’aimerai parler de l’hystérie que lorsque j’aurai trouvé deux points essentiels qui me manquent encore.

Je voudrais bien retourner en ce beau pays d’Italie, mais l’année a été très mauvaise. Je suis obligé de faire des économies…

ton

Sigm.

(1) Le père renard dit : « Nous partons par Aussee, les enfants s’en réjouissent et boivent du café. »

88

Vienne, 14-4-98. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

Je crois qu’un épistolier doit se faire une règle de ne pas parler de ce que son correspondant sait déjà et de lui raconter plutôt des choses qu’il ignore. Je ne mentionnerai donc pas ce que j’ai entendu dire : que tu avais passé une mauvaise période à Pâques ; tu le sais. Je vais de préférence te raconter mon voyage pascal entrepris sans entrain mais dont je suis revenu frais et dispos (1).

Le vendredi soir, nous avons pris le train (Alexandre et moi) (2) à la gare du Sud et sommes arrivés samedi matin à 10 heures à Gôrizia. Nous avons fait une promenade au clair soleil entre des maisons peintes en blanc, avons vu des arbres fleuris et mangé des oranges et des fruits confits. En même temps, nous évoquions nos souvenirs : la vue que l’on a de la forteresse rappelle Florence, la forteresse elle-même fait penser à Saint-Pierre de Vérone et le château, à Nuremberg. Devant les paysages italiens, on commence toujours par être surpris de l’absence de prairies et de bois, impression fort vive mais naturelle, à cause du contraste. L’Isonzo est un fleuve magnifique. Nous avons vu, en passant, trois contreforts des Alpes Juliennes. Dimanche, nous nous sommes levés tôt, pour nous rendre, par le train frioulien local, près d’Aquilée. La grande cité d’autrefois n’est plus qu’un dépotoir, bien que le musée renferme d’innombrables trésors romains découverts dans les fouilles : pierres tombales, amphores, médailles de dieux découvertes dans l’amphithéâtre, statues, bronzes et joyaux. Beaucoup de personnages priapiques. Une Vénus qui se détourne d’un air choqué de son nouveau-né dont on lui a montré le pénis ; Priape vieux dont un Silène voile les organes génitaux et qui dès lors va s’adonner à la boisson ; un ornement priapique en pierre avec, à la place naturelle du phallus, un animal ailé porteur d’un pénis plus petit, tandis que ses ailes elles-mêmes se terminent en pénis ; Priape représentait l’érection

(1) Freud avait projeté de rencontrer Fliess, mais ce plan échoua à cause d’une maladie de ce dernier. Le voyage en Istrie décrit dans cette lettre est reproduit en détail à propos du rêve « du château au bord de la mer » dans L’Interprétation des rêves, p. 395 de la trad. franç.

(2) Frère cadet de Freud.

permanente, la réalisation du désir contrastant avec l’impuissance psychique.

À io heures, au moment de l’étiage, un étrange remorqueur a traîné un petit bateau dans le canal d’Aquilée. Un câble l’entourait au centre et il lançait en fonctionnant de la fumée par un tuyau. J’aurais bien voulu le rapporter à mes enfants, mais comme il constitue le seul moyen de communication possible entre le monde et la station balnéaire de Grado, il devait être indispensable. Un trajet de deux heures et demie à travers des lagunes tout à fait lugubres nous a amené à Grado où nous avons enfin pu récolter à nouveau, sur les bords de l’Adriatique, des coquillages et des oursins.

Dans l’après-midi, après nous être restaurés, sur le bateau, en savourant nos provisions et un délicieux vin d’Istrie, nous sommes revenus à Aquilée. Plusieurs centaines de jolies filles friouliennes se trouvaient justement réunies dans la cathédrale pour entendre la grand-messe. La splendeur de cette vieille basilique romane nous était un réconfort au milieu des pauvretés modernes. Sur le chemin du retour, nous avons vu une partie de l’ancienne voie romaine mise à jour au milieu des champs. Un ivrogne contemporain gisait sur les pavés antiques. Le même soir, nous parvînmes jusqu’à Divaca sur le Carso, où nous passâmes la nuit, afin de pouvoir visiter les grottes le jour suivant, le dernier, lundi. Le matin, nous sommes allés à la grotte de Rodolphe, à un quart d’heure de la gare. Cette grotte est remplie de toutes sortes de stalactites fort curieuses, de prêles géantes, de concrétions pyramidales, de défenses dirigées vers le haut, de rideaux, d’épis de maïs ; de tentes et de draperies, de jambons et de volailles pendus à la paroi supérieure. Mais ce qu’il y avait de plus remarquable, c’était notre guide, tout à fait soûl mais plein d’humour et de vivacité et ayant le pied très sûr. C’est lui qui avait découvert cette grotte – c’était manifestement un génie déchu. Il discourait à propos de sa mort, de ses conflits avec les prêtres et de ses conquêtes dans ces royaumes souterrains. Lorsqu’il déclara être allé dans trente-six « cavernes » du Carso, je me rendis compte que j’avais affaire à un névrosé et que ses prouesses de conquistador constituaient un équivalent érotique. Mon opinion se trouva confirmée au moment où, quelques minutes plus tard, il répondit à Alexandre qui lui avait demandé jusqu’à quelle distance on pouvait s’avancer dans la grotte : « C’est comme pour une vierge. Plus on va loin, mieux c’est. »

L’idéal de cet homme est de pouvoir un jour se rendre à Vienne pour y trouver, dans les musées, des noms de stalactites. Je donnai à ce « roi des vauriens de Divaca », comme il se qualifiait lui-même, un pourboire excessif pour l’aider à sortir plus vite de la vie par la boisson.

Les grottes de Saint-Cangian que nous avons visitées dans l’après-midi sont un terrifiant phénomène de la nature : une rivière souterraine coulant entre des voûtes grandioses, des chutes d’eau, des stalactites, tout cela plongé dans les ténèbres, des chemins glissants où l’on a posé des rampes de fer. Le Tartare lui-même ! Si Dante a vu pareil spectacle, il n’a plus eu besoin ensuite de grands efforts d’imagination pour décrire son Enfer. Le maître de Vienne, M. le Dr Cari Lueger (1) a visité la grotte en même temps que nous. Nous avons tous été rendus à la lumière au bout de trois heures et demie.

Lundi soir nous avons pris le chemin du retour. Le jour suivant, un nouvel afflux d’idées fraîches m’a permis de constater que ce repos avait amélioré la mécanique…

ton

Sigm.

89

Dr SiGM. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 1-5-98.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Ci-joint le Chapitre III du livre des Rêves. Tu vas me trouver quelque peu assommant, je suis plongé dans le rêve à en devenir complètement abruti. J’ai maintenant fini de rédiger la partie psychologique à laquelle je m’étais arrêté, mais elle ne me plaît guère et elle ne subsistera pas. Le chapitre que tu as entre les mains n’est encore qu’à l’état brut en ce qui concerne le style et certaines parties en sont mal exposées, c’est-à-dire dépourvues de vie. Les passages où je traite des incitations somatiques au rêve doivent davantage être mis en valeur. J’attends naturellement que tu me donnes, à ce sujet, lorsque nous nous reverrons, quelques pertinents avis. Je crois que les conclusions sont exactes.

J’aimerais que quelque puissant stimulant agisse sur moi. Quelqu’un, parlant de lui-même, a, paraît-il, dit récemment : « Je suis une machine construite de façon à fonctionner sous une pression de 10 atmosphères ; sous une pression de 2 atmosphères je m’échauffe. »

(1) Le bourgmestre de Vienne. Voir n. i, p. ni.

Jusqu’à présent, je me sens à peine fatigué tandis qu’à cette époque de l’année, je devrais normalement depuis longtemps déjà, aspirer à une détente prolongée. Je n’ai pas grand-chose et ce que j’ai me tourmente moins.

Jamais je n’ai pu me contraindre à travailler intellectuellement, par conséquent mes moments de loisir restent inemployés et perdus…

… Je t’envoie mes pensées affectueuses et espère recevoir plusieurs fois de tes nouvelles avant la Pentecôte,

ton

Sigm.

90

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 9-6-98.

à T Université. IX. Berggasse 19.

Mon très cher Wilhelm,

… Quant au livre sur les rêves, ça ne gaze pas (Ida t’expliquera ce terme) (1). Je suis arrivé, il est vrai, à la page 14, mais il n’est pas possible de le publier tel qu’il est, ni peut-être même de le montrer à qui que ce soit. Ce n’est qu’une grossière esquisse. Il faut bien dire qu’il est diablement difficile d’exposer la nouvelle psychologie dans la mesure où elle concerne les rêves puisque, de par sa nature même, elle reste fragmentaire. De plus, toutes les parties obscures que j’ai, par paresse, négligées, demandent maintenant à être éclaircies. J’ai besoin de beaucoup de patience, de belle humeur et de quelques bonnes idées. Me voilà en panne devant les relations entre les deux systèmes de pensée et il va falloir que je m’en occupe sérieusement. Je vais être inabordable pendant un certain temps. La tension due à l’incertitude provoque un état d’inconfort affreux que l’on ressent presque physiquement…

Je lis C.F. Meyer avec grand plaisir. Dans Le page de Gustave-Adolphe j’ai trouvé deux fois l’idée de l’action différée : dans le passage dont tu avais parlé l’incident du baiser pendant le sommeil et l’épisode du Jésuite qui se fait accepter comme précepteur de la petite Christine. On montre à Innsbruck la chapelle où elle s’est convertie au catholicisme ! En dehors de cela, je reste perplexe devant le caractère arbitraire de l’hypothèse sur laquelle repose l’intrigue. La

(1) Freud a employé le verbe hapern qui appartient au dialecte viennois.

ressemblance entre la main et la voix du page et la main et la voix du duc de Lauenbourg semble fort improbable et bien peu plausible.

Je t’enverrai bientôt un petit essai sur La femme juge.

Bien affectueusement à toi,

Sigm.

91

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 20-6-98.

à V Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Je suis revenu ce matin d’Aussee où j’ai trouvé toute ma pauvre famille enrhumée et frigorifiée. Malgré toute la beauté de l’endroit, ils ne veulent plus y retourner. Ayant assez de travail, je resterai ici jusqu’à la fin du mois…

La femme-juge (Die Richterin) (1)

Il s’agit sans aucun doute du rejet romancé d’un souvenir se rapportant aux relations de l’écrivain avec sa sœur. Une chose nous frappe néanmoins, c’est le fait que ce rejet se produise exactement comme dans une névrose. Tous les névrosés se forgent ce qu’on appelle un roman familial (qui devient conscient dans la paranoïa). D’une part, ce roman flatte la mégalomanie et, d’autre part, il constitue une défense contre l’inceste. Si votre sœur n’est pas l’enfant de votre mère, plus de reproches à vous faire (2). (Il en va de même lorsque vous êtes vous-même l’enfant d’autres parents.) Où trouver les matériaux de l’adultère, de l’illégitimité, etc., pour créer ces romans ? En général, dans la classe sociale inférieure des bonnes. En effet, ces faits y sont si fréquents que les matériaux ne font jamais défaut et que tout devient plus aisé quand la séductrice elle-même est une domestique. Dans toutes les analyses, cette histoire se trouve deux fois mentionnée : la première fois en tant que fantasme relatif à la mère, la seconde, en tant que souvenir réel se rapportant à une bonne. Tout cela explique comment dans la Femme-juge (qui est la mère), cette même histoire est deux fois répétée sans modification,

(1) Première application de l’analyse à une œuvre littéraire.

(2) En ce qui concerne le roman familial, voir p. 182.

ce qui, au point de vue littéraire, ne semble guère recommandable. La patronne et la servante finissent par se trouver allongées sans connaissance côte à côte. La bonne quitte la maison, ce qui est la conclusion habituelle des histoires ancillaires mais, dans le roman, ce départ constitue aussi le châtiment de la domestique. Cette partie du roman familial sert aussi de vengeance contre la mère sévère qui a tout découvert et a tancé les coupables. Dans le roman familial, comme dans la nouvelle, c’est la mère qui est surprise, démasquée et condamnée. La disparition du cor donne vraiment lieu à des récriminations enfantines et sa récupération correspond à une réalisation de désir réellement puérile. Mais, dans la nouvelle, l’état de santé de la sœur, son anorexie, qui est véritablement une conséquence névrotique de la séduction infantile, n’est pas imputée au frère, mais à la mère. Chez les paranoïaques, le poison correspond exactement à l’anorexie des hystériques et ainsi à la forme de perversion la plus commune chez les enfants. La crainte elle-même de « l’attaque » apparaît dans cette histoire (l’angoisse, la peur de 1’ « attaque » en tant que phobie se ramène aux coups reçus dans l’enfance). La violence, qui n’est jamais absente dans une histoire d’amour infantile, se retrouve aussi dans la nouvelle, elle est figurée par l’histoire de la sœur dont le corps se fracasse contre les rochers mais prend ici la forme d’une réaction de la vertu outragée, la petite ayant été trop effrontée. Le personnage du professeur est figuré par Alcuin, l’empereur Charles représente la figure du père, si grand, si loin du monde des activités enfantines. Dans une autre incarnation, le père apparaît comme l’être dont la mère a empoisonné l’existence et que le roman familial écarte toujours parce qu’il barre la route à son fils (rêve de désir de la mort du père). La mésentente des parents fournit aux romans infantiles leur source la plus abondante. L’hostilité envers la mère lui fait conférer, dans ce récit, le rôle de belle-mère. Dans tous ses détails, le récit correspond aux romans de vengeance et de revanche qu’ont forgés mes hystériques du sexe mâle sur le compte de leur mère.

Quant à la Psychologie, sa progression est bizarre. Elle est presque terminée et a été rédigée comme en un rêve. Mais on ne peut sûrement pas la publier sous la forme qu’elle assume actuellement. D’ailleurs, le style montre bien que je ne la destinais pas à la publication. En face d’elle, je me sens très hésitant. Tous les motifs se retrouvent dans l’élaboration des névroses non dans celle des rêves. Je n’achèverai rien de définitif avant les vacances.

L’été ne tardera pas à devenir assommant. Donne-moi vite de tes nouvelles et de celles de ta famille.

Très affectueusement à toi,

Sigm.

 92

Vienne, 7-7-98. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

Enfin le voici (1). J’ai eu bien du mal à m’en séparer. L’intimité personnelle seule n’eût pas suffi à m’y décider, il y fallait encore notre commune franchise intellectuelle. Mon travail m’a été entièrement dicté par l’inconscient suivant la célèbre phrase d’Itzig, le cavalier du dimanche : « Où vas-tu donc, Itzig ? » – « Moi, je n’en sais rien. Interroge mon cheval ! » Au début d’un chapitre, j’ignorais toujours à quoi j’allais aboutir. Il est évident que je n’ai pas écrit pour les lecteurs, dès les premières pages j’ai abandonné toute tentative de style. Malgré cela j’ai confiance dans le résultat. Je n’ai pas encore la moindre idée de la forme que prendra finalement mon texte.

Je vis actuellement dans une douce oisiveté en récoltant quelques-uns des fruits de ma connaissance approfondie des manifestations hystériques. Tout devient clair et transparent. Dimanche et lundi, appelé en consultation, j’ai pu voir de loin le champ de bataille de Kôniggràtz (2). Je n’irai pas maintenant à Aussee. Ils se portent enfin bien là-bas. Chose exceptionnelle, je ne souffre pas en ce moment ; quand je me sens bien, je deviens terriblement paresseux.

La plus belle nouvelle de notre auteur (3), celle qui semble aussi la plus éloignée des scènes infantiles, est, à mon avis, Die Hochzeit des Mônchs (4). Elle illustre magnifiquement la façon dont l’imagination s’empare des incidents nouveaux au cours du processus de la formation des fantasmes, pour les ramener dans le passé. Ainsi, les personnes nouvelles en continuant les anciennes fournissent des prototypes. Les thèmes secrets sont sans doute celui de la vengeance inassouvie et celui de l’inévitable châtiment, tels que Dante les a représentés se continuant dans l’éternité. Au premier plan se trouve, comme par une interprétation légèrement erronée du contenu cons-

(1) Il s’agit probablement d’un autre chapitre de VInterprétation des rêves, sans doute de l’analyse d’un rêve spécifique.

(2) Kôniggràtz, endroit où les Prussiens battirent les Autrichiens en 1866.

(3) Œuvre de C. F. Meyer. L’interprétation de Freud, sa mise en évidence des thèmes manifeste et latent aboutissent directement à son analyse ultérieure de la Gradiva de Jensen.

(4) Les Noces du moine.

dent, le thème de la perte de l’équilibre psychique qui se réalise chez un sujet quand il abandonne un appui solide. Le fait de procéder par à-coups est commun au thème manifeste et au thème latent, comme si la Femme-juge était une réaction aux méfaits infantiles connus tandis que cette nouvelle apporterait la résonance de méfaits infantiles demeurés ignorés. Le moine est un frère ; il semble que ce soit un fantasme créé avant son propre mariage et tendant à montrer qu’un frater comme lui ne devrait pas se marier, sinon l’amour infantile se vengerait sur sa femme future.

Mes plus affectueuses pensées à vous trois trois-quarts,

ton

Sigm.

93

Aussee, 20-8-98.

Très cher Wilhelm,

Tes quelques lignes m’ont fait revivre les plaisirs du voyage. J’ai trouvé magnifique l’Engadine composée de quelques montagnes aux lignes simples, une sorte de paysage post-Renaissance. Maloja, avec l’Italie à l’arrière-plan, simplement peut-être parce que nous nous y attendions, nous plaçait dans une ambiance italienne. Leprese aussi fut idyllique, tant par l’accueil que l’on nous y réserva que par contraste avec la route montante venant de Tirano. Cette route n’est rien moins que plate et nous avons été obligés de faire le chemin au travers d’une épouvantable tempête de poussière pour arriver à moitié morts au sommet. Grâce à l’air vif je me suis senti gai et combatif comme je l’ai rarement été. En dépit de l’altitude de 1 600 mètres, j’ai magnifiquement dormi.

Nous n’avons guère été gênés par le soleil pendant notre séjour à Maloja. Mais le dernier jour, la chaleur, même à cette altitude, a fait sa réapparition et le courage nous a manqué pour descendre vers Chiavenna, c’est-à-dire vers les lacs. Je crois que nous avons sagement agi, car à Innsbruck, quelques jours plus tard, nous avons tous deux été en proie à un état de paralysante faiblesse. Depuis, la chaleur n’a cessé d’augmenter et ici, dans notre bel Obertressen, nous restons allongés de 10 heures du matin à 6 heures du soir sans oser mettre le pied dehors, sans franchir les limites de notre petit domaine.

La jeune Anna a assez justement qualifié une petite statuette romaine que j’ai achetée à Innsbruck de « vieille enfant ».

Étranger à toute activité intellectuelle, à peine capable, par exemple, de comprendre les belles explications que tu donnes de la période de vie incluant la vieillesse, mon principal souci, en ce moment, est de constater qu’une grande partie des vacances est déjà passée. Le vif regret de vous voir tous deux retenus à la ville à cette époque se trouve atténué par le fait que ton voyage a déjà été effectué et qu’Ida allait bientôt recevoir une belle compensation.

Mais oui, j’ai aussi parcouru Nansen dont toute ma maisonnée est amoureuse. Martha à cause des Scandinaves (grand-mère qui séjourne actuellement chez nous parle encore le suédois). Ils représentent pour elle un idéal du temps de sa jeunesse qu’elle n’a pu atteindre réellement dans l’existence. Mathilde qui est en train de transférer son amour des héros grecs aux Vikings et Martin qui, comme d’habitude, a réagi par une poésie – pas trop mauvaise – aux trois volumes d’aventures.

J’utiliserai très bien les rêves de Nansen, ils sont tout à fait transparents (1). Mes propres expériences m’ont enseigné qu’il a passé par l’état psychique ordinaire de celui qui tente quelque chose de nouveau, qui doit faire appel à la confiance et qui, probablement va, par une voie fausse, découvrir des choses nouvelles, mais pas autant qu’il se l’était figuré. Je connais cet état pour l’avoir éprouvé. Toutefois, ton harmonieuse personnalité te met à l’abri de tout cela…

… Bien des choses affectueuses à ta femme et à toi. Je continue à mal supporter la distance qui nous sépare pendant les périodes de travail et qui est si rarement supprimée pendant les vacances,

ton

Sigm.

94

Aussee, 26-8-98.

Très cher Wilhelm,

… Tu me demandes ce que je fais ici ? Je m’ennuie un peu à Aussee où toutes les promenades me sont trop connues. Il m’est impossible de rester totalement désœuvré. Je me suis donné pour tâche d’édifier un pont qui devra relier ma métapsychologie en germe à celle que l’on trouve dans les bouquins. C’est pourquoi je me plonge dans l’étude de Lipps (2) qui, je le pressens, possède, parmi

(1) V. L’Interprétation des rêves, p. 170.

(2) Theodor Lipps (1851-1914), professeur de psychologie à Munich. Il admettait l’existence de phénomènes inconscients, ce qui ne manqua pas d’intéresser Freud. Au cours de l’été 1898, Freud (voir lettre 95) lut en partie Les Faits fondamentaux de la vie psychique de Lipps, ouvrage paru en 1883, et souligna, dans son les écrivains philosophes de notre temps, l’esprit le plus lucide. Jusqu’à présent, les vues de Lipps s’accordent avec les miennes et peuvent être transposées en mes propres hypothèses. Le moment n’est évidemment pas bien choisi pour pousser plus loin mes éclaircissements. Mon travail sur l’hystérie me semble encore plus douteux et sa valeur, moindre – comme si j’avais omis de tenir compte d’un certain nombre de facteurs importants – et l’idée de reprendre ce travail me répugne.

J’ai pu enfin saisir un petit fait que j’avais depuis longtemps soupçonné. Tu sais comme il est facile d’oublier un nom et de le remplacer par quelque élément d’un autre que l’on jurerait exact et qui, chaque fois, s’avère faux (i). C’est ce qui m’est récemment arrivé à propos du nom du poète qui a écrit Andréas Hofer (« Zu Mantua in Banden… »). Je pensais que ce nom devait se terminer en au : Lindau, Feldau ou quelque chose de ce genre. Naturellement, ce poète s’appelait Julius Mosen. Je me souvenais de « Julius » et réussis à prouver que : i° J’avais refoulé le nom de Mosen à cause de certaines associations ; 2° Certains matériaux infantiles avaient joué leur rôle dans ce refoulement ; 30 Les noms de remplacement qui m’étaient venus à l’esprit avaient surgi des deux groupes de matériaux tout à fait à la manière d’un symptôme. L’analyse a exemplaire, le passage suivant, p. 149 : (Nous croyons) « non seulement à l’existence de processus inconscients se produisant à côté des processus conscients, mais nous admettons aussi que des processus inconscients se trouvent à la base de tous les processus conscients et les accompagnent. Ainsi que nous l’avons déjà dit le conscient surgit de l’inconscient quand la conjoncture s’y prête, pour y retomber ensuite ». Les mots « conscient » et « inconscient » n’ont certes pas pour Lipps la signification que leur donne Freud. Lipps en fait un usage purement descriptif sans les mettre en relation avec les représentations dynamiques. Il se conforme ainsi à la tradition du romantisme germanique qui a trouvé son expression dans l’œuvre bien connue d’Edouard von Hartmann, La Philosophie de l’inconscient.

Freud a lui-même établi, dans son Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905 c) qu’il devait le courage et la possibilité de s’attaquer au problème du comique à l’ouvrage de Lipps sur Le Comique et l’humour (1898). Dans son propre livre, Freud souligne en détail les divergences existant entre ses vues et celles de Lipps. Freud reconnaît être d’accord avec Lipps lorsque celui-ci dit que ce ne sont pas les contenus du conscient mais les processus psychiques inconscients en soi qui ont une importance capitale (Le Comique et l’humour, p. 123). Freud pense ne s’écarter de Lipps que lorsqu’il parle de « l’investissement des voies psychiques ». Freud ajoute : « Ce furent les expériences relatives aux déplacements de l’énergie psychique le long de certaines voies associatives et la persistance de traces presque indélébiles des phénomènes psychiques qui m’ont, en fait, amené à faire un tableau semblable de ce qui est inconnu. » Seul un naturaliste connaissant la biologie pouvait faire les expériences dont Freud parle ici et elles n’étaient réalisables que dans le domaine de la psychopathologie.

(1) Première découverte de Freud dans le domaine de La Psychopathologie de la vie quotidienne. L’exemple cité n’a pas été utilisé dans les œuvres publiées.

résolu toute la question ; malheureusement, comme pour mon grand rêve, il m’est impossible d’en faire publiquement état…

Porte-toi bien. Dans combien de temps la petite Pauline doit-elle faire son apparition ?

ton

Sigm.

95

Aussee, 31-8-98.

Très cher Wilhelm,

Je pars aujourd’hui à midi, avec Martha, pour l’Adriatique ; nous choisirons en cours de route le but du voyage, Raguse, Grado, ou quelque autre lieu. « Je vendrais bien ma dernière chemise pour devenir riche », voilà une phrase d’apparence bizarre mais qui est pourtant fort sage. Ici, dans l’inaction, privé de nouvelles intéressantes, tout finit par peser lourdement sur mon esprit. Mon travail me semble maintenant avoir bien moins de valeur, ma désorientation est totale et le temps – une année entière vient de s’écouler sans apporter de progrès tangibles à mes théories – semble incommensurable avec ce qu’exigerait le problème. Et, par-dessus le marché, c’est sur le succès de ce travail que je comptais établir mon existence matérielle. Les résultats sont, il est vrai, satisfaisants, mais peut-être seulement de façon indirecte, comme si j’avais appliqué mon levier dans le sens du plan de clivage de l’objet, mais que ce plan me demeurât inconnu. C’est pourquoi je vais m’efforcer d’échapper à moi-même et faire provision de liberté d’esprit et d’objectivité, puisque renoncer à ce travail m’est impossible.

En ce qui concerne la psychologie, cela va mieux. J’ai retrouvé dans Lipps mes propres principes très nettement exposés, un peu mieux, peut-être que je ne l’aurais désiré. « Le chercheur trouve souvent plus qu’il n’eût espéré trouver ! » D’après Lipps, le conscient ne serait qu’un organe sensoriel, le contenu psychique, une simple idéation et les processus psychiques demeureraient tous inconscients. Il y a concordance jusque dans les détails ; peut-être la bifurcation d’où partiront mes idées nouvelles se révélera-t-elle plus tard. Je suis arrivé à peu près au tiers de ma lecture et me trouve arrêté par la question des rapports entre les sons qui m’a toujours troublé, les notions les plus élémentaires me faisant défaut à cause de mon manque de sensibilité acoustique. La grande nouvelle du jour, le manifeste du tsar m’a personnellement touché. Il y a déjà plusieurs années, j’ai pu diagnostiquer que ce jeune homme – ce qui est fort heureux pour nous – souffrait d’idées obsédantes, était exagérément bon et « ne pouvait voir couler le sang » tout à fait comme Koko, l’exécuteur des Hautes Œuvres dans Le Mikado (i). Si quelqu’un pouvait me mettre en rapport avec lui, cela serait utile à deux personnes : je passerais une année en Russie et le débarrasserais de tout ce qui le fait souffrir, tout en lui en laissant suffisamment pour qu’il ne fasse pas la guerre. Après quoi nous tiendrions trois congrès annuels, exclusivement en territoire italien et tous mes traitements seraient gratuits. Par ailleurs, je crois que ce sont des raisons mixtes qui le font agir et que, dans le manifeste, se trouve un motif égoïste, celui de s’octroyer, à cette conférence, un partage pacifique de la Chine.

La partie extraordinaire du manifeste en est d’ailleurs le langage révolutionnaire. Après de pareilles considérations sur le militarisme, l’auteur d’un éditorial publié dans un journal démocrate verrait celui-ci confisqué en Autriche et, en Russie même, le journaliste serait expédié en Sibérie (2).

Affectueuses pensées à toi, Ida, Robert et la petite Pauline. Je te donnerai d’autres nouvelles de mon voyage,

ton

Sigm.

(1) Opérette de Gilbert et Sullivan.

(2) Le 28 août 1898, le comte Mouraviev, ministre russe des Affaires Étrangères, remit aux représentants diplomatiques accrédités à la Cour de Saint-Pétersbourg, une note dans laquelle le tsar invitait à une conférence de la paix toutes les nations vraiment soucieuses de promouvoir l’idée de paix universelle. C’était le moyen, écrivait-il, d’assurer la victoire sur les éléments de discorde et de destruction : la solidarité internationale serait renforcée par la reconnaissance universelle des principes d’équité et de justice dont dépendaient la sécurité nationale et le bien-être des peuples.

Le « langage révolutionnaire • auquel Freud fait allusion est le suivant : « Le maintien de la paix générale et la diminution, dans toute la mesure possible, de ces armements exagérés qui pèsent sur toutes les nations, représentent, dans l’état actuel du monde, un idéal que tous les gouvernements doivent chercher à atteindre… Au cours de ces vingt dernières années, le désir d’une paix générale s’est grandement accru dans la conscience des peuples civilisés. Le maintien de la paix est considéré comme le but de la politique internationale ; c’est en son nom que les grandes nations ont conclu entre elles de puissantes alliances. Afin de consolider sûrement la paix, elles ont renforcé d’une façon sans précédent leur puissance militaire, et continuent toujours à le faire, sans reculer devant les sacrifices. Les charges financières croissantes attaquent à la racine à la fois le bien-être public et la puissance intellectuelle et physique des peuples. Travail et capital se trouvent, en majeure partie, détournés de leur but naturel, et sont gaspillés de façon improductive. Les crises économiques sont, pour la plus grande part, attribuables aux armements excessifs et au danger persistant que représente l’accumulation du matériel de guerre. La paix armée de notre époque est ainsi devenue une charge écrasante que les peuples supportent toujours plus malaisément. >

96

Vienne, 22-9-98.

Bien cher Wilhelm,

Il était évidemment grand temps pour moi de rentrer, mais depuis trois jours à peine que je suis revenu, je subis déjà l’influence déprimante de l’atmosphère viennoise. Quelle misère de vivre ici où rien ne favorise l’espoir de mener à bien une tâche ardue.

Je voudrais bien te voir faire moins de cas de mes facultés et t’avoir plus près de moi pour entendre plus souvent tes critiques. Mes opinions, d’ailleurs, ne diffèrent nullement des tiennes et je suis loin de penser que le psychologique flotte dans les airs et n’a pas de fondements organiques. Néanmoins, tout en étant convaincu de l’existence de ces fondements, mais n’en sachant davantage ni en théorie, ni en thérapeutique, je me vois contraint de me comporter comme si je n’avais affaire qu’à des facteurs psychologiques (1). Pourquoi tout cela ne s’accorde-t-il pas pour moi ? Je l’ignore encore.

J’ai encore pu expliquer facilement un second exemple d’oubli de nom. Il m’était impossible de retrouver le nom du grand peintre à qui est dû le Jugement dernier d’Orvieto, le plus grandiose que j’aie jamais vu. À la place de ce nom me sont venus ceux de Botticelli, de Boltraffio, mais je me rendais compte que c’était inexact. Enfin le nom me revint à l’esprit : Signorelli et, tout de suite après, le prénom : Luca, preuve qu’il s’agissait non d’un oubli véritable mais d’un refoulement. Je vois clairement pourquoi le nom de Botticelli s’était imposé à moi ; c’était le mot « signor » qui se trouvait refoulé. Le Bo dans les deux noms substitués s’explique par le souvenir responsable du refoulement. Ce dernier affectait un certain incident survenu en Bosnie et au début duquel se trouve la phrase suivante : « Herr (Monsieur, Signor) qu’y faire ? » J’oubliais le nom de Signorelli au cours d’une petite excursion que je fis en Herzégovine, à partir de Raguse, en compagnie d’un avocat berlinois (Freyhau). Notre entretien, en cours de route, porta sur la peinture et la question de la mort et de la sexualité fut abordée dans la conversation qui a fourni le souvenir sous-jacent et refoulant. Les syllabes Trafio constituent probablement une réminiscence de Trafoï, visité lors du premier voyage ! Mais comment et à qui rendre tout cela plausible (2) ?

(1) Voir Introduction, pp. 39 et suiv.

(2) Utilisé dans le travail intitulé Du mécanisme psychique de l’oubli, in Monat-schrift f. Psychiatrie und Neurologie (1898 b), et dans le premier chapitre de La Psychopathologie de la vie quotidienne (1901 b).

Je suis toujours seul. La famille, qui me manque déjà beaucoup, va rentrer à la fin du mois. Gattl, qui désire rester en contact avec moi, m’invite à me rendre à Berlin pour y voir un malade qu’il doit traiter. C’est, comme tu vois, le genre d’affaire mi-figue mi-raisin qui pourrait me servir de prétexte pour te revoir (et faire la connaissance de la nouvelle fille). Mais ma conscience médicale s’y oppose et il faut que j’évite d’attirer sur moi, par d’autres voyages, le courroux des dieux et des hommes. Je dois attendre ici, patiemment, que se rassemblent mes troupeaux.

J’espère recevoir bientôt des nouvelles de ta fille (i) et, ce qui m’intéresse tout particulièrement, connaître le comportement de Robert à l’égard de sa sœur. Je sais déjà que la maman va très bien.

Mille choses affectueuses,

ton

Sigm.

97

Vienne, 27-9-98.

Très cher Wilhelm,

… J’ai écrit un petit article sur Signorelli et l’ai envoyé à Ziehen (Wernicke) (2). S’ils le refusent, j’aurai recours à ton ancienne idée et l’adresserai à la Deutsche Rundschau.

… Je n’ai rien à faire encore, c’est-à-dire que je travaille deux heures par jour au lieu de dix. J’ai un nouveau cas dont je commence le traitement sans idée préconçue. Comme toujours, tout concorde merveilleusement au début. Il s’agit d’un garçon de 25 ans, souffrant de raideur dans les jambes, de crampes, de tremblements, etc., et qui peut à peine marcher. L’angoisse qui le fait se cramponner aux jupons de sa mère, comme le bébé qui se dissimule en lui, nous prémunit contre toute erreur diagnostique. La mort d’un frère, celle d’un père psychosé, fournissent le motif de son état survenu vers sa 14e année. Devant les gens qui le regardent marcher, il se sent tout honteux et trouve cela naturel. Comme modèle : un oncle tabétique. L’étiologie courante du tabès (excès sexuels) l’a amené, dès sa 14e année, à s’identifier à cet oncle. Au point de vue physique, ce garçon est un colosse !

Remarque, je te prie, que le sentiment de honte ne s’attache qu’aux symptômes et doit correspondre à d’autres facteurs moti-

(1) Pauline, second enfant de Fliess.

(2) Ziehen et Wernicke étaient les éditeurs du Monatschrift f. Psychiatrie und Neurologie où furent publiés quelques-uns des premiers travaux de Freud.

vants. Il déclare lui-même que son oncle ne rougit pas du tout, lui, de sa démarche. L’association entre la honte et la démarche se justifia, il y a quelques années de cela, au moment où, ayant une gonorrhée, sa façon de marcher trahit son état et, plus tôt encore, quand des érections continuelles (et sans but) vinrent gêner sa locomotilité. Cette honte a en outre une cause plus profonde encore. Il m’a raconté que l’année dernière, alors qu’avec sa famille ils habitaient à la campagne, au bord de la Wien, une crue subite du Danube provoqua chez lui une peur affreuse. Il craignit que, pendant la nuit, l’eau n’envahît sa chambre, n’inondât son lit. Je te prie de noter le double sens ; je savais que ce jeune homme avait été énurésique dans son enfance. Cinq minutes plus tard, il me raconta spontanément que, fréquentant déjà l’école, il continuait à mouiller régulièrement son lit et que sa mère l’avait menacé d’aller le dire à son maître et à tous ses camarades, ce qui l’avait terriblement effrayé. C’est donc de là que provient son sentiment de honte. Toute l’histoire de sa jeunesse trouve son point culminant dans les symptômes de la jambe, d’une part, et dans le déclenchement de l’affect associé, d’autre part, les deux se trouvent liés uniquement dans sa perception interne. Toute cette histoire infantile oubliée doit y être intercalée.

Un enfant qui, jusqu’à sa 7e année, mouille son lit (s’il n’est épileptique ou quelque chose de ce genre) doit avoir éprouvé dans sa prime enfance certaines excitations sexuelles. Furent-elles spontanées ou provoquées par séduction ? C’est là que nous en sommes, et c’est là aussi que doit se trouver l’explication de la détermination locale dans les jambes.

Tu le vois, je pourrais, à la rigueur, dire de moi-même : « Il est bien vrai que je suis plus intelligent que tous ces niais », etc., malheureusement le reste de la phrase s’applique aussi à moi : « Je mène mes gens par le bout du nez et je constate que nous ne pouvons rien savoir (1). »

Tu me demandes qui est Lipps. C’est un professeur munichois qui dit dans son jargon, justement ce que j’ai moi-même découvert relativement au conscient, à la qualité, etc. Jusqu’au moment de mon voyage, j’ai étudié « Les faits fondamentaux du psychisme », il faut maintenant en reprendre le fil.

… Les enfants vont revenir d’Aussee ces jours-ci.

Bien affectueusement à toi, à Ida, Robert et la petite Pauline,

ton

Sigm.

(1) [Citations du Faust de Gœthe. La seconde est légèrement déformée.]

98

Vienne, 9-10-98.

Très cher Wilhelm,

… Mon état d’âme, mon esprit critique, mes réflexions, en un mot toute mon activité mentale secondaire ont été perturbés par une avalanche de clients qui s’est abattue sur moi, il y a huit jours. Peu préparé à cela, gâté par les vacances, je me suis d’abord senti assommé, mais j’ai bientôt recouvré ma vigueur, sans pouvoir néanmoins rien faire d’autre et toute mon énergie se concentre sur le travail clinique. Je commence mes traitements à 9 heures, après deux courtes visites, et les poursuis jusqu’à 1 heure 1/2. Puis, une pause de 3 à 5, pour la consultation qui est extrêmement variable, mon salon de réception étant alternativement plein ou vide. Enfin, de 5 à 9, à nouveau les traitements. Je compte avec certitude sur un nouveau cas. Dix à douze séances de psychothérapie par jour, et le soir, je ne puis naturellement plus parler, étant à demi mort. Mais je garde mon dimanche presque entièrement libre, je rumine sur toutes choses, j’essaye, je modifie par-ci par-là, et les nouveaux indices ne me manquent pas totalement. Si je découvre quelque chose, je t’en ferai part. La moitié de mes malades sont des hommes, de tous âges, de 14 à 43 ans…

Leonardo, à propos de qui aucune histoire d’amour n’est connue, a peut-être été le plus célèbre des gauchers. Peux-tu te servir [de ce renseignement] ?

Mes souvenirs affectueux,

ton

Sigm.

99

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 23-10-98.

à V Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Cette lettre doit t’arriver au jour qui est pour toi le plus important de tous, et t’apporter, à travers l’espace qui nous sépare, mes vœux de bonheur et ceux des miens. Ces vœux, comme l’exige leur nature même et non suivant le mésusage qu’en ont fait les humains, se rapportent à l’avenir et peuvent se traduire ainsi : Puisses-tu conserver

et augmenter tes biens présents et en acquérir de nouveaux en enfants et en connaissances, puisses-tu n’avoir jamais, en fait, de souffrance ou de maladie que la dose indispensable à l’homme pour stimuler ses capacités et jouir mieux des bonnes heures en les comparant aux mauvaises.

Sans doute traverses-tu une bonne période puisque tu trouves si peu de chose à en dire. Il en serait de même pour moi si, pendant la dernière épidémie d’influenza, je n’avais été atteint d’une infection qui m’a privé de ma bonne humeur, qui gêne ma respiration et dont je redoute les probables suites.

Martha se porte à merveille. Mathilde tolère bien l’école et s’en accommode mieux que nous ne l’espérions. Je ne considère plus comme une corvée de travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir et même, lorsqu’une séance se trouve remise, je me sens désœuvré. Une faible lueur d’espoir m’amène à penser que je pourrais bien, cette année, être en état de découvrir la voie qui, hors des graves erreurs, aboutit à la vérité. Mais je ne vois pas encore la lumière et ne voudrais rien dire maintenant. Je me réserve pour notre entrevue que j’attends depuis si longtemps.

Je ne suis d’ailleurs pas en état de faire autre chose qu’étudier la topographie de Rome dont la nostalgie devient de plus en plus aiguë. Le livre sur les rêves est irrémédiablement laissé de côté. Je manque de stimulant pour en préparer la publication, mais ses lacunes en psychologie et celles aussi qui subsistent dans l’exemple analysé à fond, gênent ma conclusion. Ces obstacles, je ne puis encore les surmonter. En dehors de cela je suis complètement isolé, j’ai même renoncé, cette aimée, à mes conférences, pour ne pas me voir obligé de parler de choses que je ne comprends pas encore très bien.

… J’ai cependant appris quelque chose qui fait de moi un vieil homme. Si l’établissement de certains points indispensables à l’explication des névroses exige tant de travail, de temps et d’erreurs, comment m’attendre à obtenir une vue d’ensemble de tous les faits psychiques, comme je l’avais jadis orgueilleusement espéré ?

C’est dans cet état d’esprit que j’ai reçu avec un sourire jaune le premier volume de la Biologie générale de Kassowitz. N’achète pas ce livre, je t’enverrai mon exemplaire.

Avec mes affectueuses pensées,

Sigm.

100

5-12-98.

Très cher Wilhelm,

Tout ce que je lis en ce moment (sur les rêves) m’abrutit. Lire est un épouvantable châtiment infligé à tous ceux qui écrivent. En le subissant, on voit se dissiper tout ce qui vous appartenait en propre. Il m’arrive souvent de ne plus pouvoir me rappeler ce que j’ai apporté de nouveau, et cependant, tout est neuf. Les perspectives de lecture s’étendent maintenant à perte de vue. Mais assez parlé de cela. J’ai célébré la délivrance de notre cher C. F. Meyer (1), en me procurant ceux de ses livres qui me manquaient encore : Hutten, Pescara, Le Saint. Je me crois maintenant aussi enthousiaste de son œuvre que toi-même. C’est à grand-peine que j’ai pu m’arracher à la lecture de Pescara. J’aimerais avoir quelques renseignements sur l’existence de cet évrivain et sur l’ordre de publication de ses œuvres, ce qui est indispensable pour l’interpréter.

Je suis heureux de te savoir rétabli et d’apprendre que tu fais des projets, comme moi des « programmes ». Les souffrances s’oublieront vite.

Donc, au revoir ! D’ici là, nous échangerons encore quelques lettres et tu recevras de moi, sans doute avant ton départ de Berlin, un très court tiré à part,

ton

Sigm.

101

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 3-1-99.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… (2).

Tout d’abord, le petit bout d’auto-analyse que j’ai dû faire m’a confirmé que les fantasmes étaient les produits d’époques plus tardives qui, en partant du présent, se trouvent rejetes en arrière, vers la

(1) Cet auteur était mort le 28 novembre après une maladie ayant duré cinq ans environ.

(2) Lettre écrite après leur rencontre.

première enfance. Et j’ai trouvé la voie par laquelle cela se réalise : c’est à nouveau, par association verbale (1).

À la question : « Qu’est-il arrivé dans la première enfance ? » on répond : « Rien », mais il y existait un germe d’excitation sexuelle. La chose serait facile et intéressante à exposer, mais elle remplirait trop de pages, je la garde donc pour le congrès de Pâques, avec d’autres renseignements sur mon histoire de jeunesse.

De plus, j’ai découvert un autre facteur psychique auquel j’attribue une importance générale et que je tiens pour un stade antérieur au symptôme (antérieur même au fantasme).

4-1. J’étais fatigué hier – et aujourd’hui je me trouve incapable d’écrire dans le sens que je voulais parce que les choses se développent. Il y a du vrai dans tout cela, une lueur apparaît, quelque chose d’autre va sûrement surgir dans les jours à venir. Je t’écrirai lorsque tout se sera éclairci. Je ne te révélerai qu’une chose, c’est que le schéma du rêve peut avoir une utilisation très générale et que la clé de l’hystérie se trouve vraiment incluse dans le rêve (2). Je comprends aussi maintenant pourquoi, malgré tous mes efforts, je n’ai pu donner de solution à la question du rêve. Si j’attends encore un peu, j’arriverai à décrire le processus psychique des rêves, de façon qu’y soit inclus le processus de la formation du symptôme hystérique. Donc, attendons.

Quelque chose de réjouissant m’est arrivé, dont je voulais déjà t’informer hier, l’envoi de Gibraltar que m’a fait M. Havelock Ellis. C’est un auteur qui s’occupe de la question sexuelle et qui est évidemment quelqu’un de très intelligent. En effet, dans son travail qui vient de paraître (oct. 98), dans L’Aliéniste et le Neurologue, et où il étudie les rapports de l’hystérie avec la sexualité, il débute par Platon et finit par Freud, en approuvant hautement ce dernier, en appréciant avec beaucoup de compréhension les Études sur l’hystérie et les écrits ultérieurs (3)… Vers la fin, il rétracte une partie de ses éloges, mais quelque chose en demeure, et la bonne impression ne peut plus être effacée…

Maintenant, considère un peu les choses. Je vis, maussade et

(1) Par ce nouvel exemple d’auto-analyse, le thème du fantasme et du souvenir, qui a préoccupé Freud pendant bien des années, a trouvé sa solution dans le sens même que lui a conservé l’auteur dans ses écrits ultérieurs, sans doute se rapporte-t-il au souvenir-écran décrit par Freud à la même époque (1899 à).

(2) V. p. 184.

(3) L’Hystérie en relation avec les émotions sexuelles in The Alienist and Neurologie, XIX, Saint-Louis, 1891, p. 599-615. Cet article fait suite à un autre sur « l’auto-érotisme » et était destiné, comme ce dernier, à figurer dans le second volume d’H. Ellis, Studies in the psychology of Sex.

dans l’obscurité, jusqu’au moment de ton arrivée et alors je m’injurie moi-même et je rallume à ta calme flamme ma lumière vacillante. Je me sens de nouveau bien et, après ton départ, ayant retrouvé des yejx pour voir, ce que je vois me semble beau et bien. Est-ce parce que la période n’était pas encore terminée ? Ou serait-il possible que parmi les jours utilisables, bons à tout, soit créée une nouvelle période, grâce aux influences psychiques auxquelles se trouve soumis celui qui est dans l’attente. Ne faut-il pas réserver une place à cette éventualité, de telle façon que l’aspect dynamique ne soit pas déterminé par le facteur temps (i) ?

Souvenirs affectueux aux tiens et à toi-même,

ton

Sigm.

102

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 16-1-99.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Si seulement je pouvais ne pas me sentir aussi incapable d’écrire, après avoir parlé dix heures durant – remarque l’irrégularité de mon écriture – je pourrais vraiment t’envoyer une petite dissertation sur les quelques progrès de la théorie du désir. Depuis le 3 (2), en effet, la lumière ne s’est jamais tout à fait éteinte, pas plus que la certitude d’avoir mis le doigt sur un point clé. Mais peut-être vaudrait-il mieux que je conserve et rassemble ce que j’ai trouvé afin de ne pas paraître, une fois de plus en mendigot, à notre congrès de Pâques et de n’avoir à t’offrir que des promesses.

J’ai également découvert quelques autres faits de moindre importance j par exemple que les maux de tête hystériques étaient dus à un parallèle fantasmatique tendant à rendre équivalentes les deux extrémités du corps (tête et partie inférieure, poils aux deux endroits, joues et fesses, lèvres et grandes lèvres, bouche et vagin), les migraines pouvant ainsi être utilisées pour représenter une défloration imposée et la maladie tenant lieu, là encore, d’une réalisation de désir. L’origine sexuelle semble de plus en plus nette. Une patiente (que j’ai tirée

(1) Freud semble, pour la première fois, douter de la théorie des périodes de Fliess. Il craignait qu’elle ne néglige les facteurs dynamiques du psychisme. Voir Introduction, pp. 33 et suiv.

(2) Date de la lettre précédente.

d’affaire grâce à la clé du fantasme) était sans cesse plongée dans le désespoir par la triste conviction de n’être bonne à rien, incapable de faire quoi que ce soit, etc. J’imaginais toujours qu’étant enfant elle avait vu s’établir chez sa mère un état semblable, une crise de mélancolie vraie. C’était conforme à la théorie ancienne mais rien, au cours de deux années, ne vint le confirmer. Il apparaît maintenant qu’elle s’était découvert, vers l’âge de 14 ans, une atresia hymenalis. Elle se dit alors avec désespoir qu’elle ne pourrait jamais bien jouer son rôle de femme, etc. Mélancolie donc crainte de l’impuissance. Certains états analogues, où il lui est impossible de choisir un chapeau, une robe, découlent de l’époque où elle dut choisir un époux.

Chez une autre malade j’ai pu me convaincre de l’existence d’une mélancolie hystérique et établir ce qui la caractérisait. J’ai aussi réussi à noter la grande variété des traductions d’un même souvenir et obtenir une première indication de la formation de la mélancolie par sommation. Cette malade est d’ailleurs totalement frigide, ce qui s’accorde tout à fait avec les idées que j’ai soutenues dès l’époque de mes premiers travaux sur les névroses (1).

Dans un troisième cas, les intéressants renseignements suivants m’ont été donnés. Il s’agit d’un monsieur riche et important (directeur de banque) qui est venu me voir pour me parler des particularités d’une jeune personne avec laquelle il a une liaison. J’émets l’hypothèse de sa totale frigidité. Au contraire, elle a de quatre à six orgasmes pendant un seul coït. Mais, dès qu’il s’approche d’elle, elle est saisie de tremblements et tombe immédiatement après dans un sommeil pathologique, pendant lequel elle parle comme si elle était en état d’hypnose ; elle met à exécution des suggestions posthypnotiques. Ensuite, amnésie totale pour tout ce qui s’est passé. Il veut la marier, et elle sera sûrement frigide à l’égard de son mari. Notre vieil homme agit manifestement sur l’esprit de la jeune fille par identification avec le père puissant de ses années d’enfance, de telle sorte qu’il a libéré la libido restée attachée aux fantasmes. C’est très instructif !…

Enfants et femme sont enfin rétablis. La petite Anna s’est réveillée guérie un beau matin et se montre, depuis, délicieusement effrontée.

Porte-toi bien, salutations affectueuses à ta femme et à tes enfants. Donne-moi bientôt de tes nouvelles,

Sigm.

(1) Voir pp. 91 et suiv.

103

Vienne, 30-1-99.

Très cher Wilhelm,

… Voici l’explication de mon retard : il y a huit jours déjà, j’avais ruminé une lettre à ton intention, parce que je croyais avoir fait une belle découverte. En t’écrivant, des doutes me sont venus, j’ai décidé d’attendre, et j’ai eu raison car la chose était inexacte, c’est-à-dire qu’il s’y trouvait des vérités, mais qu’il fallait les porter sur un tout autre terrain.

Tu ne peux savoir combien ta dernière visite a relevé mon moral. Je continue à en tirer profit. La lumière ne s’est plus éteinte depuis et tantôt ici, tantôt là, je vois luire une parcelle de découverte. C’est un vrai soulagement après la détresse de l’année dernière. Maintenant, la connexion avec la psychologie telle qu’elle se présente dans les Études sort du chaos ; j’aperçois les relations avec le conflit, avec la vie, tout ce que j’aimerais appeler psychologie clinique. La puberté tend, de plus en plus, à devenir le point central du tableau et la clé du fantasme a fait ses preuves. Mais je n’ai encore rien d’important ou d’achevé. Je note soigneusement tout ce qui paraît digne d’attention afin de te le soumettre au Congrès. J’ai besoin que tu me serves de public.

Pour me distraire, je lis l’Histoire de la civilisation grecque de Burckhardt qui me fournit certains parallèles imprévus. Ma prédilection pour le préhistorique sous toutes ses formes humaines demeure égale à elle-même…

3-2. Je n’ai pu me décider à t’expédier cette courte lettre comme si elle était achevée et j’ai attendu d’avoir de nouveaux matériaux. Mais, rien n’est venu, et tout va se trouver maintenant consigné sur les pages où je prends des notes en vue du Congrès ; mon intérêt et mes forces ne peuvent, du reste, plus s’étendre à autre chose. Aujourd’hui, après douze heures de travail et 100 florins de gain, je suis à bout de forces. Toutes les aspirations de mon esprit sommeillent et, de même que l’art ne prospère que dans l’opulence, l’aspiration, elle, ne se développe que pendant les loisirs. Je suis dans l’attente de ce que tu penseras de mes notes. Elles te donneront un meilleur aperçu que ce que tu as déjà lu auparavant. Toutefois, il n’y a là rien de transcendant.

D’ailleurs, je sais que tu n’aimes pas faire de plans longtemps à l’avance.

À part cela, rien de nouveau ici. J’attends de bonnes nouvelles de vous tous, de toi, de ta femme et de tes enfants,

Sigm.

104

Vienne, 6-2-99. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Bien cher Wilhelm,

… Je ne vois pas de cas semblables à ceux dont tu me parles, simplement parce que je ne vois que mes patients de chaque jour qui vont m’occuper pendant une longue période à venir. Ils me livrent tout ce qui est typique, espérons que je ne serai plus obligé de rechercher moi-même les corollaires. Je me souviens avec anxiété, de cas de TB déjà anciens, mais ils ne m’ont laissé aucune impression particulière…

… L’art de tromper un malade n’est certainement pas souhaitable. Où donc en est arrivé l’individu, et combien faible doit être l’influence de la religion de la science – celle qu’on suppose avoir remplacé la vieille religion – pour que nous n’osions faire savoir à celui-ci ou à celui-là qu’il lui faudra mourir… Le chrétien, du moins, se fait administrer, quelques heures auparavant, les derniers sacrements. Et pourtant, Shakespeare a dit : « Tu es débiteur d’une mort à la Nature. » J’espère que l’instant venu, il se trouvera quelqu’un pour me traiter avec plus d’égards et pour me dire à quel moment je devrai me tenir prêt. Mon père le savait clairement et, sans en parler, a conservé jusqu’à la fin sa belle sérénité.

Il y a longtemps que je n’ai vécu une période aussi pauvre en événements extérieurs. C’est heureux pour ce qui est des affaires familiales car les faits nouveaux sont rarement souhaitables. Le travail se poursuit lentement, non sans profit mais, depuis un certain temps, sans tournant surprenant. Le dossier secret devient de plus en plus épais, comme s’il aspirait réellement à se voir ouvrir à Pâques. Quand sera-t-il possible d’aller à Rome, pour Pâques ? Je suis moi-même déjà curieux de le savoir.

Malgré l’amélioration de mes conditions de travail et de gain, j’envisage encore tout à fait sérieusement de changer de profession et de résidence (1). Dans l’ensemble, tout est trop dur. Dommage

(1) Les lettres ne nous révèlent pas les plans de Freud relatifs à son changement de profession et de résidence. Dans des lettres ultérieures, il va parler de ses tentatives pour se mettre en rapport avec une maison de santé et fera de nouveau plusieurs fois allusion aux avantages de Berlin par rapport à Vienne.

que ces plans soient aussi fantaisistes que ceux de « Pâques à Rome ». Le destin, ordinairement si varié, dispensateur de nouveautés et de surprises, a complètement oublié ton ami dans son coin solitaire-

ton

Sigm.

Je suis plongé dans la lecture de la Civilisation grecque de Burckhardt.

105

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 19-2-99.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Ma dernière généralisation tient bon et semble vouloir progresser à l’infini. Ce n’est pas seulement le rêve qui est une réalisation de désir, mais aussi l’accès hystérique. C’est exact pour le symptôme hystérique et sans doute aussi pour tous les faits névrotiques, ce que j’avais déjà reconnu dans la folie aiguë. Réalité-réalisation d’un désir, telle est la paire contrastée d’où émane notre psychisme. Je crois savoir maintenant par quoi se distingue le rêve du symptôme qui s’insinue à l’état de veille. Puisque le rêve est maintenu loin de la réalité, il lui suffit d’être la réalisation de désir d’une pensée refoulée. Mais le symptôme, lui, mêlé à la vie, doit être autre chose : la réalisation de désir de la pensée refoulante. Un symptôme apparaît là où la pensée refoulée et la pensée refoulante peuvent coïncider dans une réalisation de désir. En tant que châtiment, un symptôme, par exemple, est la réalisation de désir de l’idée refoulante alors que l’auto-punition constitue le substitut final de l’auto-satisfaction, c’est-à-dire de la masturbation (1).

Nous tenons ici la clé de bien des énigmes. Sais-tu, par exemple,

(1) L’idée progresse : une fois qu’est édifié le pont entre les névroses et la théorie des rêves, la signification apparaît. Auparavant déjà (lettre 101), Freud avait perçu le caractère de compromis de la formation du symptôme. Maintenant, il tient compte, dans sa formule, des énergies entre lesquelles se forme ce compromis. Le fait de considérer le symptôme comme l’expression de pensées refoulées et refoulantes (en tant que compromis entre le ça et le surmoi) a, par ailleurs, rendu fécond le concept de l’élaboration des rêves et a ainsi complété l’hypothèse de l’interprétation de ces derniers.

pourquoi une certaine X. Y… souffre de vomissements hystériques ? C’est parce qu’en imagination elle est enceinte. Insatiable, elle ne peut, en effet, se passer de porter en elle l’enfant d’un dernier amant imaginaire. Mais elle vomit aussi parce que, de cette façon, elle s’affame, maigrit, perd sa beauté et ne pourra plus plaire. C’est ainsi que le symptôme représente la réalisation de deux désirs contradictoires.

Sais-tu pourquoi notre ami E… rougit et transpire dès qu’il aperçoit une certaine catégorie de personnes qu’il connaît, surtout quand il les rencontre au théâtre ? Il a honte, c’est vrai. Mais honte de quoi ? D’un fantasme, dans lequel il se figure être le « déflorateur » de toutes les personnes qu’il voit. Il transpire pendant cette défloration et fait de gros efforts. Un écho de la signification de ce symptôme résonne en lui, comme la rancœur de quelque échec, chaque fois qu’il éprouve en présence de quelqu’un ce sentiment de confusion. Il pense alors : « Dire que cette oie stupide s’imagine que j’ai honte devant elle ! Si seulement je l’avais dans mon lit, elle verrait si je la crains ! » Et le moment de sa vie où ses désirs ont été reportés sur de pareils fantasmes a laissé une trace dans le complexe psychique qui déclencha le symptôme. C’était à l’époque où il apprenait le latin ; la salle de théâtre lui rappelle la salle de classe où il s’efforçait d’avoir toujours la même bonne place, au premier rang. L’entracte représente la récréation et la « transpiration » s’appelait alors opérant dare. Une controverse relative à cette phrase s’était élevée entre lui et son professeur. D’ailleurs, il supporte mal le fait de n’avoir pu terminer ses études de botanique à l’Université, et les a reprises actuellement en tant que « déflorateur ». Sa capacité de transpirer remonte certainement à son enfance, à l’époque où son frère lui avait lancé, pendant leur bain, de la mousse de savon à la figure (il avait alors trois ans) ; un traumatisme, mais non un traumatisme sexuel. Et pourquoi jadis, à Interlaken, à l’âge de 14 ans, s’est-il masturbé dans les w.-c. en adoptant une aussi bizarre attitude ? C’est parce que, ce faisant, il avait une plus belle vue sur la « Jungfrau » (la Vierge). Il n’a d’ailleurs jamais eu l’occasion d’en voir d’autres, tout au moins ad genitalis, et les a du reste volontairement évitées. Pourquoi d’ailleurs ne cherche-t-il à avoir de liaison qu’avec des actrices ? Quels raffinements ! Et pourtant, c’est là « l’homme tout entier avec ses contradictions » (1).

Très affectueusement,

ton

Sigm.

(1) C. F. Meyer, « Les derniers jours de Hutten », cité par Freud dans Analyse d’une phobie chez un garçon de cinq ans (1909 b).

106

Vienne, 2-3-99. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à T Université

Très cher Wilhelm,

« Le voilà qui a tout à fait oublié d’écrire. » Pourquoi ? Et cela, avec toute fraîche dans la mémoire, comme une sorte de mise en garde, la théorie de l’oubli !

Peut-être nos lettres se croiseront-elles à nouveau. Eh bien, la mienne attendra un jour de plus.

Tout va à peu près régulièrement bien pour moi. Je ne puis attendre Pâques pour t’exposer en détail l’un des points principaux du travail, celui de la réalisation du désir et du couplage des contraires. Mes vieux cas me procurent quelque satisfaction et j’en ai deux nouveaux dont le pronostic n’est, à dire vrai, pas des plus favorables. Le domaine de l’incertitude reste encore extrêmement vaste, les problèmes abondent et je n’ai encore compris qu’une bien faible partie de ceux que j’aborde. Néanmoins, chaque jour m’apporte quelque lumière nouvelle, tantôt ici, tantôt là, mais je suis devenu bien moins exigeant et m’attends à de longues années de travail, à de patientes compilations et au renfort de quelques idées qui deviendront utilisables après les vacances et notre rencontre.

Rome est loin encore. Tu connais bien mes rêves romains.

5-3. En dehors de cela la vie paraît incroyablement vide. La nursery, les consultations, rien d’autre en ce moment. Mais si tout va bien de ces deux côtés, le sacrifice consenti aux dieux jaloux sera, par ailleurs, suffisant… Le temps varie toutes les vingt-quatre heures entre des tourmentes de neige et un soupçon de printemps. L’institution des dimanches continue à être une belle chose, bien que Martin prétende avoir l’impression que les dimanches deviennent de plus en plus rares. Pâques se rapproche vraiment. Tes plans sont-ils déjà faits ? Quant à moi, le désir de voyager m’agite déjà.

Pour revenir à nos moutons (1), je distingue très nettement en moi-même deux états intellectuels différents. Dans l’un, j’arrive très bien à noter tout ce que les gens me racontent pendant le travail et même à trouver du nouveau, mais sans parvenir ensuite à réfléchir en dehors de ces moments-là ou à m’occuper d’autre chose. Dans

(1) En français dans le texte.

un second état, je tire des conclusions, je fais des observations, tout en réservant, en même temps, une partie d’intérêt libre ; mais alors, je reste plus éloigné des choses et ne me concentre pas suffisamment en travaillant avec mes malades. Parfois, j’envisage une deuxième partie du traitement où je provoquerais les sentiments des malades aussi bien que leurs idées, comme si cela devait être tout à fait indispensable. L’élucidation des fantasmes me semble être le résultat principal du travail de l’année ; ils m’ont pourtant entraîné loin de la réalité. Tout ce travail a fait grand bien à mon propre psychisme, je suis manifestement beaucoup plus normal qu’il y a quatre ou cinq ans.

J’ai interrompu, cette année, mes conférences malgré de très nombreuses inscriptions et n’ai pas l’intention de les reprendre bientôt. Je redoute l’adulation de partisans très jeunes et dépourvus de sens critique autant que j’ai redouté autrefois l’opposition des gens plus âgés. Et puis, tout n’est pas au point – nonum prematur in annum ! On pourrait avoir à foison des élèves à la Gattl mais, en règle générale, ils demandent finalement eux-mêmes à être soignés. J’ai aussi un motif secondaire, celui de réaliser un désir secret qui pourrait bien arriver à maturité en même temps que Rome. Si donc Rome devient possible, j’abandonne le professorat. Mais, comme je te l’ai dit, nous ne sommes pas encore à Rome.

Tes lettres me manquent énomément. Faut-il donc qu’il en soit ainsi ?

Affectueusement à toi et bien des choses à ta chère femme,

ton

Sigm.

107

Dr Sigm. FREUD, Vienne, 28-5-99

Chargé de Cours de Neurologie à V Université.

Très cher Wilhelm,

… Les souvenirs-écrans ont été expédiés à Iéna, chez Ziehen (r)… Le rêve a tout à coup, et sans raison spéciale, pris corps pour tout de bon. J’y ai bien réfléchi, tous ces travestissements ne me conviennent pas, pas plus que le renoncement, car je ne suis pas assez riche

(1) « Des souvenirs-écrans » (1899 a), Bernfeld (1946). L’American Imago, IV, 1946, n° I, montre qu’il s’agit d’un souvenir écran de Freud lui-même.

pour conserver par devers moi la plus belle découverte que j’aie faite, la seule, probablement qui me survivra. Dans ce dilemme, je me suis comporté comme le Rabbin dans l’histoire du coq et de la poule. La connais-tu ? Un couple qui possédait un coq et une poule décide de s’offrir, à l’occasion des fêtes, un repas de volaille et consulte à ce propos le Rabbin. « Rabbin, que faut-il faire ? Nous n’avons qu’un seul coq et qu’une seule poule. Si nous tuons le coq, la poule s’en affligera, si nous tuons la poule, c’est le coq qui sera malheureux, mais nous désirons manger de la volaille en ce jour de fête. Que faire ? » – Le Rabbin : « Tuez le coq ! » – « Mais alors la poule aura du chagrin. » – « Oui, c’est vrai, alors, tuez la poule. » – « Mais, Rabbin, le coq souffrira. » – Le Rabbin : « Tant pis, qu’il souffre ! »

Que le rêve soit donc…… Malheureusement, les dieux ont fait

précéder l’ouvrage d’une littérature bien faite pour servir de repoussoir. La première fois, je m’y suis embourbé. Cette fois-ci, je m’en tirerai ; d’ailleurs, il ne s’y trouve rien d’important. Aucun de mes travaux n’aura été aussi complètement mien : c’est mon propre fumier, mon plant et, en outre, une nova species mihi. Après la bibliographie, il y aura les suppressions, les interpolations, etc., et tout cela devra être prêt à imprimer fin juillet, au moment où j’irai à la campagne. J’essaierai peut-être de changer d’éditeur si je vois que Deuticke ne veut pas payer grand-chose pour ce travail ou s’il n’est pas très chaud pour le publier.

Je suis loin encore d’avoir mes dix analyses, j’en ai actuellement deux et demie ! Quatre en vue et, en dehors de cela, silence de mort. Chose étonnante, cela me laisse froid. Ma technique, en somme, s’est récemment avérée tout à fait au point.

Les gosses, après deux jours de fièvre ont fait une légère angine. Ernst continue à souffrir beaucoup de sa prétendue dilatation d’estomac. Kassowitz va l’examiner. Tous (Minna avec les enfants sauf Mathilde), partent pour Berchtesgaden vendredi.

Je me suis offert l’Ilios de Schliemann et ai été très intéressé par l’histoire de son enfance. Cet homme a trouvé le bonheur en découvrant le trésor de Priam, tant il est vrai que la réalisation d’un désir infantile est seule capable d’engendrer le bonheur. Là-dessus, il me vient à l’idée que je ne pourrai encore cette année aller en Italie. Ce sera pour une autre fois !

Avec mes salutations les plus cordiales pour toi, ta femme, ton fils et ta fille,

ton

108

 Dr Sigm. FREUD, IX. Berggasse 19.

 9-6-99.

Consultations de 3 à 5 heures.

Très cher Wilhelm,

Signe des temps ! Le « silence des forêts » est vacarme de grande ville à côté de ma consultation. Ici, on peut parfaitement « rêver ». Certains spécimens de littérature me donnent pour la première fois l’impression que j’aurais bien mieux fait de ne jamais m’occuper de ce sujet. Il y a entre autres, un certain Spitta (to spit = cracher) (1). Je suis maintenant sorti du passage dangereux. Naturellement, on s’enfonce toujours davantage pour finalement tout lâcher. Toute cette histoire aboutit une fois de plus pour moi à un lieu commun. Il y a un seul désir que le rêve cherche toujours à réaliser, désir cependant qui peut assumer plusieurs formes et qui est celui de dormir ! On rêve pour ne pas être obligé de se réveiller, parce que l’on veut dormir. Tant de bruit (2) !…

… J’ai commencé l’analyse d’une amie (Mme A…), une femme de premier ordre – ne t’en ai-je point déjà parlé ? – et puis à nouveau me convaincre de la façon brillante dont tout concorde. En dehors de cela, je suis résigné. J’ai de quoi subsister pendant quelques mois… Ce qui me déprime, c’est d’être submergé par la littérature psychologique, par le sentiment de ne rien savoir du tout, alors que je m’imaginais découvrir quelque chose de nouveau. Le malheur est aussi que le genre d’activité qui consiste à lire et à faire des résumés n’est tolérable que durant peu d’heures de la journée. Je me demande donc si tu m’as vraiment donné un bon conseil et s’il ne faudrait pas plutôt te maudire pour l’avoir fait. Seule compensation possible : fais-moi lire quelque chose de réconfortant, ton Introduction à la Biologie, par exemple.

Mes plus affectueuses pensées pour toi et vous tous.

ton

Sigm.

(1) Spitta, 1892.

(2) En français dans le texte.

109

Vienne, 27-6-99. IX. Bergasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à V Université

Très cher Wilhelm,

… Je me sens las et suis heureux en pensant aux quatre jours (du 29 juin au 2 juillet) que je vais passer à Berchtesgaden. Je continue à écrire et ai rempli l’autre jour un cahier entier, le chapitre s’allonge sans devenir beau ou fructueux. Toutefois, c’est un devoir de le continuer, mais le sujet ne m’en devient pas plus cher…

… J’envoie demain mes premières pages à l’impression, peut-être plairont-elles à d’autres plus qu’à moi. « À moi, elle ne plaît pas », aurait pu dire l’oncle Jonas (1). Mes propres rêves deviennent maintenant absurdement compliqués. Il y a peu de jours j’ai appris que la petite Anna avait dit le jour de l’anniversaire de la tante Minna : « Les jours d’anniversaire, je suis généralement un peu sage. » Là-dessus, je fais le rêve scolaire bien connu où je suis en sixième et je me dis : « En de pareils rêves, c’est généralement en sixième que l’on est. » Seule solution possible : la petite Anna est ma sixième enfant ! Brr… !

Il fait un temps de chien. Comme tu vois, je n’ai rien à te dire et je ne suis pas gai…,

ton

Sigm.

110

3-7-99-

Très cher Wilhelm,

L’auteur du livre Sur les rêves « très important, mais que malheureusement le monde scientifique a trop peu apprécié » a passé quatre excellentes journées à Berchtesgaden, au sein de sa famille (2) et ce n’est

(1) Il s’agit ici d’une anecdote dont plusieurs versions sont bien connues. Freud y fait maintes fois allusion dans les lettres qui vont suivre. La version citée ici est connue sous le nom de Mariage de raison. L’oncle Jonas rencontre son neveu qui, ayant entendu parler de ses fiançailles, l’en félicite : « Et comment est-elle, ta fiancée, mon oncle ? » L’oncle répond : * C’est une affaire de goût, moi, elle ne me plaît pas 1 ■

(2) En français dans le texte.

que par un reste de pudeur qu’il s’est abstenu de t’envoyer une vue du Kônigsee. La maison est un bijou de propreté, de solitude et la vue y est fort belle. Femmes et enfants s’y plaisent beaucoup et ont très bonne mine. La petite Anna devient vraiment délicieusement espiègle –, les garçons sont déjà des hommes civilisés et capables de tout apprécier. Martin est un garçon comique, plein de finesse et agréable à vivre, tout à fait enfermé dans un univers imaginaire et humoristique. Nous passons, par exemple, devant une petite caverne qui s’ouvre dans un rocher ; il se penche et demande : « M. le Dragon est-il chez lui ? » – « Non, il n’y a que Mme la Dragonne. » – « Bonjour, Madame la Dragonne, Monsieur s’est-il envolé vers Munich ? Dites-lui que je reviendrai bientôt et que je lui apporterai des bonbons. » C’est le nom de « Trou du Dragon » entre Salzbourg et Berchtesgaden qui a provoqué cela. Oli trace ici des plans de montagnes, comme à Vienne de chemin de fer urbain et de lignes de tramways. Ils s’entendent très bien et ne sont pas jaloux l’un de l’autre.

Martha et Minna sont en train de lire les lettres de Hehn à un certain M. Wichmann, et comme tu as un savoir universel et que, de plus, tu as habité dans la rue de Wichmann, elles voudraient bien que tu les renseignes sur ce monsieur. Je les ai déjà prévenues que tu avais, en ce moment, des choses plus importantes à faire.

Sais-tu à quoi m’a fait penser mon petit voyage ? À notre première rencontre à Salzbourg, en 90 ou 91 et à l’excursion que nous avons faite à travers le Hirschbühel, jusqu’à Berchtesgaden où tu as été témoin, à la gare, de l’un de mes plus beaux accès d’anxiété des voyages. C’est de ma propre main que j’ai inscrit ton nom dans le livre des touristes, sur le Hirschbühel en te qualifiant de « spécialiste universel de Berlin ». « Entre Salzbourg et Reichenhall, comme d’habitude, tu n’eus pas un coup d’œil pour la belle nature, mais je te vis t’enthousiasmer pour les tubes de Mannesmann. À cette époque, ta supériorité m’écrasait un peu, j’en eus la nette impression à laquelle vint s’en ajouter une autre, plus vague que je puis aujourd’hui seulement traduire en paroles, l’impression que cet homme n’avait pas encore découvert sa vocation telle qu’elle se révéla plus tard, celle de mettre la vie en chiffres et en formules. De ton autre vocation, il n’était pas question encore et si je t’avais alors parlé de Mlle Ida Bondy, tu aurais demandé : « Mais qui est-ce donc ? » Je te prie de transmettre à cette dame bien des choses affectueuses de la part des miens,

111

Vienne, 17-7-99. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

… Il me reste encore ici 115 petites affaires à liquider, les grosses étant terminées. Le premier chapitre du Rêve est chez l’imprimeur et les épreuves attendent leur correction…

Encore quelques visites à faire avant mon départ, des rangements, des paiements, etc., et je serai fin prêt. Dans l’ensemble, cette année m’a vu triompher, certains de mes doutes se sont dissipés mais il est étonnant de ne pas se réjouir davantage lorsque des choses longtemps attendues arrivent enfin. C’est que, justement, la constitution faiblit… (1). En plus de mon manuscrit, j’emporte à Berchtesgaden le Lasalle et d’autres travaux sur l’inconscient. J’ai renoncé à contre-cœur à certains projets de voyage. Dans mes bons moments, je rêve de nouveaux travaux, grands et petits. Il ne s’est plus présenté d’épigraphe pour le rêve, depuis que tu as démoli celle, sentimentale, de Goethe. On s’en tiendra à des allusions au refoulement

Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo

Titres imaginaires :

La psychopathologie de la vie quotidienne.

Refoulement et réalisation de désir.

Une théorie psychologique des psychonévroses.

et voilà tout, en ce qui me concerne…

Il existe encore d’anciens dieux puisque j’en ai reçu récemment quelques-uns, entre autres un Janus de pierre qui, avec ses deux visages, me contemple d’un air de supériorité.

Donc, mes plus affectueuses pensées. J’espère trouver de tes nouvelles en arrivant à Berchtesgaden,

ton

 Sigm.

(1) Allusion à l’anecdote citée p. 161.

112

Vienne, 22-7-99. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

… En ce qui concerne les rêves, voici où en sont les choses. Il y manquait un chapitre d’introduction à ce que l’on a déjà publié là-dessus, tu avais toi-même réclamé ce chapitre, si je ne m’abuse. Je l’ai rédigé, il m’a coûté de pénibles efforts et ne me semble pas très réussi. La plupart des lecteurs vont se trouver arrêtés devant ces broussailles épineuses et ne découvriront pas, derrière elles, la Belle au Bois-Dormant. Le reste, que tu connais, va être soumis à un léger remaniement. Quant à la littérature, il faudra en éliminer certaines parties, y ajouter quelques références détaillées dont je viens de prendre connaissance dans différents livres. J’intercalerai aussi dans le livre de nombreux exemples de rêves, mais tout cela n’y va pas ajouter grand-chose. Je referai ensuite le dernier chapitre psychologique, celui qui traite de la théorie du désir ; il servira de lien avec la suite, quelques hypothèses sur le sommeil, la discussion du rêve d’angoisse et l’exposé des relations entre le désir de dormir et les matériaux repoussés. Je me contenterai peut-être d’effleurer le sujet.

Actuellement, je ne sais plus très bien ce que tu aimerais lire et quand. Dois-je t’envoyer ce premier chapitre ? Et plus tard aussi la version remaniée du reste, avant de l’expédier à l’imprimerie ? Ce serait pour toi une belle corvée sans profit, mais pour moi, si tu continuais seulement à y prendre quelque intérêt, déjà une grande joie. Rien n’a été changé en ce qui concerne les conditions de publication. Deuticke n’a pas consenti à céder le livre et je suis décidé à dissimuler l’amertume que cette décision me fait ressentir. En tout cas, je vais avoir terminé une partie du premier tiers de ce gros travail qui consiste à donner des névroses et des psychoses une explication scientifique en m’appuyant sur les théories du refoulement et de la réalisation du désir : 1. L’organique sexuel ; 2. Les faits cliniques ; 3. La métapsychologie. J’arrive maintenant au second tiers, mais le premier laisse encore prise à bien des discussions. Dès que j’aborderai la IIIe Partie (Rome ou Carlsbad) (1), je prendrai

(1) Voir note 1, p. 161.

volontiers quelque repos. La confiance que j’ai en ton jugement me réconforte énormément et agit longtemps sur moi comme un stimulant.

Cependant, je voudrais bien avoir des détails sur toi et les tiens. Je t’écrirai de Berchtesgaden chaque fois que j’en aurai envie, ce qui ne sera pas rare.

Avec mes pensées les plus affectueuses,

ton

Sigm.

113

Dr Sigm. FREUD, Rimerlehen, 1-8-99.

Chargé de cours de Neurologie Vienne,

à P Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Je t’envoie par le même courrier et dans deux enveloppes les premières corrections de mon chapitre d’introduction (celui sur la littérature). Si tu as quelques critiques à formuler, envoie-moi les épreuves avec tes observations. Il est encore temps de faire des corrections puisqu’il y aura deux ou trois épreuves encore. Je ne puis te dire à quel point ton vif intérêt pour ce travail me fait du bien. Malheureusement, ce chapitre sera pour le lecteur une dure épreuve.

Tout ici est magnifique. Nous faisons des promenades, longues et courtes et nous sentons tous en bon état, à part quelques malaises que j’éprouve de temps en temps. Je travaille à compléter mes études sur le rêve dans une grande pièce tranquille, au rez-de-chaussée, avec vue sur la montagne. Mes dégoûtantes vieilles divinités dont tu fais si peu de cas participent à mon travail en tant que presse-papiers. Le grand rêve dont tu as réclamé la suppression doit être remplacé par l’insertion d’une petite série de rêves (rêves anodins, absurdes, calculs, paroles et affects en songe). Le remaniement réel n’affectera que le dernier chapitre psychologique, auquel je m’attaquerai peut-être en septembre et dont je t’enverrai ou t’apporterai le manuscrit. Tout mon intérêt se concentre sur lui.

Il y a ici des champignons, mais ils n’abondent pas encore. Naturellement, les enfants prennent part à ce sport. L’anniversaire de la maîtresse de maison a été magnifiquement célébré, entre autres, par une excursion à Bartholomâe de toute la famille. Tu aurais dû voir la petite Anna sur la Kônigsee ! Martin, qui vit ici entièrement plongé dans ses fantasmes et qui s’est aménagé une caverne dans la forêt, a dit hier : « En somme, je ne crois pas que mes soi-disant poèmes soient tellement beaux. » Nous ne contrarions pas cette reconnaissance de soi. Oli s’exerce à nouveau à dresser la liste exacte des chemins, distances et noms de montagnes. Mathilde est un être humain accompli et naturellement une vraie petite femme. Ils s’amusent tous beaucoup…

Plus le travail réalisé cette année s’éloigne dans le temps, plus j’en suis satisfait. Il ne reste que la bisexualité ! En ce qui la concerne, tu as sûrement raison. Je m’habitue aussi à considérer chaque acte sexuel comme un événement impliquant quatre personnes. Il y aura beaucoup à discuter sur ce point.

Une partie de ce que tu m’écris me fait énormément de peine. Je voudrais pouvoir t’être utile.

Bien des choses très affectueuses à toute la famille de ma part et songe au Riemerlehen où je me trouve.

Très affectueusement,

ton

Sigm.

114

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Berchtesgaden,

à l’Université. Riemerlehen, 6-8-99.

Très cher Wilhelm,

Comme toujours tu as raison. Tu dis, cette fois encore, ce que j’ai pensé tout bas, que ce premier chapitre pourrait bien inciter les lecteurs à renoncer aux suivants. Mais il n’y a qu’une chose à faire : intégrer dans la préface une note que nous écrirons à la fin. Tu avais raison de ne pas vouloir que j’insère la littérature au milieu de l’ouvrage ; tu t’étais également opposé à ce qu’elle se trouvât au début et là encore, tu voyais juste. Nous sommes du même avis et tout provient de ce que cette littérature nous déplaît. Mais si nous voulons éviter de fournir aux « pontifes » une hache pour pourfendre ce malheureux livre, nous sommes bien obligés d’insérer la littérature quelque part. L’ensemble rappelle une promenade imaginaire. C’est d’abord la forêt obscure des auteurs (qui ne voient pas les arbres), forêt sans perspective et où il est facile de s’égarer, puis un chemin creux caché, au travers duquel je mène le lecteur – celui de mes spécimens de rêves avec leurs particularités, leurs détails, leurs indiscrétions, leurs mauvais jeux de mots. Enfin, tout à coup, le sommet, la vue et cette question : « Dites-moi s’il vous plaît, où vous voulez aller ? »

Inutile naturellement de me renvoyer les épreuves. Puisque tu n’as formulé aucune critique à propos du premier chapitre, je vais maintenant terminer les corrections. Pour le reste, rien n’est composé encore. Tu recevras les épreuves dès qu’elles sortiront et je marquerai les passages ajoutés depuis. J’ai inséré quantité de rêves nouveaux que tu ne supprimeras pas, j’espère. Pour faire une omelette, il faut casser des œufs (i). Du reste, ils sont humana et humaniora, rien de vraiment intime, c’est-à-dire rien de personnellement sexuel… Ces jours derniers, le travail m’a apporté beaucoup de satisfaction. « Elle me plaît, à moi », dit l’oncle Jonas ; mauvais présage pour le succès, si j’en crois mon expérience. Avec ta permission, je mettrai le rêve de Robert parmi les « rêves de faim » des enfants, après le menu rêvé par la petite Anna (2)… Il faudra bien un jour tenir compte de la « grandeur » dans les rêves infantiles. Le désir de manger un plat de salade aussi grand que celui de Papa ne fait-il pas partie chez l’enfant du désir d’être grand ? Pour l’enfant, rien n’est jamais suffisant, même quand il y a répétitions. Pour lui, comme pour le névrosé, le plus dur est de garder une juste mesure.

Tout ici est idéal et, en conséquence, je me sens très bien. Je ne me promène que le matin de bonne heure et le soir. En dehors de cela, je travaille. Une partie de la maison est merveilleusement ombragée quand l’autre est brûlante. Je me figure ce que ce doit être en ville…

Nous cueillons tous les jours des champignons. À la première journée de pluie, j’irai à pied jusqu’à mon cher Salzbourg où j’ai, la dernière fois, déniché de vieux objets égyptiens. Us me mettent de bonne humeur et me parlent de temps et de pays lointains.

(1) En français dans le texte.

(2) Le rêve a finalement été placé ailleurs (v. Lettre 116). Il est conté dans L’Interprétation des rêves de la façon suivante, p. 233 de la trad. franç.

Un enfant qui n’a pas encore 4 ans raconte : Il a vu un grand plat garni sur lequel se trouvait un grand rôti. Le morceau a été avalé en une foissans qu’on le coupât. Il n’a pas vu la personne qui l’a mangé.

Quel peut bien être l’étranger dont l’enfant à rêvé le plantureux repas ? Les faits de la journée nous le révéleront. Le petit garçon est depuis quelques jours au régime lacté ; la veille au soir, il avait été méchant et pour le punir, on l’avait privé de diner. Quelque temps auparavant, il avait déjà été mis à la diète et avait accepté cela très bravement. Il savait qu’on ne lui donnerait rien et ne s’était même pas risqué à faire comprendre qu’il avait faim. L’éducation commence à agir sur lui, on le voit par ce rêve qui montre un début de transposition. Il est sans aucun doute la personne qui souhaite ce repas plantureux et tout spécialement un rôti. Mais, sachant que cela lui est défendu, il ne se permet pas (comme ma petite Anna quand elle rêve de fraises) de se l’octroyer. La personne demeure anonyme.

À Vienne, j’ai plusieurs fois reçu chez moi J. J. David, c’est un homme malheureux et un poète de valeur (i)…

Avec mes pensées les plus affectueuses et mes remerciements pour ta collaboration au livre égyptien des songes,

ton

Sigm.

115

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Berchtesgaden, 20-8-99.

à V Université.

Très cher Wilhelm,

Voilà quatre semaines que je suis ici et je gémis de voir passer si vite cet heureux temps. Dans quatre autres semaines, mes vacances seront terminées, et je les trouve beaucoup trop courtes. Ici, j’ai merveilleusement travaillé, en paix, sans soucis accessoires, dans un bien-être presque parfait, et entre-temps, je me suis promené et me suis délecté de la forêt et de la montagne. Il faut que tu te montres indulgent à mon égard, car je suis tout à fait enfoncé dans mon travail et incapable d’écrire quoi que ce soit d’autre. J’ai bien avancé le chapitre de « l’élaboration du rêve » et j’ai, avec profit je crois, remplacé tout le rêve que tu avais supprimé par une petite série de fragments de rêves. Le mois prochain, je commencerai le dernier chapitre philosophique dont j’ai peur car il va de nouveau m’obliger à lire.

L’impression se poursuit lentement. Je t’ai expédié hier les nouvelles épreuves. Je te prie de ne me renvoyer que les feuilles que tu auras modifiées et d’écrire tes observations dans la marge. Et plus tard, si tu en as la possibilité, corrige les citations ou les références. Je ne dispose naturellement ici d’aucun contrôle littéraire.

Aujourd’hui, après cinq heures de travail, j’ai un peu la crampe des écrivains. Les mioches font dans la prairie un vacarme d’enfer. Seul Ernst est couché, à la suite d’une mauvaise piqûre d’insecte… Depuis que ce petit a perdu une dent de devant, il se blesse tout le temps et est couvert de plaies comme Lazare, mais il n’en est pas moins follement audacieux et semble presque anesthésique. J’attribue

(1) Jacob Julius David (1859-1906). D’après un passage de L’Interprétation des rêves, David, lié d’amitié avec Alexandre Freud, était originaire de Freiberg en Moravie, endroit où était né Freud. 11 a plus tard donné un compte rendu de L’Interprétation des rêves.

cela à une hystérie légère. Il est le seul à avoir été maltraité par une bonne…

Alexander vient de passer quatre jours avec nous. Il enseigne les sciences économiques à l’Académie d’Exportation et va obtenir, au bout d’un an, le titre et le rang de professeur extraordinaire – donc bien plus tôt que moi (i)…

Ma main me refuse aujourd’hui tout service. Je t’écrirai bientôt plus longuement. Mes plus affectueuses pensées,

ton

Sigm.

116

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie B., 27-8-99.

à T Université.

Bien cher Wilhelm,

Merci bien pour les deux pages que je viens de recevoir de Harzbourg. Quand les épreuves corrigées me reviendront, tes corrections s’y trouveront naturellement fidèlement reproduites. Tu auras encore bien des occasions de raturer de semblables passages affectés d’une subjectivité superflue. L’examen auquel tu procèdes me rassure grandement.

Tu le vois, les rêves m’absorbent entièrement et je ne suis bon à rien d’autre. J’ai mis à la poste hier un tas de manuscrits (entre autres six pages d’interprétation des rêves et d’exemples) et déjà j’entame les préliminaires du dernier chapitre, le plus scabreux, le psychologique, dont je n’aperçois encore ni les limites ni la disposition. Il me reste encore beaucoup à lire là-dessus. D’ailleurs, quoi qu’il arrive, les physiologistes y trouveront bien à redire, mais enfin tant pis ! La chose sera ce qu’elle doit être. Trop d’améliorations risqueraient de donner à ce travail un caractère entortillé. Le chapitre contiendra donc 2 467 erreurs – que j’y laisserai (2).

(1) Voir i ce sujet La Psychopathologie de la vie quotidienne, p. 123 de la trad. franç.

(2) Dans le post-scriptum de cette lettre, Freud explique la détermination de ce chiffre, mais ce passage ne se trouve pas ici. Freud l’a intégré dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, p. 280 de la trad. franç. de S. Jankélévitch, Payot, Paris. Il écrit : « Je cherche à expliquer la provenance de ce chiffre (2467) et ajoute mon analyse à la lettre destinée à mon ami. Je la cite telle que je l’ai notée alors, sous le coup du flagrant délit.

• Voici encore, à la hâte, une contribution à la psychopathologie de la vie quoti-

Je n’ai jamais déploré autant que cette année la courte durée des vacances. Dans trois semaines, tout sera terminé, et ensuite les soucis recommenceront.

Tu trouveras plus loin le rêve de Robert à propos de l’égoïsme du rêve. Ici tout va très bien, c’est un bel été, chaud et calme. Je voudrais le terminer en beauté par un peu d’Italie, mais cela ne se fera vraisemblablement pas.

Que dirais-tu de dix jours à Rome pour Pâques ? (nous deux, naturellement), si tout va bien, si j’ai à nouveau de quoi vivre et si je ne suis pas emprisonné, lynché ou boycotté, à cause du livre égyptien des rêves ? Je me le suis promis depuis longtemps. Parler des lois étemelles de la vie dans la Ville Étemelle ne serait pas une mauvaise idée.

Je suppose que tu es de retour à Berlin. Il est heureux que tu aies pu au moins te libérer quelques jours pour aller à Harzbourg avec tous les enfants…

Dans les interprétations de rêve, tu devras laisser un peu de dienne. Tu trouves dans ma lettre le nombre 2467, exprimant l’estimation arbitrairement exagérée des fautes que j’ai pu laisser dans mon livre sur les rêves. Or, dans la vie psychique il n’y a rien d’arbitraire, d’indéterminé. Aussi es-tu en droit de supposer que l’inconscient a pris soin de déterminer le nombre lancé par le conscient. Or, je viens de lire récemment dans le journal que le général H. M… a pris sa retraite avec le grade de maréchal. Je dois te dire que cet homme m’intéresse. Pendant que je faisais mon service, en qualité de médecin auxiliaire, il vint un jour (il était alors colonel) à l’infirmerie et dit au médecin : « Vous devez me remettre sur pieds dans huit jours, car j’ai à faire un travail que l’Empereur attend. » En suivant mentalement les phases de la carrière parcourue par cet homme, je constate donc qu’aujourd’hui (en 1899) cette carrière est terminée, que le colonel d’alors est maréchal et à la retraite. Je me suis rappelé que c’est en 1882 que je l’ai vu à l’infirmerie. Il a donc mis dix-sept ans à parcourir ce chemin. J’en parle à ma femme qui me dit : « Alors tu devrais, toi aussi, déjà être à la retraite ? » Mais je proteste : « Que Dieu m’en garde 1 • Après cette conversation, je me mets devant la table pour t’écrire. Mais mes idées suivent leur cours, et avec raison. J’ai mal calculé ; et je le sais d’après un point de repère fixe que je garde parmi mes souvenirs. J’ai fêté ma majorité, c’est-à-dire mon 24 » anniversaire, pendant que je faisais mon service militaire (je me suis absenté ce jour-là sans permission). C’était donc en 1880 ; il y a, par conséquent, dix-neuf ans de cela. Tu retrouves ainsi dans le nombre 2467 celui de 24. Prends mon âge, 43. Ajoute 24. 43 + 24 = 67 1 Cela veut dire qu’à la question de ma femme me demandant si je ne voulais pas, moi aussi, prendre la retraite, j’ai répondu en m’accordant encore vingt-quatre années. Il est évident que je suis contrarié, au fond, de n’avoir pas fourni, dans l’intervalle des dix-sept années qu’il a fallu au colonel M… pour devenir maréchal et prendre sa retraite, la même carrière que lui. Mais cette contrariété est plus que neutralisée par la joie que j’éprouve en pensant que j’ai encore du temps devant moi, alors que sa carrière est bel et bien finie. J’ai donc le droit de dire que même ce nombre 2467, lancé sans intention aucune, a été déterminé par des raisons venant de l’inconscient. • champ libre à mon « poison ». Pour la constitution il est bon de pouvoir crier tout ce qu’on a sur le cœur.

Reçois mes pensées les plus affectueuses. Je vais être obligé, dans les semaines qui viennent, de t’accabler de mes envois,

ton

Sigm.

117

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie B., 6-9-99.

à T Université.

Mon cher Wilhelm,

C’est aujourd’hui l’anniversaire de ton mariage dont je me souviens très bien, mais conserve-moi ton indulgence pour un peu de temps encore. Je suis entièrement plongé dans le rêve, j’écris chaque jour de huit à dix pages et je viens de venir à bout de la partie la plus terrible de la psychologie. Je me suis donné beaucoup de mal et préfère ne pas penser à ce que le travail est devenu. Tu me diras si cela peut aller, mais seulement sur les premières épreuves, car il reste encore possible d’y faire des corrections, tandis que lire le manuscrit constitue une trop lourde corvée. J’ai dit, en fin de compte, plus de choses que je ne pensais, car on fouille toujours plus profondément, mais j’ai grand-peur que tout cela ne soit que sornettes. Et qu’est-ce que je vais entendre ! Si l’orage éclate sur ma tête, je me réfugierai chez toi, dans la chambre d’amis. Mais tu trouveras malgré tout certaines choses à louer, car tu es prévenu en ma faveur, comme les autres le sont contre moi.

J’ai reçu aujourd’hui 60 pages d’épreuves qui, par ce même courrier, vont t’être envoyées. J’ai presque honte de t’exploiter ainsi. Tu n’auras nul besoin que je te rende un service analogue pour la Biologie, parce que tu établis toi-même la discrimination, et que tu as affaire à la clarté et non aux ténèbres, au soleil et non à l’inconscient. Mais je te le demande instamment, ne fais pas toute la besogne d’un seul trait et envoie-moi les pages sur lesquelles ta critique se sera exercée quand tu en auras rassemblé quelques-unes, de telle façon que je reçoive tes corrections avant d’expédier les miennes. Les unes et les autres partiront ensuite ensemble. Il y a dans mon texte une foule de nouvelles histoires que je marque pour toi. J’ai bien esquivé la question du sexe, mais « l’ordure » est inévitable et demande à être traitée avec indulgence. Il ne faut naturellement pas te préoccuper des fautes typographiques ordinaires, mais là où tu découvriras des erreurs de citations, des fautes de style, ou de fâcheuses comparaisons, ne manque pas de me les signaler. Si seulement quelqu’un pouvait m’indiquer la valeur réelle de tout cela 1

Il a fait beau hier ; peut-être arriverai-je à me procurer encore quelques jours de liberté. Mon style a malheureusement été défectueux parce que, physiquement, j’allais trop bien. Pour bien écrire, il faut que je me sente un peu souffrant, mais parlons maintenant d’autre chose. Tous se portent très bien ici, poussent et prospèrent, la petite surtout. Je pense sans plaisir à la saison prochaine.

Rien de plus pour aujourd’hui. Je reviens toujours au même sujet. Reçois mes plus affectueux remerciements et mes pensées les meilleures,

ton

Sigm.

Connais-tu David ? Et l’Histoire de 1859 à 1866 de Friedjung (1) ?

118

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie B., 11-9-99.

à l’Université.

Mon cher Wilhelm,

Merci de tout cœur de la peine que tu as prise. J’avais moi-même remarqué quelques négligences et quelques obscurités résultant d’omissions. Les autres corrections seront fidèlement reproduites… Malheureusement, un autre paquet de 30 pages, qui est loin d’être le dernier, va suivre aujourd’hui.

J’ai terminé ; c’est-à-dire que le manuscrit entier a été expédié. Tu peux imaginer dans quel état je suis : celui d’une dépression accrue, ce qui est normal après toute exaltation. Peut-être ne lis-tu pas le Simpli-cissimus dont je fais régulièrement mes délices. Conversation entre deux camarades de régiment : « Et alors, camarade, tu es fiancé ? Elle est sûrement charmante, intelligente, grâcieuse ? » – « Ah là là !

(1) En ce qui concerne David, voir la lettre n° 114. Pour Friedjung, La Lutte pour la prédominance en Allemagne (1859-1866) et L’Autriche de 1848 à 1860.

Elle ne me plaît pas du tout » ; c’est tout à fait mon cas (1).

En ce qui concerne la partie psychologique, voici comment les choses se présentent. Suivant ce que tu m’en diras, je la remanierai encore ou la laisserai telle qu’elle est (2). Ce qui concerne le rêve me semble inattaquable, c’est le style qui me déplaît, car il m’a été impossible de découvrir des expressions élégantes et simples et je me suis égaré dans des descriptions pittoresques en me servant de circonlocutions. Je ne l’ignore pas mais en moi, l’élément qui le sait et qui est capable d’en juger n’est malheureusement pas l’élément productif.

Le fait que le rêveur apparaisse trop ingénieux, trop amusant, est certainement exact, mais je n’y suis pour rien et ne mérite aucun reproche. Tous les rêveurs sont, de la même façon d’insupportables plaisantins, et cela par nécessité, parce qu’ils se trouvent dans l’embarras et que la voie directe leur est fermée. Avec ton approbation, j’insérerai encore cette observation quelque part (3). Le caractère de drôlerie de tous les processus inconscients se trouve intimement lié à la théorie du mot d’esprit et du comique (4).

Bien des choses affectueuses à ta chère femme et aux enfants. Peut-être arriverons-nous vraiment à nous voir,

ton

Sigm.

119

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 21-9-99.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Après trente-deux heures d’un affreux voyage sous une pluie diluvienne, me revoilà à ma place habituelle, devant sept cahiers d’épreuves et sans nouvelles de mes clients. J’ai été accueilli d’agréable

(1) Voir note, lettre 109, p. 252.

(2) Il s’agit évidemment du VII' Chapitre de L’Interprétation des rêves.

(3) Voir l’allusion à cette remarque de Fliess dans L’Interprétation des rêves.

(4) Il s’agit des rapports du mot d’esprit et du comique avec le processus primaire et les faits infantiles. On voit ici une première manifestation de l’intérêt que va bientôt inspirer à Freud le sujet. Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, 1905. Les origines de cet intérêt s’observent plus tôt encore dans d’autres œuvres de Freud. Voir, par exemple, la note finale de l’histoire de la maladie d’Elisabeth von R… dans les Études sur l’Hystérie.

façon par ta chère lettre et les bonnes nouvelles qu’elle contient. Je trouve dans notre correspondance plus suivie une sorte de compensation à notre rencontre manquée et j’espère que, même pendant les moments où tu t’occupes des morts, tu penseras quand même souvent au vivant. Ainsi que tu l’as justement supposé, ma mauvaise humeur m’a abandonné, non pas après une seule migraine, mais après une belle série d’états de ce genre. Cependant, je crois que mon auto-critique n’était pas tout à fait mal fondée. Il y a, caché quelque part en moi, un certain sentiment de la forme, une appréciation de la beauté, c’est-à-dire d’une sorte de perfection et les phrases entortillées qui, dans mon livre sur les rêves, s’étalent avec leurs circonlocutions mal ajustées à la pensée, ont gravement heurté l’un de mes idéaux. Je ne pense pas avoir tort en considérant ce défaut de forme comme l’indice d’un manque de maîtrise du sujet. Tu l’auras senti comme moi et nous avons toujours été trop francs l’un envers l’autre pour nous jeter mutuellement de la poudre aux yeux. C’est dans l’impossibilité de ne pouvoir faire mieux que je trouve une consolation. Je suis désolé aussi de devoir perdre la bienveillance du plus cher et du meilleur de mes lecteurs en lui communiquant les épreuves, car comment trouver bien les épreuves d’un ouvrage que l’on se voit obligé de corriger ? Malheureusement, il ne m’est pas possible de me passer de toi qui représente « le public » et j’ai encore 60 pages à te soumettre.

Et nous voilà prêts maintenant à vivre une année de plus de cette drôle d’existence à laquelle l’état d’âme confère sans doute sa seule valeur véritable. Mon humeur est flottante mais, comme tu peux le voir, de la même façon que sur les armes de notre cher Paris :

Fluctuât nec mergitur (1)

Une malade avec qui j’étais en pourparlers vient justement de s’annoncer. Je ne sais si je dois la renvoyer ou la conserver. Mon état d’esprit dépend aussi beaucoup de mes gains… J’ai appris dans ma jeunesse que parmi les chevaux sauvages des pampas, ceux qui avaient été une fois pris au lasso, restaient ensuite craintifs tout au long de leur vie. C’est ainsi qu’ayant connu la pauvreté sans espoir, je continue à la redouter. Tu verras que mon style s’améliorera et que mes idées deviendront plus justes quand cette ville me fournira de quoi vivre largement.

Ne te soucie pas trop, cette fois, de la vérification des citations, je dispose à nouveau de tous les renseignements littéraires. J’en suis,

(1) Utilisé comme épigraphe dans le travail Histoire du Mouvement psychanalytique.

cette fois, à la partie principale de l’interprétation : aux rêves absurdes ! Il est étonnant de voir avec quelle fréquence tu y apparais. Dans le rêve non vixit, je me réjouis de t’avoir survécu (i). N’est-il pas terrible de devoir avouer une chose semblable à une personne qui peut l’interpréter ?

Ma femme et les enfants vont rester à Berchtesgaden jusqu’à la fin de septembre. Dire que je ne connais pas encore la petite Pauline !

Affectueuses pensées,

ton

Sigm.

120

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 9-10-99.

à V Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Figure-toi que je me sens poussé par une force intérieure obscure à lire des écrits psychologiques où je m’oriente beaucoup mieux qu’autrefois. Récemment, j’ai eu la satisfaction de découvrir une partie de ma théorie hypothétique du plaisir et du déplaisir chez un auteur anglais, Marshall (2). D’autres auteurs sur lesquels je tombe me paraissent tout à fait impénétrables.

Mon humeur continue aussi à être bonne. Le fait d’avoir mis dans le livre des rêves toute ma pensée m’a sans doute apporté un soulagement. À ta remarque sur le développement accéléré de la clientèle, je répondrai qu’il existe aussi [en dehors des express] des trains omnibus. Voici comment les choses se présentent : même s’il y a plein rendement en novembre, mon gain de cette année, qui a été mauvaise du Ier mai à fin octobre (pendant six mois), ne suffira pas à couvrir nos dépenses. Il faut que je me mette en quête d’autre chose et je viens de faire un pas dans une direction bien déterminée. Je vais m’efforcer de me faire attacher l’été prochain à un établissement hydrothérapique non loin duquel nous pourrions trouver à nous loger. Il paraît qu’on va inaugurer cette sorte d’établissement sur le Kobenzl et la direction m’a déjà fait entendre l’année dernière que je devrais, à cause de cela, m’assurer un logis au Bellevue (les

(1) L’Interprétation des rêves, p. 359 de la trad. franç.

(2) H. R. Marshall, Pain, pleasure and Aesthetics, London, 1894 ; Aesthetic principles, 1895.

deux se trouvent au voisinage du Kahlenberg) (1). J’ai donc écrit de nouveau à ce monsieur. De toutes façons, à cause des études des enfants, nous serons forcés de renoncer à nos longues absences estivales.

Dans la promotion de cette année (fin septembre, fournée de cinq professeurs), notre groupe : Kônigstein, moi, etc., a été oublié, une fois de plus…

Il ne reste plus que trois cahiers du rêve à imprimer. L’introduction que je t’ai fait lire un jour est restée en plan…

Avec bien des choses affectueuses pour tous les tiens,

ton

Sigm.

121

Dr Sigm. FREUD, IX. Berggasse 19.

 11-10-99.

Consultations de 3 à 5 heures.

Très cher Wilhelm,

Appareil psychique O Hystérie-clinique Sexualité. Organique

 Un étrange travail se fait aux étages inférieurs. Une théorie de la sexualité va immédiatement succéder au livre sur les rêves

Plusieurs choses fort bizarres me sont aujourd’hui venues à la pensée et je ne les saisis pas encore parfaitement. Pas question pour moi de méditer ; cette façon de travailler me prend par intermittences et Dieu seul sait la date de la prochaine poussée, à moins que tu n’aies déjà découvert ma formule. S’il en sort quelque chose de plus, la discussion et le travail en collaboration deviendront indispensables. J’ai d’ailleurs en vue des choses extraordinaires dont certaines m’étaient déjà venues à l’esprit durant la première période tempétueuse de production.

« Rapprochez-vous, esprits flottants (2). » D’après les calculs auxquels tu t’es jadis livré, 1900-1901 sera pour moi une époque fructueuse (comme tous les sept ans et demi).

Porte-toi bien,

ton

Sigm.

(1) Dans les environs de Vienne.

(2) Citation du Faust de Goethe.

122

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 27-10-99.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Bien cher Wilhelm,

Merci pour les aimables paroles avec lesquelles tu as accueilli le livre des Rêves. Je suis depuis longtemps réconcilié avec la chose et en attends le destin avec une curiosité résignée. Si le livre n’est pas arrivé à temps pour ton anniversaire comme je le désirais, la faute en incombe à la poste qui n’a pas voulu l’accepter comme lettre recommandée, mais seulement comme paquet. Peut-être le paquet t’est-il parvenu trop tard ; ailleurs, il arrivera sûrement trop tôt. Du reste, il n’a pas encore été mis en vente et, en dehors de nos deux exemplaires, rien n’est encore sorti.

Et maintenant, je vais m’occuper des cinq volumes que je projette d’écrire ; là, il faudra que nous prenions notre temps, le temps de vivre, de rassembler les matériaux, les idées, d’éliminer les pires causes de perturbation, que sais-je encore ? Il me faudra aussi une forte impulsion venant du « côté de l’amitié ». Pour le moment, le fil se trouve à nouveau rompu et voilà pourquoi ta question est demeurée sans réponse. Je cherche un bon point d’attaque. Les manifestations pathologiques dans le domaine sexuel ont souvent également un caractère de compromis et ne se prêtent à aucune désintrication…

Si la théorie de la sexualité subit une nouvelle évolution, je te surprendrai encore par quelques lignes énigmatiques. En attendant, je vous souhaite à tous deux ce que l’année – et le siècle – peuvent encore vous apporter – je veux dire d’ici la fin de décembre.

Très affectueusement à vous,

ton

Sigm.

123

Dr Sigm. FREUD, 5-11-99.

IX. Berggasse 19. Consultations de 3 à 5 heures.

Très cher Wilhelm,

Impossible de prétendre que tu te montres exagérément communicatif. Si je t’imitais, notre correspondance en acquerrait une désolante uniformité, ce qui ne la rendrait pas plus aisée. Le livre a enfin paru hier. Le père d’Annibal ne s’appelait pas Asdrubal mais Amilcar. Je le savais bien et m’en suis tout à coup récemment souvenu (1). Les affaires et les maladies des enfants traînent de la même façon.

J’aurais aimé t’entretenir de la théorie de la sexualité parce que j’ai une idée plausible et qui se confirme pratiquement, mais je ne sais encore quoi faire de la + + + féminine, ce qui me rend méfiant à l’égard de tout l’ensemble. À part cela, lente élucidation, par-ci, par-là, suivant ce que la journée me permet. Dans l’ensemble, je suis un peu indolent. Le nanan là-dedans, c’est la compréhension de la façon dont se produisent les rêves prémonitoires et leur signification. Je voudrais, par ailleurs, avoir bientôt de tes nouvelles et savoir comment vont ta chère femme et tes enfants.

Très affectueusement à toi,

Sigm.

124

Dr Sigm. FREUD, 12-11-99.

IX. Berggasse 19. Consult. de 3 à 5 heures.

Mon cher Wilhelm,

… Comme je le fais pour tous mes patients étrangers, j’aiderai Frâulein G… à trouver ici logement et facilités. En ce qui concerne les deux autres [malades], la chose semble ne pas avoir eu de suite, et je n’ai plus entendu parler d’eux.

On me signale maintenant des erreurs ridicules qui se trouvent dans le livre des Rêves. J’ai écrit que Schiller était né à Marburg, or il est né à Marbach. Je t’ai déjà parlé du père d’Annibal que j’ai appelé Asdrubal au lieu d’Amilcar. Il ne s’agit pas là d’erreurs de mémoire, mais de déplacements et de symptômes. La critique ne trouvera rien de mieux à faire que de souligner ces négligences qui n’en sont point.

Enfin, tout le monde est guéri. Maintenant que le danger se trouve écarté, tu vas sans doute m’écrire ce qu’a eu l’enfant.

Très affectueusement,

Sigm.

(1) Ces erreurs qui découlent du rapport entre père et fils et qui se trouvent dans L’Interprétation des rêves ont été analysées dans La Psychopathologie de la vie quotidienne, chap. X. Voir aussi lettre 124.

125

Vienne, 9-12-99. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

Grâce à ta présence ici, dernièrement, ma soif de contacts personnels s’est un peu apaisée, et je puis maintenant tranquillement revenir aux questions scientifiques.

Un premier coup d’œil, jeté sur de nouveaux sujets, m’a peut-être été profitable. C’est le « choix des névroses » qui me préoccupe. Dans quelles circonstances une personne devient-elle hystérique, au lieu de devenir paranoïaque ? Dans une première et grossière tentative, à l’époque où je cherchais impétueusement à forcer la citadelle, je pensais que ce choix dépendait de l’âge auquel les traumatismes s’étaient produits, du moment de l’incident (1). J’ai, depuis longtemps, abandonné cette idée ; ensuite, je n’ai plus eu d’opinion jusqu’à ces jours derniers où le rapport avec la théorie de la sexualité s’est révélé.

Parmi les couches sexuelles, la plus profonde est celle de l’autoérotisme qui n’a aucun but psychosexuel et n’exige qu’une sensation capable de le satisfaire localement. Plus tard, l’allo-érotisme (homo – et hétéro-) s’y substitue, tout en continuant certainement à subsister sous la forme d’un courant indépendant. L’hystérie (comme sa variété, la névrose obsessionnelle) est allo-érotique et se manifeste principalement par une identification à la personne aimée. La paranoïa redéfait les identifications, rétablit les personnes que l’on a aimées dans l’enfance (voir les observations relatives aux rêves d’exhibition) et scinde le moi en plusieurs personnes étrangères. Voilà pourquoi j’ai été amené à considérer la paranoïa comme la poussée d’un courant auto-érotique, comme un retour à la situation de jadis (2). La formation perverse correspondante serait ce qu’on appelle la folie originelle. Les rapports particuliers de l’auto-érotisme avec le « moi » primitif éclaireraient bien le caractère de cette névrose. C’est ici que le fil se rompt à nouveau.

Presque en même temps, deux de mes malades en viennent à se reprocher les mauvais soins qu’ils ont donnés à leurs parents et la mort de ceux-ci, me montrant ainsi que mes rêves à ce sujet sont typiques. En pareil cas, le sentiment de culpabilité découle d’une

(1) Voir p. 145.

(2) Premier soupçon du rapport existant entre le narcissisme et le groupe des psychoses schizophréniques, connexion que Freud devait plus tard reconnaître.

envie de vengeance, de joie des dommages survenus, de la satisfaction provoquée par les difficultés d’excrétion (urines et fèces) des malades. Coin vraiment inconnu du psychisme…

14-12. Il est bien rare que ta lettre précède la mienne. Le vide de ces derniers jours a retardé l’achèvement de ma missive. L’obligation de s’abstenir d’acheter est, dans la période qui précède Noël, quelque peu déprimante. Nous savons que Vienne n’est pas pour nous l’endroit rêvé. La discrétion exigeait que nous ne te retenions pas trop longtemps éloigné de ta famille. Les droits de l’ancienneté étaient en conflit avec ceux de l’intimité. C’est pourquoi les adieux à la gare ne furent que symboliques.

Ce que tu m’apprends au sujet d’une douzaine de lecteurs berlinois me fait grand plaisir. J’ai bien ici aussi des lecteurs, mais en ce qui concerne les adeptes, le moment n’en est pas encore venu. Il y a trop de nouveautés, trop de choses incroyables et trop peu de preuves rigoureuses. Je ne suis même pas arrivé à convaincre mon philosophe, bien qu’il m’apportât des matériaux capables de me fournir les plus brillantes confirmations (1). L’intelligence est toujours faible, et il est facile pour un philosophe de transformer sa résistance intérieure en réfutation logique.

Un nouveau traitement est en vue. À part mon rhume, tout va bien à la maison. Je t’écrirai encore avant l’arrivée chez toi d’une – ou d’un – nouveau-venu.

Mon plus affectueux souvenir à vous tous,

ton

Sigm.

126

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 21-12-99.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Mon cher Wilhelm,

Voici de nouveaux souhaits affectueux pour la Noël, époque de nos congrès habituels. Un espoir réconfortant me reste. Tu connais (rangé parmi les rêves absurdes) (2), le rêve qui me promet obstinément la fin du traitement d’E…, et tu sais aussi quelle importance a pour moi ce malade persévérant. Il semble maintenant que le rêve

(1) Il s’agit du Dr Heinrich Gomperz, devenu plus tard professeur de philosophie à Vienne et Los Angeles (mort en 1909), qui discutait alors avec Freud du problème de l’interprétation des rêves.

(2) Un nouveau rêve absurde à propos du père mort (L’Interprétation des rêves).

doive se réaliser. « Il semble », dis-je prudemment, et pourtant, j’en suis fermement convaincu. Nous avons découvert une scène remontant à l’époque primitive (avant ses 22 mois) qui, profondément ensevelie sous tous les fantasmes, satisfait à toutes nos exigences et dans laquelle débouchent toutes les énigmes encore irrésolues ; une scène tout à la fois sexuelle, anodine, naturelle, etc. J’ose à peine y croire vraiment. Tout se passe comme si Schliemann avait de nouveau mis à jour cette ville de Troie que l’on croyait imaginaire. Par ailleurs, ce patient se porte effrontément bien. Par un détour surprenant [de son analyse], il a réussi à me démontrer à moi-même la réalité de ma doctrine et cela en me fournissant l’explication, (qui m’avait jusqu’à ce jour échappé) de ma propre phobie des trains… Ainsi, cette phobie était une phobie de pauvreté ou plutôt de faim, elle émanait de ma gloutonnerie infantile et avait été évoquée par le manque de dot de ma femme (dont je suis fier). Je t’en dirai davantage lors de notre prochain congrès (1).

En dehors de cela, pas grand-chose de neuf. Un seul article sur mon livre, dans la Gegenzvart, une critique vide de contenu, sans références et composée de mes propres fragments mal joints. Mais je lui pardonne tout à cause des seuls mots « fait époque ». À part ça, l’attitude des gens de Vienne demeure très négative. Je ne pense pouvoir encore obtenir ici aucun compte rendu détaillé. Ne sommes-nous pas terriblement en avance sur notre époque ?…

Je n’ai pas la force de me livrer actuellement à des travaux théoriques, c’est pourquoi mes soirées sont affreusement ennuyeuses. J’apprends aussi à geler, cette année, ce qui ne m’était pas encore arrivé. C’est à peine si je puis écrire, dans le froid de ma cave.

J’ajoute cette dernière page (2) uniquement pour vous demander ce que vous devenez tous, et tout particulièrement la petite Pauline. J’espère qu’elle se développe bien maintenant…

Oscar (3) vient tous les jours voir Mathilde qui a un abcès. En dehors de cela, les gamins sont en bonne santé et très en forme. Martin s’accommode bien de l’école, Oli est à la hauteur et fait tout son travail en se jouant.

C’est ainsi que je vieillis en attendant patiemment la suite des événements. Un congrès serait un magnifique intermède – mais en terre italienne, cette fois.

Bien affectueusement à toi,

ton

Sigm.

(1) Voir aussi la lettre du 3-10-97, n“70.

(2) Celle du papier à lettre.

(3) Le Dr Oscar Rie, ancien collaborateur de Freud.

127

Vienne, 8-1-1900. IX. Berggasse 19.

127

Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Bien cher Wilhelm,

Je suis heureux d’avoir des nouvelles de mon ami Conrad (1). D’après les quelques renseignements dont je dispose sur sa façon de se comporter, je pourrais déjà dire que c’est un bon garçon. Soit qu’il se conduise comme son nom l’exige, soit qu’il se règle sur les circonstances remarquables de sa naissance, circonstances que j’ai déjà célébrées, je crois pouvoir prédire qu’il sera capable et digne d’inspirer la confiance et qu’il réussira dans toutes ses entreprises. Je me propose de faire sa connaissance personnelle une fois que les premières difficultés auront été surmontées.

Ce nouveau siècle, qui nous intéresse surtout du fait qu’il renferme en lui la date de notre mort, ne m’a apporté qu’un stupide compte rendu dans la Zeit (2). Cet article a été écrit par l’ancien directeur du Burgtheater Burckhard (qu’il convient de ne pas confondre avec notre vieux Jacob). La critique est peu flatteuse, dénote une extraordinaire incompréhension et, ce qui est pire, doit avoir une suite dans le prochain numéro.

Je ne compte pas être compris, tout au moins durant ma vie. Puisse-t-il en être autrement pour toi ! Tu peux du moins t’adresser à un public plus éclairé, plus instruit de ces questions.

Pour tous ces problèmes obscurs, j’ai affaire à des gens sur lesquels j’ai une avance de dix à quinze ans et qui ne me rattraperont pas. Je n’aspire donc qu’à la tranquillité et à un peu de confort matériel. Je ne travaille pas et tout en moi est silence. Si la théorie sexuelle se présente à mon esprit, j’y prêterai attention (3), sinon tant pis.

(1) Conrad, le plus jeune fils de Fliess, récemment venu au monde.

(2) L’article de Max Burckhard parut dans le journal viennois Die Zeit des 8 et 13 janvier, sous le titre de < Un nouveau traité des songes ». C’est un malveillant exposé des idées de Freud, ironique, défiguré et rédigé, en outre, avec une malice journalistique.

(3) Freud a pu prendre connaissance de la façon dont son esprit travaillait et de ses rapports avec le préconscient. La poussée du préconscient est alors vécue comme un processus semblable à « l’inspiration ». Voir E. Kris, 1940 et 1952. Plus tard, Freud modifia sa façon de travailler. Dans une lettre du 11-12-14 à Karl Abraham, il écrit : « Ma façon de travailler était autre jadis, j’avais l’habitude d’attendre l’apparition d’une idée. Maintenant, je vais au-devant d’elle et je ne sais pas si ainsi, je la trouve plus vite. »

Le soir, je lis des ouvrages de préhistoire, etc., sans intention particulière, et ma seule préoccupation est de mener à bien le traitement de mes malades, sans perdre mon calme… Chez E…, la deuxième vraie scène qui se préparait depuis des années, remonte à la surface, et je pourrais peut-être même la faire objectivement confirmer par la sœur aînée du patient. À l’arrière-plan, on voit s’approcher une troisième scène, longtemps soupçonnée…

Qu’il est triste de constater que nous tombons ici toujours plus bas ! Figure-toi que le Ier janvier, jour de mise en circulation de la couronne (i), il n’était pas encore possible d’acheter la carte postale qui doit coûter 5 hellers. Les P. T. T. acceptaient les anciennes cartes de 2 kreuzers, avec une surcharge de 1 heller. Mais il n’y avait pas de timbres de 1 heller et les nouvelles monnaies de 5 et 10 couronnes ne seront mises en circulation qu’à la fin du mois de mars. Toute l’Autriche est dans ces détails. Il faudra, pour me rendre service, que tu prennes un jour quelques-uns de mes fils à Berlin, ce qui leur permettra d’avancer dans le monde.

Ne reste plus aussi longtemps sans m’écrire (24 déc.-7 jan-28\

vier 14 = – J et transmets mes pensées affectueuses à ta chère femme, l’heureuse mère de trois enfants,

ton

Sigm.

128

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 26-1-1900.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Il ne se passe réellement rien. Quand je songe que depuis mai 99 je n’ai eu qu’un seul nouveau cas, celui que tu connais et qu’entre les mois d’avril et de mai, je vais perdre encore quatre clients, cette pensée est loin de me réconforter ! J’ignore encore comment je joindrai les deux bouts, mais je suis décidé à tenir. Le ralentissement de ma correspondance est dû, en partie, au fait que je n’aime guère me plaindre. Depuis le compte incompréhensif et, malheureusement aussi, insolemment irrespectueux, paru dans Die Zeit, il n’a plus été question de mon livre (2). En ce qui concerne les

(1) La couronne venait de remplacer le gulden, 2 couronnes valant 1 gulden.

(2) Voir la lettre précédente.

vacances, nous recommençons à penser à Bellevue près de Grinzing. J’ai de nouveau abandonné le projet irréalisable de prendre une situation cet été.

Le travail avance, pas aussi fatigant que jadis…

Les idées nouvelles sont lentes à venir, mais sans arrêt total. Chez E…, nouveau ralentissement et région plus obscure ; ce qui est acquis demeure. En ce qui concerne la théorie de la sexualité, j’attends et je rassemble les matériaux, jusqu’à ce qu’une étincelle y mette le feu.

Nous lisons en ce moment un livre (de Frey) sur la vie de votre C. F. Meyer. Il ignore tout de la vie intérieure ou n’en veut rien dire par discrétion et l’on ne peut vraiment pas lire grand-chose entre les lignes.

Il ne me reste plus qu’à m’enquérir de ta santé, et de celle de ta famille qu’on ne peut plus qualifier de petite. En attendant ces nouvelles, reçois les plus cordiales amitiés de

ton

Sigm.

129

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 12-2-1900.

à l’Université.

Très cher Wilhelm,

Si j’étouffe en moi actuellement le besoin d’échanger plus souvent mes pensées avec toi, c’est pour n’avoir pas à geindre, chose que je voudrais t’épargner alors que tu es encore éprouvé par la tenace maladie de ta mère…

Je me reproche presque de ne te parler que de moi. Il y a tant de choses que l’on peut dire et non écrire.

Mon activité médicale s’est un peu accrue depuis une semaine. L’époque où je ne voyais qu’un malade en cinq heures de consultation (et cinq malades en tout) est passée. J’ai même commencé aujourd’hui un nouveau traitement, mais je ne puis dire encore s’il se poursuivra. Depuis aujourd’hui mon esprit s’est détendu. Si je pouvais te décrire tous les changements qui s’opèrent dans mes idées à propos de mes thèmes de travail, t’exposer les erreurs à corriger que je découvre et te faire voir combien tout cela est difficile, tu te montrerais probablement très indulgent à l’égard de mon instabilité névrotique personnelle, surtout si tu tiens compte de mes soucis financiers-

Je ne refuse nullement de me laisser enseigner par toi une partie de la thérapeutique nasale si nous en trouvons un jour l’occasion, mais il est très difficile d’introduire ici des méthodes nouvelles et en moi aussi se trouve une certaine difficulté ; tu ne saurais soupçonner à quel point je trouve difficile d’apprendre et combien les choses semblent faciles une fois qu’on sait les faire.

En somme, je suis plus loin de Rome que je n’ai jamais été depuis que nous nous connaissons et la fraîcheur de la jeunesse est en très net déclin. Le voyage est long, les changements de trains très nombreux, et l’on en vient à se dire : « Pourrais-je le supporter ! » Porte-toi bien et écris-moi bientôt,

ton

Sigm.

130

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, dimanche 11-3-1900.

à V Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Tu m’as enfin envoyé une lettre plus détaillée. Depuis le 15 février je n’avais plus entendu parler de toi, c’est moi qui t’avais écrit en dernier et une carte, envoyée au début du mois, semble ne t’être pas parvenue. J’y attirais ton attention sur l’ouvrage de Jonas, relatif aux névroses réflexes d’origine nasale…

Je suis heureux maintenant d’avoir appris autant de détails sur toi, car je suppose que tu envisagerais avec autant de déplaisir que moi de renoncer à notre correspondance et de cesser de nous rencontrer. Ma stupéfaction a été grande quand je me suis rendu compte que je ne t’avais pas écrit depuis trois semaines déjà. Le temps a passé sans que je m’en aperçoive, presque agréablement du fait de mon nouveau régime dont tu entendras parler. Les enfants se sont tous bien portés, Martha a été plus en forme que d’habitude, mon état est magnifique, régulièrement réglementé par une légère migraine dominicale. J’ai tous les jours vu les mêmes personnes et ai commencé, la semaine dernière, un nouveau traitement qui se trouve pour le moment dans la période d’essai que nous ne dépasserons peut-être pas cette fois encore. J’ai été à peu près coupé du monde extérieur. Aucune gazette ne s’est donné la peine de montrer que l’interprétation des rêves pouvait avoir un intérêt quelconque. Ce n’est qu’hier qu’un très bienveillant article paru dans le feuilleton du journal le Wiener Fremdenblatt m’a agréablement surpris…

Dans l’ensemble, mes patients vont bien. Je traverse en ce

moment ma période florissante, 70 à 80 florins par jour, environ 500 florins par semaine. Cette période doit se terminer à Pâques, comme j’en ai déjà fait l’expérience. Rien n’est encore décidé pour cet été. D’ailleurs, nous ne pouvions rien décider et cela est généralement vrai pour tout le reste. Il est vraiment dommage de gaspiller son énergie. Là est la clé de la situation.

J’aimerais m’absenter trois jours à Pâques et de préférence aller te voir. Mais je souffre comme un adolescent d’une grande soif de printemps, de soleil, de fleurs, de cours d’eau bleus, etc. J’ai voué à Vienne une haine personnelle et, à l’inverse du géant Antée, je prends des forces nouvelles dès que je pose le pied hors du sol de la ville où je réside. Je me vois, cette année, contraint de renoncer à l’éloignement et à la montagne à cause des enfants. Je serai obligé de contempler encore Vienne du haut de Bellevue. Je ne sais si j’aurai assez d’argent pour voyager en septembre et c’est pourquoi je voudrais profiter à Pâques des splendeurs terrestres…

Si tu désires en savoir plus long sur moi, écoute ceci : après mon grand élan de cet été où, grâce à une activité fébrile, j’ai terminé les Rêves, j’ai éprouvé, fou que je suis, les ivresses de l’espoir en m’imaginant avoir fait un pas vers l’indépendance et le bien-être. L’accueil réservé au livre, le silence qu’on a fait autour de lui ont, à nouveau, détruit mes rapports naissants avec mon entourage. J’ai un second fer sur le feu : mon travail quotidien, la perspective d’arriver quelque part à un achèvement, beaucoup de doutes à lever et puis l’espoir d’apprendre ce que ma thérapeutique sera capable d’apporter. De tous les cas, celui de E… me semblait le plus favorable, aussi est-ce de lui que me vient le plus grand choc. Au moment où je croyais tenir la solution, elle m’échappe et je me vois contraint de tout changer pour tout reconstruire, ce qui fait s’évanouir les hypothèses envisagées jusqu’alors. Je n’ai pu supporter la dépression qui a suivi et j’ai rapidement découvert qu’il me serait impossible de poursuivre un travail réellement difficile dans un état de mauvaise humeur et au milieu des doutes qui m’assaillent. Lorsque je ne suis ni bien disposé, ni maître de moi, chacun de mes malades devient pour moi un esprit malfaisant. J’ai vraiment cru que j’allais devoir succomber, mais je me suis tiré d’affaire en renonçant à tout travail mental conscient pour continuer seulement à tâtonner aveuglément au milieu des énigmes. Depuis lors, je travaille peut-être avec plus d’habileté qu’auparavant, mais sans savoir très bien ce que je fais. Il me serait impossible de dire où en sont réellement les choses. Dans mes heures de loisir, j’ai soin d’éviter la réflexion et me laisse aller au gré de ma fantaisie ; je joue aux échecs et lis des romans anglais, en bannissant tout ce qui est sérieux. Depuis des mois, je n’ai fixé par écrit, aucune ligne de ce que j’apprends ou soupçonne. Dès que je suis libéré de mon travail professionnel, je mène une existence de philistin avide de plaisirs. Tu sais combien ceux-ci sont limités ; les bons cigares me sont interdits, l’alcool ne me donne aucune satisfaction, j’ai fini de procréer et mes contacts humains ont été rompus. Je végète donc, insouciant, en maintenant soigneusement ma pensée éloignée des objets de mes travaux quotidiens. À ce régime, je conserve ma bonne humeur et me maintiens à la hauteur de mes huit victimes et bourreaux.

Tous les samedis, je me plonge avec joie dans une orgie de tarots, et, un mardi sur deux, je passe mes soirées avec mes frères juifs auxquels j’ai fait récemment, à nouveau, une conférence (i). J’aurai ce qu’il me faut jusqu’àPâques, ensuite, du fait de l’interruption de plusieurs traitements, une nouvelle période plus dure va probablement commencer.

C’en est assez maintenant pour toi. Si je puis te rencontrer à Rome ou Carlsbad, je te demanderai pardon de toutes les doléances dont je t’ai abreuvé entre temps.

Salue pourtant femme et enfants bien cordialement de ma part…

ton

Sigm.

131

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 23-3-1900.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Me voilà obligé de t’envoyer à nouveau une lettre détaillée, sinon, que penserais-tu de moi ? D’abord, mes remerciements les plus affectueux pour l’accueil fait à Minna, par qui j’ai enfin obtenu de vrais renseignements sur ta famille. J’ai appris que ta mère s’était bien réta-

(1) Freud est, toute sa vie, resté fidèle à sa partie de cartes hebdomadaire – au tarot. En 1926, en réponse à un discours qui lui avait été adressé à l’occasion de son 70e anniversaire (1941 e), Freud décrit comme il suit, ses rapports avec l’Association des B’nai B’rith : « En 1895, il advint que deux fortes impressions provoquèrent simultanément en moi des effets analogues. D’une part, j’avais réussi à avoir une première notion de la profondeur des instincts, et constaté certains faits capables de décevoir et même d’effrayer. D’autre part, en communiquant ces désagréables découvertes, je m’aliénais toutes les relations humaines que j’entretenais à cette époque ; je me sentis en quelque sorte proscrit, repoussé par tous. Dans cet isolement, j’eus le désir de trouver un cercle de gens cultivés ayant des sentiments élevés, qui m’accueilleraient amicalement, en dépit de mes audaces. On m’indiqua que c’était dans cette association que je trouverais ce genre d’hommes. » blie, fait doublement agréable puisque contraire à ce que j’imaginais ; j’ai appris combien la chère petite Pauline est mignonne, combien Conrad est robuste, sans oublier notre ami Robert et ses apta dicta – bref, j’ai à nouveau un bon tableau de vous tous. J’ai lu avec une vive satisfaction que ton intérêt pour mon enfant-rêve n’avait pas diminué et que tu t’offrais à essayer de l’imposer à la Rundschau et à ses paresseux critiques. Après bien des hésitations, j’en suis arrivé à la conclusion que je te suis très reconnaissant de ton parrainage, et de ce que tu considères mon livre comme sérieux et véridique. Au cours de bien des heures de tristesse, ce m’a été une consolation de pouvoir laisser cet ouvrage après moi. Pourtant l’accueil qu’on lui a réservé, jusqu’à présent du moins, ne m’a guère réjoui ; on l’a fort peu compris ; les éloges ressemblent à des aumônes, l’ouvrage est manifestement antipathique à la plupart des gens. Personne autour de moi ne paraît avoir le moindre soupçon de ce qu’il contient d’important. Je me l’explique en me disant que je suis de quinze à vingt ans en avance sur mon temps. Bien entendu je ressens aussi les scrupules habituels qui accompagnent tout jugement sur soi-même.

Je n’ai jamais éprouvé aussi profondément ni avec autant de persistance que pendant ces six derniers mois le besoin de vivre dans le même endroit que toi et les tiens. J’ai traversé, tu le sais, une crise intérieure profonde et, quand nous nous rencontrerons, tu pourras voir combien elle m’a fait vieillir. C’est pourquoi j’ai été profondément ému en apprenant que tu proposais une rencontre à Pâques. Quelqu’un qui ignorerait l’art d’interpréter avec subtilité les contradictions trouverait incompréhensible que je n’accepte pas d’emblée cette proposition. En réalité, tout permettrait de croire que je veux t’éviter. Il ne s’agit pas seulement de ma nostalgie presque enfantine du printemps, d’une nature plus belle, tout cela je le sacrifierais bien au plaisir de t’avoir trois jours auprès de moi ; mais il y a d’autres motifs intérieurs, faits d’un agrégat d’impondérables qui pèsent lourdement sur moi… Je me sens intérieurement très appauvri. J’ai été obligé de démolir tous mes châteaux en Espagne et c’est maintenant seulement que je récupère un peu de courage pour les reconstruire. Tu m’aurais été un inappréciable secours pendant cet écroulement catastrophique ; au stade actuel, je serais à peine capable de me faire comprendre de toi. Grâce à une certaine diète d’ordre intellectuel, j’ai pu vaincre cet état de dépression qui est maintenant en voie de lente guérison, du fait même de la diversion. En ta compagnie, j’essaierais inévitablement de tout rassembler pour te l’exposer, nous parlerions raison et science, et tes découvertes biologiques si belles, si positives, éveilleraient au plus profond de moi-même un sentiment (impersonnel) de jalousie. En fin de compte, je passerais cinq jours entiers à me plaindre, et c’est dans un état de trouble et d’insatisfaction que j’aborderais l’été, pendant lequel j’aurai vraisemblablement besoin d’être bien maître de moi. Nul ne peut alléger mon fardeau, c’est ma croix, il faut que je la porte, et Dieu sait que mon dos s’en est bien courbé…

Voici mes projets pour Pâques : partir avec Alexander pour le Trentin, et de là, gagner le lac de Garde, en essayant, pendant ce long trajet, de profiter au passage de quelques belles vues printanières. D’aujourd’hui en trois semaines, si rien ne vient se mettre au travers, nous partirons pour mener pendant quatre jours une vie d’étudiants et de touristes, comme nous avons l’habitude de le faire…

La semaine dernière, nous avons entendu une conférence de G. Brandès (i) sur la lecture ; sujet sans originalité, conférence fatigante, voix nasillarde, accent étranger, mais c’est un homme réconfortant. Ses façons ont toutes dû paraître assez étrangères à ces bons Viennois. Il n’a vraiment lancé au public que des pointes acérées. Nous ignorons ici une conception aussi dure de l’existence ; notre pauvre logique, comme notre pauvre morale conventionnelle, sont déjà très différentes de celles des Nordiques. J’ai savouré ce que j’ai entendu. Martha… m’a poussé ensuite à lui faire parvenir le livre des rêves à son hôtel. Jusqu’à présent, il n’a pas réagi ; peut-être le lira-t-il vraiment chez lui.

Porte-toi bien ainsi qu’Ida et les enfants. J’espère avoir bientôt de tes nouvelles et t’écrirai encore plusieurs fois avant Pâques.

Ton fidèle,

Sigm.

132

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 4-4-1900.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

On peut attendre pour exprimer ses sentiments, mais les affaires exigent d’être expédiées rapidement. C’est pourquoi je me hâte de te répondre pour te dire que je n’ai nullement l’intention d’écrire un abrégé des rêves à l’intention de la Rundschau, et cela pour plusieurs raisons. En premier lieu, parce que, après le gros travail, ce serait une tâche dure et assommante ; deuxièmement, parce que j’ai déjà promis un essai de ce genre à Lôwenfeld, et qu’ainsi je ne puis le donner ailleurs (2) ; troisièmement, parce que c’est une infraction au principe

(1) Écrivain et critique danois (1842-1927).

(2) Voir lettre n° 136.

de la division du travail, qui veut que ce ne soit pas une seule et même personne qui écrive le livre et qui en donne le compte rendu. Le lecteur a ainsi le bénéfice de la critique et l’auteur peut juger de l’effet produit par son œuvre sur autrui. Enfin, il ne faut pas contraindre la Rundschau à donner cet article contre son gré. Obliger un critique à écrire de mauvaise grâce un compte rendu, c’est faire de lui un critique hostile. C’est là que gît le secret de l’article de Burckhard dans la Zeit, article qui, malgré sa sottise, a étouffé le livre à Vienne. Cinquièmement, je désire éviter tout ce qui ressemblerait à de la publicité. Je sais que ce que je fais est désagréable à la plupart des gens. Tant que je demeure parfaitement correct, messieurs mes adversaires demeurent mal armés contre moi. Mais si j’agissais de la même façon qu’eux, ils seraient alors certains que je ne fais rien de mieux qu’eux-mêmes. C’est à cause de considérations de cet ordre que je me suis jadis abstenu d’écrire la critique de ton livre, ce qui, pourtant m’aurait été agréable. Il ne faut pas que ces gens puissent dire que nous nous faisons réciproquement de la réclame. Je crois donc que le plus sage est d’accepter tranquillement le refus de la Rundschau comme un indice indéniable de l’état d’esprit du public.

Mathilde est couchée avec une varicelle bénigne. Tous les autres vont bien. Grâce au voyage de Minna, nous sommes au courant de tous les petits incidents survenus chez toi… E. va terminer à Pâques, avec grand profit, je l’espère. Je continue à être trop paresseux pour écrire quoi que ce soit. J’ai été forcé de renvoyer mon dernier nouveau cas, au bout de deux semaines – il s’agissait d’une paranoïa.

Avec mes plus affectueuses pensées pour toi, ta femme, ta fille et tes fils,

ton

Sigm.

133

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 16-4-1900.

à V Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Je devais t’envoyer du pays du soleil mes pensées amicales. Mais, cette fois encore, je n’y suis pas allé…

E. a enfin terminé sa carrière de patient en venant passer une soirée à la maison. L’énigme qu’il présentait a été presque tout à fait résolue, il se porte à merveille et sa façon d’être s’est entièrement modifiée ; il a conservé néanmoins quelques symptômes résiduels.

Je commence à comprendre que l’apparente durée infinie de son traitement est quelque chose de normal qui tient au transfert (i). J’espère que le résultat pratique ne sera pas influencé par ces symptômes résiduels. Il ne tenait qu’à moi de prolonger encore le traitement, mais j’ai soupçonné qu’il s’agissait en ce cas-là d’un compromis entre l’état de maladie et la santé, compromis que souhaitent les malades eux-mêmes, mais auquel le médecin ne doit pas se prêter. La conclusion asymptotique du traitement m’est indifférente en soi, mais constitue, malgré tout, une déception pour l’entourage. Je ne perdrai d’ailleurs pas cet homme de vue. Comme il a dû faire les frais de toutes mes erreurs techniques et théoriques, je pense pouvoir mener à bien le cas prochain en moitié moins de temps. Que le Seigneur daigne seulement me l’envoyer…

Parfois, quelque chose en moi me pousse vers une synthèse, mais je résiste.

Vienne est toujours Vienne, donc tout à fait exécrable. Si, pour conclure, je disais : « Pâques prochaines à Rome », je me ferais l’effet d’un Juif pieux (2). Donc, disons plutôt : À cet été ou à cet automne, nous nous reverrons à Berlin, ou bien où tu voudras !

Très affectueuses pensées,

ton

Sigm.

134

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 7-5-1900.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Bien cher Wilhelm,

Bien des remerciements pour tes paroles si affectueuses ! J’en suis si flatté que j’y croirais presque en partie – si j’étais auprès de toi ; car ici, je vois les choses différemment. Je n’aurais rien à objecter au

(1) Premier aperçu du rôle du transfert dans le traitement psychanalytique. Freud avait déjà rencontré les difficultés qui se manifestent du fait du transfert, à l’époque où il entreprenait encore des cures hypnotiques (voir Autobiographie). Le Fragment d’une analyse d’hystérie nous fait connaître la technique de Freud à ce moment-là, quand cette lettre fut écrite. Nous savons qu’il n’avait pas encore appris à surmonter techniquement le transfert et, dans le complément de cet article, Freud a, pour la première fois, développé sa théorie du transfert (G. W., V, 279). Les rapports personnels de Freud avec quelques-uns de ses malades s’expliquent aussi par son peu de compréhension, à cette époque, de la dynamique du transfert.

(2) [À la fin du service de Passover, les Juifs orthodoxes se souhaitent les uns aux autres : « L’an prochain, à Jérusalem. »]

fait du splendide isolement, s’il ne s’étendait pas trop loin et même jusqu’à nous deux. Dans l’ensemble – en dehors de mon point faible, la peur de la pauvreté – je suis trop raisonnable pour me plaindre et me sens d’ailleurs actuellement trop bien pour cela. Je me rends compte de tout ce que je possède et aussi du peu que l’on a le droit d’exiger, comme le montrent les statistiques de la misère humaine. Mais rien ne peut pour moi remplacer les contacts avec un ami, c’est un besoin qui répond à quelque chose en moi, peut-être à quelque chose de féminin et les voix intérieures que j’ai l’habitude d’écouter me conseillent de porter sur mon travail un jugement bien moins flatteur que celui que tu proclames. Lorsque ton ouvrage (1) paraîtra, nul d’entre nous, ne sera capable de porter sur son exactitude un jugement qui reste réservé à la postérité, comme chaque fois qu’il s’agit d’une grande découverte ; mais la beauté de la conception, l’originalité des idées, la simplicité des raisonnements et la conviction de l’auteur, créeront une impression qui sera un premier dédommagement de toute la lutte pénible menée contre le démon. En ce qui me concerne, il en va tout autrement. Aucun critique n’est, mieux que moi, capable de saisir clairement la disproportion qui existe entre les problèmes et la solution que je leur donne et, pour ma juste punition, aucune des régions psychiques inexplorées où, le premier parmi les mortels, j’ai pénétré, ne portera mon nom ou ne se soumettra à mes lois. Quand, au cours de la lutte, je me suis vu menacé de perdre le souffle, j’ai prié l’ange de renoncer, ce qu’il a fait depuis. Mais je n’ai pas eu le dessus et, depuis, je vais cahin-caha. Voilà que j’ai déjà 44 ans et je ne suis qu’un vieux Juif plutôt miséreux, comme tu pourras t’en convaincre cet été ou cet automne. Les miens ont, malgré tout, tenu à fêter mon anniversaire. Ma meilleure consolation est de penser que je ne leur bouche pas entièrement l’avenir ; ils peuvent vivre et vaincre dans la mesure où leur force le leur permettra. Je leur laisse une marche à gravir sans les conduire à un sommet d’où ils ne pourraient s’élever davantage.

Samedi, je commence les conférences sur le rêve. Dans dix jours, nous nous installerons à Bellevue…

Mon état de santé est actuellement supportable. À Vienne, nous avons tout à coup, une chaleur étouffante… J’ai un nouveau malade, probablement pour l’été seulement. Il est psychiquement impuissant. Quelques idées pas encore mûres ; dans l’ensemble, un peu de mouvement.

Mes très affectueuses pensées à toute la maisonnée,

ton

Sigm.

(1) La Théorie des Périodes.

135

Vienne, 16-5-1900. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à T Université.

Mon très cher Wilhelm,

… Une malade du soir m’a quitté. C’était, de tous mes cas, le plus difficile, le plus certain au point de vue étiologique, celui que je n’ai pu réussir à approcher quatre ans durant et qui, en outre, était l’unique cas adressé par Breuer. Chaque fois qu’en désespoir de cause, je mettais cette jeune fille à la porte, il me la renvoyait. C’est l’année dernière seulement que j’ai pu commencer enfin à me familiariser avec elle et cette année, tout a enfin bien marché. J’ai trouvé la clé, c’est-à-dire que, m’étant convaincu que les clés trouvées ailleurs lui convenaient, j’ai agi en profondeur et d’une façon essentielle sur son état, dans la mesure où le permettait le temps si court dont je disposais (de décembre à ce jour). En me quittant aujourd’hui, elle m’a dit : « Vous avez fait pour moi quelque chose d’inappréciable. » Je sais par elle que, lorsqu’elle a reconnu devant Breuer l’extraordinaire amélioration de son état, celui-ci a tapé des mains et s’est écrié plusieurs fois : « Ainsi, il avait donc raison… »

Je n’ai que trois auditeurs, Hans Kônigstein, Fri. Dora Teleky et un certain Dr Marcuse de Breslau. Le libraire se plaint de ce que L’Interprétation des rêves se vende mal. Il y avait dans l’Umschau du 10 mars un compte rendu aimable, mais court et incompréhensif. C’est évidemment par mon travail que je suis le plus absorbé et je me sens prêt à devenir tout à fait monoïdéiste, si seulement j’arrive à me tirer d’affaire…

Très affectueus ement,

ton

Sigm.

136

Vienne, 20-5-1900. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

… Voici venir la période creuse que je redoute, c’est-à-dire où j’ai peur de moi-même. Ma quatrième malade m’a quitté hier en parfait état. Elle reste en excellents termes avec moi. Comme cadeau d’adieu, elle m’a offert LT le des Morts de Bôcklin (1). C’est un cas qui m’a donné beaucoup de satisfaction et qui, peut-être, est entièrement terminé. Tout s’est donc bien passé cette année et j’ai fini par vaincre. Mais que vais-je entreprendre maintenant ? J’ai encore trois personnes et demie, c’est-à-dire trois séances et demie quotidiennes, charge bien trop faible pour une baleine ! Malheur à moi si je m’ennuie ! Toutes sortes de choses peuvent m’arriver ; je ne puis travailler et m’enlise dans la paresse. Le genre de travail que j’ai fait d’octobre à ce jour diffère du tout au tout de celui qui devrait aboutir à une rédaction et lui est même fort défavorable. Je n’ai pas commencé à écrire la petite brochure sur le rêve pour Lowenfeld (2) et ne supporte même pas mes distractions favorites. Je passe des échecs à l’histoire de l’art et à la préhistoire, sans pouvoir m’intéresser à quoi que ce soit. Je voudrais m’enterrer quelques semaines dans un endroit où il ne serait plus du tout question de sciences, sauf en ce qui concerne mes congrès avec toi. Ah ! si seulement j’avais l’argent nécessaire ou un compagnon de voyage pour me rendre en Italie !…

Je craignais que tu ne viennes passer ici les fêtes de la Pentecôte, car mon frère aîné, celui de Manchester, s’est annoncé pour cette date-là. Ce n’est plus un jeune homme ; il a, je crois, 68 ans, mais son aspect est encore fort juvénile.

Très affectueusement à toi.

ton

Sigm.

137

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 12-6-1900.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Nous avons reçu des visites familiales. La veille de la Pentecôte, l’aîné de mes frères est arrivé, accompagné de son fils cadet qui a déjà plus de 35 ans. Il est resté jusqu’à mercredi soir et nous a bien réconfortés car c’est un homme qui, malgré ses 68 ou 69 ans, est resté jeune, charmant et d’esprit vif. Je lui ai toujours été très attaché. Il est ensuite parti pour Berlin où se trouve maintenant le quartier général de la famille…

(1) Peintre suisse renommé.

(2) Voir lettre 132. Il s’agit de l’article À propos du Rêve.

À part cela, l’existence à Bellevue s’organise très bien pour tous. Les soirées et les matinées sont délicieuses. Après les lilas et les cytises, ce sont maintenant les acacias et les jasmins qui embaument, les églantiers fleurissent et, comme je le constate, tout cela se produit soudainement.

Crois-tu vraiment qu’il y aura, un jour sur la maison, une plaque de marbre sur laquelle on pourra lire :

c’est dans cette maison QUE LE 24 JUILLET 1895 LE MYSTÈRE DU RÊVE FUT RÉVÉLÉ AU Dr SIGMUND FREUD (i)

 L’espoir en reste bien faible jusqu’à ce jour. Toutefois, quand je parcours les récents travaux psychologiques (Mach, Analyse des sensations, 2e édition ; Krœll, Structure de l’âme, etc.) où les auteurs tendent vers un but semblable au mien ; quand je vois ce qu’ils ont à dire au sujet du rêve, je me sens aussi joyeux que le nain du conte parce que « la Princesse n’en sait rien ».

Je n’ai aucun cas nouveau ou, plus exactement, celui qui vient de s’annoncer ne fait que remplacer le patient venu en mai et que j’ai perdu. De sorte que le niveau reste le même. Mais mon dernier cas est intéressant : il s’agit d’une fillette de 13 ans que je dois guérir rapidement et qui présente en surface ce que je suis généralement obligé d’extraire à travers plusieurs couches superposées. Je n’ai pas besoin de te dire que c’est exactement la même chose. Nous parlerons de cette enfant en août prochain, si toutefois on ne me l’enlève pas prématurément. En effet, je te verrai sûrement en août si les 1 500 kr. que j’attends le Ier juillet ne me font pas défaut. Ou plutôt, je pourrai de toute façon me rendre à Berlin… et aussi aller chercher à la montagne ou en Italie un peu de réconfort et d’énergie nouvelle pour 1901. On ne gagne pas plus à demeurer dans un mauvais état d’esprit qu’à faire des économies.

J’ai appris l’accident de Conrad, mais aussi que tout s’était bien arrangé. Je revendique donc à nouveau le droit d’avoir de tes nouvelles et de celles des tiens.

Reçois ainsi qu’eux mes plus affectueuses pensées,

ton

Sigm.

(i) Voir le rêve de l’injection d’irma.

138

Dr Sigm. FREUD,

Vienne, 10-7-1900. IX. Berggasse 19.

 Chargé de cours de Neurologie à V Université.

Très cher Wilhelm,

Finalement, tout s’explique et s’arrange facilement. Comme tu n’as pu jusqu’à présent me fixer de date, et que moi j’en avais une, je t’ai proposé de remettre notre congrès à une période plus tardive des vacances. Maintenant que tu m’as fait part de tes plans, je puis te dire qu’ils me conviennent parfaitement. Il me sera possible d’être à Innsbruck le 31-7 et d’y rester avec toi jusqu’au 4-8. À cette date, nos femmes pourront nous rejoindre, et j’irai avec Martha à Landeck d’où nous partirons en voiture pour Trafoï. Tout est donc bien combiné ainsi, à condition qu’aucun enfant ne tombe malade, qu’aucune passerelle ne s’effondre, etc. Il me reste à étouffer quelques légers regrets : d’abord de ne pas voir les enfants, et ensuite de me présenter à toi, alors que je me trouve au comble de la lassitude et de la mauvaise humeur. Mais l’essentiel est de nous rencontrer et toute remise implique un risque. Tu ne me fais pas part de tes projets ultérieurs, j’ignore donc tout à fait si d’autres possibilités pourraient s’offrir pour ces vacances. De toute façon, c’est décidé et je m’en réjouis, après avoir été privé pendant si longtemps de toute occasion de me réjouir.

… Mon travail, par tout ce qui s’y rattache et tout ce qui en émane d’attirant et de menaçant, m’a complètement épuisé. Il faut dire d’ailleurs que cet été n’a pas été trop mauvais. Le problème qui se posait l’année dernière, celui de se procurer une situation pendant l’été, est maintenant résolu. D’une part, la chose n’est plus du tout nécessaire, et d’autre part, mes forces ne me le permettraient pas. En ce qui concerne les grands problèmes, rien n’est encore décidé. Tout est flottant, vague, un enfer intellectuel, des couches superposées, et dans le tréfonds ténébreux se distingue la silhouette de Lucifer-Amor.

L’opinion des gens sur le livre des rêves commence à me laisser parfaitement froid, mais je déplore son destin. Les gouttes m’ont visiblement pas réussi à amollir les pierres et je n’ai, par ailleurs, entendu parler d’aucune autre critique. Les aimables paroles que me disent quelquefois les gens que je rencontre me sont plus désagréables que la silencieuse réprobation générale. Quant à moi, je n’ai jusqu’à présent rien trouvé à modifier ; le livre est et demeure certainement véridique. J’ai remis à octobre le petit travail sur le rêve.

Je trouve du moins un rayon de lumière dans notre rencontre du 31-7 ou du 1-8. Fixons définitivement cette date ; pour les détails, nous les discuterons plus tard. Peut-être trouverons-nous un autre endroit qu’Innsbruck, sur la même ligne, mais cela n’a guère d’importance (1).

Avec mes plus affectueux compliments à ta chère femme et à tes enfants,

ton

Sigm.

139

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 14-10-1900.

à T Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

Ta femme et ton fils sont sûrement de retour maintenant et tu as su par eux que j’avais pu les voir et leur parler pendant un moment encore. Robert était superbe…

J’espère apprendre par toi ce qui se passe. Pour moi, je rédige le rêve sans joie véritable, et je deviens distrait comme un vrai professeur tout en rassemblant les matériaux pour la psychopathologie de

(1) Cette lettre est la dernière avant la rencontre où le refroidissement des relations entre les deux hommes, jusque-là latent, devint manifeste. On verra, dans les lettres suivantes quelle fut la réaction de Freud à cette entrevue. Quant à Fliess, voici la version qu’il en donna :

< Je rencontrais souvent Freud, pour avoir avec lui des entretiens d’ordre scientifique, par exemple à Berlin, Vienne, Salzbourg, Dresde, Nuremberg, Breslau, Innsbruck, et la dernière fois, à Achensee au cours de l’été 1900. À cette époque, Freud se montra très monté contre moi, sans que je comprisse d’abord pourquoi. La raison en était que, dans la discussion des observations de malades que Freud avait faites, j’avais attribué une valeur certaine aux processus périodiques, même en ce qui concerne le psychisme et, en particulier, dans le cas de ces manifestations psychopathiques que Freud analysait pour les guérir. D’où il découlait qu’il ne fallait pas attribuer à l’analyse, et à l’analyse seule, les soudaines améliorations, pas plus que les soudaines aggravations. J’appuyais mon opinion sur mes propres observations. Au cours de cette discussion, je crus percevoir chez Freud, à mon égard, une certaine animosité personnelle causée par l’envie. Freud ne m’avait-il pas déjà dit à Vienne : « Quelle chance que nous soyons amis, sans quoi je crèverais « de jalousie en entendant dire que quelqu’un, à Berlin, arrive à découvrir de telles « choses I » Dans mon étonnement, j’avais fait part de cette remarque à la vie quotidienne. La vie a été mouvementée et m’a procuré un nouveau cas, celui d’une jeune fille de 18 ans (1). C’est un cas qui cadre tout à fait avec la collection déjà existante de mes passe-partout.

Pour la psychologie de la vie quotidienne, je voudrais te demander ce bel épigraphe : Nun ist die Welt von diesem Spuk so voll (2)… En dehors de cela, je lis de l’archéologie grecque et m’enivre de voyages que je ne ferai jamais, de trésors que je ne pourrai jamais posséder…

Avec mes pensées les plus affectueuses,

ton

Sigm.

P.-S. – Compte rendu sur Le rêve dans le Münchener Allgemeine Zeitung du 12 oct.

140

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 25-1-1901.

à V Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

J’ai terminé hier Le Rêve et l’Hystérie et aujourd’hui déjà, je manque d’un dérivatif. C’est un fragment d’analyse d’hystérie où les interprétations se groupent autour de deux rêves. Il s’agit donc en réalité d’une suite au livre des Rêves (3). Il s’y trouve, en outre, ma femme ainsi qu’à notre amie, maître de chapelle, Mme Schalk, née Hopfer qui se trouvait alors à Vienne et serait prête à en témoigner.

« À cause de ce qui s’était passé à Achensee, je me suis peu à peu éloigné de Freud et ai laissé s’espacer notre correspondance régulière. Depuis cette époque, je n’ai jamais plus tenu Freud au courant de mes découvertes scientifiques. Cependant, en cette même année 1900 où il se plaignait de mon retrait, il fit la connaissance de l’ami de Weininger, Swoboda, et le prit en traitement pour une psychonévrose. C’est au cours de ce traitement que Swoboda connut le fait de la bisexualité permanente qui, après ma communication, fut discutée pendant son traitement psychonévrotique, comme le dit Freud lui-même » (in Eigener Sache de W. Fliess. Contre Otto Weininger et Herman Swoboda, E. Goldschmidt, Berlin, 1906).

(1) [Il devait s’agir du cas de « Dora » dont Freud parle dans la lettre suivante.]

(2) Correctement : « Nun ist die Luft von solchem Spuk so voll » (l’air est maintenant tout empli d’un tel fantôme) du Faust de Gœthe, II' Part., acte V. Freud a utilisé cet épigraphe pour la Psychopathologie de la vie quotidienne.

(3) Paru sous le titre « Fragment d’une analyse d’hystérie », 1905. Freud rappelle dans la préface que ce travail avait d’abord porté le nom de Rêve et Hystérie et que l’utilisation du rêve avait été intentionnellement reportée au premier plan de l’exposé. Dans l’Histoire du Mouvement psychanalytique et dans un certaines liquidations des symptômes hystériques et quelques vues sur le fondement organo-sexuel de l’ensemble. C’est en tout cas le travail le plus subtil que j’aie jamais écrit et qui effrayera les gens encore plus que de coutume. Quoi qu’il en soit, Ziehen a déjà accepté l’article (i) mais sans soupçonner que je ne tarderai pas à lui coller La Psychopathologie de la Vie quotidienne. Nous verrons combien de temps Wernicke pourra tolérer ces œufs de coucou, mais après tout, c’est son affaire (2).

Je t’envoie mes affectueuses pensées et espère apprendre bientôt que ton accablement a disparu.

Ton fidèle

Sigm.

141

Vienne, 30-1-01. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

Le Rêve et l’Hystérie ne te décevra pas, j’espère. Ce qui s’y trouve de plus important reste encore et toujours l’élément psychologique, l’utilisation des rêves et quelques particularités de l’activité mentale inconsciente. Je n’ai donné qu’un aperçu du côté organique et cela relativement aux zones érogènes et à la bisexualité. Mais voilà le problème de la bisexualité posé, reconnu et prêt à être traité plus explicitement une autre fois. Il s’agit d’une hystérie avec tussis nervosa et aphonie, que l’on peut attribuer à une tendance prononcée à la succion. Dans les conflits des processus mentaux, le rôle capital est dévolu à l’opposition existant entre l’inclination vers l’homme et l’inclination vers la femme.

complément au Fragment écrit en 1923, Freud nous dit que le traitement du cas décrit dans ce travail fut interrompu le 31-12-1899. Freud ajoute que cette observation fut rédigée « au cours des deux semaines suivantes ». Le passage de la lettre 140 montre que Freud a probablement fait erreur et que le traitement prit fin le 31 décembre 1900, ce qui confirme également l’histoire du cas.

(1) Nous apprenons cependant par une lettre du 8 mars que Freud ne se décida pas à envoyer son manuscrit ; il finit cependant par l’expédier (lettre du 6-9) pour le réclamer ensuite à la rédaction.

(2) Freud fait allusion au fait que ses derniers travaux (depuis l’article sur les Souvenirs-écrans) ont paru dans la Revue de Psychiatrie et de Neurologie, publiée par Ziehen et Wernicke, bien que ce dernier fût opposé à sa manière de voir. L’opposition de Ziehen ne se manifesta que plus tard.

La Vie quotidienne est à un point mort, à moitié achevée, mais je la continuerai bientôt. J’ai une troisième petite chose en vue, beaucoup de loisirs et le besoin de m’occuper. Cette année, j’ai trois à quatre séances journalières de moins, d’où un bien-être psychique accru, mais un certain malaise financier…

Ne trouves-tu pas le moment propice pour rédiger sur trois pages et le publier un complément à ton étude actuelle sur les zones de Head, les effets de 1 ’herpes zoster et sur tout ce que tu peux avoir d’autre (1) ? En faisant connaître ton nom au public, tu t’assureras le moyen d’attirer l’attention de celui-ci sur les grands faits biologiques qui te tiennent le plus à cœur. Les gens ne sont gagnés que par l’autorité et cette dernière ne s’acquiert que si l’on fait quelque chose qui leur soit accessible.

Au milieu de la dépression matérielle et morale de ce temps, je suis hanté par le désir d’aller passer, cette année, la semaine pascale à Rome. Sans aucun droit d’ailleurs, car je ne suis parvenu à rien, mais les circonstances m’empêcheront vraisemblablement de faire ce voyage. Espérons en des temps meilleurs. Je souhaite très ardemment que tu m’en annonces bientôt de tels

Très affectueusement à toi,

Sigm.

 142

Vienne, 15-2-01. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

Pas plus que toi je n’irai à Rome. Ta remarque m’a ouvert les yeux sur le sens de ce qui, dans ma dernière lettre, serait resté, même pour moi, une incompréhensible interpolation. Il y avait naturellement là-dessous un rappel de la promesse que tu m’avais faite en des temps meilleurs, celle de tenir, avec moi, un congrès en terre classique. Je savais très bien qu’un tel rappel serait, justement à cette heure, fort déplacé. Je ne faisais que fuir devant le présent dans la plus belle de mes fantaisies d’alors, et je me rendais bien compte dans laquelle. Entre-temps, les congrès eux-mêmes sont devenus des survivances

(.1) Il s’agit des questions qui préoccupent Fliess. Fliess a suivi le conseil de Freud. Voir lettre 147.

du passé. Je ne fais rien de nouveau, et suis devenu, comme tu me l’écris, entièrement étranger à ce que tu fais toi-même.

Je ne puis que me réjouir de loin quand je te vois annoncer que tu continues à rédiger tes grandes solutions et que tu te déclares satisfait de l’évolution de ce travail. Tu as certainement raison de remettre à plus tard tes nouvelles communications sur les rapports nasaux et de les réserver pour une plus vaste synthèse.

Dans quelques jours, la Psychopathologie de la Vie quotidienne sera, elle aussi terminée, puis les deux travaux seront corrigés, expédiés, etc. (i). Elle a été entièrement écrite dans un certain état de confusion dont on ne pourra manquer d’apercevoir les traces. Le troisième travail que j’entreprends est quelque chose de tout à fait anodin, une vraie ratatouille de pauvres. Je rassemble des notes sur ce que m’ont dit les névrosés pendant ma consultation, afin de montrer tout ce qu’une observation forcément superficielle peut dévoiler des rapports entre la sexualité et la névrose, en y ajoutant quelques remarques. Je fais donc à peu près ce qu’a fait Gattl et qui l’a alors rendu si impopulaire à Vienne (2). Comme je veux des cas nouveaux et que ma consultation n’est pas des plus fréquentée, je n’ai pu réunir que six observations et non des plus fameuses. J’y ai ajouté l’essai sur les gauchers : j’enfile des aiguilles en me servant d’un dynamomètre…

Je n’ai pas fait la conférence annoncée lundi dernier dans la N eue Freie Presse. C’était… Breuer qui avait lancé sur moi la Société de Philosophie venue le harceler. J’avais accepté à contre-cœur mais, par la suite, en préparant cette conférence, je vis que je devrais parler de toutes sortes de choses intimes et sexuelles devant un public mélangé qui m’était étranger et auquel ces sujets ne conviendraient pas. J’écrivis donc une lettre pour annuler la séance (première semaine). Là-dessus, deux messieurs sont venus me trouver et ont cherché à me faire changer d’avis ; je les ai tout à fait découragés et les ai invités à venir un soir chez moi écouter cette conférence (deuxième semaine). La troisième semaine, je fis ma conférence à ces deux hommes et m’entendis dire qu’elle était magnifique et qu’il n’y avait aucun inconvénient à la présenter à leur public. La conférence fut alors fixée pour la quatrième semaine. Quelques heures auparavant, j’ai reçu un pneu m’apprenant que certains membres avaient soulevé des objections et qu’on me demandait d’illustrer d’abord mes théories par des exemples simples et anodins, d’annoncer ensuite que j’allais aborder des sujets plus choquants et d’attendre ensuite

(1) Psychopathologie de la Vie quotidienne publiée d’abord dans le Monatschrift Jür Neurologie und Psychiatrie, 1901.

(2) Voir Félix Gattl, 1898.

quelques instants afin que les dames puissent quitter la salle. Évidemment, j’ai tout de suite refusé, et ma lettre de refus fut, elle du moins, suffisamment pimentée et salée. Telle est à Vienne, la vie scientifique ! Espérant recevoir bientôt de tes bonnes nouvelles,

Je reste ton fidèle,

Sigm.

143

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 8-5-01.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

À l’occasion de mon anniversaire, tu peux évidemment me souhaiter d’hériter de ton état d’âme énergique et de voir se reproduire de rafraîchissants intermèdes, et je désire favoriser ce vœu de façon toute désintéressée. Ta lettre se trouvait sur la table à côté d’autres cadeaux qui m’ont fait plaisir et dont plusieurs m’ont fait penser à toi, bien que j’aie demandé que l’on néglige de fêter ce jour où le nombre de mes années est trop faible pour un jubilé et beaucoup trop considérable pour un anniversaire d’enfant. Le plaisir que m’a donné ta lettre n’a pas été le moindre, sauf en ce qui concerne la partie sur la magie, que je considère comme un replâtrage superflu tenté pour compenser ton doute au sujet de la « transmission de pensée ». Je crois à la transmission de pensée et continue à douter de la « magie ».

Il me semble vaguement avoir entendu dire que c’est seulement dans le besoin que l’homme parvient à sa plus haute réalisation ; c’est pourquoi, comme tu me le souhaitais, et comme je le souhaitais moi-même quelques semaines avant que tu m’envoies ces vœux, je me suis arrangé pour m’élever au-dessus des circonstances. Une corbeille d’orchidées donne l’illusion de l’opulence et du soleil, un fragment de mur pompéien orné d’un centaure et d’un faune me transporte dans cette Italie rêvée (1)

Fluctuât nec mergitur !

… Je suis justement en train de corriger les premières pages de La Vie quotidienne qui comprend maintenant 60 pages. L’ouvrage

(1) Un petit fragment encadré de fresque pompéienne qui se trouve dans la collection de Freud.

me déplaît terriblement et déplaira, je l’espère, encore plus aux autres. Ce travail est tout à fait informe et il s’y trouve des tas de choses interdites. Je ne me suis pas encore décidé à expédier le second travail (i). Une nouvelle malade, une fiancée qui a rompu ses fiançailles, va combler le vide laissé par le départ de R… ; son cas s’éclaire à souhait. En dehors de cela, tout est moins calme qu’il y a quelques semaines…

Il ne faut évidemment attendre de progrès dans mes travaux que de la répétition quatre mille fois renouvelée des mêmes impressions et je suis tout à fait prêt à m’y soumettre. Jusqu’à ce jour, tout s’avère exact, mais je continue à ne pas apercevoir l’ensemble de mes richesses et n’arrive pas à les embrasser par la pensée.

Tes Rapports trouveront un lecteur attentif. Tu n’auras certainement pu éviter d’y insérer quelques faits nouveaux (2).

Reçois les affectueuses pensées de

ton

Sigm.

144

Dr Sigm. FREUD,

Chargé de cours de Neurologie Vienne, 4-7-01.

à l’Université. IX. Berggasse 19.

Très cher Wilhelm,

… Tu me poses tant de questions qu’il faudra bien leur donner une longue réponse. Donc, ma consultation va se transformer en séance épistolaire.

Il ne m’est pas encore possible de te dire avec certitude où nous irons. Après des plans multiples et ratés, il nous est venu une idée inattendue qui pourra vraisemblablement se réaliser. À la fin de juin, je suis allé passer les deux jours fériés à Reichenhall, chez Maman et Minna (3), et, ayant fait une excursion en voiture à Thumsee, j’ai été emballé par ce petit endroit, par les roses des Alpes descendant jusque sur la route, le petit lac vert, les superbes forêts pleines de fraises, de fleurs, et aussi (espérons-le) de champignons. J’ai aussitôt demandé s’il était possible de se loger dans l’unique petite auberge

(1) Rêves et Hystérie.

(2) Ce passage concerne la monographie de Fliess intitulée À propos du rapport causal entre le nez et les organes sexuels. Contribution à la physiologie nerveuse, Hall, 1902, travail dont le titre n’avait alors pas encore été fixé.

(3) La belle-mère et la belle-sœur de Freud.

du pays. C’est la première fois qu’il sera possible d’y louer des chambres, parce que le propriétaire, un médecin de Bad Kirchberg qui y habitait et à qui appartiennent diverses propriétés, est mort. Les pourparlers menés de Reichenhall sont en cours et aboutiront probablement…

Le père d’une de mes malades se fait un devoir de m’envoyer toutes les découpures ou les articles de journaux où l’on parle de moi et de mon livre sur les rêves. J’ai aussi reçu un article : « Rêve et Contes de fées » paru dans le Lotse que m’a également adressé son auteur, un professeur munichois (1). Le père [de la malade] continue à m’écrire au sujet de ce qui, dans ce traitement, peut être rendu public « dans un but de propagande ». Qu’il en sorte quelque chose ou rien, je dois tout cela au fait que tu as mentionné mon nom à cet homme… En ce qui concerne mes autres clients, cette année a été des plus satisfaisantes. Il y en a eu moins que l’an dernier, il est vrai, mais grâce à ce moindre effort, je me sens incomparablement mieux qu’alors à la même époque avec, toutefois, le cerveau un peu fatigué. Je n’ai plus aucune idée nouvelle et ne sais pas non plus comment remplir mes heures de loisir.

Le professeur munichois, Dr Van der Leyen, a attiré mon attention sur un livre de L. Laistner paru en 1889, L’Énigme du Sphinx, où l’auteur se prononce très énergiquement en faveur de l’attribution des mythes aux rêves (2). J’ai commencé par lire une très jolie préface, mais la paresse m’a empêché de poursuivre. Je constate qu’il ignore tout de ce qui se cache derrière le rêve ; par contre, il examine le rêve d’angoisse avec beaucoup de pertinence…

La Vie quotidienne doit paraître ces jours-ci, mais sans doute en partie seulement, car le travail est trop long pour qu’on puisse le publier dans un seul numéro de la Monatschrift. Je ne pourrai donc t’envoyer un tiré à part complet qu’en août.

Martin ne compose actuellement que peu de poésies, il dessine et peint ; ce sont en général des animaux fantasmatiques, pleins d’humour et il commence à représenter les mouvements, etc. Ce qui importe peut-être davantage, c’est qu’il a obtenu, pour monter dans la deuxième classe, un certificat relativement satisfaisant. C’est l’examen d’entrée d’Oli qui nous retient ici jusqu’au 15 de ce mois. Il faudra que tous mes grands enfants tiennent aussi jusque-là…

(1) Cet auteur était Friedrich Van der Leyen qui correspondit un certain temps avec Freud, et qui, dans une lettre du 17 mai 1902 (Warburg Institute London University) attire sur les recherches de Freud, l’attention de Roscher, auteur du célèbre Dictionnaire mythologique. Leyen suivit les travaux ultérieurs de Freud avec un scepticisme plein de réserves.

(2) S. Ludwig Laistner, 1889.

As-tu lu que les Anglais avaient déterré en Crète (à Knossos) (1) un vieux palais qu’ils croient être le véritable labyrinthe de Minos ? Zeus semble primitivement avoir été un taureau. Le Dieu de nos pères lui-même, avant sa sublimation réalisée par les Perses, aurait été adoré sous la forme d’un taureau. Voilà qui donne à penser bien des choses que l’on ne saurait encore écrire…

Fidèlement à toi,

ton

Sigm.

145

Thumsee, 7-8-01.

Très cher Wilhelm,

Pour la première fois depuis trois semaines le temps est aujourd’hui affreux et ne permet aucune autre occupation ; demain, nous irons à Salzbourg, assister à une représentation de Don Juan… Et voilà pourquoi je réponds aujourd’hui même à ta lettre ou, du moins, je commence à y répondre.

Parlons d’abord d’affaires, puis de choses sérieuses, pour finir par les choses amusantes.

Mme D… a très bien remplacé G… C’est, comme tu me l’avais annoncé, une personne se prêtant au traitement et qui nous permet d’espérer une réussite plus complète qu’en général. Seulement, aucune patiente, connue ou inconnue, ne me fera, pour l’amour d’elle, reprendre le collier avant le 16 septembre, et d’ici là, sa crise peut n’être plus paroxystique. Je ne compte sur aucun client avant de l’avoir bien en main. Tous sont des malades, donc des êtres particulièrement irrationnels et dont les réactions sont imprévisibles. La saison prochaine m’intéresse tout particulièrement, car je ne puis vraiment compter que sur un seul malade, un jeune obsédé et la bonne vieille dame qui représentait pour moi une petite rente est morte pendant les vacances… (2).

Il est impossible de nous dissimuler que, toi et moi, nous nous sommes éloignés l’un de l’autre ; toutes sortes de petites choses me le font voir… Tu atteins là les limites de ta perspicacité. Tu prends parti contre moi en disant que « celui qui lit la pensée d’autrui n’y trouve que ses propres pensées », ce qui ôte toute valeur à mes recherches.

S’il en est ainsi, jette sans la lire, ma Psychopathologie dans la

(1) Allusion aux premières nouvelles des fouilles d’Evans en Crète, auxquelles Freud ne cessa jamais de s’intéresser.

(2) Freud a plusieurs fois parlé de cette malade dans L’Interprétation des rêves et La psychopathologie de la vie quotidienne.

corbeille à papiers. Il y a dans ce livre des tas de choses qui te concernent, des choses manifestes pour lesquelles tu m’as fourni des matériaux et des choses cachées dont la motivation t’est due. Tu m’as aussi fourni l’épigraphe. Quelle que soit la valeur durable de cet ouvrage, tu y trouveras la preuve du rôle que tu as, jusqu’à présent, tenu dans ma vie. Après une pareille déclaration, j’ai sans doute le droit de t’envoyer mon livre, dès que je l’aurai entre les mains, sans rien ajouter de plus…

Je t’ai promis de te parler aussi de choses agréables. Thumsee est réellement un petit paradis, surtout pour les enfants, qui sont ici gavés. Ils se disputent entre eux et disputent aux étrangers les bateaux sur lesquels ils échappent ensuite aux regards anxieux de leurs parents. En ce qui me concerne, mes relations avec les poissons m’ont déjà joliment abêti, mais je n’ai pas encore l’esprit aussi dégagé que pendant les autres vacances et j’aurai besoin, je crois, de prendre huit à douze jours de congé au pays de l’huile et du vin. Mon frère sera peut-être mon compagnon de voyage.

Et maintenant, passons à la question principale ! Pour autant que j’en puisse préjuger mon prochain travail s’appellera De la Bisexualité humaine. Il attaquera le problème à la base et contiendra tout ce qu’il me sera possible de dire sur ce sujet, les choses ultimes et les plus profondes. Pour le moment, je ne dispose que d’un seul élément, le principe fondamental. Ce dernier repose, comme je le crois depuis longtemps, sur l’idée que le refoulement, mon problème crucial, n’est possible que du fait d’une réaction entre deux courants sexuels. Il me faudra six mois environ pour rassembler mes matériaux et j’espère bien découvrir que le travail est réalisable. Il faudra ensuite que j’aie avec toi un long et sérieux entretien. L’idée elle-même vient de toi. Tu te rappelles ce que je t’ai dit, il y a des années, alors que tu étais encore oto-rhinologiste et chirurgien : « La solution réside dans la sexualité » et plusieurs années après, tu as modifié cette opinion en disant : « dans la bisexualité » et je vois que tu avais raison. Peut-être aurai-je d’autres idées encore à t’emprunter, peut-être mon honnêteté me forcera-t-elle à te prier de signer avec moi ce travail. En ce cas, la partie anatomico-biologique, si restreinte chez moi, s’élargirait et je me réserverais d’étudier l’aspect psychique de la bisexualité et de traiter des névroses. Voilà donc comment se présentent mes prochains projets qui, je l’espère, nous permettront de retrouver notre très bonne entente, même dans le domaine scientifique.

Bien des choses amicales à toi et aux tiens. Donne-nous de tes nouvelles,

146

19-9-01.

Très cher Wilhelm,

Quelques heures avant mon départ, j’ai reçu ta carte. Je devrais maintenant te donner mes impressions sur Rome, ce qui est difficile. Il s’agissait, tu le sais, d’un fait extrêmement important, d’un rêve longtemps caressé. Toutes les réalisations de ce genre sont toujours un peu décevantes quand on les a trop longtemps attendues. Néanmoins, il s’agit quand même d’un point culminant dans mon existence. Mais tandis que j’ai contemplé la Rome antique, paisiblement, sans être troublé (j’aurais pu, près du forum de Nerva, adorer ces fragments du temple de Minerve, dans leur pauvreté et leur dégradation), il m’a été impossible de tirer de la joie de la deuxième Rome (1). Sa signification me troublait. J’étais poursuivi par l’idée de ma propre misère et de toutes les autres misères dont je sais l’existence. Je ne puis supporter le mensonge de la rédemption des hommes qui dresse si orgueilleusement sa tête vers le ciel.

Je trouve que la troisième Rome, l’Italienne, promet beaucoup et est fort sympathique.

J’ai d’ailleurs été modéré dans mes plaisirs et n’ai pas tenté de tout voir en douze jours. J’ai non seulement essayé de « corrompre » Trevi (2), comme tous le font, mais encore, de ma propre initiative, j’ai fourré la main dans la Bocca délia Verità à Santa-Maria-Cosmedin, en me jurant de revenir. Il faisait chaud, mais la température est restée très supportable jusqu’au jour, heureusement le neuvième, où le sirocco s’est mis à souffler et m’a tout simplement mis sur le flanc ; je n’en suis pas encore remis. Depuis mon retour, je suis atteint de troubles gastro-intestinaux contractés pendant le voyage de retour et que je supporte encore sans grogner. Les miens étaient revenus vingt-quatre heures avant moi. J’ai encore très peu à faire.

Ta dernière lettre était vraiment réconfortante. Je comprends maintenant le ton de tes épîtres de l’an passé. C’est d’ailleurs la première fois que tu t’es écarté, à mon égard, de la vérité.

Ce que tu me dis de mon attitude à l’égard de ton grand travail me semble injuste. Combien de fois n’ai-je pas pensé à ton œuvre

(1) La Rome du Moyen Age et de la Renaissance.

(2) Selon une tradition, le voyageur qui jette une pièce de monnaie dans la fontaine de Trevi, reviendra à Rome.

avec fierté et en tremblant d’émotion, et combien m’a gêné mon incapacité à me rallier à telle ou telle conclusion. Tu sais que je ne suis nullement doué pour les mathématiques et que je n’ai aucune mémoire des chiffres et des mesures ; peut-être est-ce cela qui t’a donné l’impression que je n’attachais nulle importance à ce dont tu me faisais part. Je crois qu’aucun élément qualitatif, aucun point de vue tiré des calculs ne m’ont échappé. Peut-être t’es-tu trop hâté de renoncer à ma participation scientifique. Un ami qui a le droit de contredire et qui, vu son incompétence, ne saurait être très dangereux, devrait conserver sa valeur aux yeux de quelqu’un qui explore des chemins enténébrés et qui fréquente très peu de gens, tous en admiration devant lui, sans réserves, ni critiques.

Le seul passage qui me heurte dans ta lettre est celui où tu établis un rapport entre ma thérapeutique et mon exclamation (1) : « Tu mines la valeur de mes découvertes. » J’ai souffert de perdre « mon seul public », comme dit notre Nestroy. Pour qui dois-je maintenant écrire ? Si, dès que l’une de mes interprétations te déplaît tu es prêt à déclarer que celui qui « lit les pensées » ne perçoit rien et ne fait que projeter sur l’autre ses propres pensées, tu cesses d’être vraiment mon public et, tout comme les autres, tu dois tenir l’ensemble de ma technique pour dénuée de valeur.

Je n’ai pas compris ta réponse au sujet de la bisexualité. Nous avons évidemment beaucoup de peine à nous comprendre. Mon seul but était de serrer de plus près mon apport à la théorie de la bisexualité et d’y ajouter que le refoulement et les névroses, donc l’autonomie de l’inconscient, présupposent l’existence d’une bisexualité.

Tu auras vu par ce que je dis, dans La Vie quotidienne, de ta priorité, que je ne cherche pas à surestimer ma participation dans cette découverte (2). Toutefois, on ne saurait éviter de parler de ce qu’il y a de généralement biologique et anatomique dans la bisexualité et, comme presque tout ce que j’en sais t’est dû, il ne me reste plus qu’à m’en référer à toi ou à te demander de faire toute l’introduction. Mais, actuellement, je n’ai nullement envie de publier. Entre-temps, nous aurons sans doute l’occasion d’en parler.

Se contenter de dire que « le conscient est le facteur dominant, l’inconscient, le facteur sexuel sous-jacent », c’est simplifier grossièrement des choses extrêmement complexes, alors qu’évi-demment c’est là le fait fondamental. Je travaille en ce moment à un

(1) Lors de leur dernière rencontre à Achensee, voir lettre 138.

(2) Voir Introduction, p. 34.

essai plus psychologique. Oubli et Refoulement, que je compte conserver encore longtemps par devers moi (i).

Le moment où tu devais faire ta conférence sur les « Relations » est maintenant passé et j’attends cet exposé avec un vif intérêt. Mais peut-être la conférence a-t-elle été remise ?

Je t’envoie mes bien cordiales pensées et j’attends de bonnes nouvelles de toi et des tiens,

ton

Sigm.

147

Dr Sigm. FREUD, 20-9-01.

IX. Berggasse 19. Consult. de 3 à 5 heures.

Très cher Wilhelm,

Tableau (2) ! Nos lettres se sont croisées. Hier, justement, je m’étais enquis de ta conférence et la voilà ! Je l’ai lue pour la première fois et je puis dire que tu n’as jamais rien écrit d’aussi clair, d’aussi concis et d’aussi substantiel. Et quel bonheur de n’avoir pas à douter de sa véridicité ! Merci aussi du petit passage que tu m’as consacré (3). Ce que tu dis de l’herpès m’a aussi beaucoup plu. Partout, on sent qu’il te reste encore beaucoup à dire mais que tu sais réserver tes richesses et te limiter. Tels sont bien, je crois, les caractéristiques du style classique.

Est-ce que, dans le titre, ne manque pas la notion de « lien causal » entre le nez et les organes sexuels ? Je pense que c’est une abréviation de « modifications dans le nez et les organes sexuels ». Mais cela n’a pas d’importance et je ne veux pas être pointilleux.

Affectueux remerciements,

ton

Sigm.

(1) Ce travail est resté inédit.

(2) En français dans le texte.

(3) Cette lettre concerne le nouveau travail de Fliess (voir la lettre 143). Le passage auquel Freud fait allusion est le suivant : « La cause typique de la neurasthénie des jeunes des deux sexes est la masturbation (Freud) remplacée souvent chez les plus âgés par l’onanisme conjugal. »

Le chapitre sur Vherpes zoster se rapporte au travail de Head et Campbel, 1900. Voir lettre 141, du 30-1-1901.

148

Vienne, 7-10-01. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à V Université.

Très cher Wilhelm,

J’ai eu, il y a trois semaines, la visite de Mme D… que tu m’as envoyée, j’aurais donc dû t’écrire à son sujet il y a longtemps.

C’est naturellement tout à fait la personne dont j’ai besoin, un cas constitutionnel grave auquel toutes les clés s’adaptent et où toutes les cordes répondent. Il est à peine possible d’agir sur elle sans la faire souffrir, elle aime trop endurer et infliger la souffrance, mais la réussite devrait être assurée et durable.

Malheureusement, j’ai à lutter contre d’autres obstacles. Son mari n’est pas encore d’accord et ne lui a accordé que trois mois, condition que j’ai naturellement refusée. Mais, cette concession elle-même n’en est pas une, car il voulait l’emmener le même soir et elle s’attend chaque jour à ce qu’il vienne la chercher. Elle partira naturellement avec lui, elle ne peut déjà plus se passer de lui.

Telle est la situation au point de vue du temps et celle relative à l’argent ne semble pas beaucoup plus assurée. Les choses sont-elles réellement aussi défavorables qu’elle le dit ou bien a-t-elle réussi à me tromper sur ce point ? Bref, il est fort possible que je lui déclare bientôt qu’il vaut mieux ne pas commencer à construire sur des fondations aussi peu solides. Malgré toute son intelligence, il est fort peu probable qu’elle puisse obtenir en trois mois des résultats valables. Quant au mari, il m’a montré une méfiance jalouse si évidente que je ne puis espérer faire aucune impression sur lui en lui parlant.

Peut-être tout s’arrangera-t-il. Je désirais seulement te préparer à la possibilité de la revoir plus tôt que tu ne le prévoyais et te présenter ma justification au cas où la grande peine que tu as prise n’aboutirait à rien.

Par suite de la rareté de notre correspondance, je n’ai pu encore te remercier.

Avec mes affectueuses pensées,

149

Vienne, 2-11-01. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à V Université.

Très cher Wilhelm,

Tu as certes le droit d’être informé de temps en temps de l’état de ta malade, et je t’écris d’autant plus volontiers à son sujet que je ne me sens pas du tout d’humeur à m’occuper d’autre chose.

Tu m’as procuré là un cas qui est réellement créé pour cette thérapeutique. Je puis dire que jusqu’ici tout marche à merveille, peut-être aussi parce qu’il m’est facile de m’intéresser à cette sorte de caractère. Je te donnerai oralement un jour plus de détails, lorsque je pourrai impunément contrevenir à la discrétion. Tout concorde bien, cette fois encore, tout au moins avec mes vues les plus récentes, et l’instrument obéit volontiers aux doigts qui s’en servent. Non point qu’elle n’essaie souvent de me rendre la vie difficile, elle l’a déjà tenté et le tentera encore. La mauvaise humeur dont témoignait la lettre à laquelle tu as répondu en me donnant des renseignements précis était due à l’état de trouble où la dame m’avait jeté en dressant devant moi des montagnes de difficultés. Une autre fois, je ne me laisserai plus faire aussi facilement, tout au moins j’en prends la ferme résolution. En tout cas, c’est une personne de valeur et intéressante.

Je me réjouis de pouvoir te donner cette information et t’envoie bien des choses affectueuses,

ton

Sigm.

150

Vienne, 7-12-01. IX. Berggasse 19.

 Dr Sigm. FREUD, Chargé de cours de Neurologie à l’Université.

Très cher Wilhelm,

Mme D… vient de me faire ses adieux. Les inquiétudes dont je t’avais fait part au bout de deux semaines n’étaient pas entièrement injustifiées. Le mari, comme tu le sais, a brutalement interrompu le traitement, en alléguant des difficultés de temps et d’argent, quoique ces dernières, suivant les informations que tu m’avais données, n’eussent été mises en avant que pour masquer sa jalousie. En dernier lieu, je reçus de lui une lettre qui rendit impossible la continuation du traitement jusqu’au 19 de ce mois, ainsi qu’il avait d’abord été convenu. Cet homme s’est conduit si grossièrement à mon égard qu’il m’a fallu prendre beaucoup sur moi pour tenir aussi longtemps.

Le traitement a été si court – dix semaines – qu’il ne saurait être question d’une guérison durable. Il m’est également impossible de prévoir ce qu’il adviendra de la malade dans le futur immédiat. D’un autre côté, les choses ont si brillamment marché qu’il semble inconcevable de croire que le travail puisse rester entièrement infructueux. Une fois que la tempête actuellement déchaînée sera passée, l’effet obtenu pourra sans doute être mis en lumière.

En tout cas, c’est la mieux adaptée et la plus intéressante des personnes que tu m’aies jamais recommandées. Si le résultat n’a pu être meilleur, ni toi, ni moi n’y pouvons grand-chose. Le Pr D… n’a pas réussi à reporter sa confiance de toi à moi. Je traverse en ce moment une mauvaise passe où il m’arrive surtout des désagréments. Je m’exerce sans cesse à les supporter.

Encore mes affectueux remerciements,

ton

Sigm.

151

Dr Sigm. FREUD, 8-3-02.

IX. Berggasse 19. Cons. de 3 à 5 heures.

Mon cher Wilhelm,

Je suis heureux de pouvoir t’apprendre que ma nomination au professorat, si longtemps retardée et qui était finalement devenue très souhaitable, s’est enfin réalisée. La Wiener Zeitung l’annoncera la semaine prochaine au public dont j’attends qu’il rende hommage à cette consécration officielle. Il y a longtemps que tu n’as reçu de moi des nouvelles capables de faire naître d’aussi agréables espérances.

Pensées affectueuses,

Dr Sigm. FREUD ;

Vienne, 11-3-02. IX. Berggasse 19.

 152

 Chargé de cours de Neurologie à V Université.

Très cher Wilhelm,

Voilà donc ce que peut faire un titre d’ « Excellence » ! Même

m’apporter à nouveau ta voix chère, dans une lettre. Mais puisque

tu as, au reçu de la nouvelle, prononcé de si grands mots : appréciation méritée, maîtrise, etc., je me sens obligé, poussé par mon néfaste besoin habituel de franchise, de te dire comment les choses se sont passées.

En réalité, ce fut mon œuvre. À mon retour de Rome, je

sentis renaître en moi le goût de vivre et d’agir et s’évanouir

ma soif de martyre. Ma clientèle avait fondu et ayant perdu mon dernier public en ta personne j’avais retiré de l’imprimerie ma dernière publication (10). Je me dis qu’une grande partie de ma vie pouvait encore se passer à attendre le succès, et qu’entre-temps, personne ne se soucierait de moi. Or je tenais à revoir Rome, à soigner mes malades et à procurer à mes enfants une existence agréable. C’est pourquoi je décidai de rompre avec mes scrupules étroits et de faire, comme tous les autres humains, les démarches appropriées. Il faut bien que le salut vienne de quelque part, et c’est le titre de professeur que j’ai choisi comme voie de salut. Durant quatre ans je n’avais pas remué le petit doigt, maintenant je me suis présenté chez mon vieux maître, Exner (1). Il se montra aussi peu aimable que possible, presque impoli, refusa de me communiquer les motifs de mes échecs et voulut tout à fait jouer le rôle de grand fonctionnaire. Ce ne fut que lorsque je parvins à l’irriter par quelques remarques ironiques sur l’activité des hauts personnages, qu’il me révéla quelque chose d’obscur à propos d’influences

personnelles qui auraient joué contre moi auprès de Son Excellence (1). Il me conseilla ensuite de chercher à faire agir quelqu’un d’autre en ma faveur. Je lui appris que je pouvais en parler à ma vieille amie et ancienne cliente, la femme du conseiller aulique Gomperz (2), ce qui parut l’impressionner. Mme Elise se montra très aimable et prit la chose fort à cœur. Elle alla voir le ministre et put contempler son air stupéfait : « Quatre ans ! et qui est-ce ? » Le vieux renard fit semblant de ne pas me connaître. Il fallait, en tout cas, faire une nouvelle demande. J’écrivis alors à Nothnagel et à Krafft-Ebing (qui était sur le point de prendre sa retraite) et les priai de renouveler leur proposition (3). Tous deux se montrèrent charmants et Nothnagel m’écrivit quelques jours plus tard : « Nous avons fait parvenir la proposition. » Mais le ministre évita Gomperz avec obstination et la chose parut encore une fois ratée.

C’est alors qu’une autre puissance entra en jeu. Une de mes patientes, ayant entendu parler de cette histoire, entreprit d’agir de son propre chef. Elle n’eut de repos qu’après avoir fait dans le monde, la connaissance du ministre, se fit bien voir de lui et, par l’intermédiaire d’une amie commune, obtint sa promesse de nommer professeur le médecin qui l’avait guérie. Sachant fort bien que cette première promesse ne signifiait rien, elle parvint à lui parler personnellement. Je crois bien que si un certain Bôcklin lui avait appartenu au lieu d’appartenir à sa tante… j’aurais été nommé trois mois plus tôt. Ainsi, Son Excellence devra se contenter d’un tableau moderne pour la collection qu’il veut constituer, pas pour lui-même naturellement (4). Finalement, à l’occasion d’un dîner offert par ma cliente au ministre, il lui apprit fort aimablement que l’acte se trouvait déjà entre les mains de l’Empereur, et qu’elle serait la première à être informée de ma nomination.

Elle arriva un jour à la séance, rayonnante et brandissant un pneu du ministre. La chose était faite. La Wiener Zeitung n’avait pas encore

(1) Le ministre de l’Éducation, Wilhelm Freiherr von Hartel (né en 1839), antérieurement professeur de Philologie à l’Université de Vienne.

(2) Elise Gomperz, femme de Theodor Gomperz (1832-1912) qui avait été nommé en 1869 professeur de philologie la même année que Hârtel, et que son livre sur Les Penseurs grecs avait rendu célèbre. Dans l’édition allemande des œuvres de Stuart-Mill publiées par Gomperz, Freud, alors étudiant, avait traduit un volume paru en 1880 (De l’Émancipation des femmes, Platon, la Question des ouvriers, le Socialisme). Voir Merlan (1945) et Bernfeld (1949).

(3) Voir lettre 58.

(4) D’après l’exposé quelque peu simplifié de cet incident par Sachs (Freud, le maître et l’ami, 1845, p. 76), il s’agirait du « Château en ruines » de BOckün que Hârtel désirait acquérir pour le Musée moderne que l’on projetait alors de fonder à Vienne.

publié cette information, mais le bruit de ma nomination, émanant des bureaux officiels, s’était rapidement propagé. L’approbation du public m’était acquise, vœux et envois de fleurs pleuvaient, comme si le rôle de la sexualité avait été soudain découvert officiellement par Sa Majesté, la signification des rêves, confirmée par le Conseil des Ministres, et la nécessité d’une thérapeutique psychanalytique de l’hystérie, reconnue par le Parlement, à la majorité des deux tiers.

Me voilà évidemment redevenu honorable, et les admirateurs intimidés me saluent de loin dans les rues.

Quant à moi, je continuerais bien à échanger cinq congratulations pour un bon cas qui nécessiterait un traitement prolongé. J’ai appris que notre Vieux monde est régi par l’Autorité, comme le Nouveau par le Dollar. J’ai fait mes premières courbettes devant l’Autorité et puis donc en espérer une récompense. Si l’effet produit sur les milieux éloignés est aussi considérable que celui produit sur les plus proches, mes espoirs sont justifiés.

Dans toute cette histoire, il y a une personne qui a de longues oreilles et dont tu n’as pas assez tenu compte dans ta lettre : c’est moi. Si j’avais fait ces quelques démarches il y a trois ans, j’aurais été nommé à cette époque, ce qui m’aurait épargné bien des choses. D’autres n’ont pas besoin d’aller d’abord à Rome pour agir avec intelligence. Voilà comment se présente le glorieux événement auquel je dois, entre autres choses, ta lettre amicale. Je te prie de garder pour toi le contenu de cette missive.

Je te remercie et t’envoie bien des choses affectueuses,

ton

Sigm.

153

Carte postale illustrée (Temple de Neptune à Paestum).

10-9-02.

Amitiés du point culminant de mon voyage,

ton

Sigm.

1

Robert Wilhelm.

2

Voir le manuscrit suivant, p. 129 en partie identique à l’article : Autres observations sur les psycho-névroses de défense, paru dans le Neurol. Zentralblatt 1896 b, n° 10.

3

Ce travail n’a pas été conservé.

4

Ce qui suit se rapporte à l’Esquisse.

5

Ces modifications apportées aux vues exposées dans l’Esquisse méritent d’être prises en considération, parce qu’elles donnent une tournure nouvelle à la différenciation entre les stimuli externes et internes. Elles nous préparent à l’établissement d’une distinction entre processus conscients et processus inconscients (non refoulés) et font ainsi prévoir la conception de la structure psychique, telle que Freud l’établit plus tard. Une suite immédiate de ces données se trouve dans

6

Voir p. 103 ce que dit Freud à propos de la migraine.

7

Manuscrit accompagnant la lettre du 1-1-1896. Dans la dernière partie de ce manuscrit, Freud cherche à rattacher ses idées à celles de l’Esquisse, qu’il répète

8

La bonne lui avait extrait sa première dent le soir du 9 novembre, dent qui aurait peut-être tenu jusqu’au 10.

9

Rien que de grands gardes pour Sa Majesté le Roi de Prusse.

(i) Les dates indiquées au début de cette lettre concernent la théorie des périodes de Fliess. La première phrase parodie probablement la biographie de Michel-Ange par Vasari. Freud connaissait parfaitement la Vie des peintres italiens de Vasari. La « découverte » annoncée par Freud était celle du développement de la libido. En parlant de ses « presciences », Freud décrit sa propre méthode de travail. En termes psychanalytiques, cela revient à dire que les corrélations scientifiques sont élaborées dans le préconscient avant de devenir conscientes. On en arrive ainsi aux progrès théoriques comme ceux décrits dans cette lettre. Les idées qui y sont contenues se retrouvent presque sans modification dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1905 d). D’autres idées ne seront qu’ultérieurement développées, par exemple, celle par laquelle Freud souligne l’importance de la transition entre la marche à quatre pattes et la marche à deux pattes et le rôle de la station debout n’a été repris qu’en 1928 (Malaise dans la civilisation). (Voir aussi L’homme aux rats, 1909 d.) Dans cette lettre, Freud n’établit pas encore de distinction nette entre les trois significations différentes du mot » refoulement » : 1) Le mécanisme psychologique du refoulement ; 2) Les processus qui se déroulent au cours de l’évolution de l’enfant vers la maturité et dans lesquels certaines zones du corps se trouvent désinvesties ; 3) Les modifications de l’appareil qui se produisent pendant l’évolution de l’espèce et qui correspondent aux conceptions freudiennes du « refoulement organique ». La description dans cette lettre de l’évolution du comportement moral s’est trouvée par la suite totalement modifiée. Ce que Freud décrit ici reste au niveau de ce qu’il a plus tard (dans les Trois essais) considéré comme une formation réactionnelle. Il néglige en partie l’influence du milieu et ne tient aucun compte de celle des relations objectâtes (identification).

Cependant Freud place ici pour la première fois, au cœur de son explication dynamique des névroses, le mécanisme de la régression qu’il n’avait fait jusqu’alors que mentionner en passant ; il ne tente pas encore, comme il le fera plus tard, de différencier les régressions topographique et historique.

D’autre part, Freud expose ici un point de vue qu’il va conserver dans tous ses travaux ultérieurs mais dont la littérature analytique n’a pas toujours suffisamment tenu compte. Il pense, en effet, que l’action sur le développement de l’enfant des incidents spécifiques dépend de la phase d’évolution que traverse ce dernier. Cette pensée semble clairement exprimée dans la phrase suivante : • Sans doute le choix de la névrose dépend-il de la nature du progrès évolutif qui rend possible le refoulement. »

Dans la dernière partie de sa lettre, Freud rejette un certain nombre d’hypothèses erronées : celle de l’étroite connexion existant entre la libido et l’angoisse, problème qu’il a traité à nouveau dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), celle issue de la théorie des périodes de Fliess et suivant laquelle la libido était considérée comme un facteur de virilité et le refoulement comme un facteur de féminité. Voir aussi Introd., p. 35.

10

On dit que Nestroy, regardant un jour de représentation à bénéfice, par le trou du rideau et ne voyant que deux spectateurs à l’orchestre, s’écria : « Je connais l’un de ces « publics », il a un billet de faveur. J’ignore si l’autre « public » en a un aussi ! »

(1) Sigm. R. von Exner (1846-1926), professeur de physiologie à l’Université de Vienne, succéda à Brücke en 1891, et fut attaché au Ministère de l’Éducation à partir de 1894.