1.2. Déviations se rapportant à l’objet sexuel

Nous trouvons la meilleure interprétation de la notion populaire de pulsion sexuelle dans la légende pleine de poésie selon laquelle l’être humain fut divisé en deux moitiés — l’homme et la femme — qui tendent depuis à s’unir par l’amour. C’est pourquoi l’on est fort étonné d’apprendre qu’il y a des hommes pour qui l’objet sexuel n’est pas la femme, mais l’homme, et que de même il y a des femmes pour qui la femme représente l’objet sexuel. On appelle les individus de cette espèce : homosexuels, ou mieux, invertis, et le phénomène : inversion. Les invertis sont certainement fort nombreux, encore qu’il soit souvent difficile de les identifier4.

1.2.1. L'inversion

1.2.1.1. Le comportement des invertis

On distingue, chez les invertis, les types suivants :

  1. Les invertis absolus, c’est-à-dire ceux dont la sexualité n’a pour objet que des individus appartenant au même sexe qu’eux, tandis que les individus de l’autre sexe les laissent indifférents, ou même provoquent chez eux une aversion sexuelle. S’il s’agit de l’homme, il sera, du fait de cette aversion, incapable de l’acte sexuel normal, ou du moins il n’y trouvera aucun plaisir.
  2. Les invertis amphigènes (hermaphrodisme psychosexuel), c’est-à-dire ceux dont la sexualité peut avoir pour objet indifféremment l’un ou l’autre sexe. Le caractère d’exclusivité manquera donc à ce type d’inversion.
  3. Les invertis occasionnels. L’inversion est alors déterminée par les circonstances extérieures, en particulier par l’absence d’un objet sexuel normal, ou par l’influence du milieu.

Les invertis se comportent différemment quant au jugement qu’ils portent eux-mêmes sur leur particularité sexuelle. Pour les uns, l’inversion est une chose aussi naturelle que, pour l’être normal, l’orientation de sa libido. Ils réclament le droit pour l’inversion d’être mise sur le même plan que la sexualité normale. D’autres sont en révolte contre le fait de leur inversion, et l’éprouvent comme une compulsion morbide5.

On distingue aussi différents types d’inversion, selon la période de la vie où ces manifestations sexuelles ont apparu. L’inversion semble avoir existé chez les uns aussi longtemps que la mémoire peut atteindre. Chez d’autres, elle s’est manifestée à un moment déterminé, avant ou après la puberté6. Cette caractéristique sexuelle peut se conserver toute la vie, ou bien disparaître momentanément ; elle peut n’être qu’un épisode vers une évolution normale. Elle peut enfin apparaître tardivement, après une longue période de sexualité normale. On a même signalé des cas d’oscillations périodiques entre un objet sexuel normal et un objet inverti. Sont particulièrement intéressants les cas où la libido s’oriente vers l’inversion après une expérience douloureuse faite sur un objet sexuel normal.

Ces différentes séries de variations sont généralement indépendantes les unes des autres. Dans les formes les plus extrêmes, celles de l’inversion intégrale, on peut admettre que la particularité sexuelle apparaît tôt dans la vie et que l’individu vit en bonne intelligence avec elle.

Nombre d’auteurs se refuseront sans doute à rassembler en un tout ces différents cas énumérés, en insistant sur les différences qu’ils présentent, plutôt que sur les similitudes, ce qui répond mieux aux vues qu’ils ont sur l’inversion. Mais, si légitimes que soient les divisions, on ne saurait méconnaître que tous les degrés intermédiaires peuvent se rencontrer, en sorte que la notion de la série semble s’imposer.

1.2.1.2. Théorie de l’inversion

L’inversion fut, tout d’abord, considérée comme le signe d’une dégénérescence nerveuse congénitale. Cela s’explique par le fait que les premières personnes chez lesquelles les médecins ont observé l’inversion étaient des névropathes, ou du moins en avaient toutes les apparences. Cette thèse contient deux affirmations qui doivent être jugées séparément : l’inversion est congénitale, l’inversion est un signe de dégénérescence.

1.2.1.3. Dégénérescence

L’emploi inconsidéré du terme dégénérescence, ici comme partout ailleurs, soulève des objections. On s’est peu à peu habitué à appeler dégénérescence toute manifestation pathologique dont l’étiologie n’est pas évidemment traumatique ou infectieuse. Selon la classification des dégénérés par Magnan, il est devenu possible d’appliquer le terme de dégénérescence à des cas où le fonctionnement du système nerveux est parfait. Quels peuvent être alors la valeur et le contenu nouveau de cette notion de dégénérescence ? Il semble préférable de ne pas parler de dégénérescence dans les cas suivants :

  1. Quand il n’y a pas coexistence d’autres déviations.
  2. Quand l’ensemble des fonctions et activités de l’individu n’a pas subi de graves altérations7.

Que les invertis ne soient pas en ce sens des dégénérés, cela ressort d’un ensemble de faits :

  • On rencontre l’inversion chez des sujets qui ne présentent pas d’autres déviations graves.
  • On la trouve chez des sujets dont l’activité générale n’est pas troublée, et dont le développement moral et intellectuel peut même avoir atteint un très haut degré8.
  • Lorsqu’on se place à un point de vue plus général que celui des cliniciens, on rencontre deux catégories de faits qui interdisent de considérer l’inversion comme un stigmate de dégénérescence :

    • Il ne faut pas oublier que l’inversion fut une pratique fréquente, on pourrait presque dire une institution importante chez les peuples de l’Antiquité, à la période la plus élevée de leur civilisation.
    • L’inversion est extrêmement répandue parmi les peuplades primitives et sauvages, alors que le terme de dégénérescence ne s’applique d’ordinaire qu’aux seules civilisations évoluées (I. Bloch). Et même parmi les différents peuples civilisés de l’Europe, le climat et la race ont une influence considérable sur la fréquence de l’inversion et l’attitude morale à son égard9.

1.2.1.4. Caractère congénital de l’inversion

On a considéré l’inversion comme congénitale chez les seuls invertis absolus, et, pour l’affirmer, on s’est fondé sur le témoignage des malades eux-mêmes, qui prétendaient n’avoir jamais connu, à aucun moment de leur vie, une autre orientation de la pulsion sexuelle. Mais le fait qu’il existe deux autres catégories d’invertis, et en particulier des invertis occasionnels, se concilie mal avec l’hypothèse d’un caractère congénital de l'inversion. C’est aussi pourquoi les défenseurs d’une telle hypothèse ont une tendance marquée à isoler la catégorie des invertis absolus, ce qui amènerait à renoncer à une explication unique et générale de l’inversion. Il faudrait donc admettre que, dans un certain nombre de cas, l’inversion a un caractère congénital, et que, dans les autres cas, son origine est différente.

À l’opposé de cette conception, se trouve celle qui fait de l’inversion un caractère acquis de la pulsion sexuelle, en s’appuyant sur les faits suivants :

  1. on peut retrouver, chez de nombreux invertis, et même chez des invertis absolus, au début de leur vie, une impression sexuelle dont l’homosexualité n’est que le prolongement et la suite ;
  2. chez d’autres, également nombreux, ce sont les circonstances favorables ou défavorables qui ont fixé l’inversion plus ou moins tard (commerce exclusif avec des personnes du même sexe, promiscuité en temps de guerre, séjours dans les prisons, crainte des dangers que présentent les rapports hétérosexuels, célibat, impuissance, etc.) ;
  3. la suggestion hypnotique peut supprimer l’inversion, ce qui paraîtrait bien étonnant si l’on admettait le caractère congénital.

En se plaçant à ces points de vue, on peut être amené à nier entièrement l’existence d’une inversion congénitale. Ainsi on pourra dire (Havelock Ellis) qu’un examen plus attentif des cas d’inversion soi-disant congénitaux mettra en lumière, selon toutes probabilités, un événement de la petite enfance ayant eu sur l’orientation de la libido une influence décisive, et qui, bien que disparu de la mémoire consciente, peut être rappelé par une technique appropriée. Pour les défenseurs d’une telle conception, l’inversion ne serait qu’une des multiples variations de la pulsion sexuelle, déterminée par le concours de circonstances extérieures.

Cette affirmation, apparemment si plausible, ne tient pas devant ce fait facile à contrôler : nombreux sont les individus qui ont connu ces mêmes expériences sexuelles dans la prime jeunesse (séduction, onanisme mutuel) sans devenir pour cela des invertis, ou tout au moins sans l’être de façon durable. Ainsi, l’on est conduit à supposer que l’alternative entre le caractère congénital et le caractère acquis n’épuise pas l’ensemble des faits, ou ne s’adapte pas aux différentes modalités de l’inversion.

1.2.1.5. Explication de l’inversion

Que l’on admette l’une ou l’autre théorie, que l’inversion soit congénitale ou qu’elle soit acquise, sa nature n’est pas expliquée. Selon la première hypothèse, il faudra préciser ce qui, dans l’inversion, est inné, à moins que l’on ne s’en tienne à l’explication grossière qui consiste à dire qu’un être apporte en naissant une pulsion sexuelle déjà liée à un objet sexuel déterminé. Dans la seconde hypothèse, la question se pose de savoir si les différentes influences accidentelles suffiraient à expliquer le caractère acquis sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir une disposition individuelle quelconque, ce qui, d’après ce que nous savons, n’est guère possible.

1.2.1.6. Rôle de la bisexualité

Depuis Frank Lydston, Kiernan et Chevalier, on a fait intervenir, pour expliquer le fait de l’inversion, une théorie qui est en opposition avec l’opinion populaire. D’après elle, l’être humain doit être, soit un homme, soit une femme. La science nous fait connaître des cas où tous les caractères sexuels ont disparu, où par conséquent la détermination sexuelle devient malaisée, et cela tout d’abord du point de vue anatomique. Chez ces individus, les organes génitaux sont à la fois mâle et femelle (hermaphrodisme). Dans quelques cas exceptionnels, les organes génitaux des deux sexes coexistent l’un à côté de l’autre (véritable hermaphrodisme) ; le plus souvent, on constate une atrophie de l’un et de l’autre10.

Ces anomalies sont intéressantes en ce qu’elles jettent une lumière inattendue sur l’anatomie normale. Un certain degré d’hermaphrodisme anatomique est normal. Chez tout individu soit mâle, soit femelle, on trouve des vestiges de l’organe génital du sexe opposé. Ils existent soit à l’état rudimentaire et sont privés de toute fonction, ou bien se sont adaptés à une fonction différente.

La notion qui découle de ces faits connus depuis longtemps déjà est celle d’un organisme bisexuel à l’origine, et qui, au cours de l’évolution, s’oriente vers la monosexualité, tout en conservant quelques restes atrophiés du sexe contraire.

On peut transporter cette conception dans le domaine psychique et comprendre l’inversion dans ses variantes, comme l’expression d’un hermaphrodisme psychique. Pour trancher la question, il aurait fallu pouvoir constater une coïncidence régulière entre l’inversion et les signes psychiques et somatiques de l’hermaphrodisme.

Mais les observations ne confirment pas cette conception. Les rapports de l’hybridité psychique avec l’hybridité anatomique évidente ne sont certes pas aussi intimes, aussi constants qu’on a bien voulu le dire. Ce que l’on trouve chez les invertis, c’est une diminution de la pulsion sexuelle (Havelock Ellis), et une légère atrophie de l’organe ; ceci est fréquent, mais ce n’est pas constant, et l’on ne le trouve même pas dans la majorité des cas. En sorte qu’il faut admettre que l’hermaphrodisme somatique et l’inversion sont deux choses indépendantes l’une de l’autre.

On a aussi attaché une grande importance aux caractères sexuels dits secondaires ou tertiaires, et à leur fréquence chez les invertis (H. Ellis). Cela est souvent très vrai, mais il ne faut pas oublier que ces caractères secondaires et tertiaires se rencontrent assez fréquemment chez les individus du sexe opposé, et présentent des indices d’hermaphrodisme, sans qu’il y ait, chez ces mêmes individus, inversion dans l’objet sexuel.

La théorie de l’hermaphrodisme psychique serait plus claire si l’inversion était accompagnée d’une transformation des autres qualités de l’esprit, des pulsions et traits de caractère, en qualités caractéristiques de l’autre sexe. Mais cette inversion du caractère ne se retrouve fréquemment que chez la femme ; tandis que chez l’homme les caractères de la virilité sont compatibles avec l’inversion. Si l’on veut maintenir la théorie de l’hermaphrodisme psychique, tout au moins faut-il avoir soin d’ajouter qu’une corrélation régulière entre ces différentes manifestations ne peut être suffisamment établie. Il en est de même pour l’hermaphrodisme somatique d’après Halban11 ; l’atrophie des organes et le développement des caractères secondaires sont deux ordres de faits relativement indépendants.

La bisexualité dans la forme la plus rudimentaire a été définie par un apologiste des invertis mâles : un cerveau de femme dans un corps d’homme. Seulement, nous ne savons pas ce que c’est qu’un « cerveau de femme ». Vouloir transporter le problème du domaine psychologique au domaine anatomique est aussi oiseux qu’injustifié. L’explication tentée par Krafft-Ebing semble serrer le problème de plus près que ne le fait celle d’Ulrich, et cependant elle n’en diffère pas essentiellement. Krafft-Ebing affirme que la bisexualité des organes génitaux de l’individu correspond à un double centre cérébral, l’un mâle et l’autre femelle. Ces centres se développeraient au moment de la puberté, particulièrement sous l’influence des glandes génitales, dont ils sont, à l’origine du moins, indépendants. Mais on peut dire de ces « centres » cérébraux ce qui a été dit des cerveaux masculins et féminins ; et, de plus, nous ignorons s’il existe même des localisations cérébrales (« centres ») de la sexualité, analogues à celles que nous pouvons admettre pour le langage, par exemple.

Retenons, toutefois, deux idées pour notre explication de l’inversion : d’abord, il nous faut tenir compte d’une disposition bisexuelle ; mais nous ne savons pas quel en est le substratum anatomique. Nous voyons ensuite qu’il s’agit de troubles modifiant la pulsion sexuelle dans son développement12.

1.2.1.7. Objet sexuel des invertis

La théorie de l’hermaphrodisme psychique suppose que l’objet sexuel des invertis est l’opposé de l’objet normal. L’inverti, tout comme la femme, est attiré par les qualités viriles du corps et de l’esprit masculins. Il se sent femme et recherche l’homme.

Mais bien que cela soit exact d’un grand nombre d’invertis, c’est loin de constituer un caractère général de l’inversion. Il est indiscutable que nombre d’invertis hommes ont conservé les caractères psychiques de leur sexe, et ne présentent que peu de caractères secondaires du sexe opposé, et au fond recherchent dans l’objet sexuel des caractères psychiques de féminité. S’il en était autrement, il serait incompréhensible que les prostitués mâles qui s’offrent aux invertis, aujourd’hui comme dans l’antiquité, copient la femme en son extérieur et sa tenue. S’il en était autrement, cette imitation irait à l’encontre de l’idéal de l’inverti. Chez les Grecs, où les plus virils individus se trouvaient invertis, il est évident que ce n’était pas ce qu’il y avait de viril chez le jeune garçon qui excitait leur désir, mais bien les qualités féminines de leur corps, ainsi que celles de leur esprit, timidité, réserve, désir d’apprendre et besoin de protection. Aussitôt que le garçon était devenu homme, il cessait d’être un objet sexuel pour l’homme et recherchait à son tour l’adolescent. Dans ce cas, comme dans bien d’autres, l’inverti ne poursuit pas un objet appartenant au même sexe que lui, mais l’objet sexuel unissant en lui-même les deux sexes ; c’est un compromis entre deux tendances, dont l’une se porterait vers l’homme et l’autre vers la femme, à la condition expresse, toutefois, que l’objet de la sexualité possédât les caractères anatomiques de l’homme (appareil génital masculin) ; [ce serait pour ainsi dire l’image même de la nature bisexuelle13] (ajouté en 1915).

L’inversion chez la femme présente des caractères moins compliqués. Les invertis actifs ont souvent des caractères somatiques et psychiques masculins et recherchent la féminité dans leur objet sexuel bien que, là aussi, une connaissance plus précise des faits ferait connaître une plus grande variété.

1.2.1.8. But sexuel des invertis

Ce qui est surtout à retenir, c’est que le but sexuel dans l’inversion est loin de présenter des caractères uniformes. Chez les hommes, le coït per anum n’est pas l’unique rapport des invertis. La masturbation est souvent le but exclusif, et des diminutions successives du but sexuel, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’une simple effusion sentimentale, sont plus fréquentes que dans l’amour hétérosexuel. De même, chez les femmes, les buts sexuels de l’inversion sont variés ; parmi ces buts, le contact des muqueuses buccales est particulièrement recherché.

1.2.1.9. Conclusion

S’il ne nous a pas été possible de trouver, dans les données que nous possédons, l’explication de l’inversion, pourtant nous avons pu arriver à des points de vue qui peuvent être pour nous plus importants que ne le serait la solution du problème posé. Nous sommes maintenant avertis de l’erreur que nous avions faite en établissant des liens trop intimes entre la pulsion sexuelle et l’objet sexuel. L’expérience nous apprend, dans les cas que nous considérons comme anormaux, qu’il existe entre la pulsion sexuelle et l’objet sexuel une soudure que nous risquons de ne pas apercevoir dans la vie sexuelle normale, où la pulsion semble déjà contenir par elle-même son objet. Cela nous engage à dissocier, jusqu’à un certain point, la pulsion et l’objet. Il est permis de croire que la pulsion sexuelle existe d’abord indépendamment de son objet, et que son apparition n’est pas déterminée par des excitations venant de l’objet.

1.2.2. Prépubères et animaux pris comme objets sexuels

Tandis que les invertis, choisissant leur objet sexuel hors du sexe qui, normalement, devrait les attirer, donnent l’impression d’être des individus qui, à part leur déviation, ne présentent aucune tare, au contraire les sujets qui prennent pour objet des prépubères (enfants) apparaissent dès l’abord comme des cas aberrants isolés. Il est rare que les enfants soient le seul objet sexuel ; d’ordinaire, ils ne jouent ce rôle que quand un individu, devenu lâche et impuissant, se résout à de tels expédients, ou quand la pulsion sexuelle, sous une forme des plus impérieuses, ne trouve pas pour se satisfaire un objet plus approprié. Toutefois, il est intéressant de constater que la pulsion sexuelle admet tant de variétés, et qu’elle peut dégénérer quant à son objet à un degré où la faim, beaucoup plus strictement attachée aux objets qui lui sont propres, n’atteindrait que dans les cas les plus extrêmes. Cela est encore vrai du coït avec les animaux, qui n’est pas très rare parmi les paysans et qui pourrait être caractérisé par ce fait que l’attraction sexuelle dépasse alors les limites fixées par l’espèce.

Pour des raisons esthétiques, on voudrait pouvoir rapporter à la maladie mentale de tels cas d’égarements graves de la pulsion sexuelle. Mais cela ne paraît pas possible. L’expérience nous apprend que, dans ces cas, les autres troubles de la pulsion sexuelle ne sont pas différents de ce qu’ils sont chez les normaux, et que ces perturbations se retrouvent dans des races entières et certaines classes sociales. Ainsi, le fait d’abuser des enfants se rencontre avec une fréquence inquiétante chez les maîtres d’école et les surveillants, amenés à cela par les facilités qui leur sont offertes. Chez les aliénés, on rencontre les mêmes égarements, mais à un degré supérieur, ou bien, ce qui est alors tout à fait significatif, devenus exclusifs et se substituant à la satisfaction sexuelle normale.

Ces rapports curieux entre les différentes variations sexuelles, qui peuvent former une série allant de l’état normal à la maladie mentale, sont en vérité pleins d’enseignements. On pourrait en conclure que les manifestations de la sexualité sont de celles qui, même dans la vie normale, échappent le plus à l’influence de l’activité psychique supérieure. Celui qui, dans un domaine quelconque, est considéré comme anormal au point de vue social et moral, celui-là, d’après mon expérience, est toujours anormal dans sa vie sexuelle. Mais il existe beaucoup d’anormaux sexuels qui, à tous les autres égards, correspondent à la moyenne et possèdent l’acquis de notre civilisation — dont le point faible réside précisément dans la sexualité.

Mais ce qui me paraît d’une importance générale, c’est que, dans beaucoup de circonstances, et pour un nombre surprenant d’individus, le genre et la valeur de l’objet sexuel jouent un rôle secondaire. Il faut en conclure que ce n’est pas l’objet qui constitue l’élément essentiel et constant de la pulsion sexuelle14.