Chapitre IV. Epicrise90

J’ai annoncé que cet exposé serait un fragment d’analyse ; on aura probablement trouvé qu’il est bien plus incomplet encore qu’on ne pouvait s’y attendre d’après ce titre. Il faut bien que j’explique les raisons de ces lacunes nullement fortuites.

Un certain nombre des résultats de cette analyse à été omis, soit parce qu’au moment de l’interruption du traitement ils étaient insuffisamment étudiés, soit parce qu’ils exigeaient, pour être compris, d’être menés jusqu’à l’obtention d’une vue d’ensemble générale. En d’autres endroits, là où cela me semblait autorisé, j’ai indiqué la suite probable à donner à certaines solutions. J’ai omis complètement d’exposer la technique, nullement compréhensible de prime abord, grâce à laquelle on arrive à extraire du matériel brut des associations des malades le contenu net de précieuses pensées inconscientes, ce qui a l’inconvénient de ne pas permettre au lecteur de cet exposé de vérifier lui-même la correction de mon procédé. Mais j’ai trouvé tout à fait impraticable d’exposer en même temps la technique de l’analyse et la structure interne d’un cas d’hystérie ; cela eût été pour moi une tâche presque impossible à exécuter et aurait été d’une lecture certes insupportable. La technique exige un exposé à part, exposé illustré par un grand nombre d’exemples des plus divers et qui peut négliger le résultat acquis dans chaque cas. Je n’ai pas essayé non plus d’étayer les prémisses psychologiques qui se font jour dans ma description des phénomènes psychiques. Leur exposé superficiel ne saurait rien donner ; un exposé détaillé demanderait un travail à part. Mais je peux assurer que, sans être tenu à un système psychologique quelconque, j’ai entrepris l’étude des phénomènes dévoilés par l’étude des psychonévroses et que je modifie mes conceptions jusqu’à ce qu’elles me semblent susceptibles de rendre compte de l’ensemble des observations. Je n’ai pas la prétention d’avoir évité toute hypothèse ; mais le matériel en était acquis par les observations les plus étendues et les plus laborieuses. La fermeté de ma manière de voir dans la question de l’inconscient choquera tout particulièrement, car j’opère avec des représentations, idées et émotions inconscientes, comme si elles étaient des objets aussi vrais et aussi certains de la psychologie que tous les phénomènes de la conscience ; mais je suis sûr que quiconque tentera d’explorer le même domaine phénoménal par la même méthode ne pourra éviter, malgré toutes les dissuasions des philosophes, de se placer au même point de vue.

Ceux d’entre mes confrères qui ont considéré ma théorie de l’hystérie comme étant purement psychologique et, par conséquent, d’emblée inapte à résoudre un problème de pathologie, auraient pu conclure, d’après le présent travail, qu’en me faisant ce reproche, ils transfèrent sans raison un caractère de la technique à la théorie. Seule la technique thérapeutique est purement psychologique ; la théorie ne néglige nullement d’indiquer le fondement organique des névrosés ; bien que cette théorie ne le recherche pas dans des modifications anatomo-pathologiques et qu’elle remplace provisoirement des modifications chimiques auxquelles il y a tout lieu de s’attendre, mais qui sont actuellement insaisissables, par celles de la fonction organique. Personne ne pourra refuser à la fonction sexuelle, dans laquelle je vois la cause de l’hystérie, ainsi que des psychonévroses en général, son caractère de facteur organique. Une théorie de la sexualité ne pourra, je le suppose, se dispenser d’admettre l’action excitante de substances sexuelles déterminées. Ce sont les intoxications et les phénomènes dus à l’abstinence de certains toxiques, chez les toxicomanes, qui, parmi tous les tableaux, cliniques que nous offre l’observation, se rapprochent le plus des vraies psychonévroses .

De même n’ai-je pas exposé dans ce travail, ce qu’on pourrait dire aujourd’hui de relatif à la « complaisance somatique », aux germes infantiles des perversions, aux zones érogènes et à la disposition bisexuelle. Je n’ai indiqué que les points où l’analyse se heurtait à ces fondements organiques des symptômes. On ne pouvait faire davantage à propos d’un cas particulier, et j’avais de plus les mêmes raisons que celles exposées plus haut d’éviter un exposé superficiel de ces facteurs. On trouvera là l’occasion de faire des travaux étayés sur de nombreuses analyses.

J’ai voulu atteindre deux buts par cette publication incomplète : premièrement montrer en complément à ma « Science des Rêves », comment on peut utiliser cet art, d’ordinaire superflu, afin de dévoiler les parties cachées et refoulées de l’âme humaine ; j’ai par suite tenu compte, dans l’analyse des deux rêves de Dora, de la technique de l’interprétation des rêves, qui ressemble à la technique psychanalytique. Deuxièmement, j’ai voulu éveiller l’intérêt pour certains phénomènes qui sont encore tout à fait ignorés par la science, car on ne peut les découvrir qu’en appliquant précisément cette méthode. Personne ne pouvait avoir une idée juste de la complication des phénomènes psychiques dans l’hystérie, de la simultanéité des tendances les plus diverses, de la liaison réciproque des contraires, des refoulements, des déplacements, etc. La mise en valeur par Janet de l'idée fixe qui se métamorphoserait en un symptôme, n’est rien d’autre qu’une schématisation vraiment pauvre. On devra nécessairement supposer que les excitations accompagnées de représentations incapables de devenir conscientes agissent autrement les unes sur les autres, se déroulent d’une autre manière et conduisent à d’autres modes d’expression que celles appelées par nous « normales » et dont le contenu représentatif nous devient conscient. J’ai aussi tenu à montrer que la sexualité n’intervient pas une seule fois, comme un deus ex machina, dans l’ensemble des phénomènes caractéristiques de l’hystérie, mais qu’elle est la force motrice de chacun des symptômes et de chacune des manifestations d’un symptôme. Les manifestations morbides sont, pour ainsi dire, l'activité sexuelle des malades. Un cas isolé ne sera jamais susceptible de prouver une règle aussi générale, mais je ne peux que le répéter toujours à nouveau, parce que je ne rencontre jamais autre chose : la sexualité est la clef du problème des psychonévroses ainsi que des névroses en général. Qui la dédaigne ne sera jamais en état de résoudre ce problème. J’en suis encore à attendre les recherches susceptibles de contredire cette loi où d’en limiter la portée. Toutes les critiques que j’en ai entendues jusqu’à présent étaient l’expression d’un déplaisir et d’une incrédulité personnels, auxquels il suffit d’opposer les paroles de Charcot : « Ça n’empêche pas d’exister91 ».

Le cas dont j’ai publié ici un fragment de l'histoire morbide et du traitement ne se prête pas non plus à exposer sous son vrai jour la valeur de la technique psychanalytique. Non seulement le peu de durée du traitement, qui fut à peine de trois mois, mais aussi un autre facteur inhérent à ce cas, ont empêché que la cure se terminât par cette amélioration, avouée par la malade et son entourage, qu’on obtient d’ordinaire et qui se rapproche plus ou moins d’une guérison complète. On arrive à des résultats aussi satisfaisants là où les manifestations de la maladie sont formées et maintenues uniquement par le conflit interne entre des tendances se rattachant à la sexualité. On voit, dans ces cas, s’améliorer l’état des malades dans la mesure où l’on contribue à résoudre leurs problèmes psychiques grâce à la transformation du matériel psychique pathogène en matériel normal. Tout autrement se déroule la cure là où les symptômes se sont mis au service de motifs externes relatifs à la vie du malade, ainsi que c’était le cas chez Dora depuis deux ans. On est surpris et on peut même facilement être dérouté, lorsqu’on voit que l’état du malade n’est pas très modifié, même par une analyse très avancée. En réalité ce n’est pas si grave ; les symptômes ne disparaissent pas pendant le travail, mais quelque temps après, lorsque les rapports avec le médecin sont rompus. Le retard apporté à la guérison ou à l’amélioration n’est en réalité dû qu’à la personne du médecin.

Il faut que j'ajoute encore quelque chose afin de rendre cet état de choses compréhensible. On peut dire que généralement la production de nouveaux symptômes cesse pendant la cure psychanalytique. Mais la productivité de la névrose n’est nullement éteinte, elle s'exerce en créant des états psychiques particuliers, pour la plupart inconscients, auxquels on peut donner le nom de transferts.

Que sont ces transferts ? Ce sont de nouvelles éditions, des copies des tendances et des fantasmes devant être éveillés et rendus conscients par les progrès de l’analyse, et dont le trait caractéristique est de remplacer une personne antérieurement connue par la personne du médecin. Autrement dit, un nombre considérable d’états psychiques antérieurs revivent, non pas comme états passés, mais comme rapports actuels avec la personne du médecin. Il y a des transferts qui ne diffèrent en rien de leur modèle quant à leur contenu, à l’exception de la personne remplacée. Ce sont donc, en se servant de la même métaphore, de simples rééditions stéréotypées, des réimpressions. D’autres transferts sont faits avec plus d’art, ils ont subi une atténuation de leur contenu, une sublimation, comme je dis, et sont même capables de devenir conscients en s’étayant sur une particularité réelle, habilement utilisée, de la personne du médecin ou des circonstances qui l’entourent. Ce sont alors des éditions revues et corrigées, et non plus des réimpressions.

Si l’on considère la théorie de la technique psychanalytique, on arrive à comprendre que le transfert en découle nécessairement. Pratiquement du moins, on se rend à l’évidence qu’on ne peut éviter le transfert par aucun moyen et qu’il faut combattre cette nouvelle création de la maladie comme toutes les précédentes. Mais cette partie du travail est la plus difficile. L’interprétation des rêves, l’extraction d’idées et de souvenirs inconscients des associations du malade ainsi que les autres procédés de traduction sont faciles à apprendre ; c’est le malade lui-même qui en donne toujours le texte. Mais le transfert, par contre, doit être deviné sans le concours du malade, d’après de légers signes et sans pécher par arbitraire. Cependant le transfert ne peut être évité, car il est utilisé à la formation de tous les obstacles qui rendent inaccessibles le matériel, et parce que la sensation de conviction relative à la justesse des contextes reconstruits ne se produit chez le malade qu’une fois le transfert résolu.

On sera porté à considérer comme un grave inconvénient du procédé analytique, déjà sans cela incommode, le fait qu ’il accroisse le travail du médecin en créant une nouvelle sorte de produits psychiques morbides. On sera peut-être même tenté d’en déduire que, par l’existence du transfert, la cure psychanalytique peut porter un préjudice au malade. Ces deux considérations sont erronées. Le travail du médecin n’est pas accru par le transfert ; il peut en effet lui être indifférent si une certaine tendance du malade qu’il a à vaincre se manifeste par rapport à lui-même ou à une autre personne. Et la cure n’impose pas non plus au malade, par le transfert, des efforts que sans cela il n’aurait pas eu à fournir. Si des névroses guérissent aussi dans des maisons de santé, où aucune méthode psychanalytique n’est employée, si l’on a pu dire que l’hystérie est guérie, non par la méthode, mais par le médecin, si une sorte de dépendance aveugle et d’attachement perpétuel se manifeste d’ordinaire du malade au médecin qui l’a délivré de ses symptômes par la suggestion hypnotique, l’explication scientifique en réside dans les transferts que le malade effectue régulièrement sur la personne du médecin. La cure psychanalytique ne crée pas le transfert, elle ne fait que le démasquer comme les autres phénomènes psychiques cachés. La différence d’avec la psychanalyse ne se manifeste qu’en ceci : le malade, au cours d’autres traitements, n’évoque que des transferts affectueux et amicaux en faveur de sa guérison ; là où c’est impossible, il se détache aussi vite que possible du médecin qui ne lui est pas « sympathique » et sans s’être laissé influencer par lui. Dans le traitement psychanalytique, par contre, et ceci en rapport avec une autre motivation, toutes les tendances, même les tendances hostiles, doivent être réveillées, utilisées pour l’analyse en étant rendues conscientes ; ainsi se détruit sans cesse à nouveau le transfert. Le transfert, destiné à être le plus grand obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire, si l’on réussit à le deviner chaque fois et à en traduire le sens au malade92.

Il me fallait parler du transfert, car seulement par ce facteur peuvent s’expliquer les particularités de l’analyse de Dora. Ce qui en constitue la qualité et la rend propre à une première publication d’introduction, sa clarté particulière, est en rapport intime avec son grand défaut, qui fut la cause de son interruption prématurée. Je ne réussis pas à temps à me rendre maître du transfert ; l’empressement avec lequel Dora mit à ma disposition une partie du matériel pathogène me fit oublier de prêter attention aux premiers signes du transfert qu’elle préparait au moyen d’une autre partie de ce même matériel, partie qui m’est restée inconnue. Au début, il apparaissait clairement que je remplaçais dans son imagination son père, ce qui se comprend aisément, vu la différence d’âge entre elle et moi. Aussi me comparait-elle consciemment à lui, tâchait de s’assurer de façon inquiète si j’étais tout à fait sincère envers elle, car son père, disait-elle, « préférait toujours la cachotterie et les moyens détournés ». Lorsque survint le premier rêve, dans lequel elle me prévenait qu’elle voulait abandonner le traitement comme, dans le temps, la maison de M. K..., j’aurais dû me mettre sur mes gardes et lui dire : « Vous venez de faire un transfert de M. K... sur moi. Avez-vous remarqué quoi que ce fût vous faisant penser à de mauvaises intentions analogues à celles de M. K..., de façon directe ou de façon sublimée, ou bien avez-vous été frappé par quelque chose en moi, ou avez-vous entendu dire de moi des choses qui forcent votre inclination, comme jadis pour M. K... ? » Son attention se serait alors portée sur quelque détail de nos relations, de ma personne ou de ma situation, qui eût masqué une chose analogue, mais bien plus importante, concernant M. K..., et par la solution de ce transfert, l'analyse aurait trouvé accès à du matériel nouveau, sans doute constitué de souvenirs réels. Mais je négligeai ce premier avertissement, je me dis que j’avais encore largement le temps puisqu’il ne se présentait pas d’autres signes de transfert et que le matériel de l’analyse n’était pas encore épuisé. Ainsi je fus surpris par le transfert et c’est à cause de cet X, par lequel je lui rappelais M. K..., qu’elle se vengea de moi, comme elle voulait le faire de lui ; et elle m’abandonna comme elle se croyait trompée et abandonnée par lui. Ainsi elle mit en action une partie importante de ses souvenirs et de ses fantasmes, au lieu de la reproduire dans la cure. Je ne puis naturellement pas savoir quel était cet X : je suppose qu’il se rapportait à l’argent ; ou bien c’était de la jalousie contre une autre patiente restée en rapports avec ma famille après sa guérison. Là où l’on arrive de bonne heure à englober le transfert dans l’analyse, celle-ci se déroule plus lentement et devient moins claire, mais elle est mieux assurée contre de subites et invincibles résistances.

Le transfert est représenté, dans le second rêve de Dora, par plusieurs allusions claires. Lorsqu’elle me le conta, j’ignorais encore, et je ne l’appris que deux jours plus tard, que nous n’avions plus que deux heures de travail devant nous : le même laps de temps qu’elle passa devant la Madone Sixtine et qu’elle prit pour mesure (en se corrigeant : deux heures au lieu de deux heures et demie) du chemin encore à parcourir par elle autour du lac. Le désir d’arriver et l’attente dans le rêve, qui se rapportait au jeune homme en Allemagne et qui provenait de l’attente à subir par elle jusqu’à ce que M. K... pût l’épouser, s’étaient manifestés dans le transfert depuis déjà quelques jours. La cure, disait-elle, durait trop longtemps, elle n’aurait pas la patience d’attendre si longtemps, tandis que, dans les premières semaines, elle était assez raisonnable pour ne pas protester lorsque je lui disais que le temps nécessaire à son rétablissement serait d’environ une année. Le refus d’être accompagnée dans le rêve, avec le désir d’aller seule, provenant aussi du Musée de Dresde, je devais me l’entendre adresser au jour marqué par elle. Ce refus avait le sens suivant : « puisque tous les hommes sont si abominables, je préfère ne pas me marier, voilà ma vengeance93 ».

Dans les cas où des tendances de cruauté ou de vengeances ayant déjà été utilisées dans la vie pour constituer des symptômes, se transfèrent, pendant le traitement, sur le médecin, avant qu’il n’ait eu le temps de les détacher de sa personne en les ramenant à leurs sources, il ne faut pas s’étonner que l’état de santé des malades ne se laisse pas influencer par les efforts thérapeutiques du médecin. Car, par quel moyen la malade pouvait-elle mieux se venger de son médecin qu’en lui faisant voir sur sa propre personne à quel point il était impuissant, incapable ? Néanmoins, je suis d’avis qu’il ne faut pas sous-estimer la valeur thérapeutique même d’un traitement aussi fragmentaire que celui de Dora.

Ce n’est que quinze mois, après la fin de ce traitement et la rédaction de ce travail que j’eus des nouvelles de la santé de ma patiente, partant de l’issue de la cure. À une date qui n’était pas tout à fait indifférente, le 1er avril, — nous savons que les dates n’étaient jamais sans importance chez elle — elle se présenta chez moi pour terminer son histoire et pour demander à nouveau mon aide. Mais sa physionomie révélait au premier coup d’œil que cette demande ne pouvait pas être prise au sérieux. Elle dit qu’elle avait été pendant les quatre ou cinq semaines qui suivirent l’interruption du traitement, dans des états de « sens dessus dessous ». Ensuite survint une grande amélioration, les crises s’espacèrent, son humeur devint meilleure. Au mois de mai de l’année précédente mourut l’un des enfants, toujours chétif, des K... Ce deuil lui servit de prétexte pour faire aux K... une visite de condoléances, et elle fut reçue par eux comme si rien ne s’était passé ces trois dernières années. C’est alors qu’elle se réconcilia avec eux, se vengea d’eux et mit fin d’une façon avantageuse à la situation. Elle dit à Madame K... « Je sais que tu as une liaison avec Papa », et celle-ci ne le nia pas. Elle força M. K... à avouer la scène du lac, dont il avait contesté la réalité, et rapporta à son père cette nouvelle qui la réhabilitait. Elle n’a pas renoué de relations avec cette famille.

Elle se porta bien jusqu’à la mi-octobre. A ce moment, elle eut une nouvelle crise d’aphonie, qui dura six semaines. Surpris, je lui demande quelle en fut la raison et j’apprends que cette crise avait été précédée d’une frayeur violente. Elle vit une voiture écraser un passant. Enfin, elle avoua que la victime de l’accident n’était autre que M. K... Elle le rencontra un jour dans la rue : il s’avança vers elle à un endroit où la circulation était très active, s’arrêta troublé devant elle et fut renversé dans ce moment d’absence par une voiture94. Elle put s’assurer d’ailleurs qu’il s’en était tiré sans grand dommage. Elle me dit éprouver encore une légère émotion quand elle entend parler des rapports de son père avec Mme K.., dont elle ne se mêle d’ailleurs plus. Elle vit dans ses études et n’a pas l’intention de se marier.

Elle demandait mon aide contre une névralgie faciale droite qui la tourmentait jour et nuit. Depuis quand, lui demandai-je ? « Depuis exactement quinze jours »95, Je souris, car je pus lui démontrer qu’elle avait lu, il y avait exactement quinze jours, dans un journal, une nouvelle me concernant, ce qu’elle confirma (1902).

Cette pseudo-névralgie équivalait donc à une auto-punition, à un remords au sujet de la gifle donnée jadis à M. K... et était en rapport avec le transfert sur moi de sa vengeance. J’ignore quelle sorte d’aide elle avait voulu me demander, mais je promis de lui pardonner de m’avoir privé de la satisfaction de la débarrasser plus radicalement de son mal.

Des années se sont écoulées depuis cette visite. La jeune fille s’est mariée, et à moins que tous les indices ne m’aient trompé, — avec le jeune homme auquel faisaient allusion les associations au début de l’analyse du second rêve. Si le premier rêve indiquait le détachement de l’homme aimé et le retour vers son père, c’est-à-dire la fuite devant la vie dans la maladie, ce second rêve annonçait en effet qu’elle se détacherait de son père, et qu’elle serait reconquise par la vie.