2.7. Les sources de la sexualité infantile

Nos recherches sur les origines profondes de la sexualité nous ont appris que l’excitation sexuelle naît : a) par reproduction d’une satisfaction éprouvée en rapport avec des processus organiques non sexuels ; b) par excitation périphérique des zones érogènes ; c) par l’effet de certaines pulsions dont nous connaissons encore mal les origines, telles la pulsion de voir et la pulsion de cruauté. Les résultats concernant l’enfance que nous tirons d’une psychanalyse d’adulte et les observations faites sur l’enfant nous font connaître d’autres sources continues de l’excitation sexuelle. L’observation directe a l’inconvénient de prêter facilement à des malentendus ; ce qui rend, d’autre part, la tâche du psychanalyste difficile, c’est qu’il ne parvient à l’objet de son étude et aux conclusions que par de longs détours. Toutefois, en combinant les deux méthodes, on arrivera à un degré suffisant de certitude.

Les zones érogènes possèdent, nous le savons déjà, à un degré supérieur, des qualités d’excitabilité ; mais celles-ci se retrouvent à quelque degré dans toute la surface épidermique. Nous ne serons donc pas étonnés d’apprendre qu’il faut attribuer à certaines excitations de la peau des effets d’une érogénéité incontestable. Parmi celles-ci, mentionnons comme très importantes les sensations thermiques, ce qui nous aidera peut-être à comprendre les effets thérapeutiques du bain chaud.

2.7.1.1. Excitations d’ordre mécanique

Dans le même ordre de choses viennent se placer les secousses et les mouvements rythmiques d’origine mécanique, qui, par l’intermédiaire de l’appareil sensoriel du nerf vestibulaire, de l’épiderme et de l’appareil de la sensibilité profonde (muscles, articulations), agissent en provoquant des excitations différentes. Avant d’analyser les sensations de plaisir produites par les excitations mécaniques, nous devons faire remarquer que, dans les passages qui suivent, nous userons des termes « excitation sexuelle » et « satisfaction » sans faire entre eux de différence, nous réservant d’en préciser le sens plus tard. Je vois la preuve de ce que certaines secousses mécaniques provoquent le plaisir dans le fait que les enfants adorent certains jeux, tels que la balançoire, et qu’y ayant goûté, ils ne cessent d’en demander la répétition64. On berce les enfants pour les endormir. Les secousses rythmiques d’une promenade en voiture ou d’un voyage en chemin de fer impressionnent les enfants plus âgés, au point que tous les garçons du moins rêvent d’être mécaniciens ou chauffeurs. Ils attachent un intérêt excessif et énigmatique à tout ce qui concerne les chemins de fer ; parvenus à l’âge de l’imagination, c’est-à-dire peu avant la puberté, ils en font le moyen d’une symbolique sexuelle précise. Ce qui crée un lien compulsif entre les sensations provoquées par le mouvement du chemin de fer et la sexualité, c’est évidemment le caractère de plaisir attaché aux sensations motrices. Si ensuite intervient le refoulement qui change en leur contraire les préférences de l’enfant, il arrivera que l’adolescent ou l’adulte réagiront par un état nauséeux au balancement et au bercement ; ou encore ils seront complètement épuisés par un voyage en chemin de fer, tandis que d’autres seront sujets à des accès d’angoisse ; il peut en résulter la phobie du chemin de fer qui serait un moyen de défense de l’individu contre la répétition d’expériences fâcheuses.

C’est dans cet ordre d’idées que nous devons chercher l’explication du fait que l’action combinée de l’effroi et de l’ébranlement mécanique engendre la grave névrose traumatique hystériforme. On peut du moins supposer que les mêmes influences qui, à un degré inférieur d’intensité, sont des sources d’excitation, peuvent produire, quand elles deviennent excessives, des troubles profonds du mécanisme [ou du chimisme] (ajouté en 1924) sexuel.

2.7.1.2. L’activité musculaire

Que l’activité musculaire exercée librement soit pour l’enfant un besoin, d’où il tire un plaisir considérable, est un fait bien connu. Autre chose est de savoir si ce plaisir a quelque rapport avec la sexualité, s’il renferme en soi une satisfaction sexuelle ou peut devenir l’occasion d’excitations de ce genre. Supposer cette connexion soulèvera certainement des objections, qui d’ailleurs s’adresseront également à l’hypothèse émise plus haut, et selon laquelle le plaisir provoqué par des mouvements passifs serait de nature sexuelle, ou tout au moins pourrait éveiller des sensations de cet ordre. Beaucoup de personnes constatent qu’elles ont pour la première fois ressenti une excitation de l’appareil génital pendant les luttes corps à corps avec des camarades. Alors, à la tension de tous les muscles vient s’ajouter l’action excitante des contacts de peau avec l’adversaire. Quand on recherche la lutte corporelle avec une personne déterminée, ou qu’à un âge plus avancé on est disposé à une joute verbale avec elle (qui s’aime se taquine), il est à présumer que le choix sexuel tombera sur cette personne. Une des origines de la pulsion sadique pourrait être retrouvée dans ce fait que l’activité musculaire favorise l’excitation sexuelle. Chez un grand nombre d’individus, l’association formée pendant l’enfance entre l’amour de la lutte et l’excitation sexuelle contribue à déterminer ce que sera plus tard leur activité sexuelle préférée65.

2.7.1.3. Processus affectifs

Les autres sources de l’excitation sexuelle chez l’enfant sont moins sujettes à discussion. Il est facile de constater par l’observation directe et par l’analyse régressive que tous les processus affectifs ayant atteint un certain degré d’intensité, y compris le sentiment d’épouvante, retentissent sur la sexualité ; ce qui, d’ailleurs, contribuera à nous faire comprendre les effets pathogènes d’émotions de ce genre. Chez les écoliers, la peur de l’examen, l’attention exigée par un devoir difficile peuvent faire éclore des manifestations sexuelles ; une excitation poussera l’enfant à toucher ses parties génitales ou provoquera même une espèce de pollution suivie de toutes ses conséquences troublantes. La conduite des enfants à l’école, qui paraît souvent inexplicable aux éducateurs, doit être comprise en fonction de leur sexualité naissante. L’excitation qui suit certaines émotions pénibles (angoisse, effroi, épouvante) persiste chez un grand nombre d’adultes. Ceci nous explique comment tant d’individus recherchent des sensations de cet ordre, à condition toutefois qu’elles soient entourées de circonstances particulières qui leur donnent le caractère d’irréalité (lectures, théâtre) et diminuent ainsi ce qu’elles ont de pénible et de douloureux. Si l’on pouvait supposer que les sensations douloureuses intenses produisent, elles aussi, des effets érogènes, surtout lorsque leur acuité est atténuée par les circonstances concomitantes, ou qu’elles ne sont pas directement ressenties, nous pourrions voir dans ce fait psychique une des principales sources de la pulsion sado-masochique dont la nature complexe et multiple serait par là même un peu éclaircie66.

2.7.1.4. Travail intellectuel

Enfin, il est évident que la concentration de l’attention sur un travail intellectuel et la tension de l’esprit en général sont accompagnées chez un grand nombre de jeunes gens et d’adultes d’une excitation sexuelle connexe, et ceci peut être considéré comme le seul fondement de la théorie contestable qui fait remonter les troubles nerveux à un surmenage intellectuel.

Si nous résumons ce que les différents exemples et observations, non encore publiés d’ailleurs dans leur entier, nous ont appris sur les sources de l’excitation sexuelle infantile, nous pouvons dégager les traits suivants, ou tout au moins les esquisser : des causes multiples concourent au déclenchement du processus sexuel, qui, il est vrai, dans son essence, nous est devenu de plus en plus énigmatique. Ce sont avant tout, d’une façon plus ou moins directe, les excitations des surfaces sensibles (téguments et organes sensoriels) qui y pourvoient et, de la façon la plus immédiate, les excitations qui se produisent dans certaines zones dites érogènes. Ici, c’est la qualité de l’excitation qui importe, bien que l’intensité (en ce qui concerne la douleur) ne soit pas entièrement à négliger. Ajoutons que, dans l’organisme, se trouvent des dispositifs qui font que l’excitation sexuelle se produit en tant qu’effet surajouté dans un grand nombre de processus internes, dès que l’intensité de ceux-ci a dépassé un certain seuil quantitatif. Ce que nous avons nommé pulsions partielles de la sexualité, ou bien dérive directement de ces sources internes, ou bien représente un effet combiné de ces mêmes sources et de l’action des zones érogènes. Il se peut que rien d’important ne se passe dans l’organisme sans fournir une composante à l’excitation de la pulsion sexuelle.

Il ne me paraît pas possible pour le moment de donner à cette thèse une plus grande clarté et précision. Et cela pour les raisons suivantes : tout d’abord parce que le point de vue exposé ici dans son ensemble est entièrement neuf, ensuite parce que la nature de l’excitation sexuelle nous est encore complètement inconnue. Cependant, je ferai ici deux remarques qui semblent devoir ouvrir de larges horizons :

2.7.1.5. Différences dans les constitutions sexuelles

a) Nous avons envisagé la possibilité de ramener les variétés des constitutions sexuelles congénitales à des différences dans le développement des zones érogènes. Nous pourrons essayer de faire maintenant quelque chose d’analogue en tenant compte des sources indirectes de l’excitation sexuelle. Il nous est permis de supposer que si ces sources, chez tous les individus, apportent des courants, ceux-ci ne sont pas chez tous d’une égale force, et que la prédominance de tel ou tel d’entre eux expliquera les différences dans les constitutions sexuelles des individus67.

2.7.1.6. Voies d’influence réciproque

b) Abandonnons maintenant l’image dont nous nous sommes servis si longtemps lorsque nous parlions des « sources » de l’excitation sexuelle et supposons des chemins qui mèneraient d’une fonction non sexuelle à une fonction sexuelle et qui pourraient être parcourus dans les deux sens. Si, par exemple, le fait que la zone des lèvres appartient aux deux fonctions explique que la satisfaction sexuelle se produit lors de l’ingestion des aliments, cela nous aidera à comprendre que des troubles anorexiques apparaissent dès que les fonctions érogènes de la zone commune sont troublées. Puisque nous savons que la concentration de l’attention peut éveiller une excitation sexuelle, nous pouvons supposer que, par un processus sur la même voie, mais dirigé en sens inverse, l’état d’excitation sexuelle influera sur l’utilisation de l’attention disponible. Une grande partie de la symptomatologie des névroses que je fais dériver des troubles sexuels consiste en altérations de fonctions physiologiques qui n’ont aucun caractère sexuel. Cette influence de la sexualité, qui jusqu’ici ne paraissait pas pouvoir s’expliquer, perd quelque chose de son caractère énigmatique quand on la considère comme une contrepartie des influences qui règlent le processus de l’excitation sexuelle.

Les mêmes voies par lesquelles les troubles sexuels retentissent sur les autres fonctions somatiques doivent servir chez le normal à une autre activité importante. C’est par ces voies que devrait se poursuivie l’attraction des pulsions sexuelles vers des buts non sexuels, c’est-à-dire la sublimation de la sexualité. Mais nous devons avouer, pour finir, que nous savons encore peu de choses de manière certaine au sujet de ces voies, qui certainement existent et qui, selon toutes probabilités, peuvent être parcourues dans les deux sens.