1.2. Préface à la 3ème édition

Après avoir eu l’occasion d’observer pendant dix ans l’attitude du public à l’égard de ce livre, je voudrais ajouter à cette troisième édition quelques remarques qui serviront à écarter des malentendus et prévenir les déceptions possibles. Avant tout, nous insisterons sur ce fait que notre analyse repose sur des expériences quotidiennes de médecin, que la méthode psychanalytique doit approfondir, et dont elle doit dégager la valeur scientifique. Les trois essais sur la sexualité ne peuvent contenir que ce que la psychanalyse reconnaît ou pourra confirmer. C’est pourquoi il semble exclu que de ces essais puisse sortir une théorie de la sexualité ; et on comprendra aussi que nous n’ayons pas pris position sur certains problèmes essentiels de la vie sexuelle, qui, cependant, paraissent avoir une grande importance. Toutefois, je ne voudrais pas que l’on pût croire que l’auteur ait délibérément ignoré ces problèmes, ou qu’il les ait laissés de côté en ne leur attribuant qu’une importance secondaire.

Ce n’est pas seulement dans le choix des problèmes, mais encore dans l’ordre de notre étude, que l’on reconnaîtra combien ce livre dépend de l’explication psychanalytique qui, d’ailleurs, nous incite à l’écrire. La méthode que nous suivons est caractérisée par le fait que, dans toute cette description, nous mettons au premier plan les facteurs conditionnés par l’extérieur, tandis que les facteurs constitutionnels restent au second plan ; nous donnons au développement ontogénétique la priorité sur le développement phylogénétique. En effet, les manifestations conditionnées par l’extérieur forment l’objet principal de l’analyse, qui peut les interpréter presque en totalité. Les manifestations constitutionnelles n'apparaissent qu’à l’arrière-plan en quelque sorte, et sont réveillées par l’expérience de la vie ; vouloir les apprécier complètement, c’est dépasser le domaine de la psychanalyse.

Il y a un rapport analogue entre l'ontogenèse et la phylogénèse. L’ontogenèse peut être considérée comme une répétition de la phylogénèse toutes les fois où cette dernière n’est pas modifiée par une expérience plus récente. La disposition phylogénique transparaît au travers de l’évolution ontogénétique. Mais, au fond, la constitution n’est que le sédiment d’une expérience antérieure, auquel s’ajoute une expérience nouvelle et individuelle.

Si le résultat de mes études dépend étroitement des données de la psychanalyse, je dois, d’autre part, revendiquer pour ce travail son indépendance de toute recherche biologique. J'ai soigneusement évité de m’engager dans les perspectives que nous ouvre la biologie sexuelle générale ou particulière à des espèces déterminées, et je me suis tenu à l’étude des fonctions sexuelles de l’homme en usant de la technique psychanalytique. Mon but était de rechercher dans quelle mesure la psychologie peut nous fournir des indications sur la biologie de la vie sexuelle de l’homme. Ainsi, il m’a été permis de mettre en lumière certains rapports et faits concordant dans ces deux domaines, sans que je me sois cru obligé, toutefois, à abandonner certaines thèses lorsque, sur des\ points essentiels, la psychanalyse me conduisait à des opinions et à des résultats ne concordant pas avec ceux de la biologie.

Vienne octobre 1914.