Chapitre V. Le matériel et les sources du rêve

La première question que nous nous sommes posée, après avoir constaté, par l’analyse du rêve de l’injection faite à Irma, que le rêve était un accomplissement de désir, a été celle de savoir s’il s’agissait là d’un caractère général. Durant ce travail d’interprétation, d’autres questions se sont présentées à notre esprit. Maintenant que le premier point est élucidé, nous pouvons aborder ces problèmes, quitte à perdre de vue un instant le motif de l’accomplissement du désir, dont l’étude n’est nullement achevée.

Nous savons, grâce à notre travail d’interprétation, que nous pouvons découvrir dans les rêves un contenu latent, bien plus significatif que leur contenu manifeste. Nous devons nous hâter de réexaminer un par un les divers problèmes que pose le rêve et de chercher à résoudre par là des énigmes et des contradictions qui, aussi longtemps que l’on n’a connu que le contenu manifeste du rêve, ont paru insolubles.

Nous avons exposé, dans notre premier chapitre, les opinions des auteurs qui se sont occupés du rêve sur les relations entre le rêve et la veille et sur l’origine du matériel du rêve. Rappelons ici trois particularités de la mémoire du rêve, souvent observées, jamais expliquées :

1. Le rêve montre une claire préférence pour les impressions du jour précédent (Robert, Strümpell, Hildebrandt, Weed et Hallam) ;

2. Le rêve choisit d’après d’autres principes que notre mémoire éveillée, il ne se rappelle pas l’essentiel et l’important, mais l’accessoire et ce à quoi nous n’avons pas prêté attention ;

3. Le rêve dispose de nos impressions d’enfance et même de menus faits de cette époque qui nous paraissent encore une fois vulgaires et que, pendant la veille, nous croyions oubliés depuis longtemps64.

Ces particularités dans le choix des éléments du rêve ont été bien entendu tirées d’observations faites sur le contenu manifeste du rêve.

I. Le récent et l’indifférent dans le rêve

Si, recherchant l’origine des éléments du rêve, j’examine ce que me fournit ma propre expérience, j’affirmerai d’abord que tout rêve est lié aux événements du jour qui vient de s’écouler. Rêves personnels, rêves étrangers, tous confirment cette expérience. Sachant cela, je peux commencer l’interprétation de tout rêve en m’informant des événements du jour qui a amené le rêve ; c’est en bien des cas le chemin le plus court. Pour les deux rêves que je viens de soumettre à une analyse précise (rêve de l’injection faite à Irma, rêve de l’oncle à la barbe jaune), leurs rapports avec la veille sont si frappants qu’il n’est pas nécessaire de les indiquer plus longuement. Mais, afin de montrer combien ces relations sont générales, je vais examiner de ce point de vue un fragment du journal de mes rêves. Je ne communique de chaque rêve que ce qui est nécessaire pour en découvrir la source.

1. Je rends une visite dans une maison d’où l’on ne me laisse partir qu’avec difficulté, etc. ; pendant ce temps une dame m’attend.

Source : Conversation, la veille au soir, avec une parente qui doit attendre des fournitures qu’elle a commandées, etc.

2. J’ai écrit une monographie sur une certaine (obscur) espèce de plantes.

Source : J’ai vu le matin, à la devanture d’une librairie, une monographie sur l’espèce Cyclamen.

3. Je vois deux dames dans la rue, la mère et la fille, la dernière est ma malade.

Source : Une malade en traitement m’a dit l’après-midi combien sa mère faisait de difficultés à ce qu’elle continuât son traitement.

4. Je m’abonne à un périodique, qui coûte 20 fl. par an, dans la librairie de S. et R.

Source : Ma femme m’a rappelé la veille que je lui devais encore 20 fl. d’argent de la semaine.

5. Je reçois une convocation du comité social-démocrate, qui me considère comme un de ses membres.

Source : J’ai reçu des convocations du comité électoral libéral et du bureau de l’Union humanitaire dont je suis réellement membre.

6. Un homme sur un rocher escarpé, au milieu de la mer, à la manière de Böcklin.

Source : Dreyfus à l’île du Diable, en même temps nouvelles d’un de mes parents d’Angleterre, etc.

On pourrait se demander si le rêve a toujours trait aux événements du jour précédent ou s’il peut aussi utiliser des impressions provenant d’une période un peu plus étendue du passé le plus récent.

Ceci n’a pas grande importance, mais je crois que seul le dernier jour65 agit. Chaque fois que j’ai cru découvrir l’origine du rêve dans une impression vieille de deux ou trois jours, un examen plus précis m’a prouvé que cette impression avait été évoquée la veille. Ainsi une évocation de l’événement s’était glissée entre sa date et le jour du rêve, et, de plus, on pouvait dire à quelle occasion le souvenir de l’ancienne impression avait été renouvelé. Par contre, je n’ai pu trouver entre l’impression et sa réapparition dans le rêve un intervalle régulier et ayant une signification biologique (comme les 18 heures dont parle H. Swoboda)66.

Havelock Ellis, qui a, lui aussi, examiné cette question, convient que, « en dépit de son attention », il n’a pu trouver dans ses rêves cette périodicité. Il raconte un rêve dans lequel, se trouvant en Espagne, il voulait gagner une certaine localité : Daraus, Varaus ou Zaraus. Réveillé, il ne put se rappeler un pareil nom et ne pensa plus au rêve, plusieurs mois plus tard, il découvrit que ce nom de Zaraus était bien celui d’une station entre Saint-Sébastien et Bilbao ; il y était passé en chemin de fer 250 jours avant le rêve (p. 227).

Je pense donc que chacun de nos rêves est provoqué par un événement après lequel nous « n’avons pas encore dormi une nuit ».

Si nous excluons le jour qui a précédé le rêve, les impressions du passé proche n’ont pas plus de rapport avec le contenu du rêve que les souvenirs d’un passé ancien. Le rêve peut prendre son matériel dans n’importe quelle époque de notre vie, pourvu qu’une chaîne d’idées les relie aux événements du jour du rêve (aux impressions « récentes »).

Mais pourquoi donner aux impressions récentes cette préférence ? Nous pourrons faire des hypothèses sur ce point quand nous aurons analysé de près un des rêves dont il a été question plus haut. Je choisis le rêve de la monographie botanique.

Contenu du rêve : J’ai écrit la monographie d’une certaine plante. Le livre est devant moi, je tourne précisément une page où est encarté un tableau en couleur. Chaque exemplaire contient un spécimen de la plante séchée, comme un herbier.

Analyse. – J’ai vu dans la matinée, à la devanture d’une librairie, un livre récemment paru, intitulé : L’espèce Cyclamen ; c’était probablement une monographie de cette plante.

Les cyclamens sont la fleur préférée de ma femme. Je me reproche de ne penser que rarement à lui apporter des fleurs, comme elle le souhaite. À propos d’apporter des fleurs, je me rappelle une histoire que j’ai racontée récemment dans un cercle d’amis. Je voulais prouver par là mon hypothèse que nos oublis réalisent ordinairement les vues de notre inconscient et permettent de découvrir les dispositions secrètes de celui qui oublie. Une jeune femme était habituée à recevoir, lors de son anniversaire, des fleurs de son mari. Ce signe de tendresse manqua une fois ; elle pleura. Le mari ne savait comment expliquer ses larmes quand elle lui dit : « C’est mon anniversaire. » Il se frappe alors le front, s’écrie : « Pardonne-moi, je l’avais complètement oublié », et veut courir chercher des fleurs. Mais cela ne la console pas, car elle voit dans l’oubli de son mari une preuve qu’elle ne tient plus dans ses pensées la même place qu’autrefois. Cette dame L… a rencontré ma femme il y a deux jours, lui a dit qu’elle se portait bien et lui a demandé de mes nouvelles. Elle a été ma cliente il y a quelques années.

Autre fait. J’ai bien fait autrefois quelque chose comme la monographie d’une plante : c’était un travail sur la coca, il a attiré l’attention de K. Koller sur les propriétés anesthésiantes de la cocaïne. J’avais moi-même indiqué cette utilisation, mais n’avais pas approfondi la question. Là-dessus, je songe que, dans la matinée du jour qui a suivi le rêve (je n’ai trouvé que le soir le temps de l’interpréter), j’avais pensé à la cocaïne au cours d’une sorte de fantasme diurne. Si jamais j’avais un glaucome, j’irais à Berlin, pour me faire opérer incognito chez un de mes amis par un médecin qu’il m’a recommandé. Le médecin, qui ne saurait pas à qui il a affaire, dirait, une fois de plus, combien ces opérations sont devenues aisées depuis que l’on emploie la cocaïne, et je ne trahirais en aucune manière la part que j’ai eue à cette découverte. À ce fantasme se mêlaient des pensées sur le désagrément qu’il y a pour un médecin à demander à des collègues une aide médicale pour lui-même. Je pourrais payer, comme n’importe qui, l’oculiste de Berlin, qui ne me connaît pas. – À présent que je me rappelle ce rêve diurne, je remarque qu’il recouvre les souvenirs d’un événement précis. En effet, peu de temps après la découverte de Koller, mon père fut atteint de glaucome. Il fut opéré par mon ami, l’oculiste Königstein ; le Dr Koller l’anesthésia à la cocaïne et fit remarquer à cette occasion que les trois personnes qui avaient participé à l’introduction de la cocaïne dans ce domaine se trouvaient réunies là.

Je me demande maintenant quand j’ai pensé pour la dernière fois à cette histoire. C’est il y a quelques jours, en recevant le volume commémoratif édité par des élèves reconnaissants pour le jubilé de leur professeur et directeur de laboratoire. On citait, parmi les titres de gloire du laboratoire, la découverte des propriétés anesthésiantes de la cocaïne par Koller. Je remarque brusquement que mon rêve se rattache à un des événements de la veille. J’ai accompagné jusque chez lui précisément le Dr Königstein, et notre conversation portait sur un fait qui, chaque fois qu’on y fait allusion, m’émeut vivement. Comme je me tenais avec lui dans l’entrée de la maison, le Pr Gärtner67 passa avec sa jeune femme. Je ne pus m’empêcher de les féliciter tous deux de leur mine florissante. Or le Pr Gärtner est un des auteurs du volume commémoratif dont je viens de parler, et sa vue pouvait bien me le rappeler. Pour d’autres raisons, il a été question, dans ma conversation avec le Dr Königstein, de cette Mme L… dont je viens de raconter la désillusion le jour de son anniversaire.

Je vais essayer d’indiquer les autres faits qui ont pu déterminer le contenu du rêve. La monographie renferme un spécimen de la plante séchée, à la manière d’un herbier. À l’herbier se rattache un de mes souvenirs de lycéen. Le proviseur de notre lycée réunit un jour les élèves des classes supérieures pour leur confier l’herbier de l’établissement qu’ils devaient examiner et nettoyer. On y avait trouvé de petits vers (Bücherwurm). Il ne paraît pas avoir eu grande confiance en moi, car il ne m’a confié que peu de feuilles. Je me rappelle qu’il y avait là des Crucifères. Je ne me suis jamais beaucoup occupé de botanique. Lors de mon examen de botanique, j’eus une Crucifère à déterminer, et je ne la reconnus pas. Cela se serait mal passé si mes connaissances théoriques ne m’avaient tiré d’affaire. Des Crucifères je passe aux Composées. L’artichaut est une Composée, et celle que je pourrais peut-être appeler ma fleur préférée. Meilleure que moi, ma femme me rapporte souvent du marché cette fleur de prédilection.

Je vois devant moi la monographie que j’ai écrite. Ceci n’est pas sans motif. Un de mes amis, très visuel, m’a écrit hier de Berlin : « Je pense beaucoup à ton livre sur les rêves. Je le vois devant moi, achevé, et je le feuillette. » Combien je lui ai envié ces qualités de voyant ! Si je pouvais, moi aussi, le voir achevé devant moi.

Le tableau en couleurs qui est encarté. Lorsque je faisais ma médecine, je ne voulais étudier que dans des monographies. En dépit de mes ressources assez réduites, je recevais plusieurs journaux médicaux dont les tableaux en couleurs me ravissaient. J’étais fier d’être si consciencieux. Quand je commençai moi-même à publier, je dus dessiner les tableaux qui accompagnaient mes travaux, et je sais que l’un d’entre eux parut si misérable qu’un collègue, pourtant bienveillant, se moqua de moi à ce sujet. À cela s’ajoute, je ne sais trop comment, un souvenir de ma petite enfance. Mon père s’amusa un jour à abandonner à l’aînée de mes sœurs et à moi un livre avec des images en couleurs (description d’un voyage en Perse). J’avais alors cinq ans, ma sœur n’avait pas trois ans, et le souvenir de la joie infinie avec laquelle nous arrachions les feuilles de ce livre (feuille à feuille, comme s’il s’était agi d’un artichaut) est à peu près le seul fait que je me rappelle de cette époque comme souvenir plastique. Plus tard, quand je fus étudiant, j’eus une passion pour les livres. Je voulais les collectionner, en avoir beaucoup (c’était, comme le besoin d’étudier dans des monographies, une passion que l’on peut comparer à la passion des cyclamens et des artichauts dans la pensée du rêve). Je devint un Bücherwurm (rat de bibliothèque, littéralement : ver de livre).

Depuis que je médite sur ma vie, j’ai toujours rapporté cette « première passion » à cette impression d’enfance, ou, plutôt, j’ai reconnu que cette scène d’enfance était un « souvenir-écran » pour ma bibliophilie de plus tard68. Naturellement, j’ai appris de bonne heure que nos passions entraînent bien des maux. À 17 ans, j’avais un compte sérieux chez le libraire et aucun moyen de le payer. Mon père ne considérait pas comme une excuse le fait que mes passions n’eussent pas eu de pire objet. L’évocation de ce souvenir me ramène aussitôt à la conversation que j’ai eue avec mon ami le Dr Königstein. Il y était en effet question de reproches analogues à ceux d’alors : je cédais trop à mes fantaisies.

Pour des motifs étrangers au sujet, je ne continuerai pas l’interprétation de ce rêve, mais j’en indiquerai simplement la direction. Le travail d’interprétation m’a fait évoquer à diverses reprises ma conversation avec le Dr Königstein. Quand je me rappelle de quoi il a été question, le sens du rêve me paraît clair. Toutes les pensées amorcées au sujet des fantaisies de ma femme, de mes propres fantaisies, de la cocaïne, des difficultés que présentent les traitements entre médecins, de ma prédilection pour les monographies, de ma négligence pour certaines branches comme la botanique, tout cela se continue et trouve un motif dans notre entretien très multiple. Ce rêve a de nouveau, comme celui de l’injection faite à Irma, le caractère d’une justification, d’un plaidoyer ; on peut dire qu’il continue le même sujet et l’enrichit de nouveaux éléments apparus dans l’intervalle des deux rêves. L’expression indifférente en apparence du rêve a elle-même un sens. Cela signifie : je suis l’homme qui a fait sur la cocaïne un travail de valeur, un travail fécond – de même que je disais alors : je suis un étudiant laborieux ; dans les deux cas la conclusion est : je peux me permettre cela. Je peux arrêter ici l’interprétation, puisque je n’ai communiqué ce rêve que pour donner un exemple des relations entre le contenu du rêve et les événements actifs de la veille. Aussi longtemps que je n’ai considéré que le contenu manifeste du rêve, je n’ai saisi qu’un des rapports entre le rêve et les impressions de la journée ; après analyse, j’ai trouvé dans un autre fait de cette même journée une seconde source du rêve. Le premier est une impression secondaire, indifférente. Je vois dans une devanture un livre dont le titre me frappe à peine et dont le contenu ne m’intéresse pas. Le second fait a une haute valeur psychique. J’avais beaucoup parlé, pendant une heure, avec mon ami l’oculiste, je lui avais dit des choses importantes pour nous deux et qui ont réveillé en moi de multiples souvenirs ; j’en avais été très ému. De plus, cette conversation était restée inachevée, parce que des amis étaient survenus. Quel rapport y a-t-il entre ces deux impressions de la journée, et quel rapport entre elles et le rêve qui a suivi ?

Je ne trouve dans le contenu du rêve qu’un rappel de l’impression indifférente, je peux donc affirmer que le rêve recueille de préférence des événements secondaires de la vie. L’interprétation, au contraire, me ramène sans cesse aux événements importants et qui m’avaient ému à juste titre. Si je juge, comme il convient, le sens du rêve d’après le contenu latent que révèle l’analyse, je découvre brusquement des notions nouvelles et importantes. L’énigme du rêve qui ne retiendrait de la vie de la veille que des incidents sans valeur disparaît ; et avec elle la thèse d’après laquelle le rêve ne continue point la vie de la veille et ne peut, pour cette raison, mettre en œuvre que des futilités. C’est le contraire qui est vrai : les pensées de nos rêves sont dominées par notre préoccupation de vie éveillée et nous ne prenons la peine de rêver qu’à ce qui a absorbé notre pensée pendant le jour.

Le fait que notre rêve, ainsi suscité par des événements importants, est cependant tissé d’impressions du jour indifférentes s’explique, ici encore, par la déformation. Cette déformation peut être ramenée, nous l’avons vu plus haut, à un pouvoir psychique qui agit à la manière d’une censure. Le souvenir de la monographie sur le cyclamen sert d’allusion à la conversation avec mon ami, comme, dans le rêve du souper manqué, l’amie était remplacée par l’allusion du saumon fumé. On peut, il est vrai, se demander quelles associations ont pu faire que la monographie devînt une allusion à ma conversation avec le Dr Königstein : on ne voit pas le moyen terme au premier abord. Dans l’exemple du souper manqué, la relation apparaît aussitôt : le saumon fumé est le plat préféré de l’amie, c’est donc une des représentations que celle-ci peut évoquer chez la rêveuse. Dans l’exemple de mon propre rêve, il s’agit de deux impressions bien différentes et qui ne paraissent pas avoir d’autre point commun que de s’être succédé dans la même journée. J’ai vu la monographie le matin, la conversation a eu lieu vers le soir. Mais nous savons que des relations qui n’apparaissent pas tout d’abord se dégagent après coup, quand on compare le contenu représentatif des deux impressions. J’ai déjà attiré l’attention sur les chaînons intermédiaires, par des italiques dans le récit de l’analyse. Je n’ai d’abord rattaché à la monographie que l’idée de la fleur préférée de ma femme, du bouquet oublié de Mme L… Je ne crois pas que ces idées auraient suffi pour provoquer un rêve. II est dit dans Hamlet :

« There needs no ghost, my lord, come from the

[grave

To tell us this. »

Mais l’analyse m’a rappelé que notre conversation avait été interrompue par M. Gärtner, que j’avais trouvé sa femme florissante. Je me rappelle brusquement, après coup, qu’une de mes malades, qui répond au beau nom de Flora, a été un instant le sujet de notre conversation. Très probablement, ces chaînons intermédiaires botaniques ont rattaché l’un à l’autre les deux événements de la journée, celui qui m’était indifférent et celui qui m’avait ému. D’autres relations pouvaient encore exister, la cocaïne pouvait à bon droit relier l’idée du Dr Königstein à celle de la monographie botanique que j’ai écrite, elle rendait plus intime la fusion des deux sphères de représentations, si bien qu’une partie du premier événement pouvait être une allusion au second.

Je sais bien que l’on considérera cette explication comme arbitraire ou artificielle. Que serait-il arrivé si le Pr Gärtner et sa jeune femme florissante n’étaient point survenus ? Si la malade dont il avait été question s’était appelée Anna au lieu de Flora ? La réponse est facile. Si ces chaînes d’idées n’avaient pas été possibles, d’autres auraient pris leur place. Il est aisé d’établir ces sortes de relations. Nous le savons grâce aux énigmes et aux jeux d’esprit. Leur domaine est illimité. Je dirai plus : s’il n’avait pas été possible de forger suffisamment de chaînons entre ces deux événements de la journée, le rêve aurait eu un autre aspect. Quelque autre incident indifférent, tel que nous en rencontrons et que nous en oublions chaque jour des quantités, aurait pris la place de la monographie, se serait rattaché au contenu de la conversation et l’aurait représenté dans le rêve. Il semble bien, puisque la monographie a joué ce rôle, qu’elle ait été l’incident le mieux approprié. Il ne faut pas s’émerveiller, comme Hänschen Schlau dans Lessing, que « seuls les riches sur la terre aient le plus d’argent ».

Le processus psychologique grâce auquel un incident insignifiant arrive à se substituer à des faits psychiquement significatifs peut paraître singulier et discutable. Nous expliquerons, dans un chapitre ultérieur, les particularités de cette opération incorrecte en apparence. Qu’il nous suffise ici d’en examiner les résultats ; d’innombrables observations lors de nos analyses de rêves nous ont contraint à les admettre. Il semble, à voir ce processus, que tout se passe comme s’il y avait un déplacement – disons : de l’accent psychique – sur le trajet de l’association. La « charge psychique » passe des représentations qui étaient au début fortement investies à d’autres dont la tension est faible. Celles-ci peuvent ainsi franchir le seuil de la conscience. Ces sortes de déplacements ne sauraient nous étonner quand il s’agit d’un apport de charge affective ou, d’une façon plus générale, de phénomènes moteurs. La tendresse de la vieille fille pour les animaux, la passion du vieux garçon pour ses collections, l’ardeur du soldat à défendre un morceau d’étoffe bigarrée, le drapeau, le bonheur que donne à l’amoureux une pression de main un instant prolongée, ou la fureur d’Othello pour un mouchoir perdu, voilà des exemples frappants de déplacements psychiques qui nous paraissent inattaquables. Mais que, par les mêmes procédés et d’après les mêmes principes, il puisse s’établir une distinction entre ce qui arrive à notre conscience et ce qui en reste exclu, donc une détermination de ce que nous pensons, cela nous apparaît comme pathologique, et nous déclarons qu’il y a une faute de raisonnement quand cela survient dans la vie de la veille. Disons aussitôt ici, quitte à indiquer plus tard comment nous sommes parvenu à ce résultat, que le processus psychique de déplacement que nous avons reconnu dans le rêve n’est pas morbide, mais est un processus normal différent ; un processus de nature plus primaire.

Le fait que le rêve contient des résidus d’événements peu importants nous apparaît donc comme une déformation (par déplacement). Rappelons que cette déformation résulte d’une censure entre deux instances psychiques. Nous supposerons dès lors que l’analyse nous montrera la véritable source du rêve, sa source psychiquement significative dans la vie de la veille, et cela bien que l’accent en ait été déplacé et porté sur une source indifférente. Nous prenons ainsi le contre-pied de la théorie de Robert. Le fait qu’il voulait expliquer n’existe pas ; il a commis une méprise, il a omis de remplacer le contenu apparent du rêve par son sens réel. De plus, on peut lui objecter ceci : si réellement la tâche du rêve était de libérer notre mémoire des « scories » des souvenirs de la journée par un travail psychique d’une espèce particulière, notre sommeil serait beaucoup plus tourmenté et soumis à un travail beaucoup plus rude que ne paraît l’être notre vie même de la veille. Le nombre des impressions indifférentes de la journée, dont nous devrions protéger notre mémoire, est visiblement incommensurable ; la nuit n’y suffirait pas. Il paraît beaucoup plus vraisemblable que l’oubli des impressions indifférentes va de soi et sans intervention active de notre pouvoir psychique.

Il ne faut pas pour cela repousser en bloc les indications de Robert. Nous n’avons pas en effet expliqué pourquoi une des impressions indifférentes de la journée (plus exactement de la dernière journée) contribue régulièrement au rêve. On ne voit pas toujours immédiatement quel rapport il a pu y avoir entre cette impression et la source véritable du rêve dans l’inconscient. Il semble que ce rapport ne se soit établi qu’après coup et pendant le travail même du rêve, pour servir au déplacement souhaité. Il doit donc y avoir une contrainte qui oblige à établir une liaison précisément avec cette impression récente bien qu’indifférente. Celle-ci doit y être appropriée d’une manière quelconque. Sinon les pensées du rêve pourraient tout aussi bien transporter leur accent sur un composant de leur propre sphère représentative.

Les expériences suivantes pourront nous mettre sur la voie de l’explication. Quand une journée nous a apporté deux événements capables de provoquer des rêves, le rêve réunit en un tout les allusions à ces événements. Une sorte de contrainte l’oblige à les combiner en un ensemble. En voici un exemple : Je montai, un après-midi d’été, dans un wagon de chemin de fer où je rencontrai deux de mes amis, qui ne se connaissaient pas. L’un était un collègue influent, l’autre appartenait à une famille distinguée dont j’étais le médecin. Je les présentai, mais, pendant tout ce long trajet, chacun s’entretint plus spécialement avec moi, de sorte que je fus en conversation tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre. Je demandai à mon collègue de recommander un de nos amis communs, qui débutait comme médecin. Il me répondit qu’il connaissait la valeur de celui-ci, mais que ses manières discrètes lui rendraient bien difficile l’accès des maisons distinguées. Je répondis : « C’est bien pour cela qu’il faut le recommander. » Je demandai à l’autre voyageur comment se portait sa tante – c’était la mère d’une de mes malades –, qui était alors alitée et gravement atteinte. La nuit suivante je rêvai que le jeune ami pour qui j’avais sollicité une recommandation se trouvait dans un salon élégant, et prononçait, avec les manières d’un homme du monde, devant une société choisie, où j’avais réuni tous les gens riches et distingués que je connaissais, l’oraison funèbre de la vieille dame, tante du deuxième voyageur (qui pour mon rêve était déjà morte). (Je dois avouer que je n’étais pas en très bons rapports avec cette dame.) Ainsi mon rêve avait relié deux impressions de la journée et en avait composé une situation unique.

D’après beaucoup d’expériences analogues, je peux poser en principe qu’il y a dans le travail du rêve une sorte de nécessité qui unit tous les stimuli qui en sont la source en un tout69.

Reste à se demander si l’instigateur du rêve que l’analyse nous révèle doit être chaque fois un événement récent (et significatif), ou si un fait de vie intérieure, par exemple le souvenir d’un événement qui a pour nous une valeur psychique, peut jouer ce rôle. D’après de nombreuses analyses, c’est bien là le cas. Le motif qui provoque le rêve peut être un fait de notre vie intérieure que le travail de notre pensée durant le jour nous a rappelé.

Le moment est venu de résumer en un schéma les diverses conditions qui nous feront reconnaître des sources de rêves. Ce peuvent être :

a) Un événement de notre vie psychique récent et important qui est directement représenté dans le rêve70 ;

b) Plusieurs faits vécus récents et significatifs que le rêve unit en un tout71 ;

c) Un ou plusieurs faits vécus récents et importants, représentés dans le rêve par la mention d’un événement simultané, mais indifférent72 ;

d) Un fait de vie intérieure important (souvenir, suite de pensées), qui est représenté dans le rêve toujours par la mention d’une impression récente, mais indifférente73.

On voit que dans l’interprétation du rêve il y a une condition qui se retrouve toujours : une partie du contenu du rêve doit reproduire une impression récente de la veille. Elle peut appartenir au groupe des représentations qui entoure l’instigateur actuel du rêve – ou en être une partie essentielle ou une partie peu importante –, ou venir de quelque impression indifférente, qui s’est trouvée mise en rapport avec l’instigateur du rêve par des relations plus ou moins nombreuses. La pluralité apparente des conditions résulte uniquement de ce qu’un déplacement a ou n’a pas eu lieu. On remarquera ici que cette alternative nous permet d’expliquer les contrastes dans le rêve avec autant de facilité qu’en offre, à la théorie médicale du rêve, la série présumée des éveils, depuis l’éveil partiel jusqu’à l’éveil complet des cellules cérébrales.

Pour ce qui est de cette série, on remarquera, de plus, que l’événement qui a une valeur psychique, mais qui n’est pas récent (une suite de pensées, un souvenir), peut être remplacé par un élément récent, mais indifférent au point de vue psychique, qui entrera plus aisément dans la formation du rêve ; à condition : 1° que le contenu du rêve puisse se rattacher à l’événement récent ; et 2° que l’instigateur du rêve soit un processus ayant une valeur psychique. Les deux conditions n’ont été remplies par la même impression que dans un seul cas (a). Si, en outre, on se rappelle que ces mêmes impressions indifférentes, utilisées par le rêve tant qu’elles sont récentes, ne peuvent plus l’être dès qu’un ou plusieurs jours sont passés, il faudra admettre que la fraîcheur d’une impression lui confère, au point de vue de la formation du rêve, une certaine valeur psychique égale à la valeur des souvenirs ou des suites de pensées ayant un accent affectif. Nous verrons plus loin, dans nos discussions psychologiques, d’où vient l’importance des impressions récentes dans la formation du rêve74.

Il faut noter aussi que des transformations importantes peuvent se produire, la nuit, dans nos souvenirs et nos représentations sans que nous en ayons conscience. On a tout à fait raison de penser que « la nuit porte conseil ». Remarquons que nous venons ici de passer de la psychologie du rêve à celle du sommeil ; cela nous arrivera plus d’une fois encore75.

Mais voici une objection qui menace de renverser nos dernières conclusions. Si des impressions indifférentes ne peuvent apparaître dans le rêve qu’autant qu’elles sont récentes, d’où vient que nous y trouvions des éléments de périodes antérieures de notre vie, qui, à l’époque où ils étaient récents, n’avaient, selon le mot de Strümpell, aucune valeur psychique et qui devraient être oubliés depuis longtemps, des éléments qui ne sont ni récents ni psychiquement significatifs ? On peut écarter complètement cette objection si l’on tient compte des résultats de la psychanalyse chez les névropathes. Elle nous apprend que le déplacement, qui aux éléments psychiques importants en substitue d’autres, indifférents (dans le rêve comme dans la pensée), a eu lieu justement à ces mêmes périodes antérieures et s’est depuis fixé dans la mémoire. Ces faits, indifférents à l’origine, ne le sont plus, depuis que le déplacement leur a donné la valeur prise aux éléments importants au point de vue psychique. Ce qui est resté réellement indifférent ne peut plus être reproduit dans le rêve.

On conclura avec raison, des explications qui précèdent, qu’il n’y a à mon avis pas de sources de rêves indifférentes, donc pas de rêves « innocents ». Je le pense d’une manière absolue, en faisant une seule exception pour les rêves des enfants et pour de courtes réactions de rêve à des sensations nocturnes. Sauf cela, tout ce à quoi nous rêvons ou bien a manifestement une signification psychologique, ou bien est déformé et ne peut être jugé qu’après interprétation : on en aperçoit alors la signification cachée. Le rêve ne s’occupe jamais de vétilles, nous ne laissons pas troubler notre sommeil pour si peu76. Les rêves innocents en apparence sont pleins de « malice » quand on les interprète, ils ont, si on peut dire, quantité d’idées de derrière la tête. Ceci étant de nouveau matière à controverse, je saisis volontiers l’occasion de montrer à l’œuvre la déformation du rêve ; je vais soumettre à l’analyse une série de rêves « innocents » de ma collection.

I. Une jeune femme intelligente et fine, réservée, du type de l’« eau qui dort », raconte : « J’ai rêvé que j’arrivais trop tard au marché et que je ne trouvais plus rien chez le boucher et chez la marchande de légumes. » Voilà assurément un rêve innocent ; mais un rêve ne se présente pas de cette manière ; je demande un récit détaillé. Le voici : Elle allait au marché avec sa cuisinière, qui portait le panier. Le boucher lui a dit, après qu’elle lui eut demandé quelque chose : « On ne peut plus en avoir », et il a voulu lui donner autre chose en disant : « C’est bon aussi. » Elle a refusé et est allée chez la marchande de légumes. Celle-ci a voulu lui vendre des légumes d’une espèce singulière, attachés en petits paquets, mais de couleur noire. Elle a dit : « Je ne sais pas ce que c’est, je ne prends pas ça. »

Il est aisé de rattacher ce rêve aux événements de la journée. Elle était réellement allée au marché trop tard et n’avait plus rien trouvé. On est tenté de dire : la boucherie était déjà fermée. Mais n’y a-t-il pas là – ou plutôt dans l’expression inverse – une manière très vulgaire d’indiquer une négligence dans l’habillement d’un homme77 ? La rêveuse n’a d’ailleurs pas employé ces mots, elle les a peut-être évités… Essayons d’interpréter les détails du rêve.

Quand, dans un rêve, quelque chose a le caractère d’un discours, est dit ou entendu au lieu d’être pensé – on le distingue ordinairement sans peine –, cela provient de discours de la vie éveillée. Sans doute, ceux-ci sont traités comme de la matière brute, on les fragmente, on les transforme un peu, surtout on les sépare de l’ensemble auquel ils appartenaient78. Le travail d’interprétation peut partir de ces sortes de discours. D’où viennent donc les paroles du boucher : « On ne peut plus en avoir » ? Je les ai prononcées moi-même, en lui expliquant, quelques jours avant, que nous ne pouvions plus avoir (évoquer) les événements de notre première enfance comme tels, mais qu’ils nous étaient rendus par des « transferts » et des rêves lors de l’analyse. C’est donc moi qui suis le boucher, et elle repousse ce « transfert » d’anciennes manières de penser et de sentir. – D’où viennent les paroles qu’elle prononce dans le rêve : « Je ne sais pas ce que c’est, je ne prends pas ça » ? L’analyse doit diviser cette phrase. Elle-même, la veille, au cours d’une discussion, a dit à sa cuisinière : « Je ne sais pas ce que c’est », mais elle a ajouté : « Soyez correcte, je vous prie. » Nous saisissons ici le déplacement : des deux phrases employées contre sa cuisinière, elle n’a gardé dans le rêve que celle qui était dépourvue de sens ; celle qu’elle a refoulée correspondait seule au reste du rêve. On dira : « Soyez correct, je vous prie » à quelqu’un qui a osé faire des suggestions inconvenantes, et a oublié de « fermer sa devanture ».

L’exactitude de notre interprétation est prouvée par son accord avec les allusions qui sont au fond de l’incident de la marchande de légumes. Un légume allongé que l’on vent en bottes (elle a ajouté ensuite qu’il allait allongé), un légume noir, cela peut-il être autre chose que la confusion, produite par le rêve, de l’asperge et du radis noir ? Je n’ai besoin d’interpréter l’asperge pour personne, mais l’autre légume me paraît aussi une allusion79 à ce même thème sexuel que nous avons deviné dès le début, quand nous voulions symboliser tout le récit par la phrase : la boucherie est fermée. Nous n’avons pas besoin ici de découvrir tout le sens de ce rêve ; il suffit d’avoir démontré qu’il est plein de signification et n’est nullement innocent80.

II. Voici un autre rêve innocent de cette même malade. Il contraste, d’une certaine manière, avec le précédent. Son mari demande : Ne faudrait-il pas faire accorder le piano ? Elle : Ce n’est pas la peine, il faut d’abord le faire recouvrir. C’est de nouveau la répétition d’un événement réel du jour précédent. Son mari a bien demandé cela et elle a répondu de cette manière. Mais pourquoi en rêve-t-elle ? Elle dit bien que ce piano est une boîte dégoûtante qui donne un mauvais son, que son mari l’avait déjà avant son mariage81, etc., mais la solution nous sera donnée par la phrase : « Ce n’est pas la peine. » Elle l’a dite hier comme elle était en visite chez une amie. On l’engageait à enlever sa jaquette, elle s’y est refusée en disant : « Ce n’est pas la peine, je m’en vais tout de suite. » Je pense alors qu’hier, pendant l’analyse, elle a brusquement porté la main à sa jaquette dont un bouton venait de s’ouvrir. C’était comme si elle avait dit : « Je vous en prie, ne regardez pas de ce côté, ce n’est pas la peine. » Ainsi elle remplace boîte par poitrine (boîte : Kasten, poitrine : Brust-kasten), et l’interprétation du rêve nous ramène à l’époque de sa formation : elle commençait alors à être mécontente de ses formes. Si nous prenons garde au « dégoûtant », au « mauvais ton » et si nous nous rappelons combien de fois dans le rêve et les expressions à double sens les petits hémisphères du corps féminin remplacent les grands, l’analyse nous ramène plus loin encore dans l’enfance.

III. J’interromps cette série par le rêve court et innocent d’un jeune homme. Il a rêvé qu’il remettait son pardessus d’hiver, ce qui est terrible. Le froid brusquement revenu est probablement le prétexte de ce rêve. À y regarder de plus près, on estimera toutefois que les deux parties du rêve s’accordent mal, car il n’y a rien de terrible à porter un vêtement épais et lourd quand il fait froid. Malheureusement pour l’innocence de ce rêve, la première chose qui vient à l’esprit lors de l’analyse est le souvenir d’une dame qui lui a dit hier en confidence que son dernier enfant devait la vie à un condom déchiré. Il reconstruit ainsi ses pensées : un condom mince est dangereux, un condom épais mauvais. Le condom peut à bon droit être nommé pardessus, on le met en effet par-dessus. S’il arrivait à ce célibataire ce que la dame lui a raconté, ce serait terrible pour lui.

Revenons maintenant à notre rêveuse innocente.

IV. Elle place une bougie dans le chandelier ; la bougie est cassée, de sorte qu’elle tient mal. Les petites filles de l’école disent qu’elle est maladroite ; mais la maîtresse dit que ce n’est pas sa faute.

L’occasion, dans ce cas encore, était réelle ; elle a bien mis hier une bougie dans le chandelier ; mais celle-ci n’était pas cassée. La symbolique ici est transparente. La bougie est un objet qui excite les organes génitaux féminins ; si elle est cassée, de sorte qu’elle ne tient pas bien, cela indique l’impuissance de l’homme (ce n’est pas sa faute). Mais comment cette jeune femme, élevée avec soin et tenue loin de toute chose laide, peut-elle connaître cet emploi de la bougie ? Il se trouve qu’elle peut dire à quelle occasion elle l’a appris. Lors d’une promenade en canot sur le Rhin, elle a vu passer un bateau chargé d’étudiants qui hurlaient avec une joie toute particulière la chanson : « Quand la reine de Suède, les volets fermés, avec des bougies d’Apollon… » Elle n’avait pas entendu ou n’avait pas compris le dernier mot, son mari dut le lui expliquer. Ces vers sont remplacés dans le rêve par le souvenir innocent d’une commission qu’elle avait faite maladroitement quand elle était pensionnaire, et cela précisément parce que les volets étaient fermés. La relation entre l’onanisme et l’impuissance va de soi. L’Apollon du contenu latent du rêve réunit celui-ci à un autre où il était question de la vierge Pallas. Rien de tout cela n’était innocent.

V. Pour qu’on ne s’exagère pas la facilité avec laquelle on peut expliquer le rêve par les circonstances de la vie du dormeur, je cite encore un rêve de cette même dame. Il paraît aussi très innocent. « J’ai rêvé, dit-elle, quelque chose que j’avais réellement fait dans la journée. Une petite malle était tellement pleine de livres que j’avais peine à la fermer. Je l’ai rêvé comme cela s’était réellement passé, » La rêveuse, ici, fait elle-même remarquer l’accord du rêve et de la réalité. Tous les jugements de cette sorte, toutes les remarques faites à propos du rêve, lors même qu’ils pénètrent dans la vie éveillée, appartiennent au contenu latent, nous le verrons par d’autres exemples. On nous affirme donc que ce que le rêve raconte s’est bien passé pendant la journée. Il serait trop long d’indiquer comment on a eu l idée d’appeler l’anglais à son aide pour interpréter ce rêve. Bref, il s’agit de nouveau d’une petite boîte (box) (cf. p. 181, le rêve de l’enfant mort dans la boîte), qui a été tellement remplie qu’on n’y peut plus rien introduire. Cette fois du moins rien de coupable.

Dans tous ces rêves « innocents » on voit nettement comment des raisons sexuelles ont provoqué la censure. Mais ce thème est tellement essentiel que nous devons le réserver pour plus tard.

II. Le matériel d’origine infantile, source du rêve

Avec tous les auteurs qui se sont occupés de cette question (y compris Robert), nous avons reconnu que nous pouvions retrouver dans nos rêves des impressions d’époques déjà anciennes de notre vie, impressions que, pendant la veille, notre mémoire ne paraît pas se rappeler. C’est là la troisième des particularités que présente le contenu du rêve. Il est évidemment difficile de savoir si ce cas est fréquent, puisqu’on ne peut reconnaître après le réveil l’origine de ces éléments. La preuve qu’il s’agit ici d’impressions d’enfance doit être fournie par des moyens objectifs, et il est assez rare que nous en ayons à notre disposition. Une histoire particulièrement probante nous est racontée par Maury. Il s’agit d’un homme qui se décida un jour, après vingt ans d’absence, à revenir dans son pays natal. Dans la nuit qui précéda le départ, il rêva qu’il se trouvait dans une contrée complètement inconnue et qu’il rencontrait, sur la route, un inconnu avec lequel il s’entretenait. Revenu dans son pays, il put se rendre compte du fait que cette contrée inconnue se trouvait tout près de sa ville natale et que l’inconnu de son rêve était un ami encore vivant de son père. C’était bien là une preuve convaincante qu’il avait vu dans son enfance l’homme et la région. Ce rêve doit être interprété comme un rêve d’impatience, tout comme celui de la jeune fille qui a dans sa poche le billet de concert, de l’enfant à qui son père a promis une excursion au Hameau, etc. On ne saurait d’ailleurs découvrir, sans l’aide de l’analyse, les motifs qui ont poussé le rêveur à retrouver précisément ces impressions de son enfance.

Un de mes auditeurs, qui se vantait de n’avoir que très rarement des rêves déformés, me raconta un jour avoir rêvé quelque temps auparavant que son ancien précepteur était dans le lit de la bonne qui avait été à la maison durant son enfance et jusqu’à ce qu’il eût onze ans. Dans son rêve, il voyait encore le cadre de cette scène. Vivement intéressé, il raconta son rêve à son frère aîné qui lui garantit en riant la réalité de cette scène. Lui, qui avait alors six ans, se rappelait fort bien tout cela. Les amoureux avaient l’habitude d’enivrer l’aîné des garçons avec de la bière quand les circonstances étaient favorables à une rencontre nocturne. Le petit de trois ans – notre rêveur –, qui dormait dans la chambre de la bonne, n’était pas considéré comme gênant.

On peut encore garantir avec certitude, et sans avoir recours à l’interprétation, qu’un rêve contient des éléments infantiles quand il est de l’espèce « récurrente », c’est-à-dire quand, ayant d’abord été rêvé dans l’enfance, il reparaît constamment, de temps en temps, pendant le sommeil de l’adulte. Bien que je ne connaisse pas moi-même de semblables rêves, je peux en citer quelques exemples. Un médecin d’une trentaine d’années m’a raconté que, depuis son enfance jusqu’à maintenant, il avait vu souvent apparaître dans ses rêves un lion jaune qu’il pouvait décrire avec beaucoup de précision. Il découvrit un jour le lion de son rêve : c’était un bibelot de porcelaine, mis de côté depuis longtemps ; sa mère lui dit alors que c’était là le jouet qu’il aimait le plus dans sa petite enfance. Lui-même ne se rappelait pas ce détail.

Si, après avoir examiné le contenu manifeste du rêve, on se tourne vers les pensées que l’analyse seule découvre, on s’aperçoit avec étonnement que les événements de notre enfance agissent aussi dans des rêves dont le contenu ne l’aurait pas laissé supposer. Je dois au collègue qui m’a fourni le rêve du « lion jaune » un exemple de rêve de cette dernière sorte. Il est particulièrement instructif. Après avoir lu le récit de l’expédition de Nansen au pôle Nord, il rêva qu’il appliquait, dans le désert glacé, un traitement électrique au hardi explorateur pour essayer de le guérir d’une sciatique douloureuse. Lors de l’analyse de ce rêve, il retrouva une histoire de son enfance sans laquelle le rêve était incompréhensible. Comme il avait trois ou quatre ans, il entendit un jour les grandes personnes parler de voyages de découvertes et il demanda ensuite à son père si cette maladie était bien dangereuse. Il avait sans doute confondu voyages (Reisen) avec douleurs (Reissen). Les railleries taquines de ses frères l’empêchèrent d’oublier sa confusion.

C’est un cas analogue qui se présente, lorsque, dans l’analyse du rêve de la monographie sur l’espèce Cyclamen, je rencontre un souvenir de jeunesse : mon père laissant son petit garçon de cinq ans déchirer un livre avec des gravures en couleurs. On doutera peut-être que ce souvenir ait vraiment contribué à former le rêve, on avancera peut-être que c’est le travail d’analyse qui a établi ce rapport après coup. Mais la richesse et l’entrecroisement des associations garantissent la première interprétation : Cyclamen – fleur préférée – plat préféré – artichaut ; effeuiller comme un artichaut, feuille à feuille (cette tournure était familière à chacun parce qu’elle était alors fréquemment employée à l’occasion du partage de l’empire chinois) – herbier – ver de livre (rat de bibliothèque) dont les livres sont l’aliment préféré. Je peux garantir de plus que le sens ultime du rêve, que je n’ai pas rapporté ici, était en relation étroite avec le contenu de cette scène de mon enfance.

L’analyse d’une autre série de rêves nous montre que le désir même qui les a provoqués, et que le rêve accomplit, provient de notre enfance, si bien que nous avons la surprise de retrouver dans le rêve l’enfant qui survit, avec ses impulsions.

Je place ici l’interprétation du rêve dont nous avons déjà tiré beaucoup d’enseignements : Mon ami R… est mon oncle. Nous avions poussé l’analyse assez loin pour y saisir clairement le désir d’être nommé professeur, et nous nous étions expliqué la tendresse du rêve pour R… comme une création de mon opposition et de ma révolte contre ce qu’il y avait d’injurieux pour mes deux collègues dans la pensée même du rêve. Le rêve m’appartenait ; je pouvais donc déclarer que cette analyse ne me satisfaisait pas. Je savais combien, pendant la veille, j’estimais mes deux collègues ; mon désir de ne point partager leur destinée et d’être nommé ne me paraissait pas suffire pour expliquer la différence entre le jugement que je portais sur eux pendant mon rêve et mon appréciation ordinaire. Un pareil besoin de porter un titre manifesterait chez moi une ambition maladive, que je ne me connais pas et dont je crois être bien éloigné. Je ne sais pas ce que pensent de moi, à ce sujet, ceux qui me connaissent : j’ai peut-être été ambitieux ; mais il me semble que cette ambition aurait eu d’autres objets que le titre et le rang de prof essor extraordinarius.

D’où peut donc venir l’ambition que le rêve m’attribue ? Je pense brusquement à ce que l’on m’a raconté si souvent dans mon enfance : lors de ma naissance, une vieille paysanne avait prophétisé à ma mère, fière de son premier enfant, que ce serait un grand homme. Ces sortes de prophéties doivent être fréquentes, il y a tant de mères remplies d’espoir, tant de vieilles paysannes et tant de vieilles femmes qui, n’ayant plus de pouvoir dans le présent, s’en dédommagent en se tournant vers l’avenir. De plus, ces sortes de prédictions doivent rapporter au prophète. Ma soif de grandeur viendrait-elle de là ? Mais je me rappelle une impression reçue quand j’étais déjà grand garçon et qui se prêterait mieux à l’explication. Mes parents m’avaient emmené un soir, alors que j’avais déjà onze ou douze ans, dans un des cafés du Prater. Ils virent un homme qui allait de table à table et, pour quelques sous, improvisait des vers sur le thème qu’on lui donnait. Ils m’envoyèrent appeler le poète à notre table, et celui-ci, reconnaissant de la commission, improvisa aussitôt quelques vers pour moi et prédit que je serais un jour ministre. Je me rappelle fort bien l’impression que me produisit cette seconde prophétie. C’était l’époque du ministère bourgeois. Peu de jours avant, mon père avait rapporté à la maison les portraits des Drs Herbst, Giskra, Unger, Berger, etc., et nous avions illuminé en l’honneur de ces messieurs. Il y avait même des juifs parmi eux ; tout petit juif laborieux portait dès lors, dans son sac d’écolier, un portefeuille ministériel. Ce sont probablement les impressions reçues à cette époque qui m’avaient d’abord orienté vers le droit. Ce ne fut qu’au dernier moment que je me décidai pour la médecine. Un médecin ne saurait devenir ministre. – Revenons maintenant à mon rêve. Je vois bien que, d’un présent un peu sombre, il m’a ramené au temps joyeux et plein d’espoir du ministère bourgeois et s’est efforcé de réaliser mes souhaits d’alors. Je malmène mes deux collègues savants et respectables parce qu’ils sont juifs ; je traite l’un de tête faible, l’autre de criminel, tout comme si j’étais le ministre. Je me suis mis à la place du ministre. Quelle vengeance ! Son Excellence refuse de me nommer professor extraordinarius, je me mets à sa place dans mon rêve.

J’ai pu remarquer à une autre occasion que le souhait qui provoque le rêve, lors même qu’il est actuel, est bien renforcé par des impressions profondes venues de notre enfance. Il s’agit d’une série de rêves qui trahissent le désir d’aller à Rome. Longtemps encore je devrai me contenter de satisfaire ce désir par mes rêves, parce que, à l’époque où je peux voyager, il me faut, pour des raisons de santé, éviter d’aller à Rome82. Je rêve un jour que, de la fenêtre du wagon, je vois le Tibre et le pont Saint-Ange ; puis le train se remet en marche, et je pense que je ne suis pas descendu dans la ville. Ce que j’ai vu dans mon rêve était composé d’après une gravure connue que j’avais aperçue la veille, en passant, dans le salon d’un de mes clients. Une autre fois, on me mène sur une colline et on me montre Rome à moitié cachée par la brume et encore si éloignée que je m’étonne de la voir si clairement. Le contenu de ce rêve est plus riche que je ne l’indique ici. On y reconnaît aisément le cliché : « voir de loin la terre promise ». La ville que j’avais vue au loin dans les nuages est Lübeck ; la colline, Gleichenberg. Dans un troisième rêve je suis enfin à Rome, comme le rêve l’indique. Mais je suis déçu, ne voyant pas de ville : Un petit fleuve aux eaux sombres ; d’un côté des rochers noirs, de l’autre des prairies avec de larges fleurs blanches. Je remarque un M. Zucker (que je connais peu) et décide de lui demander la route de Rome. Il est clair que je cherche vainement à voir en rêve une ville que je n’ai jamais pu voir tout éveillé. Si je décompose l’image du rêve en ses éléments, les fleurs blanches indiquent Ravenne, que je connais bien et qui eut quelque temps rang de capitale. C’est dans les marais de Ravenne que nous avons trouvé, au milieu d’eaux noires, de magnifiques nénuphars ; le rêve les place dans une prairie, comme les narcisses de notre Aussee, parce qu’il nous fut difficile de les atteindre dans l’eau. Le rocher sombre, si proche de l’eau, rappelle la vallée de la Tepl près de Karlsbad. Le souvenir de Karlsbad me permet d’ailleurs d’expliquer pourquoi je demande mon chemin à M. Zucker. Il y a, à la base du matériel d’où provient le rêve, deux de ces joyeuses anecdotes juives qui renferment tant de profonde et parfois d’amère sagesse et que nous citons si volontiers dans nos lettres et dans nos conversations. L’une est l’histoire du pauvre juif qui s’est glissé sans billet dans le rapide de Karlsbad ; on l’attrape, on le chasse du train chaque fois qu’on contrôle et on le traite de plus en plus mal. Un ami qui le rencontre à une des stations de cette voie douloureuse lui demande où il va, et il répond : « À Karlsbad, si ma constitution peut le supporter. » L’autre est celle du juif qui ne sait pas le français et à qui on persuade malignement de demander, à Paris, le chemin de la rue de Richelieu. Aller à Paris fut longtemps un de mes souhaits, et la joie que j’éprouvai en mettant le pied sur le pavé de Paris me parut une garantie de la réalisation d’autres vœux. Demander son chemin est une allusion directe à Rome, car on sait que tout chemin mène à Rome. De plus, le nom de Zucker nous ramène à Karlsbad, où nous envoyons tous ceux qui sont atteints de diabète83, maladie constitutionnelle. L’occasion de ce rêve me fut sans doute fournie par un de mes amis de Berlin qui me proposa de nous retrouver à Prague pour Pâques. Nous devions, entre autres, parler de choses se rapportant au sucre et au diabète.

Un quatrième rêve me ramène encore à Rome. Devant moi, un coin de rue ; je m’étonne d’y voir tant de plaques portant des inscriptions en allemand. Peu de jours avant, j’avais écrit à mon ami que Prague ne serait peut-être pas, pour des visiteurs allemands, un séjour bien agréable. Mon rêve exprimait à la fois le désir de le rencontrer à Rome et non dans une ville de Bohême et le souhait (celui-ci provenait sans doute de mes années d’études) que la langue allemande fût mieux accueillie à Prague. Je dois d’ailleurs avoir compris le tchèque jusqu’à trois ans : je suis né dans un petit village de Moravie dont la population était slave. J’ai retenu sans peine un petit couplet enfantin en langue tchèque, entendu quand j’avais 17 ans ; je pourrais le dire aujourd’hui encore, bien que je ne sache pas ce qu’il signifie. Ce rêve a donc bien des rapports avec les impressions de mes premières années.

Lors de mon dernier voyage en Italie, passant devant le lac de Trasimène, après avoir vu le Tibre et avoir dû tristement rebrousser chemin à 80 km de Rome, je compris quelles impressions d’enfance avaient renforcé ma nostalgie de la ville éternelle. Je pensai précisément que l’année suivante je pourrais passer par Rome en allant à Naples, et une phrase que j’avais sans doute lue dans un de nos classiques me revint84 : « Qui sait lequel arpenta sa maison le plus impatiemment lorsqu’il conçut le projet d’aller à Rome, d’Annibal le guerrier ou de Winckelmann le vice-recteur ? » J’avais suivi les traces d’Annibal : il ne m’avait pas été donné de voir Rome : lui aussi était allé en Campanie alors qu’on l’attendait à Rome. Annibal, avec qui je me trouvais cette ressemblance, avait été le héros favori de mes années de lycée ; quand nous avions étudié les guerres puniques, ma sympathie, comme celle de beaucoup de garçons de cet âge, était allée non aux Romains, mais au Carthaginois. Dans les classes supérieures, quand je compris quelles conséquences aurait pour moi le fait d’être de race étrangère et quand les tendances antisémites de mes camarades m’obligèrent à prendre une position nette, j’eus une idée plus haute encore de ce grand guerrier sémite. Annibal et Rome symbolisèrent à mes yeux d’adolescent la ténacité juive et l’organisation catholique. La signification qu’a prise depuis, dans nos esprits, le mouvement antisémite a contribué à fixer les pensées et les sentiments de cette époque. Ainsi le souhait d’aller à Rome est devenu dans la vie du rêve le voile et le symbole de plusieurs autres souhaits très ardents, à la réalisation desquels il faut travailler avec la constance et l’obstination du Carthaginois et dont l’accomplissement paraît être aussi peu favorisé par la destinée que le fut le désir d’Annibal.

J’arrive enfin à l’événement de ma jeunesse qui agit encore aujourd’hui sur tous ces sentiments et tous ces rêves. Je devais avoir dix ou douze ans quand mon père commença à m’emmener dans ses promenades et à avoir avec moi des conversations sur ses opinions et sur les choses en général. Un jour, pour me montrer combien mon temps était meilleur que le sien, il me raconta le fait suivant : « Une fois, quand j’étais jeune, dans le pays où tu es né, je suis sorti dans la rue un samedi, bien habillé et avec un bonnet de fourrure tout neuf. Un chrétien survint ; d’un coup il envoya mon bonnet dans la boue en criant : “Juif, descends du trottoir !” – Et qu’est-ce que tu as fait ? – J’ai ramassé mon bonnet », dit mon père avec résignation. Cela ne m’avait pas semblé héroïque de la part de cet homme grand et fort qui me tenait par la main. À cette scène, qui me déplaisait, j’en opposais une autre, bien plus conforme à mes sentiments, la scène où Hamilcar85 fait jurer à son fils, devant son autel domestique, qu’il se vengera des Romains. Depuis lors Annibal tint une grande place dans mes fantasmes.

Je crois pouvoir faire remonter à une époque plus ancienne encore de mon enfance ma passion pour le général carthaginois ; il ne s’agissait, en somme, ici que du transfert d’un sentiment déjà formé. Un des premiers livres qui tomba entre mes mains quand je sus lire fut l’Histoire du Consulat et de l’Empire de Thiers ; je me rappelle que je collais sur le dos de mes soldats de bois de petits écriteaux portant les noms des maréchaux de l’Empire et qu’alors déjà Masséna (dont le nom ressemble à celui du patriarche juif Manassé86) était mon préféré. (Cette préférence pouvait aussi s’expliquer par le fait que j’avais la même date de naissance, j’étais né juste un siècle après.) Napoléon, de même qu’Annibal, avait passé les Alpes. Il se pourrait d’ailleurs que cet idéal guerrier dût son origine aux relations tantôt amicales et tantôt belliqueuses que j’eus jusqu’à trois ans avec un garçon d’un an plus âgé que moi et aux désirs que cette relation a inspirés au plus faible des deux.

Plus on analyse les rêves, plus on découvre de traces d’événements d’enfance qui ont joué dans le contenu latent le rôle de source de rêves.

Nous avons vu que bien rarement le rêve reproduit des souvenirs d’une manière telle qu’ils apparaissent sans abréviation ni changement dans son contenu manifeste. Il y a cependant quelques exemples de ce fait, et je pourrais en ajouter d’autres, qui se rapporteraient à des scènes de vie infantile. Un de mes malades vit un jour en rêve un fait d’ordre sexuel à peine transposé qu’il reconnut aussitôt comme un souvenir fidèle. Éveillé, il n’en avait jamais perdu complètement le souvenir, mais ce souvenir était très obscurci et ne put être ranimé que par l’analyse. À l’âge de 12 ans, le rêveur était allé voir un de ses camarades alité ; celui-ci avait fait, sans doute par hasard, un mouvement qui l’avait découvert. À la vue des organes de son ami, pris d’une impulsion, il s’était défait et avait saisi le pénis de l’autre. Le camarade le regarda avec surprise, il eut honte de son geste et partit, très gêné. Vingt-trois ans après, un rêve renouvela cette scène avec tous les sentiments qui l’avaient accompagnée, mais il la transforma en même temps : le rêveur y avait un rôle passif et non actif, et son camarade y était remplacé par une personne qui appartenait à sa vie actuelle.

En général, la scène de notre enfance n’est représentée dans le contenu manifeste du rêve que par allusion et on ne peut l’y retrouver que grâce à l’interprétation. Des exemples de cette sorte sont médiocrement probants, parce que nous manquons le plus souvent de garant pour ces événements d’enfance ; quand ils datent de notre extrême jeunesse, nous ne les reconnaissons pas. Le travail psychanalytique découvre, heureusement, toute une série de facteurs dont la concordance paraît certaine ; nous pouvons donc conclure de nos rêves que de tels événements se sont réellement passés dans notre enfance. Peut-être les fragments de rêve ayant trait à l’enfance, que je vais extraire de leur ensemble pour les interpréter, produiront-ils peu d’effet, d’autant que je ne communiquerai pas tous les faits sur lesquels se fonde mon interprétation. Les voici cependant :

I. Tous les rêves d’une de mes malades ont un caractère de « course » ; elle court pour arriver à temps, pour ne pas manquer le train, etc. Dans un de ses rêves, elle doit rendre visite à une amie ; sa mère lui a dit de prendre une voiture, de ne pas y aller à pied ; elle court et elle tombe continuellement. Les éléments retrouvés par l’analyse permettent de reconnaître le souvenir de courses d’enfants (kinderhetzereien). Elle explique ce rêve en rappelant la phrase que les enfants s’amusent à dire si vite qu’elle a l’aspect d’un seul mot : « Die kuh rannte bis si fiel » (la vache courut jusqu’à ce qu’elle tombât) : c’est encore une variété de course. Toutes ces courses innocentes entre petites amies sont remémorées parce qu’elles en remplacent d’autres, qui le sont moins.

II. Une autre malade fait le rêve suivant : Elle se trouve dans une grande pièce où il y a toutes sortes de machines. C’est ainsi qu’elle se représente un établissement orthopédique. Elle entend dire que je dispose de très peu de temps et que je la traiterai en même temps que cinq autres. Elle se révolte et ne veut pas s’étendre dans le lit – ou l’objet en tenant lieu – qui lui est indiqué. Elle se tient dans un coin et attend que je lui dise que ce n’est pas vrai. Les autres se moquent d’elle, disant qu’elle fait des simagrées. – Il lui semble en même temps qu’elle doit dessiner un grand nombre de carrés.

La première partie de ce rêve se rattache à son traitement et est un transfert sur moi ; la seconde est une allusion à une scène d’enfance ; c’est l’évocation du lit qui rattache les deux fragments. L’établissement orthopédique est le rappel d’une phrase dans laquelle j’avais comparé le traitement, quant à sa nature et quant à sa durée, à un traitement orthopédique. Je lui avais dit dès le début que je disposerais d’abord de peu de temps pour elle, mais que plus tard je pourrais lui consacrer une heure tous les jours. Ceci réveilla en elle une susceptibilité très ancienne, trait caractéristique des enfants prédisposés à l’hystérie. Ils ont un besoin insatiable d’affection. Ma malade était la plus jeune de six enfants (d’où : avec cinq autres) et, comme telle, la chérie de son père. Mais elle paraît avoir trouvé que ce père tant aimé lui consacrait encore trop peu de temps et d’affection. – Voici pourquoi elle attend que je dise : « Ce n’est pas vrai. » Un petit apprenti tailleur lui avait apporté une robe et elle l’avait payée. Elle demanda ensuite à son mari si, au cas où l’enfant perdrait l’argent, elle devrait payer à nouveau. Pour la taquiner, il dit oui (taquinerie dans le rêve), et elle demanda encore, attendant qu’il dît enfin que ce n’était pas vrai. On peut donc imaginer que dans le contenu latent du rêve elle se pose cette question : si je lui consacre deux fois plus de temps, devra-t-elle me payer deux fois plus ? Cette pensée est avare, « dégoûtante ». (La malpropreté de l’enfance est très souvent représentée en rêve par l’avarice, le mot « dégoûtant » sert de transition.) Mais si l’attente « jusqu’à ce que je dise que ce n’est pas vrai » représente ce mot, se tenir dans le coin, ne pas vouloir se mettre au lit sont les autres fragments d’une scène de son enfance : elle avait sali son lit, et, pour la punir, on l’avait mise au coin, en lui disant que son père ne l’aimerait plus, que ses frères se moqueraient d’elle, etc. – Les petit carrés viennent des leçons de calcul qu’elle donne à sa petite nièce ; elle lui enseigne, je crois, comment on peut, dans neuf carrés, inscrire des nombres d’une façon telle qu’en quelque sens qu’on les additionne leur somme soit 15.

III. Rêve d’un homme. Il voit deux garçons qui se battent. Il conclut, des objets qui se trouvent autour d’eux, que ce sont des fils de tonneliers ; l’un des garçons a jeté l’autre à terre, celui-ci a des pendants d’oreilles avec des pierres bleues. Il se précipite la canne haute sur le brutal, pour le châtier. L’enfant se réfugie vers une femme, comme si c’était sa mère ; elle est debout près d’une palissade. C’est une femme de journalier, elle tourne le dos au rêveur. Elle se retourne enfin et lui jette un regard effrayant. Épouvanté, il s’enfuit. On voyait la chair rouge de la paupière inférieure qui avançait sous les yeux.

Ce rêve a fortement mis en valeur quelques circonstances du jour précédent. Il a réellement vu la veille dans la rue deux enfants dont l’un jetait l’autre à terre. Comme il y allait pour rétablir l’ordre, ils ont pris la fuite tous deux. Un autre rêve, dans l’analyse duquel il a employé l’expression : « se débonder », explique pourquoi c’étaient des enfants de tonnelier. Il a observé que les prostituées portent le plus souvent des pendants d’oreilles garnis de pierres bleues. Une chanson populaire sur deux garçons dit : « L’autre garçon s’appelait Marie » (c’était une fille). – La femme debout : Après la scène des deux garçons, il est allé se promener le long du Danube et il a profité de la solitude pour uriner contre une palissade. Un peu plus loin, le long du chemin, une vieille dame bien mise lui sourit aimablement et lui tendit sa carte de visite. – La femme se tenant dans son rêve comme lui au moment où il urinait, il est clair qu’il s’agit d’une femme qui urine : de là viennent le regard effrayant et la chair rouge, qui ne peut indiquer que le sexe béant, dans cette posture ; cela réapparaît dans ses souvenirs comme il l’avait vu dans son enfance, mais cette fois sous l’aspect de chair morte, de blessure. Le rêve réunit les deux cas où le petit garçon avait pu voir le sexe des petites filles : quand elles étaient jetées par terre et quand elles urinaient ; comme il résulte de la suite de ce rêve, il se rappelait avoir été châtié ou menacé par son père à cause de la curiosité qu’il avait manifestée à ces occasions.

IV. Le rêve suivant est celui d’une jeune femme ; il réunit, péniblement d’ailleurs, quantité de souvenirs d’enfance.

Elle sort en hâte pour faire des commissions. Sur le Graben, elle tombe sur les genoux, s’écroule. Beaucoup de personnes, en particulier beaucoup de cochers de fiacre, se rassemblent autour d’elle, mais personne ne l’aide à se relever. Elle fait beaucoup d’efforts, mais en vain. Il faut enfin qu’elle ait réussi à se lever, car on la met dans un fiacre qui doit la ramener à la maison ; par la fenêtre, on lui jette un grand panier plein de choses lourdes, comme en prennent les ménagères pour aller au marché.

C’est la malade qui dans ses rêves court toujours comme lorsqu’elle était enfant. Le premier tableau du rêve doit être le souvenir d’un cheval qu’elle aura vu tomber ; le mot : s’écroule est une allusion aux courses. Jeune, elle montait à cheval, et il y a plus longtemps encore elle était sans doute elle-même le cheval. C’est une chute qui est un de ses premiers souvenirs d’enfance : le fils du concierge, âgé de 17 ans, avait été saisi dans la rue d’une crise d’épilepsie et on l’avait ramené à la maison en voiture. Elle en avait seulement entendu parler, mais la représentation d’accès épileptiques, de chutes, avait joué un grand rôle dans ses fantasmes et avait plus tard influé sur la forme de ses accès hystériques. Quand une femme rêve de chutes, cela a régulièrement un sens sexuel, elle est une « femme qui tombe » ; on ne saurait douter de l’exactitude de cette interprétation pour ce rêve, puisqu’elle tombe sur le Graben, qui est à Vienne le « corso » de la prostitution. Le panier a plus d’un sens. Il rappelle en tant que tel tous les « paniers » qu’elle a donnés à ses adorateurs (einen Korb geben = donner un panier = repousser une déclaration d’amour) et aussi tous ceux qu’elle croit avoir reçus plus tard. Dans le même sens, personne ne l’aide à se relever ; ce qu’elle-même interprète comme une marque de mépris. Puis ce panier de ménagère rappelle divers fantasmes que l’analyse a déjà découverts : elle a fait un mariage bien au-dessous de son rang, elle est maintenant obligée d’aller elle-même au marché, etc. Enfin ce panier pourrait évoquer une domestique. Parmi ses souvenirs d’enfance, nous trouvons celui d’une cuisinière qui a été renvoyée parce qu’elle volait. Elle est tombée à genoux en suppliant. La malade avait alors 12 ans. Aussi le souvenir d’une femme de chambre qu’on a renvoyée parce qu’elle avait des relations avec le cocher de la maison, qu’elle a d’ailleurs épousé plus tard. Ces souvenirs nous indiquent d’où proviennent dans le rêve les cochers (qui, contrairement à ce qui s’était passé, n’aident pas la femme tombée). Reste à expliquer le panier lancé, et lancé par la fenêtre. Cela la fait penser aux paquets expédiés par chemin de fer, aux petites fenêtres sur la campagne, à de menues impressions de séjour à la campagne : comment un monsieur lançait des prunes bleues à une dame par la fenêtre de sa chambre ; comment sa petite sœur avait eu peur parce qu’un imbécile qui passait avait regardé dans la chambre par la fenêtre. Enfin surgit un souvenir obscur du temps où elle avait dix ans, souvenir d’une bonne qui, à la campagne, avait eu, avec un domestique de la maison, des relations que l’enfant avait remarquées ; on les avait expédiés, jetés dehors (le rêve remplace par l’inverse : jeté dedans) ; divers chemins nous avaient déjà rapprochés de cette histoire. À Vienne on désigne le paquet, la malle d’une bonne du nom de « sept prunes » : « ramasse tes sept prunes et va-t-en ! » (fais ton paquet et va-t’en !).

J’ai recueilli un très grand nombre de rêves de malades dont l’analyse nous ramène à des impressions d’enfance qu’ils se rappellent à peine et qui datent souvent de leurs trois premières années. Mais on ne saurait, sans plus, en tirer des conséquences qui vaillent pour le rêve en général ; il s’agit toujours de névropathes, d’hystériques et il se pourrait que le rôle joué dans le rêve par les scènes de leur enfance dépendît de la nature de la névrose et non de l’essence même du rêve. En revanche, quand j’interprète mes propres rêves – et aucun symptôme pathologique ne m’y engage –, je tombe toujours à l’improviste sur quelque scène d’enfance et je m’aperçois qu’elle forme le fond de toute une série de rêves. J’ai déjà donné des exemples de ce fait et j’en donnerai encore à l’occasion. Je ne saurais achever ce chapitre mieux qu’en indiquant quelques-uns de mes rêves qui prennent leur source dans des événements récents unis à des scènes d’enfance dès longtemps oubliées.

I. Après un voyage, quand je me suis couché fatigué et affamé, les grandes nécessités de la vie se font sentir pendant le sommeil. Je rêve : Je vais dans une cuisine pour me faire préparer un entremets. Il y a là trois femmes. L’une est l’hôtesse, elle tourne quelque chose dans ses mains, paraît faire des Knödel87. Elle répond que je n’ai qu’à attendre qu’elle ait fini (il n’est pas sûr qu’elle parle). Je m’impatiente et m’en vais, fâché. Je mets un pardessus, mais le premier que j’essaie est trop long pour moi. Je l’enlève, un peu surpris qu’il soit garni de fourrure. Le second a une longue queue avec des dessins turcs. Un étranger, qui a une longue figure et une petite barbe en pointe, survient et m’empêche de le mettre, en déclarant que c’est le sien. Je lui montre qu’il est couvert de broderies turques. Il demande : En quoi les turqueries (traîne, dessins…) vous regardent-elles ?… Mais nous sommes ensuite très amis.

Lors de l’analyse de ce rêve, je me rappelle inopinément le premier roman que j’ai lu, quand j’avais à peu près 13 ans. Je l’avais commencé à la fin du premier volume. Je n’ai jamais su ni le titre ni l’auteur, mais je me rappelle très bien la conclusion. Le héros devient fou et crie sans arrêt les trois noms de femmes qui ont été le bonheur et le malheur de sa vie. Un de ces noms est Pélagie. Je ne sais trop en quoi cela aidera mon analyse. Ces trois femmes font surgir dans mon esprit les trois Parques qui filent les destinées humaines, et je sais que l’une des trois, l’hôtesse du rêve, est la mère qui donne la vie et aussi (c’est mon cas) la première nourriture au vivant. Le sein de la femme évoque à la fois la faim et l’amour. On sait l’anecdote du jeune homme, grand admirateur de la beauté féminine, qui, un jour où on parlait de la belle nourrice qu’il avait eue étant petit, regretta de n’avoir pas mieux profité de l’occasion. J’ai coutume d’expliquer par cette anecdote « l’après-coup » dans le mécanisme des psychonévroses. Donc, une des Parques frotte ses mains comme si elle voulait faire des Knödel. Occupation singulière pour une Parque ! Il faut trouver une explication. Elle est dans un autre souvenir de ma première enfance. Quand j’avais six ans et que ma mère me donnait mes premières leçons, elle m’enseignait que nous avions été faits de terre et que nous devions revenir à la terre. Cela ne me convenait pas, j’en doutai. Ma mère frotta alors les paumes de ses mains (tout à fait comme pour faire des Knödel, mais elle n’avait pas pris de pâte), et elle me montra les petits fragments d’épiderme noirâtres qui s’en étaient détachés comme une preuve que nous étions faits de terre. Je fus stupéfait par cette démonstration ad oculos et je me résignai à ce que plus tard j’appris à formuler : « tu dois rendre ta vie à la nature »88. C’est donc bien réellement vers les Parques que je vais, dans la cuisine, comme bien souvent, quand j’avais faim étant enfant, j’allai vers ma mère, qui, près du foyer, me demandait d’attendre que le déjeuner fût prêt. Et les Knödel maintenant ? Un de mes professeurs d’Université, celui à qui je dois mes connaissances histologiques (épiderme), accusait une personne du nom de Knödl (Knödel) d’avoir plagié ses œuvres. Plagier, s’approprier ce qui appartient aux autres, conduit à la seconde partie du rêve où je suis traité comme le voleur qui, à un moment donné, prenait nos pardessus à la Faculté. J’ai écrit le mot plagiat sans dessein, parce qu’il s’offrait à moi ; je remarque à présent qu’il doit faire partie du contenu latent du rêve, car il peut servir à réunir les diverses parties de son contenu manifeste. La chaîne d’association : Pélagie – plagiat – Plagiostomes89 (requins) – vessie natatoire, réunit le roman lu autrefois à l’affaire Knödl et aux pardessus qui signifient clairement un instrument des techniques sexuelles (cf., le rêve de kilo-loto, de Maury). Ce lien sans doute est absurde et forcé, mais je n’aurais pu l’établir une fois éveillé s’il n’avait pas été préparé par le travail du rêve. Il semble que la nécessité d’établir des relations entre les mots ne respecte rien, puisque le cher nom de Brücke (Brücke = pont ; Wortbrücke = mot-pont, mot de liaison) ne sert, on vient de le voir, qu’à me rappeler l’Institut d’Université où j’ai passé l’époque la plus heureuse de ma vie d’élève encore sans besoins90 : ceci en contraste total avec les désirs qui me tourmentent (plagen) pendant mon rêve. Enfin surgit dans mon souvenir un autre de mes maîtres, dont le nom assone de nouveau avec un nom d’aliment, Fleischl (Fleisch = viande, comme Knödl de Knödel, boulette), et je me rappelle encore une scène triste où jouaient un rôle des parcelles d’épiderme (la mère – hôtesse), le trouble mental (le roman) et un des produits de la pharmacopée (lateinische Küche) qui apaisent la faim : la cocaïne.

Je pourrais continuer à suivre la piste que ma pensée avait parcourue et expliquer entièrement le fragment du rêve qui manque à l’analyse. Je ne le ferai pas ici, parce que j’aurais trop à parler de moi-même. Je me borne à indiquer un des fils qui, à travers le chaos du rêve, mènent aux pensées qui sont à sa base. L’étranger au long visage et à la barbe en pointe qui m’empêche de mettre mon pardessus ressemble à un marchand de Spalato, chez qui ma femme a acheté très cher des étoffes turques. Il s’appelait Popovic, nom équivoque91, qui a inspiré à l’humoriste Stettenheim la boutade : « Il me dit son nom et me serra la main en rougissant. » Il faut remarquer qu’il y a encore là un jeu de mots sur un nom, ainsi que pour Pélagie, Knödl, Brücke, Fleischl. Ces sortes de jeux sont de ceux auxquels se livrent les enfants mal élevés ; si je m’y livre, c’est une sorte de revanche, car mon nom a été un nombre incalculable de fois l’objet de ces plaisanteries médiocrement spirituelles92. Goethe remarqua un jour combien on est susceptible pour son nom, on a grandi avec lui comme avec sa peau ; ce fut quand Herder construisit sur le nom de Goethe, les vers : « Toi qui naquis des dieux, des Goths ou de la boue… Ainsi vous-mêmes, images des dieux, n’êtes que poussières93. »

Je remarque que la digression sur l’emploi abusif des noms propres n’est destinée qu’à préparer ce regret, mais laissons cela. – L’achat fait à Spalato me rappelle comment, à Cattaro, j’ai manqué un autre achat parce que j’ai été trop hésitant ; j’ai ainsi perdu de bonnes occasions (cf. l’occasion perdue auprès de la nourrice). Ainsi une des pensées du rêve que la faim suggérait au rêveur était : « Il ne faut rien laisser échapper, il faut prendre ce que l’on peut avoir, alors même que cela devrait entraîner quelque faute ; il ne faut manquer aucune occasion, la vie est trop courte, la mort inévitable. » Comme cette pensée a en même temps une signification sexuelle, que le désir ne veut pas s’arrêter devant la faute, ce carpe diem doit craindre la censure et se cacher derrière un rêve. À cela s’ajoutent toutes les pensées opposées, les souvenirs du temps où une nourriture spirituelle suffisait, toutes les interdictions et les menaces de maladies spéciales.

II. Un second rêve exige un plus long prologue.

Je suis allé à la gare de l’Ouest, voulant partir en vacances pour Aussee. Je sors sur le quai pour le train d’Ischl, qui part avant le mien. Je vois là le comte Thun, qui, de nouveau, va à Ischl voir l’empereur. En dépit de la pluie, il est venu en voiture découverte, il est entré par la porte des trains de banlieue et a repoussé, d’un geste de la main, sans plus, le contrôleur, qui, ne le connaissant pas, lui demandait son billet. Le train parti, je suis obligé de rentrer dans la salle d’attente surchauffée et suis ennuyé de rester là. Je passe mon temps à regarder si quelqu’un réussira à se faire réserver un compartiment par faveur, bien décidé alors à protester bruyamment et à réclamer la même chose. Entre-temps, je me chantonne quelque chose que je reconnais ensuite comme l’air des Noces de Figaro :

« S’il veut la danse Monsieur le Comte (bis)

Le guitariste ce sera moi94. »

(Un autre n’aurait peut-être pas reconnu l’air.)

J’avais été toute la soirée d’humeur impertinente, batailleuse, je m’étais moqué du garçon de restaurant et du cocher, sans les blesser, je l’espère du moins ; maintenant j’ai en tête toute espèce de pensées hardies et révolutionnaires, en harmonie avec les paroles de Figaro avec la comédie de Beaumarchais que j’ai vu jouer à la Comédie-Française. Je pense à la phrase sur les grands seigneurs qui se sont donné la peine de naître, au droit du seigneur que le comte Almaviva veut exercer sur Suzanne, aux railleries que nos méchants journaux d’opposition font sur le nom du comte Thun (Tun : action) l’appelant le comte Nicht-sthun (Nichtstun : inaction). Je ne l’envie réellement pas, il fait en ce moment quelque rude démarche auprès de l’empereur ; c’est moi qui suis le véritable comte Nicht-sthun : je pars en congé. À cela s’ajoutent quantité de joyeux projets de vacances. Arrive un monsieur que je connais, parce qu’il représentait le gouvernement lors des examens de médecine ; les services qu’il y avait rendus lui avaient valu l’aimable surnom de Commissaire coronfleur du gouvernement (Regierungsbeischläfei). Il décline son titre et demande un demi-compartiment en première ; j’entends les employés se demander : où placerons-nous le monsieur qui a une demi-première ? Encore un passe-droit ; je paie, moi, place entière. On me donne d’ailleurs aussi un compartiment, mais dans une voiture qui n’a pas de couloir, de sorte que je ne disposerai pas d’un w.-c. pendant la nuit. Je me plains sans succès et, en matière de vengeance, propose que du moins on pratique un trou dans le plancher de ce compartiment pour le cas où les voyageurs en auraient besoin. Je suis réveillé d’ailleurs vers 3 heures moins le quart du matin, par un besoin impérieux, au milieu du rêve suivant :

Foule. Rassemblement d’étudiants. Un comte (Thun ou Taaffe) parle. On lui demande de parler des Allemands. Avec un mouvement ironique, il déclare que le tussilage est leur fleur préférée, et il met à sa boutonnière quelque chose comme une feuille déchirée, un squelette de feuille roulé, en réalité. Je m’emporte, je m’emporte donc95, mais je suis tout étonné d’avoir ces dispositions. Puis, d’une manière moins nette : Il me semble que je suis dans l’Aula de l’Université, les portes sont gardées et il faut s’échapper. Je me fraie un chemin à travers une série de chambres bien aménagées, des appartements officiels, semble-t-il ; les meubles sont recouverts d’une étoffe dont la couleur est entre le marron et le violet ; j’arrive enfin dans un couloir où une femme de charge, une vieille dame assez forte, est assise. J’évite de lui parler. Elle paraît croire que j’ai le droit de passer par là, car elle me demande si elle doit m’accompagner avec la lampe. Je lui dis ou lui indique qu’elle doit rester sur l’escalier et je me trouve très malin d’éviter ainsi son contrôle. Enfin je suis en bas et je trouve un étroit sentier qui monte à pic, je le suis.

De nouveau moins net. Il semble que j’aie maintenant une deuxième tâche à remplir, je dois sortir de la ville, comme tout à l’heure je devais sortir de la maison. Je prends un fiacre et me fais conduire à une gare. Je dis au cocher qui me reproche de le surmener : « Je ne peux évidemment pas faire avec vous le trajet du train. » Tout se passe, en effet, comme si j’avais accompli avec lui déjà une partie du parcours qu’on fait ordinairement par le train. Les gares sont gardées, je me demande si je dois aller à Krebs ou à Znaim, mais je pense que la Cour s’y trouvera et je me décide pour Graz ou quelque chose d’analogue. Je suis maintenant dans le wagon, il ressemble à un wagon du train de ceinture ; j’ai, à ma boutonnière, un objet long, bizarrement tressé ; attachées à cela, des violettes d’un violet brun d’une étoffe raide. Les gens en sont très surpris. La scène s’arrête là.

Je me trouve de nouveau devant la gare, mais je suis avec un vieux monsieur ; j’ai trouvé un plan pour n’être pas reconnu et ce plan est déjà réalisé. Ici penser et faire sont une même chose. Le vieux monsieur est aveugle ou borgne tout au moins, et je lui tends un urinai (que nous devions acheter ou que nous avons acheté à la ville). Je suis donc son infirmier, je dois lui tendre l’urinal parce qu’il est aveugle. Le chef de train nous laissera passer sans faire attention. Je vois d’une manière plastique l’attitude de l’homme et son pénis en miction. Ici réveil avec envie d’uriner.

Le rêve produit l’impression d’une manière de rêverie qui nous ramènerait en 1848. Le souvenir de cette année avait été rappelé par le jubilé de 1898 ; de plus, j’avais, au cours d’une excursion dans la Wachau, visité Emmersdof96 où je croyais, à tort, que Fischhof, qui dirigea les mouvements d’étudiants, était enterré. Quelques traits du contenu apparent du rêve se rapportent à lui. Une association d’idées me conduit ensuite en Angleterre, dans la maison de mon frère, qui avait l’habitude de répéter à sa femme, en plaisantant : « Fifty years ago » (d’après le titre d’un poème de Tennyson). Là-dessus les enfants rectifiaient toujours : « Fifteen years ago. » Mais cette rêverie, qui paraît se rapporter aux pensées évoquées par la vue du comte Thun, est, comme la façade de certaines églises italiennes, sans rapport organique avec le bâtiment qui se trouve derrière ; pis encore, elle présente des lacunes, des confusions, certains fragments du contenu réel du rêve transparaissent en bien des endroits. Le premier tableau est construit à l’aide de plusieurs scènes que je peux retrouver. L’attitude arrogante du comte, dans le rêve, je l’ai vue au lycée quand j’avais quinze ans. Nous avions organisé une conspiration contre un professeur ignorant et peu aimable ; l’âme du complot était un de nos camarades qui parut depuis avoir pris pour modèle le roi Henri VIII. Ce fut à moi de frapper le grand coup, et ce fut une discussion sur l’importance du Danube pour l’Autriche (Wachau) qui servit de prétexte à une révolte ouverte. Un des conjurés, le seul de nos camarades qui fût d’origine aristocratique (nous l’avions surnommé la Girafe, à cause de son extraordinaire longueur), prié de parler, se tenait devant notre tyran, le professeur d’allemand, comme le comte dans mon rêve. Les explications sur la fleur favorite, le fait que l’on met à sa boutonnière quelque chose qui paraît être une fleur (ceci rappelle les orchidées que j’ai apportées ce jour-là à une amie et aussi une rose de Jéricho) évoquent irrésistiblement la scène que le drame de Shakespeare place à l’origine de la guerre des Deux Roses (rose rouge et rose blanche) ; c’est le nom d’Henri VIII qui a provoqué cette réminiscence. De plus, il n’y a pas loin des roses aux œillets rouges et aux œillets blancs. (Deux petits couplets me viennent à l’esprit, l’un est allemand : « Rosen, Tulpen, Nelken, alle Blumen welken » ; l’autre espagnol : « Isabelita, no llores que se marchitan las flores » ; celui-ci vient de Figaro). À Vienne, les œillets blancs sont l’insigne des antisémites, les œillets rouges l’insigne des sociaux-démocrates. Je me rappelle une provocation antisémite pendant un voyage en chemin de fer à travers la Saxe (Anglo-saxon). La troisième scène, qui a servi à former le premier tableau du rêve, date des premières années de ma vie d’étudiant. On discutait, dans un groupe d’étudiants allemands, les relations de la philosophie et des sciences naturelles. J’étais alors un blanc-bec tout plein des doctrines matérialistes et je défendis ce point de vue d’une manière fort exclusive. Un de mes camarades, plus âgé et plus réfléchi, et qui depuis a montré qu’il savait conduire les hommes et organiser les masses (qui par ailleurs porte un nom d’animal), combattit mon point de vue ; il dit que lui aussi, fils prodigue, avait gardé les cochons dans sa jeunesse et était revenu, repentant, dans la maison paternelle. Je m’emportai (comme dans le rêve), je fus grossier (saugrob = grossier comme une truie), et répondis que, depuis que je savais qu’il avait gardé les cochons, je ne m’étonnais plus de sa façon de parler. (Dans le rêve je m’étonne de mes dispositions nationalistes.) Indignation générale ; on me demanda de retirer mes paroles, je refusai. L’offensé eut trop de bon sens pour traiter cela comme une provocation et laissa aller les choses.

Les autres éléments de cette scène proviennent de couches plus profondes. Pourquoi le comte choisit-il le tussilage ? Si j’interroge mes associations d’idées, je trouve ; Huflattich (tussilage) – LattichSalat – Salathund (« chien de la salade = « chien du jardinier » : le chien qui ne concède pas à d’autres ce que cependant lui-même ne mange pas). Il y a ici comme une collection d’injures : girafe (Giraffe, Affe = singe), cochon, truie, chien ; je ne sais comment je pourrais encore y joindre âne et railler ainsi un de nos maîtres de l’Université. D’autre part, je traduis, je ne sais si c’est exact, huflattich (tussilage) par Pissenlit, mot que j’ai appris en lisant Germinal (on y envoie les enfants chercher cette salade). Le nom du chien rappelle la grande fonction (comme celui de la salade la petite). Nous trouvons là l’inconvenance sous trois aspects, car c’est dans ce même Germinal, qui évoque abondamment la révolution future, que l’on trouve un tournoi d’un genre particulier. Il s’agit de la production de gaz ordinairement appelé flatus97. Et je remarque maintenant comment le chemin était dès longtemps préparé pour ce flatus. Il avait été question de fleurs, puis, à travers les vers espagnols, d’Isabelita, d’Isabelle et de Ferdinand, d’Henri VIII. On sait qu’après sa victoire sur l’Armada, l’Angleterre fit graver une médaille qui portait l’inscription : Flavit et dissipati sunt98. J’avais pensé à mettre cette inscription en guise d’épigraphe un peu railleuse en tête du chapitre Thérapeutique, si jamais je publiais un ouvrage un peu étendu sur mes théories et ma thérapeutique de l’hystérie.

Je ne peux expliquer aussi clairement le second tableau de mon rêve, parce que la censure ne le permettrait pas. Je me mets ici à la place d’un grand personnage, qui, pendant la révolution, a eu aussi affaire à un aigle (Adler) et a souffert d’incontinentia alvi, et je crois que je n’aurais pas le droit ici de passer la censure, bien que la plus grande partie de cette histoire m’ait été racontée par un collègue « conseiller de cour » (Aula, consiliarius aulicus). La série des chambres (Zimmer) traversées dans le rêve provient du wagon-salon de Son Excellence où j’avais pu jeter un coup d’œil ; elle évoque aussi, comme si souvent dans le rêve, des femmes (Frauenzimmer), ici des filles publiques. La femme de charge est une vieille dame spirituelle chez qui j’ai été reçu et qui m’a raconté quantité de jolies histoires ; mon rêve la remercie mal de son bon accueil. La marche avec la lampe est un souvenir de Grillparzer ; il avait noté un joli souvenir analogue et plus tard l’avait utilisé dans Héro et Léandre (Vagues de la mer et de l’amour – l’Armada et la tempête99).

Je ne donnerai pas l’analyse détaillée des deux autres fragments du rêve, j’y prendrai seulement des éléments utiles pour reconstituer les deux scènes de mon enfance à cause desquelles je l’ai choisi. On se doutera avec raison que cette réserve m’est imposée par des faits d’ordre sexuel ; mais ce n’est pas tout. Souvent nous nous avouons à nous-mêmes ce que nous dissimulons aux autres ; mais c’est ici la censure intérieure qui ne me laisse pas connaître le contenu réel du rêve. Je dois donc indiquer que l’analyse de ces trois fragments permet d’y reconnaître des vantardises qui proviennent d’une manie de grandeur depuis longtemps réprimée dans ma vie de veille. Cela apparaît même dans le contenu manifeste du rêve (je me trouve malin), et on le comprend fort bien, si on songe à l’état d’esprit qui était le mien la veille au soir. Cette vantardise s’étend à tous les domaines. S’il est question de Graz, c’est à cause de la phrase usuelle : « Combien coûte Graz ? » que l’on dit quand on se croit très riche. Si l’on songe à Rabelais, on placera aussi au nombre des vantardises tout ce que nous avons découvert de la première partie du rêve.

Voici les faits qui ont trait aux deux scènes de mon enfance que j’ai évoquées. J’ai acheté, pour ce voyage, une malle neuve dont la couleur brun-violet apparaît dans le rêve plusieurs fois (violettes de cette couleur faites en étoffe raide, à côté d’un objet qu’on appelle Mädchenfänger [« attrape-filles »] ; meubles des appartements officiels).

Tous les enfants croient que, lorsqu’ils mettent quelque chose de neuf, les gens sont surpris. On m’a raconté la scène suivante de mon enfance. Le souvenir est d’ailleurs remplacé par celui du récit. Il paraît que vers deux ans je mouillais encore mon lit de temps à autre. Un jour où l’on me faisait des reproches à ce sujet, j’avais voulu rassurer mon père en lui promettant que je lui achèterais un beau lit neuf, rouge, à la ville voisine. (C’est pourquoi, dans le rêve, nous avons acheté ou dû acheter l’urinal à la ville ; on doit tenir ce que l’on a promis.) (Il faut remarquer d’ailleurs la juxtaposition de l’urinal, symbole mâle, et de la malle, symbole féminin = box.) Toute la folie de grandeur de l’enfant est contenue dans cette promesse. Nous avons déjà indiqué, dans l’interprétation d’un autre rêve, le rôle des accidents urinaires de l’enfant. La psychanalyse des névroses nous a permis de reconnaître une liaison intime entre l’énurésie et l’ambition.

Je me rappelle ensuite un petit fait domestique qui s’est passé quand j’avais sept ou huit ans. Un soir, avant de me coucher, j’eus l’inconvenance de satisfaire un besoin dans la chambre à coucher de mes parents et en leur présence. Mon père me réprimanda et dit notamment : « On ne fera rien de ce garçon. » Cela dut m’humilier terriblement, car mes rêves contiennent de fréquentes allusions à cette scène ; elles sont régulièrement accompagnées d’une énumération de mes travaux et de mes succès, comme si je voulais dire : « Tu vois bien que je suis tout de même devenu quelqu’un. » Cette scène explique la dernière image du rêve ; naturellement, les rôles y sont échangés, par vengeance. L’homme âgé, mon père sans doute – le fait qu’il est borgne doit se rapporter à son glaucome100 –, urine maintenant devant moi, comme moi jadis devant lui. Le glaucome rappelle la cocaïne qui l’aida à supporter l’opération : il semble que, par là, j’aie tenu ma promesse. D’autre part, je me moque de lui parce qu’il est aveugle, parce que je dois lui tendre le verre, et je fais quantité d’allusions à mes notions toutes nouvelles au sujet de l’hystérie, dont je suis très fier101.

On peut dire, il est vrai, que, si ces deux scènes de miction de mon enfance sont liées à mon désir de grandeur, leur évocation, pendant le voyage vers Aussee, a été favorisée par cette circonstance accessoire que le compartiment ne possédait pas de w.-c. et que je devais bien compter en être gêné pendant le voyage, ce qui d’ailleurs se produisit le matin. Je m’éveillai alors avec une sensation de besoin. On pourrait sans doute voir là le motif véritable du rêve. Mais je crois qu’il faut interpréter autrement ce processus : ce sont les pensées du rêve qui ont provoqué le besoin. Il est très rare qu’un besoin quelconque trouble mon sommeil, et cela surtout à l’heure où je me suis réveillé (2 heures 3/4 du matin) ; de plus, lors d’autres voyages, faits dans des compartiments plus commodes, je n’ai presque jamais éprouvé ce besoin après un réveil matinal. D’ailleurs la question peut rester en suspens.

L’expérience analytique m’a montré que des rêves même dont le sens paraît d’abord complet, parce qu’on trouve aisément leurs sources et les désirs qui les ont provoqués, peuvent mettre sur la trace de pensées importantes qui remontent à notre première enfance. Je me demande donc s’il n’y aurait pas là une caractéristique qui serait une condition essentielle du rêve. Si l’on généralisait cette idée, le contenu manifeste de chaque rêve serait lié aux événements récents, son contenu latent aux plus anciens événements de notre vie. L’analyse de l’hystérie me permet de montrer que ce passé est resté actuel dans le présent. Mais cette supposition peut paraître discutable, je reviendrai donc plus loin sur le rôle probable des événements de la première enfance dans la formation du rêve (cf. chapitre VII).

Des trois particularités de la mémoire du rêve indiquées au début de ce chapitre, nous en avons expliqué une : la préférence accordée aux impressions secondaires, en la ramenant à la déformation. Les deux autres : le rôle des événements récents et l’importance des faits de notre enfance, nous les avons constatées, mais nous n’avons pu les rattacher à la motivation du rêve. Nous nous rappellerons ces difficultés et nous en chercherons l’explication soit dans la psychologie du sommeil, soit dans celle, plus générale, de la structure de l’appareil psychique : par l’interprétation du rêve nous pourrons l’apercevoir comme par un volet entrouvert.

Il faut que je souligne ici un des résultats des analyses que nous venons de faire. Fréquemment le rêve paraît avoir plusieurs significations. Non seulement il accomplit plusieurs désirs ; mais un sens, l’accomplissement d’un désir, peut en cacher d’autres, jusqu’à ce que, de proche en proche, on tombe sur un désir de la première enfance. Ici encore, on peut se demander si, au lieu de « fréquemment », il ne faudrait pas dire « toujours »102.

III. Les sources somatiques du rêve

Quand on essaie d’expliquer à un homme instruit quels problèmes posent les rêves et qu’on lui demande d’où proviennent les rêves à son avis, on remarque, à l’ordinaire, qu’il se croit sûr d’une partie tout au moins de la solution. Il pense aussitôt à l’importance qu’ont une digestion difficile ou dérangée (« les rêves viennent de l’estomac »), des états passagers du corps et de menus faits qui dérangent notre sommeil. Il ne paraît même pas supposer que, tous ces facteurs étant considérés, il reste encore quelque chose à expliquer.

Nous avons précisé dans notre premier chapitre le rôle que la littérature scientifique accordait aux sources somatiques de stimulation dans la formation du rêve ; il suffira donc de le rappeler ici. Nous avons vu que l’on distinguait trois sortes de sources somatiques : les stimuli sensoriels objectifs (venant des objets extérieurs) ; les états d’excitations internes (subjectifs) des organes des sens ; les stimuli somatiques provenant de l’intérieur de l’organisme. Nous avons vu que les auteurs étaient portés à faire peu de cas, ou même à ne pas admettre du tout de sources psychiques du rêve. Un examen des affirmations émises par ces auteurs quant au caractère somatique des sources de stimulation nous a montré que l’importance des excitations sensorielles objectives, stimuli accidentels pendant le sommeil ou stimuli inévitables même pour un esprit endormi, était garantie par de nombreuses observations et confirmée par l’expérience ; que le rôle des excitations subjectives des organes des sens paraissait démontré par le retour des images hypnagogiques ; enfin que l’action des excitations somatiques internes sur les images et représentations du rêve, si elle ne pouvait être totalement prouvée, semblait être confirmée par le rôle joué par les états d’excitation des organes digestifs, urinaires et sexuels.

Les stimulations nerveuses et les stimulations organiques, sources somatiques du rêve, seraient donc, d’après nombre d’auteurs, les seules sources du rêve.

Mais nous avons vu, d’autre part, que cette théorie peut paraître, sinon inexacte, du moins insuffisante. Ses défenseurs eux-mêmes, malgré toute la sécurité que leur donnent leurs observations, surtout celles des stimulations extérieures et accidentelles, conviennent que le riche contenu représentatif du rêve ne peut être déduit des seules stimulations nerveuses externes. Miss Calkins a examiné de ce point de vue, pendant six semaines, ses rêves et ceux d’une autre personne, et elle n’a trouvé dans ces deux séries d’observations que 13,2 % et 6,7 % de cas où l’on pût montrer l’élément de perception sensorielle extérieure ; deux cas seulement pouvaient être ramenés à des sensations organiques. La statistique nous garantit donc ce que nous avions soupçonné en jetant sur notre expérience personnelle un coup d’œil rapide.

On s’est quelquefois contenté de considérer le « rêve à stimulation nerveuse » comme une variété inférieure facile à étudier. Spitta divisait les rêves en rêves dus à une stimulation nerveuse et rêves d’association. La solution était peu satisfaisante tant qu’on ne pouvait montrer le rapport qui unissait les sources somatiques du rêve à son contenu représentatif.

À côté de l’objection statistique, apparaît ainsi une nouvelle difficulté : celle d’expliquer les rêves ainsi provoqués. Les représentants de la doctrine organique doivent nous expliquer : d’abord pourquoi, dans le rêve, le stimulus externe n’apparaît pas sous sa forme propre, mais est toujours méconnu (cf. les rêves liés à la sonnerie du réveil) ; ensuite pourquoi la réaction de l’esprit à ce stimulus méconnu est tellement variable. Strümpell répond à cela que, pendant le sommeil, l’esprit, détourné du monde extérieur, ne saurait comprendre le sens véritable des stimuli sensoriels objectifs et se trouve contraint, par les impulsions mal déterminées qui l’entraînent en tout sens, de créer des illusions : « Dès qu’un stimulus nerveux extérieur ou intérieur a fait apparaître, pendant le sommeil, une sensation, un complexe de sensations, un sentiment, ou, de façon plus générale, un processus psychique quelconque, ce processus appelle des images, traces de l’expérience de la veille, c’est-à-dire d’anciennes perceptions, soit nues, soit pourvues d’une charge psychique. Il rassemble un nombre plus ou moins grand de ces images, et c’est leur réunion qui donne à l’impression née du stimulus nerveux une valeur psychique. Ici encore, on peut dire, selon l’expression courante pour la vie de la veille, que dans le sommeil l’esprit interprète les impressions créées par les stimuli nerveux. Le résultat de cette interprétation est ce que l’on appelle le rêve dû à une stimulation nerveuse, c’est-à-dire un rêve dont les parties constituantes sont déterminées par les lois de reproduction auxquelles est soumis un stimulus nerveux lorsqu’il se déroule sur le plan psychique. »

Wundt s’exprime d’une manière à peu près identique. Les représentations du rêve proviendraient, d’après lui, en grande partie de stimuli sensoriels, en particulier cénesthésiques ; c’est pourquoi ce sont des illusions fantasmatiques, bien plus souvent que de pures représentations mnésiques devenues hallucinations. Le rapport entre le contenu du rêve et les stimuli d’où il provient donne à Strümpell l’occasion de la comparaison suivante : « C’est comme si un homme qui ignorerait entièrement la musique laissait courir ses dix doigts sur les touches d’un piano. » Ainsi le rêve ne serait pas un phénomène intellectuel, né de motifs psychiques, mais la conséquence d’un stimulus physiologique, qui s’exprimerait en symptômes psychiques, parce que l’appareil sur lequel agit ce stimulus ne posséderait pas d’autres moyens d’expression. C’est une hypothèse de même ordre que celle qu’a utilisée Meynert pour expliquer les obsessions : on se rappelle sa fameuse comparaison du tableau de chiffres dans lequel certains nombres seraient mis en relief.

Bien que la doctrine de la stimulation somatique du rêve jouisse de la faveur publique et paraisse séduisante, il est aisé d’en montrer le point faible. Chaque stimulus somatique qui nécessite, durant le sommeil, la formation d’illusions peut être l’objet d’un nombre d’interprétations incalculable, il peut donc être figuré dans le rêve par un nombre incalculable de représentations103. La doctrine de Strümpell et de Wundt ne saurait nous dire pour quel motif telle stimulation externe a été traduite dans le rêve par telle représentation ; elle ne peut expliquer « le choix singulier que font souvent les stimuli, au cours de leur activité » (Lipps, Grundtatsachen des Seelenlebens). On peut faire d’autres objections à l’hypothèse essentielle de cette doctrine (d’après laquelle pendant le sommeil l’esprit ne saurait reconnaître la véritable nature des stimuli sensoriels objectifs). Burdach a montré que l’esprit est parfaitement capable de reconnaître les impressions sensorielles qui l’atteignent pendant le sommeil et d’y réagir convenablement : certaines impressions qui paraissent importantes à l’individu parviennent à échapper à la négligence du sommeil (la nourrice et l’enfant) ; on est bien plus sûrement réveillé par son propre nom que par une impression auditive quelconque, ce qui suppose que l’esprit distingue même alors entre les sensations. Burdach suppose que ce n’est pas la capacité d’interpréter les impressions des sens qui fait défaut pendant le sommeil, mais l’intérêt pour ces mêmes impressions. Les arguments employés par Burdach en 1830 se retrouvent identiques chez Lipps en 1883, quand il combat la théorie de la stimulation somatique. L’esprit nous apparaît dès lors comme le dormeur de l’anecdote qui, lorsqu’on lui demande : « dors-tu ? », répond « non », et, lorsqu’on ajoute : « alors prête-moi donc un billet », se retranche aussitôt derrière un « je dors ».

On peut démontrer par d’autres voies encore l’insuffisance de la théorie somatique. L’observation montre que, dès l’instant où l’on rêve, des stimuli externes, même quand ils apparaissent dans le contenu du rêve, ne déterminent pas un rêve nouveau. On peut réagir de différentes façons à un contact ou à une pression pendant le rêve. On peut ne pas s’en apercevoir et constater en s’éveillant que l’on avait une jambe découverte ou un bras serré ; la Pathologie nous donne de nombreux exemples d’excitations diverses et fortes, sensitives ou motrices, demeurées indifférentes pendant le sommeil. On peut deviner la sensation dans le sommeil, la sentir malgré le sommeil, comme cela arrive dans le cas d’excitations douloureuses, sans la mêler au rêve. On peut aussi se réveiller, pour écarter le stimulus104. Enfin, quelquefois, le stimulus nerveux peut provoquer un rêve ; mais, on le voit, ce n’est qu’une des réactions possibles. Ce ne serait pas le cas si le rêve ne pouvait provenir que de stimuli somatiques.

D’autres auteurs, Scherner, et Volkelt après lui, ont bien vu les insuffisances de cette théorie. Ils ont essayé de déterminer plus exactement l’espèce d’activité psychique qui fait jaillir, des stimulations somatiques, les images bigarrées du rêve, ils ont donc cherché à considérer l’essence du rêve comme psychique. Scherner, qui a donné de l’activité psychique impliquée dans la formation des rêves une description très profondément sentie, très poétique et très vivante, a cru avoir trouvé le principe selon lequel l’esprit réagit aux stimuli.

D’après Scherner, l’imagination, délivrée des chaînes de la veille, agirait dans le rêve de manière à représenter symboliquement la nature de l’organe d’où vient la stimulation et l’espèce de cette stimulation. Il y aurait là une sorte de clef des songes qui pourrait servir de préface à leur interprétation. « L’image du chat indique un état d’esprit pénible, l’image d’un gâteau clair et lisse la nudité corporelle. L’imagination du rêve représente le corps humain tout entier comme une maison, chaque organe comme une partie de la maison. Quand on rêve parce que l’on a mal aux dents, la bouche est représentée par un vestibule élevé et le passage du pharynx à l’œsophage par un escalier. Quand on a mal à la tête, la position élevée de la tête est représentée par un plafond très haut et couvert d’horribles araignées qui ressemblent à des crapauds ». « Le rêve dispose, pour un même organe, de symboles nombreux ; les poumons seront, à cause de la respiration, symbolisés par un poêle rempli de flammes et dont on entend le ronflement ; le cœur par des caisses vides, des corbeilles ; la vessie par des objets ronds, en forme de bourse, ou, d’une manière générale, par des objets creux. Un fait a une importance particulière : il est fréquent qu’à la fin du rêve nous nous représentions clairement l’organe excité ou sa fonction et cela dans notre propre corps. Ainsi à la fin d’un rêve de maux de dents on s’arrache une dent ».

Ce mode d’interprétation des songes n’a guère rencontré de faveurs ; on l’a trouvé extravagant, on a même hésité à lui concéder le peu de justesse auquel il peut prétendre, à mon avis. Comme on l’a vu, il reprend l’interprétation du rêve au moyen d’une symbolique, à la manière des Anciens, mais il restreint cette interprétation au corps de l’homme. Le défaut de technique scientifique claire pour cette interprétation rend malaisée l’application de la doctrine de Scherner. L’interprétation paraît arbitraire, d’autant qu’un même stimulus peut être représenté de diverses manières ; Volkelt refusait déjà la représentation du corps par une maison. De plus, on est choqué, parce que le travail du rêve apparaît comme une occupation inutile et dépourvue de but : l’esprit se contente de rêvasser au sujet des excitations qui l’occupent, au lieu de s’en libérer

Mais voici de plus une grave objection. Ces stimuli somatiques existent toujours ; on accorde que l’esprit y est plus accessible pendant le sommeil que pendant la veille ; on ne comprend donc pas pourquoi nous ne rêvons pas continuellement la nuit, toutes les nuits, de tous nos organes. Si l’on veut répondre à cela qu’il faut, pour provoquer des rêves, que nos yeux, nos oreilles, nos dents, notre intestin nous envoient des excitations spéciales, on se trouve devant une nouvelle difficulté : il faut démontrer que cet accroissement de stimuli existe objectivement, ce n’est possible que dans un petit nombre de cas. Si un rêve de vol symbolise le mouvement de nos poumons, ce rêve devrait, comme le remarque Strümpell, se produire beaucoup plus souvent ou correspondre à une respiration plus active. Il y a une troisième possibilité, la plus vraisemblable de toutes : à de certains moments, des motifs particuliers nous amèneraient à prêter attention à des sensations viscérales qui existent toujours ; mais ceci nous entraînerait au-delà de la théorie de Scherner.

Les explications de Scherner et de Volkelt ont le mérite d’attirer notre attention sur une série de caractères du contenu du rêve qui ont besoin d’être expliqués et qui nous réservent peut-être des découvertes. Il est exact que le rêve contient des représentations symboliques d’organes et de fonctions : l’eau indique souvent une excitation de la vessie, l’organe sexuel de l’homme est représenté par un bâton tenu en l’air ou par une colonne, etc. Quand, au lieu d’être ternes, comme il arrive souvent, nos rêves présentent un champ visuel mouvant et des couleurs éclatantes, il faut bien les interpréter comme des rêves à stimulus visuel ; si un rêve contient du tapage, des bruits de voix, il faut faire sa part à l’illusion auditive. Le rêve de Scherner où deux rangées de petits garçons blonds sont en face l’une de l’autre sur un pont, se saisissent mutuellement, puis reprennent leur première position, jusqu’à ce que le dormeur s’assoie sur le pont et arrache une longue dent de sa mâchoire, le rêve de Volkelt où deux rangées de tiroirs jouent un rôle analogue et qui s’achève aussi par une dent arrachée, bien d’autres encore rapportés par d’autres auteurs, nous empêchent de rejeter la théorie de Scherner comme stérile. Mais il faudra que nous trouvions une autre explication du symbolisme qui paraît contenu dans ces rêves à stimulus dentaire.

Aussi longtemps que j’ai exposé la théorie des sources somatiques, j’ai laissé de côté les arguments découverts au cours de mes analyses de rêves. Si, par un procédé que les autres auteurs n’ont pas employé, nous pouvons prouver que le rêve a sa valeur propre au point de vue psychique, que son motif est un désir, et qu’il trouve son matériel immédiat dans les événements de la journée, toute autre doctrine qui aura négligé ces faits et qui aura vu dans le rêve une réaction psychique inutile et énigmatique à des stimuli somatiques sera condamnée par là même. Ou bien il faudrait admettre un fait invraisemblable ; il y aurait deux sortes de rêves distincts, je n’aurais connu que les uns, les anciens auteurs n’auraient connu que les autres.

Il reste à introduire dans notre doctrine les faits sur lesquels s’appuie la théorie courante de la stimulation somatique.

Nous avons fait un premier pas dans ce sens, quand nous avons posé en principe que le travail du rêve était contraint d’élaborer toutes les excitations simultanées et d’en faire une unité. Nous avons vu que, lorsque deux ou plusieurs événements marquants de la veille nous étaient demeurés dans l’esprit, les désirs qui en étaient issus étaient unis dans un même rêve, et aussi que l’on retrouvait dans le matériel du rêve des impressions chargées de valeur psychique à côté de faits indifférents de la veille, à condition toutefois que des représentations les unissant pussent s’établir entre les deux. Ainsi le rêve apparaît comme une réaction à tout ce qui existe simultanément et actuellement dans l’âme endormie. Nos analyses du matériel du rêve nous y ont fait reconnaître jusqu’à présent une collection de résidus psychiques, des traces mnésiques auxquels (à cause de la préférence accordée au récent et à l’infantile) nous avons dû attribuer le caractère d’actualité, sans d’ailleurs pouvoir préciser davantage. Nous n’aurons pas grand-peine maintenant à prédire ce qui arrivera, si, pendant le sommeil, un matériel neuf sous forme de sensations vient s’ajouter à ces souvenirs devenus actuels. Ces excitations prendront de l’importance dans le rêve parce qu’elles sont actuelles ; elles seront unies aux autres faits psychiques actuels pour former les éléments nécessaires à l’organisation du rêve. Autrement dit, les stimuli qui surviennent pendant le sommeil sont élaborés dans le sens de l’accomplissement de notre désir conjointement avec les restes psychiques diurnes. Cette réunion n’est pas essentielle, nous avons vu que l’on pouvait imaginer plusieurs manières de se comporter, pendant le sommeil, à l’égard des stimuli somatiques. Les cas où cette réunion s’est faite sont ceux où l’on a pu trouver un fonds d’images pour le contenu du rêve, pouvant représenter à la fois les deux espèces de sources, psychique et somatique.

L’essence du rêve n’est pas modifiée quand un matériel somatique s’ajoute aux sources psychiques ; il reste accomplissement de désir, quel que soit le mode d’expression que le matériel actuel donne à ce désir.

Je ferais volontiers une place ici à une série de particularités qui font que l’importance des stimuli externes varie dans le rêve. Je pense que ce qui détermine le comportement pendant le sommeil, à l’égard d’une stimulation objective quelque peu marquée, c’est, dans chaque cas particulier, l’action des facteurs individuels, physiologiques et accidentels. Le rapport entre la profondeur du sommeil, habituelle ou accidentelle, et l’intensité du stimulus fera que celui-ci tantôt sera réprimé assez pour ne point gêner le sommeil, tantôt pourra l’interrompre ; dans certains cas enfin, il pourra entrer dans la trame du rêve et sera ainsi neutralisé. Il en résulte que, selon l’aspect habituel de ces « constellations », les stimuli externes agiront plus ou moins selon les individus. Pour moi, qui suis un excellent dormeur et qui tiens essentiellement à ne pas me laisser déranger pendant mon sommeil, je trouve pour mes rêves peu d’excitations extérieures et par contre beaucoup de motifs psychiques. Je n’ai en réalité relevé qu’un seul rêve où j’ai pu reconnaître une source stimulante douloureuse et objective. Ce rêve montre d’une manière très instructive comment le stimulus externe agit.

Je chevauche un cheval gris, d’une manière hésitante et maladroite d’ailleurs et comme si je ne faisais que m’y appuyer. Je rencontre alors mon confrère P…, en vêtement de loden, bien monté sur son grand cheval, et qui me signale quelque chose (probablement, que je monte mal). Alors je me tiens de mieux en mieux sur ce cheval très intelligent, je suis bien installé et je remarque que je m’y trouve comme chez moi. Ma selle est une sorte de coussin qui remplit complètement tout l’espace entre le cou et la croupe du cheval. Je chevauche à l’étroit entre deux camions chargés. Après avoir chevauché quelque temps le long de la route, je retourne et veux descendre de cheval, d’abord devant une petite chapelle ouverte qui donne sur la route. Ensuite je descends réellement devant une autre chapelle, qui est toute proche ; l’hôtel est dans la même rue, je pourrais laisser le cheval y aller tout seul, mais je préfère l’y conduire. Il me semble que j’aurais honte d’y arriver à cheval. Devant l’hôtel se trouve un groom qui me montre un billet m’appartenant et qu’il a trouvé. Il se moque de moi à cette occasion. Sur le billet, souligné deux fois : ne pas manger, puis, seconde résolution (indistinct), quelque chose comme : ne pas travailler ; à cela se joint un vague sentiment d’être dans une ville étrangère où je ne travaille pas.

On ne remarque pas d’abord que le rêve est apparu sous l’influence, sous la contrainte d’un stimulus douloureux. Je souffrais depuis quelques jours de furoncles, qui faisaient de chaque mouvement une torture ; finalement un anthrax s’était logé à la naissance du scrotum et était devenu gros comme une pomme. Chaque pas me causait une douleur insupportable. Une fatigue fiévreuse, un dégoût de toute nourriture, la rude tâche de la journée, que j’avais voulu remplir cependant, m’avaient mis de mauvaise humeur. Je ne pouvais faire mon métier que difficilement ; mais à coup sûr l’exercice auquel le siège et la nature du mal me rendaient le plus impropre était équitation. Le rêve, en m’attribuant précisément ce genre d’activité, est la négation la plus énergique de la douleur que l’on puisse imaginer. Je ne sais pas monter à cheval, je n’en rêve jamais, je ne suis monté à cheval qu’une fois dans ma vie, sans selle d’ailleurs, et je n’y ai trouvé aucun plaisir. Dans ce rêve, je chevauche comme si je n’avais pas de furoncle au périnée, ou plus exactement : parce que je ne veux pas en avoir. D’après la description, ma selle doit être le cataplasme qui m’a permis de m’endormir. Il est probable que, pendant les premières heures du sommeil, il m’a empêché de sentir la douleur. Les sensations douloureuses ont apparu ensuite et elles m’auraient réveillé, si le rêve n’était venu me tranquilliser : « Dors paisiblement, il n’y a pas à te réveiller ! Tu n’as pas de furoncle, tu es à cheval. Si tu avais un furoncle là, tu ne pourrais pas monter ! » Ça a réussi, la douleur a été assourdie et j’ai continué à dormir.

Le rêve s’est d’abord efforcé de me « dé-suggestionner », de me persuader que je n’avais pas de furoncle, en maintenant obstinément une représentation incompatible avec la douleur ; il jouait le même rôle que la folie hallucinatoire de la mère qui a perdu son enfant105 ou du marchand qui a perdu sa fortune. Mais cela ne suffisait pas ; il a, de plus, utilisé les particularités de la sensation qu’il refoulait et de l’image qu’il employait dans ce but, pour rattacher ce qui existait actuellement dans l’esprit à la situation du rêve et pour le représenter. Je chevauche un cheval gris, la couleur du cheval est celle du vêtement poivre et sel que portait mon confrère P…, la dernière fois où je l’ai rencontré à la campagne. On a considéré la nourriture épicée (poivrée) comme pouvant être l’origine de ma furonculose ; j’aime mieux cette cause-là que le diabète, auquel il faut toujours penser dans ces cas. Mon ami P… monte volontiers sur ses grands chevaux avec moi, depuis qu’il m’a supplanté auprès d’une malade, auprès de qui j’avais accompli de véritables tours de force (je suis d’abord assis en travers du cheval, comme pour faire des tours). Cette malade m’avait d’ailleurs mené à sa fantaisie, comme fait le cheval dans l’anecdote du cavalier du dimanche. C’est pourquoi le cheval symbolise la malade (il est très intelligent dans le rêve). « Je m’y trouve comme chez moi » est une allusion à la situation que j’avais dans cette maison, avant que P… m’y remplaçât. Un de mes rares amis parmi les grands médecins de cette ville m’a dit il y a quelque temps, parlant de cette maison : « Je vous y croyais bien en selle. » C’était encore un tour de force de faire chaque jour huit à dix heures de psychothérapie en souffrant à ce point, mais je sais que, si je ne me porte pas bien, je ne pourrai accomplir cette tâche, particulièrement difficile, et le rêve est plein d’allusions sombres à la situation où je me trouverais alors (le billet analogue à celui des neurasthéniques – on le montre au médecin) : ne pas travailler et ne pas manger. Si je poursuis l’interprétation, je vois que le rêve est parvenu à passer de la chevauchée, situation souhaitée, à des scènes de disputes qui remontent à mon enfance et qui se sont déroulées entre moi et un de mes neveux, d’un an plus âgé, qui vit actuellement en Angleterre. Le rêve a utilisé, de plus, certains éléments qui proviennent de mes voyages en Italie : la route que je suis est faite de souvenirs de Vérone et de Sienne. Une interprétation plus profonde encore nous ferait trouver des pensées sexuelles, et je me rappelle ce que signifiait, pour une malade qui n’était jamais allée en Italie, l’évocation de ce beau pays dans son rêve (gen Italien – vers l’Italie = Genitalien – organes génitaux) ; ceci rappelle d’ailleurs la maison dont j’ai été le médecin avant mon confrère P… et aussi la place où se trouve mon furoncle.

Un autre rêve me permit de me défendre d’une manière analogue contre une stimulation, sensorielle cette fois, qui menaçait de troubler mon sommeil ; je ne découvris que par hasard la relation entre mon rêve et ce stimulus et je compris ainsi le rêve. Je m’éveillai un jour, au cœur de l’été, au Tyrol, sachant que j’avais rêvé : « Le pape est mort. » Je ne pouvais interpréter ce rêve court et nullement visuel. Je me rappelais seulement avoir lu, peu de temps avant, dans les journaux, que Sa Sainteté avait été légèrement indisposée. Mais, au cours de l’après-midi, ma femme me demanda : « As-tu entendu, ce matin, ces terribles sonneries de cloches ? » Je ne savais pas que je les avais entendues, mais je compris alors mon rêve : ayant besoin de dormir, j’avais réagi au bruit par lequel cette pieuse population voulait m’éveiller. Je m’en vengeai en pensant que le pape était mort et continuai à dormir sans m’intéresser davantage à la sonnerie.

Au nombre des rêves auxquels il a été fait allusion dans les chapitres précédents, il s’en trouvait plusieurs qui auraient pu servir d’exemples d’élaboration de ce qu’on nomme des stimulations nerveuses. Le rêve au cours duquel on boit à grands traits est de cette espèce ; il semble que le stimulus somatique en soit la seule source, que le motif né de la sensation, la soif, soit le seul motif du rêve. Il en est de même dans d’autres rêves plus simples, où le stimulus somatique semble à lui seul créer le désir. Le rêve de la malade qui rejette, la nuit, l’appareil de sa joue montre une manière inaccoutumée de réagir à un stimulus douloureux par l’accomplissement d’un désir ; il semble que la malade ait réussi pour un moment à ne plus souffrir en passant sa souffrance à un étranger.

Mon rêve des trois Parques est un rêve de faim, très net, mais il ramène le besoin de nourriture à la nostalgie de l’enfant pour le sein maternel et il utilise un penchant innocent pour en couvrir un plus grand qui, lui, ne peut s’extérioriser franchement. Nous pouvons voir dans le rêve du comte Thun de quelle manière un besoin corporel accidentel peut être rattaché aux émotions les plus fortes et les plus fortement réprimées de notre vie psychique. Et, s’il est vrai, comme Gamier le raconte, que le Premier consul avait d’abord introduit le bruit de la machine infernale dans un rêve de bataille, nous voyons très clairement par là en quel sens l’activité de l’esprit utilise les sensations pendant le sommeil. Un jeune avocat qui s’est endormi l’esprit plein de sa première grande affaire de banqueroute, objet de ses préoccupations de l’après-midi, se conduit en rêve comme Napoléon. Il rêve d’un certain G. Reich à Hussiatyn, qu’il a connu au cours de l’affaire. Hussiatyn passe au premier plan d’une manière de plus en plus impérieuse. Il se réveille et entend tousser sa femme atteinte de bronchite106.

Confrontons le rêve de Napoléon, qui était un excellent dormeur, et celui de l’étudiant qui, éveillé par sa logeuse parce qu’il doit aller à l’hôpital, rêve qu’il y est déjà, couché dans un lit et continue à dormir en pensant : puisque je suis à l’hôpital, je n’ai pas besoin de me lever pour y aller. Le dernier est visiblement un rêve de commodité, le dormeur s’avoue le motif de son rêve et nous découvre par là un des secrets du rêve. En un sens, tous les rêves sont des rêves de commodité, faits pour nous permettre de continuer à dormir. Le rêve est le gardien du sommeil et non son perturbateur. Nous montrerons ailleurs comment cette conception peut s’appliquer aux facteurs psychiques qui nous éveillent ; nous pouvons expliquer dès maintenant le rôle des stimuli objectifs externes. Ou bien l’esprit néglige les sensations qui lui sont données pendant le sommeil (quand leur intensité et leur sens, qu’il comprend, le lui permettent), ou bien le rêve lui sert à les repousser, à les dépouiller de leur valeur, ou enfin, s’il doit les reconnaître, il s’efforce de les interpréter de manière qu’elles forment une partie d’une situation souhaitée et compatible avec le sommeil. La sensation actuelle est mêlée au rêve de manière à perdre toute réalité. Napoléon peut continuer à dormir, il ne s’agit que du souvenir du canon d’Arcole107.

Le désir de dormir, où s’est logé le moi conscient, et qui, joint à la censure et à l’« élaboration secondaire » dont il sera question plus loin, représente la contribution de celui-ci au rêve, doit donc être compté chaque fois au nombre des motifs qui ont contribué à former le rêve, et chaque rêve qui réussit est un accomplissement de ce désir. Nous montrerons ailleurs comment ce désir de dormir, qui est général, régulier et toujours pareil à lui-même, se situe à l’égard des autres désirs que satisfait tour à tour le contenu du rêve. Le désir de dormir est le facteur qui comble les lacunes de la théorie de Strümpell- : Wundt, il explique pourquoi nous interprétons les stimuli externes d’une manière capricieuse et étrange. L’interprétation véritable, dont l’esprit endormi est parfaitement capable, impliquerait un intérêt actif, exigerait de mettre fin au sommeil ; c’est pourquoi la censure s’exerce d’une manière absolue et ne laisse passer que les interprétations qui s’accordent avec le désir de dormir. Un peu comme : c’est le rossignol et non pas l’alouette ; si c’était l’alouette, la nuit d’amour serait finie. C’est pourquoi, de toutes les interprétations possibles du stimulus, on choisit celle qui s’accorde le mieux avec les souhaits qui sommeillent dans l’esprit. Ainsi tout est déterminé sans équivoque, rien n’est laissé à l’aventure. La mauvaise interprétation n’est pas une illusion, mais, pour ainsi dire, une échappatoire. Là, comme lors de la substitution par déplacement aux ordres de la censure, le processus psychique normal se plie à la nécessité.

Quand des stimuli nerveux externes et des stimuli somatiques internes sont assez intenses pour forcer notre attention – s’ils entraînent essentiellement des rêves et non le réveil –, ils sont un point d’appui pour la formation du rêve, une sorte de noyau de son matériel. Un accomplissement de désir correspondant est alors recherché à peu près comme des représentations intermédiaires le sont entre deux stimulations psychiques. C’est dans ces limites que les éléments somatiques peuvent dicter le contenu d’un certain nombre de rêves. Dans ce cas extrême, la formation du rêve peut faire appel à un désir inactuel. Mais, dans tous les cas, le rêve ne peut que représenter un désir dans la situation d’accompli ; il doit, si l’on peut dire, trouver le désir dont l’accomplissement serait possible étant donné la sensation actuelle. Ce matériel actuel peut être utilisé dans le rêve – même s’il est pénible ou douloureux. Nous formons parfois des vœux dont l’accomplissement crée du déplaisir ; cela paraît contradictoire, mais cela s’explique par la présence de deux instances psychiques et de la censure qui les sépare.

Il y a, comme nous l’avons vu, des désirs refoulés qui appartiennent au premier système et contre l’accomplissement desquels le second système se dresse. Nous n’entendons pas dire par là que ces désirs ont existé et ont ensuite disparu ; le principe du refoulement, tel que nous le montrent les psychonévroses, suppose que ces désirs refoulés existent encore, mais qu’ils sont inhibés. L’expression courante « réprimer » ces impulsions est très exacte. La préparation psychique qui devait permettre à ces désirs de se frayer une voie jusqu’à leur réalisation demeure et peut être utilisée. Mais dans le cas où un de ces désirs réprimés est cependant accompli, l’inhibition surmontée par le second système (conscient) se traduit par un sentiment de déplaisir. En somme, quand, pendant le sommeil, se produisent des sensations de déplaisir de source somatique, cette situation est utilisée par le travail du rêve qui obtient ainsi l’accomplissement d’un désir jusqu’alors réprimé, en écartant plus ou moins la censure.

Ces faits expliquent un certain nombre de cauchemars. D’autres parmi ces formations du rêve non favorables à la théorie du désir trahissent un autre mécanisme. L’angoisse dans le rêve peut être d’origine psychonévrotique, elle peut provenir d’excitations psychosexuelles et alors correspondre à une libido refoulée. Cette angoisse, et tout le rêve d’angoisse, ont alors la signification d’un symptôme névrotique, et nous nous trouvons à la limite où la tendance du rêve à accomplir des désirs échoue. Mais, dans d’autres cauchemars, l’impression d’angoisse est d’origine somatique (maladies des poumons, du cœur, gêne respiratoire). Le rêve l’utilise alors à accomplir des désirs fortement réprimés qui, pour des motifs psychiques, se seraient achevés par une angoisse analogue. Il n’est pas difficile d’unir ces deux cas, différents en apparence. Quand deux formations psychiques : une tendance affective et un contenu représentatif sont étroitement unies, celle qui est actuellement donnée évoque l’autre dans le rêve ; tantôt l’angoisse somatique éveille le contenu représentatif réprimé, tantôt le contenu représentatif libéré du refoulement, accompagné de l’excitation sexuelle, provoque un déclenchement d’angoisse. On peut dire que, dans le premier cas, un affect somatique est interprété d’une manière psychique ; dans le second, le donné est tout entier psychique, mais le contenu réprimé est aisément remplacé par une interprétation somatique qui cadre avec l’angoisse. Les difficultés de compréhension qui apparaissent ici n’ont que peu de rapport avec le rêve ; elles viennent de ce que nous touchons aux problèmes du développement de l’angoisse et du refoulement.

L’état général de notre corps est assurément au nombre des stimuli somatiques directeurs du rêve. Il ne peut déterminer son contenu, mais il fournit à ses pensées du matériel qu’elles devront utiliser ; il choisit, présente certains faits, en éloigne d’autres. Cette sensibilité générale de la veille se lie aux restes psychiques qui auront une importance pour le rêve. Elle peut d’ailleurs persister dans le rêve ou être surmontée, si bien que de désagréable elle sera transformée en son contraire, agréable.

Tant que les sources somatiques de stimulations apparues pendant le sommeil ont une intensité faible, elles jouent, à mon avis, dans la formation du rêve, un rôle analogue à celui des impressions indifférentes de la journée qui ne persistent que parce qu’elles sont récentes. Je veux dire que le rêve ne les utilise que quand elles s’assimilent aisément au contenu représentatif de sa source psychique. Il en est d’elles comme des matériaux bon marché et que l’on a toujours sous la main : on s’en sert chaque fois que l’on en a besoin, tandis qu’une matière précieuse impose d’elle-même l’usage qui doit en être fait. Quand un amateur apporte à un artiste une pierre rare, un onyx, pour que celui-ci en fasse un chef-d’œuvre, la grandeur de la pierre, sa couleur, ses taches décident de la tête ou de la scène qui sera taillée ; si l’artiste avait eu entre les mains du marbre ou du grès, il se serait fié à sa seule inspiration. Je ne peux expliquer que de cette manière le fait que tel contenu fourni par des stimuli organiques d’une intensité habituelle n’apparaît pas toutes les nuits ni dans tous les rêves108.

Un exemple qui nous ramène à l’interprétation du rêve fera saisir plus clairement ma pensée. Un jour, je m’étais efforcé de comprendre à quoi pouvait correspondre la sensation d’être inhibé, cloué sur place, de ne pouvoir achever, si fréquente en rêve et si proche de l’angoisse. La nuit, j’eus le rêve suivant : Je sors, en un costume très sommaire, d’un appartement situé au rez-de-chaussée et je monte l’escalier ; j’enjambe les marches quatre à quatre et suis content de grimper aussi lestement. Je vois brusquement une bonne qui descend l’escalier, elle vient donc vers moi ; je suis confus, je veux me presser, et le sentiment de contrainte apparaît : je suis comme collé aux marches, je ne peux pas bouger.

Analyse. – La situation du rêve est empruntée à la réalité. J’ai à Vienne deux appartements qui ne sont reliés que par un escalier extérieur. Mon cabinet de consultation et mon bureau sont à l’entresol, mon logement à l’étage au-dessus. Quand j’ai travaillé tard, il m’arrive de gagner ma chambre à coucher dans une toilette peu correcte ; cela avait été le cas la veille au soir, j’avais enlevé mon col, ma cravate et mes manchettes ; le rêve comme toujours en fait un costume encore moins complet, mais très indistinct. J’ai l’habitude d’enjamber plusieurs marches, c’est d’ailleurs dans mon rêve l’accomplissement d’un désir, car cela prouve le bon état de mon cœur. De plus, cette manière de monter l’escalier forme un contraste avec l’arrêt dans la seconde partie du rêve. Elle me montre, ce que je savais d’ailleurs, que le rêve représente sans aucune difficulté des actes moteurs parfaitement accomplis ; que l’on pense à l’impression de vol, si fréquente.

Mais l’escalier que je monte n’est pas celui de ma maison ; je ne le reconnais pas d’abord, la personne qui vient au-devant de moi m’aide à le localiser. Cette personne est la bonne d’une vieille dame chez qui je vais deux fois par jour pour lui faire des piqûres ; l’escalier est tout pareil à celui de cette maison.

Comment cet escalier et cette femme apparaissent-ils dans mon rêve ? La honte de n’être pas suffisamment vêtu a sans aucun doute un caractère sexuel ; or la domestique dont je rêve est plus âgée que moi, grincheuse et nullement attirante. Je ne trouve d’autre explication que celle-ci : quand je vais le matin dans cette maison, je suis souvent pris de toux en montant l’escalier ; il n’y a pas de crachoir, j’estime qu’on devrait en mettre un et je crache sur les marches. La concierge (Hausmeisterin), âgée, grincheuse, mais qui a le sens de la propreté, m’épie, et, quand elle constate que je me suis conduit de cette manière, elle grogne de façon que je l’entende et, ensuite, pendant plusieurs jours, refuse de me saluer. La veille du rêve, la bonne avait eu une attitude analogue. J’avais fait comme toujours, très rapidement, ma visite, quand la domestique me dit, dans l’antichambre : « Monsieur aurait pu essuyer ses pieds avant d’entrer dans la chambre, le tapis rouge est de nouveau tout sale. » Voilà la seule raison qui explique l’apparition dans mon rêve de la bonne et de l’escalier.

Il y a un rapport intime entre le fait de « voler dans l’escalier » et celui de cracher sur l’escalier. Toux et fatigue cardiaque sont des châtiments du vice de fumer, vice qui me vaut, chez moi, auprès de la maîtresse de maison (Hausfrau) une réputation de malpropreté ; d’où la fusion des deux maisons dans le rêve.

Je remets la suite de l’interprétation après l’explication du rêve typique des vêtements sommaires. Je remarque seulement ici que la sensation d’inhibition apparaît toujours quand certaines circonstances la rendent nécessaire. On ne peut supposer, dans mon cas, une attitude motrice particulière, puisque je me voyais, un instant avant, bondir sur l’escalier.

IV. Les rêves typiques

Nous ne pouvons pas interpréter les rêves des autres s’ils ne veulent pas nous dire quelles pensées inconscientes se cachent derrière ; cela entrave fortement l’utilisation pratique de notre méthode109. Mais en dépit de la liberté que manifeste chacun de nous dans ses rêves, il y a un certain nombre de rêves que nous avons presque tous eus de la même manière et dont on peut dire qu’ils ont, pour tous, la même signification. Ces rêves typiques méritent une attention toute particulière, parce qu’ils ont probablement les mêmes sources chez tous les hommes et peuvent nous fournir des indications sur ces sources.

L’application de nos méthodes d’interprétation à ces rêves typiques nous avait donc donné les plus grands espoirs, et c’est avec peine que nous avons dû convenir que précisément notre technique ne s’applique pas à ces cas. Quand il s’agit d’interpréter les rêves typiques, le rêveur ne se rappelle ordinairement pas les idées qui l’y ont conduit, ou bien il se les rappelle d’une manière si obscure et si incomplète que nous n’en pouvons tirer aucun parti.

Nous verrons plus loin d’où cela vient et comment suppléer à ce défaut de notre technique. Le lecteur comprendra alors pourquoi je ne traite ici que de quelques rêves typiques et pourquoi je remets à plus tard l’explication des autres.

1. Le rêve de confusion à cause de la nudité

Le rêve que l’on est nu ou mal vêtu en présence d’étrangers ne s’accompagne souvent d’aucun sentiment de honte. Nous ne nous occuperons du rêve de nudité que dans les cas où il s’accompagne de ce sentiment, où l’on veut s’enfuir, se cacher et où l’on éprouve une curieuse inhibition, telle que l’on ne peut bouger et que l’on se sent impuissant à transformer cette pénible situation. Dans ce cas seulement, le rêve est typique, quelles que soient les complications et les additions individuelles qui s’y joignent. Il s’agit essentiellement de l’impression pénible de honte, qui fait qu’on voudrait dissimuler sa nudité, le plus souvent en s’éloignant, et qu’on n’y arrive pas. Je pense que la plupart de mes lecteurs ont déjà connu cette situation dans leurs rêves.

Habituellement, on sait mal comment on est dévêtu. On entend raconter : j’étais en chemise, mais il est rare que l’image soit claire ; elle est ordinairement si indistincte que l’on ajoute : ou en sous-vêtement. Le plus souvent le défaut de notre toilette n’était pas assez considérable pour expliquer la honte que nous avons ressentie. Chez l’ancien officier, le sentiment de nudité est remplacé par celui de porter un costume contraire aux règlements : je suis dans la rue, ne porte pas mon sabre et vois des officiers s’approcher, je n’ai pas de cravate, je porte un pantalon civil à carreaux, etc.

Les personnes devant qui on a honte sont presque toujours des étrangers dont le visage est peu distinct. Jamais, dans les rêves typiques, les vêtements qui nous gênent à tel point ne font que l’on nous apostrophe ou que l’on nous remarque seulement. Tout au contraire, les gens ont l’air indifférent, ou, comme j’ai pu le noter dans un rêve particulièrement clair, des mines solennelles et raides. Cela donne à penser.

Il y a entre la honte du rêveur et l’indifférence des spectateurs un contraste comme nous en rencontrons souvent dans nos rêves. Pour répondre à la situation du rêve et aux sentiments du rêveur, les étrangers devraient regarder celui-ci avec surprise, se moquer de lui, ou se fâcher. On peut penser que cette réaction a été écartée en accomplissement d’un désir, tandis que la honte a subsisté, maintenue par quelque force puissante : ainsi les deux parties s’accordent mal. Un témoignage intéressant va nous montrer que le rêve n’est pas entièrement expliqué par une déformation partielle due à l’accomplissement du désir.

C’est le fond d’un conte que nous avons tous lu dans Andersen110 et que plus récemment L. Fulda a mis en œuvre dans Le Talisman. Le conte d’Andersen nous montre deux imposteurs qui tissent pour l’empereur un vêtement précieux, mais tel que seuls les bons et loyaux sujets peuvent le voir. L’empereur va, vêtu de la robe invisible, et chacun, effrayé par cette épreuve, feint de ne pas s’apercevoir qu’il est nu.

C’est bien là la situation de notre rêve. Il n’est pas très hardi de supposer que le contenu incompréhensible du rêve a été au nombre des motifs qui ont fait rechercher une forme telle que la situation dont on gardait le souvenir prît un sens. Celle-ci a perdu dès lors sa signification première et a été employée à d’autres fins. Mais nous verrons que cette non-compréhension du contenu du rêve par l’activité consciente d’un second système psychique est très fréquente ; il faut y voir un des facteurs qui donnent au rêve sa forme définitive. Ce sont de semblables méprises localisées dans une même personnalité psychique qui sont à l’origine des obsessions et des phobies.

Indiquons pour notre rêve sur quel matériel cette mauvaise interprétation se fonde. L’imposteur est le rêve, l’empereur est le rêveur lui-même, et la tendance moralisatrice trahit une obscure notion qu’il y a, dans le contenu latent du rêve, des désirs non permis, victimes du refoulement. Les associations que j’ai retrouvées, en analysant ces sortes de rêves chez des névrotiques, me permettent d’affirmer qu’il y a là, à la base, un souvenir de notre première enfance. Ce n’est que dans notre enfance que nous avons pu nous montrer en costume sommaire à nos parents et à des étrangers : domestiques, personnes en visite ; en ce temps-là nous n’avions pas honte d’être nus111. On peut remarquer que beaucoup d’enfants, assez grands même, éprouvent, quand on les déshabille, une sorte d’ivresse et non de la honte. Ils rient, sautent, s’envoient des claques ; leur mère le leur reproche et dit : Fi, c’est une honte, on ne doit pas faire ça. Les enfants ont souvent des plaisirs d’exhibition. On ne peut guère se promener dans un village de cette région sans rencontrer des enfants de deux à trois ans qui lèvent leur chemise devant les promeneurs et en leur honneur peut-être. Un de mes malades se rappelle que, quand il avait huit ans, il voulait, avant d’aller se coucher, danser en chemise devant sa petite sœur qui était dans la chambre voisine ; la domestique l’en empêchait. Se montrer nu à des enfants de l’autre sexe joue un grand rôle au début de l’histoire morbide des névropathes ; on peut y rattacher le sentiment qu’ont les paranoïaques d’être observés quand ils s’habillent et se déshabillent ; parmi les pervers il est une catégorie chez laquelle ces impulsions infantiles ont atteint le degré d’un symptôme : ce sont les exhibitionnistes.

Quand nous regardons en arrière, cette partie de notre enfance qui ignorait la honte nous apparaît comme un paradis, et le paradis lui-même est-il autre chose que la somme des fantasmes de toutes nos enfances ? C’est pourquoi dans le paradis les hommes sont nus et n’ont point de honte, jusqu’au moment où la honte et l’angoisse s’éveillent, où ils sont chassés et où commencent la vie sexuelle et la civilisation. Le rêve peut nous ramener chaque nuit dans ce paradis ; nous avons indiqué déjà que les impressions de la première enfance (de l’époque « préhistorique » qui va jusque vers quatre ans) tendent à se reproduire, quel que soit leur contenu ; leur reproduction est l’accomplissement d’un désir. Les rêves de nudité sont donc des rêves d’exhibition112.

Au cœur de tout rêve d’exhibition gît l’image du rêveur lui-même (non sous son aspect d’enfant mais sous son aspect actuel) en petite tenue (image peu distincte soit à cause de la superposition des souvenirs de tenue négligée soit à cause de la censure). Il s’y ajoute les gens devant lesquels le rêveur se sent honteux. Je ne connais pas d’exemple où les véritables spectateurs de ces exhibitions enfantines aient réapparu dans le rêve. Le rêve n’est presque jamais un simple souvenir. Il est remarquable que les personnes qui éveillaient dans notre enfance notre intérêt sexuel soient écartées dans toutes les images du rêve, de l’hystérie et de la névrose obsessionnelle ; seule la paranoïa retrouve ces spectateurs et, bien qu’ils restent invisibles, est fanatiquement convaincue de leur présence. Le « grand nombre d’étrangers » indifférents au spectacle, que le rêve leur substitue, est précisément le contraire du souhait de voir les quelques personnes bien connues auxquelles on se montrait tout nu étant enfant. Nous trouvons ce « grand nombre d’étrangers » dans bien d’autres rêves, ils indiquent toujours, par opposition, notre désir de « garder le secret »113. On voit comment la reproduction de l’ancienne situation, telle que nous la montre la paranoïa, explique cette opposition : on n’est plus seul, à coup sûr on est observé, mais par « un grand nombre d’étrangers extraordinairement indistincts et indifférents ».

De plus, il faut tenir compte, dans les rêves d’exhibition, du refoulement. L’impression pénible du rêve provient de la réaction du second système psychique : elle est due à ce que la scène d’exhibition est parvenue malgré tout à être représentée. Pour éviter cette impression pénible, il aurait fallu ne jamais revivre la scène.

Nous reparlerons encore du sentiment d’être paralysé. Le rêve s’en sert pour indiquer le conflit de volontés, le non. Selon nos projets inconscients l’exhibition doit être continuée, selon les exigences de la censure elle doit être interrompue.

Il y a entre nos rêves typiques et les contes, la poésie en général, des rapports fréquents et qui ne sont pas dus au hasard. Un écrivain pénétrant a analysé le processus de transformation dont le poète est ordinairement l’instrument et l’a poursuivi en sens inverse, ramenant le poème à son rêve. Un ami me fait remarquer le passage suivant de G. E. Keller (Der grüne Heinrich) : « Je ne vous souhaite pas, mon cher Lee, de connaître jamais par expérience la situation d’Ulysse qui apparaît nu et couvert de fange devant Nausicaa et ses compagnes. Il y a au fond de cela une vérité saisissante et bien choisie. Voulez-vous comprendre d’où cela vient ? Supposez que, séparé de notre patrie et de tout ce qui vous est cher, vous ayez longtemps erré à l’étranger, que vous ayez vu beaucoup de choses, acquis beaucoup d’expérience, que vous soyez tourmenté et soucieux, misérable et abandonné – alors, infailliblement, une nuit, vous rêverez que vous approchez de votre patrie ; vous la voyez briller des couleurs les plus belles dans la plus douce lumière, des formes aimables et délicates viennent à vous ; quand vous vous apercevez brusquement que vous êtes tout nu et couvert de poussière. Une honte, une angoisse sans nom s’emparent de vous, vous essayez de courir et de vous cacher et vous vous éveillez baigné de sueur. Aussi longtemps qu’il y aura des hommes, ce sera là le rêve de l’homme tourmenté et repoussé de toutes parts ; ainsi Homère a pris cette situation dans l’essence la plus profonde et la plus durable de l’humanité. »

L’essence profonde et éternelle de l’homme est constituée par les impulsions issues d’une enfance devenue préhistorique, c’est là ce que le poète compte réveiller chez ses auditeurs. Derrière les souhaits de l’exilé, souhaits conscients et qu’il ne saurait se reprocher, apparaissent dans le rêve les souhaits de l’enfant, réprimés et interdits ; c’est pourquoi le rêve qu’objective la légende de Nausicaa s’achève toujours en cauchemar.

Mon propre rêve : course dans l’escalier se transformant en une impuissance à bouger, est encore un rêve d’exhibition, il en a toutes les caractéristiques. Il devrait donc pouvoir se ramener à des impressions d’enfance. On saurait alors dans quelle mesure la conduite de la bonne qui m’avait reproché de salir le tapis a été la cause du rôle qu’elle joue dans le rêve. Je puis, en fait, fournir les explications souhaitées. La psychanalyse nous apprend à ramener la proximité dans le temps à l’interdépendance des faits. Deux pensées qui nous semblent n’avoir aucun lien, mais qui se suivent d’une manière immédiate, forment un tout qu’il faut deviner, comme un a et un b écrits l’un après l’autre doivent être prononcés en une seule syllabe ab. Il en est de même pour les rapports dans le rêve. Le rêve de l’escalier dont je viens de parler appartient à une série de rêves que j’ai tous analysés. On doit donc y retrouver les mêmes pensées que dans les autres. Or, dans quelques-uns de ces rêves, je rencontre le souvenir d’une bonne d’enfants qui m’a gardé pendant ma première enfance jusque vers deux ans et demi. Je n’en ai conservé qu’une impression très vague. D’après ce que ma mère m’en a dit il y a peu de temps, elle était vieille et laide, mais très sensée et très laborieuse ; si j’en crois mon rêve, elle m’aura parfois traité rudement et m’aura dit des choses désagréables quand je n’aurais pas été propre. La bonne qui paraît vouloir continuer à l’heure actuelle mon éducation prétend incarner dans le rêve ma vieille bonne d’enfants préhistorique. On peut supposer qu’en dépit de quelques tapes j’aimais ma bonne quand j’étais enfant114.

2. Le rêve de la mort de personnes chères

Une autre série de rêves est également typique. Nous y voyons des membres de notre famille que nous aimons, nos parents, nos frères, nos enfants, morts. Il faut distinguer ici deux classes de rêves : ceux où nous n’avons aucun chagrin, si bien qu’au réveil notre insensibilité nous stupéfie ; ceux où nous éprouvons une peine profonde et pleurons à chaudes larmes, pendant notre sommeil même.

Laissons de côté les rêves du premier groupe, ils ne peuvent être typiques. Quand on les analyse, on s’aperçoit que leur signification est différente de leur contenu, qu’ils sont destinés à cacher quelque autre désir. Tel le rêve de la tante qui voyait le fils unique de sa sœur prêt à être enseveli ; cela ne signifiait point qu’elle souhaitait la mort de son petit neveu, mais cachait, ainsi que nous l’avons appris, le désir de revoir une personne dont elle avait été longtemps séparée et qu’elle avait revue une fois déjà, dans des conditions analogues. Ce souhait, contenu véritable du rêve, ne pouvait faire aucune peine, de là vient que le rêve n’en trahissait aucune. On voit ici que les impressions du rêve ne dépendent pas de son contenu manifeste, mais de son contenu latent, que son contenu affectif n’a pas subi la transposition que nous montre son contenu représentatif.

Il en est autrement pour les rêves qui représentent la mort d’un parent aimé et sont accompagnés d’affects douloureux. Ceux-ci ont le sens de leur contenu, ils trahissent le souhait de voir mourir la personne dont il est question. Je sais que je vais révolter ici tous les lecteurs, toutes les personnes qui ont eu des rêves analogues ; je dois donc donner à ma démonstration la base la plus large.

Nous avons pu voir déjà que les souhaits que le rêve représente comme accomplis ne sont pas toujours des souhaits actuels. Ce peuvent être aussi des souhaits Passés, dépassés, refoulés, auxquels nous ne pourrons attribuer une sorte de survivance que parce qu’ils réapparaîtront dans le rêve. Leur mort n’est pas la mort habituelle, mais celle des ombres de l’Odyssée, qui retrouvent quelque vie dès qu’elles ont bu du sang. Dans le rêve de l’enfant mort dans la boîte, il s’agit d’un souhait d’il y a quinze ans, que l’on s’avouait tranquillement alors. Il n’est pas indifférent, pour la théorie du rêve, d’ajouter que ce souhait lui-même se rapportait à un souvenir de la première enfance. La rêveuse, alors qu’elle était encore enfant – je ne peux fixer plus exactement la date –, a entendu dire que sa mère, enceinte d’elle, avait eu un moment de grande tristesse et avait souhaité vivement la mort de l’enfant. Plus tard, enceinte à son tour, elle suivait l’exemple de sa mère.

Quand quelqu’un rêve que son père, sa mère, son frère ou sa sœur sont morts et qu’il en a beaucoup de peine, il ne faut pas supposer qu’il souhaite actuellement leur mort. La théorie du rêve n’exige pas tant, elle conclut seulement qu’à un moment quelconque – dans son enfance sans doute – il a souhaité leur mort. Je pense bien que cette restriction ne suffira pas à calmer ceux qui ont fait des objections ; ils nieront aussi énergiquement avoir pensé cela autrefois qu’ils nient avoir actuellement de semblables désirs. Il faut donc que je rappelle ce qu’a été notre vie mentale infantile, d’après le témoignage du présent115. – Rappelons-nous d’abord ce que sont les relations entre frères et sœurs. Je ne sais pourquoi nous admettons d’avance qu’elles doivent être affectueuses ; nous connaissons tous des frères ennemis et nous avons souvent constaté que l’inimitié était apparue dans l’enfance ou durait depuis toujours. Mais bien des adultes, qui aujourd’hui aiment tendrement leurs frères et sœurs, ont vécu avec eux dans leur enfance sur un pied de guerre continuel. Le plus âgé a maltraité le plus jeune, l’a calomnié, lui a pris ses jouets. Le plus jeune, rempli d’une rage impuissante, a envié et redouté son aîné ; son besoin de liberté, son sentiment du droit s’insurgeaient contre son oppresseur. Les parents disent que les enfants ne s’entendent pas et ils ne savent pas pourquoi. Il n’est pas difficile de voir que le caractère d’un enfant, même bon, est bien différent de celui que nous souhaitons trouver chez un adulte. L’enfant est absolument égoïste, il sent intensément ses besoins et lutte sans ménagements pour les satisfaire ; il lutte en particulier contre ses concurrents, les autres enfants, et tout spécialement contre ses frères et sœurs. Nous ne disons pas pour cela que l’enfant est « méchant », mais qu’il est « mauvais » ; nous ne pouvons le juger responsable de ses mauvaises actions, et il ne l’est pas non plus devant la loi. Cela est juste ; nous pouvons, en effet, espérer que, dès l’enfance, le petit égoïste pourra commencer à éprouver des inclinations altruistes et s’éveiller à la vie morale ; que, pour parler comme Meynert, un moi secondaire recouvrira le moi primaire et l’inhibera. Sans doute, la moralité n’apparaît pas simultanément sur tous les points, la durée de la période amorale de l’enfance diffère avec les individus. Quand cette moralité ne se développe pas, nous parlons volontiers de dégénérescence ; il semble qu’il y ait là inhibition du développement. Là même où les traits de caractère primaires ont été recouverts par un développement ultérieur, ils peuvent reparaître partiellement au cours d’états morbides (hystérie). On est frappé par les analogies que présentent le caractère de l’hystérique et celui de l’enfant « mauvais ». La névrose obsessionnelle, par contre, correspond à une poussée de surmoralité qui a étouffé davantage les tendances primaires, toujours vivantes.

Ainsi nombre de personnes, qui aujourd’hui aiment leurs frères et sœurs et souffriraient profondément de leur tort, gardent dans leur inconscient des souhaits méchants, qui peuvent se réaliser dans leurs rêves. Il est tout particulièrement intéressant d’observer des petits enfants jusque vers trois ans et leur conduite vis-à-vis de leurs frères et sœurs plus jeunes. Tel cet enfant qui jusqu’à présent était unique ; on lui annonce que la cigogne en a apporté un autre ; il le regarde bien, puis déclare : « Qu’elle le remporte !116 ».

Je suis tout à fait certain que l’enfant apprécie exactement le tort que va lui faire le petit étranger. Une dame de ma famille, qui aujourd’hui s’entend très bien avec sa sœur plus jeune de quatre ans, m’a confié qu’en apprenant la naissance de celle-ci elle s’était d’abord écriée : « Mais c’est que je ne lui donnerai pas mon manteau rouge ! » L’inimitié de l’enfant date du moment où il prend conscience de faits analogues. Je sais une petite fille de moins de trois ans qui essayait d’étrangler dans son berceau le nourrisson dont la présence ne lui promettait rien de bon. Les enfants de cet âge éprouvent de la jalousie d’une manière très nette et très forte. Si un petit frère a disparu de bonne heure, de sorte que l’enfant ait de nouveau été l’objet de toute la tendresse de la maison, et que la cigogne en apporte un autre, n’est-il pas naturel que l’enfant souhaite à son nouveau concurrent le sort du premier ; de cette façon il sera aussi heureux que pendant l’intervalle117. Naturellement, dans des conditions normales, l’enfant ne se comporte ainsi envers les bébés que lorsque la différence d’âge est petite. Si elle est suffisante, les grandes filles sentent s’éveiller en elles, pour le tout petit, l’instinct maternel.

Il est probable que les sentiments d’inimitié à l’égard des frères et sœurs sont bien plus fréquents que ne le constatent des adultes, observateurs peu avertis118.

Je n’ai pu faire ces sortes d’observations sur mes propres enfants, qui se suivaient de près, mais je les fais maintenant sur mon petit neveu, qui a été seul maître de la maison jusqu’à 15 mois et que vient de déranger l’arrivée d’une concurrente. On me dit, il est vrai, que ce jeune homme se conduit d’une manière très chevaleresque à l’égard de sa petite sœur, lui baise la main et la caresse ; mais je constate que dès qu’il a eu deux ans et qu’il a su parler, il s’est employé à critiquer cette petite personne inutile. Dès qu’on parle d’elle, il prend part à la conversation et crie d’un air mécontent : « Top tite, top tite ! » Quand l’enfant, qui se développe parfaitement bien, a cessé de mériter ce reproche, il a expliqué d’une autre manière son médiocre intérêt. Il fait remarquer chaque fois qu’il en a l’occasion : « Elle n’a pas de dents ! »119. Une autre de mes nièces, alors qu’elle avait 6 ans, s’était fait confirmer par chacune de ses tantes que « Lucie ne pouvait pas encore comprendre cela ». Lucie était sa petite concurrente, plus jeune de 2 ans 1/2.

J’ai trouvé des rêves de mort de frères et sœurs – correspondant à une inimitié accrue – notamment chez toutes mes malades femmes. Je n’ai rencontré qu’une exception, mais, après analyse, j’ai pu constater facilement qu’elle confirmait la règle. Comme j’expliquais un jour au cours d’une analyse à une dame ces faits, qui me paraissaient avoir un rapport avec les symptômes que j’avais constatés chez elle, elle me répondit, à mon grand étonnement, qu’elle n’avait jamais eu cette sorte de rêves. Mais elle se rappelait un autre rêve qui, en apparence, n’avait rien à voir avec cela, et qu’elle avait eu pour la première fois à l’âge de quatre ans et souvent depuis. « Quantité d’enfants, ses frères, ses sœurs, ses cousins et ses cousines jouaient dans une prairie. Brusquement tous eurent des ailes, s’envolèrent et disparurent. » Elle ne soupçonnait nullement le sens de ce rêve ; nous y voyons aisément un rêve de mort des frères, sous sa forme originelle et à peine influencée par la censure. Je me risque à en donner l’analyse suivante : Lors de la mort d’un des enfants de ce groupe – on avait élevé, dans une communauté toute fraternelle, les enfants des deux frères –, notre petite rêveuse, qui n’avait pas encore quatre ans, aura demandé à quelque personne grave : « Que deviennent les enfants quand ils meurent ? » On lui aura répondu : « Ils ont des ailes et deviennent des petits anges. » Le rêve, fait après cette explication, donne des ailes à tous les petits frères, et, chose essentielle, ils s’envolent. Notre petite « faiseuse d’anges » reste seule, unique de cette bande. Le fait que les enfants jouent sur une prairie, d’où ils s’envoleront ensuite, les assimile visiblement aux papillons ; il semble que la petite fille ait eu la même association d’idées que les Anciens, qui donnaient à Psyché des ailes de papillon.

Peut-être nous objectera-t-on : oui, l’enfant éprouve des impulsions hostiles à l’égard de ses frères, mais faut-il imaginer chez lui un degré de méchanceté tel qu’il souhaite la mort de son concurrent, de son camarade de jeu ? On ne pense pas, quand on parle ainsi, que la représentation de la mort chez l’enfant n’a de commun avec la nôtre que le nom. L’enfant n’imagine pas l’horreur de la destruction, le froid de la tombe, l’épouvante du néant sans fin, que l’adulte, comme le prouvent tous ses mythes sur l’au-delà, supporte si mal. La crainte de la mort lui est étrangère, c’est pourquoi il joue avec ce mot effrayant et menace les autres enfants. « Si tu fais encore ça, tu mourras comme François est mort » ; les pauvres mères s’épouvantent, car elles ne peuvent oublier que le plus grand nombre des humains ne dépasse pas l’enfance. Un enfant de huit ans, que l’on a conduit au musée d’histoire naturelle, peut encore dire à sa mère : « Maman, je t’aime tellement que, si tu venais à mourir, je te ferais empailler et je te mettrais dans ma chambre de manière à te voir tout le temps. » Tant l’enfant se représente peu la mort comme nous120.

Pour l’enfant, à qui nous épargnons la vue des souffrances qui accompagnent la mort, être mort signifie seulement être parti, ne plus déranger les survivants. Il ne se demande pas si cette absence résulte d’un voyage, de l’éloignement ou de la mort121.

Le renvoi de sa bonne et la mort de sa mère, survenus à une époque préhistorique de sa vie, sont sur le même plan, dans ses souvenirs, tels que les découvre l’analyse. Bien des mères ont constaté avec peine combien l’enfant regrettait peu les absents. Quand elles revenaient à la maison, après un voyage de plusieurs semaines, elles s’entendaient dire : les enfants n’ont pas demandé leur maman une seule fois. Quand la mère part « pour ce pays inexploré d’où ne revient jamais aucun voyageur », il semble d’abord que les enfants l’oublient, ce n’est qu’après coup qu’ils se rappelleront la morte.

De là vient que, lorsqu’un enfant souhaite l’absence d’un autre, il n’a aucune raison pour ne pas souhaiter sa mort, et la réaction psychique aux rêves qui expriment ce désir montre bien que, quelle que soit la différence de contenu, il est tout de même équivalent en quelque façon à celui que pourrait exprimer de la même façon un adulte.

Si on peut expliquer par l’égoïsme de l’enfant qu’il souhaite la mort de frères et sœurs qui sont ses concurrents, comment comprendre qu’il souhaite la mort de parents qui lui dispensent leur affection, qui satisfont ses besoins et dont il aurait tant de raisons égoïstes de désirer la conservation ?

Nous trouverons la solution de ce problème si nous observons que le rêve de mort des parents a le plus souvent pour objet celui des deux qui est du même sexe que le rêveur ; l’homme rêve de la mort de son père, la femme de la mort de sa mère. Je ne peux poser cela comme une règle absolue, mais le nombre des cas de cette sorte l’emporte si nettement qu’il faut bien l’expliquer par un facteur ayant une portée générale122. Tout se passe, schématiquement, comme si une prédilection sexuelle s’affirmait de bonne heure, de sorte que le garçon verrait dans son père, la fille dans sa mère, un rival en amour qu’il gagnerait à écarter.

Avant de repousser cette explication comme monstrueuse, observons quelles sont les relations réelles entre parents et enfants. Il convient de distinguer ce qu’exigent les standards culturels de piété filiale, de l’observation des faits de chaque jour. Il y a, dans les rapports entre parents et enfants, plus d’une occasion d’inimitié ; les circonstances dans lesquelles peuvent apparaître des souhaits qui ne résisteront pas à la censure sont nombreuses. Voyons d’abord les relations entre père et fils. La sainteté que nous reconnaissons aux prescriptions du Décalogue nous empêche de voir la réalité. Nous n’oserions convenir que la plus grande partie de l’humanité se soucie fort peu du quatrième commandement. Que ce soit dans les hautes ou dans les basses classes, la piété filiale recule souvent devant d’autres intérêts. Les mythes et les légendes archaïques nous montrent le pouvoir illimité du père, et l’usage sans retenue qui en est fait, sous un jour très sombre. Kronos dévore ses enfants comme le sanglier la portée de sa femelle ; Zeus châtre son père123 et se met à sa place. Plus le pouvoir du père dans la famille antique était grand, plus le fils, son successeur naturel, devait se sentir son ennemi, plus son impatience devait être grande d’accéder à son tour au pouvoir par la mort de son père. Dans nos familles bourgeoises, le père développe l’inimitié naturelle, qui est en germe dans ses relations avec son fils, en ne lui permettant pas d’agir à sa guise et en lui refusant le moyen de le faire. Le médecin remarque souvent que le chagrin causé par la mort du père ne peut empêcher chez le fils la satisfaction d’avoir enfin conquis sa liberté. Les pères s’accrochent d’une manière maladive à ce qui reste de l’antique potestas patris familias dans notre société actuelle, et un auteur est toujours sûr de son effet quand, tel Ibsen, il met au premier plan de ses écrits l’antique conflit entre père et fils. Les occasions de conflit entre la mère et la fille apparaissent quand la fille grandit et trouve dans sa mère une gardienne, au moment où elle réclame sa liberté sexuelle. La mère, de son côté, voit dans l’épanouissement de sa fille un avertissement : il est temps pour elle de renoncer aux prétentions sexuelles.

Ces faits sont connus, mais ce n’est point sur eux que nous pouvons nous fonder dans nos analyses des rêves de mort de parents chez des personnes dont la piété filiale est dès longtemps hors de doute. Nous sommes d’ailleurs préparés, par tout ce que nous venons de voir, à rechercher les origines de ce désir dans la première enfance.

L’exactitude de cette supposition est pleinement démontrée, en ce qui concerne les psychonévroses, par les analyses qui en ont été faites. On voit là que les désirs sexuels – dans la mesure où on peut les nommer ainsi à cet âge – s’éveillent de très bonne heure chez l’enfant, et que la première inclination de la petite fille va à son père, celle du garçon à sa mère. Le père pour le garçon, la mère pour la fille sont donc des concurrents encombrants, et nous avons vu précédemment combien il faut peu de chose pour que l’enfant transforme un tel sentiment en souhait de mort. En général d’ailleurs les parents présentent aussi une prédilection sexuelle ; un attrait naturel fait que l’homme gâte sa petite fille, que la femme soutient son fils. L’enfant sent bien vite cette préférence et s’insurge contre celui des parents qui y fait obstacle. Il lui importe d’être aimé, non seulement parce que cela satisfait un besoin particulier, mais parce que cela lui garantit une complaisance générale. C’est pourquoi il suit ses pulsions sexuelles, fortifiant par là l’inclination de ses parents quand son choix a été le même que le leur.

On néglige ordinairement de reconnaître les signes de ces préférences infantiles ; il en est d’ailleurs que l’on remarque même après les premières années. Une petite fille de 8 ans, de mon entourage, profite de ce que sa mère a dû s’absenter pendant le repas pour prendre sa place : « Maintenant, je serai la maman. Charles, veux-tu encore des légumes, prends-en je t’en prie », etc. Une petite fille très bien douée et très vivante, de 4 ans chez qui ces tendances se manifestent d’une manière toute particulière, dit tout simplement : « Maintenant ma petite mère peut s’en aller, mon petit père m’épousera et je serai sa femme. » Il ne faut pas en conclure qu’une enfant qui dit cela n’aime pas sa mère. Un petit garçon qui dort avec sa maman quand son papa part en voyage, et qui, dès le retour de celui-ci, doit retourner dans sa chambre avec une personne qui lui plaît beaucoup moins, souhaitera tout naturellement que son père soit toujours absent, pour qu’il puisse garder sa place près de sa belle et chère maman ; cela serait si son père était mort, car son expérience lui a appris que les personnes qui sont « mortes », comme grand-père par exemple, sont toujours absentes et ne reviennent jamais.

Ces sortes d’observations faites sur des enfants s’interprètent aisément comme nous l’avons fait, mais elles ne donnent pas la certitude absolue que le médecin trouve dans la psychanalyse des névropathes adultes. Le récit des rêves de ceux-ci s’accompagne d’un tel contexte qu’on ne saurait les interpréter autrement que comme des rêves de désir. Je trouve un jour une dame désolée et en larmes ; elle me dit : « Je ne veux plus voir ma famille, je dois lui faire horreur ! » Elle raconte ensuite, presque sans transition, qu’elle se rappelle un rêve dont elle ne connaît bien entendu pas la signification. Elle l’a eu à quatre ans ; le voici : Un lynx ou un renard se promène sur le toit, quelque chose en tombe ou elle en tombe, et on emporte ensuite de la maison sa mère morte – et la malade pleure douloureusement. À peine lui ai-je dit que ce rêve doit être lié au désir, qu’elle a eu dans son enfance, de voir sa mère morte et que son sentiment actuel de « faire horreur à sa famille » vient de là, qu’elle me fournit de nouveaux éléments d’interprétation : un gamin, alors qu’elle était encore toute petite, l’a traitée d’œil de lynx ; alors qu’elle avait 3 ans, sa mère a reçu une ardoise sur la tête et a beaucoup saigné.

J’ai eu l’occasion d’étudier de près une jeune fille qui a traversé divers états psychiques morbides. Dans la période d’excitation et d’agitation qui marqua le début de la maladie, elle manifestait une aversion toute particulière pour sa mère, s’agitait et se fâchait dès que celle-ci s’approchait de son lit, tandis qu’elle se montrait en même temps gentille et obéissante vis-à-vis de sa sœur beaucoup plus âgée. Un état lucide, mais quelque peu apathique, avec sommeil troublé, suivit celui-ci, c’est à ce moment que je commençai à la traiter et que j’analysai ses rêves. Le sujet plus ou moins voilé d’un grand nombre d’entre eux était la mort de sa mère ; tantôt elle assistait à l’enterrement d’une vieille femme, tantôt elle voyait sa sœur et elle assises près d’une table en vêtements de deuil ; le sens de ces rêves n’était pas douteux. L’amélioration continuant, elle présenta des phobies hystériques ; celle qui la tourmentait le plus était l’idée qu’il avait pu arriver quelque chose à sa mère. Où qu’elle se trouvât, elle se précipitait vers la maison pour s’assurer que sa mère vivait encore. Ce cas, rapproché de mes autres observations, était très instructif ; il montrait, comme traduits en plusieurs langages, simultanément, divers modes de réaction de l’appareil psychique à la même représentation émouvante. Dans l’état d’agitation confuse que je considère comme un triomphe de la première instance psychique, ordinairement réprimée, sur la seconde, l’inimitié inconsciente que lui inspirait sa mère se traduisait sous forme motrice ; lors du premier apaisement, cette révolte étant réprimée et le pouvoir de la censure rétabli, le rêve seul demeura ouvert à cette inimitié et réalisa le souhait meurtrier, l’état normal se rétablissant toujours plus créa, comme contre-réaction hystérique et comme phénomène de défense, le souci démesuré au sujet de sa mère. On peut maintenant comprendre pourquoi les jeunes filles hystériques sont si souvent attachées de façon exagérée à leur mère.

J’ai pu, une autre fois, étudier la vie inconsciente d’un jeune homme qu’une névrose obsessionnelle rendait à peu près incapable de vivre ; il ne pouvait sortir tant il était poursuivi par la crainte de tuer toutes les personnes qui passaient près de lui. Il préparait toute la journée des alibis pour le cas où il serait accusé de quelque meurtre commis dans la ville. Il est utile de dire que c’était un homme moral autant que cultivé. L’analyse – qui d’ailleurs le guérit – découvrit que le fond de cette obsession pénible provenait d’impulsions meurtrières contre un père trop sévère ; il les avait constatées, à son grand étonnement, quand il avait 7 ans, mais elles provenaient naturellement de sa petite enfance. Quand son père eut succombé à une maladie douloureuse, il éprouva, à 31 ans, un remords obsessionnel, qu’il transporta sur des étrangers sous forme de phobie. Un individu qui avait pu vouloir pousser son père dans un précipice était capable de tout, il n’épargnerait assurément pas la vie de personnes qui lui étaient moins proches ; il agissait donc sagement en s’enfermant dans sa chambre.

D’après mes observations, déjà fort nombreuses, les parents jouent un rôle essentiel dans la vie psychique de tous les enfants qui seront plus tard atteints de psychonévroses. La tendresse pour l’un, la haine pour l’autre appartiennent au stock immuable d’impulsions formées à cet âge, et qui tiendront une place si importante dans la symptomatologie de la névrose ultérieure. Mais je ne crois pas que les névropathes se distinguent en cela des individus normaux, il n’y a là aucune création nouvelle, rien qui leur soit particulier. Il semble bien plutôt, et l’observation des enfants normaux paraît en être la preuve, que ces désirs affectueux ou hostiles à l’égard des parents ne soient qu’un grossissement de ce qui se passe d’une manière moins claire et moins intense dans l’esprit de la plupart des enfants. L’Antiquité nous a laissé pour confirmer cette découverte une légende dont le succès complet et universel ne peut être compris que si on admet l’existence universelle de semblables tendances dans l’âme de l’enfant.

Je veux parler de la légende d’Œdipe-Roi et du drame de Sophocle. Œdipe, fils de Laïos, roi de Thèbes, et de Jocaste, est exposé dès le berceau parce que, dès avant sa naissance, un oracle a prévenu son père que ce fils le tuerait. Il est sauvé ; on l’élève, comme le fils du roi, dans une cour étrangère ; mais, ignorant sa naissance, il interroge un oracle. Celui-ci lui conseille d’éviter sa patrie, parce qu’il y serait le meurtrier de son père et l’époux de sa mère. Comme il fuit sa patrie supposée, il rencontre le roi Laïos et le tue au cours d’une dispute qui a éclaté brusquement. Il arrive ensuite à Thèbes où il résout l’énigme du sphinx qui barrait la route et, en remerciement, reçoit des Thébains le titre de roi et la main de Jocaste. Il règne longtemps en paix et a, de sa mère, deux fils et deux filles. Brusquement la peste éclate, et les Thébains interrogent à nouveau l’oracle. Ici commence la tragédie de Sophocle. Les messagers apportent la réponse de l’oracle : la peste cessera quand on aura chassé du pays le meurtrier de Laïos. Mais où le trouver ?

« Où découvrirons-nous cette piste difficile d’un crime ancien ? »

La pièce n’est autre chose qu’une révélation progressive et très adroitement mesurée – comparable à une psychanalyse – du fait qu’Œdipe lui-même est le meurtrier de Laïos, mais aussi le fils de la victime et de Jocaste. Épouvanté par les crimes qu’il a commis sans le vouloir, Œdipe se crève les yeux et quitte sa patrie. L’oracle est accompli.

Œdipe-Roi est ce qu’on appelle une tragédie du destin ; son effet tragique serait dû au contraste entre la toute-puissante volonté des dieux et les vains efforts de l’homme que le malheur poursuit ; le spectateur, profondément ému, devrait y apprendre la soumission à la volonté divine et sa propre impuissance. Des poètes modernes se sont efforcés d’obtenir un effet tragique semblable en présentant le même contraste, au moyen d’un sujet qu’ils avaient eux-mêmes imaginé. Les spectateurs ont assisté sans aucune émotion à la lutte d’hommes innocents contre une malédiction ou un oracle qui finissait par s’accomplir ; les tragédies modernes du destin n’ont eu aucun succès.

Si les modernes sont aussi émus par Œdipe-Roi que les contemporains de Sophocle, cela vient non du contraste entre la destinée et la volonté humaine, mais de la nature du matériel qui sert à illustrer ce contraste. Il faut qu’il y ait en nous une voix qui nous fasse reconnaître la puissance contraignante de la destinée dans Œdipe ; nous l’écartons aisément dans L’Aïeule ou tant d’autres tragédies du destin. Ce facteur existe en effet dans l’histoire d’Œdipe-Roi. Sa destinée nous émeut parce qu’elle aurait pu être la nôtre, parce qu’à notre naissance l’oracle a prononcé contre nous cette même malédiction. Il se peut que nous ayons tous senti à l’égard de notre mère notre première impulsion sexuelle, à l’égard de notre père notre première haine ; nos rêves en témoignent. Œdipe qui tue son père et épouse sa mère ne fait qu’accomplir un des désirs de notre enfance. Mais, plus heureux que lui, nous avons pu, depuis lors, dans la mesure où nous ne sommes pas devenus névropathes, détacher de notre mère nos désirs sexuels et oublier notre jalousie à l’égard de notre père. Nous nous épouvantons à la vue de celui qui a accompli le souhait de notre enfance, et notre épouvante a toute la force du refoulement qui depuis lors s’est exercé contre ces désirs. Le poète, en dévoilant la faute d’Œdipe, nous oblige à regarder en nous-mêmes et à y reconnaître ces impulsions qui, bien que réprimées, existent toujours. Le contraste sur lequel nous laisse le Chœur :

« … Voyez cet Œdipe, qui devina les énigmes fameuses. Cet homme très puissant, quel est le citoyen qui ne regardait pas sans envie sa prospérité ? Et maintenant dans quel flot terrible de malheur il est précipité ! »

cet avertissement nous atteint nous-mêmes et blesse notre orgueil, notre conviction d’être devenus très sages et très puissants depuis notre enfance. Comme Œdipe, nous vivons inconscients des désirs qui blessent la morale et auxquels la nature nous contraint. Quand on nous les révèle, nous aimons mieux détourner les yeux des scènes de notre enfance124.

La légende d’Œdipe est issue d’une matière de rêves archaïque (uralt) et a pour contenu la perturbation pénible des relations avec les parents, perturbation due aux premières impulsions sexuelles. Cela est prouvé de façon indubitable par le texte même de la tragédie de Sophocle. Jocaste console Œdipe, que l’oracle a déjà inquiété, en lui rappelant un rêve qu’ont presque tous les hommes et qui, pense-t-elle, ne peut avoir aucune signification :

« Bien des gens dans leurs rêves ont partagé la couche maternelle. Qui méprise ces terreurs-là supporte aisément la vie. »

Aujourd’hui comme autrefois, beaucoup d’hommes rêvent qu’ils ont avec leur mère des relations sexuelles ; cela les indigne et ils racontent ce rêve avec stupéfaction. Il est, on le voit, la clef de la tragédie de Sophocle, et il complète le rêve de mort du père. La légende d’Œdipe est la réaction de notre imagination à ces deux rêves typiques, et, comme ces rêves sont, chez l’adulte, accompagnés de sentiments de répulsion, il faut que la légende intègre l’épouvante et l’autopunition dans son contenu même. Le reste provient d’une élaboration secondaire et d’une méprise : on a cherché à utiliser le thème dans un but théologique (cf. la matière des rêves d’exhibition). Ici, comme partout ailleurs, on devait échouer dans la réconciliation de la providence divine et de la responsabilité humaine.

Une autre de nos grandes œuvres tragiques, Hamlet de Shakespeare, a les mêmes racines qu’Œdipe-Roi. Mais la mise en œuvre tout autre d’une matière identique montre quelles différences il y a dans la vie intellectuelle de ces deux époques et quel progrès le refoulement a fait dans la vie affective de l’humanité. Dans Œdipe, les fantasmes-désirs sous-jacents de l’enfant sont mis à jour et sont réalisés comme dans le rêve ; dans Hamlet, ils restent refoulés, et nous n’apprenons leur existence – tout comme dans les névroses – que par l’effet d’inhibition qu’ils déclenchent. Fait singulier, tandis que ce drame a toujours exercé une action considérable, on n’a jamais pu voir clair quant au caractère de son héros. La pièce est fondée sur les hésitations d’Hamlet à accomplir la vengeance dont il est chargé ; le texte ne dit pas quelles sont les raisons ou les motifs de ces hésitations ; les multiples essais d’interprétation n’ont pu les découvrir. Selon Goethe, et c’est maintenant encore la conception dominante, Hamlet représenterait l’homme dont le pouvoir d’agir directement est paralysé par un développement excessif de la pensée (« il se ressent de la pâleur de la pensée »). Selon d’autres, le poète aurait voulu représenter un caractère maladif, irrésolu et neurasthénique. Mais nous voyons dans le thème de la pièce qu’Hamlet ne doit nullement nous apparaître incapable d’agir. Il agit par deux fois : d’abord dans un mouvement de passion violente, quand il tue l’homme qui écoute derrière la tapisserie ; ensuite d’une manière réfléchie et même astucieuse, quand, avec l’indifférence totale d’un prince de la Renaissance, il livre les deux courtisans à la mort qu’on lui avait destinée. Qu’est-ce donc qui l’empêche d’accomplir la tâche que lui a donnée le fantôme de son père ? Il faut bien convenir que c’est la nature de cette tâche. Hamlet peut agir, mais il ne saurait se venger d’un homme qui a écarté son père et pris la place de celui-ci auprès de sa mère, d’un homme qui a réalisé les désirs refoulés de son enfance. L’horreur qui devrait le pousser à la vengeance est remplacée par des remords, des scrupules de conscience, il lui semble qu’à y regarder de près il n’est pas meilleur que le pécheur qu’il veut punir. Je viens de traduire en termes conscients ce qui doit demeurer inconscient dans l’âme du héros ; si l’on dit après cela qu’Hamlet était hystérique, ce ne sera qu’une des conséquences de mon interprétation. L’aversion pour la sexualité, que trahissent les conversations avec Ophélie, concorde avec ce symptôme. Cette aversion qui devait grandir toujours davantage chez le poète, dans les années qui suivirent, jusqu’à atteindre son point culminant dans Timon d’Athènes. Le poète ne peut avoir exprimé dans Hamlet que ses propres sentiments. Georges Brandes indique dans son Shakespeare (1896) que ce drame fut écrit aussitôt après la mort du père de Shakespeare (1601), donc en plein deuil, et nous pouvons admettre qu’à ce moment les impressions d’enfance qui se rapportaient à son père étaient particulièrement vives. On sait d’ailleurs que le fils de Shakespeare, mort de bonne heure, s’appelait Hamnet (même nom qu’Hamlet). De même qu’Hamlet traite des relations du fils avec ses parents, Macbeth, écrit vers la même époque, a pour sujet le fait de ne pas avoir d’enfant. De même que tous les symptômes névrotiques et le rêve lui-même qui peut être surinterprété et doit même l’être, si on veut le comprendre, toute vraie création poétique correspond à plus d’un motif et plus d’une émotion dans l’âme du poète et pourra avoir plus d’une interprétation, j’ai essayé ici d’interpréter seulement les tendances les plus profondes de l’âme du poète125.

Je ne puis abandonner les rêves typiques de la mort de parents aimés sans dire quelle est leur importance pour la théorie du rêve en général. Ces rêves nous présentent un cas peu habituel : les pensées du rêve formées par le désir refoulé échappent à toute censure et apparaissent sans changement. Il faut, pour cela, que les conditions soient d’une espèce toute particulière. Il me paraît que ces rêves sont favorisés par les deux faits suivants : Il semble d’abord qu’aucun souhait ne soit plus loin de nous ; nous pensons que, « même en rêve, nous ne pourrions avoir une idée pareille » ; de sorte que la censure du rêve n’est pas armée contre ces monstruosités, à peu près comme la loi de Solon qui n’avait pas prévu de peines contre les parricides. Il semble en second lieu que devant ce désir refoulé et dont nous ne soupçonnons pas l’existence se présentent bien souvent des restes diurnes sous forme de souci que nous inspire la vie d’une personne aimée. Ce souci ne peut apparaître dans le rêve qu’en se servant du désir ; celui-ci, en revanche, peut se cacher derrière le souci éveillé pendant le jour. On peut penser que les choses sont plus simples, que l’on ne fait que continuer la nuit, en rêve, ce que l’on a commencé le jour ; mais alors, on laisse de côté les rêves de mort de personnes chères, sans les relier à l’explication générale du rêve, et on maintient inutilement une énigme facile à résoudre.

Il est également intéressant de voir quel rapport il y a entre ces rêves et les cauchemars. Dans le rêve de la mort de personnes chères, le désir refoulé a trouvé un moyen d’échapper à la censure et à la déformation, qu’exige celle-ci. Il y a une représentation accessoire qui ne manque jamais dans ces cas : on éprouve dans le rêve des impressions douloureuses. De même le cauchemar n’apparaît que lorsque la censure est vaincue, entièrement ou en partie ; la présence d’une angoisse en tant que sensation actuelle, d’origine somatique, rend ce processus plus aisé. On voit bien dans quel sens la censure et la déformation du rêve s’exercent : il s’agit d’éviter le développement de l’angoisse ou d’autres formes d’affects pénibles.

J’ai parlé précédemment de l’égoïsme de l’enfant ; je voudrais montrer maintenant comment ce trait persiste dans les rêves. Ils sont tous absolument égoïstes, nous voyons apparaître dans tous le précieux moi, bien que parfois déguisé. Les désirs qu’ils accomplissent sont régulièrement des désirs de ce moi, et quand il semble que le rêve est provoqué par l’intérêt que nous prenons à une autre personne, ce n’est là qu’une apparence trompeuse. Je vais soumettre à l’analyse quelques exemples qui semblent me donner tort.

I. Un enfant qui n’a pas encore quatre ans raconte : Il a vu un grand plat garni sur lequel se trouvait un grand rôti. Le morceau a été avalé en une foissans qu’on le coupât.Il n’a pas vu la personne qui l’a mangé126.

Quel peut bien être l’étranger dont l’enfant a rêvé le plantureux repas ? Les faits de la journée nous le révéleront. Le petit garçon est depuis quelques jours au régime lacté ; la veille au soir, il avait été méchant, et, pour le punir, on l’avait privé de dîner. Quelque temps avant, il avait déjà été mis à la diète et avait accepté cela très bravement. Il savait qu’on ne lui donnerait rien et ne s’était même pas risqué à faire comprendre qu’il avait faim. L’éducation commence à agir sur lui, on le voit par ce rêve qui montre un début de déformation. Il est sans aucun doute la personne qui souhaite ce repas plantureux et tout spécialement un rôti. Mais, sachant que cela lui est défendu, il ne se permet pas (comme ma petite Anna quand elle rêve de fraises) de se l’octroyer. La personne demeure anonyme.

II. Je rêve un jour que je vois en vitrine dans une librairie un nouveau volume de la collection avec reliure d’amateur, que j’ai l’habitude d’acheter (monographies d’artistes, d’histoire, de villes d’art). Cette nouvelle collection s’intitule : Orateurs (ou discours) célèbres, et le premier volume porte le nom du Dr Lecher.

À l’analyse, il me paraît impossible que la réputation du Dr Lecher, orateur parlementaire obstructionniste, m’ait préoccupé durant mon rêve. Le fait est que j’ai depuis quelque temps de nouveaux malades en psychothérapie et que je suis obligé de parler de dix à onze heures par jour. C’est donc moi qui suis l’orateur.

III. Je rêve un jour qu’un de mes collègues de l’Université dit : Mon fils, le myope. Suit un dialogue, fait de très brèves demandes et réponses. Mais un troisième fragment de rêve, où je me vois avec mes fils, montre bien que, pour le contenu latent du rêve, le Pr M… et son fils sont des hommes de paille qui cachent mon fils aîné et moi. J’aurai à reparler de ce rêve à un autre propos.

IV. Le rêve suivant donne un exemple de sentiments bas et égoïstes qui se dissimulent derrière un intérêt tout amical : Mon ami Otto a mauvaise mine, sa figure paraît brunie, ses yeux sont saillants.

Otto est notre médecin. Je lui dois beaucoup, car, depuis des années, il veille sur la santé de mes enfants, les soigne efficacement et ne laisse passer aucune occasion de leur faire des cadeaux. Il est venu ce jour-là, et ma femme a remarqué qu’il paraissait fatigué et surmené. La nuit suivante, mon rêve lui octroie les signes de la maladie de Basedow. Si l’on interprète ce rêve sans tenir compte des règles que j’ai posées, on y verra un signe de l’intérêt que je prends à la santé de mon ami. Cela infirmerait à la fois la notion que le rêve est l’accomplissement d’un désir et celle qu’il n’est accessible qu’à des impulsions égoïstes. Mais si on l’interprète de cette façon, il faudra expliquer pourquoi je crains pour Otto précisément la maladie de Basedow que l’aspect de mon ami n’annonçait pas du tout. Mon analyse en revanche nous donne les éléments suivants, tirés d’un fait qui s’est produit il y a près de six ans. Nous faisions à plusieurs (le Pr R… était du nombre) une promenade en voiture dans la forêt de N… par une obscurité profonde. Nous étions à quelques heures de notre maison de villégiature ; le cocher qui avait bu versa le long d’une pente et nous fûmes encore heureux de nous en tirer sains et saufs. Nous fûmes obligés de passer la nuit dans l’hôtellerie la plus proche où la nouvelle de notre mésaventure éveilla beaucoup de sympathie. Un monsieur qui présentait les signes caractéristiques de la maladie de Basedow – il n’avait d’ailleurs, comme dans le rêve, que la peau brunie et les yeux saillants, mais pas de goitre – se mit à notre disposition et nous demanda ce qu’il pouvait faire pour nous. Le Pr R… lui dit, avec son genre bien personnel : « Rien : que de me prêter une chemise de nuit. » Le monsieur distingué (c’était le baron L…) répondit : « Je suis navré, mais je ne le peux pas », et il s’en alla.

Il m’est, de plus, venu à l’esprit que Basedow n’était pas le nom d’un médecin seulement, mais encore le nom d’un illustre pédagogue (une fois éveillé, j’en suis moins sûr). Otto est précisément l’ami à qui j’ai demandé, au cas où il m’arriverait malheur, de veiller à l’éducation physique de mes enfants, spécialement à l’époque de la puberté (d’où la chemise de nuit). En lui octroyant les symptômes morbides du noble sauveur, je sous-entends : s’il m’arrivait malheur, il ne ferait pas plus pour les enfants que ne fit pour nous le baron avec toutes ses offres aimables. Le contenu égoïste du rêve est maintenant découvert127.

Mais où découvrir l’accomplissement d’un désir ? Il ne s’agit plus ici de tirer vengeance d’Otto (il semble que sa destinée soit d’être maltraité dans mes rêves). Il s’agit ici d’autre chose. Si, dans mon rêve, Otto représente le baron L…, je suis moi-même le Pr R…, car je demande quelque chose à Otto, de même que ce jour-là le Pr R… a demandé quelque chose au baron. Tout est là. Comme moi, le Pr R…, auquel d’ailleurs je n’oserai pas me comparer, a fait sa carrière hors de la Faculté et n’est arrivé que très tard à un titre qu’il avait mérité dès longtemps. Je veux donc, une fois de plus, être nommé professeur. Les mots « très tard » sont eux-mêmes l’accomplissement d’un désir, ils indiquent que je vivrai assez longtemps pour surveiller moi-même mes garçons à l’époque de la puberté.

Je n’ai pas l’expérience personnelle de rêves typiques tel celui de voler dans les airs avec sentiment de plaisir ou de chute, avec sentiment d’angoisse ; tout ce que je dirai sur ce point, je le dois à la psychanalyse.

Les renseignements qu’elle donne permettent de conclure que ces rêves aussi ont trait à des impressions d’enfance ; qu’ils rappellent les jeux de mouvement si agréables aux enfants. Quel est l’oncle qui n’a pas fait voler un enfant, le transportant à bras tendus et courant à travers la pièce, ou qui n’a pas joué à le laisser tomber en étendant brusquement les jambes, alors qu’il le balançait sur ses genoux ; ou qui n’a pas feint de le lâcher brusquement alors qu’il l’avait levé très haut ? Les enfants poussent des cris de joie et demandent invariablement qu’on recommence surtout quand le jeu comporte un peu de terreur ou de vertige ; des années après, ils répéteront cela dans leur rêve, mais ils oublieront les mains qui les ont portés, de sorte qu’ils voleront et tomberont librement. On sait combien les petits enfants aiment se balancer et tourner ; plus tard leurs souvenirs seront rafraîchis par les exercices du cirque128.

Chez bien des garçons, les crises hystériques ne sont que la reproduction de ces exercices qu’ils accomplissent avec beaucoup d’adresse. Il est fréquent que ces jeux de mouvement, innocents en eux-mêmes, provoquent des sensations sexuelles129.

Pour résumer tous ces faits en un mot, le plus usité chez nous c’est le Hetzen de l’enfance (action de courir après, de poursuivre, d’exciter) que reproduisent tous ces rêves de vol, chute, vertige, etc., mais le sentiment de plaisir est transformé en angoisse. Comme le savent bien toutes les mères, ces excitations des enfants s’achèvent souvent en réalité par des disputes et des larmes.

J’ai donc de bons motifs pour écarter l’explication des rêves de vol et de chute par les sensations tactiles, des mouvements de nos poumons, etc., pendant le sommeil. Il me semble que ces sensations sont évoquées par les souvenirs auxquels le rêve se rapporte, qu’elles sont donc le contenu et non la source du rêve.

Je ne peux cependant me déguiser qu’il m’est impossible de donner une explication complète de cette espèce de rêves typiques. C’est juste ici que mon matériel me laisse en panne. Je dois insister sur le fait que dans ces sortes de rêves toutes les sensations tactiles et de mouvement sont évoquées dès qu’il y a nécessité psychologique de les utiliser ; en cas contraire, elles sont ignorées. Je pense aussi que les relations entre les rêves et les expériences infantiles ressortent, avec certitude, des indications fournies par les analyses des psychonévroses. Mais je ne peux pas dire quelles autres significations il faut attacher à l’évocation, au cours de la vie, de telles sensations ; sans doute, des significations différentes, selon les individus, malgré l’apparence typique de ces rêves. J’aimerais bien pouvoir combler ces lacunes par des analyses soignées d’exemples frappants. Quelqu’un s’étonnera peut-être que je me plaigne du manque de matériel sur ce sujet ; en dépit de la fréquence de ces rêves de vol, de chute, je n’ai jamais eu d’expérience personnelle de ces rêves, jusqu’à ce que je me consacre à leur interprétation. Les rêves des névropathes dont je pourrais disposer ne peuvent pas toujours être interprétés, au moins pas complètement, dans beaucoup de cas. Une certaine force psychique, en relation avec l’élaboration de cette névrose, et dont l’influence se fait de nouveau sentir lorsqu’on tente de dénouer la névrose, empêche de résoudre totalement l’énigme de ces rêves.

3. Le rêve d’examen

Tous ceux qui ont passé leur baccalauréat ont été poursuivis par ce même cauchemar : ils allaient échouer, devoir redoubler la classe, etc. Pour ceux qui ont passé des examens supérieurs, ce rêve typique est remplacé par un autre : ils doivent passer à nouveau un concours difficile et objectent vainement dans leur sommeil qu’ils sont déjà depuis des années médecins, professeurs ou fonctionnaires. Ce sont les souvenirs impérissables des punitions que nous avons subies étant enfants pour avoir mal agi, qui se réveillent en nous aux deux moments cruciaux de nos études, au dies irae, dies illa des examens sévères. Ce sont ces peurs enfantines aussi qui viennent renforcer « l’angoisse d’examen » des névropathes. Nos études finies, nous n’aurons plus de châtiment à subir de la part de nos parents, de nos éducateurs ou de nos professeurs ; l’enchaînement impitoyable des événements se charge de continuer notre éducation, et nous rêvons alors de baccalauréat ou de licence – qui donc, même parmi les justes, n’a pas tremblé alors ? – chaque fois que nous sommes peu sûrs du succès : que nous n’avons pas bien agi, que nous avons mal organisé, chaque fois qu’une responsabilité nous pèse.

Une remarque d’un collègue avisé, qui, au cours d’un entretien, fit ressortir qu’à sa connaissance le rêve du baccalauréat n’était fait que par des personnes qui avaient réussi à cet examen et non par celles qui y avaient échoué, me fut un trait de lumière. Il semble que ce rêve angoissé survienne quand on doit accomplir le lendemain une tâche difficile et qu’on craint d’y échouer ; on paraît donc chercher dans son passé un exemple de grande angoisse injustifiée et contredite par les événements. Ce serait là un exemple très frappant de méprise sur le contenu du rêve par l’instance de la veille. Les paroles par lesquelles nous protestons contre le contenu du rêve : « Mais je suis déjà docteur », etc., seraient en réalité une consolation que le rêve nous donnerait, quelque chose comme : « Ne t’inquiète donc pas pour demain, pense à l’angoisse que te causait ton baccalauréat, tu y as tout de même réussi. Maintenant tu es docteur, etc. » L’angoisse que nous attribuons au rêve provient des restes diurnes.

Cette explication m’a paru probante. Je l’ai vérifiée chaque fois que j’en ai eu l’occasion (ces occasions, il est vrai, n’ont pas été très nombreuses) sur moi et sur d’autres. Par exemple, j’ai été ajourné à l’examen de médecine légale ; je n’ai jamais évoqué cela en rêve, tandis que j’ai rêvé souvent d’examens de botanique, de zoologie ou de chimie, épreuves qui m’avaient inspiré des angoisses légitimes, mais qui – hasard ou bienveillance de l’examinateur – m’ont été favorables. Quand je rêve d’examens passés au lycée, c’est régulièrement d’un examen d’histoire que j’ai passé brillamment, mais, je crois, parce que mon excellent professeur – le borgne secourable que l’on retrouve dans un autre rêve – avait bien remarqué, sur la feuille de questions que je lui rendais, un coup d’ongle, barrant celle que je ne savais pas. Un de mes malades, qui a d’abord renoncé à se présenter au baccalauréat et ne l’a passé que plus tard, qui, par la suite, a échoué à son examen d’officier et n’est pas devenu officier, me dit qu’il a souvent rêvé du baccalauréat, mais jamais de l’autre examen.

Les rêves d’examen offrent pour l’interprétation les difficultés mêmes que j’ai indiquées comme caractéristiques pour la plupart des rêves typiques. Il est rare que le rêveur dispose des associations d’idées nécessaires pour l’interprétation. Pour bien comprendre ces rêves, il faut recourir à un grand nombre d’exemples. J’ai eu récemment le sentiment que les paroles : « Tu es déjà docteur », etc., n’étaient pas seulement un encouragement, mais renfermaient un reproche. À peu près celui-ci : « Tu es déjà âgé, tu as beaucoup vécu, et tu fais encore des bêtises, des enfantillages. » Ce mélange d’autocritique et réconfort paraît bien correspondre au contenu latent des rêves d’examen. On ne sera pas surpris d’apprendre que les reproches au sujet de sottises et d’enfantillages se rapportent, dans les deux derniers exemples analysés, à la répétition d’actes sexuels répréhensibles.

W. Stekel, qui a donné la première interprétation au rêve du baccalauréat (Maturatraum), était d’avis qu’il se rapporte toujours à des épreuves sexuelles et à la maturité sexuelle. Mon expérience personnelle m’a souvent permis de confirmer ce point de vue.