Chapitre II. histoires de malades

A – Mademoiselle Anna O…

Par J. Breuer

Fräulein Anna O…, âgée de 21 ans à l’époque de sa maladie (1880), semble avoir une hérédité névrotique assez chargée. On trouve, en effet, dans sa nombreuse famille, quelques cas de psychoses ; ses parents sont des nerveux bien portants. Elle-même s’est jusqu’alors fort bien portée, n’a jamais présenté de phénomènes névrotiques pendant tout son développement. Elle est remarquablement intelligente, étonnamment ingénieuse et très intuitive. Étant donné ses belles qualités mentales, elle aurait pu et dû assimiler une riche nourriture intellectuelle qu’on ne lui donna pas au sortir de l’école. On remarquait en elle de grands dons poétiques, une grande imagination contrôlée par un sens critique aiguisé qui, d’ailleurs, la rendait totalement inaccessible à la suggestion ; les arguments seuls pouvaient agir sur elle, jamais de simples affirmations. Elle est énergique, opiniâtre, persévérante. Sa volonté se mue parfois en entêtement et elle ne se laisse détourner de son but que par égard pour autrui.

Parmi les traits essentiels de son caractère, on notait une bonté compatissante. Elle prodiguait ses soins aux malades et aux pauvres gens, ce qui lui était à elle-même d’un grand secours dans sa maladie parce qu’elle pouvait, de cette façon, satisfaire un besoin profond. On observait encore chez elle une légère tendance aux sautes d’humeur. Elle pouvait passer d’une gaieté exubérante à une tristesse exagérée. L’élément sexuel était étonnamment peu marqué. Je ne tardai pas à connaître tous les détails de son existence et cela à un degré rarement atteint dans les relations humaines. La malade n’avait jamais eu de relations amoureuses et, parmi ses multiples hallucinations, jamais cet élément de la vie psychique ne se manifestait.

Cette jeune fille d’une activité mentale débordante menait, dans sa puritaine famille, une existence des plus monotones et elle aggravait encore cette monotonie d’une façon sans doute à la mesure de sa maladie. Elle se livrait systématiquement à des rêveries qu’elle appelait son « théâtre privé ». Alors que tout le monde la croyait présente, elle vivait mentalement des contes de fées, mais lorsqu’on l’interpellait, elle répondait normalement, ce qui fait que nul ne soupçonnait ses absences. Parallèlement aux soins ménagers qu’elle accomplissait à la perfection, cette activité mentale se poursuivait presque sans arrêt. J’aurai plus tard à raconter comment ces rêveries, habituelles chez les gens normaux, prirent, sans transition, un caractère pathologique.

Le cours de la maladie se divise en plusieurs phases bien distinctes :

A) L’incubation latente : à partir de la mi-juillet 1880 jusqu’au 10 décembre environ. Nous ignorons la plus grande partie de ce qui d’ordinaire se produit dans cette phase, mais le caractère particulier de ce cas nous permet de le comprendre si parfaitement que nous en apprécions beaucoup l’intérêt au point de vue pathologique. J’exposerai plus tard cette partie de l’observation ;

B) La maladie manifeste : une psychose singulière avec paraphasie, strabisme convergent, troubles graves de la vue, contracture parésique totale dans le membre supérieur droit et les deux membres inférieurs, et partielle dans le membre supérieur gauche, parésie des muscles du cou. Réduction progressive de la contracture dans les membres droits. Une certaine amélioration se trouva interrompue par un grave traumatisme psychique en avril (décès du père) ; à cette amélioration succéda :

C) Une période de durable somnambulisme alternant, par la suite, avec des états plus normaux ; persistance d’une série de symptômes jusqu’en décembre 1881 ;

D) Suppression progressive des troubles et des phénomènes jusqu’en juin 1882.

En juillet 1880, le père de la malade qu’elle aimait passionnément fut atteint d’un abcès péripleuritique qui ne put guérir et dont il devait mourir en avril 1881. Pendant les premiers mois de cette maladie, Anna consacra toute son énergie à son rôle d’infirmière et personne ne put s’étonner de la voir progressivement décliner beaucoup. Pas plus que les autres, sans doute, la malade ne se rendait compte de ce qui se passait en elle-même, mais, peu à peu, son état de faiblesse, d’anémie, de dégoût des aliments, devint si inquiétant qu’à son immense chagrin on l’obligea à abandonner son rôle d’infirmière. De terribles quintes de toux fournirent d’abord le motif de cette interdiction et ce fut à cause d’elles que j’eus pour la première fois, l’occasion d’examiner la jeune fille. Il s’agissait d’une toux nerveuse typique. Bientôt, Anna ressentit un besoin marqué de se reposer l’après-midi, repos auquel succédaient, dans la soirée, un état de somnolence, puis une grande agitation.

Un strabisme convergent apparut au début de décembre. Un oculiste attribua (faussement) ce symptôme à une parésie du nerf abducens. A partir du 11 décembre, la patiente dut s’aliter pour ne se relever que le Ier avril.

Des troubles graves, en apparence nouveaux, se succédèrent alors rapidement. Douleurs du côté gauche de l’occiput ; strabisme convergent (diplopie) plus prononcé à chaque contrariété ; peur d’un écroulement des murs (affection du muscle oblique), troubles de la vue difficilement analysables, parésie des muscles antérieurs du cou, de telle sorte que la patiente finissait par ne plus pouvoir remuer la tête qu’en la resserrant entre ses épaules soulevées et en faisant mouvoir son dos, contracture et anesthésie du bras droit, puis, au bout de quelque temps, de la jambe droite, ce membre étant raidi et recroquevillé vers le dedans ; plus tard, les mêmes troubles affectent la jambe et enfin le bras gauches, les doigts conservant pourtant une certaine mobilité. Les articulations des deux épaules ne sont pas non plus tout à fait rigides. La contracture affecte surtout les muscles du bras puis, plus tard, lorsque l’anesthésie put être mieux étudiée, la région du coude qui s’avéra la plus insensible. Au début de la maladie, l’examen de l’anesthésie ne fut pas suffisamment poussé, à cause de la résistance qu’y opposait la malade apeurée.

C’est dans ces circonstances que j’entrepris le traitement de la malade et je pus tout aussitôt me rendre compte, de là profonde altération de son psychisme. On notait chez elle deux états tout à fait distincts qui, très souvent et de façon imprévisible, alternaient et qui, au cours de la maladie, se différencièrent toujours davantage l’un de l’autre. Dans l’un de ces états, elle reconnaissait son entourage, se montrait triste, anxieuse, mais relativement normale ; dans l’autre, en proie à des hallucinations, elle devenait « méchante », c’est-à-dire qu’elle vociférait, jetait des coussins à la tête des gens et, dans la mesure où sa contracture le lui permettait, arrachait avec ses doigts restés mobiles, les boutons de ses couvertures, de son linge, etc. ; si, pendant cette phase, l’on modifiait quelque chose dans la pièce, si quelqu’un venait à entrer ou à sortir, elle se plaignait de ne pas avoir de temps à elle et remarquait les lacunes de ses propres représentations conscientes. Dans la mesure du possible, on la contredisait et on cherchait à la rassurer, quand elle se plaignait de devenir folle, mais alors, chaque fois qu’elle avait jeté au loin ses coussins, etc., elle gémissait de l’abandon, du désordre où on la laissait et ainsi de suite.

Dès avant qu’elle s’alitât, on avait déjà noté chez elle de semblables absences. Elle s’arrêtait au milieu d’une phrase, en répétait les derniers mots pour la poursuivre quelques instants plus tard. Peu à peu ces troubles prirent l’acuité que nous avons décrite et, au point culminant de la maladie, quand la contracture affecta aussi le côté gauche, elle ne se montra à moitié normale que pendant de très courts instants de la journée. Toutefois même pendant les périodes de conscience relativement claire, les troubles réapparaissaient : sautes d’humeur des plus rapides et des plus prononcées, gaieté très passagère, en général, vifs sentiments d’anxiété, refus tenace de toute mesure thérapeutique, hallucinations angoissantes où cheveux, lacets, etc., lui semblaient être des serpents noirs. En même temps, elle s’adjurait de n’être pas aussi stupide puisqu’il ne s’agissait que de ses propres cheveux et ainsi de suite. Dans ses moments de pleine lucidité, elle se plaignait de ténèbres dans son cerveau, disant qu’elle n’arrivait plus à penser, qu’elle devenait aveugle et sourde, qu’elle avait deux « moi », a l’un qui était le vrai et l’autre, le mauvais, qui la poussait à mal agir, etc.

L’après-midi, elle tombait dans un état de somnolence qui se prolongeait jusqu’au coucher du soleil. Ensuite, réveillée, elle se plaignait d’être tourmentée ou plutôt ne cessait de répéter l’infinitif : tourmenter, tourmenter.

Un grave trouble fonctionnel du langage était apparu en même temps que les contractures. On observa d’abord qu’elle ne trouvait plus ses mots, phénomène qui s’accentua peu à peu. Puis grammaire et syntaxe disparurent de son langage, elle finit par faire un usage incorrect des conjugaisons de verbes, n’utilisant plus que certains infinitifs formés à l’aide de prétérits de verbes faibles et omettant les articles. Plus tard, les mots eux-mêmes vinrent à lui manquer presque totalement, elle les empruntait péniblement à 4 ou 5 langues et n’arrivait plus guère à se faire comprendre. En essayant d’écrire, elle se servait du même jargon (au début, car ensuite la contracture l’en empêcha tout à fait). Deux semaines durant, elle garda un mutisme total et, en s’efforçant de parler, n’émettait aucun son. C’est alors seulement que le mécanisme psychique de la perturbation put s’expliquer. Je savais qu’une chose qu’elle avait décidé de taire l’avait beaucoup tourmentée. Lorsque j’appris cela et que je la contraignis à en parler, l’inhibition, qui avait rendu impossible toute autre expression de pensées, disparut.

Cette amélioration coïncida, en mars 1881, avec la mobilité récupérée des membres gauches ; la paraphasie disparut, mais elle ne s’exprimait plus qu’en anglais, en apparence sans s’en rendre compte ; elle querellait son infirmière qui, naturellement, ne la comprenait pas ; quelques mois plus tard seulement, j’arrivai à lui faire admettre qu’elle utilisait l’anglais. Toutefois, elle n’avait pas cessé de comprendre son entourage qui s’exprimait en allemand. Dans les moments d’angoisse intense seulement, elle perdait entièrement l’usage de la parole ou bien elle mêlait les idiomes les plus différents. A ses meilleurs moments, quand elle se sentait le mieux disposée, elle parlait français ou italien. Entre ces périodes et celles où elle s’exprimait en anglais, on constatait une amnésie totale. Le strabisme également s’atténua pour ne plus apparaître que dans des moments de grande agitation. La malade pouvait maintenant redresser la tête et quitta son lit, pour la première fois, le Ier avril.

Mais le 5 avril, son père adoré, qu’elle n’avait que rarement entrevu au cours de sa propre maladie, vint à mourir. C’était là le choc le plus grave qui pût l’atteindre. A une agitation intense succéda, pendant deux jours, un état de prostration profonde dont Anna sortit très changée. Au début, elle se montra bien plus calme avec une forte atténuation de son sentiment d’angoisse. Les contractures de la jambe et du bras droits persistaient ainsi qu’une anesthésie peu marquée de ces membres. Le champ visuel se trouvait extrêmement rétréci. En contemplant une gerbe de fleurs qui lui avait fait grand plaisir, elle ne voyait qu’une seule fleur à la fois. Elle se plaignait de ne pas reconnaître les gens. Autrefois elle les reconnaissait sans effort volontaire, maintenant elle se voyait obligée, en se livrant à un très fatigant « recognising work », de se dire que le nez était comme ci, les cheveux comme ça, donc qu’il s’agissait bien d’un tel. Les gens lui apparaissaient comme des figures en cire, sans rapport avec elle-même. La présence de certains proches parents lui était très pénible et « cet instinct négatif » ne faisait que croître. Si quelqu’un, dont la visite lui faisait généralement plaisir, pénétrait dans la pièce, elle le reconnaissait, demeurait quelques instants présente pour retomber ensuite dans sa rêverie et, pour elle, la personne avait disparu. J’étais la seule personne qu’elle reconnût toujours. Elle demeurait présente et bien disposée tant que je lui parlais jusqu’au moment où, tout à fait à l’improviste, survenaient ses absences hallucinatoires.

Elle ne s’exprimait maintenant qu’en anglais, sans plus comprendre ce qu’on lui disait en allemand. Son entourage se voyait forcé de lui parler en anglais et l’infirmière elle-même apprit à se faire à peu près comprendre. Mais la malade lisait des livres français et italiens ; lorsqu’on lui demandait de lire à haute voix, elle traduisait les textes avec une surprenante rapidité et dans un anglais parfaitement correct.

Elle recommença à écrire, mais d’une façon bizarre, en se servant de l’articulation de sa main gauche et en traçant des lettres d’imprimerie dont elle s’était fait un alphabet copié dans son Shakespeare.

Elle n’avait jamais été grosse mangeuse, mais maintenant elle refusait toute nourriture, en dehors pourtant de celle qu’elle m’autorisait à lui faire ingurgiter, de sorte qu’elle put rapidement reprendre des forces. Toutefois, elle refusait toujours de manger du pain et ne manquait jamais, une fois le repas terminé, d’aller se rincer la bouche, ce qu’elle faisait aussi quand, sous un prétexte quelconque, elle n’avait rien voulu avaler – un indice du fait qu’elle était alors absente.

Les somnolences de l’après-midi, le profond assoupissement au coucher du soleil, persistaient. Mais quand elle avait pu « se raconter » elle-même, elle se montrait calme, tranquille et enjouée. (Je reviendrai ultérieurement, d’une façon plus explicite, sur ce point.)

Cet état relativement supportable ne se maintint pas longtemps. Dix jours environ après la mort de son père, un consultant fut appelé. Comme toujours quand il s’agissait de personnes étrangères, elle ignora absolument sa présence.

J’informai le médecin de tout ce qui caractérisait ma malade et lorsque je fis traduire à celle-ci un texte en français, « That is like an examination », dit-elle en souriant. Le médecin étranger lui parla, essaya de se faire remarquer d’elle, mais en vain. Il s’agissait, en l’occurrence, de cette « hallucination négative », si souvent expérimentalement établie depuis. Le praticien réussit enfin à marquer sa présence en lui lançant au visage la fumée de sa cigarette. Elle aperçut soudain cet étranger, se précipita vers la porte pour en enlever la clé et s’écroula inanimée. Après quoi, elle eut un court accès de colère auquel succéda une crise aiguë d’angoisse que j’eus beaucoup de mal à calmer. Le malheur voulut que je fusse obligé, ce soir-là, de partir en voyage et quand, plusieurs jours après, je revins, je trouvai que l’état de ma malade s’était bien aggravé. Elle avait, pendant mon absence, refusé tout aliment, était en proie à des sentiments d’angoisse.

Ses absences hallucinatoires étaient remplies de figures terrifiantes, de têtes de mort et de squelettes. Comme elle racontait une partie de ces scènes tout en les vivant, son entourage prenait généralement connaissance du contenu des hallucinations. L’après-midi : somnolence, vers le soir : hypnose profonde à laquelle elle avait donné le nom technique de « clouds » (nuages). Si elle pouvait ensuite raconter ses hallucinations de la journée, elle se réveillait lucide, calme, gaie, se mettait au travail et passait la nuit à dessiner et à écrire, se montrait tout à fait raisonnable et se recouchait vers 4 heures. Les mêmes scènes que les jours précédents se reproduisaient le matin. Le contraste que présentait la malade irresponsable, poursuivie par ses hallucinations dans la journée, et la jeune fille parfaitement lucide qu’elle était pendant la nuit semblait des plus frappants.

En dépit de cette euphorie nocturne, l’état psychique ne cessait d’empirer. D’intenses compulsions au suicide apparurent ; c’est pourquoi nous trouvâmes qu’il ne convenait pas de la laisser plus longtemps loger au troisième étage de sa demeure. La malade, bien contre son gré, fut conduite dans une villa à proximité de Vienne (le 7 juin 1881). Il n’avait jamais été question entre nous de l’éloigner de sa maison car elle s’y serait opposée, mais elle prévoyait cette décision et la craignait en silence. A cette occasion, on put, une fois de plus, constater à quel point l’affect d’angoisse dominait le trouble psychique. Comme après la mort de son père, elle traversait, maintenant que le fait redouté s’était accompli, une période d’accalmie non point, à vrai dire, sans que le changement de demeure n’eût été immédiatement suivi de trois jours et de trois nuits d’insomnie, de jeûne complet et d’une tentative de suicide (heureusement sans danger) dans le jardin, ainsi que de bris de vitres, etc. Elle avait des hallucinations sans absences qu’elle distinguait fort bien des autres. Elle finit par se calmer, accepta que l’infirmière la fît manger et prit même le soir son chloral.

Avant de continuer la description du cas, je dois, une fois de plus, revenir en arrière et signaler encore un fait particulier que je me suis jusqu’ici contenté de mentionner en passant.

Nous savons déjà que pendant toute sa maladie, la patiente tombait l’après-midi dans un état de torpeur, auquel succédait, vers le coucher du soleil, un sommeil profond (nuages). (On aurait pu voir dans cette périodicité une conséquence du travail d’infirmière qu’elle s’était imposé des mois durant. La nuit, en effet, elle avait veillé au chevet de son père ou bien elle allait s’allonger, pleine d’inquiétude, prêtant l’oreille au moindre bruit, sans dormir ; l’après-midi, comme la plupart des infirmières, elle allait se reposer. Et ce furent ces veilles nocturnes et ce sommeil diurne qui se prolongèrent au cours de sa propre maladie, puisque, depuis longtemps, un état hypnotique avait remplacé le sommeil.) Au bout d’une heure d’assoupissement, elle s’agitait dans son lit et ne cessait de s’écrier, sans ouvrir les yeux : tourmenter, tourmenter ! D’autre part, on observait que pendant ses absences de la journée, elle imaginait une situation ou une. histoire, ce qui se trahissait par quelques mots marmottés. Il arriva d’abord par hasard, puis intentionnellement, que quelqu’un de l’entourage répétât une de ces phrases pendant qu’elle se plaignait de son « tourment » ; aussitôt elle s’emparait de ce mot et se mettait à dépeindre une situation ou à raconter une histoire, avec hésitation au début et dans son jargon paraphasique, puis toujours plus vite pour finir par s’exprimer dans un allemand des plus purs (ceci dans les premiers temps, avant d’arriver à ne plus parler qu’anglais). Ses récits, toujours tristes, contenaient de fort jolis passages et rappelaient le Livre d’images sans images d’Andersen qui sans doute les avait inspirés. Comme point de départ ou point central de son histoire, elle prenait généralement le cas d’une jeune fille angoissée au chevet d’un malade, mais elle pouvait aussi aborder des sujets tout à fait différents. Quelques instants après avoir terminé son récit, Anna se réveillait, visiblement rassérénée ou, comme elle disait, « bien à son aise ». Au cours de la nuit, elle recommençait à s’agiter et le matin, après deux heures de sommeil, il devenait évident qu’elle se mouvait à nouveau dans un cercle différent de représentations. S’il arrivait qu’elle fût empêchée de me raconter son histoire, elle ne retrouvait pas son calme vespéral et, pour provoquer ce dernier, il fallait, le jour suivant, qu’elle racontât deux histoires au lieu d’une.

Pendant les dix-huit mois que dura cette observation, jamais les manifestations essentielles de la maladie ne manquèrent, à savoir : accumulation et condensation des absences allant, le soir, jusqu’à l’autohypnose, action excitante des productions fantasmatiques, soulagement et suppression de l’excitation par expression verbale sous, hypnose.

Après la mort du père, les récits de la malade prirent naturellement un tour plus tragique encore, mais ce ne fut qu’après l’aggravation de l’état psychique provoquée par la brutale irruption du somnambulisme et dont nous avons parlé que les narrations du soir perdirent leur caractère plus ou moins libre et poétique pour se transformer en séries d’hallucinations horribles et terrifiantes. Le comportement de la malade pendant les heures précédentes permettait d’ailleurs de prévoir celles-ci. Mais j’ai déjà dit comment elle parvenait à libérer complètement son psychisme après que, toute tremblante d’épouvante et d’horreur, elle avait revécu et décrit toutes ces images terrifiantes.

A la campagne où il ne me fut pas possible d’aller voir quotidiennement la malade, les choses se passèrent de la façon suivante : j’arrivais le soir, au moment où je la savais plongée dans son état d’hypnose et la débarrassais de toutes les réserves de fantasmes accumulées depuis ma dernière visite. Pour s’assurer le succès, il fallait que ce fût fait à fond. Alors, tout à fait tranquillisée, elle se montrait le jour suivant aimable, docile, laborieuse, voire même enjouée. Le deuxième jour, et surtout le troisième, son humeur devenait toujours moins bonne, elle était revêche, désagréable. En cet état, il devenait parfois difficile, même sous hypnose, de la faire parler. Elle avait donné à ce procédé le nom bien approprié et sérieux de « talking cure » (cure par la parole) et le nom humoristique de « chimney sweeping » (ramonage). Elle savait qu’après avoir parlé, elle aurait perdu tout son entêtement et toute son « énergie ». Lorsque son humeur redevenait maussade (après un intervalle prolongé) et qu’elle refusait de parler, je devais l’y contraindre en insistant, suppliant et aussi en me servant de certains artifices, en prononçant, par exemple, une formule stéréotypée du début de ses récits. Car elle ne se décidait à obéir qu’après s’être convaincue de mon identité en tâtant soigneusement mes mains. Pendant les nuits où l’apaisement par le récit ne s’était pas produit, il fallait lui administrer du chloral. J’avais auparavant déjà fait usage pour elle de ce médicament, mais il fallait lui en donner 5 grammes et un état d’ivresse d’une durée de plusieurs heures précédait alors le sommeil, ivresse gaie en ma présence, mais accompagnée, quand je n’étais pas là, d’un état d’anxiété extrêmement désagréable (soit dit en passant, cet état accentué d’ivresse n’avait aucune action sur la contracture). J’avais pu éviter les narcotiques parce que le fait de parler provoquait sinon le sommeil du moins l’apaisement. A la campagne, les nuits, qui séparaient les séances apaisantes d’hypnotisme, étaient à tel point insupportables qu’il fallait bien avoir recours au chloral ; on put d’ailleurs en diminuer progressivement les doses.

Le somnambulisme permanent disparut, mais ce qui persista fut l’alternance de deux états de la conscience. Au beau milieu d’une conversation, certaines hallucinations pouvaient survenir, la malade s’enfuyait, essayait de grimper sur un arbre, etc. Lorsqu’on la retenait, elle reprenait presque immédiatement le fil de son discours comme si rien ne s’était produit entre-temps. Mais ensuite, elle décrivait sous hypnose toutes ces hallucinations.

Dans l’ensemble son état s’améliora. Il devint possible de l’alimenter et elle laissait l’infirmière lui introduire la nourriture dans la bouche ; toutefois, après avoir réclamé du pain, elle le refusait dès qu’il était en contact avec ses lèvres. La contracture parésique de la jambe s’atténua notablement. Elle put porter un jugement exact sur le médecin qui venait la voir, mon ami le Dr B…, et s’attacha beaucoup à lui. Un terre-neuve dont on lui fit présent et qu’elle aimait passionnément nous fut aussi d’un grand secours. Ce fut un spectacle magnifique que de voir, un jour où cet animal avait attaqué un chat, notre frêle jeune fille saisir un fouet et en fustiger l’énorme chien, pour lui faire lâcher sa proie. Plus tard, elle s’occupa de quelques malades indigents, ce qui lui fut très utile.

C’est en rentrant de voyage, après plusieurs semaines de vacances, que j’obtins la preuve la plus évidente de l’action pathogène, excitante, des complexes de représentations produits au cours de ses états d’absence, dans sa « condition seconde », la preuve aussi de leur liquidation par un récit fait sous hypnose. Pendant mon voyage, aucune « talking cure » n’avait été entreprise, puisqu’il était impossible d’amener la malade à parler devant qui que ce soit d’autre que moi, fût-ce même devant le Dr B… qu’elle aimait pourtant beaucoup. Je la retrouvai dans un triste état moral, paresseuse, indocile, d’humeur changeante, méchante même. Dans les récits du soir, je constatai que sa veine poético-imaginative était en train de s’épuiser ; elle donnait toujours plus de comptes rendus de ses hallucinations et de ce qui, les jours précédents, l’avait contrariée, tout cela enjolivé de fantasmes, mais plutôt traduit en formules stéréotypées qu’en poèmes. L’état de la patiente ne devint supportable que lorsqu’elle fut revenue passer une semaine en ville et que j’eus réussi à lui extorquer, soir après soir, trois à cinq récits. Une fois ce travail terminé, tout ce qui s’était accumulé pendant mon absence se trouva liquidé. C’est alors seulement que se rétablit le rythme de comportement dont nous avons parlé : le lendemain de son récit, amabilité, gaieté ; le jour suivant, plus grande irritabilité, maussaderie ; le troisième jour, humeur vraiment détestable. Son état moral était fonction du temps écoulé depuis la dernière séance, parce que chacune des productions spontanées de son imagination, chacun des incidents saisi par la partie malade de son psychisme agissait à la manière d’un excitant psychique, tant qu’elle n’en avait pas, en état d’hypnose, fait le récit. Grâce à ce récit l’incident perdait totalement sa nocivité.

Quand, en automne, la patiente regagna la ville (pour y habiter un appartement autre que celui où elle était tombée malade) son état était devenu supportable, tant au point de vue somatique qu’au point de vue moral. Peu d’incidents, en dehors de ceux qui avaient vraiment quelque importance, agissaient pathologiquement. J’espérais obtenir une amélioration toujours croissante en faisant régulièrement parler la malade et en empêchant, par ce moyen, son psychisme de se charger de nouvelles excitations. Je fus d’abord déçu. En décembre, son état psychique s’aggrava beaucoup. Elle se montrait à nouveau agitée, maussade, irritable et « les journées entièrement bonnes » devenaient rares, même quand rien n’était décelable à l’arrière-plan. A la fin de décembre, vers la Noël, elle se montra particulièrement agitée, ne raconta rien de nouveau pendant toute une semaine, mais seulement les fantasmes qu’elle avait élaborés jour après jour, pendant les périodes de fêtes de 1880. Après cette série, on nota une grande amélioration.

Un an s’était écoulé depuis que, séparée de son père, elle s’était alitée. A dater de cet anniversaire son état s’organisa et se systématisa de façon très particulière. Les deux états de la conscience alternaient de la manière suivante : à partir de la matinée et à mesure que la journée s’avançait, les absences (c’est-à-dire les états seconds) devenaient plus fréquentes et, le soir, seule la condition seconde demeurait. Les deux états ne différaient plus seulement par le fait que dans l’un, le premier, la patiente se montrait normale et dans l’autre, aliénée, mais surtout parce que, dans le premier état, elle se trouvait, comme nous tous en l’hiver de 1881-1882, tandis que, dans sa condition seconde, elle revivait l’hiver de 1880-1881 et tout ce qui était arrivé depuis était oublié. Malgré tout, elle semblait généralement se souvenir de la perte de son père. Toutefois la rétrogression vers l’année précédente était si marquée que, dans son nouvel appartement, elle se croyait encore dans son ancienne chambre et quand elle voulait aller vers la porte, elle se dirigeait vers la cheminée qui, par rapport à la fenêtre, se trouvait située comme l’était la porte dans l’ancienne demeure. Le passage d’un état dans l’autre s’effectuait spontanément, mais pouvait aussi, avec une facilité extrême, être provoqué par une quelconque impression sensorielle rappelant un fait de l’année précédente. Il suffisait de lui montrer une orange (son principal aliment pendant les premiers temps de sa maladie) pour la faire rétrograder de l’année 1882 en l’année 1881. Ce retour en arrière dans le temps ne s’effectuait pourtant pas n’importe comment, d’une façon indéterminée, et elle revivait jour après jour l’hiver précédent. Je n’aurais pu que soupçonner ce fait si, chaque soir, dans son hypnose, elle ne racontait ce qui l’avait émue le jour correspondant de 1881 et si, un carnet intime tenu par sa mère, en cette même année, ne venait confirmer l’exactitude indéniable des incidents racontés. Cette reviviscence de l’an précédent persista jusqu’à la fin définitive de la maladie, en juin 1882.

Il était également fort intéressant d’observer comment ces excitations psychiques ressuscitées passaient du second état au premier, plus normal. Parfois la malade me disait, le matin, en riant, qu’elle ne savait pas pourquoi elle m’en voulait ; grâce au journal intime, j’apprenais de quoi il s’agissait et ce qui se produirait le soir au cours de l’hypnose. En 1881, j’avais, à cette même date, violemment irrité ma malade. Ou bien elle disait que ses yeux étaient malades, qu’elle voyait faussement les couleurs : sa robe était marron, elle le savait mais la voyait bleue. On découvrit bientôt qu’elle distinguait exactement et parfaitement les couleurs d’un papier d’essai et que l’erreur ne s’appliquait qu’à l’étoffe de la robe. Le motif en était qu’en 1881, aux dates correspondantes, elle s’était beaucoup occupée d’une robe de chambre destinée à son père et faite dans le même tissu que sa robe à elle, mais bleu. En outre, on pouvait prévoir l’effet de ces souvenirs resurgis car la perturbation de l’état normal les précédait et ils ne s’éveillaient que progressivement dans la condition seconde.

L’hypnose vespérale était très compliquée parce que la malade devait révéler, non seulement les fantasmes récents, mais aussi les incidents et les « vexations » de 1881 (heureusement, j’avais déjà pu éliminer les fantasmes de 1881). Mais la tâche du médecin et de sa patiente se trouva encore énormément accrue par une troisième série de troubles particuliers qu’il fallut supprimer de la même manière : je veux parler des incidents psychiques survenus pendant la période d’incubation, de juillet à décembre 1880, incidents qui avaient créé l’ensemble des phénomènes hystériques et dont la mise au jour provoqua la disparition des symptômes.

Ma surprise fut très grande la première fois que je vis disparaître un trouble déjà ancien. Nous traversions cet été-là une période caniculaire et la patiente souffrait beaucoup de la chaleur ; tout à coup, sans qu’elle put en donner d’explication, il lui fut impossible de boire. Elle prit dans la main le verre d’eau dont elle avait envie, mais, dès qu’il toucha ses lèvres, elle le repoussa, à la manière d’une hydrophobique. Elle se trouvait évidemment, pendant ces quelques secondes, dans un état d’absence. Pour calmer sa soif ardente, elle ne prenait que des fruits, des melons, etc. Au bout de six semaines environ, elle se mit un beau jour à me parler, pendant l’hypnose, de sa dame de compagnie anglaise qu’elle n’aimait pas et raconta avec tous les signes du dégoût qu’étant entrée dans la chambre de cette personne, elle la vit faisant boire son petit chien, une sale bête, dans un verre. Par politesse, Anna n’avait rien dit. Après m’avoir énergique ment exprimé sa colère rentrée, elle demanda à boire, avala sans peine une grande quantité d’eau et sortit de son état hypnotique, le verre aux lèvres ; après quoi le symptôme ne se manifesta jamais plus. Certaines marottes étranges et tenaces disparurent de la même manière après le récit de l’incident qui les avait provoquées. Mais nous fîmes un grand pas en avant le jour où, de la même façon, un des symptômes chroniques, la contracture de la jambe droite qui, à vrai dire s’était déjà bien atténuée, fut supprimé. En observant que chez cette malade les symptômes disparaissaient dès que les incidents qui les avaient provoqués se trouvaient reproduits, nous en tirâmes une thérapeutique à laquelle il était impossible de rien reprocher au point de vue des conclusions logiques et de la réalisation systématique. Chacun des symptômes de ce tableau clinique compliqué fut isolément traité ; tous les incidents motivants se trouvèrent mis à jour dans l’ordre inverse de leur production, à partir des jours ayant précédé l’alitement de la malade et en remontant jusqu’à la cause de la première apparition des symptômes. Une fois cette cause révélée, les symptômes disparaissaient pour toujours.

C’est ainsi que furent éliminés, grâce à cette « narration dépuratoire », les contractures parésiques et les anesthésies, les troubles de la vision, de l’audition, les névralgies, la toux, les tremblements, etc., et finalement aussi les troubles de l’élocution. En ce qui concerne les troubles de la vue, par exemple, nous supprimâmes tour à tour le strabisme convergent avec diplopie, la déviation des deux yeux vers la droite obligeant la main à se porter trop à droite de l’objet qu’elle devait saisir, le rétrécissement du champ visuel, l’amblyopie centrale, la macropsie, la vision d’une tête de mort à la place du père et l’incapacité de lire. Seuls quelques phénomènes isolés survenus au cours de son séjour au lit échappèrent à cette analyse, telle par exemple l’extension au côté gauche de la contracture parésique qui ne devait d’ailleurs pas avoir vraiment une origine psychique directe.

Nous pûmes constater qu’il n’était nullement profitable de raccourcir, pour cette malade, la durée du traitement, en cherchant directement à provoquer le retour dans le psychisme de la malade de la première motivation du symptôme. Elle n’arrivait pas à la retrouver, était déconcertée, et tout allait plus lentement que lorsqu’on la laissait tranquillement et sûrement dévider l’écheveau de son souvenir en remontant vers le passé. Mais les choses allaient trop lentement pendant l’hypnose vespérale du fait que la malade était distraite et fatiguée par l’expression des deux autres séries d’expériences, et qu’en outre, il fallait beaucoup de temps pour mettre les souvenirs en pleine lumière. J’instaurai la méthode suivante : pendant ma visite matinale, je l’hypnotisai (par un très simple procédé empiriquement trouvé) et je lui demandai de concentrer ses pensées sur le symptôme dont nous venions justement de nous occuper, pour découvrir dans quelle circonstance il était d’abord apparu. La patiente décrivait alors rapidement, par de courtes phrases et en raccourci, ces circonstances extérieures que je notais. Dans l’hypnose du soir, elle racontait ensuite avec assez de détails tous ces incidents, ce que confirmaient les faits déjà notés. Un exemple montre la précision minutieuse à tous points de vue de cette manière d’opérer. Souvent la patiente n’entendait pas quand on l’interpellait. Ce défaut passager d’audition se différenciait de la façon suivante :

a) Ne pas entendre quand quelqu’un entre dans la pièce – distraction : 108 cas particuliers détaillés, citation des personnes et des circonstances, souvent même de la date ; premier fait : elle n’avait pas entendu entrer son père ;

b) Ne pas comprendre lorsque plusieurs personnes conversent : 27 fois. La première fois à l’occasion d’une conversation entre son père et une personne de leur connaissance ;

c) Ne pas entendre quand elle était seule et qu’on l’interpellait directement : 50 fois. Origine : le père lui avait vainement demandé du vin ;

d) Surdité par secousses (en voiture, etc.) : 15 fois. Origine : son jeune frère, en se disputant avec elle, l’avait secouée un jour qu’il l’avait surprise se tenant aux aguets devant la porte du malade ;

e) Surdité par peur d’un bruit : 37 fois. Origine : une crise d’étouffement du père qui avait avalé de travers ;

f) Surdité en état profond d’absence : 12 fois ;

g) Surdité après avoir longtemps écouté et épié, de telle façon qu’elle n’entendait pas quand on s’adressait à elle : 54 fois.

Naturellement, tous ces cas sont pour la plupart identiques puisqu’ils peuvent se ramener à la distraction, à l’absence ou à un affect de peur. Toutefois, ils étaient si nettement distincts les uns des autres dans la mémoire de la malade que lorsqu’il lui arrivait de confondre l’ordre des incidents, il fallait le rétablir exactement, sinon elle ne poursuivait pas son récit. La précision de ses dires, et leur manque d’intérêt, leur insignifiance, ne permettaient pas de penser qu’ils fussent inventés. Beaucoup d’entre eux échappaient à la vérification en tant que phénomènes intérieurs. L’entourage de la malade avait gardé le souvenir d’autres incidents ou des circonstances qui les avaient entourés.

Il arriva ici ce qui s’observait chaque fois qu’un symptôme se trouvait éliminé au moyen de la parole : son intensité s’accroissait pendant le récit. C’est ainsi que, pendant l’analyse de sa surdité, elle devenait si sourde que j’étais obligé de me faire, en partie, comprendre d’elle par écrit. Ce qui avait provoqué le symptôme considéré était toujours une frayeur ressentie pendant qu’elle soignait son père, un oubli de sa part, etc.

Le souvenir ne surgissait pas toujours rapidement et la malade était parfois obligée de faire de grands efforts. Une fois même, le traitement se trouva quelque temps arrêté parce qu’un certain souvenir n’arrivait pas à resurgir : il s’agissait d’une hallucination qui terrifiait la malade : elle avait vu son père, qu’elle soignait, avec une tête de mort. Ses proches et elle-même se souvenaient aussi de la visite qu’elle avait faite un jour à l’une de ses parentes, à une époque où elle paraissait encore bien portante ; elle avait ouvert la porte et aussitôt était tombée évanouie. Pour vaincre cet obstacle, elle retourna chez la même parente, et cette fois encore, se trouva mal en pénétrant dans la pièce. L’obstacle se trouva surmonté au cours de l’hypnose du soir : lorsqu’elle était entrée dans cette pièce, elle avait aperçu, dans la glace, posée en face de la porte, un visage blême, non pas le sien mais celui de son père avec une tête de mort. Nous avons eu maintes occasions de constater que la peur d’un souvenir – et c’est le cas ici – gêne sa survenue, et qu’en pareil cas, la patiente ou le médecin doivent à toute force en provoquer l’apparition.

Le fait suivant montre de quelle puissance était nantie la logique interne de cet état : la patiente, nous l’avons déjà dit, se trouvait toujours, la nuit, dans sa « condition seconde », donc en 1881. Il lui arriva une fois de se réveiller nuitamment en prétendant qu’on l’avait de nouveau éloignée de chez elle ; elle se montra très agitée et alarma toute la maison. Le motif en était bien simple : le soir précédent, la « talking cure » avait fait disparaître son trouble visuel, même dans sa « condition seconde ». Aussi quand elle se réveilla au milieu de la nuit, elle se vit dans une chambre inconnue, sa famille ayant changé de domicile depuis le printemps de 1881. Sur sa demande, j’empêchai, chaque soir, ces accès très désagréables en fermant les yeux de la malade, et en lui suggérant, ce faisant, d’attendre pour les ouvrir que je vienne l’y aider le matin. Le vacarme ne se renouvela qu’une seule fois, lorsque la patiente, ayant pleuré en rêve avait ouvert les yeux en se réveillant.

Comme cette difficile analyse des symptômes était consacrée à l’été de 1880, au cours duquel s’était préparée la maladie, j’arrivai à connaître parfaitement l’incubation et la pathogenèse de cette hystérie. J’en donnerai ici un bref exposé.

En juillet 1880, un abcès subpleural rendit son père gravement malade. Anna et sa mère se partagèrent les soins à donner. La jeune fille se réveilla une nuit dans un état de grande angoisse et d’attente anxieuse : le malade était très fiévreux et l’on attendait de Vienne l’arrivée du chirurgien qui devait procéder à l’opération. La mère s’était éloignée pour quelques moments et Anna, assise auprès du lit, avait le bras droit appuyé sur le dossier de sa chaise. Elle tomba dans un état de rêverie et aperçut, comme sortant du mur, un serpent noir qui s’avançait vers le malade pour le mordre. Il est très vraisemblable que dans la prairie située derrière la maison se trouvaient réellement des reptiles qui avaient en d’autres occasions effrayé la jeune fille et qui maintenant formaient l’objet de l’hallucination. Elle voulut mettre en fuite l’animal, mais resta comme paralysée, le bras droit « endormi », insensible et devenu parésique, pendant sur le dossier de la chaise. En regardant ce bras, elle vit ses doigts se transformer en petits serpents à tête de mort (les ongles). Sans doute avait-elle tenté de chasser les serpents à l’aide de sa main droite engourdie, d’où l’insensibilité et la paralysie de celle-ci, ainsi associées à l’hallucination des serpents. Lorsque ceux-ci eurent disparu, dans sa terreur, elle voulut prier mais les mots lui manquèrent, elle ne put s’exprimer en aucune langue jusqu’au moment où elle trouva enfin un vers enfantin anglais, et qu’elle put, en cette langue, continuer à penser et à prier.

Le sifflet de la locomotive qui amenait le médecin attendu vint chasser ces fantômes. Quand, un autre jour, elle voulut enlever du buisson où il avait été lancé pendant un jeu, un certain anneau, une branche tordue ramena l’hallucination du serpent et de nouveau le bras droit se trouva raidi. Et le fait se renouvelait chaque fois qu’un objet pouvant plus ou moins rappeler un serpent provoquait l’hallucination. Mais celle-ci, comme la contracture, ne survenait que pendant de courts moments d’absence qui, depuis cette nuit-là, ne cessaient de gagner en fréquence (la contracture ne devint permanente qu’en décembre, lorsque la patiente, totalement épuisée, ne put plus quitter son lit). Lors d’un incident que j’omis de noter et dont je ne me souviens plus, une contracture de la jambe droite vint s’ajouter à celle du bras.

C’est ainsi que se trouva créée la tendance aux absences autohypnotiques. Au cours de la journée qui succéda à la nuit en question, son état d’absence pendant l’attente du chirurgien fut tel que lorsque, enfin, celui-ci pénétra dans la pièce, elle ne l’entendit pas entrer. Son sentiment d’angoisse l’empêchait de manger et aboutit à la longue à un dégoût intense. En dehors de cela, chacun des symptômes hystériques était apparu à l’occasion de quelque émotion. Nous ne savons pas très bien s’il y avait toujours, en pareil cas, absence momentanée totale, mais la chose paraît vraisemblable puisque, à l’état de veille, la malade n’en savait plus rien.

Néanmoins, certains symptômes provoqués par quelque émotion semblent être apparus, non pendant les états d’absence, mais bien à l’état de veille. C’est ainsi que les troubles de la vue purent être attribués à des motivations plus ou moins clairement déterminées. Donnons-en des exemples : la patiente, les larmes aux yeux, est assise auprès du lit de son père qui lui demande tout à coup l’heure qu’il est. Elle, voyant mal, fait des efforts, approche la montre de ses yeux, et alors, les chiffres du cadran lui paraissent énormes (macroscopie et strabisme convergent), ou bien elle s’efforce de refouler ses larmes afin que le malade ne s’en aperçoive pas.

Une querelle dans laquelle elle fut obligée de ne pas répondre provoqua un spasme de la glotte, lequel se répéta à chaque occasion analogue.

La parole lui manquait : a) Par angoisse, depuis sa première hallucination nocturne ; b) Depuis qu’elle avait étouffé, une fois de plus, une réflexion (inhibition active) ; c) Depuis un jour où elle avait été injustement grondée ; d) Dans toutes les circonstances analogues (offenses). La toux avait fait son apparition le jour où, veillant au chevet du malade, les sons d’une musique de danse venus d’une maison voisine, parvinrent à ses oreilles et qu’un désir d’être là-bas éveilla en elle des remords. Dès lors, pendant sa maladie, elle réagit à toute musique bien rythmée par une toux nerveuse.

Je ne regrette pas trop que le caractère incomplet de mes notes m’empêche de ramener tous les symptômes hystériques à leurs motivations. La patiente les avait retrouvées, à une exception près, comme nous l’avons dit, et chacun des symptômes disparaissait, une fois que la première cause déclenchante avait été racontée.

C’est de cette même façon que s’acheva toute l’hystérie. La malade elle-même était fermement décidée à ce que sa maladie fût liquidée le jour anniversaire de son transfert à la campagne. C’est dans cette intention qu’elle déploya, au début de juin, une grande énergie à pratiquer sa « talking cure ». Le dernier jour, après avoir arrangé sa chambre comme l’avait été celle de son père (ce qui contribua à la solution), elle me fit le récit de l’angoissante hallucination que nous avons rapportée, qui avait déterminé toute la maladie et à partir de laquelle elle n’avait plus été capable de penser ou de prier, qu’en anglais. Immédiatement après ce récit elle s’exprima en allemand et se trouva, dès lors, débarrassée des innombrables troubles qui l’avaient affectée auparavant. Elle partit ensuite en voyage mais un temps assez long s’écoula encore avant qu’elle pût trouver un équilibre psychique total. Depuis, elle jouit d’une parfaite santé.

Bien que j’aie supprimé beaucoup de détails très intéressants, l’observation d’Anna O… a pris plus d’extension que ne semble le mériter une banale hystérie, mais il était impossible d’exposer le cas sans en donner les détails et les particularités, qui me semblaient avoir une importance bien capable d’en faire excuser la longue description. De la même façon, si les œufs des échinodermes intéressent l’embryologiste, ce n’est point parce que l’oursin est un animal particulièrement intéressant, mais parce que son protoplasme est transparent et que ce qu’on y trouve peut nous permettre d’en induire ce qui peut se passer dans les œufs à plasma opaque.

L’intérêt de ce cas me semble dépendre avant tout du fait que la pathogenésie en est très transparente et très aisément explicable. Deux particularités psychiques observables chez cette jeune fille alors qu’elle était encore parfaitement bien portante ont joué le rôle de facteurs prédisposant à l’hystérie :

1) Dans cette monotone existence familiale, la jeune fille, privée d’un travail intellectuel approprié, voyait se décharger par des fantasmes continuels un excès inemployé d’activité et d’énergie psychiques.

2) Une rêverie diurne habituelle, « le théâtre privé », pouvait favoriser l’établissement d’une dissociation de la personnalité mentale. Toutefois cette dernière ne sort pas encore des limites du normal. La rêverie comme la méditation, pendant un travail plus ou moins mécanique, n’entraînent pas nécessairement de dissociation pathologique du conscient, étant donné que toute interruption, toute interpellation par exemple, en rétablissent l’unité normale et qu’il n’en demeure probablement aucune amnésie. Toutefois, chez Anna O…, les rêveries préparèrent le terrain sur, lequel s’établit, comme nous l’avons décrit, l’affect d’angoisse et d’attente anxieuse une fois que cet affect eût mué la rêvasserie habituelle en absence hallucinatoire.

On constate avec étonnement que, dans les premières manifestations des débuts de la maladie, les caractéristiques principales de celle-ci, destinées à persister pendant presque deux années, se trouvent déjà entièrement constituées, l’existence d’un second état de conscience apparaissant d’abord sous la forme d’une absence passagère pour ensuite donner une « double conscience » ; les troubles du langage provoqués par l’affect d’angoisse avec décharge fortuite due à une poésie enfantine anglaise ; plus tard une paraphasie et un oubli de la langue maternelle remplacée par un anglais parfait ; enfin la paralysie, par compression du bras droit, qui se transforme ultérieurement en contracture parésique droite. Le mécanisme de formation de cette dernière affection correspond entièrement à la théorie de Charcot relative à l’hystérie traumatique : état hypnotique où se produit un léger traumatisme.

Mais, tandis que la paralysie hystérique, expérimentalement provoquée chez ses malades par Charcot, se stabilisait aussitôt, et alors que chez les femmes ébranlées par un grave traumatisme de peur, une névrose traumatique se manifeste bientôt, le système nerveux de notre jeune fille opposa pendant quatre mois encore une résistance victorieuse à la maladie. La contracture, ainsi que les troubles qui s’y adjoignirent peu à peu, n’apparaissaient que pendant les absences momentanées de la « condition seconde » et laissaient à la patiente, pendant l’état normal la pleine disposition de son corps et de ses sens, de telle sorte que ni elle-même, ni son entourage, ne pouvaient s’apercevoir de quoi que ce soit, leur attention d’ailleurs, toute centrée sur le père gravement malade, ne se portait sur rien d’autre.

Toutefois, comme, depuis l’auto-hypnose hallucinatoire initiale, les absences s’accompagnant d’amnésie totale et de phénomènes hystériques devinrent de plus en plus fréquentes, les occasions de créer de nouveaux symptômes se multiplièrent, et les anciens symptômes se consolidèrent alors par de fréquentes répétitions. A cela s’ajouta le fait que tout nouvel affect pénible, soudainement apparu, agissait à la façon d’une absence (à moins peut-être qu’il ne provoquât toujours une absence momentanée) ; certaines coïncidences fortuites créaient des associations pathologiques, des troubles sensoriels ou moteurs qui, dès lors, resurgissaient en même temps que l’affect, mais tout cela de façon passagère, momentanée ; avant même que la patiente se fût alitée, une multitude de phénomènes hystériques s’était donc développée chez elle, sans que qui que ce soit l’eût observé. Ce fut seulement quand la malade, complètement épuisée par l’inanition, l’insomnie et une angoisse perpétuelle, se trouva à bout, quand la « condition seconde » l’emporta sur l’état normal, que les phénomènes hystériques se continuèrent dans ce dernier état et que les crises se transformèrent en symptômes permanents.

Mais, se demandera-t-on, dans quelle mesure peut-on se fier aux dires de la malade ? Le mode de formation des phénomènes, leur motivation, étaient-ils vraiment ceux qu’elle indiquait ? En ce qui concerne les processus les plus importants, ceux qui étaient fondamentaux, le rapport fait par la patiente me paraît d’une incontestable exactitude. Ce n’est pas sur la disparition, chez elle, des symptômes une fois qu’elle avait « parlé », que je m’appuie, car on pourrait l’expliquer par la suggestion, mais cette malade faisait toujours preuve de grande sincérité et l’on pouvait se fier à elle ; les faits racontés se rattachaient à ce qu’il y avait pour elle de plus sacré ; tout ce qui put être contrôlé par des tiers s’avéra parfaitement exact. D’ailleurs, la plus douée des jeunes personnes ne parviendrait pas à édifier un système aussi cohérent que celui inclus dans l’histoire du développement de cette maladie. Il ne faut néanmoins pas éliminer, de prime abord, l’idée qu’elle ait pu, du fait justement de cette rigoureuse logique, introduire (de très bonne foi) une motivation inexistante de certains symptômes. Mais je tiens cette supposition elle-même pour inexacte. C’est justement l’insignifiance de tant d’incidents, le caractère irrationnel de tant de connexions, qui témoignent en faveur de leur réalité. La malade n’arrivait pas à comprendre pourquoi la musique de danse la faisait tousser. La chose semblait vraiment trop dénuée de sens pour qu’on pût la croire volontairement inventée ; or, j’étais autorisé à penser que tout scrupule de conscience provoquait chez cette jeune fille un spasme de la glotte. Je crois donc, pour ma part, que l’impulsion motrice due à une envie de danser transforma chez elle ce spasme en une toux nerveuse. Je tiens ainsi les dires de la malade comme dignes de foi et conformes à la vérité.

Peut-on, alors, assurer que chez d’autres hystériques, le développement de l’hystérie s’effectue de façon analogue, que des phénomènes semblables se produisent, même là où ne se révèle aucune « condition seconde » aussi nettement dissociée ? Je dois indiquer que l’évolution de la maladie serait restée totalement ignorée du médecin comme de la malade elle-même, si cette dernière n’avait présenté la particularité de se souvenir, comme nous l’avons décrit, pendant l’hypnose et de raconter ensuite ce dont elle s’était souvenue. A l’état de veille, elle n’en savait plus rien. L’examen clinique des sujets à l’état de veille ne saurait jamais nous renseigner sur ce qui se passe chez d’autres personnes, puisque, avec la meilleure volonté du monde, ils sont incapables de nous rien révéler. J’ai déjà indiqué que l’entourage pouvait mal se rendre compte de tous ces processus. Pour savoir comment les choses se passent chez les autres malades, il faudrait employer un procédé capable de donner des résultats analogues à ceux qu’avait fournis chez Anna O… l’auto-hypnose. Il nous fut d’abord permis de supposer que des processus analogues pourraient bien être plus fréquents que ne le laissait prévoir notre ignorance du mécanisme pathogène.

Lorsque la malade se fut alitée et que son conscient se mit à osciller sans cesse entre l’état normal et l’état second, la foule des symptômes hystériques, isolément formés et jusque-là restés latents, se muèrent en symptômes permanents. Un groupe de symptômes, paraissant différer des premiers par leur origine, vint se joindre à ceux-ci : la contracture paralytique des membres du côté gauche, et la parésie des muscles du cou. Je les distingue des autres phénomènes parce qu’une fois disparus, on ne les vit jamais réapparaître, fût-ce sous forme d’accès ou de simples indices, même au cours des phases terminale et de guérison, alors que tous les autres symptômes, après un long assoupissement, se réveillaient à nouveau. De ce fait même, on ne les vit jamais surgir dans les analyses hypnotiques et on n’était pas en mesure de les attribuer à des causes affectives ou fantasmatiques. Tout cela m’incite à croire qu’ils ne devaient pas leur existence au même incident psychologique que les autres symptômes, mais à une extension secondaire de l’état somatique inconnu sur lequel se fondent les phénomènes hystériques.

Pendant toute la maladie, les deux états du conscient ont subsisté parallèlement : l’état primaire, celui où le psychisme de la malade se montrait tout à fait normal, et l’état « second » comparable au rêve à cause de sa richesse en fantasmes et en hallucinations, de ses grandes lacunes mnémoniques, de l’absence de frein et de contrôle dans les idées. Dans ce second état, la patiente était aliénée. L’intrusion de cet état anormal dans l’état normal, dont dépendait l’état psychique de la malade, offre, à mon avis, une bonne occasion de connaître la nature d’au moins une forme de psychose hystérique. Chacune des hypnoses du soir apportait la preuve du fait que la malade restait parfaitement lucide, gardait sa clarté d’esprit, se montrait normale au point de vue sensibilité et volonté, tant qu’aucun produit de l’état second n’agissait, « dans l’inconscient », comme facteur incitant. La psychose qui éclatait chaque fois qu’il survenait un intervalle prolongé dans ce processus de décharge révélait justement le degré d’action de ces produits sur le psychisme « normal ». On se voit presque obligé de dire que la malade était partagée en deux personnes, l’une psychiquement normale, l’autre mentalement malade. Je pense que, chez notre patiente, la nette disjonction des deux états ne faisait qu’éclairer un comportement qui, chez bien d’autres hystériques, pose toujours un problème. Chez Anna, on s’étonnait de constater à quel point les productions de son « mauvais moi », comme elle le qualifiait elle-même, pouvaient agir sur sa tenue morale. Si ces productions n’avaient pas été perpétuellement éliminées, nous aurions eu affaire à une hystérique du type malfaisant, récalcitrante, paresseuse, désagréable, méchante ; loin de là, après suppression des excitations, son véritable caractère, tout à fait contraire à celui que nous venons de décrire, reprenait le dessus.

Mais, bien que les deux états fussent nettement distincts, il ne s’agissait pas seulement d’une irruption du second état dans le premier, mais, comme le disait la patiente, d’un observateur pénétrant et tranquille, spectateur de toutes ces extravagances et qui restait, même pendant les plus mauvais moments, tapi dans un coin de son cerveau. Cette persistance d’une pensée claire pendant les manifestations psychotiques se traduisait d’une très curieuse façon : lorsque la patiente, une fois les phénomènes hystériques terminés, se trouvait dans un état passager de dépression, elle ne manifestait pas seulement certaines craintes enfantines, ne se contentait pas de s’adresser à elle-même des reproches, mais déclarait aussi n’être nullement malade. Tout cela, disait-elle, avait été simulé. C’est là, on le sait, un fait assez courant.

Après la maladie, lorsque les deux états de la conscience ont retrouvé leur unicité, les patients, en jetant un regard en arrière, se considèrent chacun comme une personne non partagée, qui a toujours eu la notion de cette extravagance. Ils croient qu’ils auraient pu la faire cesser s’ils l’avaient voulu, ainsi, ce serait intentionnellement qu’ils auraient provoqué pareil désordre. – Cette persistance de la pensée normale pendant l’état second devrait d’ailleurs subir d’énormes variations quantitatives, voire disparaître en grande partie.

J’ai déjà décrit le fait surprenant de la suppression durable des excitations émanées du deuxième état et de leurs conséquences, toutes les fois qu’au cours de la maladie, la malade put en faire le récit. Il ne me reste rien à ajouter, mais j’affirme cependant que je n’ai nullement cherché à suggérer ma découverte à la patiente ; au contraire, ma stupéfaction a été immense et ce n’est qu’après toute une série de liquidations spontanées que je pus en tirer une technique thérapeutique.

Quelques mots encore à propos de la guérison définitive de l’hystérie. Elle survint, chez notre malade, de la façon que nous avons décrite, après une période d’agitation marquée et une aggravation de son état. On avait tout à fait l’impression de voir la masse des productions de l’état second, jusque-là assoupies, envahir le conscient et resurgir dans le souvenir, encore que ce fût d’abord dans la « condition seconde ». Reste à savoir si, dans d’autres cas encore, la psychose à laquelle aboutissent certaines hystéries chroniques n’aurait pas la même origine.

B – Mme Emmy von N…, 40 ans. Livonienne

Par S. Freud

Le 1er mai 1889, je fus appelé à donner mes soins à une dame d’environ 40 ans dont la maladie autant que la personnalité m’inspirèrent tant d’intérêt que je lui consacrai une grande partie de mon temps et que je pris à cœur de la guérir. C’était une hystérique très facilement hypnotisable, ce qui, quand je le remarquai, me décida à lui appliquer le procédé d’investigation, au moyen de l’hypnose, utilisé par Breuer. Les observations de celui-ci relatives à la guérison de sa première malade m’avaient fait connaître cette méthode thérapeutique que j’allais utiliser pour la première fois, alors que j’étais encore bien éloigné d’en bien posséder le maniement. De fait, je n’ai ni poussé assez loin l’analyse des symptômes ni suivi, à leur égard, un plan suffisamment établi. Pour bien faire comprendre l’état de la malade et mon action médicale, le mieux sera sans doute de reproduire les notes prises tous les soirs pendant les trois premières semaines du traitement. Là où les expériences ultérieures m’auront permis de mieux comprendre le cas, je le ferai connaître à l’aide de notes et de remarques.

1er mai 1889. – Je me trouve en présence d’une femme paraissant encore jeune, aux traits expressifs, étendue sur un divan, la tête appuyée sur un traversin en cuir. L’expression de son visage est crispée, douloureuse, les yeux sont clignotants, le regard est dirigé vers le sol, les sourcils froncés, les plis naso-labiaux prononcés. Elle parle avec effort, à voix basse, interrompue de temps en temps par un trouble spasmodique de la parole allant jusqu’au bégaiement.

En même temps, elle agite continuellement et spasmodiquement les doigts qu’elle tient entrelacés. On note de fréquents mouvements convulsifs de la face et des muscles du cou dont certains et particulièrement le sterno-cleido-mastoïdien font alors spasmodiquement saillie. En outre elle s’interrompt souvent de parler pour émettre un bizarre claquement de la langue que je ne parviens pas à imiter6.

Ses phrases sont parfaitement cohérentes et dénotent, de toute évidence, une intelligence et une culture peu ordinaires. Il semble d’autant plus étrange de la voir s’interrompre toutes les deux minutes, l’expression de son visage exprimant à cet instant la terreur et le dégoût. Les doigts crispés, recroquevillés, elle fait un geste du bras comme pour me repousser en s’écriant d’une voix angoissée : « ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas ! » Sans doute est-elle sous l’impression de quelque effrayante vision itérative et se sert-elle de cette formule pour parer l’intrusion de cet élément étranger7. Cet épisode prend fin aussi brusquement qu’il est survenu et la malade continue à parler sans plus tenir compte de son précédent état d’excitation sans expliquer ou chercher à excuser son comportement, donc, sans doute, sans s’être elle-même rendu compte de cette interruption8.

Voici ce qu’'elle m’apprend touchant sa situation : sa famille, originaire de l’Allemagne centrale, habite depuis deux générations dans les provinces baltes russes où elle possède de grands biens. Ses parents avaient eu 14 enfants dont elle était la 13e. Quatre de ces enfants seulement sont encore vivants. Elle a été élevée avec soin, mais aussi avec rigueur, par une mère sévère et d’un dynamisme débordant. A 23 ans, elle épousa un homme fort capable, doué d’éminentes qualités, qui s’était acquis une situation brillante dans la grande industrie, mais qui était bien plus âgé qu’elle. Il mourut subitement au bout de peu de temps d’une crise cardiaque. Mme Emmy attribuait sa propre maladie à cet événement ainsi qu’à l’éducation de ses deux filles, âgées maintenant de 16 et 14 ans et qui étaient très maladives et atteintes de troubles nerveux. Depuis la mort de son mari, survenue quatorze ans auparavant, elle n’avait jamais cessé d’être plus ou moins souffrante. Il y a quatre ans de cela, un traitement de massages et d’électrothérapie lui a procuré un soulagement passager, mais, en dehors de cela, tous ses efforts pour guérir sont restés vains. Elle a fait de nombreux voyages, s’intéresse vivement à beaucoup de choses. Actuellement, elle habite un château situé au bord de la Baltique, à proximité d’une grande ville. Depuis quelques mois, son état a empiré de nouveau, elle est déprimée, souffre d’insomnies, de douleurs et, ayant vainement cherché à Abbazia une amélioration de son état, s’est, depuis six semaines, installée à Vienne où elle a été soignée, jusqu’à ce jour, par un éminent médecin.

Elle accepte, sans y rien objecter, ma proposition de se séparer de ses deux filles qui ont une gouvernante et d’entrer dans une maison de santé où je pourrais, tous les jours, venir la voir.

Dans la soirée du 2 mai, je me rends auprès d’elle dans la maison de santé. J’observe qu’elle sursaute violemment chaque fois que la porte s’ouvre inopinément. Je demande alors aux médecins de l’établissement et au personnel de frapper fort et de ne pénétrer dans la pièce que lorsqu’elle leur aura dit d’entrer. Malgré cela, elle fait la grimace et tressaille encore toutes les fois que survient quelqu’un.

Elle se plaint surtout aujourd’hui d’une sensation de froid ainsi que de douleurs dans la jambe droite, douleurs partant du dos et passant au-dessus de la crête iliaque. J’ordonne des bains chauds et pratiquerai, deux fois par jour, des massages de tout le corps.

Elle est parfaitement accessible à l’hypnose. Je place un doigt devant ses yeux et lui enjoins de dormir et elle se laisse tomber en arrière avec une expression de stupeur et de confusion mentale. Je lui suggère le sommeil, l’amélioration de tous ses symptômes, etc. Elle m’écoute, les yeux clos, mais avec une grande et évidente attention. En même temps ses traits se détendent peu à peu et l’apaisement se lit sur son visage. Un vague souvenir de mes paroles subsiste après cette première hypnose, mais dès après la séance suivante, un somnambulisme total (amnésie) apparaît. Je lui avais annoncé que j’allais l’hypnotiser et elle y avait consenti sans m’opposer la moindre objection. Elle n’a jamais été hypnotisée, mais tout me porte à croire que ses lectures l’ont renseignée sur l’hypnose, encore que j’ignore quelle idée elle peut se faire de l’état hypnotique9.

Le traitement par bains chauds, massages bi-quotidiens et suggestion hypnotique se poursuivit les jours suivants. Elle dormait bien, se remettait à vue d’œil et passait la plus grande partie de la journée tranquillement allongée. Il ne lui était interdit ni de voir ses enfants, ni de lire, ni de faire sa correspondance.

Matinée du 8 mai. – Tout en paraissant tout à fait normale, elle me raconte d’effrayantes histoires d’animaux. Elle vient de lire, dans la Gazette de Francfort posée devant elle sur la table, qu’un apprenti, après avoir ligoté un jeune garçon, lui avait fourré une souris blanche dans la bouche ; le jeune garçon en serait mort de terreur. Le Dr K… avait dit à la malade qu’il avait expédié à Tiflis une caisse pleine de rats blancs. En me faisant ce récit, la malade manifeste une évidente terreur, se tord, plusieurs fois, convulsivement les mains :

Ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas ! Ah ! si je trouvais un animal pareil dans mon lit ! Imaginez un peu l’ouverture de la caisse (frisson d’horreur). Il s’y trouve un rat crevé, un rat cloué !

Je m’efforce, sous hypnose, de dissiper ces hallucinations d’animaux. Pendant son sommeil, je prends la Gazette de Francfort et y trouve vraiment l’histoire des sévices exercés sur un apprenti, mais sans qu’il soit fait mention de souris ou de rats. Ainsi, elle les a ajoutés à l’article.

Le soir, je lui parle de notre conversation relative aux souris blanches. Elle l’ignore, se montre très surprise et rit de bon cœur10.

Dans l’après-midi, elle avait souffert d’une soi-disant « crampe à la nuque », mais pas très longtemps, pendant deux heures seulement.

Dans la soirée du 8 mai, l’ayant hypnotisée, je l’invite à parler, ce qu’elle arrive à faire après quelques efforts. Elle parle à voix basse, réfléchit chaque fois avant de répondre. Sa physionomie change suivant le contenu de son récit et, dès que je mets fin par la suggestion, à l’impression provoquée, en elle-même, par ce qu’elle dit, l’expression de son visage devient calme. Je lui demande d’où vient qu’elle s’effraye aussi facilement. Elle répond :

A cause de souvenirs de mon tout jeune âge. – De quand ? – D’abord de l’époque où j’avais 5 ans et où mes frères et sœurs me lançaient très souvent à la tête des bêtes mortes ; c’est alors que je me trouvai mal pour la première fois, avec accompagnement de convulsions. Mais ma tante déclara que c’était horrible et qu’on ne devait pas avoir de pareils accès. Alors ils ont cessé. Ensuite, à 7 ans, quand je me suis trouvée, sans m’y être attendue, devant le cercueil de ma sœur, puis à 8 ans, quand mon frère revêtu de linges blancs jouait au fantôme pour me faire peur ; à 9 ans, quand je vis ma tante dans son cercueil et que, tout à coup, son menton se décrocha.

Les événements traumatisants qu’elle me cite là en réponse à la question que je lui posais au sujet de ses épouvantes sont, évidemment, tout prêts dans sa mémoire, sinon elle n’aurait pu, pendant les courts instants séparant ma question de sa réponse, rassembler aussi rapidement les incidents survenus dans des périodes différentes de son enfance. A la fin de chaque partie de son récit tout son corps est saisi de mouvements spasmodiques et son visage prend une expression d’horreur et d’effroi ; finalement elle ouvre tout grand la bouche et respire avec difficulté. Les mots traduisant les terrifiantes péripéties des incidents sortent péniblement, d’une façon saccadée, ensuite ses traits se détendent.

Sur ma demande, elle confirme que, pendant son récit, elle a réellement vu se dérouler avec leurs couleurs naturelles les scènes qu’elle racontait. Elle pense d’ailleurs très souvent à ces incidents et les a justement évoqués ces jours derniers. Chaque fois que ces souvenirs lui reviennent à l’esprit, elle en revoit les scènes avec toute l’acuité du réel11. Je comprends maintenant pourquoi elle me parle aussi fréquemment de scènes où figurent des animaux et des cadavres. Mon traitement consiste à effacer ces images afin d’en empêcher le retour. Pour consolider l’effet de la suggestion, je lui passe, plusieurs, fois, la main sur le front.

Soirée du 9 mai. – Sans l’aide d’une nouvelle suggestion, elle a bien dormi, mais a souffert le matin de douleurs gastriques. Celles-ci s’étaient déjà produites la veille, dans le jardin où elle était restée trop longtemps avec ses enfants. Elle consent à limiter à deux heures et demie la durée de leurs visites ; quelques jours auparavant, elle s’était reprochée d’abandonner ses filles. Je la trouve aujourd’hui quelque peu agitée, les sourcils froncés. Elle parle avec peine et émet son claquement de langue. Pendant la séance de massage, elle nous raconte que la gouvernante des enfants lui a apporté un atlas d’histoire de la civilisation et que des images représentant des Indiens déguisés en animaux l’y avaient violemment effrayée : « pensez donc ! S’ils prenaient vie ! » (frisson d’horreur).

Au cours de la séance d’hypnose, je lui demande pourquoi ces images l’ont tant effrayée puisqu’elle a cessé de craindre les animaux. Elles lui auraient rappelé certaines visions qu’elle avait eues au moment de la mort de son frère (à 19 ans). Je réserve ce souvenir pour plus tard. Je l’interroge encore sur l’origine de son bégaiement. L’a-t-elle toujours eu ? Et à quel moment lui est venu son tic ? (le claquement de langue)12. Le bégaiement serait une des manifestations de sa maladie. Quant au tic, elle l’avait depuis cinq ans, à partir du jour où, assise auprès du lit de sa fille cadette très souffrante, elle avait décidé de se tenir tout à fait tranquille. J’essaye d’atténuer l’importance de ce souvenir, rien de fâcheux n’étant arrivé à l’enfant, etc. Elle, alors : « cela se reproduit chaque fois que je redoute quelque chose ou que quelque chose m’effraye. » Je l’invite à ne plus avoir peur à la vue d’images d’indiens, mais plutôt d’en bien rire et de me le faire remarquer. C’est ce qui se produit au réveil. Elle cherche le livre, me demande si je l’ai déjà regardé, l’ouvre à la page en question et rit à gorge déployée devant les figures grotesques, sans manifester de frayeur et les traits tout à fait détendus. Le Dr Breuer survient inopinément en compagnie du médecin de l’établissement.

Elle s’effraye et fait claquer sa langue de telle sorte que les deux messieurs nous quittent très vite. Elle explique cette agitation en disant ressentir une impression désagréable toutes les fois que quelqu’un venait pendant que j’étais présent.

La patiente étant sous hypnose, j’avais, en outre, par contact de la main, supprimé sa douleur gastrique en lui annonçant qu’après le repas, elle s’attendrait à un retour de celle-ci qui cependant ne se reproduirait pas.

Dans la soirée, elle se montre pour la première fois bien disposée et loquace, manifeste un humour que je n’eus pas soupçonné chez une personne aussi grave. C’est ainsi que, satisfaite de l’amélioration de son état, elle tourne en ridicule le traitement prescrit par son médecin précédent. Elle avait, de longue date, projeté de se soustraire à ce traitement sans trouver le moyen de le faire, jusqu’au moment où une remarque fortuite du Dr Breuer dont elle avait un jour reçu la visite lui en eût fourni le prétexte. Comme je semble fort étonné en apprenant cela, elle s’effraye, se reproche violemment d’avoir commis une indiscrétion, mais se laisse, en apparence, calmer par moi.

Pendant sa séance d’hypnose, je lui demande de me conter d’autres incidents ayant provoqué chez elle une frayeur tenace. Aussi rapidement que la première fois, elle m’en révèle toute une série datant de sa jeunesse et m’assure à nouveau qu’elle revoit souvent devant elle ces scènes toujours colorées et animées. Elle raconte comment, âgée de 15 ans, elle vit emmener sa cousine à l’asile d’aliénés ; elle voulut appeler au secours, ne le put pas et perdit, jusqu’au soir, l’usage de la parole. Il lui arrive souvent, à l’état de veille, de parler de maisons de fous et je l’interromps pour l’interroger sur d’autres circonstances où elle aurait pu avoir affaire à des cas de folie. Elle me raconte que sa propre mère a été, pendant quelque temps, soignée dans un asile. Elles auraient eu à leur service une domestique dont la patronne avait longtemps séjourné dans un asile d’aliénés et qui avait l’habitude de lui raconter de terrifiantes histoires : comment les malades étaient ligotés sur des chaises, comment on les corrigeait, etc. En me racontant cela, ma malade a les mains crispées et manifeste une grande terreur, elle revoit tout cela. Je m’efforce de modifier l’idée qu’elle se fait d’un asile d’aliénés. J’affirme qu’elle pourra désormais entendre parler d’un semblable établissement sans y voir quelque rapport avec elle-même et je vois son visage se détendre.

Elle, poursuivant l’énumération de ses souvenirs terrifiants, raconte comment, à l’âge de 15 ans, elle découvrit sa mère gisant sur le sol après une attaque. La pauvre femme survécut quatre ans, mais notre patiente, alors âgée de 19 ans, trouva un jour, en rentrant à la maison, sa mère morte et défigurée. Atténuer l’action de cette sorte de souvenirs est naturellement chose bien plus malaisée ; après une analyse plus poussée, je certifie à la malade qu’elle reverra cette scène mais d’une façon plus vague, moins virulente. Elle raconte encore comment, à l’âge de 19 ans, elle avait trouvé un crapaud, en soulevant une pierre, ce qui lui avait enlevé pour plusieurs heures l’usage de la parole13.

Je puis me convaincre, au cours de cette séance, qu’elle sait bien ce qui s’est passé dans la séance précédente, alors qu’à l’état de veille elle en ignore tout.

Matinée du 10 mai. – Aujourd’hui, pour la première fois, elle a pris au lieu d’un bain chaud un bain de boue. Je lui trouve l’air mécontent, renfrogné ; les mains enveloppées d’un châle, elle se plaint de douleurs et du froid. Je lui demande ce qu’elle a et elle me dit qu’incommodément assise dans son étroite baignoire, elle y a attrapé des douleurs. Pendant le massage, elle déclare se reprocher amèrement, en dépit de tout, d’avoir, la veille, trahi le Dr Breuer. Je la rassure par un pieux mensonge en lui affirmant que je connaissais déjà auparavant cette histoire. Grâce à cela, sa surexcitation (c’est-à-dire ses claquements de langue, la contraction de ses traits) cesse. C’est ainsi que s’exerce mon influence dès la séance de massage ; elle se tranquillise, devient plus sereine et découvre, même en dehors des questions posées sous hypnose, les motifs de chacun de ses accès de mauvaise humeur. D’ailleurs les propos qu’elle me tient, pendant que je la masse, ne sont pas non plus aussi inintentionnels que leur apparence le ferait supposer ; ils reproduisent plutôt assez fidèlement les souvenirs et les impressions nouvelles qui ont agi sur elle depuis notre dernier entretien et émanent, souvent d’une façon tout à fait inattendue, de réminiscences pathogènes dont elle se décharge spontanément par la parole. Tout se passe comme si elle s’était approprié mon procédé. Elle semble utiliser cette conversation, en apparence menée à bâtons rompus, comme complément de l’hypnose. C’est ainsi qu’elle en vient aujourd’hui à parler de sa famille, et, par toutes sortes de détours, à conter l’histoire d’un cousin original et borné, auquel ses parents avaient fait arracher toutes les dents en une seule séance. Elle accompagne ce récit de tous les signes de l’effroi en répétant plusieurs fois sa formule de protection : « restez tranquille ! » – ne dites rien ! – ne me touchez pas ! ». Ensuite elle se rassérène et se déride. Ainsi, son comportement à l’état de veille est, malgré tout, dicté par les expériences qu’elle a faites au cours du somnambulisme, et dont elle croit alors ne rien savoir.

Pendant l’hypnose je la questionne à nouveau sur la cause de sa mauvaise humeur et reçois les mêmes réponses qu’auparavant, mais dans un ordre inverse : 1) Son bavardage d’hier ; 2) Les douleurs provoquées par l’incommodité de sa position dans la baignoire. Je demande aujourd’hui ce que signifient les phrases : « ne bougez pas, etc. » Elle explique qu’elle craint, lorsqu’elle a des pensées angoissantes, d’en voir interrompre le cours, parce que alors tout s’embrouille et qu’elle se sent encore plus mal. Le « ne bougez pas » se rapporte au fait que les figures d’animaux semblent entrer en mouvement et se précipiter sur elle dès que quelqu’un remue ; enfin l’imploration « ne me touchez pas » se rapporte aux incidents suivants : son frère, rendu très malade par la grande quantité de morphine qu’il prenait à 19 ans, l’empoignait souvent tout à coup, dans ses terribles accès. Plus tard, un monsieur de sa connaissance, pris chez elle d’un accès de folie subite, l’avait saisie par le bras. (Il s’était encore produit un troisième cas de ce genre dont elle ne pouvait se souvenir avec exactitude.) Enfin, lorsqu’elle avait 28 ans, elle avait failli être étouffée par sa fille cadette très malade, qui dans son délire l’avait violemment serrée. Malgré le grand laps de temps qui sépare ces divers incidents, la patiente les raconte tout d’un trait comme s’il s’agissait d’une seule histoire en quatre actes. Tous les récits de ces traumatismes ainsi groupés commencent d’ailleurs par « comme » et chacun est relié au suivant par « et ». Ayant remarqué que la formule de protection est destinée à empêcher le retour d’incidents semblables, j’utilise la suggestion pour lui enlever cette crainte, et, de fait, je ne l’entends plus prononcer les paroles en question.

Le soir, je la trouve très bien disposée. Elle me raconte en riant que, dans le jardin, les aboiements d’un petit chien l’ont effrayée. Néanmoins, son visage est légèrement crispé et je note une certaine agitation intérieure qui ne disparaît que lorsque je lui affirme n’être pas froissé d’une observation faite par elle au cours du massage matinal. Ses règles sont venues aujourd’hui après un intervalle d’à peine quinze jours. Je lui promets de rétablir par la suggestion hypnotique la périodicité normale, et ordonne pendant l’hypnose que l’intervalle soit vingt-huit jours14.

Je lui demande aussi, au cours de l’hypnose, si elle se souvient de ce qu’elle m’a raconté en dernier lieu. Ce faisant, je pense à quelque chose qui hier n’a pas été liquidé. Elle commence, cependant, à me parler de façon correcte du « ne me touchez pas » de l’hypnose matinale. Je la ramène alors au thème de la veille. Je lui avais demandé d’où venait son bégaiement et elle m’avait répondu « je n’en sais rien »15. C’est pourquoi je l’avais invitée à s’en souvenir pour le dire au cours de la séance d’aujourd’hui. Elle me répond donc, sans plus réfléchir, mais avec une grande agitation et un langage spasmodique :

Un jour, les chevaux attelés à la voiture dans laquelle se trouvaient les enfants s’emballèrent ; une autre fois, je traversais la forêt en voiture, avec les enfants, pendant un orage. La foudre tomba sur un arbre, juste devant les chevaux ; les animaux eurent peur et je pensai ; « surtout reste bien tranquille sans quoi tu vas effrayer davantage encore les chevaux par tes cris, et le cocher ne pourra plus les retenir. » C’est à partir de ce jour que ça a commencé.

Ce récit l’a énormément agitée. Elle m’apprend encore que le bégaiement était survenu tout de suite après le premier incident, mais pour bientôt disparaître et ne revenir qu’après le second. Je supprime le souvenir plastique de ces scènes tout en demandant à la malade de se les représenter une fois de plus. Elle semble s’y efforcer mais reste calme, et en parle désormais sous hypnose sans trouble spasmodique du langage16.

La voyant disposée à me fournir des renseignements, je lui demande s’il y a encore d’autres événements qui l’ont effrayée au cours de son existence, au point d’en avoir conservé un souvenir vivace. Elle me cite toute une série d’incidents analogues : un an après la mort de sa mère, alors qu’elle se trouvait chez une amie française, on l’envoya, avec une autre jeune fille, chercher un lexique dans la pièce voisine. Là elle vit se dresser sur le lit une personne exactement semblable à celle qu’elle venait de quitter. Elle demeura clouée sur place. Plus tard, on lui dit qu’il s’agissait d’une poupée que l’on avait mise là. Je lui explique que cette apparition est une hallucination et fais appel à son intelligence ; après quoi ses traits retrouvent leur sérénité.

Elle raconte encore comment elle soignait son frère malade qui, à cause de la morphine, était sujet à de terribles crises pendant lesquelles il la terrorisait en la saisissant. Je lui fais observer qu’elle a déjà, le matin même, parlé de cet incident, et pour mieux me rendre compte des faits, je lui demande quand elle a encore été ainsi « empoignée ». Je suis alors agréablement surpris, elle réfléchit cette fois plus longtemps avant de répondre, pour finalement me dire en hésitant « la petite ? ». Elle n’arrive pas à se souvenir des deux autres incidents (voir plus haut). L’ordre que je lui avais donné d’effacer ce souvenir a donc été suivi. Elle poursuit : à l’époque où elle soignait son frère, elle vit un jour, tout à coup, apparaître le pâle visage de sa tante, au-dessus du paravent. La tante était venue pour convertir le malade à la foi catholique. Je remarque qu’ici, j’arrive au cœur même de sa peur constante des surprises et lui demande en quelles circonstances elle en a eu d’autres encore. Elle raconte comment ils avaient chez eux un ami qui aimait à s’introduire en catimini dans la pièce et à se dresser brusquement devant elle ; comment, tombée malade après la mort de sa mère, elle alla se soigner dans une ville d’eaux ; là un fou pénétra plusieurs fois, par erreur, dans sa chambre et s’avança jusqu’à son lit ; enfin comment, pendant son trajet de retour d’Abbazia, un étranger ouvrit quatre fois inopinément la portière de son compartiment, la dévisageant chaque fois fixement. Elle eut si peur qu’elle appela le contrôleur.

J’efface ces souvenirs, la réveille et lui certifie qu’elle dormira bien cette nuit, mais en omettant de lui faire cette suggestion à l’état d’hypnose. Une remarque qu’elle fait prouve l’amélioration de son état : elle déclare, en effet, n’avoir rien lu aujourd’hui, tant elle vivait dans un rêve heureux, elle qui, perpétuellement agitée intérieurement, ne pouvait jamais rester inoccupée.

Matinée du 11 mai. – J’ai pris rendez-vous pour aujourd’hui avec le Dr N…, gynécologue. Il doit examiner la fille aînée de ma malade qui souffre de troubles menstruels. Je trouve Mme Emmy dans un état d’agitation dont les manifestations sont toutefois plus légères que jadis. Elle répète de temps en temps : « j’ai peur, si peur ; il me semble que je vais mourir. » De quoi donc a-t-elle peur ? Serait-ce du Dr N… ? Elle n’en sait rien, elle a peur, et voilà tout. Dans l’hypnose que je pratique avant l’arrivée de mon collègue, elle m’avoue sa crainte de m’avoir offensé, hier pendant le massage, par une remarque qui lui semble impolie. Elle redoute aussi tout ce qui est nouveau, donc le nouveau médecin. Elle se calme, tressaille plusieurs fois, il est vrai, devant le Dr N…, mais autrement se comporte bien, ne manifeste aucun trouble d’élocution et n’émet aucun claquement de langue. Après le départ du médecin, je la remets en état d’hypnose afin de faire disparaître les reliquats d’excitation que cette visite aurait pu laisser. Elle se montre fort satisfaite de son propre comportement, met de grands espoirs en son traitement, et je cherche à lui montrer par cet exemple qu’il n’y a pas lieu de s’effrayer des nouveautés qui peuvent aussi parfois être favorables17.

Le soir, elle se montre très bien disposée et se débarrasse de bien des scrupules au cours de l’entretien qui précède la séance d’hypnose. Au cours de l’hypnose je lui demande quel fait a le plus marqué dans son existence et réapparaît le plus souvent dans son souvenir : c’est la mort de son mari. Je lui fais décrire cet événement dans tous ses détails, ce qu’elle fait en donnant tous les signes de la plus profonde émotion, mais sans claquer de la langue ni bégayer.

Étant sur la Riviera qu’ils aimaient tous deux beaucoup, ils passèrent un jour sur un pont, et son mari, saisi d’une crise cardiaque, s’affaissa soudain et demeura quelques minutes sans connaissance, pour ensuite se relever en parfait état. Peu de temps après, alors qu’elle se trouvait encore au lit après ses couches et avait son bébé auprès d’elle, son mari qui était assis à une petite table près du lit et prenait son petit déjeuner, se leva soudain, la regarda d’un air bizarre, fit quelques pas, et tomba par terre, mort. Elle sauta hors du lit ; les médecins appelés tentèrent de ranimer son mari (ce qu’elle entendit de la pièce voisine), mais tous leurs efforts restèrent vains. – Elle poursuit. – Ensuite, le bébé, alors âgé de quelques semaines, tomba gravement malade et le demeura pendant six mois, alors qu’elle-même devait rester alitée avec une forte fièvre – puis suivent, par ordre chronologique, des doléances au sujet de cette enfant, griefs qu’elle énumère rapidement, d’un air irrité, comme lorsqu’on parle de quelqu’un dont on a assez. La petite fille avait été longtemps assez bizarre, elle criait sans cesse, ne dormait pas, avait été atteinte d’une paralysie de la jambe gauche dont on désespérait presque de la guérir. A 4 ans, elle avait eu des visions, n’avait appris que tardivement à marcher et à parler, si bien qu’on l’avait tenue longtemps pour idiote ; d’après les médecins, elle aurait été atteinte d’une inflammation du cerveau et de la moelle, et de Dieu sait quoi encore ! Je l’interromps en lui faisant remarquer que cette même enfant est aujourd’hui normale et d’une santé florissante, et je lui enlève la possibilité de revoir tous ces épisodes pénibles en effaçant de sa mémoire, non seulement le souvenir plastique, mais tout l’ensemble de cette réminiscence, comme si elle n’y avait jamais été mêlée. Je lui promets la cessation de cette attente anxieuse des malheurs, qui la torture continuellement et aussi des douleurs généralisées dont elle s’était plainte pendant son récit, alors qu’il n’en avait plus été question depuis plusieurs jours18.

Immédiatement après mes suggestions, et à ma grande stupéfaction, la malade se met à me parler du prince L… dont l’évasion d’un asile d’aliénés avait fait grand bruit. Elle émet de nouvelles idées angoissantes à propos des asiles, elle dit qu’on y verse des douches froides sur la tête des gens, qu’on les met dans un appareil où on les fait tourner jusqu’à ce qu’ils se tiennent tranquilles. Trois jours auparavant, je l’avais interrompue au moment où elle se lamentait de ce que, dans ces établissements, on ligotât les malades sur leur chaise. Je constate que je n’aboutis à rien de cette façon-là et que je ne puis éviter d’écouter jusqu’au bout ce qu’elle a à me dire à propos de chaque chose. Une fois ceci établi, je lui enlève ces nouvelles images terrifiantes, je fais appel à son discernement, disant qu’elle a plus de raisons de me croire, moi, que la sotte domestique de qui elle tient ces effrayantes descriptions de l’organisation des asiles d’aliénés. Remarquant qu’au cours de ces récits elle bégaye, malgré tout, de temps en temps, je lui demande d’où provient ce bégaiement. Pas de réponse. « vous n’en savez rien ? » – « non. » – « et pourquoi ? » – « pourquoi ? Parce que ça ne m’est pas permis » (elle prononce ces paroles avec vivacité et une nuance de contrariété). Je crois voir dans cette déclaration un succès de la suggestion, mais elle exprime le désir de sortir de l’hypnose et j’y consens19.

12 mai. – Contrairement à mes prévisions, elle a peu et mal dormi. Je la trouve très angoissée, mais sans les manifestations physiques habituelles. Elle refuse de dire ce qu’elle a ; elle m’annonce seulement qu’elle a fait de mauvais rêves et qu’elle revoit toujours les mêmes choses. « quelle horreur s’ils prenaient vie ! » Au cours du massage, elle se libère quelque peu en me questionnant, récupère sa bonne humeur, me décrit les relations qu’elle entretient dans sa maison de veuve, sur la Baltique, les gens éminents de la ville voisine qu’elle a coutume d’y inviter, etc.

Hypnose. – Elle a fait des rêves affreux, les pieds des chaises et les dossiers des fauteuils étaient tous des serpents, un monstre à tête de vautour l’avait becquetée et mordue par tout le corps, d’autres bêtes sauvages s’étaient aussi précipitées sur elle, etc. Puis elle passe aussitôt à d’autres délires d’animaux, à propos desquels elle ajoute « mais ça c’était vrai » (et non des rêves). Ainsi, un jour, voulant attraper une pelote de laine, elle vit que c’était une souris qui prit la fuite ; une autre fois, dans une promenade, un gros crapaud avait sauté sur elle, etc. Je note que mon interdiction générale n’a pas eu de résultat et qu’il faut que je lui enlève une à une ses impressions effrayantes20. Par un détour quelconque, j’arrivai à lui demander comment ses douleurs gastriques étaient survenues et d’où elles provenaient. Je crois que ces douleurs accompagnent toujours chez elle les accès de zoopsie. Avec assez de réticence, elle me répond qu’elle n’en sait rien. Je lui donne jusqu’à demain pour s’en souvenir. Elle me dit alors, d’un ton très bourru, qu’il ne faut pas lui demander toujours d’où provient ceci ou cela mais la laisser raconter ce qu’elle a à dire. J’y consens et elle poursuit sans préambule : « quand ils l’ont emporté, je n’ai pas pu croire qu’il était mort » (la voilà donc qui reparle de son mari, et je découvre maintenant que sa mauvaise humeur était due au fait qu’elle n’avait pas achevé cette histoire). Ensuite, elle s’était dit que si son bébé ne l’avait retenue au lit, elle aurait pu soigner son époux, et alors, pendant trois ans, elle avait détesté cette enfant. La mort de son mari n’avait été suivie que de tourments et de tracas. La famille du mari qui s’était toujours opposée au mariage et s’était irritée de leur bonheur, insinuait maintenant qu’il avait été empoisonné par sa femme et voulait exiger une enquête. Par l’intermédiaire d’un abominable homme d’affaire marron, cette famille lui avait intenté toutes sortes de procès. Le coquin avait embauché des agents pour la calomnier, avait fait publier des articles diffamatoires dans les journaux locaux, et lui en avait envoyé ensuite les coupures. C’est de là qu’étaient venues sa peur des gens et sa misanthropie. Après les paroles apaisantes que je prononce à la suite de ce récit, elle se déclare soulagée.

13 mai. – Des douleurs gastriques ont à nouveau troublé son sommeil, elle n’a pas dîné hier soir et se plaint de douleurs dans le bras droit. Néanmoins, elle est de bonne humeur, bien disposée et me traite depuis hier avec une considération particulière, me demandant mon opinion sur les choses les plus diverses qui lui semblent importantes ; mais elle s’agite outre mesure au moment où je suis obligé de me mettre à la recherche d’une serviette dont j’ai besoin pour le massage, etc. Elle émet alors de fréquents claquements de langue et a des tics.

Hypnose. – Hier soir, elle a soudain compris pour quelle raison les petits animaux qu’elle voyait prenaient des proportions gigantesques. C’est pendant un spectacle donné au théâtre de D… que cela lui était arrivé pour la première fois. Il y avait sur la scène un énorme lézard. Ce souvenir, hier soir, l’avait excessivement troublée21.

Si le claquement de langue a réapparu, c’est parce qu’elle a souffert hier de douleurs dans le bas-ventre, et qu’elle s’est efforcée de ne pas révéler celles-ci par ses soupirs. Elle ignore entièrement la véritable cause de ce claquement (voir p. 43). Elle se rappelle aussi que je lui ai donné pour tâche de découvrir d’où provenaient ses douleurs gastriques. Elle n’en sait rien et me prie de l’aider. Je demande si elle n’a pas, un jour, été forcée de manger, après avoir éprouvé une grosse contrariété. C’est exact. Après la mort de son mari, elle avait, pendant longtemps, perdu tout appétit, ne se nourrissait que par devoir, et c’est alors que débutèrent les douleurs gastriques. En lui effleurant plusieurs fois l’épigastre, je supprime les souffrances. Spontanément, elle commence alors à parler de ce qui l’a le plus affectée. « Je vous ai dit que je n’avais pas aimé la petite, mais il faut ajouter que rien dans mon comportement n’aurait pu le faire soupçonner. J’ai fait tout ce qui était nécessaire. Maintenant encore, je continue à me reprocher de préférer l’aînée. »

14 mai. – Elle se sent bien et calme et a dormi presque jusqu’à 7 h 30. Elle ne se plaint que de quelques douleurs dans la région radiale de la main et de douleurs dans la tête et au visage. Ce qu’elle révèle avant l’hypnose ne cesse de gagner en importance. Aujourd’hui, elle n’a presque rien d’affreux à dire. Elle se plaint d’une douleur et d’un manque de sensibilité dans la jambe droite et me raconte à ce sujet qu’en 1871, à peine remise d’une inflammation du bas-ventre, elle a dû soigner son frère malade, et ainsi ont commencé ces douleurs qui ont parfois provoqué une paralysie du pied droit.

Pendant l’hypnose, je lui demande si elle serait déjà capable de se conduire parmi les humains ou si la peur prévaudrait encore. Elle pense que le fait de sentir quelqu’un derrière elle ou trop près lui serait pénible, et raconte à ce propos certains cas de surprises désagréables provoquées par des personnes surgissant subitement. Ainsi, étant allée se promener un jour avec ses filles à Rügen, elles virent surgir, de derrière un buisson, deux individus à mine patibulaire qui les insultèrent. Pendant une promenade, un soir, à Abbazia, un mendiant dissimulé derrière une pierre se serait tout à coup dressé, puis agenouillé devant elle. Il s’agissait, parait-il, d’un fou inoffensif. Elle raconte enfin une effraction commise dans son château isolé et qui l’avait fort effrayée.

Mais il est facile de comprendre que cette peur des gens provient surtout des persécutions auxquelles elle fut en butte après la mort de son mari22.

Le soir. – Très bien disposée en apparence, elle me reçoit pourtant en s’écriant : « je meurs de peur, ah ! Je puis à peine vous le raconter, je me hais. » J’apprends enfin que le Dr Breuer est venu la voir et qu’elle a sursauté à son apparition. Il s’en est aperçu, mais elle lui a assuré que c’était seulement cette fois-là et qu’elle était navrée, à cause de moi, d’avoir ainsi manifesté ce reste de sa poltronnerie de jadis ! J’avais d’ailleurs eu l’occasion de constater, ces jours derniers, combien elle se montrait dure envers elle-même et prête à se reprocher amèrement ses plus petites négligences, par exemple de n’avoir pas posé à leur place les serviettes pour le massage ni placé en évidence le journal que je devais lire pendant son sommeil. Après qu’une première assise superficielle des réminiscences pénibles lui a été enlevée, on voit apparaître sa personnalité, moralement hypersensible et affectée d’une tendance à la dépréciation d’elle-même. Je lui répète, à l’état de veille, comme dans l’hypnose, une paraphrase du vieil adage minima non curât praetor, et lui dis qu’entre le bien et le mal se trouve tout un groupe de petites choses indifférentes que personne ne doit se reprocher. Je crois que cette leçon ne lui fait pas plus d’effet qu’elle n’en aurait fait à un moine ascète du Moyen Age, qui voyait dans le plus petit incident le concernant le doigt de Dieu et la tentation du Diable et n’était à aucun moment capable d’imaginer le monde ou quoi que ce fût, sans le rapporter à sa propre personne.

Dans l’hypnose, elle me livre un certain nombre d’images terrifiantes complémentaires (par exemple, la vision de têtes sanglantes sur chaque vague à Abbazia). Je lui fais répéter les avis que je lui avais donnés, alors qu’elle était à l’état de veille.

15 mai. – Elle a dormi jusqu’à 8 h 30 mais s’est un peu agitée à l’approche du matin et, à mon arrivée, présente un léger tic, des claquements de langue et quelques troubles de l’élocution. « Je meurs de peur », dit-elle. Je lui demande pourquoi et elle me raconte que la pension où sont ici placées ses enfants se trouve au quatrième étage et qu’on y accède par un ascenseur. Hier, elle a exigé que les enfants puissent aussi se servir de l’ascenseur pour descendre et se le reproche maintenant car cet ascenseur n’est pas très sûr, le propriétaire de la pension l’avait lui-même déclaré. N’avais-je pas entendu parler de l’histoire arrivée à la comtesse Sch… qui avait trouvé la mort à Rome dans un accident semblable ? Je connais le propriétaire de la pension de famille en question et sais que l’ascenseur lui appartient ; il me paraît donc peu probable que cet homme qui, dans ses annonces, fait valoir l’avantage de l’ascenseur, ait mis lui-même sa clientèle en garde contre l’utilisation de ce dernier. Je suppose qu’il s’agit là d’une erreur de mémoire suscitée par l’angoisse et lui ayant fait part de mon opinion l’amène sans effort à rire elle-même de l’invraisemblance de ses craintes. C’est pour cette raison que je n’arrive pas à croire qu’il puisse s’agir là de la véritable cause de son anxiété et j’entreprends d’interroger son conscient hypnotique. Pendant le massage que je pratique aujourd’hui après plusieurs jours d’interruption, elle me raconte certaines histoires sans lien entre elles, mais qui, pourtant, pourraient être vraies. Celle, par exemple, d’un crapaud trouvé dans une cave, d’une mère excentrique qui soignait son enfant idiote d’une façon très originale, d’une femme devenue mélancolique qu’on avait enfermée dans un asile. Je vois ainsi quelles réminiscences passent par la tête de Mme von N… quand elle est de mauvaise humeur. Après s’être soulagée par ces récits, elle devient très gaie, parle de l’existence qu’elle mène dans ses terres, des belles relations qu’elle entretient avec des hommes éminents habitant les provinces baltiques et l’Allemagne du Nord ; il me semble alors difficile de concilier cette abondance d’occupations, avec l’idée d’une femme aussi nerveuse.

Je lui demande donc, pendant l’hypnose, pourquoi elle s’est montrée aussi agitée ce matin et, au lieu de parler de ses craintes relatives à l’ascenseur, elle me dit avoir eu peur de voir ses règles revenir à nouveau et empêcher les massages23.

Je lui fais conter l’historique de ses douleurs dans les jambes. Elle commence comme la veille, énumère une longue série d’épisodes divers, pénibles et irritants, pendant lesquels elle souffrait des jambes, et ces incidents ne manquaient jamais d’aggraver ses douleurs, allant même jusqu’à provoquer une paralysie des deux jambes avec perte de la sensibilité. Il en fut de même pour les douleurs dans les bras ainsi que pour les crampes dans la nuque qui commencèrent également pendant qu’elle soignait un malade. Au sujet de cette « crampe de la nuque », j’obtiens seulement les informations suivantes : elles ont succédé à certains états particuliers d’agitation avec mauvaise humeur et subsistèrent sous forme de « main glaciale » sur la nuque, avec raideur et sensation de froid douloureux aux extrémités, incapacité de parler et prostration complète ; tout cela dure de six à douze heures. Mes tentatives pour lui démontrer que ce symptôme n’est qu’une réminiscence échouent, et lorsque je lui demande, dans ce but, de me dire si son frère qu’elle soignait ne l’aurait pas, dans son délire, saisie par la nuque, elle le nie, et dit ignorer ce qui a pu provoquer ces accès24.

Le soir. – Elle est très gaie, très en train. Pour l’ascenseur, rien ne s’était passé comme elle me l’avait raconté, ce n’était qu’un prétexte pour éviter de s’en servir pour la descente. Suivent une foule de questions sans rapport avec sa maladie. Elle a beaucoup souffert de douleurs au visage, à la main du côté du pouce et à la jambe. Elle ressent de la raideur et des douleurs au visage lorsqu’elle est restée longtemps assise sans bouger ou qu’elle a fixé un point. Elle souffre aussi dans le bras quand elle soulève un objet pesant. L’examen de la jambe droite révèle une assez bonne sensibilité dans la cuisse, une insensibilité marquée dans la jambe et le pied, moindre dans la région du bassin et des lombes.

Pendant l’hypnose, elle avoue avoir encore de temps en temps des craintes au sujet de ses enfants, elles pourraient tomber malades, cesser de vivre ; un accident pourrait arriver à son frère actuellement en voyage de noces ; la femme de ce frère pourrait mourir, aucun de ses frères et sœurs n’a été marié longtemps. – Je n’en puis plus rien tirer au sujet de ses autres craintes. Je lui interdis de s’effrayer sans motif. Elle promet de m’obéir « parce que vous l’exigez ». D’autres suggestions à propos de ses douleurs, de sa jambe, etc., interviennent.

16 mai. – Elle a bien dormi, se plaint encore de douleurs au visage, au bras, aux jambes, se montre très gaie. L’hypnose ne donne rien. Faradisation de la jambe insensible.

Le soir. – Elle sursaute à mon arrivée. « Heureusement que vous arrivez, j’ai eu si peur. » Cela avec tous les signes de la terreur, bégaiement, tics ; je lui fais raconter, pendant qu’elle est éveillée, ce qui est arrivé ; alors, les doigts crispés, les bras tendus en avant, elle me décrit son épouvante de façon parfaite. Dans le jardin, une souris monstrueuse a tout à coup, frôlé sa main ; elle trottait tout le temps de-ci, de-là (illusion par jeux d’ombres ?). Sur les arbres, des quantités de souris étaient perchées. – N’entendez-vous pas les chevaux piaffer dans le cirque ? – A côté il y a un monsieur qui gémit, je crois qu’il souffre après son opération. – Suis-je à Rügen ? J’y avais une cheminée semblable ? – Elle est dans un état de confusion mentale du fait de toutes les pensées qui se croisent en elle et parce qu’elle s’efforce d’y distinguer la réalité. Quand je l’interroge sur les choses présentes, elle n’arrive pas à me répondre. J’essaie, au cours de l’hypnose, de mettre de l’ordre dans cet état.

Hypnose. – De quoi avez-vous eu peur ? Elle répète l’histoire des souris avec toutes les manifestations de la terreur : alors qu’elle traversait l’escalier, une horrible bête y était couchée et a disparu aussitôt. Je lui explique qu’il s’agit d’hallucinations et qu’elle ne doit plus craindre les souris que seuls les ivrognes voient (et elle a les ivrognes en horreur). Je lui raconte l’histoire de l’évêque Hatto, qu’elle connaît aussi ; elle l’écoute terrifiée. – Comment en êtes-vous arrivée à parler du cirque ? – Elle entend distinctement tout près les chevaux piaffer dans les écuries et, de ce fait, risquer de se faire mal en s’empêtrant dans leur licou. Johann avait alors l’habitude de sortir et de les détacher. Je conteste la proximité des écuries et les gémissements du voisin. – Sait-elle où elle se trouve ? – Elle le sait mais croyait tout d’abord être à Rügen. – A quel propos ce souvenir lui est-il venu ? Ils parlaient dans le jardin de la chaleur qu’il faisait en un certain endroit, et elle pensa alors à la terrasse sans ombre de Rügen. – Quels sont les souvenirs tristes attachés au séjour à Rügen ? – Elle m’en cite toute la série. C’est là qu’elle avait eu ses plus terribles douleurs dans le bras et les jambes ; pendant certaines excursions, elle s’était plusieurs fois égarée dans le brouillard ; deux fois, en se promenant, elle avait été poursuivie par un taureau, etc. – Pourquoi a-t-elle eu aujourd’hui cet accès ? – Oui, pourquoi ? Elle avait écrit des lettres pendant trois heures, ce qui lui avait donné une lourdeur de tête. J’admets donc que c’est la fatigue qui a amené cet accès de délire dont le contenu a été déterminé par certaines réminiscences, telles que l’endroit sans ombre du jardin, etc. Je lui renouvelle toutes les recommandations que j’ai coutume de lui faire et la laisse endormie.

17 mai. – Elle a très bien dormi. Dans le bain de son qu’elle a pris aujourd’hui, elle a plusieurs fois crié, prenant la boue pour de petits vers. C’est l’infirmière qui me le dit, car Mme Emmy ne tient pas à me le raconter. Elle se montre d’une gaîté folle, presque trop exubérante, mais s’interrompt souvent pour pousser des « Oh ! » en faisant des grimaces qui traduisent sa terreur. Elle bégaie plus que ces jours derniers, et raconte qu’elle s’est vue en rêve, cette nuit, marchant sur des tas de sangsues. La nuit précédente, elle avait eu d’affreux cauchemars où elle devait faire la toilette d’une quantité de morts et les mettre en bière. Mais elle se refusait toujours à fermer les couvercles (évidemment un souvenir de son mari) (voir plus haut). Elle dit encore comment, au cours de sa vie, elle a eu une foule de mésaventures avec des animaux, la plus horrible avec une chauve-souris qui s’était laissé enfermer dans l’armoire du cabinet de toilette ; Emmy s’était alors précipitée nue hors de la pièce. Pour la guérir de sa peur, son frère lui avait fait cadeau d’une belle broche représentant une chauve-souris, mais elle n’avait jamais pu la mettre.

Pendant l’hypnose : sa peur des vers vient de ce qu’ayant reçu un jour une jolie pelote à épingles, elle s’aperçut, en voulant s’en servir le matin suivant, qu’un tas de petits vers en sortaient, le son utilisé pour la rembourrer n’étant pas tout à fait sec (hallucination ou réalité ?). Je lui demande d’autres histoires d’animaux. Un jour qu’elle se promenait avec son mari dans un parc de Saint-Pétersbourg, toute la route jusqu’à l’étang se trouva couverte de crapauds, de sorte qu’ils durent rebrousser chemin. A certaines époques de sa vie, elle ne pouvait tendre la main à qui que ce fût de peur de la voir se transformer en quelque horrible bête, comme cela lui était arrivé si souvent. Pour essayer de la débarrasser de cette crainte des animaux, je les passe tous en revue en lui demandant s’ils lui font peur. Pour les uns elle répond « non », pour les autres : « il ne faut pas que j’aie peur25. » Je lui demande pourquoi elle a si fortement sursauté et bégayé hier et aujourd’hui. – C’est ce qui lui arrive quand elle est aussi craintive26. – Pourquoi était-elle si craintive hier ? – C’est que dans le jardin, toutes sortes d’idées qui pesaient sur elle lui étaient revenues à l’esprit. Tout d’abord, comment pourrait-elle empêcher que les choses s’accumulent de nouveau en elle, une fois le traitement terminé ? Je lui répète les deux motifs d’espérer que je lui avais déjà communiqués alors qu’elle était éveillée : 1) Dans l’ensemble, elle se portait mieux maintenant, était plus résistante ; 2) Elle s’habituerait à confier ses pensées à d’autres intimes ; 3) Toutes sortes de choses qu’elle prenait trop à cœur lui deviendraient désormais indifférentes. Elle s’était reproché de ne pas m’avoir remercié de ma visite tardive, elle craignait que je ne perdisse patience à cause de sa dernière rechute. Une chose aussi l’avait beaucoup inquiétée et tourmentée : le médecin de la maison avait dans le jardin demandé à un monsieur s’il se sentait déjà le courage d’affronter une opération. Le femme de ce monsieur était présente et devait penser que c’était peut-être la dernière soirée de ce pauvre homme. Cette réflexion semble amener une détente de sa mauvaise humeur27.

Dans la soirée, elle est très gaie et très contente. L’hypnose ne donne rien. Je m’occupe de traiter les douleurs musculaires et de rétablir la sensibilité dans la jambe droite ; j’y réussis très facilement au cours de l’hypnose, mais la sensibilité récupérée disparaît ensuite en partie au réveil. Avant que je la quitte, elle s’étonne de ne pas avoir souffert depuis longtemps de crampes dans la nuque ainsi qu’elle en avait pris l’habitude autrefois, avant chaque orage.

18 mai. – Il y a des années qu’elle n’avait pas dormi comme cette nuit. Toutefois, elle se plaint de ressentir depuis son bain des douleurs à la face, aux mains et aux pieds, d’avoir une sensation de froid à la nuque et des contractions ; ses traits sont tendus, ses mains crispées. L’hypnose ne révèle aucun des contenus psychiques de cette « crampe de la nuque » que j’atténue ensuite, après le réveil, par des massages28.

J’espère que ces notes extraites de la chronique des trois premières semaines du traitement suffisent à donner une impression de l’état de la malade, du genre de mes efforts thérapeutiques et de leurs résultats. Je vais maintenant compléter cette observation.

Le délire hystérique que j’ai décrit en dernier lieu constitua l’ultime manifestation morbide notable de Mme Emmy. Comme je ne m’appliquais pas à étudier indépendamment les symptômes morbides et leur origine, mais que j’attendais tranquillement que quelque chose me révélât ses pensées terrifiantes ou que la malade les avouât, les séances d’hypnose devinrent bientôt infructueuses et je ne les utilisai plus que pour lui donner des instructions. Celles-ci devaient rester toujours présentes dans son esprit, et la prémunir, surtout une fois rentrée chez elle, contre le retour d’états semblables. J’étais alors tout à fait partisan des idées de Bernheim relatives à la suggestion et en attendais plus que je n’en attendrais aujourd’hui. L’état de ma patiente s’améliora rapidement et à tel point qu’elle m’assura ne s’être jamais mieux sentie depuis la mort de son mari. C’est seulement après sept semaines de traitement que je la laissai retourner chez elle, sur les bords de la Baltique.

C’est au bout de sept mois environ qu’elle donna de ses nouvelles, non à moi, mais au Dr Breuer. Sa santé avait continué à être bonne pendant plusieurs mois, puis une nouvelle secousse psychique était survenue. La fille aînée qui, dès leur premier séjour à Vienne, avait, à l’image de sa mère, souffert de crampes à la nuque, de légers états hystériques et surtout de douleurs en marchant, par suite d’une rétroversion de l’utérus, s’était fait traiter, sur mon conseil, par le Dr N…, un de nos gynécologues les plus réputés. Grâce à des massages, il lui redressa l’utérus, de sorte qu’elle cessa de souffrir pendant plusieurs mois. Quelque temps après son retour à la maison, les douleurs réapparurent et Mme Emmy s’adressa au gynécologue de la ville universitaire la plus proche, qui fit appliquer à la fillette un traitement à la fois local et général. Ce traitement eut pour conséquence de provoquer chez cette enfant de graves troubles nerveux. Il est probable que les prédispositions pathologiques de la patiente, alors âgée de 17 ans, trouvèrent là une première occasion de se produire, pour devenir manifestes, un an plus tard, dans une transformation du caractère. La mère, toujours à la fois soumise et méfiante, avait confié son enfant aux médecins et se faisait après le malheureux échec de ce traitement les reproches les plus sanglants. Elle en arriva, par une voie que je n’avais pas prévue, à conclure que le Dr N… et moi-même étions responsables de l’état de sa fille parce que nous lui avions représenté cette maladie grave comme peu inquiétante. Elle supprima, dans une certaine mesure par un acte volontaire, l’effet de mon traitement, et se retrouva aussitôt en proie aux troubles dont je l’avais débarrassée. Un éminent médecin de sa région et le Dr Breuer qui entretint avec elle une correspondance suivie parvinrent, il est vrai, à la convaincre de l’innocence des deux accusés, mais l’aversion qu’elle avait conçue à mon égard persista, même après cette explication, en tant que séquelle hystérique. Elle déclara qu’il lui serait impossible de se faire à nouveau traiter par moi. Suivant le conseil des praticiens éminents dont j’ai déjà parlé, elle partit se faire soigner dans un sanatorium de l’Allemagne du Nord et, sur la demande de Breuer, j’indiquai au médecin-chef de cet établissement quelles modifications de la thérapeutique hypnotique s’étaient montrées efficaces dans son cas.

Cette tentative de transfert échoua totalement. Il semble qu’elle ne put jamais s’entendre avec le médecin, qu’elle se dressa contre tout ce qu’on voulut tenter pour elle, qu’elle déclina, perdit le sommeil et l’appétit et ne se remit que lorsqu’une amie, venue la voir dans l’établissement, l’en fit partir subrepticement pour de bon et l’emmena chez elle pour la soigner. Au bout de peu de temps, un an exactement après notre première rencontre, elle revint à Vienne et se remit entre mes mains.

Je la trouve en bien meilleur état que ne me l’avaient laissé prévoir les nouvelles qui m’en étaient parvenues. Elle se montre pleine d’allant, dépourvue d’angoisse ; bien des progrès obtenus l’année précédente s’étaient maintenus. Elle se plaint seulement de fréquentes confusions mentales, « les tempêtes sous le crâne » selon son expression. De plus, elle souffre d’insomnies, pleure des heures entières, et vers une certaine heure (5 heures) est envahie par la tristesse. C’était l’heure où l’hiver dernier, elle pouvait aller voir sa fille au sanatorium. Elle bégaye et fait claquer sa langue en se tordant les mains, et quand je lui demande si elle voit beaucoup de bêtes, elle me répond seulement : « Oh ! taisez-vous ! »

A ma première tentative pour la plonger dans l’hypnose, elle serre les poings et crie : « Je ne veux pas d’injection d’antipyrine, je préfère conserver mes douleurs. Je n’aime pas le Dr R…, il m’est antipathique. » Je reconnais qu’elle se trouve empêtrée dans la réminiscence d’une hypnose subie à l’établissement. Elle se tranquillise quand je la ramène à la situation actuelle.

Dès le début du traitement, je fais une découverte instructive. Je lui avais demandé à quel moment elle avait recommencé à bégayer et elle avait répondu, en hésitant (sous hypnose), que c’était depuis la peur qu’elle avait eue à D… cet hiver. Un garçon de l’hôtel où elle logeait s’était caché dans sa chambre ; dans l’obscurité elle l’avait pris pour un paletot et l’avait saisi ; l’homme avait alors bondi tout à coup. Je supprime cette image et, de fait, à partir de ce moment, sous hypnose comme à l’état de veille, elle ne bégaie qu’à peine. Je ne sais plus ce qui m’a poussé alors à tenter la chance, mais quand je reviens le soir je lui demande avec une grande innocence apparente, comment il faudra faire en m’en allant, quand elle dormira, pour fermer la porte de façon à empêcher que quelqu’un puisse se glisser dans la pièce. A ma grande stupéfaction, elle a une grosse réaction de peur, grince des dents, se frotte les mains l’une contre l’autre, et me donne à entendre qu’elle a éprouvé une grande frayeur de ce genre à D…, mais rien ne peut la décider à raconter son histoire. Je constate qu’il s’agit de l’histoire qu’elle m’a fait connaître ce matin, pendant la séance d’hypnose, et que je croyais avoir fait disparaître. Au cours de la séance suivante elle me donne plus de détails et probablement une version plus véridique. Fort agitée, elle s’était, le soir, promenée de long en large dans le couloir, et trouvant ouverte la porte de la chambre de sa domestique, voulut y entrer pour s’y reposer. La femme de chambre tenta de lui barrer le chemin, mais elle ne se laissa pas faire, pénétra quand même dans la pièce et remarqua alors sur le mur quelque chose de sombre qui était un homme. C’est évidemment le caractère érotique de cette petite aventure qui l’avait poussée à m’en faire un récit inexact. L’expérience m’avait appris qu’un récit incomplet fait en état d’hypnose ne provoquait aucun effet curatif et je tenais, dès lors, pour insuffisant tout récit n’ayant fourni aucun progrès. Peu à peu j’avais appris à discerner d’après l’expression des malades la dissimulation d’une partie essentielle de leurs conflits.

Le travail que je dois entreprendre cette fois-ci consiste à éliminer par l’hypnose les impressions désagréables qu’elle a ressenties pendant le traitement de sa fille et son séjour à la maison de santé. Elle est pleine de colère rentrée contre le médecin qui l’a obligée, au cours d’une séance d’hypnose, à épeler le mot C… R… A… P… A… U… D et me fait promettre de ne jamais le lui faire dire. Je me permets alors une plaisanterie suggestive qui constitue le seul innocent mesusage de l’hypnose que j’aie d’ailleurs eu à me reprocher dans le cas de cette malade. Je lui affirme que le séjour à…tal lui apparaîtrait désormais si lointain qu’elle ne pourrait même pas se rappeler le nom exact de cet endroit quand elle voudrait en parler et que, chaque fois, elle hésiterait entre…berg,…tal,…wald., etc., ce qui advint bientôt et fut le seul trouble du langage que l’on put observer chez elle jusqu’au jour où, sur une remarque faite par le Dr Breuer, je la débarrassai de cette compulsion à la paramnésie.

J’eus plus de mal à supprimer les états qu’elle qualifiait de « tempêtes sous le crâne » que les séquelles de ces incidents. Quand je la vis pour la première fois dans cette sorte d’état, elle était étendue, les traits contractés, sur un divan, ne cessant de se contorsionner, se prenant le front entre les mains et prononçant en même temps d’un ton suppliant et désespéré le nom d’ « Emmy » qui était le sien et celui de sa fille aînée. Une fois plongée dans l’hypnose, elle m’apprit que cet état était une répétition de nombreux accès de désespoir qui s’emparaient d’elle pendant le traitement de sa fille. Lorsqu’elle avait, des heures durant, réfléchi sans succès à la façon dont on pourrait pallier les mauvais résultats du traitement et qu’elle sentait alors s’embrouiller ses pensées, elle s’habituait à prononcer à haute voix le nom de sa fille afin de s’éclaircir les idées. Elle avait décidé, à cette époque, lorsque l’état de sa fille lui eut imposé de nombreux devoirs et qu’elle sentit que sa nervosité allait reprendre le dessus, que tout ce qui concernait cette enfant devait échapper à la confusion, même si tout le reste devait être sens dessus-dessous dans sa tête.

Au bout de quelques semaines, ces réminiscences elles-mêmes furent supprimées, et, pendant quelque temps encore, l’état de Mme Emmy, que je continuai à observer, demeura parfait. Ce fut juste vers la fin de son séjour que se produisit un fait que je raconterai en détail parce que c’est cet épisode qui mit le mieux en lumière le caractère de la malade et le mode d’apparition de ses états.

Je vins un jour la voir à l’heure de son déjeuner et la surpris au moment où elle jetait dans le jardin, par la fenêtre, aux enfants du valet de chambre, quelque chose d’enveloppé dans du papier. A la question que je lui posai, elle répondit que c’était son entremets (sec) qui, tous les jours, prenait le même chemin. Cela me fournit l’occasion de m’informer du sort des autres plats, et je trouvai, sur les assiettes, plus d’aliments qu’elle n’en pouvait avoir absorbé. Lui ayant demandé pourquoi elle mangeait si peu, elle me dit n’être pas habituée à manger davantage, ce qui lui serait d’ailleurs nuisible. Elle ajouta qu’elle tenait cela de son père défunt, lui aussi petit mangeur. Quand je m’informai de ce qu’elle buvait, elle me dit ne supporter que d’épais breuvages tels que le lait, le café, le cacao, etc. ; dès qu’elle buvait de l’eau de source ou de l’eau minérale, elle souffrait de l’estomac. Voilà qui portait indéniablement le sceau du choix névrotique. J’emportai un peu d’urine pour l’analyser et la trouvai très concentrée et contenant un excès d’urates.

En conséquence, je trouvai indiqué de lui conseiller de boire davantage et j’entrepris également d’augmenter sa ration de nourriture. Elle n’était nullement trop maigre, mais je pensais qu’un peu de suralimentation devrait être essayé. Quand, à ma visite suivante, je lui recommandai une eau alcaline et que je lui interdis d’utiliser les entremets à sa façon habituelle, elle se montra assez agitée. « Je le ferai parce que vous l’exigez, mais je vous avertis par avance que cela donnera de mauvais résultats parce que c’est contraire à ma nature et que mon père était comme moi. » Pendant la séance d’hypnose, quand je lui demande pourquoi elle ne peut ni bien manger, ni boire de l’eau, elle me répond d’un air assez grognon « je n’en sais rien ». Le jour suivant, l’infirmière confirma que Mme Emmy avait mangé tout son repas et bu un verre d’eau minérale. Toutefois je trouvai la malade couchée, de très mauvaise humeur et avec un moral très bas. Elle se plaignait de violents maux d’estomac : « Je vous l’avais bien dit ! Tous les progrès obtenus à grand-peine vont être réduits à zéro. Je me suis abîmé l’estomac comme chaque fois que je mange davantage ou que je bois de l’eau. Maintenant il va falloir que je reste à la diète totale pendant cinq à huit jours avant de pouvoir supporter quoi que ce soit. » Je lui affirmai qu’elle n’aurait pas besoin de cette diète totale, qu’il était tout à fait impossible de s’abîmer l’estomac de cette façon, que ses douleurs en mangeant et en buvant provenaient de ses craintes. Ces assurances ne lui firent assurément pas le moindre effet car, lorsque je voulus peu après l’endormir, je ne pus, pour la première fois, réussir à l’hypnotiser et, au regard irrité qu’elle me lança, je vis qu’elle était en pleine révolte et que la situation était fort grave. Je renonçai à l’hypnotiser, lui annonçai que je lui laissais vingt-quatre heures pour réfléchir et pour se convaincre que ses douleurs gastriques n’émanaient que de ses craintes, et, au bout de huit jours, je lui demanderais si elle pensait toujours qu’on pût être malade de l’estomac pendant une semaine, par suite de l’absorption d’un verre d’eau minérale et d’un frugal repas. Si cette croyance persistait, je la prierai alors de partir. Cette petite scène contrasta de façon frappante avec nos relations en général très amicales.

Vingt-quatre heures plus tard, je la retrouvai docile et soumise. Lorsque je l’interrogeai sur l’origine de ses douleurs gastriques, incapable de dissimuler, elle me répondit : « Je crois qu’elles viennent de mes appréhensions, mais uniquement parce que vous le dites. » Je l’hypnotise et lui demande de nouveau : « Pourquoi ne pouvez-vous plus manger ? »

La réponse ne se fait pas attendre et consiste en un nouvel exposé de motifs chronologiques sériés, tirés du souvenir :

Quand j’étais enfant, il arrivait souvent que par caprice je refusais de manger ma viande. Ma mère se montrait alors très sévère et j’étais obligée, en châtiment, de manger ma viande quelques heures plus tard sur l’assiette où elle était restée. La viande était devenue tout à fait froide et la graisse figée (expression de dégoût) et je vois encore devant moi la fourchette dont une dent était un peu tordue. Quand, à l’heure actuelle, je me mets à table, je revois toujours l’assiette posée devant moi avec la viande et la graisse refroidies et je me vois aussi, bien des années plus tard, habitant avec mon frère qui était officier et avait une sale maladie ; je savais qu’elle était contagieuse et j’avais une peur horrible de me servir de sa fourchette et de son couteau (expression d’effroi). Malgré cela je mangeais avec lui pour que personne ne pût remarquer qu’il était malade. – Et puis, bientôt après, j’ai soigné mon autre frère qui avait les poumons si malades. Nous nous tenions auprès de son lit, et le crachoir était toujours posé sur une table, et ouvert (effroi), et il avait l’habitude de cracher par-dessus l’assiette, dans le récipient. Cela m’a toujours bien dégoûtée et je ne pouvais pas le lui montrer pour ne pas l’offenser. – Et ces crachoirs continuent à se trouver sur la table quant je mange, ça me dégoûte toujours autant.

Je fais naturellement disparaître le dégoût avec l’ustensile et lui demande ensuite pourquoi elle ne peut boire d’eau. Elle avait 17 ans, quand sa famille alla passer quelques mois à Munich. Là, tout le monde fut atteint d’embarras gastrique par suite de l’absorption d’eau polluée ; grâce aux soins médicaux, les autres furent bientôt remis, mais son état ; à elle ne s’améliora pas. Elle s’était immédiatement dit, lorsque le médecin lui avait remis son ordonnance, que cela ne servirait certainement à rien, et les eaux qui lui furent prescrites restèrent sans effet. Et c’est à partir de ce moment que, d’innombrables fois, se répéta cette intolérance à l’égard des eaux de source et minérales.

L’effet thérapeutique de ce travail hypnotique fut immédiat et permanent. Elle ne jeûna pas huit jours durant, mais but et mangea dès le jour suivant sans que cela entraînât d’effets fâcheux. Deux mois plus tard, elle écrivit dans une lettre : « Je mange très bien et j’ai bien repris ; j’ai déjà avalé 40 bouteilles d’eau. Croyez-vous que je doive continuer ? »

Je revis Mme v. N… au printemps de l’année suivante dans sa propriété de D… Sa fille aînée dont elle avait coutume de clamer le nom pendant ses crises de « tempête dans la tête » traversait à cette époque une phase de développement anormal, montrait une ambition démesurée hors de proportion avec ses faibles dons, devenait insubordonnée, allant jusqu’à se livrer sur sa mère à des voies de fait. Je possédais encore la confiance de celle-ci qui me demanda mon opinion sur l’état de la jeune fille. L’impression que sa transformation psychique me causait fut défavorable et, en établissant mon pronostic, je dus tenir compte du fait que tous les demi-frères et sœurs de la malade (enfants d’un premier lit de M. v. N…) avaient fini paranoïaques. Dans la famille maternelle, les névropathes ne manquaient pas non plus, bien que personne, parmi les plus proches, n’eût jamais été atteint d’une psychose définitive. Mme v. N… à qui je communiquai sans dissimulation les renseignements qu’elle exigeait conserva une attitude tranquille et compréhensive. Elle avait pris des forces, respirait la santé, et avait passé les trois quarts de l’année écoulée depuis la fin de son dernier traitement dans un assez grand bien-être, troublé seulement par des crampes à la nuque et d’autres petits malaises. Ce n’est que pendant ce séjour dans sa maison que j’appris à connaître tout l’étendue de ses obligations, de ses activités et de ses intérêts intellectuels. Je rencontrai aussi le médecin de famille qui n’avait pas trop à se plaindre de la dame ; elle s’était donc réconciliée avec la profession.

La santé de Mme v. N… s’était ainsi bien améliorée et elle avait une plus grande activité, mais les traits fondamentaux de son caractère, en dépit de toutes les instructions que je lui avais suggérées, s’étaient peu modifiés. Elle ne paraissait pas avoir acquis la notion des « choses indifférentes » et sa tendance à se tourmenter elle-même était à peine moindre qu’à l’époque du traitement. La prédisposition hystérique n’avait pas non plus disparu pendant cette période favorable. Elle se plaignait, par exemple, de l’impossibilité où elle se trouvait de faire de longs voyages en train, comme cela lui était arrivé ces temps derniers. Un essai, nécessairement hâtif, pour supprimer cette difficulté n’eut pour effet que d’éliminer de petites impressions désagréables qu’elle avait eues au cours de ses derniers voyages à D… et dans les environs. Elle parut ne se livrer qu’à contre-cœur à l’hypnose, et je fus déjà alors amené à supposer qu’elle était sur le point d’échapper à nouveau à mon influence, et que le dessein secret de cette aversion du train était d’empêcher un nouveau voyage à Vienne.

Pendant ce séjour, elle se plaignit aussi de lacunes dans la mémoire, « justement en ce qui concernait les événements les plus importants ». J’en conclus que mon travail, deux ans auparavant, avait agi assez profondément et de façon durable. En nous promenant un jour dans une allée menant de la maison à une anse du lac, j’osai lui demander s’il y avait souvent beaucoup de crapauds dans cette allée. Elle me lança en guise de réponse un regard plein de reproches, mais sans manifester d’effroi, puis elle ajouta, en conclusion : « Mais il y en a de réels, ici ! » Pendant la séance d’hypnose que j’entrepris pour la débarrasser de ses inhibitions relatives au train, elle parut elle-même mécontente des réponses qu’elle donnait, et m’exprima la crainte de n’être plus aussi docile qu’auparavant sous hypnose. Je décidai de la convaincre du contraire et, écrivant quelques mots sur une feuille de papier, je la lui tendis en disant : « Au déjeuner, vous me verserez comme hier un verre de vin rouge, et dès que je porterai le verre à mes lèvres, vous me direz : « S’il vous plaît remplissez aussi mon « verre ». Au moment où je saisirai la bouteille, vous vous écrierez : « Non, je vous remercie, il vaut mieux pas. » Ensuite vous tirerez de votre poche le papier sur lequel ces mots sont tracés. » Cela se passait le matin ; quelques heures plus tard toute cette petite scène se déroula exactement comme je l’avais prescrit, et avec tant de naturel, qu’aucun des nombreux convives ne s’en aperçut. Elle parut, en me demandant du vin, être en proie à une lutte intérieure – elle ne buvait jamais de vin – et, après m’avoir donné son contre-ordre avec un visible soulagement, elle fouilla dans sa poche, en tira la feuille de papier sur laquelle elle put lire les mots qu’elle avait prononcés, secoua la tête et me regarda avec stupeur.

Depuis cette visite en mai 1890, les nouvelles de Mme v. N… se firent peu à peu plus rares. J’appris indirectement que l’état de sa fille, cause pour elle de pénibles émotions, était en fin de compte, parvenu à la replonger dans la maladie. En dernier lieu je reçus d’elle (pendant l’été de 1893), une courte lettre où elle me demandait l’autorisation de se faire hypnotiser par un autre médecin, parce que, de nouveau souffrante, elle ne pouvait venir à Vienne. Je ne compris pas d’abord pourquoi elle avait besoin de ma permission, jusqu’au moment où je me souvins de l’avoir, en 1890, sur sa propre demande, prémunie contre l’hypnotisme pratiqué par quelqu’un d’autre. Elle ne voulait pas s’exposer au danger de tomber, comme jadis à…berg…, tal…, wald…, sous la férule d’un médecin qui lui serait antipathique. Je renonçai alors, par écrit, à mon droit exclusif.

Analyse critique

Il n’est guère facile, sans entente préalable, de décider de la valeur et de la signification des termes. Il n’est pas aisé de savoir si un certain état morbide doit être tenu pour hystérique ou rangé parmi d’autres névroses (non purement neurasthéniques). Dans d’autres domaines, parmi les névroses les plus banales, on attend encore la main qui les classera, les délimitera et, pour les caractériser, en mettra en lumière les principaux traits saillants. Si l’on s’est accoutumé jusqu’à présent à diagnostiquer l’hystérie, dans le sens étroit du mot, d’après sa ressemblance avec les cas typiques connus, on pourra, presque sans conteste, donner au cas de Mme Emmy v. N… le nom d’hystérie. L’apparition facile des délires et des hallucinations avec une activité mentale pourtant intacte, les modifications de la personnalité et de la mémoire au cours du somnambulisme artificiel, l’insensibilité des extrémités douloureuses, certains faits d’anamnèse, les troubles ovariens, etc., ne permettent pas de douter de la nature hystérique de la maladie, ou tout au moins de la malade. Le fait que cette question ait pu même être posée provient d’un caractère propre à ce cas et qui fournit aussi l’occasion d’émettre une remarque d’ordre général. Comme on l’a pu voir dans notre Communication préliminaire, nous considérons les symptômes hystériques comme des affects et des séquelles d’émotions qui ont agi à la manière de traumatismes sur le système nerveux. Ces résidus ne persistent pas quand l’émoi initial a été liquidé par abréaction ou élaboration mentale. Il est devenu impossible de ne pas prendre en considération la question de la quantité (même si elle n’est pas mesurable). Il faut comprendre que tout se passe comme si une certaine somme d’excitation abordant le système nerveux se trouvait transformée en symptôme durable dans la mesure où elle n’est pas, suivant son importance, utilisée sous forme d’action extérieure. Nous avions accoutumé de penser que, dans l’hystérie, une partie considérable de la « somme d’excitation » du traumatisme se transformait en symptôme somatique. C’est ce dernier caractère de l’hystérie qui, pendant si longtemps, a empêché qu’on considérât cette maladie comme une affection psychique.

Si nous désignons brièvement par le mot « conversion » la transformation d’une excitation psychique en symptôme somatique durable, tel que celui qui caractérise l’hystérie, nous pouvons dire qu’il y a chez Mme Emmy v. N… de faibles indices de conversion, l’émoi originellement psychique, demeurant le plus souvent dans le domaine psychique. Nous pouvons ainsi facilement constater que le cas en question ressemble à d’autres névroses non hystériques. Dans certaines hystéries, la conversion concerne l’ensemble du renforcement de l’excitation, de telle sorte que les symptômes somatiques de l’hystérie font irruption dans un conscient en apparence tout à fait normal. Toutefois, c’est le plus souvent une conversion incomplète qui se produit, de telle sorte qu’au moins une partie des affects accompagnant le traumatisme persiste dans le conscient en tant qu’élément de l’état d’âme.

Dans le cas qui nous occupe, les symptômes psychiques d’une hystérie peu convertissable peuvent être classés en modifications de l’humeur (angoisse, dépression mélancolique), phobies et aboulies (troubles de la volonté). Ces deux dernières espèces de troubles psychiques, interprétés par l’École française de Psychiatrie comme des stigmates de dégénérescence nerveuse, se montrent pourtant, dans notre cas, suffisamment déterminés par des incidents traumatisants. Il s’agit surtout de phobies traumatiques et d’aboulies, ainsi que je le montrerai en détail.

En ce qui concerne les phobies, quelques-unes correspondent bien, il est vrai, aux phobies primaires des hommes et surtout des névropathes, peur de certains animaux (serpents, crapauds, et aussi vermine dont Méphistophélès se vante d’être le grand-maître), crainte des orages, etc. Mais les phobies elles-mêmes ont été consolidées par des événements vécus. Ainsi la peur des crapauds se trouva renforcée le jour où son frère lui lança à la tête un crapaud crevé (incident à la suite duquel elle eut son premier accès de contracture hystérique). La peur des orages fut accrue par la frayeur qui suscita l’apparition du claquement de langue, la crainte du brouillard suivit la promenade à Rügen. Quoi qu’il en soit, c’est à la peur primaire, et pour ainsi dire instinctive en tant que stigmate psychique, qu’incombe dans ce groupe le rôle principal.

Les autres phobies plus spéciales ont, elles aussi, trouvé leur justification dans des incidents particuliers. La peur de voir se produire soudain un fait épouvantable et inattendu résulte de l’horrible impression que lui fit, au cours de son existence, la mort subite de son mari, alors qu’il paraissait en bonne santé. La crainte des inconnus, puis de toute l’humanité, remonte à l’époque où, persécutée par sa belle-famille, elle inclinait à voir, dans toute personne étrangère un agent de ses parents et était prête à penser que tous les étrangers connaissaient ce qui se disait d’elle oralement ou par écrit. La peur des asiles d’aliénés et de ses habitants provient de toute une série d’événements survenus dans sa famille ainsi que des descriptions qu’une domestique stupide avait faites à l’enfant crédule. En outre cette phobie repose d’une part sur l’effroi primaire, instinctif, qu’inspire la folie à l’être normal, d’autre part sur le souci propre à tout névrosé, et à elle comme aux autres, de ne pas succomber soi-même à cette maladie. La peur très particulière de trouver quelqu’un derrière elle est motivée par plusieurs impressions terrifiantes subies dans sa jeunesse et à des époques plus tardives. Sa crainte de voir une personne inconnue se glisser dans sa chambre s’est trouvée surtout accrue depuis l’incident survenu à l’hôtel et d’autant plus pénible qu’un élément érotique s’y rattachait. Enfin, la phobie, si fréquente chez les névropathes, d’être enterrés vivants trouve son explication dans la croyance que son mari n’était pas mort au moment où l’on emportait son cadavre, idée dans laquelle se manifeste, d’une façon bien touchante, l’incapacité de concevoir la cessation soudaine de la vie en commun avec un être aimé. Je pense en outre que tous ces facteurs psychiques expliquent le choix mais non la persistance des phobies. Pour cette dernière, il convient d’ajouter un facteur névrotique, le fait que la malade vivait depuis des années dans la continence, cause la plus fréquente d’une tendance à l’angoisse.

Les aboulies que présente notre malade (troubles de la volonté, difficultés de travail), permettent, moins encore que les phobies, de penser que les stigmates psychiques émanent d’une capacité d’agir diminuée. L’analyse hypnotique du cas nous fait plutôt voir que les aboulies sont ici conditionnées par un double mécanisme psychique qui, en fin de compte, n’en constitue qu’un seul. L’aboulie peut être simplement la conséquence d’une phobie, dans les cas, par exemple, où la phobie s’attache à l’action même du sujet au lieu de s’attacher à une appréhension (sortir, aller voir des gens, craindre que quelqu’un ne se glisse dans la pièce, etc.) et c’est l’angoisse liée au résultat de l’action qui provoque le trouble de la volonté. On aurait tort de faire de cette sorte d’aboulie un symptôme particulier qu’il convient de ranger à côté des phobies correspondantes, mais il faut bien reconnaître qu’une phobie de cette espèce peut subsister, lorsqu’elle n’est pas trop prononcée, sans aboutir à une aboulie. L’autre sorte d’aboulie repose sur l’existence d’associations teintées d’affects et non supprimées, qui s’opposent à l’enchaînement à de nouvelles associations et en particulier de celles qui sont insupportables. L’anorexie de notre malade offre l’exemple le plus frappant de ce genre d’aboulie. Elle ne mange aussi peu que parce que les aliments ne lui plaisent pas et, si elle ne les trouve pas à son goût, c’est parce que l’idée de manger se trouve liée depuis son enfance à des souvenirs écœurants dont la charge affective n’a pas subi de diminution. Il est cependant impossible de manger avec, à la fois, du dégoût et du plaisir. L’atténuation du dégoût provoqué par les repas ne s’est pas produite, parce que la malade a, chaque fois, été obligée de la réprimer au lieu de s’en débarrasser par réaction : étant enfant, elle se voyait contrainte, par peur d’une punition, de manger avec répugnance son repas froid et, plus tard, par égard pour ses frères, elle se gardait d’exprimer les sentiments qu’elle éprouvait au cours des repas pris en commun.

Peut-être pourrai-je rappeler ici un petit travail dans lequel j’ai essayé de donner une explication psychologique des paralysies hystériques. J’y arrivais à la conclusion que ces paralysies résidaient dans l’impossibilité d’intégrer dans de nouvelles associations un groupe des représentations, celui par exemple d’une extrémité. Cette inaccessibilité associative provient cependant du fait que la représentation du muscle paralysé se trouve incluse dans le souvenir du traumatisme, souvenir auquel est resté accroché un affect non liquidé. D’après des exemples tirés de la vie quotidienne, je montrais qu’un émoi non liquidé, en investissant une représentation, entraînait chaque fois une certaine inaccessibilité associative rendant impossibles de nouveaux investissements29.

Je n’ai pas réussi jusqu’à ce jour à démontrer par une analyse hypnotique la justesse de mes hypothèses d’alors en ce qui concerne la paralysie motrice, mais l’analyse de Mme v. N… peut me servir à prouver que ce mécanisme est bien celui de certaines aboulies. Or les aboulies ne sont rien d’autre que des paralysies psychiques très spéciales, « systématisées », suivant l’expression française.

On peut, chez Mme v. N…, caractériser pour l’essentiel, l’état psychique en faisant ressortir deux points : 1) Chez elle, les affects pénibles suscités par des incidents traumatisants n’ont pas été liquidés, par exemple la mauvaise humeur, le chagrin (de la mort de son mari), la rancune (à cause des persécutions de la famille), le dégoût (des repas avalés par contrainte), la peur (de tant d’incidents effrayants), etc. ; 2) L’activité mnémonique est chez elle très poussée et fait resurgir, dans la conscience, bribes par bribes, tantôt spontanément, tantôt par l’effet d’une excitation nouvelle et ravivante (comme par exemple la nouvelle de la révolution de Saint-Domingue) les traumatismes avec l’état affectif qui les accompagnait. Ma thérapeutique s’adapta à l’allure de cette activité mnémonique et chercha, jour après jour, à dissiper et à liquider tout ce que la journée avait ramené à la surface, jusqu’à ce que la réserve accessible des souvenirs morbides parût épuisée.

Je considère ces deux caractères psychiques comme toujours présents dans les paroxysmes hystériques, et l’on peut émettre à ce propos quelques considérations importantes dont je remets la discussion jusqu’à ce que soit mieux étudié le mécanisme des symptômes somatiques.

On ne peut attribuer à tous les symptômes somatiques des malades, une même origine, mais ce cas peu riche en symptômes nous enseigne qu’ils naissent chez les hystériques de diverses manières. Je me permettrai d’abord de ranger les douleurs parmi les manifestations somatiques. Pour autant que je sache, une partie de ces douleurs était certainement d’origine organique et causée par de légères altérations (rhumatismales) dans les muscles, les tendons et les aponévroses, modifications bien plus douloureusement ressenties par le névrosé que par le normal ; une autre partie des douleurs était très vraisemblablement une réminiscence de souffrances, un symbole mnémonique des périodes d’agitation, des soins donnés aux malades, toutes choses qui avaient occupé une si grande place dans la vie de notre malade. Peut-être ces douleurs, originellement d’ordre organique, avaient-elles été ensuite élaborées dans le sens de la névrose. Si je formule ces idées à propos des douleurs éprouvées par Mme v. N…, c’est en m’appuyant sur certaines autres de mes expériences que je communiquerai plus loin ; il n’était guère permis d’espérer que le cas de cette malade pût nous éclairer davantage sur ce point précis.

Chez Mme v. N…, une partie des surprenantes manifestations motrices n’était qu’une manifestation de ses émotions, ce qui se perchait facilement par une expression de son visage, par un geste d’effroi, lorsqu’elle tendait ses mains en avant, les doigts crispés, etc. La mimique habituelle de cette femme répondait à son éducation et à sa race, et rendait surprenante cette manifestation plus vive, moins retenue, de son émotion. En dehors de ses états hystériques, elle se montrait réservée, presque guindée dans ses gestes et ses expressions. Une autre partie de ses mouvements symptomatiques était, d’après elle, en rapport direct avec ses douleurs ; elle jouait sans cesse avec ses doigts (1888) ou se frottait les mains (1889) afin de ne pas devoir crier. Cette motivation fait beaucoup penser à l’un des principes formulés par Darwin pour expliquer les mouvements expressifs : le principe de la « dérivation de l’émotion » dont il se sert pour expliquer par exemple le frétillement de la queue du chien. Nous remplaçons d’ailleurs le cri, pendant de douloureuses sensations, par des innervations motrices d’un ordre différent. Celui qui a décidé, chez le dentiste, de ne remuer ni la tête ni la bouche et ne pas faire intervenir ses mains, se contente tout au moins de trépigner.

Les mouvements rappelant les tics dénotent chez Mme v. N… une sorte plus compliquée de conversion, ainsi que le claquement de langue et le bégaiement, l’appel de son propre nom « Emmy » pendant les accès de confusion et la formule de protection composée : « Restez tranquille, taisez-vous, ne me touchez pas ! » (1888). Parmi ces manifestations motrices, le bégaiement et le claquement de langue s’expliquent par le mécanisme que j’ai exposé dans une petite communication, publiée dans la Revue d’Hypnotisme (vol. I, 1895), sous le nom de « objectivation de la représentation contrastante ». Le processus, d’après notre exemple même, serait le suivant : l’hystérique, épuisée par les soucis et les veilles, se tient au chevet de son enfant malade qui s’est enfin endormie. Elle se dit : « Il faut que je me tienne bien tranquille pour ne pas réveiller la petite. » Ce dessein provoque sans doute une représentation contrastante, la crainte de faire quelque bruit qui réveillerait l’enfant d’un sommeil longtemps désiré. De semblables représentations contrastées contre une décision prise s’observent tout aussi facilement en nous dès que nous ne nous sentons pas tout à fait sûrs de pouvoir réaliser quelque dessein important. Le névrosé, chez qui se marque presque toujours un trait de dépression d’attente anxieuse, crée ces représentations contrastantes en plus grand nombre ou les tient plus facilement pour vraies ; il y attache aussi plus d’importance. Dans l’état d’épuisement où se trouve notre malade, l’idée contrastante jusqu’alors repoussée s’avère la plus forte, c’est elle qui s’objective et provoque, au grand effroi de la malade, le bruit redouté. Pour expliquer tout ce processus, j’admets encore que la fatigue est partielle, qu’elle n’atteint, suivant l’expression qu’emploieraient Janet et ses disciples, que le moi primaire du malade. Elle ne parvient pas à faire perdre de sa force à la représentation contrastante.

J’admets en outre, que c’est l’épouvante d’avoir, contre son gré, fait du bruit qui confère à ce facteur une activité traumatisante et qui fait du bruit lui-même un symptôme mnémonique de toute la scène. Oui, je crois reconnaître dans le caractère même de ce tic, fait de sons spasmodiquement émis et séparés les uns des autres par des pauses, la trace du processus auquel il doit son apparition. Il semble qu’il y ait lutte entre la résolution prise par le sujet et la représentation contrastante, la volonté antinomique, et que cette lutte ait conféré au tic son caractère intermittent et ait réduit la représentation contrastante à prendre la voie d’une innervation inhabituelle, celle des muscles commandant l’émission des sons.

Le trouble spasmodique du langage, le bégaiement véritable, persista comme conséquence d’un événement somme toute semblable ; mais cette fois, ce ne fut pas le cri, résultat de l’innervation finale, qui symbolisa cet incident dans le souvenir, mais le processus d’innervation lui-même ; il y eut tentative d’inhibition convulsive des organes du langage.

Les deux symptômes très voisins par leur mode d’apparition, le claquement de langue et le bégaiement, restèrent à l’avenir associés et, par la répétition, se muèrent en symptôme durable. Mais un autre emploi leur fut ensuite attribué. Suscités par une violente frayeur, ils s’associent dès lors (suivant le mécanisme de l’hystérie monosymptomatique dont je parlerai pour le cas D…) à toute frayeur nouvelle même quand celle-ci ne fournit pas l’occasion d’objectiver une représentation contrastante.

Enfin, les symptômes liés à un aussi grand nombre de traumatismes avaient tant de motifs de se reproduire dans le souvenir qu’ils interrompaient sans raison la conversation, à la manière d’un tic dénué de sens. Mais l’analyse hypnotique put montrer quelle signification se dissimulait derrière ce tic apparent, et si la méthode de Breuer ne parvint pas en ce cas à éliminer entièrement et d’un seul coup les deux symptômes, ce fut parce que la catharsis ne s’appliqua qu’aux trois traumatismes principaux, en négligeant ceux qui leur étaient secondairement associés30.

L’appel du nom d’Emmy dans les accès de confusion qui, conformément à la règle des crises hystériques, traduisaient pendant le traitement de sa fille de fréquents états de perplexité, était lié, par une chaîne très complexe d’idées, au contenu de l’accès. Il équivalait sans doute à une formule de protection utilisée par la malade contre cet accès ; il devait aussi, par une utilisation plus lâche de sa signification, avoir acquis la particularité de n’être plus qu’un tic. La formule compliquée de protection « ne me touchez pas », etc., avait déjà acquis ce sens mais la thérapie hypnotique empêcha dans les deux cas ce symptôme de se développer. Je trouvai le tout nouveau cri « Emmy » encore limité à son point de départ, l’accès de confusion.

Que les symptômes moteurs aient été produits par objectivation d’une représentation contrastée (comme le claquement de langue) ou par simple conversion d’une excitation psychique en manifestation motrice (comme le cri d’ « Emmy ») ou encore (comme la plus longue formule de protection) par un acte voulu de la malade dans le paroxysme hystérique, une chose est commune à tous : on peut démontrer qu’ils se trouvent tous liés, originellement ou de façon durable, à des traumatismes qu’ils représentent dans l’activité mnémonique sous forme de symboles.

Chez cette malade, d’autres symptômes somatiques ne sont nullement de nature hystérique ; c’est le cas, par exemple, de la crampe à la nuque que je considère comme une migraine modifiée et qui, à ce titre, doit être rangée non parmi les névroses, mais bien parmi les affections organiques. Toutefois des symptômes hystériques' s’y rattachent et chez Mme v. N…, les crampes à la nuque se substituent aux accès hystériques, alors qu’elle ne dispose plus des formes d’apparition typiques de ces accès.

J’achèverai de caractériser l’état psychique de Mme v. N… en décrivant maintenant les transformations morbides patentes de son conscient. Les impressions pénibles actuelles (qu’on se rappelle le dernier délire dans le jardin) telles la crampe de la nuque ou les résonances puissantes d’un de ses traumatismes ont le pouvoir de la rejeter dans un état de délire. Là, ainsi que les rares observations que j’ai pu faire à ce sujet me l’ont bien montré, on voit s’instaurer une limitation du conscient, une compulsion aux associations, pareilles à celles que l’on constate dans le rêve, où les hallucinations, les illusions sont extrêmement facilitées, où des conclusions illogiques ou vraiment erronées sont tirées. Cet état, comparable à l’aliénation mentale, remplace probablement chez elle un accès, comme une psychose aiguë équivalant à une crise. On pourrait ranger cet état parmi ceux de « confusions hallucinatoires ». Autre ressemblance avec l’accès hystérique typique : la plupart du temps on constate qu’une partie des anciens souvenirs traumatiques constitue le fondement du délire. La transition de l’état normal à ce délire passe souvent à peu près inaperçue. La malade vient de parler tout à fait raisonnablement de choses qui lui tiennent peu à cœur, et en poursuivant la conversation qui l’amène à aborder des sujets pénibles, je remarque, par ses plus grandes gesticulations, par l’apparition de ses formules, etc., qu’elle délire. Au début du traitement, le délire se poursuivait toute la journée, de sorte qu’il semblait difficile de décider si les divers symptômes, comme les gesticulations, entraient dans l’état mental à la façon de symptômes survenant par accès ou s’ils étaient devenus de véritables symptômes permanents comme le claquement de langue ou le bégaiement. Souvent, on ne réussissait qu’après coup à distinguer les faits survenus au cours du délire de ceux de l’état normal. C’est que les deux états se trouvaient séparés par la mémoire, la malade étant ensuite tout à fait stupéfaite d’apprendre ce que le délire avait ajouté à une conversation normalement menée. Le premier entretien que j’eus avec elle montra de la façon la plus frappante comment les deux états se superposaient sans que l’un eût la notion de l’autre. Une seule fois pendant cette oscillation, le conscient normal préoccupé du réel se trouva influencé, le jour où elle me fit la réponse suivante issue de son délire : « Je suis une femme du siècle passé. »

L’analyse de ce délire chez Mme v. N… n’a pas été poussée à fond et cela surtout parce que son état s’améliora très vite, à tel point que les délires se séparèrent nettement de sa vie normale et se limitèrent aux moments des crampes à la nuque. J’ai mieux encore observé le comportement de la patiente dans un troisième état psychique, celui du somnambulisme artificiel. Tandis qu’elle ignorait dans ses moments normaux ce qu’elle avait mentalement vécu dans ses délires et sous hypnose, elle disposait alors des souvenirs relatifs aux trois états ; c’est alors qu’elle était vraiment le plus normale. Si je néglige le fait que, somnambule, elle se montrait bien moins réservée que dans les meilleurs instants de sa vie ordinaire, c’est-à-dire qu’elle me racontait alors des anecdotes concernant sa famille tandis qu’à l’état de veille elle me traitait comme un étranger, si en outre, dis-je, j’omets le fait qu’elle était tout aussi suggestionnable que les somnambules, je suis obligé de dire que, sous hypnose, elle se trouvait dans un état parfaitement normal. D’autre part, il est intéressant de noter qu’aucun caractère supranormal n’affectait ce somnambulisme qui révélait toutes les défectuosités psychiques que nous attribuons à un état conscient normal. Les exemples que je vais relater montreront sans doute le comportement de la mémoire à l’état somnambulique. Au cours d’une conversation, elle m’exprima un jour la joie que lui causait la vue d’une plante en pot qui ornait le vestibule du sanatorium : « Mais quel est son nom, Docteur, le savez-vous ? Moi, je connaissais ses noms latin et allemand, mais ils m’échappent. » Elle avait une parfaite connaissance des plantes, tandis qu’en cette circonstance, j’avouai ma propre ignorance. Quelques minutes plus tard, je lui demandai pendant la séance d’hypnose : « Vous rappelez-vous maintenant le nom de la plante qui est dans la cage de l’escalier ? » Sans la moindre hésitation, elle répondit : « En allemand elle s’appelle Turkenlilie (lis martagon), mais le nom latin, je l’ai vraiment oublié. » Une autre fois, très bien disposée, elle me raconte une visite aux catacombes de Rome ; deux mots lui échappent dans cette description et je ne suis pas en mesure de l’aider à les retrouver. Immédiatement après, je m’informe de ces mots, pendant son sommeil hypnotique. Elle continue à les ignorer. Je lui dis alors : « N’y pensez plus, demain entre 5 et 6 heures de l’après-midi, dans le jardin, vous vous en souviendrez tout à coup. »

Le soir suivant, elle s’écrie soudain, au milieu d’une conversation sans rapport aucun avec les catacombes : « Crypte, Docteur, et columbarium. » – « Oh ! ce sont les mots dont vous ne vous souveniez pas hier ? Quand vous les êtes-vous rappelés ? » – « Cet après-midi, dans le jardin, peu avant de remonter. » Je remarquai qu’elle voulait me montrer par là qu’elle avait respecté l’heure indiquée, étant, en effet, habituée à quitter le jardin vers 6 heures. Donc, même en état de somnambulisme, elle ne disposait pas de tout l’ensemble de ses connaissances, il existait pour celles-ci un conscient manifeste et un conscient potentiel. Lorsque je lui demandai pendant son sommeil hypnotique d’où venait telle ou telle manifestation, il m’arrivait assez souvent de la voir froncer les sourcils et me répondre d’un ton las qu’elle n’en savait rien. J’avais alors l’habitude de dire : « Tâchez de vous souvenir, vous le saurez tout de suite » ; alors, après avoir un peu réfléchi, elle me donnait le renseignement en question. Toutefois il lui arrivait aussi de ne pouvoir répondre et, en pareil cas, je lui demandai de s’en souvenir dans les vingt-quatre heures, ce qui réussissait chaque fois. Cette femme qui, dans sa vie ordinaire, évitait scrupuleusement tout mensonge, ne mentait jamais non plus en état d’hypnose, mais il lui arrivait parfois de donner des renseignements incomplets, de taire un fragment de son récit, jusqu’au moment où j’en exigeais le complément. Comme dans l’exemple cité p. 61, c’était généralement l’aversion que lui inspirait le thème en question qui lui fermait la bouche pendant l’hypnose. Malgré ces quelques limitations, son comportement psychique au cours du somnambulisme donnait, somme toute, l’impression d’aboutir à un libre épanouissement de sa force mentale et à la pleine possession de son trésor en souvenirs.

Sa grande et incontestable suggestibilité dans le somnambulisme était pourtant éloignée de toute inertie morbide. Je dois dire que, dans l’ensemble, je ne faisais pas plus d’impression sur elle que je n’en aurais fait, en intervenant ainsi, dans le mécanisme psychique de toute autre personne en pleine possession de ses moyens et ayant placé en moi sa confiance. La seule différence était que Mme v. N…, quand elle se trouvait dans son état dit normal, ne m’offrait pas d’aussi favorables dispositions psychiques. Là où je ne réussissais pas à la convaincre (comme pour la peur des animaux), ou bien quand je n’approfondissais pas l’historique psychique de l’apparition du symptôme mais que j’agissais par suggestion autoritaire, j’observais chaque fois l’air mécontent, irrité, de la malade endormie, et quand finalement je lui demandais : « Alors, continuerez-vous à avoir peur de ces animaux ? », elle me répondait : « Non, puisque vous l’exigez. » Une semblable promesse, reposant seulement sur de la soumission à mon égard, n’avait jamais de résultats vraiment favorables ; j’avais aussi peu de succès que dans toutes les recommandations que je lui faisais et j’aurais aussi bien pu lui suggérer de recouvrer la santé.

Cette même malade qui défendait si opiniâtrement ses symptômes morbides contre toutes mes suggestions et ne les abandonnait qu’après une analyse psychique ou une fois bien convaincue, était par ailleurs, aussi docile que le meilleur médium d’hôpital dès qu’il s’agissait de suggestions insignifiantes, de choses sans rapport avec sa maladie. J’ai donné dans cette histoire de malade quelques exemples de cette obéissance post-hypnotique. Cette attitude ne comporte, à mon avis, aucune contradiction, le droit des représentations les plus fortes devant aussi s’imposer ici. Si l’on étudie à fond le mécanisme de l' « idée fixe » pathologique, on découvre qu’elle est due à tant d’incidents intensément agissants que l’on ne saurait s’étonner de la voir capable de résister victorieusement à une représentation contraire suggérée, pourvue seulement d’une certaine force. Ce n’est que dans un cerveau réellement pathologique qu’il serait possible de dissiper par la suggestion les effets justifiés d’événements psychologiques aussi puissants31.

C’est à l’époque où j’étudiais le somnambulisme de Mme v. N… que des doutes s’imposèrent pour la première fois à mon esprit au sujet de la phrase de Bernheim : Tout est dans la suggestion32 et à propos des conséquences tirées par son subtil ami Delbœuf comme quoi il n’y a pas d’hypnotisme33. Je n’arrive pas, même aujourd’hui, à comprendre comment, à l’aide de mon doigt maintenu devant ses yeux et l’ordre de dormir, je réussissais à créer cet état psychique particulier où la mémoire de la malade embrassait tous les faits psychiques de sa vie. Je pouvais bien avoir suscité cet état mais non l’avoir créé par ma suggestion, car ses caractéristiques, qui sont d’ailleurs partout les mêmes, me surprenaient fort.

Cette observation de malade montre suffisamment de quelle manière je pratiquai mon traitement dans le somnambulisme. Comme on le fait généralement en psychothérapie hypnotique, je luttai contre les idées morbides présentes par des encouragements, des interdictions, et l’énoncé d’idées contraires de toutes sortes. Toutefois, je ne me contentai pas de cela, mais recherchai les raisons de l’apparition des divers symptômes, afin d’être en mesure de combattre les fondements mêmes des idées morbides. Pendant ces analyses, il arriva régulièrement que la malade, avec les signes de la plus vive agitation, parlât de choses dont l’affect n’avait pu se traduire jusqu’alors que par des émois. Il m’est impossible d’indiquer quelle part du succès thérapeutique revint alors à l’élimination in statu nascendi par suggestion et quelle autre part fut attribuable, dans la liquidation de l’affect, à l’abréaction, parce que j’ai fait agir simultanément ces deux facteurs. Ce cas ne saurait donc fournir une preuve rigoureuse de l’action thérapeutique du procédé cathartique, mais je suis pourtant obligé de dire que seuls les symptômes morbides ayant été soumis à mon analyse psychologique ont été éliminés de façon durable.

Le résultat thérapeutique fut, dans l’ensemble, très considérable, mais de peu de durée. Je ne réussis pas à supprimer le penchant de la malade à réagir de la même façon anormale, chaque fois que l’atteignaient de nouveaux traumatismes. Tout médecin qui voudrait guérir définitivement une hystérie de ce genre, devrait s’efforcer, plus que ne je l’ai alors tenté, de connaître les liens reliant entre eux les phénomènes. Mme v. N… avait certainement une hérédité névropathique très chargée. Sans cette prédisposition, personne, sans doute, ne serait atteint d’hystérie. Mais une prédisposition ne suffit pas seule à créer l’hystérie, il y faut des motifs et, je le prétends, des motifs adéquats, une certaine étiologie déterminée. J’ai déjà signalé que chez Mme v. N…, les affects d’un grand nombre d’incidents traumatisants paraissaient conservés, et qu’une activité mnémonique vivace faisait remonter à la surface psychique, tantôt tel traumatisme, tantôt tel autre. Je vais tenter d’expliquer maintenant la persistance des affects chez Mme v. N… ; elle tient, sans contredit, à sa constitution héréditaire. D’une part, ses impressions étaient très intenses et, douée d’une nature ardente, elle pouvait se montrer extrêmement passionnée ; d’autre part, depuis la mort de son mari, elle vivait dans une solitude morale absolue. Devenue méfiante à l’égard de ses amis à la suite des persécutions de sa parenté, elle veillait jalousement à ce que nul ne se mêlât trop de ses affaires. Elle avait de multiples obligations qu’elle remplissait seule, sans ami ni confident, presque isolée de sa famille. Cette situation était encore aggravée du fait de sa scrupulosité, de sa tendance à se tourmenter elle-même et souvent aussi de l’embarras naturel dû à sa qualité de femme. Bref, le mécanisme de la rétention de grandes quantités d’excitation est ici indéniable ; il est dû, pour une part aux circonstances de sa vie, pour l’autre, à une prédisposition naturelle. Sa pudeur, par exemple, sa crainte de révéler quelque chose d’elle-même, était si grande que je pus m’apercevoir avec étonnement en 1891 que nul, parmi ses visiteurs journaliers, ne savait qu’elle était malade et que j’étais son médecin.

Ai-je étudié à fond l’étiologie de ce cas d’hystérie ? Je ne le pense pas, car à l’époque de ces deux traitements je ne me posais pas encore les questions auxquelles il faut répondre si l’on veut vraiment s’expliquer parfaitement la maladie. Je crois qu’il a dû arriver quelque chose de plus pour que des conditions inchangées et étiologiquement actives aient, justement en ces dernières années, déclenché un accès de la maladie. J’avais remarqué que dans toutes les confidences intimes de la patiente, l’élément sexuel, plus que tout autre capable de fournir des traumatismes, manquait totalement. Il est impossible que des émois de cet ordre ne laissent aucune séquelle ; elle m’avait donc donné, sans doute, de l’histoire de sa vie, une édition ad usum delphini. La patiente montrait dans tout son comportement, mais sans affectation, ni pruderie, la plus grande décence. Cependant, quand je me rappelle avec quelle réserve elle m’avait raconté, pendant l’hypnose, la petite aventure de sa femme de chambre à l’hôtel, j’en viens à soupçonner que cette femme d’un tempérament violent, si capable d’éprouver des sentiments passionnés, avait dû mener une lutte serrée pour vaincre ses besoins sexuels et s’épuiser psychiquement beaucoup à l’époque, en essayant d’étouffer cet instinct, le plus puissant de tous. Elle m’avoua un jour ne s’être pas remariée parce que, étant donné sa grosse fortune, elle n’avait jamais été assez sûre du désintéressement de ses soupirants, et aussi parce qu’elle se serait reproché de léser les intérêts de ses deux filles, en contractant une nouvelle union.

Avant de terminer l’histoire de cette malade, j’ajouterai encore une remarque. Le Dr Breuer et moi connaissions assez bien et depuis assez longtemps Mme v. N… pour pouvoir rire souvent, en mettant en parallèle son type caractériel avec la description du psychisme hystérique, telle qu’elle se présente depuis longtemps dans les livres et dans l’opinion des médecins. Si l’observation de Mme Cécilie M… nous avait montré que l’hystérie, sous sa forme la plus grave, n’est pas incompatible avec les dons les plus riches et les plus originaux – fait que rend d’ailleurs évident la biographie des femmes qui se sont illustrées dans l’histoire et les lettres – nous trouvions en Mme Emmy v. N… une preuve de ce que l’hystérie n’exclut ni un caractère impeccable, ni la recherche de buts bien définis. Nous avions affaire à une femme remarquable, d’une haute moralité, prenant au sérieux ses devoirs et dont l’intelligence et l’énergie vraiment viriles, la grande culture et l’amour de la vérité, nous en imposaient à tous deux, alors que son souci du bien-être des gens d’une situation inférieurr à la sienne, sa modestie innée et l’élégance de ses manières en faisaient réellement une grande dame. Qualifier une femme comme elle de « dégénérée » serait modifier, jusqu’à le rendre méconnaissable, le sens de ce mot. Il convient d’établir une discrimination nette entre les concepts de « prédisposés » et de « dégénérés », sans quoi l’on sera obligé d’admettre que l’humanité doit une bonne part de ses grandes acquisitions aux efforts d’individus « dégénérés ».

J’avoue aussi ne rien trouver dans l’histoire de Mme v. N… qui rappelle la « diminution de production psychique » que Pierre Janet tient pour responsable de l’apparition de l’hystérie. Il pense que la prédisposition hystérique consiste en un rétrécissement anormal du champ de la conscience (par suite de dégénérescence héréditaire), rétrécissement qui conduit à la négligence de plusieurs séries de perceptions, puis à la désagrégation du moi et à la formation d’états seconds. En conséquence, déduction faite des groupes psychiques hystériques organisés, le reste du moi devrait être aussi moins capable de réalisations que le moi normal : et de fait, ce moi, suivant Janet, est chez les hystériques affecté de stigmates psychiques, réduit au monoïdéisme et incapable d’accomplir les actes volontaires de l’existence. A mon avis, Janet a placé, à tort, les états consécutifs aux modifications hystériques de la conscience au rang de conditions primaires de l’hystérie. Ce sujet mérite d’être traité dans un autre chapitre. Cependant, chez Mme v. N… on n’observait aucune trace de cette diminution ; pendant les périodes où son état était le plus grave, elle continuait à participer à la direction d’une importante entreprise industrielle, ne négligeant jamais l’éducation de ses enfants, entretenant toujours une correspondance avec des gens éminents, bref, remplissant toutes ses obligations de façon telle que sa maladie passait inaperçue. Je crois volontiers que tout cela avait provoqué un surmenage psychique considérable, impossible à supporter longtemps et qui devait aboutir à l’épuisement, à une misère psychologique secondaire. A l’époque où je la vis pour la première fois, ces troubles commençaient à influer sur sa capacité d’agir, mais, en tout cas, cette grave hystérie existait plusieurs années avant l’apparition des symptômes de surmenage34.

C – Miss Lucy R…, 30 ans

Par S. Freud

Vers la fin de 1892, un médecin de mes amis m’adressa une jeune personne qu’il traitait pour une rhinite chronique purulente, à rechutes. Comme on put l’établir plus tard, c’était à une carie de l’ethmoïde qu’était due la ténacité de son mal. En dernier lieu, la malade s’était adressée à mon ami pour le consulter sur de nouveaux symptômes que ce praticien expérimenté ne put, cette fois, attribuer à une affection locale. Elle avait totalement perdu l’odorat et était, presque sans interruption, poursuivie par une ou deux sensations olfactives d’ordre subjectif. Cette sensation lui semblait fort pénible, elle se sentait en outre d’humeur morose, fatiguée, se plaignait de lourdeurs de tête, de manque d’appétit et d’adynamisme.

Cette jeune personne, gouvernante chez un directeur d’usine habitant la banlieue de Vienne, vint me consulter de temps en temps. C’était une Anglaise, de constitution délicate, pâlotte, mais qui s’était bien portée jusqu’à l’époque de son affection nasale. Ce qu’elle me dit tout d’abord confirma l’opinion du médecin. Elle souffrait d’humeurs noires et de fatigue, était poursuivie par des sensations olfactives de nature subjective. En ce qui concerne les symptômes hystériques, elle était atteinte d’une assez nette analgésie générale avec sensations tactiles intactes ; l’examen superficiel (à l’aide de la main) du champ visuel ne révéla aucun rétrécissement de celui-ci ; l’intérieur du nez était parfaitement analgésique et dépourvu de réflexe. Les contacts étaient ressentis mais les perceptions olfactives étaient supprimées, aussi bien pour les excitations spécifiques que pour d’autres (ammoniaque, ac. acétique). Le catarrhe nasal purulent se trouvait justement dans une période d’amélioration.

Dans mes premiers efforts pour comprendre ce cas, il fallut bien ranger les sensations olfactives subjectives parmi les symptômes hystériques permanents. L’humeur maussade faisait peut-être partie de la charge affective du traumatisme et sans doute s’était-il produit un incident à l’occasion duquel les odeurs avaient été objectives, avant de devenir subjectives. C’était cet incident qui constituait probablement le traumatisme dont les sensations olfactives étaient le symbole resurgissant dans les réminiscences. Peut-être serait-il plus exact de considérer les hallucinations olfactives répétées, ainsi que la mauvaise humeur qui les accompagnait, comme des équivalents d’un accès hystérique. La nature des hallucinations récurrentes les rend impropres à jouer le rôle de symptôme permanent. Il ne s’agissait pas de cela dans ce cas rudimentaire, mais il fallait de toute nécessité que les sensations olfactives subjectives dénotassent une spécialisation pareille à celle qu’exigeait leur dérivation d’un objet réel bien déterminé.

Cette hypothèse se trouva bientôt confirmée lorsque je lui demandai quelle odeur la poursuivait surtout ; elle me répondit que c’était celle d’un entremets brûlé. J’admis donc simplement qu’elle avait dû réellement sentir cette odeur lors de l’incident traumatisant. Il n’est pas du tout habituel que des sensations olfactives soient choisies pour jouer le rôle de symbole mnémonique d’un traumatisme, mais ce choix était facile à comprendre. La malade était atteinte de rhinite purulente et c’est pourquoi le nez et ses perceptions étaient au premier plan de ses préoccupations. En ce qui concerne les conditions d’existence de la malade, je ne savais qu’une chose, c’est que dans la maison où elle soignait deux enfants, il n’y avait pas de mère, celle-ci ayant succombé quelques années plus tôt à une grave maladie.

Je résolus alors de prendre comme point de départ de l’analyse cette odeur d’entremets brûlé. Je raconterai l’histoire de cette analyse telle qu’elle se serait déroulée dans des conditions favorables ; en réalité, ce qui aurait pu ne prendre qu’une séance en exigea plusieurs, parce que la malade ne pouvait venir qu’à mes heures de consultation, pendant lesquelles je ne pouvais lui consacrer que peu d’instants. En outre, ces entretiens avaient lieu tout au plus une fois par semaine parce que ses obligations ne lui permettaient pas de faire plus souvent le long trajet de la fabrique à mon domicile. Nous nous interrompions donc au beau milieu de notre conversation et il fallait, la fois suivante, en renouer le fil coupé.

Miss Lucy ne céda pas au somnambulisme quand je tentai de l’hypnotiser. J’y renonçai alors et, pendant toute son analyse, elle demeura dans un état fort peu différent de l’état normal.

Il faut que je décrive ici avec plus de précision la technique du procédé que j’employai. Quand, en 1889, je me rendis aux cliniques de Nancy, j’entendis le grand maître de l’hypnotisme, le Dr Liébault, dire : « Ah ! si nous avions la possibilité de rendre tout le monde somnambule, la thérapeutique hypnotique deviendrait la plus puissante de toutes. » Et à la clinique de Bernheim, il semblait bien qu’il existât un art pareil et que Bernheim pût l’enseigner. Dès que j’essayai de pratiquer cet art sur mes propres malades, je remarquai que d’étroites limites bornaient, tout au moins en ce qui me concernait, le champ de mon action et que lorsqu’un patient ne s’endormait pas au bout d’une à trois tentatives, je ne possédais aucun moyen de le rendre somnambule ; le pourcentage des somnambules m’apparaissait bien plus faible que celui indiqué par Bernheim.

Je devais donc soit renoncer à la méthode cathartique dans la plupart des cas auxquels elle aurait convenu, soit essayer de l’utiliser en dehors du somnambulisme, dans des états légers, voire douteux d’influence hypnotique. Le degré d’hypnose qui correspondait à l’état non somnambulique, et qui était déterminé suivant une des échelles faites à cet usage, me semblait indifférent puisque chaque orientation de la suggestibilité est au surplus indépendante des autres et que le suscitement de la catalepsie, des mouvements automatiques, etc., ne permet pas de préjuger de l’éveil facilité de souvenirs oubliés, tels que ceux dont j’avais besoin. Je perdis bientôt l’habitude de pratiquer les épreuves destinées à déterminer le degré d’hypnose, car celles-ci, dans un grand nombre de cas, provoquaient chez les malades de la résistance et altéraient la confiance dont je ne pouvais me passer pendant ce travail psychique si important. En outre, j’étais las, après avoir répété cette affirmation et cet ordre : « Vous allez dormir. Dormez ! » de m’entendre répondre sans cesse, dans les degrés légers d’hypnose : « Mais Docteur, je ne dors pas ! » et de devoir faire une délicate distinction en disant : « Mais il ne s’agit pas d’un sommeil ordinaire, mais bien de l’hypnose. Voyez-vous, vous êtes hypnotisé, vous ne pouvez ouvrir les yeux, etc. Et d’ailleurs je n’ai pas besoin que vous dormiez ! », etc. Je suis bien convaincu que nombre de mes collègues psychothérapeutes savent se tirer de ces difficultés bien plus adroitement que moi, peut-être opèrent-ils de façon différente, mais je trouve que lorsqu’un mot risque aussi souvent de vous mettre dans l’embarras, il vaut mieux alors éviter ce mot et cet embarras. Donc, quand une première tentative n’aboutissait ni au somnambulisme, ni à des modifications somatiques nettes, j’abandonnais en apparence l’hypnose pour n’exiger que la concentration et ordonnais au malade de s’allonger et de fermer les yeux afin d’obtenir celle-ci. Sans doute suis-je parvenu ainsi à obtenir le degré le plus élevé possible d’hypnose.

Mais en renonçant au somnambulisme, je me privais peut-être d’une condition préalable dont l’absence ferait paraître impraticable la méthode cathartique. Cette dernière ne reposait-elle pas sur le fait que les malades disposaient, dans leur état de conscience modifié, de souvenirs et d’associations non présents lorsqu’ils se trouvaient dans leur état normal ? Là où l’élargissement hypnotique du champ de la mémoire ne se produisait pas, il devenait impossible d’établir une détermination causale, détermination que le malade n’offrait pas au médecin comme une chose connue. Or ce sont justement les souvenirs pathogènes qui « font défaut à la mémoire des malades dans leur état psychique ordinaire ou qui y sont seulement tout à fait sommairement présents ». (Voir la Communication préliminaire.)

Dans ce nouvel embarras, je me rappelai avec profit avoir entendu dire à Bernheim que les souvenirs du somnambulisme n’étaient oubliés qu’en apparence à l’état de veille. Ils pouvaient être évoqués par une petite exhortation alliée à un contact de la main pour marquer un autre état de la conscience. Par exemple, il avait créé chez une somnambule une hallucination négative suivant laquelle il n’était, lui-même, plus présent. Ensuite, il avait tenté, sans y parvenir, de se faire remarquer d’elle de toutes sortes de façons, en intervenant même de façon assez rude. Une fois la malade réveillée il exigea de savoir ce qu’il lui avait fait pendant qu’elle le croyait absent. Stupéfaite, elle lui répondit qu’elle n’en savait rien. Sans renoncer, il lui affirma qu’elle se souviendrait de tout, et lui posa la main sur le front pour qu’elle réfléchît. Elle finit alors par lui raconter ce qu’elle n’avait soi-disant pas perçu pendant son somnambulisme et qu’elle prétendait ignorer à l’état de veille.

Cette expérience, à la fois étonnante et instructive, me servit de modèle. Je décidai d’utiliser comme point de départ l’hypothèse suivante : mes malades étaient au courant de ce qui pouvait avoir une importance pathogène, il s’agissait seulement de les forcer à le révéler. Donc, lorsque je demandais au malade depuis quand il avait tel ou tel symptôme et d’où émanait ce dernier et qu’il me répondait : « Je n’en sais vraiment rien », j’agissais de la façon suivante : j’appuyais une main sur le front du patient, ou bien je lui prenais la tête entre les deux mains en disant : « Vous allez vous en souvenir sous la pression de mes mains. Au moment où cette pression cessera, vous verrez quelque chose devant vous ou il vous passera par la tête une idée qu’il faudra saisir, ce sera celle que nous cherchons. Eh bien, qu’avez-vous vu ou pensé ? »

Lorsque je commençai à utiliser ce procédé (ce ne fut pas pour Miss Lucy), je fus moi-même étonné de constater qu’il me livrait justement ce dont j’avais besoin et je puis dire qu’il ne m’a presque jamais déçu ; il m’a toujours montré la voie à suivre dans mes investigations et m’a permis de mener ces sortes d’analyses jusqu’au bout, sans recourir au somnambulisme. Je m’enhardis peu à peu à tel point que je dis aux malades qui prétendaient n’avoir rien vu ou n’avoir pensé à rien que ce n’était pas possible. Ils avaient certainement appris la vérité, mais se refusaient à la reconnaître et l’avaient rejetée ; je renouvellerais ce procédé autant de fois qu’ils le voudraient, et, chaque fois, ils reverraient la même chose. Et en fait l’expérience me donna chaque fois raison. Les malades n’avaient pas encore appris à abandonner l’usage de leur sens critique et rejetaient l’idée ou le souvenir resurgis parce qu’ils les considéraient comme inutilisables, ou comme un obstacle interfèrent ; mais une fois qu’ils l’avaient révélé, nous pouvions toujours constater qu’il s’agissait vraiment du fait important. Parfois, lorsque après la troisième ou quatrième pression j’avais fini par extorquer leur information aux malades, ils me disaient : « C’est vrai, je l’avais appris dès la première fois, mais je ne voulais pas le dire. » Ou bien : « J’espérais que ce ne serait pas ça ! »

Cette façon d’élargir le champ sans doute rétréci d’une conscience exigeait bien plus d’efforts que l’investigation à l’aide de l’hypnose, mais elle me rendit indépendant du somnambulisme et me permit de prendre connaissance des causes souvent déterminantes de l' « oubli » des souvenirs. Je puis affirmer que ces comportements sont souvent intentionnels, souhaités et ne réussissent jamais qu’en apparence.

Il m’a semblé peut-être plus étrange encore de faire resurgir, par un procédé semblable, des chiffres et des dates soi-disant depuis longtemps oubliés et de prouver ainsi la fidélité insoupçonnée de la mémoire.

La pauvreté des renseignements fournis par la recherche de chiffres et de dates permet, en effet, de faire appel au principe bien connu, tiré de l’étude de l’aphasie et suivant lequel reconnaître quelque chose exige moins d’effort mnémonique que celui de s’en souvenir spontanément.

On cite donc au patient qui ne peut se rappeler l’année, le mois, le jour où s’est produit un certain incident, les années, les noms des 12 mois, les 31 chiffres du mois, en lui certifiant que lorsqu’il entendra le chiffre ou le nom exacts, ses yeux s’ouvriront d’eux-mêmes, ou qu’il sentira quel chiffre est le bon. Dans la plupart des cas, les malades se décident vraiment pour une date déterminée et, assez souvent (comme dans le cas de Mme Cécilie M…), les notes prises à l’époque prouvent que la date indiquée est exacte. D’autres fois, et chez d’autres malades, l’enchaînement des faits revenus à la mémoire montre que les renseignements obtenus sont incontestables. La malade, par exemple, fait observer, après qu’on lui a présenté la date retrouvée par énumération, qu’il s’agit du jour de l’anniversaire de son père, et ajoute : « Mais naturellement, c’est parce que c’était l’anniversaire de mon père que je m’attendais à voir se produire l’incident dont nous avons parlé. »

Je ne puis qu’effleurer ici ce sujet. La conclusion que je tirai de toutes ces expériences fut la suivante : les incidents ayant une importance pathogène, ainsi que toutes les circonstances qui les accompagnèrent, sont fidèlement conservés dans la mémoire, même quand ils paraissent avoir été oubliés et que le malade n’arrive pas à se les rappeler35.

Après cette longue mais indispensable digression, j’en reviens à l’histoire de Miss Lucy R… Mes essais d’hypnose ne provoquèrent pas chez elle de somnambulisme mais elle restait tranquillement allongée, soumise à une légère influence, les yeux continuellement fermés, l’expression quelque peu figée, sans remuer un membre. Je lui demandai si elle se souvenait des circonstances qui avaient entouré l’apparition de la sensation olfactive d’entremets brûlé.

Oh ! oui, dit-elle, je le sais très bien, c’est il y a deux mois environ, deux jours avant mon anniversaire. Je me trouvais dans la salle d’études avec les enfants et jouais avec elles (deux fillettes) à faire la cuisine. On me remet une lettre que le facteur vient d’apporter. D’après le timbre et l’écriture, je reconnais que c’est une lettre de ma mère qui habite Glasgow ; le veux l’ouvrir et la lire, mais les enfants se jettent sur moi, m’arrachent la lettre des mains en criant : « Non, tu ne la liras pas maintenant, c’est sûrement une lettre pour ton anniversaire, nous allons la mettre de côté. » Tandis que les enfants s’amusent ainsi autour de moi, voilà qu’une intense odeur de brûlé se répand tout à coup. Les enfants avaient planté là l’entremets qu’elles faisaient cuire, et il brûlait. Cette odeur me poursuit, je la sens tout le temps et elle devient plus forte quand je m’énerve.

« Vous voyez distinctement cette scène ? » – « Tout à fait comme je l’ai vécue. » – « Qu’est-ce qui a pu vous frapper à ce point dans cet incident ? » – « J’ai été touchée de voir combien les enfants se montraient affectueuses à mon égard. » – « Ne l’étaient-elles pas toujours ? » – « Oui, mais c’était justement au moment où je venais de recevoir la lettre de ma mère. » – « Je ne comprends pas comment les témoignages d’affection des enfants et la lettre de votre mère ont pu susciter le contraste auquel vous semblez faire allusion. » – « J’avais justement l’intention de partir chez Maman et il me parut bien pénible de quitter ces chères enfants. » – « Parlez-moi de votre mère, se sent-elle isolée, veut-elle vous faire revenir ? Ou bien est-elle malade en ce moment et attendez-vous de ses nouvelles ? » – « Non, elle est maladive mais non vraiment malade et elle a auprès d’elle une dame de compagnie. » – « Pourquoi, alors, allez-vous quitter les enfants ? »,— « La maison est devenue intenable, l’intendante, la cuisinière et la Française semblent penser que je me crois trop ; elles ont intrigué ensemble contre moi et ont raconté au grand-papa (des enfants) toutes sortes de choses sur mon compte. Je n’ai pas trouvé auprès des deux messieurs l’appui sur lequel je comptais quand je me suis plainte. Là-dessus, j’ai offert ma démission au directeur (le père des fillettes), il m’a dit très amicalement de réfléchir encore deux semaines avant de lui faire part de ma décision définitive. C’est dans cette période de flottement que je me trouvais, je pensais quitter la maison, mais j’y suis restée. » – « En dehors de l’affection des enfants, y a-t-il quelque chose d’autre qui vous attache à cette maison ? » – « Oui, à son lit de mort, j’avais promis à la mère des enfants, qui est une parente éloignée de ma mère, de me consacrer aux petites de toute mon âme, de ne pas les abandonner et de leur tenir lieu de maman. En donnant ma démission je trahissais ma promesse. »

Ceci étant dit, l’analyse de la sensation olfactive subjective semblait parachevée ; cette sensation avait été d’abord vraiment objective et étroitement liée à un incident, une petite scène au cours de laquelle des affects contradictoires s’étaient heurtés : le regret de quitter les enfants et les désagréments qui l’avaient contrainte à prendre cette détermination. La lettre, on le comprend, lui avait rappelé les motifs de cette décision, puisqu’elle songeait à retourner chez sa mère. Le conflit des affects avait donné à cet incident son caractère traumatisant, et la sensation olfactive qui y était attachée était demeurée en tant que symbole du traumatisme. Il reste à savoir pourquoi, parmi toutes les perceptions sensorielles qu’elle avait pu avoir pendant cette scène, c’était justement une odeur qu’elle avait prise pour symbole. Toutefois, je m’attendais bien déjà à me l’expliquer par son affection nasale chronique et lui posai à ce sujet une question directe. Elle me répondit qu’à ce moment-là elle était enrhumée et qu’elle avait presque perdu l’odorat. Dans l’état émotif où elle se trouvait, elle perçut l’odeur de l’entremets brûlé qui réduisit l’anosmie d’origine organique.

Je ne me contentai pas de l’explication ainsi obtenue. Tout semblait fort plausible, mais quelque chose manquait : un motif admissible, capable de faire comprendre pour quelle raison cette série d’émotions et ces affects contradictoires avaient justement abouti à une hystérie. Pourquoi tout cela n’était-il pas demeuré dans le domaine de la normalité ? Autrement dit, qu’est-ce qui justifiait la conversion en question ? Pourquoi la malade ne pensait-elle pas continuellement à la scène elle-même au lieu de penser à la sensation concomitante qu’elle avait choisie comme symbole du souvenir ? Ces sortes de questions paraîtraient oiseuses et superflues s’il s’agissait d’une vieille hystérique, coutumière de ces mécanismes de conversion ; mais cette jeune fille était devenue hystérique seulement à la suite de ce traumatisme ou du moins de cette petite histoire douloureuse.

Or, l’analyse de cas analogues m’avait appris que l’on découvre immanquablement dans tous les cas d’hystérie nouvellement acquise, une cause psychique et qu’il faut qu’une certaine représentation ait été intentionnellement refoulée du conscient et exclue de l’élaboration associative.

C’est dans ce refoulement intentionnel que gît, à mon avis, le motif de la conversion totale ou partielle de la somme d’excitation. Cette somme qui n’est pas destinée à entrer dans une association psychique trouve d’autant plus facilement un mauvais débouché vers l’innervation corporelle. Ce refoulement ne peut être dû qu’à un sentiment de déplaisir, celui de l’incompatibilité de l’idée à refouler avec l’ensemble des représentations dominantes du moi. L’idée refoulée se venge alors en devenant pathogène.

Mais du fait que Miss Lucy R… avait succombé à ce facteur de conversion hystérique, la conclusion suivante s’imposait : parmi les faits ayant provoqué le traumatisme devait s’en trouver un que la jeune fille désirait laisser dans l’ombre et qu’elle s’efforçait d’oublier. En rapprochant l’amour des enfants et le ressentiment envers les autres personnes de la maison, je trouvai une seule explication. J’eus le courage d’en faire part à la patiente en lui disant :

« Je ne crois pas que cela explique entièrement vos sentiments à l’égard des enfants ; je soupçonne plutôt que vous êtes amoureuse de votre patron, le directeur, peut-être sans vous en rendre compte vous-même. Vous devez nourrir l’espoir de prendre vraiment la place de la mère. A cela s’ajoute le fait que vous êtes devenue très susceptible à l’égard des domestiques avec qui vous entreteniez depuis des années de bonnes relations. Vous craignez qu’elles ne s’aperçoivent de vos espoirs et qu’elles ne se moquent de vous à cause de cela. »

Elle me répondit avec sa brièveté habituelle : « Oui, je crois bien que c’est ça. » – « Mais puisque vous savez que vous aimez le directeur, pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? » – « Je l’ignorais ou plutôt je ne voulais pas le savoir, je voulais le chasser de mon esprit, ne plus jamais y penser, et je crois y avoir réussi ces temps derniers. »36

« Pourquoi donc ne vouliez-vous pas vous avouer cette inclination ? Étiez-vous honteuse d’aimer un homme ? » – « Oh non, je ne suis pas aussi stupidement prude, d’ailleurs on n’est pas responsable de ses sentiments. Ce qui m’était pénible, c’est qu’il s’agissait de mon patron, que je suis à son service, que je vis dans sa maison et que devant lui je ne puis me sentir aussi indépendante que devant les autres. Et puis aussi, je suis une pauvre fille et lui est un homme riche appartenant à une famille considérée ; on se moquerait de moi si l’on soupçonnait cela. »

J’arrivai sans peine à connaître l’évolution de ce sentiment. Elle avait d’abord, racontait-elle, passé dans cette maison des années tranquilles, remplissant ses devoirs sans forger des souhaits irréalisables. Mais un jour, cet homme sérieux, accablé de travail et qui s’était toujours montré très réservé à son égard, eut avec elle un long entretien sur l’éducation des enfants. Il se montra plus cordial et plus aimable que d’habitude, lui dit combien il comptait sur elle pour les soins à donner à ses enfants privés de mère, et la regarda en même temps d’une certaine façon… C’est à partir de ce moment-là qu’elle se mit à l’aimer et se plut à nourrir en elle l’espoir joyeux que cet entretien avait fait naître. Mais après avoir constaté qu’il n’en était rien résulté et que, contre son attente et son désir, aucun autre échange confiant d’idées n’avait eu lieu, elle décida de n’y plus penser. Elle me concéda qu’en la regardant, comme elle me l’avait dit, au cours de leur conversation, il pensait peut-être à sa défunte femme. Elle se rend aussi parfaitement compte qu’il s’agit là d’une inclination sans espoir.

Je m’attendais, après cet entretien, à constater une amélioration profonde de son état, mais elle ne se produisit pas alors. Miss Lucy continua à être maussade et déprimée ; le traitement hydrothérapique auquel je la soumis en même temps la réconforta un peu le matin ; l’odeur d’entremets brûlé n’avait pas tout à fait disparu mais était devenue plus rare et moins intense et, disait-elle, cette odeur ne la tourmentait plus que dans ses moments de grand énervement.

La persistance de ce symbole de souvenir me porta à croire qu’il avait dû se charger, en dehors de la scène principale, d’une quantité de petits traumatismes secondaires ; c’est pourquoi nous recherchâmes tout ce qui pouvait avoir quelque rapport avec la scène de l’entremets brûlé, nous parlâmes des discussions dans la maison, du comportement du grand-père, etc. Ce faisant, la sensation olfactive de roussi s’atténua toujours davantage. Le traitement se trouva alors interrompu quelque temps à cause d’une nouvelle affection nasale qui aboutit à la découverte d’une carie de l’ethmoïde.

Lorsqu’elle revint, elle me raconta qu’à la Noël elle avait reçu de nombreux cadeaux des deux messieurs et même des domestiques de la maison, comme si tous s’étaient efforcés de se réconcilier avec elle et d’effacer le souvenir des conflits récents. Mais cet étalage de bienveillance ne l’avait pas impressionnée.

Quand je revins une autre fois à l’odeur de brûlé, elle me dit que cette dernière avait tout à fait disparu mais qu’une autre odeur semblable la tourmentait, l’odeur de la fumée de cigare. Cette odeur devait exister auparavant, mais avait été dissimulée par celle de l’entremets brûlé. Maintenant, elle apparaissait à l’état pur.

Je n’étais pas très satisfait du résultat de mon traitement. Il s’était produit ce qui se produit toujours quand on ne fait usage que d’une thérapeutique appliquée aux seuls symptômes : j’avais remplacé un symptôme par un autre. Je m’efforçai alors d’éliminer par l’analyse ce nouveau symbole de souvenir.

Mais, cette fois, Miss Lucy ignorait d’où émanait cette sensation subjective de l’odorat et dans quelle importante circonstance celle-ci avait été objective. « On fume tous les jours chez nous, déclara-t-elle ; je ne sais vraiment pas si l’odeur que je sens représente un incident important. » J’insistai pour qu’elle essayât de se souvenir sous la pression de ma main. J’ai déjà dit que ses souvenirs présentaient toute la vivacité de scènes réelles et qu’elle était une visuelle. De fait, une image surgit en elle sous une nouvelle pression de ma main, une image, au début imprécise et fragmentaire, celle de la salle à manger de la maison. En compagnie des enfants, elle attend que les messieurs reviennent de l’usine pour le déjeuner.

« Nous voilà tous autour de la table, les messieurs, la Française, l’intendante, les enfants et moi. C’est comme tous les jours. » – « Considérez encore cette image, elle se développera et se précisera. » – « Oui, il y a un invité, le comptable chef, un vieux monsieur qui aime les enfants comme s’ils étaient ses propres neveux, mais rien d’extraordinaire là-dedans, car il vient très souvent déjeuner. » – « Persévérez, regardez cette image, quelque chose va sûrement se passer. » – « Rien, nous quittons la table, les enfants doivent dire au revoir comme tous les jours et monter avec nous au second étage. » – « Et ensuite ? » – « C’est vrai, un incident se produit ; je reconnais maintenant cette scène. Au moment où les enfants lui disent au revoir, le chef comptable veut les embrasser. Le patron se lève brusquement et lui crie : « N’embrassez pas les enfants ! » Cela me donne un coup au cœur et comme les messieurs sont déjà en train de fumer, c’est l’odeur de cigare qui me reste dans la mémoire.

Telle était donc la scène plus profondément enfouie qui, ayant eu une action traumatisante, avait laissé un symbole mnémonique. Mais à quoi attribuer les effets de cette scène ? Je lui demandai lequel des deux incidents s’était produit le premier, celui-ci ou celui de l’entremets brûlé ? La dernière scène a précédé l’autre de deux mois.

« Pourquoi cette réaction du père vous a-t-elle donné un coup au cœur puisque l’admonestation ne s’adressait pas à vous ? » – « Ce n’était pas bien de rudoyer de cette façon un vieil homme, grand ami de la maison, et de plus, invité. On aurait pu le dire tranquillement. » – « Donc, c’est la façon cavalière dont votre patron a parlé qui vous a blessée, peut-être avez-vous été gênée pour lui, ou bien vous êtes-vous demandé en le voyant traiter un vieil ami avec tant de rudesse pour une bagatelle, comment il agirait envers vous si vous étiez sa femme ? » – « Non, ça n’était pas ça. – « Mais c’était bien à cause de sa violence ? » – « Oui, à cause des baisers aux enfants, il ne voulait jamais qu’on les embrassât. »

Et maintenant, le souvenir d’une scène plus ancienne surgit sous la pression de ma main, celui du traumatisme véritable qui avait conféré à l’affaire du chef comptable son pouvoir traumatisant.

Plusieurs mois auparavant, une dame était venue en visite et, en partant, avait embrassé les enfants sur la bouche. Le père présent se contraignit à ne rien dire à la dame mais, après son départ, attrapa violemment la malheureuse gouvernante. Il lui déclara qu’elle serait responsable si quelqu’un embrassait les petites sur la bouche, qu’elle se devait de ne pas le supporter et qu’elle manquait à ses devoirs en le tolérant. Si cela devait se reproduire, il confierait à quelqu’un d’autre l’éducation de ses enfants. A cette époque, Lucy s’imaginait encore être aimée et espérait avoir encore avec lui un second entretien amical pareil au premier. Cette scène anéantit ses espoirs. Elle se dit que s’il était capable de s’en prendre ainsi à elle et de la menacer de cette façon pour une bagatelle dont elle n’était d’ailleurs pas responsable, c’est qu’elle s’était trompée et qu’il n’éprouvait pour elle aucun sentiment ; autrement il aurait montré plus d’égards. C’est évidemment le souvenir de cette scène pénible qui resurgit au moment où le chef comptable, voulant embrasser les enfants, fut rabroué par le père.

Quand Miss Lucy revint me voir, deux jours après cette dernière analyse, je lui demandai ce qui lui était arrivé d’heureux.

Elle semblait transformée, souriante, et portait la tête haute. Je crus même un instant avoir porté un faux jugement sur les faits et que, de gouvernante des enfants, elle était devenue la fiancée du directeur, mais elle détruisit mon hypothèse.

« Rien n’est arrivé, mais vous ne me connaissez pas. Vous m’avez toujours vue malade et déprimée, alors qu’en général je suis toujours gaie. Hier, au réveil, mon oppression avait disparu, et depuis je me sens bien. » – « Et pour votre situation, que pensez-vous qu’elle devienne ? » – « Je me rends bien compte qu’il n’y a rien à en espérer, mais je ne m’en ferai pas à ce sujet. » – « Allez-vous désormais vous entendre avec le personnel ? » – « Je crois bien que c’est ma susceptibilité qui a surtout joué à ce point de vue. » – « Continuez-vous à aimer le directeur ? » – « Certainement, je l’aime, mais cela ne me fait plus rien. On est libre de penser et de sentir ce qu’on veut. »

J’examine son nez et constate que sensibilité et réflexes sont presque entièrement revenus, elle distingue aussi les odeurs, mais en hésitant, et seulement quand elles sont intenses. Je ne saurais dire jusqu’à quel point l’affection nasale était responsable de cette anosmie.

Le traitement s’était poursuivi pendant neuf semaines. Quatre mois plus tard, je rencontrai par hasard ma malade dans un lieu de villégiature, elle était gaie et continuait à se bien porter.

Analyse critique

Bien qu’il ne s’agisse ici que d’un cas léger d’hystérie avec peu de symptômes, je ne saurais en sous-estimer l’importance. Le fait qu’une maladie comportant aussi peu d’éléments névrotiques ait nécessité tant de conditions psychiques me semble instructif. En étudiant de plus près cette histoire de malade, je suis tenté d’en faire le prototype d’un certain genre d’hystérie, celle qu’une personne sans hérédité chargée peut acquérir à la suite d’événements appropriés. Bien entendu, je n’entends pas parler d’une hystérie indépendante de toute prédisposition, car il n’en existe probablement pas, mais on ne constate cette prédisposition que lorsque le sujet est devenu hystérique ; auparavant, rien ne la faisait prévoir. Ce qu’on entend généralement par prédisposition névropathique est autre chose, elle est déterminée, dès avant l’apparition de la maladie, par le degré d’hérédité ou la somme personnelle d’anomalies psychiques. Pour autant que je sache, aucun de ces deux facteurs n’était décelable chez Miss Lucy R… ; son hystérie peut donc être qualifiée d’acquise et ne présuppose qu’une tendance sans doute très diffuse à être la proie d’une hystérie, tendance dont nous ne découvrons qu’à peine la trace. En pareil cas, tout dépend surtout de la nature du traumatisme, en rapport naturellement avec la réaction du sujet à son égard. Une condition indispensable de l’apparition de l’hystérie est qu’il y ait incompatibilité entre le moi et la représentation qui le confronte. J’espère pouvoir montrer ailleurs comment des troubles névrotiques découlent des modes divers adoptés par le « moi » pour se débarrasser de cette incompatibilité. La défense hystérique pour laquelle une certaine aptitude est nécessaire consiste alors en une conversion de l’émoi en innervation somatique. Le gain qui en résulte est l’expulsion hors du moi conscient de la représentation inconciliable. Dans ce cas, le moi conscient contient la réminiscence somatisée par conversion, c’est-à-dire, dans le cas envisagé, les sensations olfactives d’ordre subjectif ; la malade souffre de l’affect, plus ou moins nettement ressenti, lié à ces réminiscences. La situation ainsi créée ne peut plus se modifier parce que, du fait du refoulement et de la conversion, la contradiction qui aurait entraîné la liquidation de l’affect est supprimée. C’est ainsi que le mécanisme qui provoque l’hystérie correspond à un acte de pusillanimité morale et, par ailleurs, apparaît comme une mesure de protection dont le moi dispose. Il y a assez de cas où l’on est obligé de reconnaître que la défense contre un accroissement d’excitation par production d’hystérie constitue alors la mesure la plus adéquate, mais, plus souvent, on doit naturellement conclure qu’une quantité plus grande de courage moral eût été plus avantageuse pour le sujet.

Aussi le véritable moment traumatisant est-il celui où la contradiction s’impose au moi et où celui-ci décide de chasser la représentation contradictoire. Par ce rejet, la représentation n’est point anéantie mais seulement repoussée dans l’inconscient. Lorsque ce processus apparaît pour la première fois, il donne lieu à la production d’un noyau ou d’un point central de cristallisation où se forme un groupe psychique séparé du moi et autour duquel tout ce qui dépendait de l’idée contradictoire va se concentrer. La dissociation du conscient produite dans les cas d’hystérie acquise est ainsi une dissociation voulue, intentionnelle, ou, souvent, tout au moins introduite par un acte volontaire. En réalité, il se produit autre chose que ce que le sujet désirait ; il voulait supprimer une représentation comme si elle ne s’était jamais produite, mais il ne réussit qu’à l’isoler psychiquement.

Dans l’histoire de notre patiente, le moment traumatisant correspond à la scène que lui fit le directeur à cause du baiser donné aux enfants, mais cette scène reste quelque temps sans effet perceptible ; peut-être a-t-elle provoqué de la mauvaise humeur, de la susceptibilité, je n’en sais rien. Les symptômes hystériques n’apparurent que plus tardivement, en des moments que l’on peut qualifier d’ « auxiliaires » et que l’on caractériserait en disant que les deux groupes psychiques, pour un temps isolés, y coïncident comme dans le conscient somnambulique élargi. Le premier de ces incidents générateurs de la conversion fut d’abord, pour Miss Lucy R…, la scène de la salle à manger au moment où le chef comptable voulut embrasser les enfants ; le souvenir traumatique entra ici en jeu, et la jeune fille se comporta comme si elle n’avait pas renoncé à tout ce qui se rapportait à son inclination pour son patron.

Dans d’autres histoires de malades, ces facteurs différents coïncident et la conversion s’effectue immédiatement sous l’effet du traumatisme.

Le deuxième facteur auxiliaire reproduit assez fidèlement le mécanisme du premier. Une forte impression rétablit passagèrement l’unicité du conscient, et la conversion se produisit de la même façon que la première fois. Chose intéressante, le symptôme apparu en second lieu dissimule le précédent, de sorte que le premier n’est nettement ressenti que lorsque le second a été éliminé. Il faut noter aussi l’ordre inversé auquel l’analyse doit de même se plier. Dans toute une série de cas, j’ai pu constater de la même manière que les symptômes apparus en dernier recouvraient les premiers, et que seule la découverte de ceux-ci par l’analyse permettait de trouver la clé de tout le phénomène.

La thérapeutique consista ici à imposer l’union du groupe psychique isolé avec le moi conscient ; chose remarquable, le succès ne progressa pas parallèlement au travail fourni ; ce ne fut qu’une fois la dernière partie terminée que la guérison apparut soudain.

D. Katharina

Par S. Freud

Pendant les vacances de 189…, je fis une excursion aux monts Tauern afin d’oublier un moment la médecine et surtout les névroses. J’y avais presque réussi quand, un jour, il m’arriva de quitter la route principale pour gravir une montagne des environs, renommée pour son panorama et son refuge bien tenu. Parvenu au sommet et une fois réconforté et reposé d’une marche fatigante, je m’étais plongé dans la contemplation d’un point de vue magnifique, si oublieux de ma propre personne que lorsque j’entendis quelqu’un demander : « Est-ce que Monsieur n’est pas médecin ? », je ne rapportai tout d’abord pas ces paroles à moi-même. C’était pourtant à moi que cette question s’adressait et elle m’était posée par la jeune fille d’environ 18 ans qui m’avait servi à déjeuner d’un air assez maussade et que la patronne avait interpellée en l’appelant « Catharina ». Ses vêtements et son comportement indiquaient qu’elle n’était pas une servante, mais la fille ou la parente de notre hôtesse.

Rappelé à la réalité, je répondis que j’étais bien médecin et lui demandai comment elle l’avait appris.

Monsieur s’est inscrit dans le livre des étrangers et alors je me suis dit que si Monsieur le Docteur avait un petit peu de temps à lui… C’est que je souffre des nerfs et, une fois déjà, j’ai consulté un docteur à L… Il m’avait donné quelque chose à prendre, mais je ne me sens pas encore bien.

Je me retrouvai donc en face d’une névrosée, car il ne pouvait guère s’agir d’autre chose chez cette grande et forte fille à la mine chagrine. Intéressé d’apprendre que des névroses pouvaient si bien prospérer à plus de 2.000 mètres d’altitude, je continuai à questionner la jeune fille. Je reproduis ici l’entretien tel qu’il s’est gravé dans ma mémoire, sans modifier le dialecte local de mon interlocutrice.

« De quoi souffrez-vous donc ?

— J’ai du mal à respirer et, pas toujours mais quelquefois, ça me prend comme si j’allais étouffer. »

A première vue, ce trouble ne semblait pas névrotique, mais il me parut tout de suite probable qu’il s’agissait de la désignation d’un accès d’angoisse. C’est l’élément suffocation que la jeune fille soulignait dans ce complexe d’angoisse.

« Asseyez-vous là. Décrivez-moi ce qui se passe dans l’état où vous avez du mal à respirer » ?

— Ça me vient tout à coup. Je sens d’abord comme une pression sur les yeux, j’ai la tête lourde et un bourdonnement à n’y pas tenir, et puis j’ai des vertiges comme si j’allais tomber et je me sens un poids sur la poitrine à en perdre la respiration.

— Rien à la gorge ?

— J’ai la gorge nouée comme si j’allais étouffer.

— Et dans la tête, se passe-t-il encore autre chose ?

— Oui, ça me tape comme si tout allait sauter.

— Est-ce qu’en même temps vous avez peur de quelque chose ?

— Oui, je m’imagine toujours que je vais mourir et pourtant je ne suis pas froussarde en général, je vais partout toute seule, dans la cave et en bas, partout sur la montagne, mais les jours où j’ai ça, je m’imagine tout le temps que quelqu’un est derrière moi et va me saisir tout à coup. »

Il s’agissait réellement d’un accès d’angoisse auquel préludaient les indices d’une aura hystérique à contenu d’angoisse. N’y avait-il pas d’autre contenu ?

« Pensez-vous chaque fois à la même chose, ou bien voyez-vous quelque chose devant vous pendant votre accès ?

—  Oui, chaque fois un visage horrible qui me regarde d’un air effrayant ; alors, j’en ai très peur. »

Peut-être pourrait-on, à partir de ce point, découvrir la voie aboutissant au nœud de la question.

« Reconnaissez-vous ce visage ? Je veux dire, est-ce un visage que vous avez réellement vu un jour ? » – « Non. »

« Savez-vous d’où sont venus ces accès ? » – « Non. » – « Quand les avez-vous eus pour la première fois ? » – « D’abord il y a deux ans, quand j’habitais encore avec ma tante sur l’autre montagne, c’est là qu’elle tenait autrefois un refuge ; il y a maintenant un an et demi que nous sommes ici, mais ça revient toujours. »

Fallait-il tenter une analyse ? Je ne me hasardai pas à essayer de transplanter l’hypnose sur ces sommets, mais peut-être une simple conversation aurait-elle un bon résultat ; je devais deviner juste. Combien de fois n’avais-je pas vu l’angoisse, chez les jeunes filles, être la conséquence de la terreur que suscite dans un cœur virginal, la première révélation du monde de la sexualité37.

Je lui dis alors : « Si vous ne le savez pas, je vais vous dire à quoi, moi, j’attribue vos accès. Il y a deux ans, vous avez dû voir ou entendre quelque chose qui vous a beaucoup gênée, que vous auriez préféré ne pas voir. »

Elle alors : « Oh ! doux Jésus, c’est vrai. J’ai vu mon oncle avec cette jeune fille, Franziska, ma cousine ! »

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Voudriez-vous me la raconter ?

— On a le droit de tout dire à un docteur. Alors, n’est-ce pas, cet oncle, c’était le mari de ma tante que vous avez vue. Il tenait alors avec elle l’auberge sur le mont, maintenant il a divorcé et c’est de ma faute, ce divorce, parce que c’est par moi qu’on a su qu’il avait des relations avec Franziska.

— Comment l’avez-vous découvert ?

— Voilà. Il y a deux ans, deux messieurs arrivés là-haut, ont demandé à manger. Ma tante n’était pas là, et pas possible de trouver Franziska qui faisait toujours la cuisine. Pas moyen non plus de trouver mon oncle. Nous les cherchons partout, alors le gosse Aloïs, mon cousin, dit : « Peut-être bien que Franziska est chez Papa. » Nous avons ri tous les deux, mais sans penser à mal. Nous voulions aller dans la chambre de mon oncle, mais elle était verrouillée. Ça m’a paru drôle. Alors Aloïs m’a dit : « Sur le palier il y a une lucarne par où on peut regarder dans la chambre. » Nous allons sur le palier mais Aloïs refuse de regarder par la lucarne, disant qu’il a peur. Je lui réponds qu’il est idiot, que je vais y aller et que, moi, je n’ai pas peur du tout. Je ne pensais toujours à rien de vilain. Je regarde à l’intérieur, la chambre était assez sombre, mais je vois mon oncle avec Franziska, il était couché sur elle.

— Et alors ?

— J’ai tout de suite quitté la fenêtre pour m’appuyer au mur, et j’ai étouffé comme je fais depuis ; je me suis trouvée mal, j’ai senti une pression sur les yeux, et dans ma tête, ça cognait et ça bourdonnait.

— Est-ce que vous l’avez raconté à votre tante le jour même ?

— Oh non, je ne lui ai rien dit.

— Pourquoi avez-vous eu si peur en trouvant ce couple ? Avez-vous compris ? Avez-vous pensé à ce qui se passait ?

— Oh non ! A ce moment-là je n’ai rien compris, je n’avais que seize ans. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu si peur.

— Fräulein Katharina, ce serait bien utile si vous pouviez vous rappeler ce qui s’est alors passé en vous, comment vous avez eu votre premier accès.

— Oui, si je pouvais, mais j’ai eu un tel choc que j’ai tout oublié. »

(Dans le langage de notre Communication préliminaire, tout ceci signifie que l’affect crée lui-même l’état hypnoïde dont les productions restent ensuite en dehors de toute association avec le moi conscient.)

« Dites-moi, Fräulein, la tête que vous voyez pendant vos suffocations est-elle celle de Franziska, telle que vous l’avez alors aperçue ?

— Oh non ! Son visage n’était pas aussi horrible, et puis c’est une tête d’homme.

— Peut-être la tête de votre oncle ?

— Je n’ai pas bien vu son visage, il faisait trop noir dans la pièce, et pourquoi aurait-il eu un air aussi affreux ?

— Vous avez raison. (La voie semblait soudain barrée. Peut-être trouverai-je autre chose dans la suite du récit.)

— Et qu’est-il arrivé ensuite ?

— Ils ont dû entendre du bruit et sont bientôt sortis de la chambre. Tout ce temps-là je me suis sentie très mal, il fallait tout le temps que j’y repense ; et puis deux jours après, c’était dimanche, il y a eu beaucoup à faire et toute la journée j’ai travaillé, mais le lundi matin, mon vertige m’a reprise, j’ai vomi, et j’ai dû rester trois jours à vomir tout le temps. »

Il nous était souvent arrivé de comparer la symptomatologie hystérique à des hiéroglyphes que la découverte de certains écrits bilingues nous avait permis de déchiffrer. Dans cet alphabet, vomissement équivaut à dégoût. Je lui dis donc : « Si trois jours plus tard vous avez eu ces vomissements, je crois que c’est parce que vous aviez été dégoûtée par ce que vous aviez vu dans la chambre. » – « Oui, sûrement que j’ai été dégoûtée, mais de quoi ? »

« Peut-être avez-vous aperçu quelque chose de nu. Comment étaient les deux personnes dans la chambre ?

— Il faisait trop noir pour voir quelque chose, ils étaient habillés tous les deux. Ah, si je savais ce qui m’a dégoûtée alors ! »

Moi non plus, je n’en savais rien. Mais je l’invitai à me raconter ce qui lui venait à l’esprit, étant certain qu’elle penserait justement à ce dont j’avais besoin pour expliquer le cas.

Elle m’apprit alors qu’elle finit par raconter sa découverte à sa tante qui la trouvait changée et de ce fait soupçonnait quelque mystère. Il y eut alors, entre l’oncle et la tante, des scènes pénibles pendant lesquelles les enfants entendirent des choses qui leur ouvrirent les yeux sur bien des faits et qu’il eût mieux valu qu’ils n’entendissent point. Finalement la tante décida de partir avec ses enfants et sa nice, de prendre l’auberge actuelle et de laisser l’oncle en compagnie de Franziska devenue enceinte. Puis, à ma grande surprise, Katharina lâche le fil de son récit et me raconte deux séries d’histoires antérieures de deux à trois ans à l’incident traumatisant. La première série comporte des faits où le même oncle chercha à la séduire elle-même alors qu’elle avait 14 ans. Faisant en sa compagnie une excursion dans la vallée, ils avaient passé la nuit à l’auberge. Il était resté au café pour boire et jouer aux cartes, et elle, ayant sommeil, alla de bonne heure se coucher dans la chambre à deux lits située à l’étage au-dessus. Ne dormant pas encore à poings fermés quand son oncle monta à son tour, elle se rendormit bientôt, mais fut soudain réveillée en « sentant le corps de l’oncle » dans sa couche. Elle sauta hors du lit et lui fit des reproches. « Qu’est-ce que vous faites, mon oncle, pourquoi ne restez-vous pas dans votre lit ? » Il essaya de l’amadouer : « Tais-toi donc, petite sotte, tu ne sais pas comme c’est bon. » – « Je n’en veux pas de vos bonnes choses, vous ne me laissez même pas dormir ! » Elle resta debout près de la porte, prête à fuir sur le palier, jusqu’à ce qu’il renonçât et s’endormît. Après quoi elle se coucha dans son propre lit et dormit jusqu’au matin. La manière dont elle s’était défendue semble prouver qu’elle ne s’était pas rendu compte qu’il s’agissait de tentatives sexuelles, et lorsque je lui demande si elle savait alors ce qu’il désirait d’elle, elle me répond : « Non, pas à cette époque, c’est bien plus tard que j’ai compris. » Si elle s’était rebiffée, c’était parce qu’elle était furieuse de voir son sommeil troublé et parce que « ça ne se faisait pas ».

Si j’ai relaté tous les détails de ces incidents, c’est parce qu’ils éclairent tout le reste. Elle raconte encore d’autres faits survenus plus tard. Une fois, dans une auberge, elle avait dû se défendre parce qu’il était complètement ivre, etc. Je veux savoir si, à cette occasion, elle a ressenti quelque chose d’analogue à ses suffocations ultérieures, et elle m’affirme avoir eu, chaque fois, l’impression d’un poids sur la poitrine et sur les yeux, mais pas avec autant d’intensité que le jour de la découverte.

Après avoir énuméré tous ces souvenirs, elle en évoque immédiatement d’autres. Il s’agit de certaines circonstances où son attention fut attirée par ce qui se passait entre son oncle et Franziska. Une fois, par exemple, toute la famille avait passé la nuit sans se dévêtir, dans un grenier à foin. Un bruit l’avait soudain réveillée ; elle crut remarquer que son oncle, allongé entre Franziska et elle-même, s’était reculé et que Franziska se redressait. Une autre fois, dans une auberge du village de N… ils avaient couché, son oncle et elle, dans une chambre, Franziska dans la chambre voisine. Dans la nuit elle se réveilla soudain et aperçut une longue forme blanche tout près de la porte et sur le point de soulever le loquet : « Jésus, c’est vous, mon oncle, qu’est-ce que vous faites près de cette porte ? » – « Tais-toi, je cherche quelque chose. » – « Mais, c’est par l’autre porte qu’on sort ! » – « Je me suis trompé », et ainsi de suite.

Je lui demande si, à cette époque, elle soupçonnait quelque chose. « Non, je ne me suis rien figuré du tout, ça m’avait frappée, mais sans plus. » Avait-elle ressenti de l’angoisse dans ces circonstances ? Elle le suppose, mais sans en être cette fois aussi sûre.

Après le récit de ces deux séries de faits, elle s’arrête, et semble transformée ; son expression maussade, douloureuse, a disparu, son regard s’anime, elle est soulagée, rassérénée. Pour ma part, j’ai pu, entre-temps, voir clair dans son cas. Ce qu’elle m’a raconté en dernier lieu, comme à bâtons rompus, explique parfaitement son comportement lors de la découverte. Elle portait en elle deux séries de faits dont elle se souvenait sans pouvoir les comprendre, ni en tirer quelque chose ; à la vue du couple en train de coïter, une jonction de l’impression nouvelle avec les deux chaînes de réminiscences s’établit immédiatement ; elle commence à comprendre et en même temps à se défendre. Une courte période d’élaboration, « l’incubation » s’ensuit ; puis apparaissent les symptômes de conversion, les vomissements, substituts du dégoût moral et physique. L’énigme était ainsi résolue ; ce n’était pas la vue du couple qui l’avait dégoûtée mais le souvenir réveillé par ce spectacle et qui, en fin de compte, devait être celui de la nuit où, attaquée, elle avait « senti le corps de son oncle ».

Quand elle eut achevé sa confession je lui dis : « Je sais maintenant à quoi vous avez pensé en regardant dans la chambre. Vous vous êtes dit qu’il faisait maintenant avec elle ce qu’il aurait voulu faire avec vous la nuit dont vous m’avez parlé et les autres fois. C’est cela qui vous a dégoûtée parce que vous vous êtes souvenue de votre impression en vous réveillant cette nuit-là et en sentant son corps près du vôtre.

Elle répond : « C’est peut-être vrai que j’ai été dégoûtée et que j’ai eu cette idée. »

« Dites-moi exactement ce qu’il en est. Vous êtes maintenant une grande fille et savez des tas de choses.

— Oui, bien sûr.

— Racontez-moi exactement quelle est la partie de son corps dont vous avez senti le contact. »

Mais elle ne me donne aucune réponse plus précise, sourit d’un air gêné, confondu, à la manière de quelqu’un qui est parvenu au cœur d’une question sur laquelle il n’y a plus grand-chose à dire. J’imagine bien la sorte de sensation tactile qu’elle apprit plus tard à interpréter. Elle suppose bien, comme le montre l’expression de son visage, que je vois juste, mais je ne puis pousser plus loin mon investigation. Je lui suis d’ailleurs reconnaissant de m’avoir parlé bien plus facilement que n’ont coutume de le faire les dames prudes de ma clientèle viennoise pour qui tout semble naturalia turpia.

Le cas serait ainsi éclairci, mais attention ! D’où provient l’hallucination répétée d’une tête effrayante ? Je l’interroge là-dessus. Comme si cet entretien avait élargi le champ de sa compréhension, elle répond aussitôt :

« Ah oui ! Je sais maintenant, c’est la tête de mon oncle, mais pas comme elle était à ce moment-là, je la reconnais maintenant. Plus tard, quand toutes les disputes ont commencé, mon oncle s’est mis contre moi dans une colère effroyable, il répétait que j’étais cause de tout ; si je n’avais pas bavardé, on n’en serait jamais arrivé au divorce ; il me menaçait tout le temps, me disant que j’allais voir ce qu’il ferait ; du plus loin qu’il m’apercevait, sa figure se contractait de colère, et il s’élançait sur moi les poings levés. Je m’enfuyais chaque fois et j’ai toujours eu très peur qu’il m’attrape sans que je l’aie vu. La figure que je vois toujours est la sienne quand il était en colère. »

Ce récit me rappelle que le premier symptôme de l’hystérie, le vomissement, a disparu, l’accès d’angoisse, lui, est demeuré chargé d’un nouveau contenu. D’où il s’ensuit qu’il s’agit d’une hystérie ayant été, en grande partie, abréagie, car la malade a réellement bientôt fait part de sa découverte à sa tante.

« Avez-vous également raconté les autres histoires à votre tante, les tentatives de votre oncle ?

— Oui, pas immédiatement, mais plus tard, quand il a été question du divorce. Alors ma tante a dit : « Réservons-nous ça ; s’il nous fait des difficultés devant les juges, nous le raconterons aussi. »

Je le vois, le symbole mnémonique date de cette époque plus récente, époque d’accumulation et de rétention d’affects, où les scènes à la maison se multiplièrent, où son état avait cessé d’intéresser sa tante, où cette dernière avait été entièrement absorbée par les dissensions familiales.

J’espère que cet entretien a pu faire quelque bien à cette jeune personne si précocement blessée dans ses émotions sexuelles et que je n’ai jamais revue depuis.

Je ne trouverais rien à répondre si l’on m’objectait que l’hystérie dans ce cas, a été guérie plutôt par la divination que par l’analyse. La malade, il est vrai, admit la vraisemblance de tout ce que j’ajoute à son récit, mais sans toutefois être en mesure de le reconnaît comme ayant été vécu. Pour obtenir cela, il aurait fallu, je crois recourir à l’hypnose. Si j’admets avoir vu juste et que j’essaie maintenant de réduire ce cas au schéma d’une hystérie acquise, comme celle du cas C, je suis alors amené à attribuer aux deux séries d’incidents érotiques le rôle de facteurs traumatisants, et à la scène de la découverte du couple, celui de facteur auxiliaire. La ressemblance vient de ce qu’un contenu de conscience se trouve, dans les premiers incidents, tout à fait exclu de l’activité mentale du moi, mais cependant maintenu. Dans la dernière scène, une impression nouvelle a entrané l’union associative avec le moi de ce groupe de perceptions resté à l’écart. D’autre part, il convient de ne pas négliger certaines anomalies. La cause de l’isolation ne dépend pas, comme dans le cas d’une volonté du moi, mais de l’ignorance de ce dernier qui, en fait des expériences sexuelles, ne sait quoi faire. A ce point de vue, le cas de Katharina est typique. Dans toutes les analyses d’hystérie fondé sur des traumatismes sexuels, on découvre que certaines impression reçues à une époque présexuelle et qui n’avaient eu aucun effet sur l’enfant, conservent plus tard leur puissance traumatisante, en tant que souvenir, une fois que la jeune fille ou la femme a acquis la notion de la sexualité. La dissociation des groupes psychiques constitue pour ainsi dire un phénomène normal au cours du développement des adolescents et l’on comprend alors que sa prise de conscience par le moi puisse assez souvent donner lieu à des troubles psychique. En outre, je me demande si une dissociation du conscient due à l’ignorance diffère de celle qui se produit par rejet conscient. Les adolescents n’ont-ils pas, bien plus souvent que nous ne le supposons et qu’eux-mêmes ne le croient, la connaissance de la sexualité.

Une autre anomalie dans le mécanisme psychique du cas tient de ce que la scène de la découverte, que nous qualifions d’auxiliaire mérite également d’être appelée traumatisante. Elle agit par son propre contenu et non pas seulement par le réveil des incidents traumatisants précédents, elle comporte à la fois les particularités d’une cause « auxiliaire » et d’une cause « traumatique ». Toutefois, je ne vois dans cette coïncidence aucune raison de renoncer à notion d’une division conceptuelle correspondant, dans d’autres cas à une division temporelle. Ce qui distingue encore le cas de Katharina, c’est que la conversion et la formation du phénomène hystérique ne succèdent pas immédiatement au traumatisme, mais n’apparaissent qu’après une période d’incubation. Charcot aimait appeler cet intervalle « temps d’élaboration psychique ».

L’angoisse dont souffre Katharina au cours de cet accès est une angoisse hystérique, c’est-à-dire la répétition de l’angoisse apparue lors de chacun des traumatismes sexuels. Je m’abstiens de parler ici du phénomène que j’ai régulièrement constaté dans un très grand nombre de cas, l’apparition chez les vierges de l’affect d’angoisse quand la notion de rapports sexuels s’impose à elles38.

E – Mademoiselle Elisabeth v. R.

Par S. Freud

Au cours de l’automne 1892, un médecin de mes amis me demanda d’examiner une jeune fille qui, depuis plus de deux ans, souffrait de douleurs dans les jambes et marchait avec difficulté. Il ajouta qu’il s’agissait, d’après lui, d’une hystérie bien qu’aucun des symptômes habituels de cette névrose ne soit décelable. Il connaissait un peu la famille de la malade et savait que les années écoulées lui avaient apporté beaucoup de malheurs et peu de joie. D’abord, la malade avait perdu son père, puis sa mère avait dû subir une grave opération aux yeux et bientôt après une de ses sœurs mariée était morte d’une affection cardiaque après son accouchement. C’est notre patiente qui avait eu la plus grande part de tous les soucis ainsi que de tous les soins à donner.

Ma première entrevue avec cette jeune fille alors âgée de 24 ans ne me permit pas d’éclairer davantage le cas. Elle paraissait intelligente, et supportait les souffrances qui gênaient ses relations sociales, et ses plaisirs avec la mine sereine et, me dis-je, la « belle indifférence » des hystériques. Elle marchait le buste penché en avant mais sans appui, sa démarche ne rappelait aucune démarche pathologique connue et ne paraissait d’ailleurs pas extraordinairement anormale. Elle se plaignait de souffrir beaucoup et de se fatiguer tout de suite en marchant et lorsqu’elle restait debout. Très vite, elle allait se reposer et les douleurs s’atténuaient sans pourtant jamais disparaître tout à fait. Elles étaient de nature indéterminée, une sorte de fatigue douloureuse, et émanaient le plus souvent d’une assez grande étendue mal délimitée à la face antéro-supérieure de la cuisse droite. C’est là aussi qu’elles atteignaient leur plus grande intensité et que la peau et les muscles étaient le plus sensibles à la pression et au pincement, tandis que les piqûres d’épingle ne provoquaient aucune réaction. L’hyperesthésie de la peau et des muscles s’observait non seulement à cet endroit, mais encore sur presque toute la surface des deux jambes. Les muscles étaient peut-être encore plus douloureux que la peau, mais c’était sans conteste aux cuisses que la douleur était la plus forte. La motilité des jambes n’était pas diminuée, les réflexes étaient d’intensité moyenne, et tous les autres symptômes faisaient défaut, de sorte que rien ne pouvait faire présumer la présence d’une grave affection organique. Le mal s’était progressivement développé depuis deux ans, avec des intensités variables.

Le diagnostic ne fut guère facile à établir, mais deux motifs me poussèrent à adopter l’avis de mon collègue. D’abord, tous les renseignements donnés par cette malade très intelligente manquaient de précision en ce qui touchait la nature de ses douleurs. Tout malade atteint d’une affection organique, s’il n’est, en outre, un nerveux, parvient à décrire ses douleurs tranquillement et avec certitude, à dire si elles sont lancinantes, si elles surgissent par intervalles, de quel point à quel autre elles se diffusent et ce qui, à son avis, les provoque. Le neurasthénique (hypocondriaque affecté de névrose d’angoisse) qui décrit son mal donne l’impression d’accomplir un travail mental bien au-dessus de ses forces. Ses traits sont contractés et grimaçants comme s’il était dominé par quelque pénible émotion, sa voix se fait stridente, il cherche ses expressions, rejette toute qualification de ses douleurs proposée par le médecin, même lorsque l’exactitude de cette dernière est ensuite indubitablement reconnue. Il pense évidemment que la langue est trop pauvre pour lui permettre de dépeindre ses sensations ; ses sentiments eux-mêmes sont quelque chose d’unique, de jamais vu encore, que l’on ne saurait parvenir à décrire parfaitement. C’est pourquoi il n’est jamais las de donner toujours de nouveaux détails, et s’il est forcé de s’interrompre, il garde sûrement l’impression de n’avoir pas réussi à se faire comprendre du médecin. Cela vient de ce que toute son attention s’est concentrée sur ses propres souffrances. Le comportement de Fräulein v. R… était tout à fait contraire à celui-là et il fallait en conclure que l’attention de la jeune fille, qui attribuait pourtant de l’importance à son mal, était tournée vers quelque chose d’autre dont les douleurs ne constituaient qu’un phénomène concomitant, sans doute vers des pensées et des sentiments liés à ces souffrances.

Toutefois un second facteur paraît plus déterminant encore pour l’interprétation de ces souffrances. Quand, chez un malade atteint de troubles organiques ou chez un neurasthénique, on vient à exciter une zone douloureuse, la physionomie du sujet trahit nettement une impression de malaise ou de douleur physique ; de plus, le malade se contracte, veut se dérober à l’examen et résiste. Au contraire, chez Fräulein v. R…, si l’on pinçait la peau ou les muscles hyperalgiques, ou si l’on exerçait une pression sur eux, ses traits prenaient une singulière expression de satisfaction plutôt que de douleur. Elle poussait des cris – comme pour des chatouillements voluptueux, me disais-je – rougissait, renversait la tête et le buste en arrière, fermait les yeux ; tout cela ne semblait pas très marqué tout en étant néanmoins très net. Il fallait bien attribuer toutes ces manifestations à l’hystérie et penser que l’excitation avait atteint une zone hystérogène.

L’expression du visage ne correspondait pas à la douleur que devaient soi-disant provoquer les pincements de la peau et des muscles, mais sans doute concordait mieux avec le contenu des pensées à l’arrière-plan de cette douleur, contenu que l’excitation des parties du corps associées avec lui remettait au jour. J’avais déjà, de la même manière, observé des expressions significatives en excitant, dans un cas d’hystérie avérée, les zones hyperalgiques ; les autres mimiques correspondaient aux indices les plus légers d’un accès hystérique.

Je ne pus, au début, m’expliquer la localisation inhabituelle de la zone hystérogène. Il fallait aussi trouver pourquoi l’hyperalgie affectait principalement les muscles. La sensibilité locale des muscles à la pression est le plus souvent due à l’infiltration rhumatismale de ces derniers, à ce qu’on appelle ordinairement le rhumatisme musculaire chronique dont j’ai déjà dit qu’on pouvait le confondre avec certaines affections nerveuses. Chez Fräulein v. R… la consistance des muscles n’infirmait pas cette hypothèse, car on découvrait dans les masses musculaires une quantité de cordons durs qui paraissaient aussi particulièrement sensibles. Probablement existait-il, comme nous l’avons indiqué, une altération organique des muscles servant de base à la névrose et dont celle-ci faisait ressortir de façon exagérée l’importance.

Pour déterminer le traitement, nous partîmes donc de l’hypothèse d’une maladie mixte. Nous recommandâmes la continuation des massages systématiques et de la faradisation des muscles, sans tenir compte des douleurs que ces traitements provoqueraient. Je me réservai le traitement des jambes par une franklinisation énergique, ceci afin de rester en contact avec la malade. Quand elle me demanda si elle devait s’efforcer de marcher, je lui répondis par une nette affirmation.

Nous obtînmes ainsi une légère amélioration. La malade paraissait particulièrement apprécier de plus en plus les chocs électriques douloureux, et plus ceux-ci étaient forts, plus ils semblaient atténuer les souffrances de la malade. Pendant ce temps, mon collègue préparait le terrain en vue d’un traitement psychique et, lorsque après quatre semaines de ce simulacre de traitement, j’en vins à proposer une cure psychologique, et que je donnai à la malade quelques renseignements sur le procédé employé et son mode d’action, je rencontrai tout de suite chez elle de la compréhension et peu de résistance.

Cependant, la tâche que j’entrepris alors s’avéra une des plus ardues que j’eusse jamais réalisée – et parmi toutes les difficultés que je dus alors surmonter, celle-ci occupa une bonne place. Pendant longtemps je ne pus comprendre le rapport unissant cette histoire de maladie et le mal lui-même, qui trouvait cependant dans la série des incidents vécus, sa cause et sa détermination.

Lorsqu’on entreprend un traitement cathartique de cette sorte, il faut d’abord se demander si le sujet connaît l’origine et le motif de sa maladie. Ensuite, il deviendra sans doute superflu d’utiliser une technique quelconque particulière pour le pousser à révéler l’histoire de son mal ; l’intérêt qu’on lui témoigne, la compréhension qu’on lui fait pressentir, l’espoir de guérir qu’on fait luire à ses yeux, poussent le malade à livrer son secret. Dès le début, je soupçonnais que Fräulein Élisabeth devait connaître les motifs de sa maladie, donc qu’elle renfermait dans son conscient non point un corps étranger, mais seulement un secret. En la regardant, on pensait aux paroles du poète : « Ce petit masque-là fait augurer un sens caché39. »

Je pus donc tout de suite renoncer à l’hypnose en me réservant pourtant d’y recourir plus tard dans le cas où, au cours de la confession, la mémoire de la malade ne parviendrait pas à mettre en lumière certaines associations. Ce fut là ma première analyse complète d’une hystérie. Elle me permit de procéder pour la première fois, à l’aide d’une méthode que j’érigeai plus tard en technique, à l’élimination, par couches, des matériaux psychiques, ce que nous aimions à comparer à la technique de défouissement d’une ville ensevelie. Je me faisais d’abord raconter par la malade tout ce qui lui était connu, en notant avec soin les passages où une association demeurait énigmatique, où un maillon semblait manquer dans la chaîne des motivations ; puis je poussai ensuite plus avant dans les couches profondes du souvenir en utilisant, dans ce cas, soit l’investigation hypnotique, soit une technique analogue à cette dernière. Si nous employions ce procédé, c’est naturellement parce que nous espérions mettre en lumière une détermination parfaitement suffisante. Nous parlerons bientôt des moyens d’exploration en profondeur.

L’histoire des souffrances racontée par Fräulein Élisabeth était fort longue et tissée de toutes sortes d’événements douloureux. Pendant ses récits, elle n’était pas en état d’hypnose, mais je la faisais s’allonger, les yeux fermés. Toutefois, je ne m’opposais pas à ce qu’elle ouvrît de temps en temps les yeux, qu’elle changeât de position, qu’elle s’assît, etc. Quand un passage de son récit la touchait plus profondément, elle semblait tomber spontanément dans un état analogue à l’état hypnotique ; en pareil cas, elle restait allongée sans bouger, les yeux fermés.

Voici, d’après ses dires, de quoi se composait la couche la plus superficielle de ses souvenirs : cadette de trois filles, tendrement attachée à ses parents, elle avait passé sa jeunesse dans un domaine de Hongrie. L’état de santé de sa mère laissait beaucoup à désirer à cause d’une affection oculaire accompagnée de troubles nerveux. Il s’ensuivit qu’elle s’attacha très profondément à son père, homme enjoué, aimant profiter de la vie, qui avait accoutumé de dire que pour lui, Élisabeth remplaçait un fils et un ami avec qui il pouvait échanger des idées. Bien qu’elle eût beaucoup gagné, au point de vue intellectuel, dans ces relations, le père comprenait que la forme d’esprit de sa fille n’était pas de celle que l’on aime trouver chez une jeune personne ; par plaisanterie, il la qualifiait d’impertinente et d’ergoteuse, la mettait en garde contre des jugements trop catégoriques et une franchise trop brutale et répétait souvent qu’elle trouverait difficilement un mari. En fait, elle était elle-même très mécontente de sa féminité, forgeait quantité de plans ambitieux, voulait faire des études ou devenir musicienne, s’insurgeait contre l’idée de devoir sacrifier, dans quelque mariage, ses inclinations et la liberté de son jugement. En attendant, elle était fière de son père, de la situation sociale de sa famille, de la considération dont celle-ci jouissait et veillait jalousement à tout ce qui touchait ces biens précieux. Elle s’effaçait, à l’occasion, devant sa mère et ses aînées, atténuant ainsi pour elles les aspérités de son caractère.

L’âge des jeunes filles incita la famille à aller résider dans la capitale où Élisabeth put, pendant quelque temps, profiter d’une existence familiale plus large et plus gaie. Puis vint la catastrophe qui anéantit tout le bonheur de cette famille ; le père avait soit caché aux siens, soit ignoré lui-même, une affection cardiaque chronique, et on le ramena un jour chez lui inanimé, après une première crise d’œdème pulmonaire. Il fallut le soigner pendant un an et demi et c’est Élisabeth qui s’y consacra le plus. Elle dormait dans la chambre de son père, s’éveillait la nuit à son appel, s’occupait continuellement de lui et s’efforçait de paraître gaie, tandis que lui-même supportait cet état sans espoir avec une aimable résignation. C’est de cette époque que devait dater la maladie d’Élisabeth car elle se souvenait d’avoir été obligée de rester un jour et demi au lit, au cours des six derniers mois de son travail d’infirmière, à cause de douleurs dans la jambe droite semblables à celles d’aujourd’hui. Mais elle prétend que ces douleurs avaient rapidement disparu et qu’elle n’y avait alors prêté aucune attention. En fait, ce ne fut que deux ans après la mort de son père qu’elle se sentit malade et que ses douleurs l’empêchèrent de marcher.

Le vide laissé par la mort du père dans cette famille composée de quatre femmes, la vie retirée, la cessation d’une quantité de relations dont on avait espéré tirer agrément et avantage, l’état de plus en plus maladif de la mère, tout cela affecta l’humeur de notre patiente, tout en éveillant en elle un ardent désir de voir pour les siens un bonheur nouveau remplacer le bonheur perdu et elle se consacra désormais entièrement à la survivante, sa mère.

L’année de deuil une fois terminée, la plus âgée de ses sœurs épousa un homme intelligent, travailleur, bien considéré, et à qui un grand avenir semblait promis, du fait de ses dons intellectuels. Mais les relations plus intimes mirent bientôt en lumière sa susceptibilité maladive, son humeur toujours capricieuse, son égoïsme. Il fut le premier, au sein de cette famille, à oser manquer d’égards envers la vieille dame. Ce fut plus qu’Élisabeth n’en put supporter et elle se sentit appelée à mener le combat contre son beau-frère chaque fois qu’il en fournirait l’occasion ; les autres femmes, elles, prenaient à la légère les explosions de ce tempérament irritable. Ce fut pour elle une douloureuse déception de constater que la reconstruction de son ancien bonheur familial était ainsi entravée, et elle ne pardonnait pas à sa sœur mariée qui, en épouse soumise, ne voulait pas prendre parti. Toute une série de scènes était ainsi restée gravée dans la mémoire d’Élisabeth, certaines même qu’elle n’avait encore jamais mentionnées bien qu’elles concernassent ce premier beau-frère. Toutefois, le plus grand reproche qu’elle lui faisait était d’avoir émigré, avec toute sa petite famille, dans une ville éloignée d’Autriche, cela dans l’espoir d’obtenir de l’avancement (dans sa carrière), contribuant ainsi à accroître l’isolement de leur mère. A cette occasion, Élisabeth avait très nettement senti son impuissance, son incapacité à offrir à sa mère une compensation pour le bonheur perdu, et l’impossibilité de réaliser le projet conçu à la mort de son père.

Le mariage de la deuxième sœur semblait devoir apporter plus de joie à la famille, car ce beau-frère, bien que moins doué intellectuellement que l’autre, était un homme fait pour plaire à des femmes ayant des sentiments délicats et habituées à tous les égards. Son comportement réconcilia Élisabeth avec l’institution du mariage et avec la pensée du sacrifice que celui-ci impliquait. En outre, les jeunes gens vinrent habiter tout près de la mère et leur enfant devint le préféré d’Élisabeth. Malheureusement, l’année où cet enfant naquit fut troublée par un autre événement. L’état des yeux de la mère exigea une cure d’obscurité de plusieurs semaines à laquelle Élisabeth s’astreignit aussi. Puis une opération fut déclarée indispensable et les inquiétudes causées par cette intervention coïncidèrent avec les préparatifs du départ du premier beau-frère. L’opération une fois pratiquée, par un grand ophtalmologue, les trois familles se réunirent pour passer ensemble les vacances dans une ville d’eaux. Élisabeth, épuisée par les soucis qui l’avaient accablée pendant les derniers mois, aurait dû se remettre durant cette période de détente où, pour la première fois depuis la mort du père, souffrances et craintes avaient cessé d’accabler la famille.

Mais ce fut justement pendant cette villégiature qu’apparurent les douleurs et les troubles de la locomotion ; les douleurs s’étaient déjà fait sentir peu de temps auparavant, mais elles ne devinrent violentes qu’après un bain chaud pris dans l’établissement hydrothérapique de l’endroit. L’apparition des douleurs fut attribuée à une longue promenade, une marche d’une demi-journée faite quelques jours auparavant. On crut ainsi qu’Élisabeth s’était « surmenée » et avait ensuite « pris froid ».

A partir de ce jour, Élisabeth devint la malade de la famille. Un médecin lui conseilla d’aller passer la fin de l’été dans une ville d’eaux, à Gastein, où elle se rendit avec sa mère, non sans que de nouveaux soucis ne fussent venus l’assaillir. Sa deuxième sœur se trouvait de nouveau enceinte, et, d’après les nouvelles qu’on en avait, cette grossesse s’annonçait fort mal. De ce fait, Élisabeth se décida très difficilement à partir pour Gastein et deux semaines à peine plus tard, sa mère et elle furent appelées auprès de la malade maintenant alitée et qui n’allait pas bien.

Ce fut d’abord le voyage si pénible, pendant lequel, pour Élisabeth, les souffrances physiques s’ajoutèrent à sa terrible appréhension, puis l’arrivée à la gare où certains indices firent soupçonner le pire, et enfin, quand elles pénétrèrent dans la chambre de la malade, la certitude d’être arrivées trop tard pour dire adieu à une vivante.

Élisabeth ne souffrit pas seulement de la perte d’une sœur tendrement aimée, mais presque autant des pensées que fit naître cette mort et des changements qu’elle entraîna. Sa sœur avait succombé à une maladie de cœur aggravée par la grossesse.

On se dit alors que la maladie de cœur était un héritage paternel, puis on se rappela que la défunte dans sa première jeunesse avait été atteinte de chorée accompagnée d’une légère affection cardiaque ; on reprocha aux médecins et on se reprocha à soi-même d’avoir laissé le mariage se faire et l’on fit grief au malheureux veuf d’avoir compromis la santé de sa femme par deux grossesses successives. A partir de cette époque, l’impression pénible causée par cette mort qui mettait fin à une union heureuse où, chose rare, toutes les conditions de bonheur étaient réunies, ne cessa d’occuper entièrement l’esprit d’Élisabeth. De plus, elle voyait à nouveau détruit tout ce qu’elle avait souhaité pour sa mère. Le beau-frère, veuf inconsolable, s’éloigna de la famille de sa femme, et il semble que sa propre famille, qu’il avait négligée pendant sa courte et heureuse union, ait alors trouvé le moment favorable pour le reprendre. Il ne fut pas possible de maintenir l’ancienne intimité car le veuf ne pouvait songer à habiter avec sa belle-mère, vu la présence d’une belle-sœur célibataire. Il refusa de confier à ces deux femmes son unique enfant, seul héritage de la défunte, en fournissant ainsi, pour la première fois, une occasion de lui reprocher sa dureté de cœur. Enfin, et ce ne fut pas le moins pénible, Élisabeth entendit vaguement parler d’une querelle qui aurait éclaté entre ses deux beaux-frères et dont elle ne pouvait que soupçonner le motif.

Il semble que le veuf ait formulé certaines exigences d’ordre pécuniaire que l’autre beau-frère tenait pour injustifiées, et qu’il qualifiait même, en raison du deuil récent de la mère, de grave extorsion de fonds. Telle était la triste histoire de cette jeune fille ambitieuse et avide d’amour. Elle en voulait au destin et était pleine d’amertume d’avoir vu échouer tous les petits plans qu’elle avait forgés pour redonner de l’éclat à sa maison, ceux qu’elle aimait étant morts, ou éloignés, ou devenus des étrangers. N’ayant aucune tendance à chercher refuge dans l’amour d’un homme, elle vivait depuis un an et demi presque séparée du monde, uniquement occupée à soigner sa mère et ses propres douleurs.

Si l’on voulait bien oublier l’existence de plus grandes souffrances et faire sien le psychisme d’une jeune fille, on ne pouvait refuser à Fräulein Élisabeth une amicale sympathie humaine. Mais, au point de vue médical, comment interpréter, dans cette observation, les rapports entre les souffrances morales et les troubles locomoteurs, comment expliquer et traiter ce cas dont la guérison devait, peut-être, impliquer la connaissance des traumatismes psychiques ?

La confession de cette malade causa d’abord une grosse déception au médecin. Il s’agissait d’une banale histoire de secousses morales qui n’expliquait ni pourquoi l’intéressée devait être atteinte d’hystérie, ni pour quelle raison l’hystérie avait justement pris la forme d’une abasie. La cause et la détermination de l’hystérie en question restaient obscures. Peut-être pouvait-on admettre que la malade avait établi une association entre des souffrances morales et des douleurs physiques que le hasard avait fait coïncider dans le temps ; peut-être, fallait-il supposer qu’elle utilisait dans sa mémoire les sensations physiques comme symboles de faits psychiques. Il n’était pas encore possible de savoir pour quel motif et à quel moment s’était effectuée cette substitution. C’étaient là d’ailleurs des questions dont les médecins ne se souciaient ordinairement pas jusqu’à ce jour. On se contentait de dire que la malade était affectée d’une constitution hystérique et que sous la pression intense d’excitations quelconques, elle pouvait, selon son tempérament, développer des symptômes hystériques.

Cette confession semblait devoir procurer encore moins d’avantages pour la guérison du cas que pour sa compréhension. Il était impossible de soupçonner quelle influence bienfaisante pourrait avoir sur Fräulein Élisabeth le fait de raconter à un étranger qui lui témoignait alors une sympathie modérée, les malheurs bien connus qui avaient frappé toute sa famille. Et, de fait, aucun succès thérapeutique ne résulta, de ce récit. Au cours de cette première période du traitement, la malade ne manqua jamais de répéter à son médecin qu’elle continuait à mal aller, que les douleurs n’avaient pas diminué… Quand elle me regardait d’un air malicieux et sarcastique, tout en reconnaissant qu’elle avait raison, je pensais à son père, M. v. R…, qui avait qualifié sa fille préférée d’« insolente » et de « méchante ».

Si, parvenu à ce stade, j’avais abandonné à ce stade le traitement psychique de Fräulein Élisabeth, le cas n’aurait, en rien, pu servir à édifier une théorie de l’hystérie ; mais je poursuivis mon analyse, parce que j’étais certain d’arriver à tirer des couches plus profondes de la conscience, la compréhension aussi bien de la motivation que de la détermination du symptôme hystérique.

Je décidai donc de demander directement au conscient élargi de la malade à quelle impression psychique était liée la première apparition des douleurs.

Il fallait, pour cela, plonger la malade dans l’état hypnotique, mais malheureusement, je fus forcé de reconnaître que le procédé utilisé à cet effet ne parvenait pas à mettre la patiente dans un état différent de celui où elle m’avait fait sa confession. Je dus me tenir pour satisfait de ne pas l’entendre dire cette fois, d’un air triomphant : « Vous voyez, je ne dors pas, il n’y a pas moyen de m’hypnotiser. » Dans mon embarras, l’idée me vint d’utiliser le procédé par pression sur la tête, que j’ai exposé en détails dans une précédente observation, celle de Miss Lucy. Je le pratiquai en recommandant expressément à la malade de me faire part de tout ce qui surgirait devant son regard intérieur ou dans son esprit. Elle resta longtemps muette et reconnut ensuite lorsque j’insistai qu’elle avait pensé à une soirée où un jeune homme l’avait raccompagnée chez elle, à la conversation qu’ils avaient eue, à l’impression ressentie en retournant au chevet de son père malade.

En faisant, pour la première fois, mention de ce jeune homme, elle m’ouvrait un nouveau champ d’investigations que je ne pus défricher que peu à peu. Il s’agissait là d’un secret dont nul, sauf une amie commune, n’avait eu vent, non plus que des espoirs qu’elle nourrissait à ce sujet. La famille de ce garçon, amie des R… depuis longtemps, habitait près de leur ancienne demeure, et le jeune homme, orphelin, s’était attaché avec beaucoup de dévouement au père d’Élisabeth, se laissait guider par lui dans sa carrière, et avait étendu aux femmes de la famille son affection pour le père. De nombreux souvenirs de lectures faites en commun, d’échanges de vues, de réflexions qu’il avait faites et qui furent répétées à la jeune fille renforcèrent chez elle la conviction peu à peu croissante qu’il l’aimait et la comprenait et qu’en l’épousant elle ne s’exposerait pas au sacrifice redouté que le mariage devait, selon elle, impliquer. Malheureusement, il n’était son aîné que de peu d’années et se trouvait encore fort loin d’avoir une situation indépendante. Mais elle était bien décidée à l’attendre.

La grave maladie du père et les exigences de son rôle d’infirmière firent que leurs relations s’espacèrent de plus en plus. C’est au cours de la soirée dont elle se souvint en premier lieu que son sentiment atteignit un point culminant, mais ils ne s’étaient pas expliqués encore. Ce jour-là elle s’était laissée convaincre par les siens et par son père lui-même de quitter la chambre du malade pour se rendre à cette réunion où elle pouvait s’attendre à le rencontrer. Elle voulait se dépêcher de rentrer mais on l’obligea à rester et elle céda quand il lui promit de la raccompagner. Elle ne s’était jamais sentie aussi attirée vers lui que durant le chemin du retour, mais quand, en ravissement, elle rentra tard à la maison, elle trouva que l’état de son père s’était aggravé et se fit les plus amers reproches d’avoir consacré tant de temps à ses propres plaisirs. Ce fut la dernière fois qu’elle abandonna pour toute une soirée son père malade et elle ne revit plus que rarement cet ami. Après la mort du père, il parut se tenir éloigné par respect pour la douleur de la jeune fille, puis le sort l’entraîna vers d’autres voies. Elle dut s’habituer à reconnaître que l’intérêt dont il avait fait preuve à son égard avait été étouffé par d’autres sentiments et qu’il était perdu pour elle. Cet échec de son premier amour la faisait encore souffrir chaque fois qu’elle y pensait.

Il convenait donc de rechercher la cause des premières douleurs hystériques dans ces faits et dans la scène ci-dessus mentionnée. C’est du contraste entre l’ivresse joyeuse alors ressentie et la misérable condition où se trouvait son père quand elle rentra à la maison, que naquit un conflit, un cas d’incompatibilité. En conséquence, la représentation érotique fut rejetée hors de l’association et l’affect qui s’y trouvait lié servit à augmenter ou à ranimer une douleur physique présente à ce moment-là (ou peu auparavant). Il s’agissait donc d’un mécanisme de conversion au service d’une défense, mécanisme que j’ai déjà décrit ailleurs40. Toutes sortes de remarques trouvent ici leur place. Il faut souligner que je ne réussis pas à prouver, à l’aide de ses souvenirs, que la conversion s’était bien effectuée au moment de son retour à la maison. C’est pourquoi je recherchai si d’autres incidents analogues ne s’étaient pas produits au cours de cette maladie du père et je fis resurgir toute une série de scènes ; elle se rappelait, par exemple, avoir dû souvent sauter pieds nus hors du lit, sur un appel de son père. J’étais enclin à attribuer une certaine importance à ces incidents parce que la malade se plaignait non seulement de douleurs dans les jambes, mais encore d’une pénible sensation de froid. Mais ici encore, je n’arrivai à saisir aucune scène pouvant être désignée avec certitude comme celle de la conversion. C’est pourquoi je fus amené à admettre ici une lacune dans l’explication des faits jusqu’au moment où je me rappelai que les douleurs hystériques dans les jambes n’étaient pas survenues à l’époque de la maladie du père. La jeune fille ne m’avait parlé que d’une seule crise douloureuse, n’ayant duré que quelques jours et à laquelle, à ce moment-là, personne n’avait attaché d’importance.

C’est donc cette première apparition des douleurs que je me mis à étudier. Je réussis à en éveiller un certain souvenir : un parent était justement venu la voir, mais étant alitée, elle ne put le recevoir ; deux ans plus tard, il était revenu mais avait eu de nouveau la malchance de la trouver au lit. Chaque fois, cependant, que j’essayai de découvrir un motif psychique, ma tentative subit un échec. Je crus donc pouvoir admettre que les premières douleurs n’émanaient vraiment que d’une légère affection rhumatismale, sans fondement psychique, et j’appris aussi que cette maladie organique, prototype de sa reproduction hystérique ultérieure, était survenue avant la scène du retour de la soirée. Étant donné les faits, il restait toutefois possible que ces douleurs, organiquement fondées, eussent subsisté un certain temps sous une forme atténuée et sans attirer l’attention. Toute la difficulté provient de ce que l’analyse fait remonter la conversion d’un émoi psychique en douleur physique à une époque où cette douleur ne fut certainement pas ressentie et ne fit pas l’objet d’un souvenir. C’est là un problème que j’espère résoudre par des réflexions ultérieures et d’autres exemples41.

Une période fructueuse de traitement débuta après la découverte du motif de la première conversion. La malade commença par me surprendre en m’annonçant qu’elle savait maintenant pour quelle raison les douleurs partaient toujours d’un point déterminé de la cuisse droite et y étaient toujours les plus violentes. C’était justement l’endroit où, chaque matin, son père posait sa jambe très enflée, lorsqu’elle en changeait les bandages. Cela lui était arrivé au moins une centaine de fois et, chose bizarre, elle n’y avait jamais pensé jusqu’à ce jour ; elle me livrait ainsi l’explication de la formation d’une zone hystérogène atypique. En outre, les jambes douloureuses commencèrent elles aussi à « parler » pendant nos séances d’analyse. Expliquons-nous cet étrange état de choses : en général, au moment où nous commencions notre travail, la malade ne souffrait pas ; lorsque, par mes questions, ou en appuyant sur sa tête, j’éveillai quelque souvenir, une sensation douloureuse se produisait. Elle était même généralement si intense que la malade se contractait et portait la main à l’endroit douloureux. Cette souffrance ainsi réveillée persistait tant que la patiente était la proie du souvenir ; elle atteignait son point culminant à l’instant où elle allait révéler des faits essentiels et décisifs, pour disparaître avec les derniers mots de son récit. J’appris peu à peu à me servir de l’éveil de cette douleur comme d’une boussole. Lorsqu’il lui arrivait de se taire sans que la douleur eût cessé, je savais qu’elle n’avait pas encore tout dit et j’insistais pour qu’elle continuât cette confession jusqu’au moment où celle-ci avait supprimé la douleur. C’est alors seulement que j’éveillais un nouveau souvenir.

Au cours de cette période « d’abréaction », l’état de la malade s’améliora, tant au point de vue psychique qu’au point de vue somatique, de façon si évidente que j’avais pris l’habitude, en manière de plaisanterie, d’affirmer que je la débarrassais chaque fois d’une centaine de motifs de souffrance, et qu’une fois que tout aurait été enlevé, elle serait bien portante. Elle arriva bientôt à passer la plus grande partie du temps sans souffrir, se laissa convaincre de marcher beaucoup et de renoncer à son isolement. Au cours de l’analyse, je me laissais diriger, tantôt par les fluctuations de son état, tantôt par mon propre jugement, par exemple lorsque je trouvais qu’une partie de son histoire n’avait pas encore été suffisamment fouillée. Ce travail me permit de faire certaines constatations dont la valeur théorique me fut confirmée plus tard chez d’autres malades.

En premier lieu, en ce qui concerne les variations spontanées, je vis qu’aucune ne survint jamais sans avoir été provoquée associativement par un incident de la journée. Un jour, elle avait entendu parler de la maladie d’une personne qu’elle connaissait et certains détails lui avaient rappelé la maladie de son père ; une autre fois, l’enfant de sa sœur morte était venue la voir, et sa ressemblance avec la disparue avait réveillé, chez notre malade, de cruels regrets ; une autre fois encore, une lettre de sa sœur qui vivait au loin avait trahi l’influence du beau-frère brutal et suscité une souffrance, celle-ci provoquant ensuite le récit d’une scène familiale non encore racontée.

Étant donné qu’elle ne parlait jamais deux fois de la cause d’un incident pénible, notre espoir d’épuiser de cette façon le stock de réminiscences ne me paraissait pas injustifié et je ne m’opposai nullement à la laisser se mettre dans des situations propres à susciter des souvenirs non encore ramenés à la surface ; par exemple, j’envoyais la jeune fille sur la tombe de sa sœur ou bien je l’incitais à fréquenter une société où elle avait l’occasion de rencontrer son ami de jeunesse, maintenant revenu.

J’acquis ensuite une notion de la façon dont se produit une hystérie dite monosymptomatique. Je trouvai notamment que pendant les séances d’hypnose, la jambe droite devenait douloureuse lorsqu’il s’agissait des soins donnés au père, des rencontres avec son ami d’enfance et d’autres faits survenus au cours de la première période de l’époque pathogène. Par contre, la douleur atteignait la jambe gauche dès que j’évoquais le souvenir de la sœur disparue, des deux beaux-frères, bref d’une émotion éprouvée dans la seconde moitié de son histoire pathologique. Ce fait constant ayant attiré mon attention, je continuai à l’étudier et acquis ainsi l’impression que les choses allaient plus loin encore et que tout nouvel incident générateur d’émotions pénibles se rattachait à d’autres zones douloureuses de la jambe. L’endroit originellement douloureux à la cuisse droite avait un lien avec les soins donnés au père ; puis, à partir de cette époque, la zone douloureuse s’était élargie par adjonction, à l’occasion, de chaque nouveau traumatisme. On peut donc dire que, somme toute, il n’existait pas là un seul et unique symptôme somatique lié à de multiples complexes mnémoniques, mais une pluralité de symptômes semblables qui, superficiellement considérés, paraissaient avoir fusionné pour donner un seul symptôme. Je n’ai, bien entendu, pas cherché à délimiter les zones douloureuses correspondant à tel ou tel émoi psychique parce que, comme je l’observai, l’attention de la malade ne s’y appliquait pas.

En revanche, je m’intéressai à la façon dont s’était bâti sur ces zones douloureuses tout le complexe symptomatique de l’abasie. Dans ce but, je posai à la jeune fille diverses questions telle, par exemple, celle-ci : « Où naissent vos douleurs quand vous marchez, quand vous restez debout, quand vous êtes couchée ? » Elle répondait spontanément ou sous la pression de ma main. Je découvris ainsi deux choses ; d’abord qu’elle groupait toutes les scènes liées à de pénibles impressions suivant la position, debout ou couchée, qu’elle occupait au moment où ces scènes avaient eu lieu. Par exemple, elle se trouvait debout devant une porte au moment où l’on ramenait à la maison son père frappé d’une crise cardiaque. Elle demeura alors comme clouée sur place. A ce premier souvenir « d’épouvante subie en position verticale », s’en ajoutaient d’autres jusqu’à la scène terrible où elle se trouva à nouveau figée devant le lit de sa sœur morte. Toute la chaîne des réminiscences devait faire ressortir le rapport justifié entre la station debout et les douleurs et pouvait également passer pour une preuve de l’association ; toutefois, il ne fallait pas oublier que dans toutes ces circonstances un autre facteur devait avoir joué un rôle, un facteur ayant attiré l’attention – et par suite la conversion – sur la station debout (ou sur la marche, ou sur la position assise, etc.). Comment expliquer cette orientation de l’attention sinon en pensant que justement la marche, la position verticale, la position couchée, sont liées aux tâches et aux états dépendant des parties du corps où se situent ici les zones douloureuses, c’est-à-dire aux jambes ? Il était donc facile de saisir, dans cette observation, le lien entre l’astasie-abasie et le premier cas de conversion.

Une scène se détachait nettement de toutes celles qui, d’après cette liste, auraient rendu la locomotion douloureuse : une promenade faite en compagnie de beaucoup de gens, dans le lieu de villégiature dont nous avons parlé et qui avait été trop longue. Elle ne me raconta qu’avec hésitation les détails de cette histoire dont certains points demeurèrent obscurs. Étant ce jour-là d’humeur particulièrement douce, elle s’était jointe avec plaisir à un groupe de personnes amies ; la journée était belle, pas trop chaude, sa mère devait rester à la maison, sa sœur aînée venait de repartir, la cadette s’était sentie souffrante mais n’avait pas voulu troubler le plaisir des autres. Le mari de cette seconde sœur, après avoir déclaré qu’il resterait avec sa femme, finit par se décider à faire la promenade, pour accompagner Élisabeth, dit-il. Cette scène paraissait avoir joué un rôle important dans la première apparition des souffrances car la jeune fille se rappelait s’être sentie très fatiguée et avoir éprouvé de violentes douleurs au retour de cette excursion mais elle ne put dire sûrement si elle avait souffert auparavant. Je fis ressortir que dans le cas où elle aurait éprouvé de vives douleurs, elle n’aurait sans doute pas décidé de faire cette longue route. Lorsque je lui demandai ce qui, dans cette promenade, avait pu provoquer ses douleurs, elle fit une réponse peu claire, disant que le contraste entre son isolement et le bonheur conjugal de sa sœur malade, qui lui mettait sans cesse sous les yeux le comportement de son beau-frère, lui avait été douloureux.

Une autre scène, très apparentée à la précédente, jouait un rôle dans les rapports des douleurs avec la posture assise. C’était peu de jours après la promenade ; sa sœur et son beau-frère étaient repartis ; elle se sentit énervée, nostalgique, se leva tôt et gravit une petite colline jusqu’à un certain endroit où ils s’étaient souvent rendus ensemble et d’où l’on avait une vue magnifique. Là elle s’assit et songea de nouveau à sa solitude, au destin de sa famille. Cette fois, elle m’avoua sans détours avoir ressenti le désir ardent de trouver le même bonheur que sa sœur. C’est au retour de cette méditation matinale qu’elle fut saisie de violentes douleurs, et le soir même elle prit le bain à la suite duquel ces douleurs s’installèrent définitivement.

Nous pûmes, en outre, établir qu’au début les douleurs provoquées par la marche et la station verticale se calmaient lorsque la malade était allongée. L’association entre la position couchée et les douleurs ne s’établit que lorsque, ayant appris la maladie de sa sœur, elle prit le soir même le train et qu’allongée dans son compartiment sans pouvoir dormir, elle fut torturée à la fois par d’horribles souffrances physiques et par l’inquiétude. Pendant un certain temps, la position couchée lui demeura même plus pénible que la marche ou la position assise.

C’est de cette façon que la zone douloureuse s’était élargie par adjonction, d’abord parce que chaque incident pathogène agissait sur une nouvelle région de la jambe, et ensuite du fait que chacune des scènes à retentissement émotionnel avait laissé une trace par un investissement durable des diverses fonctions de la jambe, rendu toujours plus considérable par accumulation. Il s’était produit un rattachement de ces fonctions aux sensations douloureuses, mais indubitablement un troisième mécanisme avait dû entrer en jeu dans la formation de l’astasie-abasie. En effet, la malade terminait chaque fois le récit de toute une série d’incidents en se plaignant d’avoir douloureusement ressenti sa « solitude »42. En racontant d’autres faits relatifs à ses tentatives infructueuses pour établir une nouvelle vie familiale, elle ne se lassait jamais de répéter que ce qui lui semblait pénible en ces cas, c’était le sentiment de son « impuissance », son impression de ne « pouvoir avancer ». Il fallait bien dès lors attribuer à ces réflexions quelque influence sur la formation de l’abasie et admettre qu’en cherchant directement quelque traduction symbolique de ses pensées pénibles, elle l’avait trouvée dans une intensification de ses douleurs. Nous avons déjà dit dans notre communication préliminaire que de pareilles symbolisations pouvaient donner lieu à des symptômes somatiques d’ordre hystérique. Dans l’analyse critique de cette observation, je donnerai, de ce fait, quelques exemples probants. Chez Fräulein Élisabeth v. R… le mécanisme psychique de la symbolisation n’apparaissait pas au premier plan et n’avait pas créé l’abasie, mais tout semblait prouver que l’abasie déjà existante avait subi, par ce moyen, un renforcement considérable. Par conséquent, cette abasie, au stade de développement où il me fut donné de l’observer, devait être regardée, non seulement comme une paralysie fonctionnelle créée par association psychique, mais encore comme une paralysie fonctionnelle symbolique.

Avant de poursuivre l’histoire de ma malade, j’ajouterai encore un mot au sujet de son comportement pendant cette deuxième période du traitement. Au cours de toute cette analyse, pour provoquer l’apparition des images et des idées, je me suis servi du procédé de pression sur la tête, donc d’un procédé qui n’aurait pu être employé sans la collaboration et l’attention volontaire de la malade. Elle se comportait parfois de la manière la plus souhaitable, et la façon rapide et chronologiquement impeccable dont se présentaient à ces moments-là toutes les scènes faisant partie d’une même connexion, nous semblait vraiment surprenante. Tout se passait comme si elle lisait un gros volume illustré dont on aurait feuilleté les pages devant ses yeux. D’autres fois, semblaient se dresser des obstacles dont, à cette époque, je ne soupçonnais encore rien. Quand j’appuyais sur sa tête, elle prétendait n’avoir pensé à rien. Je renouvelais la pression en lui ordonnant d’attendre – toujours rien. La première fois où s’affirma cette indocilité, je me résignai à interrompre le travail, la journée n’étant pas favorable ; ce serait pour une prochaine fois. Cependant, les deux observations suivantes me décidèrent à modifier mon comportement, tout d’abord parce que cet échec du procédé ne se produisait que lorsque Élisabeth se montrait enjouée et ne souffrait pas, jamais pendant une mauvaise journée ; ensuite, parce que quand elle déclarait n’avoir rien vu, c’était souvent après un long intervalle de temps, alors que son air préoccupé, sa mine tendue, me révélaient pourtant un processus psychique. Je décidai alors d’admettre que la méthode devait toujours réussir, qu’Élisabeth avait, chaque fois, sous la pression de ma main, pensé à quelque chose, ou aperçu une image, mais sans vouloir m’en faire part et en essayant au contraire de chasser ce qui avait été ainsi évoqué. A mon avis, ce silence pouvait être interprété de deux façons : ou bien Élisabeth exerçait sa critique sur l’idée apparue, la trouvant trop dénuée de valeur ou non conforme à la question posée, ce qu’elle n’aurait pas dû faire ; ou bien elle craignait de la révéler, parce que cette confession lui aurait été désagréable. Je procédai donc comme si j’étais absolument certain des résultats de ma technique. Je ne cédais plus désormais quand elle prétendait n’avoir pensé à rien et lui affirmais qu’une idée lui avait certainement traversé l’esprit, sans qu’elle y prêtât peut-être attention, mais que je renouvellerais volontiers ma pression. Peut-être aussi pensait-elle que l’idée surgie n’était pas la bonne, mais cela ne la regardait point ; elle devait rester absolument objective et dire tout ce qui lui passerait par la tête, que cela lui convienne ou non ; enfin, et je le savais pertinemment, elle avait eu une idée qu’elle me dissimulait, mais elle ne se débarrasserait jamais de ses maux, tant qu’elle me cacherait quelque chose. En insistant ainsi, j’arrivai vraiment à obtenir qu’aucune pression ne demeurât inefficace. Je fus forcé de reconnaître que j’avais eu une vue exacte de l’état des choses, et, grâce à cette analyse, j’acquis une confiance totale dans ma technique. Il advint quelquefois qu’elle ne parlât qu’après ma troisième pression, mais, en pareil cas, elle ajoutait spontanément : « J’aurais pu vous raconter ça dès la première fois. » « Et alors, pourquoi n’avez-vous pas parlé tout de suite ? » – « J’ai pensé que ce n’était pas ce que nous cherchions » ou encore « J’ai cru que je pourrais l’éviter, mais chaque fois, j’y ai repensé. » Au cours de ce travail pénible j’appris à attribuer une grande importance à la résistance dont faisait preuve la malade lors du rappel de ses souvenirs et je groupai soigneusement les occasions où cette résistance se manifestait de la façon la plus évidente.

J’en viens maintenant à l’exposé de la troisième période du traitement. L’état de la malade s’était amélioré et, soulagée psychiquement, elle était devenue capable d’agir ; mais, de toute évidence, les douleurs n’avaient pas disparu et revenaient de temps en temps avec la même intensité qu’autrefois. Le succès thérapeutique incomplet était proportionnel à l’analyse incomplète, et je ne savais pas encore exactement à quel moment, et par quel mécanisme, les douleurs avaient été créées. Durant la deuxième période, au rappel de diverses scènes, tandis que j’observais la répugnance de la malade à parler, un certain soupçon avait germé dans mon esprit, mais je n’osais encore régler sur lui ma façon de procéder. Ce fut une observation fortuite qui m’y décida. J’étais un jour en train de travailler avec ma malade quand nous entendîmes, dans la pièce voisine, résonner des pas d’homme, et une voix agréable qui semblait poser des questions. Ma patiente se leva alors et me demanda d’interrompre la séance car c’était son beau-frère qui la demandait. Jusqu’à ce moment-là, elle n’avait pas souffert. Mais après cette interruption, sa physionomie et sa démarche révélèrent l’apparition soudaine de violentes douleurs. Mes soupçons se trouvèrent renforcés et je résolus de provoquer un éclaircissement décisif.

Je l’interrogeai donc sur les circonstances et les causes de la première apparition des douleurs. Ses pensées s’attachèrent alors à ses vacances dans la ville d’eaux où elle était allée avant son voyage à Gastein et certaines scènes surgirent, que nous avions déjà plus superficiellement traitées auparavant. Elle parla de son état d’âme à cette époque, de sa lassitude après tous les soucis que lui avaient causés la maladie ophtalmique de sa mère et les soins qu’elle lui avait donnés à l’époque de l’opération ; elle parla enfin de son découragement final, en pensant qu’il lui faudrait, vieille fille solitaire, renoncer à profiter de l’existence et à réaliser quelque chose dans la vie. Jusqu’alors, elle s’était trouvée assez forte pour se passer de l’aide d’un homme ; maintenant, le sentiment de sa faiblesse féminine l’avait envahie, ainsi que le besoin d’amour et alors, suivant ses propres paroles, son être figé commença à fondre. En proie à un pareil état d’âme, l’heureux mariage de sa sœur cadette fit sur elle la plus grande impression ; elle fut témoin de tous les tendres soins dont le beau-frère entourait sa femme, de la façon dont ils se comprenaient d’un seul regard, de leur confiance mutuelle. On pouvait évidemment regretter que la deuxième grossesse succédât aussi rapidement à la première, mais sa sœur qui savait que c’était là la cause de sa maladie supportait allègrement son mal en pensant que l’être aimé en était la cause. Au moment de la promenade qui était étroitement liée aux douleurs d’Élisabeth, le beau-frère avait tout d’abord refusé de sortir, préférant rester auprès de sa femme malade, mais un regard de celle-ci pensant qu’Élisabeth s’en réjouirait, le décida à faire cette excursion. La jeune fille resta tout le temps en compagnie de son beau-frère, ils parlèrent d’une foule de choses intimes et tout ce qu’il lui dit correspondait si harmonieusement à ses propres sentiments qu’un désir l’envahit alors : celui de posséder un mari ressemblant à celui-là. Puis ce fut le matin qui suivit le départ de la sœur et du beau-frère qu’elle se rendit à ce site, promenade préférée de ceux qui venaient de partir. Là, elle s’assit sur une pierre, et rêva à nouveau d’une vie heureuse comme celle de sa sœur, et d’un homme, comme son beau-frère, qui saurait capter son cœur. En se relevant, elle ressentit une douleur qui disparut cette fois-là encore et ce ne fut que dans l’après-midi qui suivit un bain chaud pris dans cet endroit que les douleurs réapparurent pour ne plus la quitter. J’essayai de savoir quelles pensées l’avaient préoccupée dans son bain ; je ne pus apprendre qu’une seule chose, c’est que l’établissement de bains l’avait fait se souvenir de ce que le jeune ménage y avait habité.

J’avais compris depuis longtemps de quoi il s’agissait. La malade, plongée dans ses souvenirs à la fois doux et amers, paraissait ne pas saisir la sorte d’explication qu’elle me suggérait, et continuait à rapporter ses réminiscences. Elle dépeignait son séjour à Gastein et l’état d’anxiété où la plongeait l’arrivée de chacune des lettres ; enfin lui parvint la nouvelle de l’état alarmant de sa sœur, et Élisabeth décrivit la longue attente, le départ du train, le voyage fait dans une angoissante incertitude, la nuit sans sommeil, tout cela accompagné d’une violente recrudescence des douleurs. Je lui demandai si elle s’était représenté pendant le trajet la tragique possibilité qu’elle trouva réalisée à son arrivée. Elle me dit avoir fait l’impossible pour chasser cette idée, mais sa mère, croyait-elle, s’était dès le début attendue au pire. Suivit le récit de son arrivée à Vienne. Elle décrivit l’impression causée par les parents qui les attendaient à la gare, le petit trajet de Vienne à la proche banlieue où habitait sa sœur, l’arrivée le soir, la traversée rapide du jardin jusqu’à la porte du petit pavillon, la maison silencieuse et plongée dans une angoissante obscurité, le fait que le beau-frère ne vint pas à leur rencontre. Puis l’entrée dans la chambre où reposait la morte, et tout à coup, l’horrible certitude que cette sœur bien-aimée était partie sans leur dire adieu, sans que leurs soins eussent pu alléger ses derniers moments. Au même instant une autre pensée avait traversé l’esprit d’Élisabeth, une pensée qui, à la manière d’un éclair rapide, avait traversé les ténèbres : l’idée qu’il était devenu libre et qu’elle pourrait l’épouser.

Tout s’éclairait. Les efforts de l’analyste étaient couronnés de succès. A cette minute, ce que j’avais supposé se confirmait à mes yeux, l’idée de la « défense » contre une représentation insupportable, l’apparition des symptômes hystériques par conversion d’une excitation psychique en symptômes somatiques, la formation – par un acte volontaire aboutissant à une défense – d’un groupe psychique isolé. C’était ainsi et non autrement que les choses s’étaient ici passées. Cette jeune fille avait éprouvé pour son beau-frère une tendre inclination, mais toute sa personne morale révoltée avait refusé de prendre conscience de ce sentiment. Enfin, lorsque cette certitude s’était imposée à elle (pendant la promenade faite avec lui, pendant sa rêverie matinale, au bain et devant le lit de sa sœur), elle s’était créé des douleurs par une conversion réussie du psychique en somatique. A l’époque où j’entrepris son traitement, l’isolement du groupe d’associations relatives à cet amour était déjà fait accompli, sans cela, je crois qu’elle ne se serait jamais prêtée au traitement ; la résistance qu’elle opposa maintes fois à la reproduction des scènes traumatisantes correspondait réellement à l’énergie mise en œuvre pour rejeter hors des associations l’idée intolérable.

Toutefois, le thérapeute fut en proie à bien des difficultés dans le temps qui suivit. Pour cette pauvre enfant l’effet de la prise de conscience d’une représentation refoulée fut bouleversante. Elle poussa les hauts cris, lorsqu’en termes précis, je lui exposai les faits en lui montrant que, depuis longtemps, elle était amoureuse de son beau-frère. A cet instant elle se plaignit des plus affreuses douleurs et fit encore un effort désespéré pour rejeter mes explications : « Ce n’était pas vrai, c’était moi qui le lui avais suggéré, c’était impossible, elle n’était pas capable de tant de vilenie, ce serait impardonnable, etc. » Il ne fut pas difficile de lui démontrer que ses propres paroles ne laissaient place à aucune autre interprétation, mais il me fallut longtemps pour lui faire accepter mes deux arguments consolateurs, à savoir que l’on n’est pas responsable de ses sentiments et que, dans ces circonstances, son comportement, son attitude, sa maladie, témoignaient suffisamment de sa haute moralité.

Il fallait décider à présent des moyens propres à soulager la malade. En premier lieu, je voulus lui fournir l’occasion de se débarrasser par « abréaction » de tous les émois accumulés. Nous étudiâmes les premières impressions provoquées par ses rapports avec son beau-frère au point de vue de cette inclination maintenue inconsciente. Nous y pûmes déceler tous les petits signes précurseurs, tous les indices dont une passion en plein développement sait rétrospectivement si bien faire usage. Lors de sa première visite à la maison, il avait pris Élisabeth pour la fiancée qu’on lui destinait et l’avait saluée avant son insignifiante sœur aînée. Un soir, ils s’étaient entretenus avec tant d’animation et paraissaient si bien s’entendre que la fiancée avait interrompu leur entretien en disant d’un ton mi-plaisant, mi-sérieux : « Au fond, vous auriez été faits l’un pour l’autre. » Une autre fois, dans une société qui ignorait encore les fiançailles, il fut question du jeune homme et une amie critiqua un défaut de conformation de celui-ci en disant qu’il avait dû être atteint d’une ostéopathie dans son enfance. La fiancée ne broncha pas, mais Élisabeth s’emporta et affirma, avec une vivacité qui l’étonna elle-même, l’absence de défaut physique chez son futur beau-frère. Pendant que nous examinions à fond ces réminiscences, Élisabeth reconnut que depuis longtemps, peut-être même depuis le début de leurs relations, ses tendres sentiments à l’égard du jeune homme étaient demeurés assoupis en elle et devaient avoir emprunté l’aspect de simples liens de parenté, ainsi que l’exigeait sa conception élevée de la famille.

Cette abréaction obtint incontestablement d’heureux résultats ; cependant, je pus apporter à ma malade plus de soulagement encore en me préoccupant amicalement de sa situation présente. C’est ainsi que je m’assurai un entretien avec Mme v. R…, femme compréhensive et pleine de délicatesse, bien que déprimée par les derniers événements de sa vie. Elle m’apprit que l’accusation d’indélicatesse portée contre le veuf par le premier beau-frère et qui avait été si pénible à Élisabeth n’avait pas été retenue à la suite d’investigations plus poussées. Le caractère du jeune homme ne laissait prise à aucun soupçon, il s’agissait simplement d’un malentendu, d’une manière différente d’apprécier la valeur de l’argent, celui-ci, en effet, étant pour un commerçant un instrument de travail, alors qu’il est apprécié tout à fait différemment par un fonctionnaire. Rien en dehors de cela ne subsistait de cet incident en apparence si pénible. Je priai cette dame de donner dorénavant à Elisabeth toutes les explications dont elle aurait besoin, et de lui fournir, à l’avenir, toutes les occasions possibles de parler à cœur ouvert puisque je l’y avais habituée.

Je désirais naturellement savoir aussi si la jeune fille pouvait espérer une réalisation de ses désirs devenus conscients. Les choses semblaient ici moins favorables. Mme v. R… dit avoir depuis longtemps soupçonné l’inclination d’Élisabeth pour son beau-frère, mais sans savoir que ce sentiment avait déjà joué un rôle du vivant de sa sœur ; toute personne ayant l’occasion de voir les deux jeunes gens réunis, ce qui était rare maintenant, devait se rendre compte du désir qu’avait Élisabeth de plaire à son beau-frère. Toutefois, ni la mère, ni les conseillers de la famille ne se montraient favorables à cette union, le jeune homme ayant une santé délicate qu’avait encore ébranlée la mort d’une femme bien-aimée. Rien ne laissait d’ailleurs penser qu’il se trouvait assez remis de son choc moral pour contracter une nouvelle union, et peut-être ne se montrait-il aussi distant que parce que, étant peu sûr de lui-même, il voulait éviter les commérages toujours possibles. Cette réserve des deux parties intéressées ne pouvait guère que faire échouer le dénouement désiré par Élisabeth.

Je fis part à la jeune fille de tout ce que m’avait appris sa mère, et eus la satisfaction de la rassurer en lui donnant l’explication de l’affaire d’argent citée plus haut. D’autre part, je l’invitai à supporter paisiblement l’incertitude du destin qui ne pouvait être dissipée. Mais l’époque estivale déjà avancée nous contraignit alors à mettre fin au traitement. Elle se trouvait à nouveau en meilleur état ; il n’était plus question entre nous de ses douleurs depuis que nous nous étions préoccupés des causes qui les avaient provoquées. Nous avions tous deux l’impression d’avoir achevé notre tâche, néanmoins je me disais que, malgré tout, l’abréaction de la tendance réprimée n’avait pas été poussée jusqu’au bout. Je considérai la malade comme guérie et lui conseillai de continuer à poursuivre elle-même ses efforts en vue d’une solution puisque le chemin était déjà frayé. Elle ne s’y opposa pas et partit avec sa mère pour passer les vacances en compagnie de sa sœur aînée et de la famille de celle-ci.

Ajoutons quelques brefs renseignements sur le cours ultérieur de la maladie de Fräulein v. R… Quelques semaines après qu’elle eût pris congé de moi, sa mère m’adressa une lettre désespérée. Elle m’y disait qu’elle avait tenté de parler à Élisabeth de ses affaires de cœur, que celle-ci était aussitôt entrée dans une violente colère et que ses douleurs l’avaient reprise depuis lors. En outre elle m’en voulait beaucoup parce que j’avais trahi son secret, et se montrait parfaitement intraitable. Le traitement aurait donc totalement échoué, que faire maintenant ? Élisabeth ne voulait plus entendre parler de moi. Je ne répondis pas. Comme elle n’était plus sous ma férule, il fallait s’attendre à ce qu’elle tentât, cette fois encore, de refuser l’intervention de sa mère et de revenir à son extrême réserve d’autrefois ; cependant, j’étais presque sûr que tout s’arrangerait et que mes efforts n’auraient pas été vains. Deux mois plus tard, les deux dames étaient de retour à Vienne et le collègue qui m’avait adressé la malade m’apprit qu’Élisabeth se portait parfaitement bien et qu’elle se comportait en personne normale, tout en souffrant pourtant de temps en temps de ses jambes. Depuis, elle m’a fait, à plusieurs reprises, parvenir des messages analogues, promettant chaque fois de revenir me voir. Mais, et c’est là un fait qui caractérise les rapports personnels établis pendant ces sortes de traitements, elle ne le fit jamais. Ainsi que mon confrère me l’affirma, elle peut être considérée comme guérie ; quant à l’attitude du beau-frère à l’égard de la famille, elle ne s’est pas modifiée.

Au cours du printemps de 1894, j’entendis raconter qu’elle allait se rendre à un bal où je pouvais me faire inviter et je ne laissai pas échapper cette occasion d’aller voir mon ancienne malade se laisser entraîner dans une danse rapide. Depuis lors, elle a épousé par inclination un étranger.

Analyse critique

Je n’ai pas toujours été psychothérapeute. Comme d’autres neurologues, je fus habitué à m’en référer aux diagnostics locaux et à établir des pronostics en me servant de l’électrothérapie, c’est pourquoi je m’étonne moi-même de constater que mes observations de malades se lisent comme des romans et qu’elles ne portent pour ainsi dire pas ce cachet sérieux, propre aux écrits des savants. Je m’en console en me disant que cet état de choses est évidemment attribuable à la nature même du sujet traité et non à mon choix personnel. Le diagnostic par localisation, les réactions électriques, importent peu lorsqu’il s’agit d’étudier l’hystérie, tandis qu’un exposé détaillé des processus psychiques, comme celui que l’on a coutume de trouver chez les romanciers, me permet, en n’employant qu’un petit nombre de formules psychologiques, d’acquérir quelques notions du déroulement d’une hystérie. Ces sortes d’observations doivent être jugées comme celles d’ordre psychiatrique, mais présentent sur elles un avantage : le rapport étroit qui existe entre l’histoire de la maladie et les symptômes morbides, rapport que nous recherchons vainement dans les biographies d’autres psychoses.

Je me suis efforcé d’intégrer les explications que je puis donner sur le cas de Fräulein Élisabeth v. R… dans l’histoire de sa guérison. Peut-être n’est-il pas inutile d’en répéter ici l’essentiel. J’ai dépeint le caractère de la malade, certains indices fréquents chez tant d’hystériques et qu’on ne saurait réellement mettre au compte de la dégénérescence, les dons, l’ambition, la délicatesse morale, le besoin excessif d’être aimée et d’aimer qui trouve en premier lieu sa satisfaction au sein de la famille, l’indépendance de sa nature outrepassant chez elle l’idéal féminin et se traduisant, pour une bonne part, par de la ténacité, de la combativité et une extrême réserve. D’après les renseignements communiqués par mon collègue, on n’avait connaissance, dans les deux familles, d’aucune hérédité morbide. Toutefois, la mère d’Élisabeth avait souffert, de longues années durant, d’une mauvaise humeur névrotique, mais ses sœurs, son père et la famille de ce dernier pouvaient être considérés comme des gens équilibrés et non nerveux. Aucun cas grave de psychonévrose ne s’était jamais présenté parmi les proches.

Toutes les émotions pénibles agissaient sur cette nature et surtout les soins prolongés et déprimants prodigués à un père bien-aimé.

Il y a de bonnes raisons pour que le rôle d’infirmière joue un rôle très important dans la genèse des hystéries. Un grand nombre de facteurs actifs entrent évidemment en jeu : trouble de l’état physique par sommeil interrompu, soins corporels négligés, contre coup sur les fonctions végétatives d’une inquiétude constamment lancinante ; mais c’est ailleurs, d’après moi, qu’il convient de rechercher le point le plus important. Celui qui est accaparé et sans cesse préoccupé des mille besognes exigées par les soins donnés à un malade, soins qui se prolongent sans interruption, interminablement, pendant des semaines et des mois, celui-là s’accoutume peu à peu à étouffer en lui tous les indices d’émotion et, d’un autre côté, détourne son attention de ses propres impressions parce qu’il n’a ni le temps, ni la force d’en tenir compte. Ainsi tout garde-malade emmagasine une quantité d’impressions à charge affective, très peu perçues et qui n’ont pu être atténuées par abréaction. Par là se trouvent réunis les matériaux d’une hystérie de rétention. Si le malade guérit, toutes ces impressions perdent évidemment leur valeur, mais s’il vient à mourir, c’est la période de deuil qui s’instaure, au cours de laquelle rien ne semble important en dehors de ce qui concerne le défunt. Là aussi, les sentiments à la délivrance entrent en ligne de compte, et, après un court intervalle d’épuisement, l’hystérie, dont le germe avait été posé pendant la période des soins à donner, apparaît alors.

On peut encore rencontrer parfois cette même liquidation ultérieure des traumatismes accumulés au cours de soins donnés, chez des sujets ne donnant pas l’impression d’être malades, mais chez qui, pourtant, le mécanisme de l’hystérie existe. Je connais ainsi une femme très intelligente, souffrant de légers troubles névrotiques dont toute la personnalité trahit l’hystérie bien qu’elle n’en ait pas importuné les médecins et qu’elle n’ait jamais cessé de remplir ses obligations. Cette femme a déjà soigné jusqu’à leur mort trois ou quatre personnes aimées et chaque fois jusqu’à l’épuisement total de ses forces physiques. Elle n’est pas tombée malade une fois ces tristes tâches terminées, mais peu de temps après le décès du malade, un travail de reviviscence se fait en elle et elle revoit alors les scènes de la maladie et de la mort. Chaque jour, elle revit toutes ses émotions, pleure et se console, tout à son aise pourrait-on dire. Cette liquidation s’effectue au milieu de ses occupations journalières et sans que les deux activités s’entremêlent ; tous les incidents se reproduisent chronologiquement devant elle, mais j’ignore si le travail mnémonique d’un jour correspond exactement à un jour déterminé du passé. Je pense que cela doit dépendre des loisirs que lui laissent les affaires courantes de sa maison.

En dehors de ces « larmes retardées » succédant à la mort et séparées par de courts intervalles, cette dame célèbre régulièrement chaque année des fêtes anniversaires à l’époque de chacune des catastrophes, et là, sa vive reproduction visuelle et ses manifestations émotives correspondent fidèlement aux dates. Je la rencontre par exemple en larmes et lui demande avec sympathie ce qui vient de lui arriver. Un peu agacée, elle élude ma question en disant : « Mais non, seulement le conseiller N… est revenu aujourd’hui et nous a laissé entendre qu’il n’y avait rien à faire. A ce moment-là je n’ai pas eu le temps de m’en affliger. » Il s’agit en réalité de la dernière maladie de son mari, mort il y a trois ans. Il serait très intéressant de savoir si, à chacun de ces anniversaires annuels, elle revoit toujours les mêmes scènes ou si, chaque fois, de nouvelles particularités s’offrent à l’abréaction, comme je le suppose, en confirmation de mes théories43. Je ne puis pourtant rien apprendre de certain à ce sujet, car cette femme aussi intelligente qu’énergique avait honte de l’effet violent que ces réminiscences produisaient sur elle.

Je le répète encore, cette femme n’est pas malade, l’abréaction tardive, bien qu’elle ressemble à un processus hystérique, n’en est pas un, et l’on se demande alors pour quelle raison une hystérie apparaît après une période de soins donnés à un malade, dans certains cas et non dans d’autres, ce qui n’est pas dû à quelque prédisposition personnelle ; celle-ci, chez la dame à laquelle je pense en ce moment, était très marquée.

J’en reviens à Fräulein Élisabeth v. R… C’est pendant qu’elle soignait son père que se forma chez elle, pour la première fois, un symptôme hystérique, et cela sous la forme d’une douleur affectant une partie déterminée de la cuisse droite. L’analyse permit suffisamment d’expliquer le mécanisme de ce symptôme. Le processus s’était déroulé à un moment où il y avait conflit entre le cercle de ses représentations relatives à ses devoirs de garde-malade et le contenu, à cette même époque, de ses désirs érotiques. Se reprochant amèrement ces derniers, elle choisit la première alternative, et ce faisant, créa la douleur hystérique. Si nous nous en rapportons à notre façon de concevoir le phénomène de conversion de l’hystérie, les choses se présentèrent de la manière suivante : elle avait refoulé hors de son conscient la représentation érotique et transformé toute la charge affective de celle-ci en sensations physiques douloureuses. Nous ne fûmes pas en mesure de déterminer si ce premier conflit s’était produit une seule ou plusieurs fois, probablement s’était-il répété. Un conflit tout à fait analogue, d’une importance morale bien plus grande, et qui fut mieux mis en lumière par l’analyse, se produisit quelques années plus tard et entraîna une aggravation des douleurs et leur extension au-delà des limites d’abord posées. Il s’agissait, cette fois encore, d’un ensemble de représentations érotiques en conflit avec toutes ses conceptions morales. En fait, l’objet de son inclination était son beau-frère et, aussi bien du vivant de sa sœur qu’après la disparition de celle-ci, l’idée de désirer justement cet homme-là lui semblait inacceptable. L’analyse donne de ce conflit, point dominant de l’observation, une description détaillée. Le penchant de la malade pour son beau-frère pouvait avoir germé en elle depuis longtemps, mais il se trouva favorisé par le surmenage physique dû à son travail renouvelé de garde-malade, à son épuisement moral, conséquence des déceptions subies des années durant. Sa pruderie intérieure commença à se dissiper et elle s’avoua à elle-même son besoin d’être aimée d’un homme. La fréquentation de son beau-frère pendant plusieurs semaines (dans la ville d’eaux) aboutit au point culminant des tendances érotiques en même temps qu’à celui des douleurs. En ce qui concerne cette époque, l’analyse montre qu’il existe, chez la malade, un état psychique particulier dont les rapports avec l’inclination et les douleurs semblent rendre possible la compréhension de ce processus suivant la théorie de la conversion.

Pour moi, je soutiens qu’à cette époque la malade ne se rendait pas du tout compte, sauf à de rares et fugitifs instants, de ce sentiment, quelque intense qu’il pût être, à l’égard de son beau-frère. S’il en avait été autrement, elle aurait pris conscience de la contradiction existant entre son penchant et ses conceptions morales, et ses tourments psychiques auraient été semblables à ceux que j’observai chez elle après l’analyse. Les souvenirs ne révélaient rien d’analogue à ce genre de souffrance, elle avait échappé à celle-ci, et par conséquent était restée dans l’ignorance de son sentiment. A cette époque, comme à celle de l’analyse, son sentiment pour son beau-frère se trouvait inséré dans son conscient à la façon d’un corps étranger sans relation avec ses autres représentations. Relativement à cette représentation, il y avait à la fois connaissance et non-connaissance, c’est-à-dire l’état dans lequel se trouve un groupe psychique isolé. Quand nous prétendons que cette jeune fille n’avait pas clairement conscience de son inclination, nous n’entendons pas parler d’autre chose, nous ne voulons pas dire qu’il s’agissait d’une qualité inférieure ou d’un degré moindre de conscience, mais bien d’une disjonction entre le courant des pensées associées et le reste des représentations contenues.

Comment peut-il se faire qu’un groupe de représentations aussi intensément marquées puisse être maintenu isolé ? Généralement, en effet, le rôle joué par une idée gagne en importance suivant la charge affective de celle-ci.

Pour répondre, il faut tenir compte de deux faits que l’on peut considérer comme bien établis, à savoir que : 1) Les douleurs hystériques apparurent en même temps que se forma le groupe psychique en question ; 2) La malade s’opposa énergiquement à toute tentative d’établir une association entre le groupe psychique isolé et le reste du contenu du conscient puis, une fois que, malgré elle, cette liaison se trouva faite, elle en éprouva une grande souffrance morale. Suivant notre conception de l’hystérie, ces deux facteurs sont liés à la dissociation du conscient. Nous prétendons en effet que le deuxième fait donne l’indication du motif de la dissociation et le premier l’indication du mécanisme de ce processus. La défense, la révolte de tout le moi contre l’acceptation de ce groupe de représentations en était le motif, à savoir la répulsion de tout le moi à s’accommoder de ce groupe de représentations. Le mécanisme consistait en une conversion, c’est-à-dire qu’en lieu et place des douleurs morales évitées, des douleurs physiques survinrent ; la transformation fournissait un bénéfice du fait que la malade échappait à un état moral insupportable, mais au prix d’une anomalie psychique, d’une dissociation du conscient et d’un mal physique, les douleurs sur lesquelles s’établit une astasie-abasie.

Bien entendu, je ne saurais indiquer comment on effectue en soi-même une pareille conversion. Il est évident qu’il ne s’agit point là d’un acte intentionnel, volontaire ; c’est un processus de défense qui se produit dans un individu lorsque l’organisation de celui-ci l’y prédispose ou s’y prête à ce moment-là.

On a le droit de serrer la théorie de plus près et de demander : « Mais enfin, qu’est-ce donc qui se transforme en douleurs physiques ? » Avec prudence, on répondra : « Quelque chose qui aurait pu et qui aurait dû donner naissance à une douleur morale. » En se montrant un peu plus hardi et en tentant de donner une sorte d’exposé algébrique du mécanisme des représentations, on attribuera au complexe idéatif de cette inclination demeurée inconsciente une certaine charge affective et l’on dira que c’est cette dernière quantité qui a subi la conversion. Cette manière de voir aurait pour conséquence de faire penser que « l’amour inconscient » dut perdre en intensité au point de n’être plus qu’une représentation dénuée de puissance ; son existence en tant que groupe psychique isolé ne serait alors rendue possible que par cet affaiblissement. Cependant, le cas exposé n’est guère fait pour rendre compréhensible un sujet aussi épineux. Mais on n’y a probablement affaire qu’à une conversion incomplète ; d’autres cas permettent de penser qu’il existe aussi des conversions totales et que, dans celles-ci, la représentation intolérable a, de fait, été « refoulée. », comme seule peut l’être une représentation très peu intense. Une fois la jonction associative réalisée, les malades affirment n’avoir plus pensé à l’idée intolérable depuis l’apparition du symptôme hystérique.

J’ai soutenu plus haut que la malade, en certaines occasions – fugitives il est vrai – reconnaissait consciemment aimer son beau-frère. Il en fut ainsi, par exemple, quand auprès du lit de mort de sa sœur, une idée lui traversa l’esprit : « Il est libre maintenant, je pourrai l’épouser. » Pour comprendre toute cette névrose, il faut bien mentionner l’importance de facteurs pareils. Mais, à mon avis, la conception d’une hystérie de défense implique nécessairement qu’au moins un incident semblable ait été vécu. Le conscient ne sait pas par avance quand surgira une représentation révoltante ; celle-ci qui, avec ses idées connexes, a été chassé et a formé un groupe psychique indépendant, doit avoir été présente au début, dans le phénomène cogitatif puisque, sans cela, le conflit qui a donné lieu à l’exclusion ne se serait pas produit44. Ce sont justement ces incidents-là qu’il faut qualifier de traumatisants : c’est lors de leur survenue que s’est produite la conversion, et ses résultats ont été une dissociation du conscient et le symptôme hystérique. Chez Fräulein Élisabeth v. R…, tout indique une pluralité d’incidents semblables (les épisodes de la promenade, de la méditation matinale, du bain, la scène du lit de mort) ; peut-être même a-t-elle vécu de nouveaux instants semblables pendant son traitement. La multiplicité de ces facteurs traumatisants est rendue possible par le fait qu’un incident, analogue à celui qui a fait naître la représentation intolérable, redonne au groupe psychique isolé une nouvelle excitation et interrompt momentanément le succès de la conversion. Le moi, contraint de se préoccuper de cette idée surgie et tout à coup renforcée, se voit obligé de rétablir l’état antérieur par le moyen d’une nouvelle conversion. Fräulein Élisabeth, en continuelles relations avec son beau-frère, se trouvait particulièrement exposée à l’apparition de nouveaux traumatismes. Tout cas dont l’histoire traumatique eût été achevée dans le passé se fût avéré plus souhaitable pour mon exposé.

Je passe maintenant à un point qui rend difficile, je l’ai déjà indiqué, la compréhension du cas présent. En me basant sur l’analyse, j’avais admis qu’il s’était produit chez la malade une première conversion à l’époque où elle soignait son père, c’est-à-dire au moment où ses devoirs de garde-malade s’étaient opposés à ses désirs érotiques ; j’y voyais le prototype des phénomènes ultérieurs qui devaient entraîner l’apparition de la maladie, lors du séjour dans les Alpes. Toutefois, il ressort maintenant des dires de la patiente qu’à l’époque de la maladie de son père et dans la période de temps qui suivit et que j’ai qualifiée de « première période » elle n’avait éprouvé ni douleurs, ni troubles de la locomotion. Elle avait, il est vrai, dû garder le lit quelques jours pendant la maladie de son père, à cause de douleurs dans les pieds, mais il faut se demander s’il convient vraiment d’attribuer déjà à cet accès une origine hystérique. L’analyse n’arriva à déceler aucun rapport causal entre ces premières douleurs et une quelconque impression psychique. Il reste possible, et même probable, qu’il se soit agi là d’une simple douleur musculaire d’origine rhumatismale. Si l’on voulait admettre que ce premier accès résultait d’une conversion hystérique par suite du rejet de ses pensées érotiques, un fait n’en demeurerait pas moins certain, c’est que les douleurs disparurent au bout de peu de jours. Ainsi, la malade s’était comportée autrement dans la réalité que l’analyse ne semblait l’indiquer. En racontant les faits de cette soi-disant première période, elle accompagnait de manifestations douloureuses tous les récits relatifs à la maladie et à la mort de son père, aux impressions fournies par ses relations avec son premier beau-frère, etc., alors qu’à l’époque où elle avait vécu ces mêmes émotions, les douleurs étaient inexistantes. Ne faudrait-il pas voir là une contradiction propre à diminuer de beaucoup notre confiance en la valeur explicative d’une semblable analyse ?

Je pense pouvoir réduire cette contradiction en admettant que les douleurs – produits de la conversion – n’avaient pas encore fait leur apparition à l’époque où la malade subissait les émotions de la première période, mais qu’elles étaient apparues plus tard, c’est-à-dire au cours de la deuxième période, celle où la malade reproduisit dans ses pensées, ces mêmes émotions. Ce n’étaient pas les impressions fraîchement ressenties, mais leur souvenir, qui avaient fait surgir la conversion. Je crois même qu’un processus semblable n’est pas inhabituel dans l’hystérie et qu’il joue régulièrement un rôle dans l’apparition de cette maladie. Toutefois, comme une pareille assertion ne saurait certainement pas convaincre, j’essaierai de la rendre plus plausible en citant d’autres faits d’expérience.

Il m’arriva un jour, au cours d’un traitement analytique, de voir se déclarer, chez ma malade, un nouveau symptôme hystérique, de telle sorte que je pus, aussitôt après son apparition, m’attacher à le faire disparaître.

Je vais donner ici les traits essentiels de l’histoire de cette malade, histoire assez simple, mais non dépourvue d’intérêt.

Frl. Rosalie H…, 23 ans, apprend le chant depuis plusieurs années afin de devenir cantatrice, mais se plaint de ce que pour certains sons, sa belle voix ne lui obéisse plus. Elle a la gorge serrée, éprouve une sensation d’étranglement, de sorte que le son paraît sourd, et c’est pourquoi son professeur ne lui a pas encore permis de se produire en public. Bien que cette imperfection n’atteigne que le registre moyen, elle ne saurait être attribuée à un défaut de son organe ; à certaines périodes, le trouble disparaît tout à fait, de sorte que le professeur se déclare très satisfait ; d’autres fois, à la moindre contrariété, et quelquefois sans motif apparent, la sensation de constriction apparaît et le libre développement de la voix se trouve gêné. Il n’était pas difficile de déceler dans cette sensation importune une conversion hystérique. Je n’ai pu faire constater s’il existait réellement une contracture dans certains muscles des cordes vocales45. Au cours de l’analyse hypnotique que j’entrepris, la jeune fille m’apprit ce qui suit sur son destin, et par là, sur la cause de ses troubles ; de bonne heure orpheline, elle avait été élevée chez une tante, mère de nombreux enfants et participa ainsi à une vie familiale des plus malheureuses. Le mari de cette tante, évidemment malade, maltraitait sa femme et ses enfants de la façon la plus brutale et les faisait surtout souffrir par la préférence sexuelle ouvertement manifestée à l’égard des domestiques et des bonnes d’enfants de la maison, ce qui devenait de plus en plus choquant à mesure que les enfants grandissaient. A la mort de sa tante, Rosalie devint la protectrice des orphelins opprimés par leur père. Elle prit son devoir au sérieux, fit front à tous les conflits dans lesquels l’entraînait sa situation tout en ayant le plus grand mal à étouffer la haine et le mépris que lui inspirait son oncle46. C’est alors qu’apparut la sensation de constriction de la gorge ; chaque fois qu’elle se voyait forcée de ne pas répondre, de supporter sans réagir quelque accusation révoltante, elle ressentait des grattements dans la gorge, un étranglement, de l’aphonie, etc., bref toutes les sensations localisées dans le larynx et le pharynx qui l’empêchaient maintenant de chanter. Comment ne pas comprendre qu’elle cherchât à se rendre indépendante, à échapper à toutes les agitations, à tous les émois pénibles que lui apportait chaque jour l’existence chez son oncle ? Un excellent professeur de chant s’occupa d’elle avec désintéressement et affirma à la jeune fille que sa voix lui permettrait de devenir cantatrice. Elle prit alors des leçons de chant chez lui, en secret ; mais, du fait qu’après les violentes scènes survenues à la maison, elle avait fréquemment la gorge serrée et se hâtait ensuite d’aller prendre sa leçon de chant, une corrélation s’établit entre le chant et la paresthésie hystérique, paresthésie préparée par la sensation éprouvée en chantant. L’organe dont elle aurait dû avoir la libre disposition pendant qu’elle chantait se trouva investi d’innervation résiduelle, conséquence de l’émotion étouffée après chacune des nombreuses scènes. Elle avait depuis quitté la maison de son oncle et s’était installée dans une ville étrangère afin d’être loin de sa famille. On ne trouva aucun autre symptôme hystérique chez cette jolie jeune fille d’une intelligence peu commune.

Je m’efforçai de réduire cette hystérie de rétention par la reproduction de toutes les impressions irritantes et par abréaction secondaire. Je la laissai parler, discourir, jeter ses vérités à la face de son oncle, etc. Ce traitement lui fit grand bien, mais malheureusement les conditions de son existence ici étaient fort défavorables. Elle n’avait vraiment pas de chance en ce qui concernait sa famille et logeait chez un autre oncle qui, en l’accueillant amicalement, avait suscité, à l’égard de la jeune fille, l’animosité de la tante. Cette femme pensait que son mari s’intéressait trop vivement à sa nièce et faisait tout son possible pour rendre le séjour de Vienne insupportable à la jeune fille. Elle avait elle-même, dans sa jeunesse, été forcée de renoncer à sa vocation artistique et enviait maintenant sa nièce dont le talent pouvait être cultivé, quoique la jeune fille eût pris la décision de travailler le chant plutôt par besoin d’indépendance que par goût. Rosalie, dans cette maison, se sentait si gênée qu’elle n’osait par exemple, ni chanter, ni jouer du piano, quand sa tante pouvait l’entendre, et évitait avec soin de jouer ou de chanter quelque chose pour son vieil oncle, frère de sa mère, quand sa tante aurait pu survenir.

Pendant que je tentais d’effacer toutes les traces des anciennes émotions, d’autres se produisaient, attribuables à ses hôtes, contrariétés risquant de compromettre le succès du traitement et qui d’ailleurs entraînèrent la fin prématurée de ce dernier.

Un beau jour, la patiente me fit part d’un nouveau symptôme datant d’à peine vingt-quatre heures. Elle se plaignait d’un picotement désagréable au bout des doigts, apparu la veille, qui se produisait toutes les deux heures environ et la contraignait à remuer les doigts rapidement et d’une certaine façon. Il ne me fut pas donné d’assister à cet accès, sans quoi, d’après les mouvements, j’en aurais sans doute deviné la motivation. J’essayai cependant de déceler tout de suite celle-ci par une analyse hypnotique ; le phénomène étant tout récent, j’espérais arriver rapidement à l’expliquer et à le supprimer. A mon grand étonnement, la malade me conta sans hésiter et en suivant un ordre chronologique, toute une série de scènes ayant débuté dans sa prime enfance et où l’on pouvait trouver un point commun : dans toutes, la patiente sans défense avait été victime d’une injustice avec comme résultat, un picotement dans les doigts. A l’école, par exemple, le maître lui avait donné des coups de règle sur les doigts qu’il l’obligeait à lui présenter. Toutefois, il s’agissait là d’incidents banaux dont j’aurais volontiers contesté le rôle dans l’étiologie d’un symptôme hystérique. Il en allait autrement d’une scène survenue alors qu’elle était plus grande. Le méchant oncle qui souffrait de rhumatismes avait exigé qu’elle lui massât le dos et elle n’osa pas refuser. Il était au lit, et, tout à coup, rejetant ses couvertures, se leva et tenta de la saisir et la renverser. Naturellement, interrompant le massage, elle fuit aussitôt et alla se réfugier dans sa chambre. Évidemment, ce souvenir lui répugnait et elle ne voulut pas dire si quelque chose l’avait frappée, alors que cet homme s’était subitement dressé nu devant elle. La sensation dans les doigts pouvait s’expliquer par la pulsion étouffée de le châtier, ou être simplement due au fait qu’elle était à ce moment-là occupée à le masser. Après m’avoir raconté cette histoire, elle m’en décrivit une autre dans laquelle l’oncle chez qui elle demeurait en ce moment l’avait priée de lui jouer quelque chose ; croyant sa tante sortie, elle se mit au piano et s’accompagna en chantant quand, soudain, la tante apparut dans l’embrasure de la porte. Rosalie sursauta, ferma le piano et rejeta le papier à musique, mais on devine quel souvenir surgit en elle et quelles pensées elle chassa de son esprit à ce moment-là, celle d’un soupçon injustifié qui devait la décider à quitter la maison, alors que son traitement l’obligeait à rester à Vienne et qu’elle n’avait pas d’autre logis. Le mouvement des doigts que je pus observer lors de la reproduction de cette scène était celui d’un rejet comme lorsqu’on repousse quelque chose loin de soi, que ce soit réel ou au figuré, par exemple pour rejeter loin de soi un morceau de musique ou pour refuser quelque proposition. Elle affirmait péremptoirement n’avoir auparavant jamais ressenti ce symptôme qui n’était pas apparu lors de la première scène racontée. Que penser alors, sinon que l’incident de la veille avait réveillé le souvenir d’autres faits antérieurs et qu’ensuite, le symbole mnémonique formé avait englobé tout le groupe des souvenirs. La conversion s’était partagée entre l’affect nouveau et l’affect ancien revenu à la mémoire.

En examinant de plus près cet état de choses, on est obligé de reconnaître que, dans la formation d’un symptôme hystérique, il faut considérer un semblable processus comme constituant plutôt la règle que l’exception. Presque toujours, en recherchant la détermination de ces sortes d’états, j’ai découvert, non pas un seul motif traumatisant, mais un groupe de motifs (voir le bel exemple fourni par Mme Emmy. Cas n° 2). J’ai pu parfois établir que le symptôme en question avait fait une courte apparition dès le premier traumatisme pour disparaître ensuite jusqu’à ce qu’un autre choc le fît resurgir et le stabilisât. Entre cette apparition temporaire et l’installation définitive après les premières motivations, il n’existe pourtant aucune différence essentielle. Dans la plupart des cas, on put maintes fois constater que les premiers traumatismes n’avaient laissé aucune trace, tandis qu’un traumatisme ultérieur de la même espèce provoquait un symptôme dont la suppression ne devenait possible qu’en tenant compte de toutes les motivations. Traduit en langage de la théorie de conversion, le fait indéniable de la sommation des traumatismes et de la latence première, signifie qu’il y a conversion de l’affect nouveau aussi bien que de l’ancien et cette notion explique entièrement la contradiction qui semble exister dans l’histoire et l’analyse de Fräulein Élisabeth v. R…

Chacun sait que les normaux supportent dans une certaine mesure, dans leur conscient, la persistance de nombreuses représentations chargées d’affects non liquidés. Ce que je soutiens justement ici ne fait que rapprocher le comportement de l’hystérique de celui du normal. Il ne s’agit évidemment que d’un facteur quantitatif, de la mesure de tension affective que supporte telle ou telle constitution. Les sujets hystériques eux-mêmes sont capables de conserver une certaine dose d’émotion non liquidée ; lorsque celle-ci s’accroît par sommation à l’occasion d’incidents provocateurs semblables, et en dépassant les limites de ce que le tempérament de l’individu lui permet de supporter, l’impulsion à la conversion est donnée. Quand nous disons que la formation du symptôme hystérique pourrait bien se produire aux frais de l’affect resurgi dans la mémoire, il ne s’agit donc pas d’une assertion bizarre, mais presque d’un postulat.

J’ai parlé du motif, et du mécanisme de ce cas d’hystérie, il convient encore de traiter de la détermination du symptôme hystérique. Pourquoi donc des douleurs dans les jambes sont-elles venues remplacer une souffrance morale ? Les circonstances, dans le cas en question, indiquent que cette douleur somatique n’a pas été créée par la névrose, mais seulement que celle-ci s’en est servie, l’a augmentée et maintenue. J’ajouterai tout de suite que dans la plupart des algies hystériques qu’il m’a été donné d’observer, les choses se passaient de façon analogue : une douleur d’origine réellement organique avait réellement existé au début. Ce sont les douleurs les plus communément répandues parmi les êtres humains qui semblent être le plus souvent appelées à jouer ce rôle dans l’hystérie ; en particulier les douleurs périostiques et névralgiques dans les maladies dentaires, les maux de tête émanant de diverses sources et, tout aussi souvent, les douleurs rhumatismales musculaires si fréquemment méconnues. J’attribue une origine organique au premier accès de douleurs qu’eut Fräulein Élisabeth à l’époque où elle soignait son père car, lorsque je m’attachai à trouver à cet accès un fondement psychique, je n’en pus découvrir, et il faut bien avouer que je suis enclin à attribuer une valeur de diagnostic différentiel à ma méthode de rappel des souvenirs, lorsqu’elle est soigneusement employée. Cette douleur primitivement rhumatismale47 devint chez la malade le symbole mnémonique de ses pénibles émois psychiques, et cela pour plus d’une raison, ainsi que je l’ai constaté. D’abord et surtout, je crois, parce que la douleur coïncida dans le conscient avec les émotions, et ensuite parce qu’elle se trouva multiplement liée, ou pouvant le devenir, au contenu des représentations : d’ailleurs, elle ne constituait sans doute qu’une conséquence lointaine des soins donnés, des mouvements restreints et de la mauvaise alimentation que la tâche d’infirmière lui avait imposés. Mais de tout ceci, la malade ne se rendait pas nettement compte, et il faut plutôt prendre en considération qu’elle devait la ressentir à certains moments importants de son travail d’infirmière, quand, par exemple, elle sautait du lit, pendant l’hiver, à l’appel de son père. Toutefois, le fait décisif en ce qui concerne le tour pris par la conversion dut être l’autre aspect du lien associatif ; pendant une longue série de jours, l’une de ses jambes douloureuses dut être en contact avec la jambe enflée de son père lors du changement des pansements, et à partir de cette époque, l’endroit de la jambe droite ayant subi ce contact resta le siège et le point de départ de ses douleurs, zone hystérogène artificielle dont le choix s’explique clairement dans ce cas.

Si quelqu’un m’exprimait son étonnement du lien associatif établi entre une douleur physique et un affect psychique, et le prétendait multiplement déterminé et artificiel, je répondrais que cet étonnement est tout aussi déraisonnable que celui exprimé par la phrase suivante : « Ce sont justement les riches qui, dans le monde, possèdent le plus d’argent. » C’est que là où il n’y a pas autant d’associations, il ne se forme pas de symptômes hystériques, et je suis en mesure d’affirmer que le cas de Fräulein Élisabeth v. R… peut se ranger parmi les plus simples au point de vue de la détermination. Il m’est arrivé, en particulier chez Mme Cecilie M…, de désentortiller les nœuds les plus compliqués.

J’ai déjà dit dans l’histoire du cas comment l’astasie-abasie de notre malade s’était bâtie sur ses douleurs une fois qu’un chemin déterminé avait pu s’ouvrir à la conversion. Mais j’ai aussi soutenu l’idée que la malade avait créé ou accru son trouble fonctionnel par la symbolisation et, qu’en compensation de son état de dépendance et de son impuissance à changer quoi que ce soit aux conditions existantes, elle avait trouvé dans l’astasie-abasie une façon de s’exprimer. Les phrases : rester clouée sur place, n’avoir aucun appui, etc., servent de fond à ce nouvel acte de conversion. Je m’efforcerai de justifier ce point de vue par d’autres exemples.

La conversion résultant de la simultanéité des liaisons associatives déjà présentes semble faire appel de façon très minime à la prédisposition hystérique ; la conversion par symbolisation paraît, au contraire, exiger un haut degré d’altération hystérique, comme celui devenu décelable chez Fräulein Élisabeth v. R… dans les stades tardifs de son hystérie. C’est chez Mme Cecilie M… que j’ai observé les plus beaux exemples de symbolisation, et j’en puis dire qu’ils ont été les plus difficiles et les plus instructifs de tous ceux que j’ai traités. J’ai déjà signalé que cette histoire de malade ne peut malheureusement faire l’objet d’un récit détaillé48.

Mme Cecilie souffrait, entre autres maux, d’une névralgie faciale extrêmement violente, apparaissant inopinément deux ou trois fois l’an, qui persistait de cinq à dix jours, résistait à tous les traitements, pour cesser tout à coup, comme par résection. Elle n’intéressait que la deuxième et la troisième branche du trijumeau, et comme on constatait la présence indéniable d’uraturie, et qu’un « rhumatisme aigu » mal défini avait joué un certain rôle dans l’histoire de la malade, on inclinait à penser qu’il s’agissait d’une névralgie goutteuse. C’est l’opinion que partageaient aussi tous les consultants appelés lors de ces accès : la névralgie fut traitée par toutes les méthodes usuelles, badigeonnages électriques, eaux alcalines, laxatifs, mais toujours sans résultat jusqu’au moment où cette douleur voulut bien céder la place à quelque autre symptôme. Dans les premières années (la névralgie datait de quinze ans), les dents furent accusées d’en être la cause et condamnées à l’extraction. Un beau jour, on procéda sous anesthésie à l’extraction de sept de ces responsables, mais cela ne se passa pas sans dommage car les dents étaient si solidement plantées que l’on dut laisser les racines de la plupart d’entre elles. Aucun avantage temporaire ou permanent ne résulta de cette cruelle opération, et à cette époque, les névralgies firent rage des mois durant. Lorsque j’entrepris mon traitement, le dentiste était consulté lors de chaque crise et, prétendant chaque fois découvrir des racines malades, se mettait à l’ouvrage, mais se trouvait généralement interrompu par la disparition subite de la douleur névralgique, en même temps que cessait le besoin de ces soins. Dans les intervalles, la malade ne souffrait nullement des dents. Un jour, à l’occasion d’un nouvel accès, je fus invité par la malade à la traiter par l’hypnose. Je jetai alors sur les douleurs un très énergique interdit et, à partir de ce moment, elles cessèrent. Je commençai alors à douter de l’authenticité de cette névralgie.

Un an environ s’était écoulé depuis ce succès thérapeutique, quand la maladie de Mme Cecilie prit un nouveau tour surprenant. D’autres états, différents de ceux des années précédentes, se déclarèrent tout à coup, mais la malade déclara, après réflexion, qu’ils n’étaient pas nouveaux et s’étaient répartis tout au long de sa maladie vieille de trente ans. Et, de fait, il se produisit une quantité étonnante de manifestations hystériques que la patiente chercha à localiser à leur place réelle dans le passé. Bientôt aussi survinrent les associations d’idées, souvent très embrouillées, qui déterminaient l’ordre de ces accès. Il s’agissait, en quelque sorte, d’images en séries avec commentaires. Pitres, dans son exposé du délire ecmnésique49 doit avoir envisagé quelque chose de semblable. La façon dont se répétait un état hystérique de ce genre, appartenant au passé, était des plus singulières. La malade très bien disposée jusqu’à ce moment-là devenait la proie d’un certain état d’âme pathologique d’une teinte particulière dont elle méconnaissait chaque fois le caractère et qu’elle attribuait à quelque incident banal et récent. Ensuite en même temps que l’humeur s’assombrissait se succédaient des symptômes hystériques : hallucinations, douleurs, crampes, longues déclamations. Finalement surgissait un événement du passé qui expliquait l’état d’âme initial et pouvait avoir déterminé le symptôme actuel. Tout redevenait clair avec cette dernière partie de la crise, les troubles disparaissaient comme par enchantement et le bien-être s’instaurait à nouveau, jusqu’au prochain accès, douze heures plus tard. On m’appelait généralement au moment de la pleine crise. J’utilisais l’hypnose, suscitais la reproduction de l’incident traumatisant et, par certains artifices, hâtais la fin de l’accès. Après avoir traversé avec la malade plusieurs centaines de ces cycles, je me trouvais posséder les renseignements les plus instructifs sur la détermination des symptômes hystériques. En outre, l’observation de ce cas remarquable faite en commun avec Breuer, nous incita à publier tout de suite notre « Communication préliminaire ».

Tout cet ensemble d’associations amena finalement la malade à parler aussi de sa névralgie faciale que j’avais moi-même pu traiter. J’étais curieux de savoir si nous découvririons là encore une cause psychique. Alors que j’essayais d’évoquer la scène traumatisante, la patiente se trouva replacée à une époque de grande susceptibilité sentimentale à l’égard de son mari. Elle me rapporta une conversation qu’elle avait eue avec lui, une remarque qu’il avait faite et qui l’avait péniblement frappée. Puis elle porta tout à coup la main à sa joue devenue douloureuse au point qu’elle se mit à pousser des cris de douleur et s’écria : « C’est comme un coup reçu en plein visage. » La douleur et l’accès trouvèrent là leur point final.

Sans aucun doute, il s’agissait d’une symbolisation ; elle avait réellement ressenti comme un coup en plein visage. Mais ici, chacun va encore demander par quel phénomène la sensation de ce « coup » a pu s’extérioriser, prendre la forme d’une névralgie du trijumeau, se limiter aux deuxième et troisième rameaux, s’intensifier quand la jeune femme ouvrait la bouche, quand elle mastiquait (et non quand elle parlait).

Le jour suivant, la névralgie avait fait sa réapparition, mais pour disparaître à nouveau lors de la reproduction d’une autre scène où il était également question d’une prétendue offense. Tout se passa de la même façon pendant neuf jours ; il semblait que les affronts subis au cours de plusieurs années, surtout par des paroles, eussent provoqué, par le moyen de la symbolisation, de nouveaux accès de cette névralgie faciale.

Nous réussîmes enfin à pénétrer jusqu’au premier accès de névralgie (remontant à plus de quinze ans). Ici, pas de symbolisation, mais une conversion par simultanéité ; il s’agissait d’un spectacle pénible ayant suscité chez elle des remords et qui l’avait poussée à chasser d’autres associations. C’était donc un cas de conflit et de défense. L’éclosion de la névralgie à ce moment-là serait inexplicable si l’on refusait d’admettre que la patiente avait alors été atteinte de légères douleurs dentaires ou faciales, ce qui n’était pas invraisemblable puisqu’elle se trouvait justement dans les premiers mois de sa première grossesse.

On s’explique ainsi que cette névralgie soit devenue, par la voie habituelle de la conversion, la marque d’un trouble psychologique déterminé et que plus tard elle ait pu être réveillée par résonance associative des pensées, par conversion symbolisante. C’est là un phénomène semblable à celui que nous avons observé chez Fräulein Élisabeth v. R…

Je citerai ici un second exemple capable de montrer, entre autres conditions nécessaires, l’activité de la symbolisation. A une certaine époque, Mme Cecilie se plaignit d’une violente douleur au talon droit, d’élancements à chaque pas qu’elle faisait, ce qui lui rendait toute marche impossible. L’analyse nous ramena à une certaine époque où la patiente avait séjourné dans une maison de santé étrangère. Elle était demeurée huit jours alitée, après quoi il fut décidé que le médecin de l’établissement viendrait la chercher pour la première fois, afin de la conduire à la salle à manger commune. La douleur était apparue à la seconde même où elle avait pris le bras du médecin pour quitter sa chambre, et disparut, pendant la réapparition de cette scène, quand la patiente déclara avoir été dominée par la crainte de ne pas se présenter « comme il le faudrait » devant tous ces étrangers50.

Voilà qui semble être un exemple frappant, presque comique, de l’éclosion, au moyen du langage, d’un symptôme hystérique par symbolisation. Toutefois un examen plus approfondi des circonstances nous fait préférer une autre explication. La malade, à cette époque, souffrait déjà de douleurs aux pieds, c’était même à cause d’elles qu’elle avait si longtemps gardé le lit. Il faut bien admettre que la crainte dont elle fut saisie dès le premier pas fit ressortir parmi les douleurs déjà présentes à ce moment-là celle du talon droit, symboliquement adéquate, pour en faire une algie psychique et lui assurer une persistance particulière.

Si, dans ces exemples, le mécanisme de la symbolisation semble être repoussé au second plan – ce qui doit sûrement être la règle – je dispose cependant d’autres cas qui paraissent démontrer la formation possible des symptômes par simple symbolisation. L’un de mes plus beaux exemples est le suivant : il se rapporte, cette fois encore, à Fräu Cecilie. Alors âgée de 15 ans, elle gardait le lit, veillée par une grand-mère, fort sévère. Soudain l’enfant se mit à crier car elle éprouvait une douleur térébrante au front, entre les yeux, et cette douleur persista pendant plusieurs semaines. Dans l’analyse de cette douleur qui réapparut trente ans plus tard environ, la malade déclara que sa grand-mère l’avait regardée d’une façon si « perçante » que ce regard avait pénétré profondément son cerveau ; elle avait craint que cette vieille dame ne l’eût considérée avec méfiance. En me faisant part de cette idée, elle éclata d’un rire sonore, et la douleur se dissipa alors de nouveau. Je trouve ici que le mécanisme de la symbolisation ne fait que tenir le milieu entre le mécanisme de l’autosuggestion et celui de la conversion.

L’observation du cas de Fräu Cecilie M… m’a fourni l’occasion de réunir une vraie collection de ces sortes de symbolisations. Toute une série de sensations corporelles, généralement organiquement provoquées, était chez elle d’origine psychique, ou tout au moins, avait une signification telle. D’autres incidents étaient, pour elle, accompagnés d’une sensation de coup de poignard dans la région cardiaque (« ça m’a donné un coup au cœur »). Pour supprimer le mal de tête hystérique, il faudrait, sans aucun doute, le traiter comme une douleur créée par un problème intellectuel (« j’ai quelque chose dans la tête »). Et, en effet, la douleur disparaissait chaque fois que le problème en question était résolu. La sensation d’aura hystérique de la gorge se produisait parallèlement à la pensée : (« me voilà obligée d’avaler ça »), lorsque cette sensation se trouvait provoquée par quelque offense. Il existait toute une série de sensations et de représentations parallèles. C’était tantôt la sensation qui suggérait l’idée, tantôt l’idée qui, par symbolisation, avait créé la sensation, et il arrivait souvent qu’on se demandât lequel de ces deux éléments était l’élément primaire.

Je n’ai réussi à trouver chez aucune autre patiente un emploi aussi poussé de la symbolisation. Cecilie M… était, il est vrai, une femme remarquablement douée, en particulier pour les arts, don très développé qui l’avait amenée à écrire de fort beaux poèmes. Je prétends que lorsque l’hystérique crée une représentation teintée d’affectivité, par symbolisation d’une manifestation somatique, l’élément individuel et volontaire y joue un rôle moindre que l’on ne serait tenté de le croire. En prenant les locutions « coup au cœur » ou « coup au visage » dans leur sens littéral à l’occasion d’une offense, en les ressentant comme un fait réel, elle n’en fait pas un mésusage spirituel, mais ne ranime que les impressions auxquelles la locution verbale doit sa justification. Comment en sommes-nous venus à dire, en parlant d’une personne offensée : « ça lui a donné un coup au cœur » si l’impression pénible n’a pas réellement été accompagnée d’une sensation précordiale qu’elle reconnaît et qui peut donc être reconnaissable.

N’est-il pas vraisemblable que l’expression « avaler quelque chose » utilisée pour parler d’une offense subie à laquelle on n’a pas répondu, émane vraiment de sensations d’innervation apparaissant dans la gorge, lorsque l’offensé s’est interdit de répondre et de réagir ? Toutes ces innervations, toutes ces sensations font partie de « l’expression des mouvements émotionnels » comme l’a enseigné Darwin. Consistant primitivement en actes adéquats, bien motivés, ces mouvements, à notre époque, se trouvent généralement si affaiblis que leur expression verbale nous apparaît comme une traduction imagée, mais il semble probable que tout cela a eu jadis un sens littéral. L’hystérique a donc raison de redonner à ses innervations les plus fortes leur sens verbal primitif. Peut-être même a-t-on tort de dire qu’elle crée de pareilles sensations par symbolisation ; peut-être n’a-t-elle nullement pris le langage usuel comme modèle, mais a-t-elle puisé à la même source que lui51.