Chapitre III. Le Second Rêve

Quelques semaines après le premier rêve eut lieu le second avec l’élucidation duquel l’analyse fut interrompue. Dora raconta : « Je me promène dans une ville que je ne connais pas, je vois des rues et des places qui me sont étrangères65. J'entre ensuite dans une maison, où j'habite, je vais dans ma chambre et j'y trouve une lettre de maman. Elle écrit que vu que je suis sortie à l'insu de mes parents, elle n'avait pas voulu m'écrire que papa était tombé malade. Maintenant il est mort, et si tu veux66, tu peux venir. Je vais donc à la gare et je demande peut-être cent fois où est la gare. On me répond invariablement : cinq minutes. Ensuite, je vois devant moi une épaisse forêt, dans laquelle je pénètre, et je questionne un homme que j'y rencontre. Il me dit : Encore deux heures et demie67. Il me propose de m'accompagner. Je refuse et m'en vais toute seule. Je vois la gare devant moi et je ne peux l'atteindre. Ceci est accompagné du sentiment d'angoisse que l'on a dans un rêve où on ne peut avancer. Ensuite, je suis à la maison, entre temps, j'ai dû aller en voiture, mais je n'en sais rien. J'entre dans la loge du concierge et je le questionne au sujet de notre appartement, La femme de chambre m'ouvre et répond : maman et les autres sont déjà au cimetière68. »

L'interprétation de ce rêve n’eut pas lieu sans difficultés, à cause des circonstances particulières, liées à son contenu, dans lesquelles nous avons interrompu le traitement ; tout n’a pas pu être élucidé, et à cela tient que ma mémoire n’a pas pu partout conserver avec une égale exactitude le souvenir de la succession de ce que nous avions découvert. Je veux décrire tout d’abord quel thème était en train d’être analysé lorsque ce rêve y fut mêlé. Depuis quelque temps, Dora posait elle-même des questions au sujet des rapports existant entre ses actes et leurs motifs présumés. Une de ces questions était la suivante : Pourquoi me suis-je tue les premiers jours après la scène au bord du lac ? Une autre : Pourquoi ai-je alors tout à coup raconté la chose à mes parents ? Moi, je trouvais qu’en général restait encore à expliquer pourquoi Dora s’était sentie tellement offensée par les sollicitations de M. K... ; et cela d’autant plus que je finissais par comprendre que la poursuite de Dora n’avait pas été pour M. K... non plus une frivole tentative de séduction. J’interprétai le fait qu’elle ait porté cet incident à la connaissance de ses parents comme un acte déjà influencé par un morbide désir de vengeance. Je considère qu’une jeune fille normale vient à bout toute seule de tels événements.

J’exposerai donc le matériel qui se présenta pour l’analyse de ce rêve, dans le désordre assez bigarré qui s’impose à moi en le reproduisant.

Elle erre toute seule dans une ville étrangère, elle voit des rues et des places. Elle assure que ce n’était certainement pas B..., ce que j’avais tout d’abord supposé, mais une autre ville où elle n’avait jamais été. Il était facile de poursuivre : vous pouvez avoir vu des images ou des photographies auxquelles vous avez emprunté les images du rêve. C’est après cette remarque que se présenta à elle l’idée du monument sur une place, et immédiatement après, le souvenir de sa source. Elle avait reçu à Noël un album contenant des vues d’une ville d’eaux allemande et elle l’avait sorti précisément hier pour le montrer à des parents venus en visite. L’album était dans une boîte à images qui ne se retrouva pas de suite, et Dora demanda à sa mère : « Où est la boîte ? »69. Une des images représentait une place avec un monument. La personne qui lui avait fait cadeau de cet album était un jeune ingénieur, une connaissance passagère faite naguère dans la ville industrielle dont il a déjà été question. Ce jeune homme avait accepté une situation en Allemagne, pour arriver plus vite à être indépendant ; il saisissait toutes les occasions de se rappeler à la mémoire de Dora, et il était facile de deviner qu’il avait l’intention de la demander en mariage, lorsque sa situation se serait améliorée. Mais cela demandait du temps, il fallait attendre.

Cette course à travers la ville étrangère était surdéterminée. Elle conduisait à une cause occasionnelle du rêve. Pour les fêtes était venu chez eux un jeune cousin, à qui elle devait maintenant montrer la ville de Vienne. Cette cause occasionnelle était certes tout à fait insignifiante. Mais ce cousin lui rappelait son premier court séjour à Dresde. À ce moment, elle avait erré en étrangère dans Dresde et n’avait pas négligé de visiter la célèbre galerie de tableaux. Un autre cousin, qui était avec eux et connaissait Dresde, voulait leur faire voir cette galerie. Mais elle refusa, elle alla toute seule, et s’arrêta devant les tableaux qui lui plaisaient. Devant la Madone Sixtine, elle demeura deux heures en admiration, recueillie et rêveuse. Quand je lui demandai ce qui lui avait tant plu dans ce tableau, elle ne sut répondre rien de clair. Enfin elle dit : « la Madone ».

Que ces associations appartiennent au matériel formateur du rêve, voilà qui est certain. Elles contiennent des éléments que nous retrouvons sans modifications dans le contenu du rêve : (Dora refusa et alla toute seule — deux heures). Je remarque déjà que les « images » correspondent à un nœud dans la trame des idées du rêve (les images dans l’album — les tableaux à Dresde). J’aimerais aussi faire ressortir le thème de la Madone, de la mère-vierge ; nous suivrons plus loin cette piste. Mais je vois tout d’abord que Dora s’identifie, dans cette première partie du rêve, à un jeune homme. Il erre en pays étranger, il s’efforce d’atteindre un but, mais on lui fait des difficultés, il doit patienter, il doit attendre. Si elle pensait à l'ingénieur, cela aurait signifié que ce but devait être la possession d’une femme, d’elle-même. Au lieu de cela, il s’agit d’une gare, que nous pouvons d’ailleurs remplacer, d’après le rapport existant entre la question posée dans le rêve et avec celle ayant été posée dans la réalité, par une boîte. Une boîte et une femme, cela s’accorde déjà mieux.

Elle demanda peut-être cent fois... Ceci conduit à une autre cause occasionnelle du rêve, moins insignifiante. La veille au soir, après le départ des visites, son père demanda à Dora de lui apporter le cognac ; il dit ne pas pouvoir dormir s’il n’avait bu auparavant du cognac. Elle demanda la clef du garde-manger à sa mère, mais celle-ci, absorbée dans une conversation, ne répondait pas, de sorte que Dora impatientée s’exclama : « Je t’ai demandé déjà cent fois de me dire où est la clef ». Elle exagérait ; elle n’avait, bien entendu, répété la question qu’à peu près cinq fois70.

Où est la clef ? me semble être le pendant viril de la question : où est la boîte ? (Voir le premier rêve). Ce sont donc des questions au sujet des organes génitaux.

Pendant la même réunion de parents, quelqu’un avait porté un toast au père de Dora en exprimant l’espoir qu’il soit encore longtemps en très bonne santé, etc. Elle s’aperçut qu’à ce moment il y eut, dans les traits fatigués de son père, un étrange tressaillement, et elle comprit quelles pensées il avait à réprimer. Ce pauvre homme malade ! Oui pouvait savoir combien d’années de vie encore lui étaient données ?

Là, nous sommes arrivés au texte de la lettre du rêve. Son père est mort, elle s’est absentée de la maison de sa propre autorité. Je lui rappelai aussitôt, au sujet de la lettre du rêve, la lettre d’adieu qu’elle avait écrite ou tout au moins rédigée pour ses parents. Cette lettre, était destinée à effrayer son père, afin qu’il quittât Mme K..., ou, tout au moins, à se venger de lui, si elle n’arrivait pas à l’y décider. Nous sommes devant le thème de sa mort ou de celle de son père (le cimetière, plus tard dans le rêve). Nous trompons-nous, si nous admettons que la situation formant la façade du rêve corresponde à un fantasme de vengeance contre son père ? Les idées de compassion de la veille s’y accorderaient très bien. Ce fantasme signifierait : elle quitte la maison, va à l’étranger, et son père a le cœur brisé de chagrin et de nostalgie d’elle. Alors elle serait vengée. Car elle comprenait très bien ce qui manquait à son père, qui ne pouvait plus maintenant dormir sans cognac71.

Retenons le désir de vengeance comme nouvel élément pour la synthèse ultérieure des idées latentes du rêve.

Mais le texte de la lettre devait autoriser encore d’autres déterminations. D’où provenait l’ajout : Si tu veux ?

C’est alors que lui vint à l’esprit que le mot « veux » était suivi d’un point d’interrogation, et elle reconnut alors ces mots comme étant empruntés à la lettre de Mme K... qui l’invitait à L... (au lac). Dans cette lettre il y avait, après la phrase : « Si tu veux venir ? », au beau milieu de la phrase un point d’interrogation, ce qui était très frappant.

Nous revenons ainsi à la scène du lac et aux énigmes qui s’y rattachent. Je priai Dora de me raconter cette scène dans tous ses détails. Tout d’abord elle ne conta rien de bien nouveau. M. K... commença d’une façon assez sérieuse ; mais elle ne le laissa pas terminer. Aussitôt qu’elle eût compris de quoi il s’agissait, elle le gifla et s’enfuit. Je voulais savoir quels termes il avait employés ; elle ne se souvint que de cette explication : « Vous savez que ma femme n’est rien pour moi »72. Afin de ne plus le rencontrer, elle résolut de faire à pied le tour du lac jusqu’à L... et elle demanda à un homme qu’elle rencontra combien de temps il lui faudrait pour cela. Cet homme ayant répondu : deux heures et demie, elle abandonna son plan et regagna quand même le bateau qui partit bientôt. M. K... était là aussi, il s’approcha d’elle, il la pria de lui pardonner et de ne rien raconter de ce qui s’était passé. Mais elle ne répondit pas. — Oui, dit-elle, la forêt du rêve ressemblait tout à fait à celle du bord du lac, où s’était déroulée la scène qui venait à nouveau d’être décrite. Mais elle avait vu hier exactement la même épaisse forêt dans un tableau de l’exposition de la « Sécession ». Au fond du tableau, on voyait des nymphes73. À ce moment, mon soupçon devint certitude. La gare74 et le cimetière à la place d’organes génitaux, voilà qui était assez clair, mais mon attention en éveil se porta sur le « vestibule », mot composé d’une manière analogue (Bahnhof, Friedhof, Vorhof ; gare, cimetière, vestibule), terme anatomique désignant une certaine région des organes génitaux féminins. Cependant, ceci pouvait être une erreur engendrée par la tendance à « faire de l’esprit ». Maintenant, eu faisant intervenir les « nymphes » qu’on voit au fond d’une « forêt épaisse », aucun doute n’était plus permis. C’était là de la géographie sexuelle symbolique ! On appelle nymphes, terme inconnu aux non-médecins, et d’ailleurs peu usité par les médecins, les petites lèvres qui se trouvent à l’arrière-plan de la forêt épaisse des poils pubiens. Mais qui connaît des termes techniques tels que « vestibule » et « nymphes », doit avoir puisé ses connaissances dans des livres, non pas dans des livres de vulgarisation, mais dans un manuel d’anatomie ou bien dans un dictionnaire, recours habituel de la jeunesse dévorée de curiosité sexuelle. Derrière la première situation du rêve se cachait alors, si cette interprétation était juste, un fantasme de défloration, un homme s’efforçant de pénétrer dans les organes génitaux d’une femme75.

Je communiquai à Dora mes conclusions. L’impression dut être concluante, car elle se rappela subitement un fragment oublié du rêve : « Elle va tranquillement76 dans sa chambre et lit un gros livre qui se trouve sur son bureau . ». L’accent, porte ici sur les deux détails : tranquillement et gros (à propos du livre). Je lui demandai : était-ce un livre ayant le format d’un dictionnaire ? Elle acquiesça. Or, les enfants ne lisent jamais « tranquillement » un dictionnaire, lorsqu’il s’agit de sujets défendus. Ils tremblent et ont peur tout en lisant, et se retournent avec inquiétude de peur d’être surpris. Les parents sont un grand obstacle à une pareille lecture, mais la faculté du rêve de réaliser des désirs avait radicalement métamorphosé cette situation pénible : son père était mort et les autres au cimetière. Elle pouvait donc lire tranquillement ce qui lui plaisait. Cela ne devait-il pas vouloir dire qu’un des motifs de sa vengeance était la révolte contre la contrainte exercée par ses parents ? Son père mort, elle pouvait donc lire et aimer à sa guise. Elle ne put tout d’abord se rappeler avoir jamais lu un dictionnaire, ensuite elle convint qu’un souvenir de ce genre, bien que d’allure innocente, lui revenait. Lorsque sa tante préférée tomba gravement malade et que le voyage à Vienne fut décidé, ses parents reçurent une lettre d’un autre oncle qui leur écrivait qu’ils ne pouvaient venir à Vienne, un de ses enfants, donc un cousin de Dora, étant atteint d’une grave appendicite. Elle ouvrit alors un dictionnaire pour s’instruire des symptômes de l’appendicite. De ce qu’elle lut, elle se rappelle encore la description de la douleur caractéristique localisée à l’abdomen.

Je me souvins alors qu’elle eut à Vienne, peu après la mort de cette tante, une soi-disant appendicite. Je n'avais pas osé, jusqu'alors, mettre cette maladie au compte de ses manifestations hystériques. Elle conta avoir eu, les premiers jours, une forte fièvre et une douleur dans le bas ventre dont elle avait lu la description dans le dictionnaire. On lui avait mis des compresses froides, mais elle ne les supporta pas ; le second jour apparurent, avec de fortes douleurs, les règles, irrégulières depuis sa maladie. Elle dit avoir à cette époque constamment souffert de constipation.

Il ne serait pas juste de considérer cet état comme purement hystérique. Bien qu’il existe indubitablement une fièvre hystérique, il me semblait arbitraire d'attribuer la fièvre de l’état en question à de l’hystérie au lieu de l’attribuer à une cause organique agissant à ce moment. Je voulais abandonner cette piste, lorsque Dora elle-même vint à mon aide, en se souvenant du dernier détail supplémentaire du rêve : elle se voit d'une façon particulièrement distincte montant l'escalier.

J’exigeai naturellement une détermination spéciale pour ce détail. Elle me fit l’objection, probablement sans y croire elle-même, que pour gagner son appartement, situé au premier étage, il fallait bien qu’elle montât l’escalier, objection que je pus facilement réfuter en lui faisant remarquer que, si elle pouvait venir d'une ville inconnue à Vienne en omettant le voyage en chemin de fer, elle pouvait aussi bien se dispenser de monter les marches de l’escalier. Elle poursuivit alors : après son appendicite, elle marchait mal, car elle traînait le pied droit. Cet état se maintint longtemps. C’est pourquoi elle évitait volontiers les escaliers. Aujourd’hui encore, son pied parfois ne lui obéissait pas. Les médecins qu’elle avait consultés, à la demande de son père, avaient été très étonnés par une séquelle d’appendicite si peu ordinaire, d’autant plus que la douleur à l’abdomen ne se répéta plus, et d’ailleurs n’accompagnait aucunement le phénomène de traîner le pied77.

C’était là un véritable symptôme hystérique. Encore que la fièvre fût alors organique, due, par exemple, à l’une de ces fréquentes influenzas78 sans localisation particulière, il était établi avec certitude que la névrose avait profité du hasard, afin de la faire servir à l’une de ses manifestations. Dora s’était ainsi fabriqué une maladie dont elle avait lu la description dans le dictionnaire ; elle s’était punie pour cette lecture ; elle devait par suite se dire que cette punition ne pouvait viser la lecture d’un article innocent, mais avait été le résultat d’un déplacement, après qu’à cette lecture s’en fut adjointe une autre, plus répréhensible, mais qui se dissimulait, à l’heure actuelle, dans le souvenir, derrière la lecture innocente, faite en même temps79. Peut-être pourrait-on arriver à découvrir les sujets de cette lecture.

Que signifiait donc un état imitant une pérityphlite80 ? La séquelle qui consiste à traîner une jambe, séquelle s’accordant si peu avec une pérityphlite, devait plutôt se rapporter à la signification secrète, probablement sexuelle, du tableau clinique et pouvait, par conséquent, si l’on réussissait à en éclaircir l’origine, projeter de la lumière sur la signification recherchée. J’essayai de trouver un chemin menant à la solution de cette énigme. Dans le rêve se trouvaient des intervalles de temps ; or, le temps n’est certainement jamais une chose indifférente quand il s’agit de processus biologiques. Je demandai donc quand l’appendicite avait apparu : avant ou après la scène au bord du lac ? La réponse immédiate, et qui d’un coup résolvait toutes les difficultés, fut celle-ci : neuf mois après. Ce terme est certes caractéristique. La soi-disant appendicite avait ainsi réalisé un fantasme d’accouchement par les moyens modestes qu’avait à sa disposition la patiente, par des douleurs et l’hémorragie menstruelle81. Dora connaissait naturellement la signification de ce terme et elle ne pouvait nier ce fait probable : elle aurait lu :, à ce moment, les articles du dictionnaire relatifs à la grossesse et aux couches. Mais alors, que dire de la jambe qu’elle traînait ? Je pouvais essayer de le deviner. On marche en effet ainsi lorsqu’on s’est foulé le pied. Elle avait donc fait un faux pas, ce qui s’accorde parfaitement avec le fait de pouvoir accoucher neuf mois après la scène au bord du lac. Seulement je devais exiger encore une condition. D’après ma conviction, on ne peut produire de pareils symptômes que lorsqu’on en possède un modèle infantile. Les souvenirs qu’on a d’impressions plus tardives n’ont pas, et je dois me tenir strictement à ceci, d’après mon expérience, la force de se réaliser en symptômes. J’osais à peine espérer qu’elle me fournît le matériel infantile recherché, car je ne puis, en vérité, pas affirmer que cette règle, à laquelle je croirais volontiers, ait une portée générale. Mais ici la confirmation en vint immédiatement. Oui, elle s’était, dans son enfance, une fois foulé le même pied en glissant à B... en descendant l’escalier ; le pied — c’était le même qu’elle traîna plus tard — enfla, dut être bandé, et il lui fallut rester étendue pendant quelques semaines. Ceci s’était passé quelques semaines avant l’apparition de l’asthme, dans sa huitième année.

Il fallait maintenant tirer les conséquences de l’existence démontrée de ce fantasme. Je dis : « Si vous accouchez neuf mois après la scène au bord du lac et que vous traîniez jusqu’aujourd’hui les suites du faux pas, cela prouve que vous avez regretté inconsciemment l’issue de cette scène82. Vous l’avez donc corrigée dans votre pensée inconsciente. Car votre fantasme de l’accouchement présuppose qu’il' s’était alors passé quelque chose, que vous avez alors vécu et éprouvé tout ce que vous avez dû puiser plus tard dans le dictionnaire. Vous voyez que votre amour pour M. K... ne finit pas avec la scène du lac, que cet amour continue juste qu’à présent, — bien qu’inconsciemment pour vous ». Aussi bien ne le contredit-elle plus83.

Les travaux d’élucidation du second rêve avaient pris deux heures. Lorsque, à la fin de cette seconde séance, j’eus exprimé ma satisfaction des résultats obtenus, elle me répondit dédaigneusement : « Ce n’est pas grand chose, ce qui est sorti » ; ce qui me prépara à l’apparition d’autres révélations proches.

Elle commença la troisième séance par ces paroles : « Savez-vous, docteur, que c’est aujourd’hui la dernière fois que je suis ici ? »

— Je ne peux pas le savoir, puisque vous ne m’en avez rien dit.

— « Oui, je me suis dit que je le supporterais encore jusqu’au Nouvel An84, mais je ne veux pas attendre plus longtemps la guérison »,

— Vous savez que vous êtes toujours libre de cesser le traitement. Mais aujourd’hui nous allons encore travailler. Quand avez-vous pris cette résolution ? — « Il y a quinze jours, je crois ».

— Ces quinze jours font penser à l’avis que donne une domestique ou une gouvernante de son départ.

— « Il y avait aussi une gouvernante qui a fait cela chez les K... lorsque j’ai été les voir au bord du lac. »

— Tiens, vous ne-m’en aviez encore jamais parlé. Je vous prie, racontez-moi ça.

— « Il y avait donc chez eux une jeune fille comme gouvernante des enfants ; elle se comportait d’une façon très curieuse à l’égard de M. .K... Elle ne le saluait pas, ne lui répondait pas, ne lui passait rien à table lorsqu’il demandait quelque chose ; bref, elle le traitait comme s’il n’existait pas. Lui d’ailleurs, n’était guère plus poli ente vers elle. Un ou deux jours avant la scène au bord du lac, cette jeune fille me prit à part, disant qu’elle avait à me parler. Elle me conta que M. K... quelques jours auparavant, lorsque Mme K... était absente pour quelques semaines, s’était rapproché d’elle, l’avait courtisée et suppliée de ne rien lui refuser ; il lui dit que sa femme n’était rien pour lui, et ainsi de suite ».

— Mais ce sont les mêmes paroles qu’il prononça lorsqu’il vous fit sa déclaration et que vous l’avez giflé.

— « Oui. Elle céda à ses instances, mais peu de temps après, il ne se soucia plus d’elle ; depuis, elle le haïssait ».

— Et cette gouvernante avait donné avis de son départ ?

— « Non, elle voulait le faire. Elle me conta que, lorsqu’elle se sentit abandonnée, elle raconta tout ce qui s’était passé à ses parents à elle, qui sont d’honnêtes gens habitant quelque part en Allemagne. Les parents exigèrent qu’elle quittât immédiatement la maison et lui écrivirent, comme elle ne le faisait pas, qu’ils ne voulaient plus entendre parler d’elle et ils lui interdirent leur maison ».

— Et pourquoi ne s’en allait-elle pas ?

— « Elle dit qu’elle voulait encore attendre un peu pour voir si rien ne changeait chez M. K... Elle ne pouvait plus supporter une telle vie. Si elle ne voyait pas de changement, elle donnerait avis de son départ et s’en irait ».

— Et qu’est devenue cette jeune fille ?

— « Je sais seulement qu’elle est partie ».

— Elle n’a pas eu d’enfant à la suite de cette aventure ?

— « Non ».

Une partie des faits réels servant à résoudre le problème posé antérieurement apparaissait donc — comme il est d’ailleurs de règle — au cours de l’analyse. Je pus dès lors dire à Dora : je connais le mobile de la gifle par laquelle vous avez répondu à la déclaration de M. K... Ce n’était pas parce que vous vous étiez sentie offensée par la demande qu’on vous adressait, mais c’était de la vengeance jalouse. Lorsque la gouvernante vous conta son histoire, vous vous serviez encore de votre art d’écarter tout ce qui ne s’accordait pas avec vos sentiments pour M. K... Mais, au moment où M. K... eut prononcé les paroles : « ma femme n’est rien pour moi », qu’il avait dites aussi à cette demoiselle, de nouveaux sentiments s’éveillèrent en vous, qui firent pencher la balance. Vous vous dites : il ose me traiter comme une gouvernante, comme une domestique ? Cette blessure d’amour-propre associée à la jalousie et à des motifs conscients sensés, c’était enfin trop85. Comme preuve de l’influence qu’exerce encore sur vous cette histoire de la gouvernante, je vous citerai les nombreuses identifications avec elle dans le rêve et dans votre comportement. Vous racontez à vos parents ce qui est arrivé, comme la jeune fille l’a écrit aux siens. Vous me donnez avis de votre départ comme le ferait une gouvernante, après vous y être résolue quinze jours à l’avance. La lettre du rêve qui vous permet de rentrer chez vous est la contre-partie de la lettre des parents de la jeune fille qui le lui interdisent.

— « Mais alors pourquoi ne l’ai-je pas raconté tout de suite à mes parents ? »

— Combien de temps avez-vous laissé s’écouler ?

— « C’est le 30 juin que se passa la scène, le 14 juillet que je l’ai racontée à ma mère. »

— Ainsi encore quinze jours, délai caractéristique de l’avis que donne une gouvernante de son départ ! Je peux maintenant répondre à votre question. Vous avez certes très bien compris cette pauvre fille. Elle ne voulait pas partir tout de suite, parce qu’elle espérait, parce qu’elle attendait que M. K... lui rendît sa tendresse. Ceci devait être aussi le motif de votre temporisation. Vous attendiez que le même délai fut écoulé pour voir si M. K... renouvellerait sa déclaration, ce dont vous auriez pu conclure qu’il prenait la chose au sérieux et qu’il ne voulait pas jouer avec vous comme avec la gouvernante.

— « Les premiers jours qui suivirent mon départ, il m’envoya encore une carte postale86. »

— Oui, mais comme ensuite rien ne vint, vous avez laissé libre cours à votre vengeance. Je puis même m’imaginer qu’il existait alors chez vous la possibilité d’une autre intention, celle de l’amener, par votre accusation, jusque là où vous résidiez.

— « ...Comme il nous le proposa d’abord », ajouta-t-elle.

— Alors votre désir de le revoir aurait été assouvi — elle acquiesça par un mouvement de tête, ce à quoi je ne m’attendais pas — et il aurait pu vous donner la satisfaction que vous réclamiez.

— « Quelle satisfaction ? »

— Je commence à supposer que vous avez envisagé ces relations avec M. K... bien plus sérieusement que vous ne l’avez voulu laisser voir jusqu’à présent. N’était-il pas souvent question de divorce entre M. et Mme K... ?

— « Certainement, tout d’abord elle ne voulait pas, à cause des enfants, et maintenant, c’est elle qui veut, mais lui qui ne veut plus. »

— N'auriez-vous pas pensé qu’il voulait divorcer afin de vous épouser ? Et qu’il ne le veut plus parce qu’il n’a personne pour vous remplacer ? Vous étiez certes très jeune, il y a deux ans, mais vous m’avez vous-même raconté que votre mère avait été fiancée à dix-sept ans et qu’elle avait ensuite attendu deux ans avant de se marier. Le roman de la mère devient souvent le modèle de celui de la fille. Vous avez donc aussi voulu attendre et vous supposiez que lui attendait que vous fussiez assez mûre pour devenir sa femme87. Je suppose que c’était un plan très sérieux de votre part. Vous n’avez pas même le droit d'exclure une pareille intention chez M. K... ; vous m’avez conté, de lui, bien des choses qui indiquent vraiment une pareille intention88. Son comportement à L... ne contredit pas cela non plus. Vous ne lui avez pas laissé la possibilité de s’exprimer jusqu’au bout et vous ne savez pas ce qu’il voulait dire. D’ailleurs, ce plan n’aurait pas été si impossible à exécuter. Les relations de votre père avec Mme K..., que vous aviez, sans doute, pour cette seule raison si longtemps favorisées, vous donnaient la garantie que Mme K... consentirait à un divorce, et quant à votre père, vous arrivez avec lui à tout ce que vous voulez. Oui, si la situation tentatrice, à L..., avait eu une autre issue, c’eût été pour tous la seule solution acceptable. Et c’est pourquoi, je pense, vous avez tellement regretté ce qui était arrivé et l’avez corrigé dans votre imagination par le fantasme de l’appendicite. Ce dut être pour vous une profonde déception que le résultat de vos accusations fut, non pas une nouvelle poursuite de M. K..., mais ses dénégations et ses injures. Vous avouez que rien ne vous fâche autant que lorsqu’on croit que vous vous étiez imaginée la scène au bord du lac, je sais maintenant ce que vous ne voulez pas que l’on vous rappelle : que vous vous étiez imaginée que la déclaration de M. K... pouvait être sérieuse et qu’il ne se lasserait pas jusqu’à ce que vous l’ayez épousé.

Elle écouta sans contredire. Elle sembla émue, me quitta de la façon la plus aimable, avec les vœux les plus chaleureux pour le jour de l’an et... ne reparut plus. Son père, qui vint me voir encore plusieurs fois, m’assurait qu’elle reviendrait ; il prétendait qu’on voyait son envie de continuer le traitement, mais il n’était probablement jamais tout à fait sincère. Il avait soutenu le traitement aussi longtemps qu’il espérait que je « dissuaderais » Dora de son idée, d’après laquelle il y avait entre lui et Mme K... plus qu’une simple amitié. Son intérêt s’éteignit lorsqu’il s’aperçut que ceci n’était pas dans mes intentions. Je savais qu’elle ne reviendrait plus. C’était de la part de Dora indubitablement un acte de vengeance que d’interrompre d’une façon si brusque le traitement, au moment même où les espérances que j’avais d’un résultat heureux de la cure étaient les plus grandes. De plus, sa tendance à se faire du mal à elle-même trouvait son compte dans sa manière d’agir. Celui qui réveille, ainsi que moi, les pires démons incomplètement domptés au fond de l’âme humaine, afin de les combattre, doit être prêt à ne pas être épargné dans cette lutte. Aurais-je pu retenir la jeune fille, si j'avais moi-même joué, vis-à-vis d’elle, un rôle, si j’avais exagéré la valeur qu’avait pour moi sa présence et si je lui avais montré un intérêt plus grand, ce qui, malgré l’atténuation qu’y eût apporté ma qualité de médecin, eût un peu remplacé la tendresse tant désirée par elle ? Je ne sais. Comme une partie des facteurs qui s’opposent à nous comme résistance nous restent, dans tous les cas, inconnus, j’ai toujours évité de jouer des rôles et me suis contenté d’une part psychologique plus modeste. Malgré tout l’intérêt théorique, tout le désir du médecin d’être secourable, je me dis qu’il y a des limites à toute influence psychique et je respecte de plus la volonté et le point de vue du patient.

J’ignore aussi si M. K... aurait obtenu davantage, si on lui avait révélé que la gifle ne signifiait nullement un « non » définitif de Dora, mais répondait à la jalousie éveillée la dernière, tandis que de forts émois de sa vie psychique prenaient encore parti pour lui. S’il n’avait pas fait attention à ce refus, s’il avait continué à la courtiser avec une passion capable de la convaincre, le résultat aurait peut-être été que l’amour en elle, aurait vaincu toutes les difficultés internes. Mais je crois qu’elle aurait pu tout aussi bien satisfaire sa vengeance avec d’autant plus de violence. On ne peut jamais calculer dans quel sens penchera la décision dans un conflit de mobiles, si c’est dans le sens de la levée ou du renforcement du refoulement. L’incapacité de satisfaire aux exigences réelles de l’amour est un des traits caractéristiques de la névrose ; ces malades sont sous l’empire de l’opposition existant entre la réalité et les fantasmes de leur inconscient. Ce à quoi ils aspirent le plus violemment dans leurs rêveries, ils le fuient lorsque se présentant à eux dans la réalité, et ils s’adonnent le plus volontiers aux fantasmes là où ils n’ont plus à craindre de réalisation. La barrière érigée par le refoulement peut cependant être rompue sous la pression de violentes émotions provoquées par la réalité ; la névrose peut encore être vaincue par la réalité. Mais nous ne pouvons prévoir, en général, chez qui et par quel moyen peut être atteinte une guérison pareille89.