Sur les souvenirs-écrans

Dans le cadre de mes traitements psychanalytiques (portant sur l’hystérie, la névrose obsessionnelle, etc...), j’ai souvent eu à me pencher sur les fragments de souvenirs restés dans la mémoire des individus depuis les premières années de leur enfance. Comme je l’ai déjà indiqué ailleurs, on doit accorder aux impressions de cette époque de la vie une grande importance pathogène. Mais l’intérêt psychologique du thème des souvenirs d’enfance est en tout cas assuré, car une différence fondamentale entre le comportement psychique de l’enfant et celui de l’adulte s’y montre d’une manière frappante.

Il ne fait de doute pour personne que les expériences vécues de nos premières années d’enfance ont laissé des traces ineffaçables dans notre intériorité psychique ; mais lorsque nous demandons à notre mémoire ce que sont les impressions sous l’effet desquelles nous sommes voués à rester jusqu’à la fin de notre vie, elle ne nous livre rien, ou bien un nombre relativement restreint de souvenirs qui restent dispersés et dont la valeur est souvent équivoque ou énigmatique. Ce n’est pas avant la sixième ou la septième année de la vie, et même, pour beaucoup de personnes, ce n’est qu’après la dixième année, que la vie est reproduite par la mémoire comme une chaîne continue d’événements. À partir de là s’établit également une relation constante entre la signification psychique d’une expérience vécue et sa fixation dans la mémoire. Ce qui est noté, c’est ce qui apparaît important en vertu de ses effets immédiats ou presque immédiats ; ce que l’on estime ne pas être essentiel est oublié. Lorsque je peux me souvenir d’un événement longtemps après qu’il s’est produit, je trouve dans le fait qu’il s’est conservé dans ma mémoire une preuve que cet événement m’a fait en ce temps-là une profonde impression.

J’ai l’habitude de m’étonner lorsqu’il m’arrive d’avoir oublié quelque chose d'important, et plus encore peut-être d’avoir conservé quelque chose d’apparemment indifférent.

Ce n’est que dans certains états mentaux pathologiques que la relation, valable pour les adultes normaux, entre l’importance psychique et la fixation mémorielle d’une impression est à nouveau rompue. L’hystérique par exemple se montre régulièrement amnésique pour tout ou partie des expériences vécues qui ont conduit à l’apparition de son mal, et que cette circonstance, sans compter leur contenu propre, aurait pourtant dû lui rendre significatives. J’aimerais considérer l’analogie entre cette amnésie pathologique et l’amnésie normale qui concerne nos années d’enfance comme une indication précieuse sur les relations étroites entre le contenu psychique de la névrose et notre vie infantile.

Nous sommes tellement habitués à cette absence de souvenirs concernant les impressions de notre enfance que nous méconnaissons ordinairement le problème qui se cache derrière ce fait, et que nous sommes enclins à le faire dériver comme allant de soi de l’état rudimentaire des activités psychiques de l’enfant. En réalité l’enfant normalement développé fait preuve, entre trois et quatre ans déjà, d’innombrables performances psychiques d’une haute complexité, dans ses comparaisons, ses raisonnements, et dans l’expression de ses sentiments, et on ne peut accepter sans autre forme de procès l’idée qu’il doit exister une amnésie pour ces actes psychiques qui sont si complètement équivalents aux actes psychiques ultérieurs.

L’élaboration de ces problèmes psychologiques qui se rattachent aux premiers souvenirs d’enfance dépendrait d’une condition préalable indispensable qui consisterait naturellement à réunir au cours d’une enquête un matériel permettant d’établir ce qu’un assez grand nombre d’adultes sont capables de nous communiquer en matière de souvenirs concernant cette époque de leur vie. V. et C. Henri, en 1895, ont fait un premier pas dans cette direction par la diffusion d’un questionnaire établi par eux ; les résultats très suggestifs de cette enquête, à laquelle ont répondu 123 personnes, ont été publiés par ces deux auteurs en 1897, dans L'Année psychologique, tome III (Enquête sur les premiers souvenirs de l’enfance)1. Mais comme je suis loin actuellement d’avoir l’intention de traiter le thème dans son intégralité, je me contenterai de souligner les quelques points à partir desquels je pourrais réussir à introduire ce que j’ai appelé « souvenirs-écrans ».

Le contenu des tout premiers souvenirs d’enfance se situe le plus souvent à l’époque qui va de deux à quatre ans (il en est ainsi pour 88 personnes dans la série d’observations des Henri). Mais il y a des gens dont la mémoire remonte plus loin, y compris avant la fin de la première année, et par contre, des personnes chez lesquelles le tout premier souvenir ne provient que de la sixième, septième et même huitième année. Par ailleurs il est impossible de dire pour le moment à quoi tiennent ces différences individuelles ; mais, selon les Henri, on constate qu’une personne dont le tout premier souvenir date d’un âge très tendre, environ de la première année, dispose aussi de souvenirs isolés provenant des années suivantes et que la reproduction du vécu comme chaîne continue de souvenirs commence chez elle à un moment — environ la cinquième année — plus ancien que chez ceux dont le premier souvenir date d'une époque plus tardive. Ainsi ce n’est pas seulement le moment d’apparition d’un premier souvenir, mais c’est la fonction entière de la remémoration qui est en avance ou en retard chez quelques personnes. Il est particulièrement intéressant de se demander quel est, d’habitude, le contenu de ces tout premiers souvenirs d’enfance. La psychologie des adultes devrait nous amener à penser que, dans le matériau constitué par ce qui a été vécu, sont choisies comme dignes d’être notées les impressions qui ont provoqué un affect puissant ou qui ont été vite reconnues comme significatives d’après leurs conséquences. Une partie des expériences rassemblées par les Henri semblent confirmer aussi cette attente, car elles montrent que le contenu le plus fréquent des premiers souvenirs d’enfance consiste d’une part en circonstances qui ont provoqué de la peur, de la honte, des douleurs physiques et choses semblables, d’autre part en événements importants tels que maladie, mort, incendies, naissance de frères ou de sœurs, etc. On serait ainsi enclin à admettre que le principe du choix mnésique est le même pour l’enfant et pour l’adulte. On comprend bien, encore qu’il faille le mentionner explicitement, que ceux des souvenirs d’enfance qui ont été conservés doivent porter témoignage des impressions sur lesquelles se porte l’intérêt de l’enfant, à la différence de celui de l’adulte. Ainsi il est facile d’expliquer que par exemple une personne nous rapporte qu’elle se souvient de différents accidents survenus à ses poupées lorsqu’elle avait deux ans, mais qu’elle soit amnésique en ce qui concerne les événements sérieux et attristants qu’elle aurait pu percevoir alors.

Mais voilà qui est en opposition tranchée avec cette attente et qui ne peut que provoquer une surprise justifiée : nous apprenons que chez maintes personnes les tout premiers souvenirs d’enfance ont pour contenu des impressions quotidiennes et indifférentes qui n’ont pu produire d’effet affectif dans le vécu, même chez un enfant, et qui cependant ont été notés avec tous les détails — on pourrait dire, avec un luxe de détails — tandis que des épisodes à peu près contemporains n’étaient pas conservés dans la mémoire, même lorsqu’à l’époque, selon le témoignage des parents, ils avaient saisi l’enfant d’une manière intense. Les Henri parlent ainsi d’un professeur de philologie dont le premier souvenir, situé entre trois et quatre ans, lui montrait l’image d’une table mise sur laquelle se trouvait une coupe avec de la glace. À la même époque avait eu lieu aussi la mort de sa grand-mère qui, au dire de ses parents, a bouleversé l’enfant. Mais celui qui est maintenant professeur de philologie ne sait rien de cette mort ; son seul souvenir de cette époque est celui d’une coupe avec de la glace.

Un autre rapporte comme premier souvenir d’enfance l’épisode d’une promenade au cours de laquelle il cassa une branche à un arbre. Il croit encore aujourd’hui pouvoir indiquer à quel endroit cela se produisit. Il y avait là plusieurs personnes, et l’une d’elles lui prêta secours.

Les Henri qualifient ces cas de rares ; d’après mon expérience — provenant pour la plus grande part, il est vrai, de névrosés — ils sont assez fréquents. L’un des sujets des Henri a tenté d’avancer une explication pour ces images mnésiques incompréhensibles en raison de leur caractère anodin, et dont je dois dire qu’elle est tout à fait pertinente. II pense que dans de tels cas la scène en question n’est peut-être qu’incomplètement conservée dans le souvenir ; c’est justement pourquoi elle paraît ne rien vouloir dire ; c’est dans les composantes oubliées que serait contenu tout ce qui a rendu l’impression digne d’être notée. Je peux confirmer que cela se passe effectivement ainsi ; je préférerais seulement dire « éléments escamotés » au lieu d’« éléments oubliés de l’expérience vécue ».

J’ai souvent réussi, grâce au traitement psychanalytique, à découvrir les pièces manquantes de l’expérience vécue infantile, et ainsi à démontrer que l’impression dont un fragment était resté dans le souvenir correspondait bien, une fois complétée, à la supposition selon laquelle l’important est conservé dans la mémoire. Il reste que cela n’explique pas le choix étrange qu’opère la mémoire entre les éléments d’une expérience vécue ; il faut d’abord se demander pourquoi c’est justement ce qui est significatif qui est réprimé, et l'indifférent qui est conservé. On ne parvient à une explication qu’en pénétrant plus profondément dans le mécanisme de ces processus ; on en vient alors à cette idée que deux forces psychiques prennent part à la production de ces souvenirs : l’une s’autorise de l’importance de l’expérience vécue pour vouloir s’en souvenir, tandis que l’autre — une résistance — se dresse contre cette mise en évidence. Les deux forces agissant en sens opposé ne se suppriment pas l’une l’autre ; au lieu de la domination de l’un des motifs sur l’autre — avec ou sans dommage — il se produit un effet de compromis, en quelque sorte analogue à la formation d’une résultante dans le parallélogramme des forces. Le compromis consiste en ceci : ce n’est aucunement l’expérience vécue concernée qui donne elle-même l’image mnésique — sur ce point la résistance finit par avoir gain de cause —, mais bien un autre élément psychique, qui est lié avec l’élément inconvenant par la voix associative de la contiguïté ; ici se montre à nouveau la puissance du premier principe, qui entendait fixer les impressions significatives en produisant des images mnésiques susceptibles d’être reproduites. L’issue du conflit est donc la suivante : au lieu de l’image mnésique originairement justifiée, une autre image mnésique survient, qui est partiellement échangée contre la première par déplacement dans l’association. Puisque justement les composantes importantes de l’impression sont celles qui ont choqué, le souvenir substitutif doit être dépourvu de cet élément important ; pour cette raison il sera volontiers banal. Il nous apparaît incompréhensible parce que nous aimerions trouver, dans son propre contenu, la raison de sa conservation dans la mémoire alors que cette raison repose dans la relation de ce contenu à un autre contenu, réprimé. Pour me servir d’une comparaison populaire, une certaine expérience vécue de la période de l’enfance acquiert de la valeur dans la mémoire, non pas parce qu’elle est elle-même de l’or, mais parce qu’elle se trouve à côté de l’or.

Parmi les nombreux cas possibles de substitution d’un contenu psychique à un autre qui trouvent tous leur réalisation dans diverses constellations psychologiques, un des plus simples est manifestement celui des souvenirs d’enfance considérés ici : les composantes non essentielles d’une expérience vécue représentent dans la mémoire les composantes essentielles de la même expérience vécue. C’est un déplacement du type de l’association par contiguïté, ou bien, si l’on considère l’ensemble du processus, c’est un refoulement avec substitution de quelque chose de voisin (sous le rapport spatial et temporel). J’ai eu une fois l’occasion de communiquer un cas très semblable de substitution dans l’analyse d’une paranoïa2. J’y parlais d’une femme en proie à des hallucinations, à laquelle ses voix répétaient de grands fragments de l'Heiterethei de O. Ludwig3, et justement les passages les plus anodins et les moins en rapport avec le récit. L’analyse montra que c’étaient d’autres passages de cette même histoire qui avaient suscité les pensées les plus pénibles chez la malade. L’affect pénible était un motif de défense, les motifs pour poursuivre ces pensées ne pouvaient pas être réprimés, ce qui eut donc pour résultat, comme compromis, de faire ressortir les passages inoffensifs dans le souvenir avec une force et une clarté pathologiques. Le processus que nous rencontrons ici : conflit, refoulement, substitution avec formation de compromis, revient dans tous les symptômes psychonévrotiques, il donne la clé pour comprendre la formation de symptôme ; si on le retrouve dans la vie psychique des individus normaux cela n’est donc pas sans signification ; le fait que chez l’homme normal il influence précisément le choix des souvenirs d’enfance est une nouvelle indication sur les relations étroites que nous avons déjà soulignées entre la vie mentale de l’enfant et le matériel psychique des névroses.

Les processus manifestement très significatifs de la défense normale et pathologique et les résultats du déplacement auxquels ils conduisent n’ont, pour autant que je sache, pas du tout été étudiés jusqu’ici par les psychologues, et il reste encore à établir dans quelles couches de l’activité psychique et à quelles conditions ils se font valoir. La raison de cette négligence pourrait bien être que notre vie psychique, dans la mesure où elle devient l’objet de notre perception consciente interne, ne laisse rien connaître de ces processus, si ce n’est dans les cas que nous classons comme « fautes de raisonnement », ou dans maintes opérations psychiques qui donnent lieu à un effet comique. L’affirmation qu’une intensité psychique peut se déplacer d’une représentation qui demeurera dès lors abandonnée sur une autre qui reprend le rôle psychologique de la première, produit sur nous un effet étrange et peut rappeler certains traits du mythe grec, lorsque par exemple les dieux revêtent un homme de beauté comme d’un voile, là où nous ne voyons qu’une transfiguration résultant d’un changement de physionomie.

Des recherches supplémentaires sur les souvenirs d’enfance indifférents m’ont ensuite appris que leur genèse peut encore se présenter autrement, et que derrière leur caractère apparemment anodin se cache ordinairement une profusion insoupçonnée de significations. Sur ce point, toutefois, je ne veux pas me limiter à une simple affirmation ; mais je vais développer largement un exemple particulier, qui parmi un assez grand nombre d’exemples analogues m’apparaît comme le plus instructif, et qui gagne assurément en valeur du fait qu’il se rapporte à un individu qui n’est pas ou qui n’est que très peu névrosé.

Un homme de trente-huit ans4, de formation universitaire, qui a conservé un intérêt pour les questions psychologiques bien qu’il en fût professionnellement éloigné, a, l’année dernière, après que j’ai pu le libérer par la psychanalyse d’une petite phobie, dirigé mon attention sur ses souvenirs d’enfance, qui avaient déjà joué un certain rôle dans l’analyse. Après avoir pris connaissance de la recherche menée par V. et C. Henri, il récapitula pour moi les choses de la façon suivante :

« Je dispose d’un assez grand nombre de souvenirs de ma première enfance, que je peux dater avec une grande certitude. À l’âge de trois ans révolus j’ai notamment quitté la petite localité où j’étais né, pour aller demeurer dans une grande ville ; or mes souvenirs ont tous pour cadre la localité où je suis né, ils se situent donc entre la deuxième et la troisième année. Ce sont la plupart du temps de courtes scènes, mais très bien conservées et pourvues de tous les détails de la perception sensible, s’opposant par là tout à fait aux images mnésiques de mes années de maturité, auxquelles l’élément visuel fait complètement défaut. À partir de la troisième année les souvenirs se font plus rares et moins nets ; il se présente des lacunes qui doivent couvrir plus d’un an ; ce n’est qu’à partir de la sixième ou la septième année, je pense, que le courant des souvenirs devient continu. En outre, je répartis en trois groupes les souvenirs du temps où je n’avais pas encore quitté ma première demeure. Un premier groupe est formé par les scènes que mes parents m’ont racontées après coup plus d’une fois ; en ce qui les concerne, je ne me sens pas en mesure de dire si j’ai eu l’image mnésique depuis le début ou si je ne me la suis créée qu’après ce récit. Je remarque qu’il y a aussi des événements auxquels ne correspond chez moi aucune image mnésique, bien qu’ils m’aient été dépeints à maintes reprises par mes parents. J’accorde plus de valeur au deuxième groupe ; ce sont des scènes dont — autant que je sache — on ne m’a pas parlé et dont, pour une part d’entre eux, on n’a même pas pu m’avoir parlé, parce que je n’ai pas revu les personnes impliquées : nourrice, compagnons de jeu. Du troisième groupe je parlerai plus tard. En ce qui concerne le contenu de ces scènes et partant, leur titre à être conservées dans la mémoire, je dois dire que je ne suis pas sans avoir quelques idées directrices sur la question. Certes je ne peux pas dire que les souvenirs conservés correspondent aux incidents les plus importants de cette période ou à ce que je jugerais tel aujourd’hui. De la naissance d’une sœur, qui est plus jeune que moi de deux ans et demi, je ne sais rien. Le départ, la vue du chemin de fer, le long voyage en voiture qui précéda, n’ont laissé aucune trace dans ma mémoire. J’ai en revanche noté deux petits événements survenus durant le voyage en chemin de fer ; comme vous vous en souvenez, ceux-ci sont apparus dans l’analyse de ma phobie. Ce qui pourtant aurait dû faire sur moi le plus d’impression, c’est une blessure au visage qui me fit perdre beaucoup de sang et pour laquelle je fus recousu par le chirurgien. Je peux aujourd’hui encore tâter la cicatrice qui témoigne de cet accident, mais je n’ai connaissance d’aucun souvenir qui signale directement ou indirectement cette expérience vécue. Peut-être d’ailleurs n’avais-je pas encore deux ans à ce moment-là.

« Aussi, je ne m’étonne pas des images et des scènes des deux premiers groupes. Il s’agit assurément de souvenirs déplacés, d’où l’essentiel est la plupart du temps absent ; mais dans quelques-uns il est au moins suggéré ; dans d’autres certains indices me permettent de trouver facilement le complément et lorsque je procède ainsi je saisis une bonne connexion entre les fragments mnésiques isolés, et j’aperçois clairement quel intérêt infantile a recommandé à ma mémoire ces événements-là précisément. Mais il en va tout autrement avec le contenu du troisième groupe dont j’ai jusqu’à présent réservé la discussion. Il s’agit d’un matériel — une longue scène et plusieurs petites images — avec lequel je ne sais vraiment pas comment m’y prendre. La scène me paraît assez indifférente et sa fixation incompréhensible. Permettez-moi de vous la dépeindre : je vois une prairie carrée, un peu en pente, verte et herbue ; dans ce vert, beaucoup de fleurs jaunes, de toute évidence du pissenlit commun. En haut de la prairie, une maison paysanne ; debout devant la porte, deux femmes bavardent avec animation : la paysanne coiffée d’un foulard, et une nourrice. Sur la prairie jouent trois enfants ; je suis l’un d’eux (âgé de deux à trois ans), les deux autres sont mon cousin, qui a un an de plus que moi et sa sœur, ma cousine, qui a presque exactement mon âge. Nous cueillons les fleurs jaunes et tenons chacun à la main un certain nombre de fleurs déjà cueillies. C’est la petite fille qui a le plus joli bouquet ; mais nous, les garçons, nous lui tombons dessus comme d’un commun accord et lui arrachons ses fleurs. Toute en pleurs, elle remonte la prairie en courant et pour la consoler la paysanne lui donne un gros morceau de pain noir. A peine avons-nous vu cela que nous jetons nos fleurs et, nous précipitant nous aussi vers la maison, nous réclamons du pain à notre tour. Nous en obtenons également ; la paysanne coupe la miche avec un grand couteau. Le goût de ce pain, dans mon souvenir, est absolument délicieux et là-dessus la scène prend fin.

« Qu’y a-t-il donc dans cette expérience vécue qui justifie les frais de mémoire auxquels elle m’a poussé ? Je me suis vainement cassé la tête à ce sujet ; faut-il mettre l’accent sur notre manque de gentillesse à l’égard de la petite fille ? Est-il possible que le jaune du pissenlit, qu’aujourd’hui bien sûr je ne trouve pas joli du tout, ait alors tant plu à mes yeux ? Ou bien est-ce qu’après les gambades dans la prairie le pain m’a paru d’un goût tellement meilleur qu’à l’ordinaire qu’il en est résulté une impression ineffaçable ? Je ne peux pas trouver non plus de relations entre cette scène et l’intérêt, facile à deviner, qui relie ensemble les autres scènes de l’enfance. Somme toute j’ai l’impression qu’il y a dans cette scène quelque chose qui ne va pas ; le jaune des fleurs se détache beaucoup trop fort sur l’ensemble et le bon goût du pain m’apparaît lui aussi outré, comme dans une hallucination. Cela me rappelle des tableaux que j’ai vus un jour à une exposition burlesque, dans lesquels certains éléments, naturellement les plus inconvenants, par exemple les tournures des dames peintes, étaient représentés en relief au lieu d’être peints. Pouvez-vous m’indiquer une voie qui conduise à l’éclaircissement ou à l’interprétation de ce souvenir d’enfance superflu ? »

Je trouvai opportun de demander depuis quand ce souvenir d’enfance l’occupait, s’il pensait qu’il revenait périodiquement à sa mémoire depuis l’enfance, ou s’il avait émergé quelque temps plus tard dans des circonstances dont il puisse se souvenir. Cette question fut toute la contribution que je pouvais apporter à la solution du problème ; quant au reste mon partenaire, qui n’était pas un débutant dans ce genre de travaux, le trouva de lui-même.

Il répondit : « Je n’avais pas encore pensé à cela. Maintenant que vous me posez la question, j’ai la quasi-certitude que ce souvenir d’enfant ne m’a pour ainsi dire pas occupé dans mes jeunes années. Mais je peux également me rappeler l’occasion qui est à l’origine du réveil de ce souvenir et de nombreux autres souvenirs se rapportant à mes premières années : à l’âge de dix-sept ans, étant collégien, je suis revenu pour la première fois dans ma petite ville natale et j’y fus l’hôte d’une famille avec laquelle nous avions gardé des liens d’amitié depuis cette lointaine époque. Je sais très bien quelle profusion d’excitations s’est alors emparée de moi. Mais je vois déjà qu’il faut vous raconter tout un grand morceau de l’histoire de ma vie ; il n’est pas hors de propos, et vous l’avez évoqué par votre question. Écoutez donc : je suis l’enfant de gens aisés à l’origine, qui, à ce que je crois, avaient mené une vie assez confortable dans ce petit trou de province. Comme j’avais environ trois ans, une catastrophe survint dans la branche industrielle où travaillait mon père. Il perdit ses biens, et nous fûmes contraints de quitter ce lieu pour nous établir dans une grande ville. Puis vinrent de longues et difficiles années ; je crois qu’elles ne valaient pas la peine qu’on en retînt quelque chose. À la ville, je ne me suis jamais senti bien à mon aise ; je pense maintenant que la nostalgie des belles forêts de mon pays natal, dans lesquelles, à peine étais-je capable de marcher, j’avais déjà coutume d’échapper à mon père, ne m’a jamais quitté, comme en témoigne un souvenir conservé depuis cette époque.

« C’étaient mes premières vacances à la campagne ; j’étais âgé de dix-sept ans et je fus l’hôte, comme je l’ai dit, d’une famille d’amis qui depuis notre départ était parvenue au faîte de la prospérité. J’eus l’occasion de comparer l’aisance qui régnait là-bas avec le mode de vie qui était le nôtre à la ville. Mais il n’y a plus à reculer : je dois vous avouer que quelque chose d’autre encore fut pour moi une forte source d’excitation. J’avais dix-sept ans, la fille de mes hôtes en avait quinze, j’en tombai aussitôt amoureux. C’était la première fois que mon cœur s’enflammait d’une manière assez intense, mais j’en gardai complètement le secret. Peu de jours après la jeune fille retourna à son collège qu’elle avait quitté elle aussi pour les vacances et cette séparation, après une si brève rencontre, ne fit qu’exacerber ma nostalgie. Des heures durant j’allais solitaire par ces magnifiques forêts retrouvées, occupé à bâtir des châteaux en Espagne qui étrangement ne tendaient pas vers l’avenir mais cherchaient à améliorer le passé. Si seulement il n’y avait pas eu cette faillite, si seulement j’étais resté dans mon pays natal, si seulement j’avais grandi dans cette campagne, si j’étais devenu aussi robuste que les jeunes gens de la maison, frères de la bien-aimée, et si j’avais ensuite repris la profession de mon père et finalement épousé la jeune fille qui bien sûr au cours des ans serait devenue tout à fait intime avec moi ! Naturellement, je ne doutais pas un seul instant que dans les circonstances que créait ma fantaisie5 je l’aurais aimée d’un amour aussi ardent que celui que j’éprouvais réellement alors. Ce qui est étrange, c’est que lorsqu’il m’arrive de la rencontrer — le hasard a voulu qu’elle se marie ici — elle m’est extraordinairement indifférente, et pourtant je peux me souvenir avec précision combien la couleur jaune du vêtement qu’elle portait lors de notre première rencontre m’a fait de l’effet, longtemps après, quand je revoyais cette couleur quelque part.

— Cela ressemble tout à fait à la remarque que vous aviez faite au passage et selon laquelle le pissenlit commun ne vous plaît plus du tout à présent. Ne supposez-vous pas qu’il y a une relation entre le jaune du vêtement de la jeune fille et le jaune exagérément soutenu des fleurs de votre scène d’enfance ?

— C’est possible, et pourtant ce n’était pas le même jaune. La robe était plutôt d’un brun tirant sur le jaune, comme la giroflée. Néanmoins je peux mettre à votre disposition une représentation intermédiaire qui vous servirait. Dans les Alpes, par la suite, j’ai vu que beaucoup de fleurs qui ont des couleurs claires dans la plaine revêtent, sur les hauteurs, des nuances plus foncées. Sauf une grossière erreur de ma part il y a fréquemment sur les montagnes une fleur très semblable au pissenlit mais qui est d’un jaune foncé et correspondrait alors tout à fait pour la couleur à la robe de ma bien-aimée d’alors. Mais je n’ai pas encore terminé, j’en viens à une deuxième occasion plus récente qui a ravivé en moi mes impressions d’enfance. J’avais à dix-sept ans revu ce lieu ; trois ans plus tard, en visite chez mon oncle pendant les vacances, j’ai donc rencontré à nouveau les enfants qui furent mes premiers compagnons de jeu, ce même cousin, plus âgé d’un an, et cette même cousine, du même âge que moi, qui participent à la scène d’enfance de la prairie aux pissenlits. Leur famille avait quitté mon lieu de naissance en même temps que nous et avait retrouve une belle aisance dans la ville lointaine.

— Et êtes-vous là encore tombé amoureux, cette fois-ci de votre cousine et avez-vous forge de nouveaux fantasmes ?

— Non, il en fut cette fois-ci autrement. J’étais déjà à l’Université et j’appartenais entièrement à mes livres ; il ne me restait rien pour ma cousine. À ma connaissance je n’ai pas eu de tels fantasmes. Mais je crois qu’entre mon père et mon oncle avait été conçu un plan : que j’échange mes études absconses contre des études ayant une portée plus pratique, qu’une fois mes études terminées je m’installe dans le lieu de résidence de mon oncle, et que j’épouse ma cousine. Lorsqu’on remarqua combien j’étais plongé dans mes propres desseins, on laissa simplement tomber le plan ; mais je pense que je l’avais effectivement éventé. Ce n’est que plus tard, jeune savant, alors que la nécessité de la vie me traitait durement et qu’il me fallait attendre si longtemps pour avoir une situation dans cette ville, que j’ai pu penser plus d’une fois que mon père avait réellement voulu mon bien en cherchant par ce projet de mariage à dédommager le préjudice que cette première catastrophe avait causé à toute ma vie.

— J’aimerais donc situer à cette époque de votre pénible lutte pour le pain l’émergence de ces scènes d’enfance dont il est question, si vous me confirmez encore que c’est pendant ces mêmes années que vous avez pris connaissance pour la première fois avec le monde des Alpes.

— C’est vrai. Les promenades en montagne étaient alors le seul plaisir que je me permettais. Mais je ne vous comprends pas encore très bien.

— Un instant. L’élément que vous faites ressortir de votre scène d’enfants comme étant le plus intense, c’est que le goût du pain de campagne vous paraissait extraordinairement délicieux. Ne remarquez-vous pas que cette représentation qui est ressentie de façon presque hallucinatoire correspond à l’idée de votre fantasme : si vous étiez demeuré dans votre pays natal, si vous aviez épousé cette jeune fille, comme votre vie aurait été aisée, ou pour s’exprimer symboliquement, comme il aurait eu bon goût ce pain pour lequel il vous a fallu lutter par la suite ? Et le jaune des fleurs se rapporte à la même jeune fille. Vous avez d’ailleurs dans la scène d’enfance des éléments qui ne se laissent rapporter qu’au deuxième fantasme, celui qui concerne le mariage avec votre cousine. Rejeter les fleurs pour recevoir un pain en échange ne me paraît pas un mauvais travestissement de l’intention que votre père avait à votre égard. Il vous fallait renoncer à votre idéal irréaliste pour choisir des études menant à « un gagne-pain », n’est-ce pas ?

— J’aurais donc amalgamé les deux séries de fantasmes concernant la manière dont ma vie aurait pu se dérouler plus à l’aise, empruntant à l’un le « jaune » et le pain « de campagne » et à l’autre le rejet des fleurs et les personnes ?

— C’est ça ; les deux fantasmes sont projetés l’un sur l’autre et il en sort un souvenir d’enfance. Le passage sur les fleurs alpestres est alors en quelque sorte la marque de l’époque de cette fabrication. Je peux vous assurer qu’il est très fréquent qu’on fasse inconsciemment de telles choses, qu’on les condense pour ainsi dire en un poème.

— Mais alors ce ne serait pas là un souvenir d’enfance, ce serait un fantasme reporté rétroactivement dans l’enfance. Pourtant j’ai le sentiment que cette scène est authentique. Comment cela s’accorde-t-il ?

— Pour les données de notre mémoire il n’y a absolument aucune garantie. Mais je vous accorderai que la scène est authentique ; vous êtes alors allé la chercher parmi d’innombrables autres, semblables ou différentes, parce que grâce à son contenu — en soi indifférent — elle était appropriée à la figuration des deux fantasmes qui étaient pour vous suffisamment significatifs. J’appellerais un tel souvenir un souvenir-écran. Sa valeur consiste en ce qu’il représente dans la mémoire des impressions et des pensées d’époques ultérieures dont le contenu est rattaché à son contenu propre par des relations symboliques et autres du même genre. En tout cas vous cesserez de vous étonner du fréquent retour de cette scène dans votre mémoire. On ne peut plus la qualifier d’anodine lorsque, d’après ce que nous avons trouvé, elle est destinée à illustrer les plus importants tournants de l’histoire de votre vie, l’influence des deux plus puissants ressorts pulsionnels, la faim et l’amour.

— Certes, la faim y est bien figurée, mais l’amour ?

— Dans le jaune des fleurs, à mon avis. Je ne peux d’ailleurs nier que la figuration de l’amour dans cette scène de votre enfance demeure bien en retrait de mes expériences antérieures.

— Non, pas du tout. La figuration de l’amour est bien ce qu’il y a là d’essentiel. Je le comprends à présent pour la première fois ; réfléchissez donc : ôter sa fleur à une jeune fille, cela signifie bien la déflorer. Quel contraste entre l’impudence de ce fantasme et ma timidité la première fois, mon indifférence la seconde !

— Je peux vous assurer que d’audacieux fantasmes de cette sorte forment le complément régulier de la timidité juvénile.

— Mais alors, il ne s’agissait pas d’un fantasme conscient, dont je puisse me souvenir, mais d’un fantasme inconscient qui se transforme en ces souvenirs d’enfance ?

— Des pensées inconscientes qui prolongent des pensées conscientes. Vous vous dites : si j’avais épousé celle-ci ou bien celle-là, et cela fait naître en arrière-plan l’incitation à se représenter ce mariage.

— À présent, je peux poursuivre moi-même. Ce qui dans tout ce thème attire le plus le jeune vaurien est la représentation de la nuit de noces ; que lui importe ce qui suit ! Cette représentation n’ose cependant pas paraître au grand jour ; l’état d’âme dominant, fait de réserve et de respect vis-à-vis des jeunes filles, la maintient réprimée. Elle demeure donc inconsciente...

— Et elle s’esquive dans un souvenir d’enfance. Vous avez raison, c’est précisément ce qu’il y a de grossièrement sensuel dans le fantasme qui fait qu’il ne se développe pas en un fantasme conscient mais doit se contenter de trouver accueil sous forme d’allusion dans une scène d’enfance : on jette un voile, on dit la chose avec des fleurs.

— Puis-je vous demander pourquoi justement dans une scène d’enfance ?

— Peut-être justement à cause de l’innocence. Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus nettement opposé à des desseins aussi violents d’agression sexuelle que les activités de l’enfant ? Il y a au demeurant d’autres raisons plus générales qui poussent les pensées et les désirs refoulés à s’esquiver dans les souvenirs d’enfance, car vous trouverez très régulièrement ce comportement chez les hystériques. Il semble aussi que la remémoration du passé lointain soit facilitée en soi par un motif de plaisir. Forsan et haec olim meminisse juvabit6.

— S’il en est ainsi, j’ai perdu toute confiance dans l'authenticité de cette scène des pissenlits. Voici comment je vois la chose : lors des deux événements mentionnés émerge en moi cette pensée, soutenue par des motifs réels très compréhensibles : « Si tu avais épousé cette jeune fille ou bien cette autre, tu aurais eu une vie bien plus agréable. » Le courant sensuel qui est en moi répète la pensée de la phrase conditionnelle sous la forme de représentations qui puissent offrir à ce même courant une satisfaction ; cette deuxième version de la même pensée demeure inconsciente en raison de son incompatibilité avec la disposition sexuelle dominante, mais cela même la met en état de persister dans la vie psychique, tandis que la version consciente est mise de côté depuis longtemps par la réalité qui s’est modifiée ; la phrase demeurée inconsciente est poussée, selon une loi en vigueur, comme vous dites, à se changer en une scène d’enfance qui a le droit, grâce à son innocence, de devenir consciente ; pour cela, elle doit subir une nouvelle transformation ou plutôt deux, l’une ôtant à la première phrase ce qu’elle a de choquant en l’exprimant en images, l’autre mettant la deuxième phrase sous une forme qui puisse être figurée visuellement, ce à quoi sert la représentation auxiliaire : pain - études procurant un gagne-pain. Je comprends qu’en produisant un tel fantasme j’ai accompli en quelque sorte les deux désirs réprimés — la défloration et le bien-être matériel. Mais après avoir pu me rendre compte d’une manière aussi complète des motifs qui ont conduit à la genèse du fantasme des pissenlits, il me faut admettre qu il s’agit ici d’un événement qui ne s’est aucunement produit, mais qui s’est introduit en fraude et irrégulièrement dans mes souvenirs d’enfance.

— Maintenant il me faut jouer le rôle du défenseur de l’authenticité. Vous allez trop loin. Vous m’avez laissé vous dire que tout fantasme qui subit une répression comme celle-ci a tendance à s’esquiver dans une scène d’enfance ; ajoutez-y que cela ne réussit pas sans la présence d’une trace mnésique dont le contenu offre des points de contact avec le contenu du fantasme et qui va en quelque sorte à la rencontre de ce fantasme. Une fois ce point de contact trouvé — la défloration, les fleurs prises, dans le cas qui nous occupe — le reste du contenu du fantasme est remodelé à l’aide de toutes les représentations intermédiaires admises (pensez au pain !) jusqu’à fournir de nouveaux points de contact avec le contenu de la scène infantile. Il est fort possible que dans ce processus la scène infantile elle-même subisse également des modifications ; je suis certain que par cette voie, il se produit également des falsifications du souvenir. Dans votre cas, la scène d’enfance semble n’avoir été que ciselée ; songez à la mise en relief excessive du jaune et à l’amplification de la saveur du pain. Mais le matériel brut était utilisable. S’il n’en avait pas été ainsi, ce souvenir n’aurait pu parvenir à la conscience en s’élevant justement au-dessus de tous les autres. Aucune scène de ce type ne serait devenue pour vous souvenir d’enfance, ou bien peut-être c’en aurait été un autre, car vous savez combien nous avons de l’esprit et établissons aisément des ponts qui relient toutes les directions. Quant à l’authenticité de votre souvenir de pissenlits, en dehors de votre propre sentiment que je ne voudrais pas sous-estimer, quelque chose d’autre encore parle en sa faveur. Ce souvenir contient des traits que l’on ne peut expliquer rien qu’en les communiquant et qui ne s’accordent pas non plus avec les significations provenant du fantasme. Voici par exemple que votre cousin vous aide à dérober les fleurs à la petite fille. Pourriez-vous donner un sens à cette aide qui vous est apportée pour la défloration ? Ou encore au groupe de la paysanne et de la bonne d’enfants, en haut, devant la maison ?

— Je ne le crois pas.

— La scène d’enfance ne sert donc pas complètement d’écran au fantasme, elle ne fait que s’étayer sur elle en quelques points. Cela parle en faveur de l’authenticité du souvenir d’enfance.

— Croyez-vous qu’il soit souvent de mise d’interpréter ainsi des souvenirs d’enfance apparemment innocents ?

— Très souvent, d’après ma propre expérience. Voulez-vous pour vous amuser tenter de rechercher si les deux souvenirs communiqués par les Henri supportent d’être interprétés comme des souvenirs-écrans d'expériences vécues et de désirs ultérieurs ? Je pense à ce souvenir de la table mise sur laquelle se trouve une coupe avec de la glace, ce qui doit être en rapport avec la mort de la grand-mère, et au souvenir de la branche que l’enfant casse au cours d’une promenade, avec l’aide de quelqu’un d’autre.

Il réfléchit un instant : « Je ne sais quoi faire du premier ; il s’agit très probablement d’un déplacement mais dont on ne peut deviner les éléments médiateurs. Quant au second, je lui donnerais une interprétation si la personne qui le rapporte comme sien n’était pas Française.

— C’est à moi de ne pas vous comprendre. Qu’est-ce que cela change ?

— Cela change beaucoup de choses puisque c’est l’expression verbale qui sans doute établit la liaison entre le souvenir-écran et celui qui est recouvert. L’expression allemande sich einen ausreissen7 est une allusion, vulgaire et très connue, à l’onanisme. La scène reporterait dans la prime enfance le souvenir d’une tentative de séduction onaniste qui se serait déroulée ultérieurement, puisqu’il y a bien là quelqu’un qui l’y aide. Pourtant cela ne va pas parce qu’il y a beaucoup d’autres personnes qui sont présentes aussi dans la scène d’enfance.

— Alors que la provocation à la masturbation doit forcément avoir eu lieu dans la solitude et en secret. Eh bien, pour moi, cette opposition parle justement en faveur de votre interprétation ; elle sert une fois de plus à rendre la scène innocente. Voir en rêve « beaucoup de personnes étrangères » comme cela se produit si souvent dans les rêves de nudité au cours desquels nous nous sentons si affreusement gênés, savez-vous ce que cela signifie ? Rien d’autre que : le secret, qui se trouve ainsi exprimé par son contraire. Au demeurant cette interprétation reste une plaisanterie ; car en fait nous ne savons pas si le Français reconnaîtrait dans les mots casser une branche d’un arbre8 ou dans une phrase un peu rectifiée, une allusion à l’onanisme. »

* *

Le concept de souvenir-écran, souvenir qui doit sa valeur pour la mémoire non à son contenu propre, mais à la relation entre ce contenu et un autre contenu réprimé, devrait maintenant être devenu quelque peu clair pour nous, grâce à l’analyse qui a été communiquée avec la plus grande fidélité possible. On peut distinguer différentes catégories de souvenirs-écrans d’après le type de relation au contenu réprimé. Nous avons trouvé des exemples de deux de ces catégories dans ce que nous appelons nos souvenirs d’enfance les plus anciens, en rangeant précisément sous le concept de souvenir-écran des scènes infantiles incomplètes et rendues par cela même innocentes. On doit présumer que des souvenirs-écrans se formeront aussi à partir des restes mnésiques des époques ultérieures de la vie. Qui ne perd pas de vue le caractère principal de ces souvenirs-écrans : une grande aptitude à être remémorés et un contenu totalement indifférent, trouvera facilement des exemples de cette sorte dans sa mémoire. Une partie de ces souvenirs-écrans dont le contenu a été vécu ultérieurement doivent leur importance à la relation qu’ils entretiennent avec des expériences vécues de la prime jeunesse qui sont demeurées réprimées, à l’inverse de ce qui se passait dans le cas que j’ai analysé où un souvenir d’enfant est justifié par ce qui est vécu ultérieurement. On peut distinguer un souvenir-écran rétrograde et un souvenir-écran anticipateur selon que c’est l’un ou l’autre rapport temporel qui s’établit entre ce qui fait écran et ce qui est recouvert. D’un autre point de vue, on distingue des souvenirs-écrans positifs et des souvenirs-écrans négatifs (ou souvenirs offensifs) dont le contenu est en rapport d’opposition avec le contenu réprimé. Le thème mériterait d’être approfondi ; je me contente ici d’attirer l’attention sur la complexité des processus (tout à fait analogues du reste à la formation de symptômes hystériques) qui prennent part à l’instauration de notre trésor de souvenirs.

Nos tout premiers souvenirs d’enfance feront toujours l’objet d’un intérêt particulier ; en effet, le problème mentionné au début de cet article : comment se fait-il que les impressions qui ont le plus de poids pour tout l’avenir n’ont pas besoin de laisser derrière elles une image mnésique, invite surtout à réfléchir sur l’origine des souvenirs conscients. De prime abord on sera sûrement tenté d’éliminer comme éléments hétérogènes, parmi les restes mnésiques de l’enfance, les souvenirs-écrans dont nous venons de parler et on sera tenté de se représenter simplement que les autres images apparaissent en même temps que le vécu comme conséquence immédiate de ce qui a été vécu et reviennent dès lors périodiquement en suivant les lois communes de la reproduction. Mais une observation plus fine nous fournit des éléments qui s’accordent mal avec cette conception. Avant tout, le fait suivant : dans le souvenir que l’on garde de la plupart des scènes infantiles significatives et d’ordinaire irrécusables, on se voit soi-même comme un enfant dont on sait qu’on est soi-même cet enfant ; mais on voit cet enfant comme si on était un observateur en dehors de la scène. Les Henri ne manquent pas de faire remarquer que beaucoup de leurs sujets soulignent expressément cette particularité des scènes infantiles. Il est pourtant clair que cette image mnésique ne peut être la répétition fidèle de l’impression alors ressentie. On se trouvait bien au centre de la situation et on ne faisait pas attention à soi mais au monde extérieur.

Chaque fois que dans un souvenir la personne propre du rêveur entre en scène ainsi, comme un objet parmi d’autres, on peut revendiquer cette opposition du moi agissant et du moi se souvenant comme la preuve que l’impression originaire a subi un remaniement. C’est comme si une trace mnésique de l’enfance avait été retraduite à une époque ultérieure (époque d’évocation) sous forme plastique et visuelle. Mais rien de ce qui appartient à une reproduction de l’impression originaire n’est jamais parvenu jusqu’à notre conscience.

Un second fait vient renforcer d’une façon encore plus convaincante cet autre point de vue sur les scènes d’enfance. Parmi les souvenirs infantiles d’expériences vécues importantes qui entrent en scène avec une précision et une clarté égales, il y a quantité de scènes qui, lorsqu’on les contrôle — par exemple par le souvenir d’adultes — se révèlent falsifiées. Non pas qu’on les ait inventées de toutes pièces ; elles sont fausses en ce qu’elles placent une situation en un endroit où elle ne s’est jamais produite (comme on le voit dans un des exemples communiqués par les Henri), fusionnent ou échangent entre elles des personnes séparées ou bien se font reconnaître comme l’assemblage de deux expériences vécues isolées. La simple infidélité du souvenir ne joue justement ici aucun rôle essentiel étant donné la grande intensité sensorielle des images et les capacités de la fonction mnésique dans la jeunesse ; un examen attentif montre bien plutôt que ces falsifications du souvenir sont tendancieuses, c’est-à-dire qu’elles servent au refoulement et à la substitution d’impressions choquantes ou désagréables. Ainsi il faut que ces souvenirs soient eux aussi apparus à une époque où de tel conflits et de telles incitations au refoulement pouvaient s’exprimer déjà dans la vie psychique, c’est-à-dire bien longtemps après cette époque qu’ils rappellent dans leur contenu. Mais là encore le souvenir falsifié est le premier souvenir dont nous ayons connaissance ; le matériau de traces mnésiques à partir duquel il a été forgé nous demeure inconnu dans sa forme originaire.

Une telle façon de voir les choses diminue à nos yeux l’écart entre les souvenirs-écrans et les autres souvenirs qui viennent de l’enfance. Il se peut qu’il soit tout à fait oiseux de se demander si nous avons des souvenirs conscients provenant de notre enfance ou s’il ne s’agit pas plutôt de souvenirs sur notre enfance. Nos souvenirs d’enfance nous montrent les premières années de notre vie, non comme elles étaient, mais comme elles sont apparues à des époques ultérieures d’évocation ; les souvenirs d’enfance n’ont pas émergé, comme on a coutume de le dire, à ces époques d’évocation, mais c’est alors qu’ils ont été formés et toute une série de motifs, dont la vérité historique est le dernier des soucis, ont influencé cette formation aussi bien que le choix des souvenirs.