3.4. Théorie de la libido

L’hypothèse selon laquelle l’excitation sexuelle aurait une base chimique concorde parfaitement avec les conceptions que nous nous sommes formées pour nous aider à comprendre et à dominer les manifestations psychiques de la vie sexuelle. Nous nous sommes arrêtés à une notion de la libido qui en fait une force quantitativement variable nous permettant de mesurer les processus et les transformations dans le domaine de l’excitation sexuelle. Nous distinguons la libido de l’énergie qu’il faut supposer à la base de tous les processus psychiques en général ; la distinction que nous établissons correspond aux origines propres de la libido ; nous lui prêtons ainsi, en plus de son caractère quantitatif, un caractère qualitatif. Quand nous distinguons l’énergie de la libido de toute autre énergie psychique, nous supposons que les processus sexuels de l’organisme se distinguent des fonctions de nutrition par un chimisme particulier. L’analyse des perversions et des psychonévroses nous a fait connaître que cette excitation sexuelle ne provient pas seulement des parties dites génitales, mais de tous les autres organes. Nous nous formons ainsi la notion d’une quantité de libido dont le représentant psychique serait ce que nous appelons la libido du moi, dont la production, l’augmentation et la diminution, la répartition et les déplacements devront nous fournir les moyens d’expliquer les phénomènes psycho-sexuels.

Toutefois, la libido du moi ne devient accessible à l’analyse que lorsqu’elle s’est emparée d’objets sexuels, c’est-à-dire quand elle est devenue la libido d’objet. C’est alors que nous la voyons se concentrer sur des objets, s’y fixer ou les abandonner, les quitter pour se tourner vers d’autres objets et, des positions dont elle s’est emparée, commander l’activité sexuelle des individus, mener enfin à la satisfaction c’est-à-dire à une extinction partielle et temporaire de libido. La psychanalyse de ce que nous avons coutume de nommer les névroses de transfert (hystérie et névrose obsessionnelle) permet d’arriver sur ce point à des certitudes.

En ce qui concerne la libido d’objet, nous voyons que, détachée de ses objets, elle reste en suspens dans des conditions particulières de tension et que, finalement, elle rentre dans le moi, de sorte qu’elle redevient libido du moi. Nous appelons aussi la libido du moi, en opposition à la libido d’objet, libido narcissique. La psychanalyse nous conduit à jeter un regard vers une région qu’il ne nous est pas permis d’explorer, celle de la libido narcissique, et de nous former une idée des rapports entre les deux libido73. La libido du moi, ou narcissique, nous apparaît comme formant le grand réservoir d’où partent les investissements d’objet et vers lequel ils sont ensuite ramenés ; l’investissement libidinal du moi nous apparaît comme l’état originel réalisé dans l’enfance, état qui s’est trouvé masqué ultérieurement lorsque la libido s’est orientée vers l’extérieur, mais qui au fond s’est conservé.

Une théorie de la libido qui prétendrait expliquer les troubles névrotiques et psychotiques devrait pouvoir exprimer tous les phénomènes observés et ceux qu’on peut en inférer dans les termes que nous fournit l’analyse de la libido même. On supposera facilement que les transformations de la libido du moi seront d’une importance majeure, surtout là où il s’agit d’expliquer des troubles profonds de nature psychotique. Ce qui rend l’entreprise malaisée, c’est que, si jusqu’à présent la psychanalyse nous renseigne d’une manière certaine sur les transformations de la libido d’objet74, par contre elle n’est pas encore à même de distinguer, de manière nette, la libido du moi des autres énergies qui agissent dans le moi75] (ajouté en 1915). [C’est pourquoi on ne peut actuellement poursuivre une théorie de la libido que par la méthode spéculative. Mais on renonce à tout ce que nous ont apporté les observations psychanalytiques faites jusqu’ici si, avec C. G. Jung, on dilue la notion de libido, en l’identifiant à celle d’énergie psychique en général.

La discrimination des pulsions sexuelles des autres, la limitation de la notion de libido aux pulsions sexuelles trouvent leur plus puissant appui dans l’hypothèse que nous avons formulée plus haut, relative à un chimisme particulier de la fonction sexuelle] (chapitre ajouté en 1920).