A. Partie analytique

Chapitre I. Technique du mot d'esprit

Prenons au hasard le premier mot d'esprit qui s'est présenté au cours du chapitre précédent.

Dans une pièce des Reisebilder (Tableaux de Voyage), intitulée « Les Bains de Lucques », H. Heine profile les traits du buraliste de loterie et chirurgien pédicure Hirsch-Hyacinthe de Hambourg. Cet homme, en présence du poète, se targue de ses relations avec le riche baron de Rothschild et termine par ces mots : « Docteur, aussi vrai que Dieu m'accorde ses faveurs, j'étais assis à côté de Salomon Rothschild et il me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon toute famillionnaire ».

S'appuyant sur cet exemple reconnu comme excellent et comme particulièrement risible, Heymans et Lipps ont expliqué son effet comique par « sidération et lumière » (voir plus haut). Mais laissons de côté cette question et soulevons-en une autre : qu'est-ce donc qui confère aux paroles de Hirsch-Hyacinthe le caractère de mot d'esprit ? De deux choses l'une : ou bien la pensée suggérée par la phrase possède par elle-même un caractère spirituel ; ou bien l'esprit réside dans l'expression choisie pour la communiquer. Ce caractère de l'esprit, de quelque côté qu'il se manifeste, nous le pourchasserons afin de nous en saisir.

Une pensée peut généralement s'exprimer sous des formes différentes, c'est-à-dire par des mots également susceptibles de la rendre de façon idoine. L'expression d'une pensée, telle qu'elle se présente à nous dans le discours de Hirsch-Hyacinthe, prend, nous nous en doutons, une forme toute particulière qui n’est pas des plus faciles à comprendre. Essayons d'exprimer aussi fidèlement que possible cette même pensée en d'autres termes. Lipps l'a déjà fait ; c'est ainsi qu'il a commenté la formule du poète (p. 87) : « Nous le comprenons, Heine veut dire que l'accueil, tout en étant familier, possédait cette familiarité connue qui n'a rien à gagner d'un arrière-goût de millions. » Nous n'altérons nullement ce sens en adoptant une autre formule, peut-être mieux adaptée au discours de Hirsch-Hyacinthe : « Rothschild me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon toute familière, c'est-à-dire autant qu'il est possible à un millionnaire. » La condescendance d'un riche, ajouterions-nous a toujours quelque chose de pénible pour celui auquel elle s'adresse. 3

Que nous adoptions l'une ou l'autre de ces deux formules équivalentes de la pensée, nous voyons que la question que nous nous sommes posée se trouve parfai­tement résolue. Dans cet exemple, le caractère spirituel ne réside pas dans la pensée. C'est une remarque juste et judicieuse que Heine prête à son personnage Hirsch-Hyacinthe, remarque d'une incontestable amertume, d'ailleurs bien naturelle de la part d'un homme pauvre à l'adresse d'un homme aussi fortuné ; mais nous n'oserions pas la qualifier de spirituelle. Si toutefois, en dépit de notre transposition, le lecteur conti­nuait à rester sous l'impression de la phrase telle que l'a formulée le poète et par suite à considérer la pensée comme spirituelle par elle-même, nous pourrions en appeler, un criterium qui établirait que le caractère spirituel a disparu avec la transpo­sition. Le discours de Hirsch-Hyacinthe  nous a fait rire de bon cœur, cependant les transpo­sitions fidèles, celle de Lipps comme la nôtre, ont pu nous plaire, nous inciter à réfléchir, mais elles n'ont pu déclencher notre hilarité.

Si donc, dans notre exemple, le caractère spirituel ne dépend pas du fond même de la pensée, il nous faut le chercher dans la forme, dans les termes qui l'expriment. Il doit nous suffire d'étudier ce que cette expression a de particulier pour saisir ce que l'on pourrait appeler la technique verbale et expressive de ce mot d'esprit, technique qui doit être en rapport étroit avec l'essence même de l'esprit, puisque toute substi­tution formelle enlève au mot et son caractère et son effet spirituels. Nous demeurons au reste en parfait accord avec les auteurs en attribuant une telle valeur à la forme discursive de l'esprit. Ainsi, par exemple, K. Fischer s'exprime en ces termes (p. 72) : « C'est d'abord par sa seule forme que le jugement devient esprit ; on se souviendra à ce propos d'un mot de Jean Paul, mot qui à la fois explique et établit ce même carac­tère de l'esprit : « La position seule décide de la victoire, qu'il s'agisse de guerriers ou de phrases. »

En quoi consiste la « technique » de ce mot d'esprit ? Quelles modifications la pensée a-t-elle donc subies dans notre version, pour devenir le mot d'esprit qui nous a fait rire de si bon cœur ? Il y en a deux, ainsi que le démontre la comparaison entre notre version et le texte même du poète. Tout d'abord une ellipse importante. Aux paroles :  « R. me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon toute famillionnaire », il nous a fallu ajouter - pour exprimer intégralement la pensée incluse dans ce mot d'esprit - une phrase supplémentaire, une restriction expressive, « c'est-à-dire autant qu'il est possible à un millionnaire », et encore une explication complémentaire semblait-elle s'imposer 4. La formule du poète est beaucoup plus concise :

« R. me traitait tout à lait d'égal à égal, de façon toute famillionnaire. »

Toute la restriction apportée par la seconde phrase à la première, qui constate l'accueil familier, a disparu dans le mot d'esprit.

Elle a cependant laissé une trace qui permet de la rétablir. Une seconde modifica­tion s'est produite. Le mot « familier » de la version non spirituelle de la pensée a été, dans le mot d'esprit, transformé en « famillionnaire ». C'est sans aucun doute, de ce néologisme que dépend le caractère spirituel et l'effet risible. Sa première partie est identique au terme « familier » de la première phrase, ses syllabes finales au « mil­lionnaire » de la seconde ; ce néologisme représente, pour ainsi dire, l'élément « millionnaire » qui se trouve dans la seconde phrase, par conséquent la seconde phrase tout entière ; il nous permet ainsi de deviner la seconde phrase qui a été omise dans le texte de ce mot d'esprit. On peut le décrire comme un mélange des deux éléments « familier » et « millionnaire », et l'on serait tenté de figurer cette synthèse par cette image graphique 5 :

FAMI LI ERE

MI LIONNAIRE

FAMI LIONNAIRE

Le processus, qui a fait de la pensée un mot d'esprit, peut se représenter de la manière suivante, qui, tout en paraissant au premier abord bien fantastique, aboutit néanmoins à un résultat exactement conforme à la réalité

« R. m'a traité tout familièrement,

c'est-à-dire autant qu'il est possible à un millionnaire. »

Imaginons une force de compression qui s'exercerait sur ces deux phrases et supposons que la deuxième phrase soit, pour une raison quelconque, la moins résis­tante. Cette dernière disparaîtra ; son armature, le mot « millionnaire », qui est capable de résister à la suppression, s'accolera, pour ainsi dire, à la première et Se soudera au mot « familier » qui présente avec lui tant d'affinité ; cette occasion de sauver l'essentiel de la deuxième phrase favorisera la chute des éléments accessoires moins importants. C'est ainsi que se forme le mot d'esprit . « R. m'a traité de façon toute « famillionnaire »

(mi li )' '(aire)

Abstraction faite de cette force de compression, qui d'ailleurs nous est inconnue, nous pouvons considérer la genèse du mot d'esprit, c'est-à-dire la technique spirituelle de cet exemple, comme le résultat d'une condensation avec formation substitutive ; la substitution, en l'espèce, consiste dans la formation d'un mot composite. Le mot com­posite, « famillionnaire », incompréhensible en lui-même, s'explique immédiatement par le contexte et apparaît ainsi comme plein de sens ; ce mot est le vecteur de l'effet risible, dont le mécanisme ne nous devient d'ailleurs pas plus compréhensible après la découverte de la technique de l'esprit. Jusqu'à quel point une condensation verbale avec substitution par un mot composite peut-elle nous procurer du plaisir et forcer notre rire ? C'est là, remarquons-le, un tout autre problème, que nous aborderons plus loin lorsqu'il nous sera devenu plus accessible. Pour le moment, nous nous en tenons à la technique même de l'esprit.

Dans l'espoir de pénétrer, par l'étude de la technique, l'essence même de l'esprit, nous chercherons d'abord s'il existe d'autres exemples de mots d'esprit répondant au type du « famillionnaire » de Heine. Leur nombre, quoique fort restreint, est cepen­dant suffisant pour constituer un petit groupe caractérisé par la formation d'un mot composite. Heine, se copiant pour ainsi dire lui-même, a tiré du met « millionnaire » un second trait d'esprit. Il parle d'un « Millionarr » (Ideen, chap. XIV), par une con­traction transparente des mots allemands « Millionär » et « Narr » (fou) ; comme dans le premier exemple, il exprime une pensée accessoire qui est réprimée.

Voici d'autres exemples que j'ai pu réunir les Berlinois nomment « Forckenbecken » une fontaine dont l'édification avait fait fort mal noter à la cour le maire Forckenbeek. Cette dénomination ne manque pas d'esprit, malgré la transfor­mation de « Brunnen » (fontaine) en « Becken » (bassin) - mot peu usité dans ce sens -transformation favorable à la fusion avec le nom propre. -L'Europe avait malicieuse­ment transposé le nom d'un souverain, prénommé Léopold, en Cléopold, en raison d'une dame qui répondait au prénom de Cléo et dont les attaches avec le monarque étaient alors de notoriété publique. C'est sans doute une condensation qui, par l'addi­tion d'une seule lettre, renouvelait sans cesse l'allusion malicieuse. Les noms propres se prêtent d'ailleurs facilement à cette adaptation de la technique de l'esprit : Il y avait à Vienne deux frères du nom de Salinger, dont l'un était courtier en bourse. Ce fut l'occasion de dénommer l'un Bursisalinger, tandis que l'autre se voyait gratifié du nom peu flatteur de Ursisalinger qui le distinguait de son frère 6.  C'était commode et incontestablement spirituel justifié, je n'oserais l'affirmer. Sous ce rapport l'esprit se montre peu exigeant.

On nous raconta un jour ce mot d'esprit par condensation : Un jeune homme qui avait jusque-là mené joyeuse vie à l'étranger rend, après une longue absence, visite à un ami. Celui-ci, étonné de lui voir une alliance au doigt, s'écrie : « Quoi, vous marié ? » - « Oui, répond l'autre, « Trauring aber wahr » (Sacrément vrai) 7. C'est du meilleur esprit ; deux composantes s'associent dans le mot « Trauring », d'abord la transformation de Trauring en Ehering (alliance) et, en second lieu, la phrase suivante : « Traurig, aber wahr ».

L'effet comique, dans ce cas, n'est pas diminué de ce fait que le mot composite n'est pas une formation incompréhensible, non viable en toute autre circonstance, comme « famillionnaire », mais cadre parfaitement avec l'un des deux éléments condensés.

J'ai moi-même un jour, sans le vouloir, pendant une conversation, fourni l'occa­sion d'un mot d'esprit du type « famillionnaire ».Je parlais à une dame des grands mérites d'un savant que je considérais comme injustement méconnu. « Mais, dit-elle, cet homme mérite un monument. » - « Peut-être l'aura-t-il un jour, dis-je, mais pour le moment il a bien peu de succès. » -« Monument » et « moment » sont contradictoires. La dame associant ces contraires, ajoute : « Souhaitons-lui alors un succès « monumentané ».

Je trouve, dans un excellent travail anglais consacré à des questions du même genre A. A. Brill, Freud's Theory of Wit, Journal of Abnormal Psychology, 1911), quelques exemples en plusieurs langues qui relèvent du même mécanisme de condensation que notre « famillionnaire ».

L'auteur anglais de Quincey, rapporte Brill, faisait observer que les vieillards ont tendance à tomber dans l' « anecdotage ». Ce mot résulte, de la fusion et de la coalescence partielles de anecdote et d o t a g e (babil enfantin).

Dans une histoire brève anonyme, Brill trouva le temps de Noël qualifié de « the alcoholidays ». Ce mot représente de façon analogue la fusion de alcohol et holidays (jours de fête).

Lorsque Flaubert publia son célèbre roman « Salammbô » qui avait pour théâtre Carthage, Sainte-Beuve traita ironiquement ce roman de « Carthaginoiserie » en raison de sa recherche méticuleuse du détail :

Cartha ginois chinoiserie.

Le meilleur jeu d'esprit de cet ordre nous est fourni par un des hommes les plus éminents de l'Autriche qui, après une remarquable carrière scientifique et publique, occupe actuellement une des plus hautes fonctions de l'État. J'ai pris la liberté de me servir, dans ces investigations des mots d'esprit qui lui sont attribués et qui sont tous marqués au coin de sa verve 8 ; je m'y risque avant tout parce qu'il serait difficile de s'en procurer de meilleurs.

On attirait un jour l'attention de M. N... sur un auteur connu par une série d'arti­cles vraiment fastidieux, parus dans un journal viennois. Ces articles traitent tous d'épisodes relatifs aux rapports de Napoléon 1er avec l'Autriche. Cet auteur est roux. Dès qu'il eut entendu ce nom, M. N... s'écria : « N'est-ce pas ce rouge Fadian (filandreux poil de carotte) qui s'étire à travers toute l'histoire des Napoléonides 9 ? »

Pour découvrir la technique de ce mot d'esprit, il convient de lui faire subir une « réduction », qui, en changeant les termes, le vide de son esprit et rétablisse, dans son intégralité, le sens primitif tel qu'il se dégage à coup sûr d'un mot vraiment spirituel. Le mot d'esprit de M. N... sur le « Rote Fadian » (filandreux rouquin) comporte deux éléments : d'une part un jugement péjoratif sur l'auteur, d'autre part la réminiscence de la métaphore célèbre qui sert d'introduction aux extraits du « Journal d'Ottilie » dans les « Affinités Électives » de Goethe 10. La teneur de la critique malveillante était peut-être la suivante : « Voilà donc l'homme capable d'écrire encore et toujours de fastidieux feuilletons sur Napoléon et l'Autriche ! » Ceci n'est pas du  tout spirituel. La belle comparaison de Goethe n'est pas non plus spirituelle, et ne prête certainement pas à rire. Ce n'est que du rapprochement de ces deux éléments, de leur condensation et de leur fusion toutes particulières que naît un mot d'esprit, et même du meilleur 11.

Le rapport entre le jugement injurieux sur l'ennuyeux historien et la belle méta­phore des « Affinités Électives » a dû - pour des raisons que je ne peux pas encore faire comprendre - s'établir d'une façon moins simple que dans une série de cas simi­laires. Je m'efforcerai de substituer au mécanisme probable la construction suivante. D'abord cet élément, la répétition du même thème, a dû suggérer à M. N... la réminiscence du passage connu des « Affinités Électives » qui est souvent cité à tort dans les termes suivants : « Cela s'étire comme un fil rouge. » « Le fil rouge » de la métaphore modifie l'expression de la première proposition en raison de cette coïncidence fortuite : l'écrivain incriminé est roux, c'est-à-dire a la chevelure rousse. Voici le sens probable du premier terme : « C'est donc ce rouquin qui écrit ces fastidieux feuilletons sur Napoléon ». Et alors commence le processus qui tend à condenser les deux éléments. Sous cette pression - le facteur commun (« rouge » formant charnière « l'ennuyeux » s'associe au « fil » (en allemand  Faden) ; ce dernier se transforme en « fad » (= fade) ; ces deux composantes peuvent ainsi se souder dans le terme même du mot d'esprit, où la citation de Goethe finit presque par dominer le jugement péjoratif, d'abord prépondérant.

« Ainsi c'est cet homme rouge qui écrit des

[fadaises sur [Napoléon.

Le      rouge (fil) Faden, qui

[s'étire à travers tout.

N'est-ce pas ce « rote Fadian » qui s'étire à travers toute l'histoire des Napoléonides ?

Je fournirai une  justification ainsi qu'une correction de cet exposé au cours d'un chapitre suivant, dans lequel je pourrai analyser ce mot d'esprit d'un point de vue autre que de celui de la forme. Cependant, quelque doute qui plane encore sur tout ceci, le rôle de la condensation me semble du moins à présent absolument indubi­table. La condensation aboutit d'une part à une abréviation notable, d'autre part, non pas à l'édification d'un mot composite frappant, mais plutôt à l'interpénétration des éléments des deux composantes. « Rote Fadian » (« filandreux rouquin ») serait viable en toutes circonstances à titre de simple injure ; dans notre cas particulier, il apparaît, à coup sûr, comme le produit d'une condensation.

Si quelque lecteur commençait à s'indigner de ces conclusions, qui risquent de l'empêcher de savourer l'esprit sans lui révéler la source de son plaisir, je lui deman­derais de patienter un moment. Nous n'en sommes encore qu'à l'étude technique de l'esprit, étude pleine de promesses, à condition d'être suffisamment approfondie.

L'analyse du dernier exemple nous a familiarisés avec cette éventualité : tout en retrouvant dans d'autres cas la condensation, le substitut de l'élément supprimé peut n'être pas fourni par un mot composite, mais par toute autre modification de l'expres­sion. D'autres mots d'esprit de M. N... nous montreront en quoi peut consister cette autre forme de la substitution.

« J'ai voyagé tête-à-bête avec lui ». Rien de plus facile que de réduire ce mot en ses éléments. Il signifie évidemment : j'ai voyagé en tête à tête avec X., et X. est une bête stupide.

Aucune de ces deux phrases n'est spirituelle, même en les juxtaposant l'une à l'autre : j'ai voyagé en tête-à-tête avec cette bête stupide de X. L'esprit n'apparaît qu'en laissant tomber la « bête stupide » et en la remplaçant, dans le mot tête, par la substitution du « b » au « t ». Cette légère modification permet de rétablir le mot « bête » tout d'abord supprimé. On peut définir la technique de ce groupe de mots d'esprit : condensation avec légère modification, et, comme l'on peut s'y attendre, plus cette modification est légère, plus le mot est spirituel.

Même technique, plus compliquée peut-être, dans un autre mot d'esprit : M. N... disait au cours d'une conversation qui visait un homme digne de bien des blâmes et aussi de quelque louange : « Oui, la vanité est un de ses quatre talons d’Achille  12. » La légère modification  consiste en ce qu'au lieu de l'unique talon d'Achille de la tradition légendaire, on en assigne quatre au héros du mot. Quatre talons impliquent quatre pieds, c'est-à-dire l'animalité. Aussi les deux pensées condensées dans ce mot d'esprit pourraient s'exprimer ainsi :

« Y. est un homme éminent en dehors de sa vanité ; mais il me déplaît car il est plutôt une bête qu'un homme  13. »

Voici, dans sa simplicité, un mot du même genre, qu'il m'a été donné de saisir statu nascendi dans une famille. De deux frères, tous deux lycéens, l'un est un très bon élève, l'autre un élève fort médiocre. L'élève modèle présente un jour une défaillance ; la mère fait part de ses appréhensions, elle craint que cette défaillance ne marque le début d'une déchéance définitive. L'autre enfant, jusque-là éclipsé par son frère, saisit la balle au bond : « Oui, dit-il, Charles recule des quatre pattes. »

La modification consiste en une petite addition qui montre que lui aussi est persuadé de la déchéance de son frère. Mais cette modification remplace et figure un plaidoyer senti en sa propre faveur : « N'allez pas croire surtout qu'il soit beaucoup plus intelligent que moi, du fait qu'il est mieux placé en classe ! Il n'est qu'un animal stupide, encore plus stupide que moi. »

Un bel exemple de condensation avec légère modification est fourni par un autre mot d'esprit fort connu de M. N... D'un personnage, bien en place dans la vie publi­que, il disait qu' « il avait un grand avenir derrière lui ». Le jeune homme en question semblait, par sa naissance, son éducation, ses dons particuliers, appelé à prendre un jour la tète d'un parti puissant et à assumer de ce fait un rôle de premier plan dans le gouvernement. Mais il y eut une volte-face, le parti perdit toute chance d'arriver au pouvoir et tout indiquait que leader désigné n'aboutirait à rien. Réduite à sa plus simple expression, la teneur de ce mot d'esprit serait la suivante : cet homme a eu un grand avenir devant lui mais c'en est fait à présent. L'« eu » et la proposition qui suit sont remplacés, dans le membre de phrase principal, par une légère modification, « derrière » s'étant substitué à son contraire « devant 14 ».

Une modification du même genre conditionne un autre mot d'esprit de M. N... visant un gentilhomme parvenu au ministère de l'agriculture sans autre titre que ses exploitations rurales. L'opinion publique avait eu l'occasion de le reconnaître comme le moins capable des ministres auxquels ce département eût jamais été confié. Lorsqu'il résigna ses fonctions pour se retirer dans ses terres, M. N... dit de lui :

« Comme Cincinnatus, il a repris sa place devant sa charrue. »

Le Romain, que l'on arracha à sa charrue pour lui confier la magistrature, reprit ensuite place derrière sa charrue. Aujourd'hui, comme naguère, c'est toujours le bœuf que l'on met devant la charrue.

Une amusante condensation avec légère modification se retrouve encore dans un mot de Karl Kraus. À propos d'un soi-disant journaliste, coutumier du chantage, il rapporte qu'il est parti en pays balkanique par l'« Orient-erpresszug ». Évidemment ce mot résulte de la synthèse de « Orient-expresszug » (Orient-Express) et de « Erpressung » (chantage). Vu l'analogie de ces deux mots, l'élément « Erpressung » ne semble qu'une modification du mot « Orientexpresszug » exigé par la phrase. Ce me d'esprit nous offre encore un autre intérêt, c'est qu'il joue la faute d'impression.

Nous pourrions aisément multiplier les exemples ; nous croyons cependant que les précédents suffisent à mettre en lumière les caractères de la technique du second groupe, condensation avec modification. Si nous comparons le second groupe au premier, dont la technique consistait en la condensation avec formation de mots com­posites, nous comprenons aisément que les deux catégories ne comportent pas de différences essentielles et que les transitions de l'une à l'autre sont insensibles. La formation du mot composite, comme la modification, est subordonnée à la notion de la substitution, et il nous est loisible de considérer à notre gré la formation du mot composite elle aussi comme une modification du terme fondamental par le second élément.

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Il convient de marquer ici un temps d'arrêt et de nous demander à quel procédé littéraire notre premier résultat se superpose partiellement ou totalement. Évidem­ment à la concision, qui, pour Jean Paul, est l'âme même de l'esprit (v. plus haut p. 14). Toutefois la concision n'est pas par elle-même spirituelle, autrement tout laconis­me serait un mot d'esprit. La concision doit donc présenter un caractère spécial. Nous nous rappelons que Lipps a tenté de préciser les particularités de l'abréviation dans les mots d'esprit (v. plus haut p. 15). C'est de là que sont parties nos investigations, qui viennent de démontrer que la concision du mot spirituel est souvent le résultat d'un processus spécial, ayant laissé dans l'expression du mot d'esprit une seconde empreinte, à savoir la substitution. En employant la réduction, qui tend à annuler le processus Spécial de la condensation, nous voyons aussi que l'esprit ne réside que dans l'expression verbale qui résulte de la condensation. Notre intérêt se porte alors naturellement sur ce processus si particulier, dont l'importance a presque complè­tement échappé jusqu'ici. Nous ne pouvons non plus comprendre encore comment il arrive à engendrer tout ce qui fait le prix de l'esprit, le « bénéfice de plaisir » que l'esprit nous confère.

Connaissons-nous, en d'autres domaines de la vie psychique, des processus analo­gues à ceux que nous venons de représenter comme constituant la technique de l'esprit ? Effectivement, et dans un seul domaine qui en semble fort éloigné. En 1900, j'ai publié un ouvrage qui, conformément à son titre : Die Traumdeutung (La Science des Rêves 15), cherchait à résoudre les énigmes du rêve et à démontrer que celui-ci est le dérivé de manifestations psychi­ques normales. J'ai eu l'occasion d'y confronter le contenu manifeste, souvent étrange, du rêve, avec les pensées oniriques latentes, mais parfaitement pertinentes, qui lui ont donné naissance ; j'y étudie le processus qui, avec les pensées oniriques latentes, forme le rêve, ainsi que les forces psychiques qui prennent part à cette transforma­tion. J'ai donné à l'ensemble de ces processus de transformation le nom d'élaboration du rêve ; j'ai décrit comme un des éléments de cette élaboration du rêve un processus de condensation qui présente les plus grandes analogies avec celui de la technique du mot d'esprit : dans les deux cas la condensa­tion conduit à l'abréviation et crée des formations substitutives d'un caractère sem­blable. Nous avons tous présents à l'esprit des rêves au cours desquels les personna­ges ainsi que les objets fusionnent entre eux ; le rêve fusionne même des mots que l'analyse permet ensuite de dissocier (p. ex. Autodidasker = Autodidakt + Lasker) 16. D'autres fois, et même plus souvent encore, la condensation réalise, dans le rêve, non point des formations composites, mais des images absolument conformes à un objet ou à une personne et qui n'en diffèrent que par une addition ou une modification émanées d'une source différente, modifications qui sont par suite identiques à celles que nous retrouvons dans les mots d'esprit de M. N... Sans aucun doute, c'est le même processus psychique qui s'offre à nous dans les deux cas et qu'il nous est loisible de reconnaître à ses effets identiques. Aussi une analogie si profonde entre la technique de l'esprit et l'élaboration du rêve nous intéressera-t-elle davantage à 1a première et nous engagera-t-elle à puiser dans la comparaison du rêve et de l'esprit bien des clartés sur ce dernier. Nous attendrons toutefois pour aborder ce sujet car, n'ayant envisagé jusqu'ici dans leur technique qu'un nombre très restreint de mots d'esprit, nous ne savons pas encore si l'analogie que nous voulons adopter comme directive ne se démentira pas. Abandonnons donc la comparaison avec le rêve pour en revenir à la technique de l'esprit, quittes à reprendre ultérieurement ce fil conducteur que nous laissons, pour le moment, volontairement tomber.

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Nous nous proposons à présent de rechercher d'abord si la condensation avec substitution est décelable dans tous les mots d'esprit, à telle enseigne qu'elle puisse être considérée comme le caractère général de la technique de l'esprit.

Je me souviens d'un mot qui s'est gravé dans ma mémoire du fait de certaines circonstances particulières. Un des grands professeurs de ma jeunesse, que nous croyions incapable d'apprécier un mot d'esprit, et qui, du reste, n'en avait jamais risqué un seul en notre présence, arriva un jour en riant à notre institut, et plus spon­tanément que de coutume, nous fit part de la cause de son hilarité. « J'ai lu un mot d'esprit excellent. On introduisait dans un salon parisien un jeune homme que l'on disait parent du grand J.J. Rousseau et qui, du reste  portait ce nom. De plus il était roux. Il se montra si gauche que la maîtresse de maison lança à son introducteur cette épigramme : « Vous m'avez fait connaître un jeune homme ROUX et SOT, mais non pas un ROUSSEAU. » Et il se mit à rire.

C'est, d'après la nomenclature classique, un calembour, et même des plus mau­vais, qui joue sur un nom propre. Il rappelle la capucinade du Camp de Wallenstein qui, on le sait, pastiche l'Abraham à Santa Clara :

« Lässt sich nennen den Wallenstein,

ja freilich ist er uns allen ein Stein

des Anstosses und Aergernisses 17 »

(Il se nomme Wallenstein (Pierre du rempart) et nous est bien à tous une pierre d'achoppement et de tintouin.)

Quelle est cependant la technique de ce mot d'esprit ?

Il est bien évident que le caractère que nous espérions d'ordre général se montre en défaut dès notre premier cas. Pas trace d'ellipse, à peine une abréviation. La dame dit, dans son mot d'esprit, presque tout ce que notre commentaire pourrait exprimer de sa pensée. « Vous m'avez intriguée avec un parent de J.-J. Rousseau, peut-être même avec un de ses parents intellectuels, et voilà un jeune imbécile roux, un roux et sot. » J'ai pu faire, il est vrai, une addition, une interpolation, mais cet essai de réduc­tion ne supprime pas l'esprit.

Tout se réduit et se borne au calembour     Rousseau roux sot .

Il s'ensuit que la condensation avec substitution ne joue aucun rôle dans la genèse de ce mot d'esprit.

Quoi donc ? De nouveaux essais de réduction me démontrent que l'esprit subsiste tant que le nom de Rousseau n'est pas remplacé par un autre. En effet, le remplace-t-on par celui de Racine, la critique de la dame, tout en demeurant aussi pertinente qu'auparavant, perd tout son esprit. Je sais à présent où chercher la technique de ce mot d'esprit, mais j'hésite encore sur sa formule ; essayons de la suivante : la techni­que du mot d'esprit consiste à employer un seul et même mot - le nom - de deux façons différentes, une première fois dans son entier, une seconde fois décomposé en syllabes à la façon d'une charade.

Je puis citer quelques exemples qui ressortissent à la même technique.

Cette même technique du double emploi se retrouve dans un mot d'esprit qui permit, dit-on, à une darne italienne de se venger d'une remarque déplacée de Napoléon 1er. Dans un bal de la cour, il lui disait, en parlant de ses compatriotes : « Tutti gli Italiani ballano cosi male. » (Tous les Italiens dansent si mal.) Elle répondit du tac au tac :« Non tutti, ma buona parte. » (Non pas tous, mais une bonne partie). (Brill, l.c.)

(D'après Th. Vischer et K . Fischer) : À la première représentation d'Antigone à Berlin les critiques trouvèrent que la représentation manquait du caractère d'antiquité classique. L'esprit berlinois se saisit de cette critique en ces termes :  Antik !  Oh, nee ! (Antique ? oh non !)

Un mot d'esprit, fondé également sur la décomposition, court les cercles médicaux allemands. Si l'on demandait à l'un de ses jeunes clients si jamais il se masturbe, il répondrait à coup sûr : 0 na, nie (Oh ! non jamais).

Ces trois exemples, qui nous suffiront à caractériser l'espèce, répondent à la même technique de l'esprit. Un nom y est employé deux fois : la première fois dans son entier ; la seconde, dissocié en ses syllabes ; cette décomposition lui donne un certain sens tout différent  18.

L'emploi répété du même mot à l'état complet, puis à l'état dissocié, est le premier cas que nous ayons rencontré dans lequel la technique diffère de la condensation. Après quelque réflexion, et à la faveur de nombreux exemples qui nous viennent à l'esprit, nous devons supposer que la technique que nous venons de découvrir ne peut guère se restreindre à ce procédé. Des combinaisons, dont le nombre apparaît a priori comme incalculable, permettent d'employer dans une phrase le même mot ou le même matériel verbal, en jouant sur la multiplicité de leurs sens. Se pourrait-il que toutes ces possibilités se présentassent à nous comme des procédés techniques du mot d'esprit ? Il semble en être effectivement ainsi ; l'exemple des mots suivants va le démontrer.

On peut d'abord adopter le même matériel verbal et en modifier légèrement l'agencement. Plus la modification est légère, plus on a l'impression qu'un sens diffé­rent est exprimé par les mêmes mots, plus le mot est réussi du point de vue de la technique.

D. Spitzer (Wiener Spaziergange [Promenades  viennoises],  v. Il, p. 42) :

« Das Ehepaar X. lebt auf ziemlich grossem Fusse. Nach der Ansicht der einen soll der Mann viel verdient und sich dabei etwas zurückgelegt haben, nach anderen wieder soll sich die Frau etwas zurückgelegt und dabei viel verdient haben. » (« Le couple X. vit sur un assez grand pied. Au dire de certains, le mari aurait beaucoup gagné pour se mettre sur le velours ; au dire des autres, la femme se serait mise sur le velours pour beaucoup gagner 19. »)

Voilà un mot vraiment diabolique ! et à peu de frais ! Beaucoup gagné - s'être mis sur le velours ; s'être mise sur le velours - beaucoup gagner : ce n'est que par une sim­ple transposition des deux phrases que le jugement sur l'homme se distingue de l'allu­sion à la femme. À cela ne se borne pas la technique de ce mot d'esprit 20.

On ouvre un vaste champ à la technique de l'esprit, lorsque l'on élargit l' « utili­sation du même matériel verbal » jusqu'à permettre que le mot ou le groupe de mots vecteurs de l'esprit, apparaissent la première fois dans leur intégralité, la seconde fois légèrement modifiés.

Voici par exemple un autre mot de M. N...

« Monsieur le Conseiller, dit-il, je connaissais votre antésémitisme, j'ignorais votre antisémitisme. »

Ici, tout se borne à la modification d'une seule lettre, modification qui est à peine remarquée si l'on prononce avec quelque négligence. Cet exemple rappelle les autres mots de M. N..  formés par modification (v. p. 31) ; toutefois il lui manque la condensation. Tout ce qui doit être dit est dit. « Je sais qu'autrefois vous étiez juif ; je suis donc étonné de vous entendre injurier les juifs. »

Un bel exemple de mot d'esprit par modification est la célèbre exclamation : Traduttore - Traditore !

La similitude des deux mots, qui frise l'identité, exprime de façon saisissante la fatalité qui fait du traducteur un traître à son auteur 21.

La variété des modifications légères dont dispose cette catégorie de mots d'esprit est telle qu'aucun d'eux ne ressemble tout à fait à l'autre.

Voici un mot d'esprit qui aurait été forgé à l'occasion d'un examen de droit : Le candidat doit traduire un passage du code : « Labeo ait... » Je tombe, dit-il... Vous tombez, dis-je, reprend l'examinateur et l'examen prend fin. Celui qui prend le nom du grand juriste pour un verbe, en estropiant ce verbe, ne mérite certainement pas mieux. Mais la technique du mot d'esprit réside dans l'emploi approximatif des mêmes mots à démontrer d'une part l'ignorance du candidat, et à énoncer de plus le verdict de l'examen. Ce mot offre en outre un exemple d'une réponse du « tac au tac », dont la technique, comme on le verra, ne diffère pas sensiblement de celle que nous venons de définir.

Les mots représentent une substance plastique et malléable à merci. Il est des mots qui, dans certaines combinaisons, ont perdu entièrement leur plein sens primitif, qu'ils ont en revanche gardé dans d'autres. Un mot d'esprit de Lichtenberg réalise justement les conditions dans lesquelles des mots dont le sens primitif a pâli récu­pèrent leur plein sens.

« Comment allez-vous ? » - dit l'aveugle au paralytique. -  « Comme vous le voyez », répond ce dernier à l'aveugle.

L'allemand possède de ces mots qui peuvent se prendre au sens « plein ou vide » - dans leur plein sens ou vidés de leur sens - et cela dans plus d'une acception. Une même racine a pu donner naissance à deux termes dont l'un a gardé sa plénitude de sens et dont l'autre s'est décoloré en une désinence ou en une enclitique ; tous deux en homonymie parfaite. L'homonymie entre le mot qui a conservé son plein sens et la syllabe décolorée peut aussi être accidentelle. Dans les deux cas, la technique de l'esprit peut en tirer profit.

À Schleiermacher, p. ex., on attribue le mot d'esprit suivant qui s'impose à nous comme un exemple dans lequel cette technique joue à l'état pur : Eifersucht ist eine Leidenschaft, die mit Eifer sucht, was Leiden schafft. (La jalousie est une passion qui cherche avec zèle ce qui procure la peine.)

Voilà qui est incontestablement spirituel sans pourtant être un mot d'esprit risible. Il manque ici bien des facteurs susceptibles de nous égarer dans l'analyse d'autres mots d'esprit, tant que nous considérons chacun d'eux isolément. La pensée exprimée dans cette phrase est sans valeur, elle donne d'ailleurs une définition fort incomplète de la jalousie. Aucune trace de « sens dans le non-sens », de « sens caché », de « si­dération et lumière ». En dépit de tous nos efforts, impossible de découvrir un con­traste de représentations ; c'est avec beaucoup de peine qu'on pourrait saisir un contraste entre les mots et leur sens. Pas l'ombre d'une abréviation ; la phrase, au contraire, affecte une certaine prolixité. Et cependant, c'est un mot d'esprit et des meilleurs. Son seul caractère frappant réside dans l'emploi multiple des mêmes mots ; c'est également le caractère dont la suppression fait disparaître l'esprit. Veut-on le classer, on peut choisir entre la catégorie qui emploie les mots alternativement dans leur intégralité et dans leurs composantes (Rousseau, Antigone), et cette autre catégorie qui joue sur le plein sens et le sens décoloré des éléments du mot. En outre, il n'y a qu'un seul autre facteur qui soit à considérer du point de vue de la technique. C'est l'établissement d'un rapport inaccoutumé, d'une sorte d'unification, en définis­sant « Eifersucht »  par les syllabes mêmes de son nom, pour ainsi dire par elle-même. C'est là encore, comme nous l'apprendrons ici, un des procédés de la techni­que de l'esprit. Chacun de ces deux facteurs doit donc suffire à conférer à un discours le caractère spirituel que l'on recherche.

Or, si nous étudions de plus près les variétés de « l'emploi multiple » d'un même mot, nous nous apercevons tout d'un coup que nous avons affaire à des formes du c double sens », ou du « jeu de mots », formes qui depuis longtemps sont nécessaire­ment reconnues et considérées comme des éléments de la technique de l'esprit. Pour­quoi nous être donné la peine de redécouvrir ce que nous aurions pu tirer du Traité de l'esprit le plus banal ? C'est que, soit dit tout d'abord à notre décharge, nous saisissons sous un angle différent un même artifice de l'expression discursive. Ce que les auteurs envisagent comme le caractère « ludique » de l'esprit revient pour nous à « l'emploi multiple ».

Les autres modalités de l'emploi multiple, que l'on peut aussi, sous le nom de double sens, grouper dans une troisième catégorie, sont susceptibles d'être subdivi­sées en groupes, il est vrai, aussi peu différents l'un de l'autre que la troisième catégorie l'est, dans son ensemble, de la seconde. On peut distinguer :

a) les cas où le double sens résulte d'un nom propre possédant en outre un sens objectif (appliqué à un objet), p. ex. : « Pistolet (nom propre), je te presse de quitter notre société ! » (dans Shakespeare).

« Mehr Hof als Freiung » (plus de cour que de demande en mariage), disait un homme d'esprit de Vienne, de certaines jeunes filles fort jolies et fort courtisées, qui n'avaient pas encore trouvé d'épouseur. « Hof » (cour) et « Freiung » (lieu d'asile ou demande en mariage) sont aussi les noms de deux places contiguës, occupant le centre de Vienne.

Heine : « Ici, à Hambourg, ce n'est pas le scélérat Macbeth qui règne mais c'est Banco » (Banque).

Lorsqu'on ne peut pas user du mot - je dirais en mésuser - on peut néanmoins, au prix d'une légère modification, l'adapter au double sens.

« Pourquoi les Français ont-ils rejeté Lohengrin ? » demandait-on à une époque où leurs idées étaient différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui. La réponse était « Elsa's (Elsass) wegen » (calembour sur Elsa's-Elsa, l'héroïne de Lohengrin et Elsass = Alsace).

b) Le double sens, créé par le sens réel et le sens métaphorique d'un mot, est une « source » féconde de la technique de l'esprit. Je n'en cite qu'un exemple. Un médecin connu pour ses facéties dit un jour au poète Arthur Schnitzler : « Rien d'étonnant à ce que tu sois devenu un grand poète vu que ton père a présenté le miroir à bon nombre de ses contemporains. » Le miroir que le père du poète, le célèbre médecin, le docteur Schnitzler avait présenté, était le laryngoscope. C'est le mot célèbre d'Hamlet, selon lequel le but de la pièce, et par conséquent l'intention du poète qui l'écrit, serait « de mirer la nature comme dans un miroir - il donne à la vertu ses traits, à la honte son image, au siècle et au temps son expression et sa silhouette » (Acte III, scène 2).

c) Le double sens proprement dit, ou le jeu de mots qui représente le cas idéal du sens multiple ; ici point d'entorse au mot, point de dépeçage en syllabes, point de modification, point de nécessité de transposer le mot de la sphère à laquelle il appar­tient (p. ex. en tant que nom propre) à une autre. Le mot tel qu'il est et tel qu'il est placé dans la phrase peut, à la faveur de certaines circonstances, se prêter à différents sens.

Les exemples ne manquent pas :

(D'après K. Fischer) : Un des premiers actes du règne de Napoléon III fut, on le sait, de confisquer les biens de la famille d'Orléans. On en fit un joli jeu de mots : « C'est le premier vol de l'aigle. »

Louis XV voulait mettre à l'épreuve l'esprit d'un de ses courtisans 22, dont on lui avait vanté le talent ; il lui ordonna de faire, à la première occasion, un mot d'esprit sur lui ; le roi lui-même, disait-il, voulait lui servir de « sujet » ; le courtisan répondit par Ce bon mot : « Le roi n'est pas un sujet ».

Un médecin quitte le chevet d'une malade et dit au mari qui l'accompagne : « Voilà qui ne me plaît pas ! » - « Voilà déjà longtemps qu'elle me déplaît », répond le mari approbateur.

Naturellement le médecin parlait de l'état de la santé : il a cependant traduit son inquiétude en des termes tels qu'ils ont fourni au mari l'occasion d'exprimer son aversion à l'égard de sa femme.

À propos d'une comédie satirique, Heine s'exprime ainsi : « L'auteur eût été moins mordant, s'il avait eu plus à se mettre sous la dent. » Ce mot est un exemple de double sens créé par le sens métaphorique et par le sens réel, plutôt qu'un jeu de mots au sens strict du terme. Mais à qui importerait-il d'édifier des cloisons aussi étanches ?

Un autre jeu de mots bien venu est raconté par les auteurs (Heymans, Lipps) sous une forme peut-être un peu obscure 23. Je l'ai retrouvé récemment, dans sa version et sous sa forme originale, dans un recueil de mots d'esprit dont nous aurons du reste peu d'autres choses à tirer 24.

Saphir rencontra un jour Rothschild. Après un brin de causette, Saphir dit : « Écoutez-moi, Rothschild, ma bourse est bien plate, vous pourriez bien m'abouler cent ducats. » -  Bien, répondit Rothschild, mais à la seule condition que vous me fas­siez un mot d'esprit ! » - « Qu'à cela ne tienne ! » reprit Saphir. - « Bien, venez demain à mon bureau. » Saphir est fidèle au rendez-vous. « Ah ! dit Rothschild en le voyant entrer, vous en êtes toujours pour vos cents ducats. » - « Non, c'est vous, car jamais, au grand jamais, je n'aurai l'idée de vous les rendre. »

« Was stellen diese Statuen vor ? » (Que représentent ces statues ?) disait un étranger à un Berlinois, au milieu d'une place publique et devant les monuments. - « Je nu, entweder das rechte oder das linke Bein »  25  (Eh bien ! elles présentent tantôt le pied droit, tantôt le pied gauche).

Heine, dans son Voyage dans le Harz : « En ce moment, je n'ai pas présent à l'esprit le nom de tous les étudiants ; quant aux professeurs, il en est parmi eux plus d'un qui n'a pas encore un nom (renom). »

Peut-être nous exercerons-nous à la différenciation diagnostique, en ajoutant aux précédents un mot d'esprit universitaire, fort connu. « Der Unterschied zwischen ordentlichen und ausserordentlichen Professoren besteht darin, dass die ordentlichen nichts ausserordentliches und die auçserordentlichen nichts ordentliches leisten. (La différence entre le professeur ordinaire (= titulaire) et le professeur extraordinaire (= chargé de cours) est la suivante : le premier ne fait rien d'extraordinaire et le second rien qui soit selon l'ordre). Il s'agit incontestablement d'un jeu de mots sur le double sens d'« ordinaire » et « extraordinaire », pris d'abord dans le sens hiérarchique qui se réfère à l'ordo = ordre, puis dans le sens du mérite. L'analogie de ce mot d'esprit avec d'autres que nous avons vus nous rappelle que, dans ce cas particulier, l'emploi multi­ple est beaucoup plus apparent que le double sens. Le mot « ordentlich » (ordinaire) revient sans cesse au cours de la phrase, soit tel quel, soit modifié par une particule négative (cf. p. 45). De plus ici encore une notion est très adroitement définie par sa propre expression verbale (cf. Eifersucht ist eine Leidenschaft, etc.) ; ou, plus précisément, deux notions corrélatives sont définies l'une par l'autre, quoique négativement ; il en résulte une subtile intrication. Enfin on peut alléguer ici le point de vue de l'unification, à savoir l'établissement, entre les éléments expressifs, d'un rapport plus intime que n'eût pu le faire présager leur caractère.

Heine, dans son Voyage dans le Harz, dit : « L'huissier me saluait en collègue car il est écrivain comme moi et m'a cité souvent dans ses publications semestrielles ; comme il m'a d'ailleurs encore souvent cité et - lorsqu'il ne me trouvait pas chez moi - il poussait la complaisance jusqu'à inscrire la citation à la craie sur ma porte. »

Le Wiener Spaziergänger (Promeneur viennois) Daniel Spitzer trouva à un type social, assez répandu à l'époque des grandes entreprises spéculatives (profiteur), une caractéristique laconique et à coup sûr fort spirituelle :

« Front de fer - caisse de fer - couronne de fer ». (Ce dernier est un ordre qui confère la noblesse. )

Unification excellente, tout est, pour ainsi dire, en fer. Les sens différents -mais assez voisins de l'épithète « de fer » favorisent cet « emploi multiple ».

Un autre jeu de mots nous orientera vers une nouvelle variété de la technique du double sens. Le spirituel collègue, dont il a été question à la page 52, risqua ce mot d'esprit à l'époque de l'affaire Dreyfus :

« Cette jeune fille me rappelle Dreyfus. L'armée ne croit pas à son innocence. »

Le mot « innocence », dont le double sens forme le pivot de ce mot d'esprit, a dans un contexte son sens usuel qui s'oppose à culpabilité, crime ; dans l'autre, un sens sexuel qui s'oppose à « expérience des choses sexuelles ». Or, il y a beaucoup d'exemples du double sens, et leur sel à tous dépend tout particulièrement du sens sexuel. On pourrait réserver à ce groupe la dénomination d'équivoque.

Un excellent exemple de mot d'esprit équivoque est le mot de D. Spitzer cité à la page 46 :

« Au dire de certains, le mari aurait beaucoup gagné pour se mettre sur le velours ; au dire des autres, la femme se serait mise sur le velours pour beaucoup gagner. »

Met-on en parallèle cet exemple de double sens plus équivoque avec d'autres exemples, une différence s'impose qui n'est pas sans importance au point de vue de la technique. Dans le mot d'esprit de l' « innocence », les deux sens sont également compréhensibles, on ne saurait distinguer si c'est la signification sexuelle qui est la plus usitée et la plus familière. Il en est tout autrement dans l'exemple de D. Spitzer ; le sens banal de se « mettre sur le velours » s'impose tout d'abord, le sens sexuel se cache et se dissimule au point d'échapper à un lecteur sans malice. Opposons-lui nettement un autre type de double sens, où l'on renonce à dissimuler ainsi le sens sexuel, p. ex. le portrait d'une dame « aimable » esquisse par Heine : « Sie konnte nichts abschlagen ausser ihr Wasser » (Elle ne pouvait expulser [abschlagen = expulser et refuser] que ses urines.) Ce mot semble obscène, l'esprit y apparaît à peine 26.

Cette particularité, à savoir que les deux significations du double sens ne nous sont pas également familières, se rencontre également dans des mots d'esprit qui ne font aucune allusion au sexuel ; cela tient ou bien à ce que l'un des sens est le plus courant, ou bien à ce qu'il s'impose de par ses rapports avec les autres termes de la phrase (p. ex. c'est le premier vol de l'aigle). Je propose de dénommer ce groupe double sens avec allusion.

Nous avons appris à connaître tant de techniques de l'esprit que, pour ne point perdre notre vision d'ensemble, nous en dressons ci-dessous le tableau synoptique

I. Condensation

a) avec mots composites,

b) avec modifications.

II. Emploi du même matériel

c) mots entiers et leurs composantes,

d) interversion,

e) modification légère,

f) les mêmes mots dans leur plein sens ou vidés de leur sens.

III. Double sens :

g) nom propre et nom d'objet,

h) sens métaphorique et sens concret,

i) double sens proprement dit (jeu de mots).

k) équivoque,

l) double sens avec allusion.

Cette diversité est embrouillante. Elle pourrait nous faire regretter de nous être attachés aux procédés techniques de l'esprit et nous attirer le reproche d'avoir exagéré leur importance au détriment de l'intelligence même de ce qui est essentiel dans l'esprit. Mais à cette conjecture, qui nous allégerait le travail, s'oppose ce fait incon­testable que l'esprit s'évanouit chaque fois que l'on fait abstraction de ces procédés techniques de l'expression ! Cela nous amène pourtant à rechercher une unité dans cette diversité. Peut-être pouvons-nous les réunir tous sous un même bonnet. Point de difficultés en ce qui concerne la fusion des deuxième et troisième catégories, comme nous l'avons déjà dit. Le double sens et le jeu de mots représentent le cas idéal de l'emploi du même matériel. Évidemment ce dernier est le concept le plus compré­hensif. Les exemples de division, d'inversion des mêmes matériaux, de leur emploi multiple avec légère modification (c, d, e) n'entreraient pas sans contrainte dans la rubrique du double sens. Mais quel facteur commun trouver entre la technique de la première catégorie - condensation avec substitution - et la technique des deux autres - emploi multiple du même matériel ?

À mon avis, elles comportent un facteur commun très net et très simple. L'emploi du même matériel n'est qu'un cas particulier de la condensation ; le jeu de mots ne représente qu'une condensation sans substitution ; la condensation demeure donc la catégorie à laquelle sont subordonnées toutes les autres. Une tendance à la com­pression ou mieux à l'épargne domine toutes ces techniques. Tout paraît être, comme le dit Hamlet, affaire d'économie (Thrift, Horatio, thrift !).

Faisons, dans les différents exemples, la preuve de cette épargne. « C'est le pre­mier vol de l'aigle. » Mais ce vol est un rapt ; il s'agit donc ici du double sens du mot vol. Pour justifier ce mot, vol signifie à la fois action de voler avec des ailes et larcin. N'y a-t-il pas à la fois condensation et épargne ? Certes, elles portent sur toute la seconde pensée qui tombe complètement sans laisser de substitut. Le double sens du mot vol rend ce substitut inutile, ou, en d'autres termes : le mot vol implique le substi­tut de la pensée réprimée, sans qu'il soit besoin de rien ajouter ni modifier à la première phrase. Voilà un des avantages du double sens.

Un autre exemple : Front de fer - caisse de fer - couronne de fer. Quelle extraor­dinaire épargne de mots en comparaison de la longueur des phrases qui traduiraient cette pensée en l'absence du terme « de fer » ! « Avec de l'audace et un manque de conscience suffisant, il n'est pas difficile d'acquérir une grosse fortune et la récom­pense de tels mérites ne va pas sans l'anoblissement. »

On ne peut, dans ces exemples, méconnaître la condensation, par conséquent, l'économie. Mais il faut qu'on la puisse démontrer dans tous les cas. Où trouver l'économie dans des mots d'esprit tels que Rousseau - roux et sot et Antigone - antik ? o - nee ?  Nous avons pu y reconnaître pour la première fois l'absence de la con­densation ; ce sont ces exemples qui nous ont déterminés à établir la technique de l'emploi multiple du même matériel. En effet, nous n'arrivions à rien ici par la condensation, mais, si nous la remplaçons par le concept plus général de l' « épar­gne », il n'y a plus de difficultés. Il est facile de saisir l'économie réalisée dans les exemples de Rousseau, d'Antigone et dans les autres similaires. Nous épargnons la peine de faire une critique, de formuler un jugement ; tout est contenu dans le nom propre lui-même. Dans l'exemple « passion-jalousie », nous évitons la synthèse laborieuse d'une définition : « Eifersucht, Leidenschaft » et - « Eifer sucht, Leiden schafft » ; ajoutez quelques mots explétifs et voilà la définition. Cette règle s'applique de même à tous les autres exemples que nous avons analysés. Dans le moins « économique » de ces jeux de mots (celui de Saphir : « Vous venez pour vos cent ducats »), l'épargne consiste du moins à n'avoir pas à trouver d'autres termes pour la réponse ; ceux de la demande y suffisent. C'est peu de chose, mais c'est là tout le secret de l'esprit. L'emploi multiple des mêmes mots dans la demande et dans la réponse constitue certes une « épargne ». De même Hamlet traduit la succession im­médiate de la mort du père et des noces de la mère par ces mots :

« Le rôti du repas mortuaire fournit la viande froide du banquet nuptial. »

Avant d'admettre cependant que « la tendance à l'épargne » soit le caractère le plus général de la technique de l'esprit, avant de nous enquérir de l'origine même de cette tendance, de sa signification, de la façon dont elle procure le « bénéfice de plaisir » offert par l'esprit, il convient de formuler un doute, qui mérite d'être pris en considération. Il est possible que toute technique de l'esprit comporte une tendance à économiser les matériaux expressifs, mais la réciproque n'est pas vraie. Aussi toute ellipse, toute abréviation n'est-elle pas forcément spirituelle. Nous nous sommes déjà trouvés dans cette même impasse lorsque nous espérions rencontrer la condensation à la base de tous les mots d'esprit ; nous nous sommes fait alors cette objection fort légitimé que le laconisme n'était pas fatalement de l'esprit. Le caractère spirituel n'appartiendrait donc qu'à un genre particulier d'ellipse et d'épargne - et tant que nous ne connaîtrons pas cette particularité, la découverte du facteur commun à toutes les techniques de l'esprit ne nous rapprochera pas de notre but. De plus, avouons-le, les économies réalisées par la technique de l'esprit ne sont pas capables de nous en imposer. Certaines nous rappellent peut-être celles des ménagères qui perdent leur temps et font des frais de véhicule dans l'espoir de payer, sur un marché éloigné, leurs légumes quelques sous de moins. Quelles économies l'esprit réalise-t-il donc par sa technique ? Il s'épargne l'assemblage de quelques mots nouveaux que, la plupart du temps, on aurait facilement trouvés ; en échange, l'esprit doit se donner la peine de rechercher le mot capable d'habiller les deux pensées ; souvent même il lui faut chercher d'abord, à l'une de ces pensées, une expression peu usuelle mais susceptible de réaliser sa fusion avec la seconde. Ne serait-il pas plus simple, plus aisé, plus réellement économique, d'exprimer les deux pensées telles qu'elles se présentent, au risque de ne pas leur trouver d'expression commune ? L'épargne de paroles n'est-elle pas plus que compensée par un supplément de dépense intellectuelle ? Et qui réalise cette épargne ? Qui en tire avantage ?

Nous pouvons, pour le moment, nous dérober à ce doute en déplaçant ce doute lui-même. Connaissons-nous vraiment déjà toutes les techniques de l'esprit ? Il est sûrement plus prudent de rassembler de nouveaux exemples et de les soumettre à l'analyse.

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En effet, si nous n'avons point encore envisagé un groupe important, dans lequel se rangent probablement la plupart des mots d'esprit, c'est que nous étions peut-être influencés par le dédain qui pèse en général sur ce genre de bons mots. Ce sont ceux qui sont habituellement connus sous le nom de calembour et tenus pour un genre inférieur, parce que nous les faisons sans grande peine et à peu de frais. En vérité la technique de leur expression est des plus simples, tandis que le jeu de mots propre­ment dit fait appel aux plus élevées d'entre elles. Tandis que ce dernier réunit deux sens en un mot identique, de sorte que dans la plupart des cas il les présente en un seul mot, au contraire, il suffit au calembour que les deux mots vecteurs se suggèrent l'un l'autre par une ressemblance quelconque : ressemblance générale dans leur struc­ture, assonance ou allitération, etc. Une brassée de mots d'esprit de ce genre, pas très heureusement dénommés en allemand « Klangwitze » (mots d'esprit par assonance), émaille le sermon du capucin du Camp de Wallenstein :

« Kümmert sich mehr uni den Krug als den Krieg.

Wetzt licher den Schnabel als der Sabel,

Frisst den  Ochsen lieber als den Oxenstirn',

Der Rheinstrom ist geworden zu einem Peinstrom,

Die Klöster sind ausgenommene Nester,

Die Bistümer sind verwandelt in Wüsttumer

Und alle die gesegneten deutschen Länder Sind verkehrt worden in Elender. »

(Plus préoccupé de la bière que de la guerre,

De la croûte que de la joute,

Bouffent plutôt le bœuf (Ochsen) qu'Oxenstirn 27

Les flots du Rhin ne sont faits chagrins,

Les retraites (cloîtres) sont des repaires,

Les évêchés sont des déserts,

Et l'Allemagne alors, tout ce pays prospère,

Est transformé en pays de misère.)

Le mot d'esprit se plaît souvent à changer une voyelle dans un mot, p. ex. : Hevesi (Almanaccando, Voyages en Italie, p. 87) applique à un poète italien qui, malgré ses opinions anti-impérialistes, se vit contraint de célébrer en hexamètres un empereur allemand, les mots suivants : « Ne pouvant chasser les Césars, il fit tout au moins sauter les césures. »

Parmi les innombrables calembours dont nous disposons, il est peut-être piquant d'en citer un fort mauvais commis par Heine. Après s'être présenté pendant assez longtemps comme un « prince hindou » (Le Grand, chap. V), il jeta un jour le masque et avoua à sa dame ; « Madame, je vous ai trompée... J'ai été aussi peu à Calcutta que le dindon (Kalkutte) que j'ai mangé hier. » Le défaut de ce mot d'esprit vient appa­remment de ce que ces deux mots (Kalkutta, -Kalkutte) se ressemblent à ce point qu'on peut dire qu'ils sont, à proprement parler, identiques. Le volatile dont il a mangé doit - dit-on - son nom allemand à sa ville d'origine.

K. Fischer s'est vivement intéressé à ce genre de mots d'esprit, qu'il entend séparer nettement du « jeu de mots » (p. 78). « Le calembour est un mauvais jeu de mots car il joue avec le mot, non point en tant que mot, mais en tant que son. » Le jeu de mots, au contraire, « pénètre du son à l'âme même du mot ». D'autre part il range « famillionnaire » « Antigone (antik ? o nee) » etc., parmi les calembours. Je ne me crois point obligé de le suivre dans cette voie. Dans le jeu de mots, il s'agit également d'une assonance, à laquelle s'associe un sens ou l'autre. Le langage courant n'établit guère de différence tranchée entre les deux et, s'il traite avec mépris le « calembour » et avec un certain respect le « jeu de mots », c'est que cette appréciation ne paraît pas dépendre de la technique mais d'autres considérations. Remarquez à quel genre appartiennent les mots d'esprit qualifiés de « calembours ». Certains hommes ont le don, dans leurs jours de bonne humeur, de répondre à tout pour un temps par un calembour. Un de mes amis, coutumier d'une modestie exemplaire tant que ses travaux scientifiques sont sur le tapis, se vante d'avoir ce don. Comme la société qu'il avait un jour ainsi tenue sous le charme de sa parole s'étonnait de son endurance, il dit : « Ja, ich liege hier auf der Kalauer », « Oui, je suis ici « à l'affût » (Lauer = affût, Kalauer = calembour) 28, et lorsqu'on le pria de se taire, il mit comme condition d'être sacré « poeta ka-laureatus » (poète cal-lauréat). Mais l'un et l'autre sont de bons mots d'esprit par condensation, avec formation de mot composite. (Je suis à l'affût (Lauer) de faire un calembour (Kalauer).

Retenons toutefois à l'occasion de ces discussions destinées à distinguer le calem­bour du mot d'esprit, que le premier ne peut nous offrir aucune acquisition vraiment nouvelle dans le domaine de la technique de l'esprit. Bien que, dans le calembour, on renonce à l'emploi du même matériel expressif dans des acceptions différentes, l'ac­cent porte cependant sur un élément connu à retrouver, sur la concordance des deux mots dont se sert le calembour ; celui-ci n'est par conséquent qu'une sous-variété du groupe dont le jeu de mots proprement dit demeure le type le plus élevé.

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Mais il est vraiment des mots d'esprit dont la technique semble avoir fort peu d'accointances avec celle des groupes précédents.

Heine, dit-on, rencontra un jour dans un salon parisien le poète Soulié ;  pendant qu'ils causaient, entre un de ces « rois de l'or » parisiens, que l'on ne compare pas au roi Midas sous le seul rapport de l'argent : une cour aussi nombreuse qu'obséquieuse l'entoure aussitôt. « Voyez, dit Soulié à Heine, le dix-neuvième siècle adore le veau d'or ! » Jetant un regard sur l'objet de ce culte, Heine répondit comme pour rectifier : « Oh ! celui-là doit en avoir passé l'âge ! » (K. Fischer, p. 82).

Où réside donc la technique de ce mot excellent ? Dans le jeu de mots, selon l'avis de K. Fischer. « Veau d'or, par exemple, peut s'appliquer, dit-il, également à Mammon et à l'idolâtrie ; l'or, dans le premier cas, l'image de l'animal, dans le second, occupant le premier plan ; on peut aussi se servir de ce terme pour désigner de façon peu flatteuse quelqu'un qui possède beaucoup d'argent, mais fort peu d'esprit » (p. 82). Faisons la preuve en supprimant le mot « veau d'or » ; il n'y a plus d'esprit. Soulié eût-il dit par exemple : « Voyez donc comme les gens fêtent ce benêt en raison de sa seule richesse », voilà qui n'est plus spirituel du tout et la réponse de Heine devient impossible.

Il faut retenir pourtant qu'il ne s'agit point là de la comparaison plus ou moins spirituelle de Soulié mais de la réponse incontestablement plus fine de Heine. Alors nous n'avons aucun droit de toucher à la phrase du veau d'or qui ne sert que de pré­misse à la réplique de Heine ; ainsi la réduction ne doit s'appliquer qu'à cette dernière. Voulons-nous préciser la phrase : « Oh ! celui-là doit en avoir passé l'âge », nous ne pouvons l'exprimer autrement qu'en disant : « Oh, ce n'est plus un veau, c'est déjà un bœuf adulte. » Il en résulterait que Heine, dans son mot d'esprit, n'aurait pas pris le « veau d'or » dans un sens métaphorique, mais dans un sens personnel en l'appliquant à l'homme de finances lui-même. Ce double sens ne préexistait-il pas déjà dans la pensée de Soulié ?

Mais comment donc ? Nous croyons remarquer que cette réduction n'annihile pas entièrement le mot d'esprit de Heine ; en effet elle ne touche point à son essence. Ainsi Soulié dirait : « Voyez comme le XIXe siècle adore le veau d'or ! » Et Heine de répondre : « Oh, ce n'est plus un veau, c'est déjà un bœuf. » Et sous cette forme réduite, le mot demeure toujours spirituel. Or, toute autre réduction des paroles de Heine est impossible.

Il est bien regrettable que les conditions techniques de cet excellent exemple soient si compliquées. Comme il ne peut nous éclairer sur la technique, abandonnons-le pour en chercher un autre, qui nous semble avoir une certaine accointance avec le précédent

C'est une des « histoires de baignade » qui illustrent l'hydrophobie du Juif galicien. Nous ne demandons d'ailleurs, pour les exemples cités par nous, ni titre de noblesse, ni certificat d'origine. Ils ne valent que parce qu'ils s'entendent à nous faire rire et offrent un intérêt théorique. Or, ces deux conditions se trou-vent réalisées au plus haut point par les mots d'esprit juifs.

Deux juifs se rencontrent au voisinage d'un établissement de bains : « As-tu pris un bain ? » demande l'un d'eux - « Comment ? dit l'autre, en manquerait-il donc un ? »

Le franc rire n'est pas l'attitude idéale pour démêler la technique d'un bon mot. C'est pourquoi cette analyse offre quelque difficulté. C'est donc un quiproquo comi­que ! penserons-nous d'abord. - Tout beau ! mais quelle est la technique de ce mot d'esprit ? Apparemment, c'est l'emploi du double sens du mot « prendre ». Dans l'un, le mot « prendre » est un passe-partout décoloré ; dans l'autre, c'est le verbe dans son plein sens. C'est donc un cas où le même mot est pris au sens « plein » ou est « vidé » de son sens (groupe II, f ). Pour supprimer l'esprit, il suffit de remplacer « prendre un bain » par l'expression équivalente, mais plus simple : « se baigner ». La réponse ne porte plus. L'esprit réside donc dans l'expression « prendre un bain ».

C'est juste, mais il semble que, dans ce cas aussi, la réduction ne s'applique pas là où il faut. L'esprit ne réside pas dans la question mais bien dans la réplique, ou plutôt dans la question posée en manière de réponse : « Comment ? En manquerait-il donc un ? » Et aucune amplification ni aucune modification, pourvu qu'elle ne touche point à son sens, ne peut dépouiller cette réponse de son esprit. Nous avons aussi l'impres­sion que, dans la réponse du deuxième juif, le fait de ne pas comprendre l'idée de bain importe plus que le malentendu sur le mot « prendre ». Mais nous ne voyons pas encore bien clair et nous chercherons un troisième exemple.

Encore une histoire juive, qui pourtant n'est juive que par son décor, son fond étant tout bonnement humain. Certes, ce cas présente aussi ses complications indési­rables mais qui, heureusement, ne nous empêchent pas - comme les précédentes - d'y voir clair.

Un malheureux, en pleurant sa misère, emprunte 25 florins à un ami riche. Le jour même le bienfaiteur le trouve attablé au restaurant devant une portion de saumon à la mayonnaise. Il lui en fait reproche : « Comment ! vous me tapez et vous vous offrez du saumon mayonnaise ! Voilà l'emploi de mon argent !  » -« Je ne comprends pas, dit l'autre ; sans argent impossible de manger du saumon mayonnaise ; j'ai de l'argent, je ne dois pas manger du saumon mayonnaise ; quand donc mangerai-je du saumon mayonnaise ? »

Ici, enfin, plus trace de double sens. La répétition de « saumon mayonnaise » ne peut pas non plus constituer la technique de l'esprit, comme ce n'est pas un « emploi multiple du même matériel », mais une répétition effective de mots identiques, répétition exigée par le sens même de la phrase. Nous pouvons rester tout d'abord interdits devant cette analyse, puis nous tenterons peut-être de contester à l'anecdote qui nous a fait rire le caractère de mot d'esprit.

Quelle autre particularité la réponse de ce malheureux décavé présente-t-elle encore ? C'est de revêtir d'une façon frappante le caractère de la logique. À tort, pourtant, puisque la réponse est certainement illogique. Le pauvre se défend d'avoir employé l'argent prêté à une gourmandise et demande, avec un semblant de raison, quand il lui sera permis enfin de manger du saumon. Mais ce n'est pas là la réponse exacte à la question ; le bienfaiteur ne lui reproche pas de s'être offert du saumon le jour même de son emprunt, mais lui fait sentir que, dans la situation où il se trouve, il n'a pas du tout le droit de penser aux friandises. Notre gourmet décavé ne tient aucun compte du seul sens possible de cette réprimande ; il répond à côté, comme s'il avait mal compris.

N'est-ce pas précisément cette déviation du sens du reproche dans la réponse qui représente la technique de ce mot d'esprit ? Il serait alors peut-être possible de surprendre encore un semblable changement de point de vue, un tel déplacement de l'accent psychique dans les deux exemples précédents, qui nous semblaient très voisins de ce dernier.

La preuve en est facile et révèle, en effet, la technique de ces mots d'esprit. Soulié fait observer à Heine que la société du XIXe siècle adore le « veau d'or » exactement comme les Juifs du désert l'ont fait jadis. La réponse idoine de Heine eût été - « Oui ! c'est la nature humaine, les siècles ne l'ont point changée », ou bien quelque autre réponse approbative. Mais Heine s'écarte de la pensée suggérée, il ne répond pas du tout à la question ; il se sert du double sens créé par le « veau d'or » pour prendre la tangente ; il part sur un des éléments de la phrase, « le veau », et répond à Soulié comme si ce mot eût été le centre même de sa phrase. « Oh, ce n'est plus un veau », etc. 29.

Cette déviation est encore plus nette dans le mot du bain. Cet exemple exige une représentation graphique.

Le premier demande : « As-tu pris un bain ? » L'accent porte sur l'élément « bain ».

Le second répond comme si la question avait été accentuée ainsi : « As-tu pris un bain ? »

La seule intention de ces mots : « pris un bain » est de permettre ce déplacement de l'accent. Avec la formule « t'es-tu baigné ? » tout déplacement eût été impossible. La réponse dénuée de tout esprit eût été ; « Me baigner ? y penses-tu ? J'ignore ce que c'est. » La technique de l'esprit consiste donc à déplacer l'accent de « bain » sur « pris » 30.

Revenons au « saumon mayonnaise » comme à l'exemple le plus pur. Les éléments nouveaux qu'il apporte vont nous intéresser à plusieurs points de vue. Il nous faut avant tout donner un nom à la technique que nous venons de découvrir. Je propose celui de « déplacement », car son élément essentiel consiste dans la déviation du cours de la pensée, dans le déplacement de l'accent psychique du thème primitif sur un thème différent. Ensuite il nous faudra examiner quels rapports unissent la technique du déplacement à l'expression du mot d'esprit. Notre exemple (saumon mayonnaise) montre que le mot d'esprit par déplacement reste fort indépendant de son expression verbale. Il ne tient pas à la suite des mots, mais à celle des idées. Pour le faire disparaître, nous essayerons vainement de remplacer les mots par d'autres tant que leur sens subsistera. La réduction n'est possible qu'à condition de modifier le cours de la pensée et de faire répondre notre gourmet sur le mode direct au reproche qu'il étude dans le mot d'esprit tel qu'il est. La version réduite serait alors la suivante : Je ne puis me passer de manger ce que j'aime, et peu m'importe d'où vient l'argent.  Voilà pourquoi c'est aujourd'hui que je mange du saumon mayonnaise, après que vous m'avez prêté de l'argent. » Mais ce ne serait plus de l'esprit, ce serait du cynisme.

Il est fort instructif de comparer ce mot à un autre mot du même ordre :

Un ivrogne gagne sa vie, dans une petite ville, à donner des leçons. Avec le temps on apprend son vice et, de ce fait, il perd une grande partie de ses élèves. On charge un ami de l'engager à la sobriété. a Voyez, vous pourriez avoir les meilleures leçons de la ville, si vous renonciez à la boisson. Faites-le donc. » - « Comment, répond l'au­tre indigné, je donne des leçons pour boire, et il me faudrait ne plus boire pour avoir des leçons ? »

Ce mot joue également la logique, comme le mot a saumon mayonnaise », mais on ne peut pas le ranger parmi les mots d'esprit par déplacement. La réponse est directe. Le cynisme qui se cachait dans le premier éclate ici à tous les yeux. - « La boisson est mon unique objectif. » La technique de ce mot est au fond assez infé­rieure et ne peut nous en expliquer l'effet ; ce n'est qu'une transposition des mêmes matériaux ou plutôt l'interversion du, moyen et du but représentés respectivement par la boisson et par le fait de donner des leçons et de trouver des élèves. La réduction de ce mot en chasse tout l'esprit, dès que je ne fais plus ressortir ces conditions dans la manière de m'exprimer, comme par exemple en disant : « Quelle suggestion absurde ! la boisson est tout pour moi, et non pas les leçons. Les leçons ne sont pour moi qu'un moyen de pouvoir continuer à boire. » Ainsi, l'esprit était tout entier dans l'ex­pression.

Dans le mot du « bain », l'esprit dépend incontestablement des termes mêmes de la phrase (as-tu pris un bain ?) et la moindre modification en chasse tout l'esprit. Ici la technique est assez compliquée ; c'est une combinaison du double sens (du groupe f) avec le déplacement. Les termes de la question admettent un double sens, et le mot d'esprit résulte de ce fait que la réponse ne correspond plus au sens de l'interrogation mais à son sens détourné. Aussi pouvons-nous trouver une réduction, qui, tout en laissant subsister le double sens dans sa formule verbale, enlève l'esprit rien qu'en supprimant le déplacement :

« As-tu pris un bain ? » - « Que suis-je censé avoir pris ? Un bain ? Qu'est-ce donc ? » Ce n'est pas un mot d'esprit, mais une exagération malveillante ou railleuse.

Le double sens joue un rôle analogue dans le mot du « veau d'or » de Heine. Il permet à la réponse la déviation de la suite des idées suggérée, déviation qui dans le mot du « saumon mayonnaise » se passe d'un tel artifice verbal. La réduction de la parole de Soulié et de la réplique de Heine donneraient : « Cela me rappelle assez bien le culte du veau d'or de voir cet homme ainsi fêté pour sa seule richesse. » Et Heine de répondre : « Le culte rendu à sa richesse n'est pas ce qui est le pire. Mais à mon avis, vous ne soulignez pas assez que sa fortune lui fait pardonner sa sottise. » De la sorte, malgré la conservation du double sens, on aurait fait disparaître « l'esprit par déplacement ».

On pourra nous objecter que des différenciations si subtiles tendent à dissocier des éléments qui sont pourtant parfaitement cohérents. Le double sens ne nous permet-il donc pas, dans tous les cas, de déplacer, de dévier la suite des idées de son cours primitif ? Et il nous faudrait convenir que « double sens » et « déplacement » repré­sentent deux types différents de la technique de l'esprit ? Certes, ce rapport subsiste -entre le double sens et le déplacement, mais il n'a rien à voir dans notre distinction des techniques de l'esprit. Quant au double sens, le mot d'esprit ne roule que sur un mot qui prête à plusieurs interprétations et fait pour l'auditeur l'office d'un trait d'union permettant le passage d'une pensée à l'autre ; ce qui pourrait passer - à frotte­ment il est vrai - pour l'équivalent du procédé de déplacement. Au contraire, dans le mot par déplacement, le mot d'esprit lui-même comporte une suite d'idées qui a déjà subi un tel déplacement ; ce déplacement appartient ici à l'élaboration qui a réalisé le mot d'esprit, non point à celle qui est nécessaire à sa compréhension. Au cas où cette distinction garderait quelque obscurité, les tentatives de réduction nous fourniraient un moyen infaillible de faire apparaître cette différence. Nous ne discu­terons pas cependant la valeur de cette objection. Elle nous empêche de confondre les processus psychiques qui président à la production de l'esprit l'élaboration de l'esprit) avec ceux qui servent à l'enregistrer (travail de compréhension). Ce sont les premiers 31 seuls que nous envisageons dans nos investigations actuelle 32

Y a-t-il encore d'autres exemples de la technique du déplacement ? Ils ne sont cer­tes pas faciles à trouver. Le mot d'esprit suivant est un exemple également fondé sur une accentuation de la logique, comme dans notre exemple-type du saumon mayon­naise.

Un maquignon offre à son client un cheval de selle : « Si vous prenez ce cheval et si vous partez à quatre heures du matin, vous serez à six heures et demie à Presbourg. » - « Et que ferai-je à Presbourg à six heures et demie du matin ? »

Le déplacement est ici patent. Le maquignon n'envisage l'arrivée matinale dans cette petite ville que pour faire valoir les qualités de son cheval. Le client ne s'inquiè­te pas de la valeur de la bête, dont il ne doute pas, il ne fait état que des données de temps et de lieu alléguées à titre d'argument. La réduction de ce mot n'est pas difficile.

En voici un autre dont la technique est beaucoup plus difficile à démêler mais qui, en dernière analyse, se réduit à un double sens avec déplacement. Ce mot d'esprit a pour objet le subterfuge d'un marieur juif et appartient à un groupe qui nous occupera encore à plusieurs reprises.

Le marieur avait affirmé au prétendant que le père de la jeune fille n'était plus en vie. Après les fiançailles on apprend que celui-ci vit, mais purge une peine de prison. Le prétendant fait des reproches au marieur : « Mais, dit ce dernier, que vous ai-je donc annoncé ? Appelez-vous cela une vie ? »

Le double sens réside dam le mot « vie », et le déplacement consiste en ce fait que le marieur dérive le mot de son sens habituel - qui est le contraire de « mort » - pour lui donner celui qu'il affecte dans la locution « ce n'est pas une vie ». De la sorte il explique ses paroles antérieures en leur attribuant après coup un double sens, bien que, dans le cas particulier, ce sens multiple soit nettement tiré de longueur. En ceci la technique rappellerait celle du « veau d'or » et celle du mot du « bain ». Mais il convient encore de tenir compte ici d'un facteur nouveau qui, en raison de sa prépondérance, vient bousculer toute notre compréhension de la technique. On pour­rait dire que ce mot est « caractérisant », qu'il vise à illustrer, par un exemple ce mélange de duplicité hardie et d'esprit d'à-propos qui caractérise les marieurs. Ce n'est là, nous le verrons, que la surface, la façade du mot son sens, c'est-à-dire ses intentions sont tout autres. Nous en tenterons plus loin la réduction 33.

Après cette série d'exemples complexes et difficiles à analyser, nous aurons encore une fois la satisfaction de retrouver un cas particulièrement clair et limpide du type « déplacement ». Un tapeur juif adresse une requête à un riche baron afin d'obte­nir un secours pécuniaire lui permettant d'aller à Ostende ; les médecins lui auraient recommandé les bains de mer pour le rétablissement de sa santé. - « Bien, dit le baron, je vais vous donner quelque chose, mais vous faut-il absolument Ostende, qui est la station la plus coûteuse ? » - « Monsieur le Baron, répond l'autre d'une façon péremptoire, pour ma santé, rien ne me paraît trop cher. » Assurément, c'est un point de vue juste, mais qui ne convient pas à un solliciteur. La réponse adopte le point de vue d'un homme riche. Le tapeur parle comme s'il s'agissait de dépenser son propre argent pour sa santé, comme si l'argent et la santé appartenaient au même individu.

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Reprenons cet exemple si instructif du « saumon mayonnaise ». Il nous présente, lui aussi, une façade qui éblouit par un étalage d'élaboration logique ; or, l'analyse nous a montré que cette logique cache un sophisme, en particulier un déplacement du cours de la pensée. Ce mot peut-être, par simple contraste, nous aiguille sur d'autres mots d'esprit qui, tout au contraire, étalent ouvertement le contresens, le non-sens et la sottise. Nous serions curieux d'en pénétrer la technique.

Je commence par l'exemple le plus net et le plus pur du groupe entier. C'est encore un mot juif.

Itzig a été enrôlé dans l'artillerie. C'est apparemment un garçon intelligent, mais indiscipliné et sans goût pour le service militaire. Un de ses supérieurs, bien disposé en sa faveur, le prend à part et lui dit :« Itzig, ta place n'est pas parmi nous. Je te donne un conseil : achète-toi un canon et établis-toi à ton propre compte. »

Ce conseil fort comique est évidemment un non-sens. Il n'y a pas de canons sur le marché et un particulier ne peut pas se rendre indépendant et « s'établir » comme force militaire. Cependant à aucun moment nous ne pouvons penser que ce conseil se borne à un non-sens pur et simple ; c'est un non-sens spirituel et un mot d'esprit excellent. Comment le non-sens devient-il un mot d'esprit ?

Il n'est pas besoin de chercher bien loin. Les explications des auteurs auxquelles nous avons fait allusion dans notre introduction nous permettent de deviner qu'un pareil non-sens spirituel n'est pas dépourvu de  sens, et que ce sens dans le non-sens fait du non-sens un mot d'esprit. Le sens, dans notre exemple, est facile à saisir. L'officier qui conseille cette sottise à Itzig joue le sot pour montrer à Itzig la sottise de sa conduite. Il copie Itzig : « Je veux te donner à présent un conseil qui soit à la mesure de ta sottise. » Il se conforme à la sottise d'Itzig, la lui fait toucher du doigt ; il en fait un conseil qu'il juge conforme aux désirs d'Itzig, car si celui-ci possédait un canon en toute propriété et s'adonnait au métier des armes à son propre compte, comme son intelligence et son ambition lui profiteraient ! Avec quel soin jaloux il entretiendrait son canon et il s'attacherait à étudier les détails de son mécanisme, afin de pouvoir soutenir la concurrence des autres propriétaires de canons !

Interrompons l'analyse de cet exemple pour faire voir que le même « sens dans le non-sens » existe dans un autre mot du même genre, plus bref et plus simple, bien que moins tranché.

« Ne jamais être nés, voilà l'idéal pour les mortels fils de l'homme ! » - « Mais », ajoutent les sages des « Fliegende Blätter » « c'est à peine si cela arrive à un sur cent mille. »

Cette addition moderne à ce précepte de la sagesse traditionnelle est un non-sens absolu, rendu plus absurde encore par la restriction « à peine » qui veut être prudente. Mais elle cadre fort bien, à titre de restriction évidente, avec la première phrase. Elle démontre que ce précepte universellement respecté ne vaut guère mieux qu'un non-sens. Qui n'est pas né, n'est pas un fils de l'homme, il n'y a donc pour lui ni bien ni meilleur. Le non-sens contenu dans le mot d'esprit révèle et souligne un autre non-sens, tout comme dans l'exemple de l'artilleur Itzig.

Voici un troisième exemple qui, par sa donnée, ne mériterait guère les longues explications qu'il exige, mais qui met particulièrement bien en relief l'emploi dans le mot d'esprit d'un non-sens destiné à faire ressortir un autre non-sens :

Un homme, sur le point de partir en voyage, confie sa fille à un ami en le priant de bien veiller sur sa vertu pendant son absence. Quelques mois après, il retrouve sa fille enceinte. Il adresse naturellement des reproches à son ami. Celui-ci prétend ne pouvoir s'expliquer l'accident. « Mais où donc couchait-elle ? » dit le père. - « Elle a partagé la chambre de mon fils. » - « Mais comment l'as-tu fait coucher dans la chambre de ton fils, quand je t'ai supplié de veiller sur elle ? » - « Il y avait pourtant un paravent ; d'un côté le lit de ta fille, de l'autre celui de mon fils, et entre les deux un paravent. » - « Bien ! et si ton fils a fait le tour du paravent ? » - « Toute réflexion faite, reprend l'autre gravement : il est vrai que dans ce cas la chose aurait pu se produire. »

Ce mot, dont les autres qualités sont d'ailleurs fort douteuses, est bien facile à réduire ; sa réduction serait évidemment la suivante : « Tu n'as aucun droit de me faire des reproches. Comment as-tu été assez sot pour confier ta fille à une famille où elle devait vivre constamment en contact avec un jeune homme ? Comment dans ces conditions un étranger pouvait-il veiller à la vertu d'une jeune fille ? » La sottise apparente de l'ami ne fait ici que refléter celle du père. La réduction a fait disparaître la sottise du mot d'esprit, et par là même tout son esprit. Toutefois nous n'avons pas éliminé complètement l'élément « sottise » ; dans le contexte de la phrase, que nous venons de réduire à son sens propre, cet élément trouve une autre place.

Nous voici maintenant en mesure de réduire le mot du canon. L'officier devrait dire : « Itzig, je te sais un commerçant avisé. Mais je te le dis : c'est de ta part une grande bêtise de ne pas comprendre qu'il est impossible de se conduire au service militaire comme dans le commerce, où chacun agit pour soi et contre les autres. Le service militaire exige la subordination et la solidarité. »

Or la technique des mots d'esprit par non-sens, que nous avons envisagés jus­qu'ici, consiste dans l'emploi d'une sottise, d'une absurdité, pour mettre en évi­dence, en vedette, une autre sottise, une autre absurdité.

L'application du contresens à la technique de l'esprit a-t-elle dans tous les cas cette signification ? En voici un autre exemple qui tend à l'affirmer :

Phocion, voyant le peuple applaudir à un de ses discours, demanda à un ami : « Quelle sottise ai-je donc dite ? »

Cette question apparaît comme un contresens. Mais nous en saisissons rapidement le sel. « Qu'ai-je donc dit qui ait pu plaire autant à ce peuple stupide ? Au fond, je devrais rougir de ce succès ; si cela a plu aux imbéciles, cela n'a pas dû être bien fort. »

D'autres exemples prouvent cependant que le contresens est souvent employé, dans la technique de l'esprit, sans viser à mettre en valeur un autre non-sens.

Un maître connu de l'Université, qui savait assaisonner de mots d'esprit des cours qui traitaient de sujets peu captivants, recevait des félicitations à l'occasion de la naissance de son plus jeune enfant. « Oui, répondit-il, faisant allusion à son âge très avancé, c'est étonnant ce que peut faire la main, de l'homme. » - Cette réponse semble particulièrement absurde, hors de propos. N'appelle t-on pas les enfants la bénédic­tion, l’œuvre de Dieu, par opposition aux œuvres humaines ? Mais bientôt nous nous apercevons que cette réplique a néanmoins un sens, voire même un sens obscène. Il n'est pas question pour le père heureux de faire le sot afin de stigmatiser la sottise d'autrui. Cette réponse, absurde en apparence, nous étonne, nous sidère, comme di­raient les auteurs. Les auteurs, nous l'avons vu, rapportent tout l'effet de pareils mots d'esprit à la succession « sidération et lumière ». Nous chercherons plus tard à nous former une opinion sur la question ; il doit nous suffire, pour l'instant, de faire obser­ver que la technique de ce mot d'esprit consiste dans l'emploi d'un effet déconcertant, absurde.

Un exemple remarquable de cet esprit par sottise est fourni par un mot de Lichtenberg :

« Il s'étonnait de ce que les chats aient, juste à la place des yeux, deux trous taillés à même la peau. » S'étonner de l'évident, formuler cet incontestable truisme est en effet une sottise. Cela rappelle une exclamation de Michelet, d'intention sérieuse (La femme), que je cite de mémoire : « Que la nature est donc prévoyante d'avoir fait que l'enfant, aussitôt sa naissance, trouve une mère prête à l'accueillir ! » La phrase de Michelet est une vraie sottise, celle de Lichtenberg, par contre, est un mot d'esprit qui utilise la sottise de propos délibéré et cache quelque chose. Quoi ? c'est ce que nous -ne pouvons dire encore.

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Ces deux groupes d'exemples nous ont appris que, pour produire l'expression spirituelle, l'élaboration de l'esprit use, dans sa technique, des déviations de la pensée normale, c'est-à-dire du déplacement et du contresens. Il y a tout lieu de croire que d'autres fautes de raisonnement peuvent être utilisées de même. Et, en effet, nous pouvons citer quelques exemples de ce genre.

Un monsieur entre dans une confiserie et demande un gâteau ; il l'échange ensuite contre un petit verre de liqueur. Il le boit et veut sortir sans payer. Le patron le retient. « Que voulez-vous ? » - « Payez votre liqueur. » - « Mais je vous ai donné un gâteau en échange. » - « Vous ne l'avez pas payé non plus. » - « Mais je ne l'ai pas mangé. »

Cette histoire joue encore la logique, façade qui nous est déjà familière et qui est particulièrement apte à travestir une faute de raisonnement. Évidemment, l'erreur tient à ce que le client roublard établit, entre la restitution du gâteau et l'échange avec le petit verre, un rapport inexistant. L'incident comporte en réalité deux actes, qui, pour le vendeur, sont indépendants l'un de l'autre, et ce n'est que dans l'esprit de l'acheteur qu’un des deux peut suppléer l'autre. D'abord il a pris, puis rendu le gâteau, il ne doit donc rien ; il prend ensuite un verre de liqueur dont il est redevable et qu'il lui faut payer. On peut dire que le client donne un double sens à « en échange de » au plutôt que, par l'artifice d'un double sens, il crée une relation inexistante dans la réalité 34.

Voici le moment venu de faire un aveu qui n'est pas dénué d'intérêt. Nous étu­dions la technique de l'esprit par des exemples ; il nous faudrait donc être sûrs de ce que les exemples choisis par nous soient réellement des mots d'esprit. Or, en réalité, dans une série de cas nous restons indécis ; l'exemple en question peut-il vraiment être considéré ou non comme un mot d'esprit ? Mais nous ne possédons aucun critérium tant que nos recherches ne nous l'auront pas fourni ; nous ne pouvons nous fier au langage courant, qui lui aussi a besoin de se justifier ; nous ne pouvons, pour trancher la question, que nous appuyer sur une certaine « intuition », intuition qu'il est permis d'interpréter ainsi : notre jugement pour arriver à la décision, fait appel à des critères déterminés, mais inaccessibles encore à notre compréhension. Nous ne devons pas faire appel à cette « intuition » comme à un argument péremptoire. Aussi nous de­manderons-nous si le dernier exemple peut être considéré comme un mot d'esprit, comme un trait d'esprit sophistique, ou tout simplement comme un sophisme. C'est que nous ne savons pas encore en quoi consiste le caractère distinctif de l'esprit.

Par contre, l'exemple suivant, qui offre une faute de raisonnement complémen­taire, est à coup sûr un mot d'esprit. C'est encore une histoire de marieur juif -

Un marieur défend contre les critiques du jeune homme, la jeune fille qu'il lui propose. « La belle-mère, dit celui-ci, ne me plaît pas, c'est une personne méchante et bête. » - « Vous n'épousez pas la belle-mère, mais la fille. » - « Mais elle n'est plus jeune ni belle non plus. » - « Peu importe, moins elle sera jeune et belle, plus elle vous sera fidèle. » - « Il y a bien peu d'argent. » - « Qui parle d'argent ! Est-ce l'argent que vous épousez ? C'est bien une femme que vous voulez ! » - « Mais elle est bossue ! » - « Que voulez-vous ! Il vous faut donc une femme sans défauts ? »

Il s'agit, en réalité, d'une demoiselle plus très jeune, sans argent ni beauté, nantie d'une mère repoussante et gratifiée au surplus d'une grave difformité. Ce ne sont pas là des conditions attrayantes pour un épouseur. À chaque défaut, le marieur trouve des arguments qui permettent de s'en accommoder : il ne concède comme seul défaut que la bosse, défaut dont tout le monde doit convenir. Voilà encore l'apparence de logique, caractéristique du sophisme, et destinée à couvrir la faute de raisonnement. La demoiselle n'a évidemment que des défauts, les uns sur lesquels on pourrait passer, et un dernier qui crève les yeux. Il est donc impossible de l'épouser. Le marieur feint d'avoir éliminé chacun des défauts par l'excuse qu'il leur trouve, bien que, malgré ses efforts  il reste que chacun d'eux équivaille à une dévalorisation qui s'ajoute à la suivante. Il s'attache à chaque facteur isolément et refuse d'envisager leur somme.

Cette même omission est le nœud d'un autre sophisme, dont on a beaucoup ri, bien que l'on puisse douter de son caractère de mot d'esprit.

A. a emprunté à B. un chaudron de cuivre lorsqu'il le rend, B. se plaint de ce que le chaudron a un grand trou qui le met hors d'usage. Voici la défense de A. « Primo, je n'ai jamais emprunté de chaudron à B. secundo, le chaudron avait un trou lorsque je l'ai emprunté à B. ; tertio, j'ai rendu le chaudron intact. » Chacune de ces objec­tions en soi est valable, mais rassemblées en faisceau, elles s'excluent l'une l'autre. A. isole ce qui doit faire bloc, tout comme le marieur les défauts de la prétendue. On peut dire aussi que A. met un « et » là où seule l'alternative « ou - ou bien » serait de mise.

L'histoire suivante repose également sur un sophisme. C'est encore une histoire de marieur.

Le prétendant objecte que la demoiselle a une jambe trop courte et qu'elle boite. Le marieur répond : « Vous avez tort. Supposez que vous épousiez une femme aux jambes droites et égales. Qu'en aurez-vous ? Vous ne pouvez être sûr qu'elle ne tom­bera pas un jour et ne se brisera pas une jambe et ne restera pas estropiée pour le restant de sa vie ; d'où douleur, agitation, honoraires médicaux ! Si vous prenez cette femme, vous serez à l'abri de ce tintouin ; c'est chose faite. »

L'apparence de logique est ici bien maigre et personne ne préférerait un « malheur accompli » à un malheur éventuel. Le défaut du raisonnement sera plus saillant encore dans un autre exemple, difficile à traduire du jargon avec tout son sel.

Dans le temple de Cracovie, le grand rabbin N. prie au milieu de ses disciples. Soudain il laisse échapper un cri ; ses fidèles lui en demandent la cause. » Le grand rabbin de Lemberg vient de mourir. » La communauté se met en deuil. Les jours suivants On interroge tous ceux qui arrivent de Lemberg sur la mort du rabbin et sur sa maladie. Nul ne peut répondre, ils l'ont tous laissé en fort bonne santé. Enfin il demeure avéré que le rabbin de Lemberg n'était pas mort au moment où le rabbin de Cracovie en recevait la nouvelle télépathique, puisqu'il est encore en vie. Un étranger, profitant de l'occasion, raille un fidèle du rabbin de Cracovie : « Ce fut une magistrale gaffe de la part de votre rabbin que de voir mourir le rabbin L. à Lemberg, puisque celui-ci est toujours en vie. » - « Peu importe, dit le fidèle, zyeuter de Cracovie à Lemberg, voilà qui fut sublime. »

Ici on voit que la faute de raisonnement - qui se retrouve dans les deux derniers exemples - est franchement avouée. La valeur de la représentation imaginative est à tort élevée au-dessus de la réalité, le possible est mis presque sur le plan du réel. Voir de Cracovie à Lemberg serait une imposante manifestation télépathique, si seulement elle eût comporté une part de vérité ; mais le disciple ne s'embarrasse pas pour si peu. Il eût été possible que le grand rabbin de Lemberg succombât au moment même où son collègue en annonçait la nouvelle à Cracovie ; mais le disciple, sans avoir égard à la condition sous laquelle la prouesse du rabbin eût été admirable, admire son maître sans conditions. Le proverbe : « In magnis rebus voluisge sat est » se place au même point de vue. Tout comme, dans cet exemple, abstraction est faite de la réalité en faveur de la possibilité, de même, dans l'exemple précédent, le marieur tâche de présenter au prétendant l'éventualité d'un accident rendant sa femme infirme comme bien plus grave que la question de savoir si la femme est ou non réellement infirme.

À côté de ce groupe de fautes de raisonnement sophistiques, il y a place pour un autre groupe, bien intéressant, où le raisonnement erroné peut être qualifié d'auto­matique. C'est peut-être par un caprice du hasard que les exem­ples que je citerai dans ce nouveau groupe sont tous encore des histoires de marieur.

Un marieur a emmené un compère chargé de faire chorus avec lui lorsqu'il s'agira de la prétendue et de confirmer ses allégations. « Elle a poussé comme un sapin », dit le marieur. - « Comme un sapin », reprend l'écho. - « Elle a des yeux qu'il faut avoir vus. » - « Pour des yeux, ce sont des yeux », ajoute l'écho. - « Et cultivée comme per­sonne ! » - « Quelle culture ! » - « Mais, il est vrai, avoue le marieur, elle a une petite bosse. » - « Et encore quelle bosse ! » d'affirmer l'écho. - Les autres histoires, quoique d'un sens plus riche, sont taillées sur le même modèle.

Un prétendant, fort désagréablement surpris de la fiancée qu'on lui pré­sente, prend le marieur à part et se plaint à son oreille. « Pourquoi m'avoir amené ici, lui dit-il sur un ton de reproche, elle est laide, vieille, elle louche, a de vilaines dents et les yeux chassieux... » -« Vous pouvez parler à haute voix, » interrompt le marieur, « elle est, de plus, sourde. »

Un prétendant fait, en compagnie du marieur, la première visite à sa fiancée éventuelle ; en attendant la famille au salon, ce dernier fait admirer au jeune homme une vitrine qui renferme une fort belle argenterie. « Voyez, lui dit-il, quelle fortune dénote cette argenterie. » - « Mais, dit le jeune homme sceptique, ces objets de prix n'auraient-ils pas été empruntés pour la circons­tance, afin de nous jeter de la poudre aux yeux ? » - « Quelle idée ! reprend le marieur avec dédain, qui prêterait à ces gens quoi que ce soit ! »

Ces trois cas sont calqués l'un sur l'autre. Une personne a réagi plusieurs fois de suite suivant le même mode ; une dernière fois cette même réaction se montre inadé­quate à la situation et en opposition avec les intentions mêmes du sujet. Elle néglige de s'adapter à la situation, elle se laisse aller à l'automa­tis­me de l'habitude. Ainsi l'acolyte de la première histoire oublie qu'il a été emmené pour disposer le prétendant en faveur de la prétendue, et s'il s'est montré tout d'abord fidèle à sa consigne en soulignant les avantages de la fiancée par ses réitérations, il appuie avec insistance sur le chapitre de la bosse timidement avouée - qu'il eût fallu escamoter en douce. Le marieur de la seconde histoire est fasciné par la liste des défauts de la prétendue au point qu'il en complète l'inventaire au mépris de sa fonction et de ses intentions. Dans la troisième histoire enfin, l'excès de zèle du marieur, qui veut convaincre le jeune homme de la richesse de la famille, le pousse, pour appuyer ses dires, à un aveu qui ruine tout son édifice. Partout c'est le triomphe de l'automatisme sur l'adaptation opportune de la pensée et de l'expression.

Tout cela est facile à comprendre, mais susceptible de nous embrouiller dès que nous nous apercevons que ces trois histoires, que nous venons de présenter comme spirituelles, peuvent être, à aussi juste titre, qualifiées de « comiques ». La révélation de l'automatisme psychique appartient à la technique du comique, comme tout dé­masquage, toute trahison de soi-même. Nous voilà tout d'un coup ramenés au problè­me des rapports de l'esprit et du comique que nous voulions éviter (voir l'intro­duction). Ces histoires ne sont-elles que « comiques » ? Ne sont-elles pas également « spirituelles » ? Le comique use-t-il ici des mêmes moyens que l'esprit ? Et, encore une fois, quel est le caractère particulier du spirituel ?

Il faut retenir que la technique du dernier groupe que nous venons d'envisager ne consiste que dans l'emploi de « fautes de raisonnement » ; mais il nous faut avouer que leur étude nous a apporté l'obscurité plutôt que la lumière. Toutefois nous ne perdrons pas l'espoir d'obtenir, par la connaissance plus complète des techniques de l'esprit, un résultat qui pourra nous orienter vers une intelligence nouvelle des choses.

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Les mots d'esprit suivants, qui nous serviront de thème, nous seront d'une étude plus facile. En premier lieu, leur technique nous ramène à des éléments déjà connus.

Voici un mot de Lichtenberg :

« Le mois de janvier est celui au cours duquel on formule des vœux pour ses bons amis, et les autres mois sont ceux au cours desquels aucun de ces vœux ne se réalise. »

Comme ces mots sont plus fins que forts et que leur technique ne s'impose pas d'emblée, nous renforcerons notre impression en multipliant les exemples.

« La vie humaine se compose de deux parties. la première se passe à désirer la seconde, la seconde à désirer le retour de la première. »

« Die Erfahrung besteht darin, dass man erfährt, was man nicht zu erfahren wünscht » (L'expérience consiste à acquérir l'expérience de ce dont l'on ne désirerait pas faire l'expérience). (Ces deux derniers de K. Fischer.)

Inévitablement ces exemples nous orientent vers le groupe envisagé plus haut et caractérisé par « l'emploi multiple du même matériel ». Nous pourrions, surtout à l'occasion du dernier exemple, nous demander pourquoi nous ne l'avons pas classé dans le groupe susnommé au lieu de le ranger ici sous une rubrique nouvelle. L'expérience (« Erfahrung ») y est décrite par ses propres syllabes, comme plus haut la « Eifersucht jalousie » (v. p. 49). Je ne m'insurgerai donc guère contre une telle ini­tiative. En revanche les deux autres exemples, dont les caractéristiques se ressem­blent, comportent d'après moi un facteur plus frappant et plus important que l'emploi multiple des mêmes mots, emploi qui manque totalement ici de tout ce qui peut suggérer le double sens. Je dirais même qu'ici se constituent des unités nouvelles et inattendues, des rapports réciproques entre des représentations, et des définitions l'une par l'autre ou par leur relation avec un troisième facteur commun. Je proposerais pour ce processus le nom d' « uni­fication » ; il est évidemment analogue à la conden­sation par compression des mêmes termes. Ainsi les deux moitiés de la vie se défi­nissent en fonction d'une relation de réciprocité découverte entre elles : dans la première on désire l'avènement de l'autre, dans la seconde le retour de la première. Pour mieux dire, on a choisi, pour la représentation, deux propositions qui se ressem­blent beaucoup. À l'identité des rapports correspond alors l'identité de l'expression, qui pouvait nous orienter vers l'idée de l'emploi multiple du même matériel (désirer  la seconde - désirer le retour de la première). Dans le mot de Lichtenberg, janvier et les autres mois qu'il lui oppose sont définis par une relation inverse en fonction d'un troisième facteur, en l'espèce les vœux que l'on formule en janvier et qui ne se réalisent point au cours des autres mois. La différence entre ce processus et l'emploi multiple du même matériel verbal qui, lui-même, se rapproche du double sens, nous apparaît ainsi avec une grande netteté 35.

Voici un bel exemple de mot d'esprit par unification qui se passe de tout com­mentaire :

Le poète lyrique français J.-B. Rousseau avait écrit une ode à la postérité ; Voltaire, jugeant que cette ode ne méritait pas de passer à la postérité, déclara spiritu­ellement : « Ce poème n'arrivera pas à son adresse. » (D'après K. Fischer.)

Ce dernier exemple nous révèle le rôle fondamental de l'unification dans les mots qui visent à l'esprit d'à-propos. Or la repartie réside dans une riposte du tac au tac à l'agression, dans le fait de savoir retourner le trait contre quelqu'un, « le payer de la même monnaie » ; en un mot elle produit une unification inattendue entre l'attaque et la contre-attaque.

Par exemple - Le boulanger dit au traiteur dont le doigt suppure : « Tu l'auras trempé dans ta bière ? » - « Non, c'est un de tes petits pains qui me sera rentré sous l'ongle. » (D'après Ueberhorst, Das Komische, II, 1900.)

Serenissimus, voyageant dans ses États, remarque dans la foule un homme qui ressemble étonnamment à sa haute personnalité. Il lui fait signe d'approcher et lui demande : « Ta mère n'a-t-elle jamais servi au palais ? » - « Non, Altesse, répond celui-ci, c'était mon père. »

Le due Charles de Würtemberg, au cours d'une promenade à cheval, tombe sur un teinturier qu'il trouve fort appliqué à son travail. « Peux-tu me teindre mon cheval blanc en bleu ? » s'écrie le due. - « Parfaitement, Monseigneur, répond l'autre, à con­dition qu'il supporte l'ébullition ! »

Cette réponse du « berger à la bergère », qui réplique à une question absurde par une condition aussi impossible que la question était absurde, met encore en œuvre un autre procédé technique qui n'aurait pu trouver son emploi si la réponse du teinturier avait été . « Non, Monseigneur, je crains que le cheval ne supporte pas l'ébullition. »

L'unification fait encore usage d'un autre procédé technique fort curieux, la juxtaposition par la conjonction et. Celle-ci implique le rapport, nous ne pouvons l'enten­dre autrement. Lorsque, dans son Voyage dans le Harz, Heine nous dépeint la ville de Goettingen dans ces termes : « En général les habitants de Goettingen se divisent en étudiants professeurs, philistins et bétail », nous comprenons cette juxtaposition dans le sens précis que Heine souligne en ajoutant cette phrase : « Ces quatre types ne sont rien moins que nettement différenciés. » De même, à propos de l'école où, disait-il, il avait « subi également le latin, les corrections et la géographie », la place d'honneur des corrections Parmi les matières d'enseignement montre évidemment que l'écolier a gardé le même souvenir des corrections que du latin et de la géographie.

Lipps, parmi les exemples d'énumérations spirituelles (« coordination ») proches parentes de « étudiants, professeurs, philistins et bétail » de Heine, cite le vers suivant :

« Mit einer Gabel und mit Müh'zog ihn die Mutter aus der Brüh' » ;

(Avec la fourchette et mille maux, sa mère le retira du pot.) Comme si la peine était un ustensile pareil à la fourchette, ajoute Lipps. Nous avons toutefois l'impres­sion que ce vers est très comique mais nullement spirituel, tandis que l'énumération de Heine l'est de toute évidence. Nous reviendrons peut-être plus tard sur ces exem­ples, lorsque nous serons à même de ne plus éluder le problème des relations entre le comique et l'esprit.

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L'exemple du duc et du teinturier nous a montré que la réponse serait demeurée un mot d'esprit par unification si elle eût été formulée ainsi : « Non, je crains que le cheval blanc ne supporte pas l'ébullition. » Mais la réponse a été : « Oui, Monsei­gneur, à condition qu'il supporte l'ébullition. » La transposition du « non », qui s'im­posait, en « oui » représente une nouvelle ressource technique de l'esprit, dont nous allons étudier l'emploi dans d'autres mots d'esprit.

Un mot d'esprit très voisin de celui de K. Fischer que nous venons de citer, mais plus simple, est le suivant : Frédéric le Grand entend parler d'un prédicateur de Silésie, qui a la réputation d'être en rapport avec les esprits. Il le fait mander et lui adresse cette question : « Savez-vous conjurer les esprits ? » - «  À vos ordres, Majes­té, mais ils ne viennent pas. » Il apparaît clairement que la technique de ce mot d'esprit se borne à remplacer le « non », seul idoine, par son contraire. Pour aller jusqu'au bout de cette substitution, il fallait associer ce « oui » à un « mais » dont l'addition à ce « oui » (= « oui, mais... ») équivaut à « non ».

La représentation par le contraire, comme nous la voulons dénommer, se prête de différentes manières à l'élaboration de l'esprit. Voici, pour la faire voir à l'état presque pur, deux exemples empruntés à Heine et à Lichtenberg :

Heine : « Cette femme ogre a plus d'une ressemblance avec la Vénus de Milo ; elle est extrêmement vieille comme elle, elle est également édentée et présente sur la surface jaunâtre de son corps quelques taches blanches. »

C'est représenter la laideur par analogie avec la beauté parfaite ; il est vrai que ces analogies ne peuvent consister qu'en qualités formulées de façon ambiguë ou en considérations accessoires. Nous retrouvons cette dernière technique dans le second exemple :

Lichtenberg : Le Grand Esprit.

« Il réunissait en lui les traits caractéristiques des grands hommes : il avait la tête de travers comme Alexandre, farfouillait tout le temps dans ses cheveux comme César, pouvait boire du café comme Leibnitz ; comme Newton, il oubliait le boire et le manger lorsqu'il était carré dans son fauteuil et qu'il fallait comme celui-ci le réveiller ; il portait sa perruque comme le docteur Johnson et, comme Cervantès, avait toujours un bouton de sa culotte ouvert. »

Voici un exemple particulièrement pur de représentation par le contraire, en dehors de tout mot à double sens ; J. V. Falke l'a recueilli au cours d'un voyage en Irlande. La scène se passe dans un musée de figures de cire, disons de Mme Tussaud. Un guide conduit vieux et jeunes, et leur fait les honneurs de chaque groupe en débitant un boniment : « This is the Duke of Wellington and his horse » (Voici le duc de Wellington et son cheval), sur quoi une jeune fille pose la question : Which is the Duke of Wellington and which is his horse ? » (Où est le Due et où est le cheval ?) - « Just as you like, my pretty child, you pay the money and you have the choice. » (Comme vous voudrez, ma belle, vous payez, donc vous avez le choix.) (Lebenserinnerungen [Souvenirs], p. 271).

On peut ainsi réduire ce mot d'esprit irlandais : « C'est outrageant ce que ces gens osent offrir au publie ! Pas moyen de distinguer le cheval du cavalier ! (Hyperbole plaisante.) Et c'est cela que l'on paie argent comptant ! » L'indignation est figurée par un petit incident ; le publie tout entier est représenté par une seule dame ; le cavalier est individuellement déterminé ; ce doit être de toute évidence le Duc de Wellington si populaire en Irlande. Mais l'impudence du propriétaire ou du guide, qui tire aux gens l'argent de la poche sans rien leur donner en échange - cette impudence est représenté par le contraire, par le discours du guide qui se pose en homme d'affaires consciencieux, uniquement préoccupé des droits que le publie a acquis en payant. Nous observons maintenant que cette technique est loin d'être simple. Le fait qu'on a trouvé un moyen de faire protester le roublard de sa conscience range ce mot d'esprit parmi ceux qui s'appuient sur la représentation par le contraire ; d'autre part, le fait que cette protestation soit une réplique à une question d'un tout autre ordre, que notre homme se drape dans sa dignité de commerçant, tandis qu'on s'attend à la ressem­blance de ses figures de cire, ce fait, disons-le, relève du déplacement. La technique de ce mot représente donc une combinaison de ces deux procédés.

Cet exemple se rapproche d'un petit groupe de mots d'esprit dits « par suren­chère ». Le « oui » qu'exigerait la réduction est remplacé dans ces mots d'esprit par un « non » qui équivaut lui-même, en vertu de son contenu, à un « oui » renforcé, et réciproquement. La contradiction remplace une affirmation avec surenchère ; p. ex. cette épigramme de Lessing 36 :

« Die gute Galathee ! Man sagt, sie schwärz'ihr Haar ;

Da doch ihr Haar schon schwarz, als sie es kaufte, war. »

(La bonne Galathée ! on l'accuse de teindre ses cheveux [en noir ;

Mais ses cheveux étaient déjà noirs quand elle les acheta.)

De même la maligne et fallacieuse défense de la sagesse universitaire par Lichtenberg :

« Il y a plus de choses sur la terre et au ciel que ne le soupçonne toute votre scolastique ! » disait avec mépris le Prince Hamlet. Lichtenberg sait bien que cette critique est loin d'être assez sévère, puisqu'elle n'épuise pas les reproches que l'on peut faire à la scolastique. Aussi ajoute-t-il ce qui manque : « Mais il y a bien des choses dans la scolastique qui ne se trouvent ni au ciel ni sur terre. » Bien que sa représentation fasse ressortir de quelle manière la scolastique nous dédommage de la carence signalée par Hamlet, ce dédommagement implique un autre grief beaucoup plus sérieux.

Le procédé apparaît plus nettement encore, du fait de l'absence de toute trace de déplacement, dans deux anecdotes juives, du reste assez lourdes.

Deux juifs parlent de bains. « Je prends, dit l'un, un bain tous les ans, que ce soit utile ou non. »

Il est clair que ce Juif, par son affirmation hyperbolique de propreté, proclame justement sa malpropreté.

Un Juif remarque, dans la barbe d'un de ses pairs, des débris alimentaires. « Je puis te dire ce que tu as mangé hier. » - « Dis toujours. » - « Des lentilles. » - « Er­reur ? j'en ai mangé avant-hier. »

Voici un superbe mot d'esprit à surenchère, facile à réduire à la représentation par le contraire :

Le roi, dans sa condescendance, visite la clinique chirurgicale et trouve le professeur en train d'amputer une jambe ; le roi suit tous les temps de l'opération, qu'il applaudit en toute bienveillance royale, : « Bravo, bravo, cher Conseiller. » Son opé­ration terminée, le professeur s'avance et demande au roi avec une profonde révérence : « Votre Majesté m'ordonne-t-elle de couper aussi l'autre jambe ? »

Ce que le professeur pensait de l'approbation royale il n'aurait pu, à coup sûr, l'exprimer tel quel : « Il semble que ce soit par ordre du roi et pour son bon plaisir que j'ampute la mauvaise jambe de ce pauvre  diable. J'ai assurément bien d'autres raisons de pratiquer cette opération. » Mais malgré cela, s'approchant du roi il lui dit : « Je n'ai pas d'autres motifs d'opérer que l'agrément  de Votre Majesté. J'ai été telle­ment charmé de Son approbation, que j'attends Ses ordres pour amputer également la jambe saine. » Il arrive ainsi à se faire comprendre en exprimant le contraire de sa pensée, qu'il est obligé de garder pour lui. Ce contraire est une surenchère, indigne de créance.

La représentation par le contraire est, comme le démontrent ces exemples, un bon procédé fréquemment employé par la technique de l'esprit. Mais il ne faut pas oublier que cette technique n'appartient pas en propre à l'esprit. Marc-Antoine, après avoir, par son long discours au forum, transformé les sentiments du peuple assemblé autour du corps de César, lance à nouveau :

« Car Brutus est un homme d'honneur ! »

Il sait cependant fort bien que le peuple, prenant ses paroles dans leur sens véritable, s'écriera :

« Ils étaient des traîtres : hommes d'honneur ! »

De même, lorsque  « Simplicissimus » met dans la bouche de ses « hommes à sentiment » des mots d'une brutalité et d'un cynisme inouïs, il réalise aussi une représentation par le contraire. Mais cela s'appelle « ironie », non plus esprit. L'ironie ne comporte aucune autre technique que la représentation par le contraire. On écrit, du reste, et on dit « esprit ironique ». Il n'y a donc plus à douter de ce que la technique ne suffit pas à elle seule à caractériser l'esprit. Il intervient encore un autre facteur, que nous n'avons pas encore réussi à découvrir. D'autre part, il reste toujours avéré qu'en supprimant la technique, l'esprit disparaît. Pour le moment, il nous semble fort difficile de voir le lien qui unit les deux points fixes que nous avons acquis en cherchant à élucider l'essence de l'esprit.

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Si la représentation par le contraire figure parmi les procédés techniques de l'es­prit, on peut présumer que son contraire, c'est-à-dire la représentation par le sem­blable ou par  l' « apparenté », y figure également. Effectivement, en poursuivant nos recherches, nous nous apercevons que ce procédé caractérise la technique d'un nouveau groupe, fort étendu, de « l'esprit de la pensée ». Le caractère spécifique de cette technique se dégage d'autant mieux que nous remplaçons l'expression « appa­renté » par la locution « qui touche » ou « qui appartient à ». Aussi nous attacherons-nous tout d'abord à ce dernier caractère en l'éclairant par un exemple.

Il s'agit d'une anecdote américaine : Deux négociants peu scrupuleux avaient réussi, grâce à des entreprises fort risquées, à réaliser une fortune considérable ; tous leurs efforts tendirent alors à s'imposer à la bonne société. Il leur parut, entre autres, fort expédient de commander leur portraits au peintre le plus cher et le plus côté de la ville, dont chaque toile était attendue comme un événement. L'inauguration de ces portraits fut l'occasion d'une grande soirée ; les deux hôtes firent eux-mêmes au plus grand maître du goût et de la critique les honneurs de la muraille sur laquelle leurs portraits s'étalaient côte à côte ; ils espéraient bien tirer de lui un verdict admiratif. Celui-ci regarda longuement les tableaux, puis secoua la tête comme s'il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, et montrant l'espace vide entre les deux portraits : « And where is the Saviour ? » (Et où est le Sauveur ? ou Il manque là l'image du Sauveur.)

Le sens de ce discours est clair. - Il s'agit toujours de suggérer quelque chose que l'on ne peut exprimer directement. Par quelle voie s'opère cette « représentation indirecte » ? Une série d'associations simples et de conclusions nous permettra de suivre, à rebours, l'évolution de ce mot d'esprit.

La question : « où est le Sauveur, l'image du Sauveur ? » nous fait deviner que, pour le critique, la vue des deux portraits évoque une vision analogue, qui lui est tout aussi familière qu'à nous, mais à laquelle pourtant il manque quelque chose : la vision de l'image du Sauveur entre deux autres portraits. Le cas est unique : c'est celui du Christ entre les deux larrons. L'esprit rétablit ce qui manque, l'analogie s'applique aux deux portraits qui sont à droite et à gauche de l'image du Christ et que le mot d'esprit enjambe. L'analogie ne peut résider qu'en ce que les deux portraits exposés sur le mur du salon figurent également des larrons. Voici donc ce que le critique voulait mais ne pouvait dire : « Vous êtes une paire de canailles » ; ou plus explicitement : « Que m'importent vos portraits ? Ce que je sais, c'est que vous êtes une paire de canailles. » Et il est parvenu à le dire à la faveur de quelques associations et de quelques déduc­tions, par la voie, dirons-nous, de l'allusion.

Nous avons déjà, rappelons-le, rencontré l'allusion : dans le double sens en particulier. Lorsque, de deux sens possibles d'un même mot, l'un s'imposait comme le plus fréquent et le plus usuel, de façon à être forcément le premier évoqué, tandis que l'autre semblait beaucoup plus lointain, dans ces conditions nous avons proposé le terme de double sens avec allusion. Nous avons noté que la technique de toute une série de mots d'esprit, déjà envisagés, n'était point simple, et nous comprenons main­tenant que c'est l'allusion qui est l'agent de cette complexité (p. ex. le mot d'esprit par interversion de la femme qui s'est mise sur le velours et le mot par contresens de la réponse aux félicitations à l'occasion de la naissance du tradition : « c'est étonnant ce que peut faire la main de l'homme » [p. 85].

L'anecdote américaine nous livre l'allusion vierge de tout double sens ; nous trouvons que son trait caractéristique réside dans le remplacement par un élément lié à l'association des idées. Il est facile de deviner que les connexions utilisables sont variées. Pour ne pas nous perdre dans l'abondance des exemples, nous n'en prendrons qu'un nombre restreint, représentatifs des variantes les plus tranchées.

Le rapport utilisé par la substitution peut se borner à l'assonance, de sorte que cette sous-variété correspond dans le groupe de l'« esprit des mots » au genre calem­bour. Toutefois cette assonance ne porte plus seulement sur des mots, mais sur des phrases entières, des alliances de mots caractéristiques, etc.

Par exemple, Lichtenberg a créé cet aphorisme :

« Neue Bäder heilen gut » (Les nouveaux bains guérissent bien), qui nous rappelle aussitôt le proverbe : « Neue Besen kehren gut » (Les nouveaux balais balaient bien). Dans le texte allemand les trois premières syllabes sont consonantes (Neue Bäder dans l'un, Neue Besen, dans l'autre) ; le dernier mot et toute la structure de la phrase sont identiques. L'intention du spirituel penseur a certainement été de parodier le proverbe populaire. L'aphorisme de Lichtenberg constitue donc une allusion au proverbe. Cette allusion insinue une idée qui n'est pas exprimée explicitement, à savoir que l'effet des bains résulte encore d'un facteur autre que de leurs propriétés thermales constantes.

On pourrait analyser de façon analogue la technique d'une autre plaisanterie ou mot d'esprit de Lichtenberg : « Ein Mädchen kaum zwölf Moden alt » (Une jeune fille à peine âgée de douze modes). En allemand ce mot sonne comme douze « Mon­de » (douze lunes, c'est-à-dire douze mois) 37. C'était peut-être à l'origine une altéra­tion graphique de la dernière expression, qui appartient au langage poétique. Mais c'est une trouvaille de compter l'âge d'une femme par changements de modes au lieu de le compter par changements de lune.

Les rapports peuvent aboutir à l'identité sous la réserve d'une modification légère. Cette technique, on le voit une fois de plus, est parallèle à celle de l'esprit des mots. Ces deux formes d'esprit produisent presque les mêmes effets, mais au cours de l'élaboration de l'esprit elles se distinguent plus nettement dans leurs processus.

Voilà un exemple d'un mot d'esprit ou calembour de ce genre : La grande cantatrice Marie Wilt, dont la personne était aussi étoffée que la voix, connut l'affront de voir appliquer à sa difformité le titre d'une pièce célèbre tirée d'un roman de Jules Verne : « Die Reise um die Wilt in 80 Tagen » (Le tour de Wilt [Welt = monde en allemand] en 80 jours).

De même : « Jeder Klafter eine Königin » (À chaque brasse une reine) représente une modification de la célèbre formule de Shakespeare : « Jeder Zoll ein König » (À chaque coudée un roi), et de plus une allusion à la taille démesurée d'une dame du monde. Il n'y aurait pas grand-chose à objecter à qui rangerait ce mot d'esprit parmi les mots par condensation avec modification plutôt que parmi les mots à formation substitutive (cf. tête-à-bête, p. 34).

Un ami disait d'un personnage doué des plus nobles aspirations mais qui était têtu comme un mulet : « Er hat ein Ideal vor dem Kopf » (Il a un idéal devant la tête). « Ein Brett vor dent Kopt haben » (avoir une planche devant la tête = ne rien voir), est une expression allemande courante à laquelle cette modification fait allusion et dont elle accapare le sens. Là encore, il s'agit de condensation avec modification.

On distingue à peine, de la condensation avec substitution, l'allusion avec modifi­cation, lorsque la modification se borne à quelques lettres, p. ex. « Dichteritis ». Cette allusion compare le danger des épidémies de diphtérie à celui des efflorescences de poètes sans inspiration 38.

Les particules négatives réalisent à peu de frais de fort belles allusions :

« Mein Unglaubensgenosse Spinoza » (Mon coreligionnaire en incroyance Spinoza) 39, dit Heine. « Nous, par la disgrâce de Dieu, journaliers, serfs, nègres, cor­véables, etc. » Ainsi commence, sous la plume de Lichtenberg, le fragment d'un manifeste de ces malheureux qui certainement parlent à plus juste titre de la disgrâce divine que les rois et les princes de sa grâce.

En fin de compte, l'omission représente encore une allusion comparable à la condensation sans substitution. Au fond, toute allusion comporte une omission, à savoir celle de la suite des pensées qui aboutit à l'allusion. Il ne s'agit que de savoir ce qui saute d'emblée aux yeux, la lacune elle-même ou les matériaux de substitution qui la comblent partiellement et constituent les termes de l'allusion. Toute une série d'exem­ples nous ramèneraient ainsi de l'omission la plus frappante à l'allusion proprement dite.

L'omission sans substitution se retrouve dans l'exemple suivant : Il existe à Vienne un Monsieur X., auteur à l'esprit caustique et combatif, que ses brocards mor­dants exposèrent à plusieurs reprises aux sévices de ses victimes. À la suite d'une nouvelle incartade de la part d'un de ses adversaires habituels, une tierce personne s'écria : « Si X. l'entend, il recevra encore une gifle. » En premier lieu c'est de la sidération, provoquée par ce non-sens apparent, que relève la technique de ce mot d'esprit. : recevoir une gifle n'est pas le corollaire habituel du fait d'avoir entendu quelque chose. L'interpolation suivante fait disparaître le contresens. Il écrira alors sur son adversaire un article si virulent que, etc. Allusion par omission et contresens, voilà les procédés techniques de ce mot d'esprit.

Heine écrit, : « Il se vante à tel point que le prix des pastilles fumantes va mon­ter. » La lacune est facile à combler. Ce qui est omis est remplacé par une conclusion qui ramène par voie d'allusion à la locution allemande . « Eigenlob stinkt » (= On est puant à se vanter soi-même) 40.

Nous retrouvons nos deux Juifs devant l'établissement de bains : L'un d'eux soupire : « Voilà déjà un an de passé ! »

Ces exemples prouvent indiscutablement que l'omission est une des formes de l'allusion.

On retrouve encore une ellipse nette dans cet exemple qui est un mot d'esprit typique à base d'allusion. Après une fête d'artistes qui eut lieu à Vienne, parut un livre humoristique dans lequel figurait entre autres mots cette singulière réflexion :

« Une épouse est comme un parapluie. On prend malgré tout un fiacre. »

Un parapluie ne suffit pas à protéger de la pluie ; le « malgré tout » signifie « lors­qu'il pleut bien fort » ; n'oublions pas que le fiacre est une voiture publique. Mais comme il est ici question d'une autre forme : la comparaison, nous remettrons à plus tard l'étude plus approfondie de ce mot d'esprit.

C'est un véritable guêpier d'allusions piquantes que Les Bains de Lucques de Heine, qui utilise au mieux cette forme de mot d'esprit dans sa polémique contre le comte Platen. Bien avant que le lecteur ait pu se douter de qui il s'agit, Heine prélude par des allusions, empruntées aux domaines les plus divers, à un certain thème qui se prête particulièrement mal à être abordé de front. Voici p. ex. la série des cocasseries de Hirsch-Hyacinthe : « Vous êtes trop corpulent et moi trop maigre, vous avez beaucoup d'imagination et moi j'ai d'autant plus le sens des affaires, je suis un homme pratique et vous un diarrhétique (Diarrhetikus, Theoretiker), en un mot vous êtes en tout mon   « Antipodex » (antipodicul). » - « Venus Urinia ». - La grosse maritorne du Dreckwall (rempart de crotte) à Hambourg, etc. ; tous les événements que le poète raconte semblent tout d'abord des jeux espiègles, mais leur relation symbolique avec une intention polémique se révèle bientôt et ils se comportent pour ainsi dire à la façon d'allusions. Enfin l'attaque contre Platen se précise, c'est une cascade, c'est un feu roulant d'allusions au thème déjà connu des amours masculines du comte, qui éclate dans chaque phrase et prend à partie le talent et le caractère de l'adversaire, p. ex. -

« Bien que les Muses ne lui accordent pas leurs faveurs, il tient quand même sous sa férule le génie de la langue, ou plutôt il s'entend à le violenter ; le génie ne se prête pas volontairement à son amour, il doit se mettre à la poursuite du petit coquin ; aussi n'en peut-il étreindre que les formes extérieures qui, malgré leurs belles rondeurs, s'accommodent mal du langage académique. »

« Il rappelle l'autruche, qui se croit bien cachée lorsqu'elle plonge la tête dans le sable et ne montre que le croupion. Le noble oiseau ferait mieux de cacher son croupion et de montrer sa tête. »

L'allusion est peut-être le procédé le plus courant et le plus commode de la techni­que du mot d'esprit ; nous y avons recours dans la plupart des productions spirituelles éphémères dont nous nous plaisons à émailler notre conversation, mais qui ne supportent ni la transplantation hors de ce terrain nourricier ni la vie indépendante. Et nous voilà justement ramenés par l'allusion à cette particularité qui nous avait tout d'abord égarés dans l'appréciation de la technique de l'esprit. L'allusion n'est pas par elle-même spirituelle : bien des allusions fort correctes ne possèdent point ce carac­tère. C'est l'allusion « spirituelle » qui seule est spirituelle, et ainsi le critérium de l'esprit, que nous avons pourchassé jusque dans la technique, nous échappe à nouveau.

J'ai défini, chemin faisant, l'allusion comme une « représentation indirecte » et je viens de m'apercevoir que les différents modes d'allusions, ainsi que la représentation par le contraire ou par d'autres techniques encore à l'étude, peuvent rentrer dans un seul grand groupe pour lequel le nom de « représentation indirecte » me paraîtrait le plus compréhensif. Fautes de raisonnement - Unification - Représentation indirecte seraient donc les rubriques essentielles auxquelles se ramèneraient les techniques, de nous connues, de l'esprit de la pensée.

Or l'investigation plus approfondie de nos matériaux nous autorise, croyons-nous, à isoler dans la représentation indirecte un nouveau sous-groupe dont les caractères sont bien tranchés mais dont les applications sont rares. C'est la représentation par le détail ou par le menu qui arrive à suggérer, avec une clarté absolue, à la faveur d'un détail insignifiant, une caractéristique frappante. L'intégration de ce groupe à l'allu­sion peut se défendre en raison de l'étroite solidarité qui existe entre ce détail minuscule et le sujet à représenter, solidarité qui permet de conclure de celui-là à celui-ci, par ex. .

Un Juif de Galicie voyageait en chemin de fer et prenait ses aises, ouvrant son vêtement et posant ses pieds sur la banquette. Un monsieur bien mis entre dans le même compartiment. Le Juif se reprend et se tient correctement. L'étranger feuillette un livre, calcule, médite, puis demande subitement au Juif : « Quand est, s'il vous plaît, le Yomkippour ? » (le grand pardon). « Aesoi » 41, s'écrie le Juif en, remettant ses pieds sur la banquette avant de répondre.

On ne peut nier que cette représentation par un détail ne se rattache à cette tendance à l'épargne, seul et ultime facteur commun que laissent subsister nos investi­gations relatives à la technique de l'esprit des mots.

Voici un exemple très voisin :

Le médecin qui doit assister à l'accouchement de la baronne déclare que le moment n'est pas encore venu et propose au baron une partie de cartes dans la cham­bre voisine. Quelque temps après, un appel de la baronne, en français, retentit à l'oreille des deux messieurs : « Ah ! mon Dieu, que je souffre ! » Le mari sursaute, mais le médecin demeure calme - « Ce n'est rien, jouons toujours. » Un peu plus tard un gémissement, cette fois en allemand : « Dieu, Dieu, que je souffre ! » - « Voulez-vous entrer, monsieur le professeur ? » dit le baron. - « Ce n'est pas encore le moment. » Enfin on entend dans la chambre voisine un cri inarticulé en yiddish - « Ai, ai waih » ; alors le médecin jette ses cartes et dit : « C'est le moment ! »

Pour montrer que la douleur fait surgir la nature primitive en dépit des entraves de l'éducation et qu'à juste titre un fait en apparence insignifiant emporte une décision importante, ce mot d'esprit excellent s'appuie sur les modalités successives des plaintes d'une femme du monde qui accouche.

*

**

Un autre mode de représentation indirecte dont use le mot d'esprit est la com­paraison ; nous avons tardé à nous en occuper parce que non seulement son appré­ciation soulève des difficultés nouvelles, mais encore nous remet aux prises avec des difficultés  que nous avions déjà rencontrées précédemment. À propos de certaine exemples que nous apportions à l'appui de nos recherches, nous avons déjà admis qu'il est difficile de déterminer si l'on peut, après tout, les classer parmi les mots d'esprit, et nous avons reconnu que cette incertitude était de nature à ébranler les bases mêmes de notre étude. Mais aucun autre point de noire travail ne m'a donné plus nettement et plus souvent ce sentiment d'incertitude que les mots d'esprit par métaphore. Ce sentiment qui, dans les mêmes conditions, à moi, comme à bien d'autres probablement, nous dit d'emblée, avant même d'avoir découvert l'essence du caractère latent d'un mot d'esprit : voilà un mot d'esprit, voilà ce qu'on peut faire passer pour un mot d'esprit, ce sentiment, dis-je, me laisse le plus souvent désemparé lorsqu'il s'agit des comparaisons spirituelles. Si, d'emblée, je n'ai pas hésité à consi­dérer telle comparaison comme un mot d'esprit, je crois m'apercevoir, l'instant d'après, que mon plaisir diffère qualitativement de celui que me procure en général un mot d'esprit ; le fait que les comparaisons spirituelles ne sont que rarement capables de déclencher un éclat de rire - critérium d'un bon mot - m'empêche de bannir ce doute même en m'en tenant, comme je l'ai fait ailleurs, aux exemples les meilleurs et les plus risibles du groupe.

Il est facile de démontrer que nombre d'exemples excellents et très suggestifs de ce groupe ne nous donnent point l'impression d'être des mots d'esprit. La belle comparaison du Journal d'Ottilie, celle de la tendresse avec le fil rouge de la marine anglaise, en est un exemple (v. p. 33). Il en est de même d'une autre comparaison, qui a gardé pour moi son admirable fraîcheur et son puissant attrait et que je ne puis m'empêcher de citer dans ce contexte. C'est la métaphore qui sert de péroraison à l'une des plus belles défenses de F. Lassalle (La science et les Travailleurs) : « Celui qui a subordonné, comme je vous l'ai dit, sa vie à cette devise : « La Science et les Travailleurs », ne sera pas plus impressionné par une condamnation qu'il pourrait encourir qu'un chimiste plongé dans ses expériences par l'explosion d'une cornue. La résistance de la matière lui fait un instant froncer les sourcils, puis l'incident est clos et il poursuit ses recherches et ses travaux. »

Les écrits de Lichtenberg renferment un grand nombre d'exemples de métaphores justes et spirituelles (t. II de l'édition de Gœttingen, 1853) ; c'est d'eux que je vais tirer les matériaux de notre étude.

« Il est presque impossible de promener, dans une foule, le flambeau de la Vérité sans brûler la barbe à quelqu'un. »

Voilà qui semble spirituel et pourtant, à y regarder de plus près, l'effet spirituel ne résulte pas de la comparaison elle-même, mais d'une qualité accessoire. En réalité, « le flambeau de la Vérité » n'est pas une comparaison neuve ; elle est au contraire une expression toute faite, fort usuelle, devenue lieu commun, suivant le sort habituel des comparaisons heureuses : elles tombent dans le domaine publie. Mais cette com­paraison « le flambeau de la Vérité » qui, dans les circonstances ordinaires, passerait inaperçue, retrouve sa vigueur originelle du fait que Lichtenberg en fait jaillir une conclusion nouvelle. Cette réédition d'expressions pâlies avec restauration de leur plein sens nous est déjà connue comme étant une des techniques de l'esprit ; elle se range dans le groupe de l'emploi multiple du même matériel (v. p. 48). Il serait fort possible que l'impression spirituelle produite par le mot de Lichtenberg ne fût due qu'à la participation de ce mot à cette technique de l'esprit.

Ces remarques s'appliquent sans doute à une autre comparaison spirituelle du même auteur :

« Cet homme n'était pas à proprement parler une vive lumière, mais un grand chandelier... il était professeur de philosophie. »

Appeler un grand savant une vive lumière ou lumen mundi n'est plus, depuis long­temps, une comparaison ingénieuse ; qu'elle ait connu ou non, à l'origine, la fortune d'un mot spirituel, peu importe. Mais on rafraîchit la comparaison, on lui rend sa pleine vigueur en lui faisant subir une modification et de la sorte on en tire une seconde, une nouvelle comparaison. La façon dont cette seconde comparaison dérive de la première semble la condition du mot d'esprit, mais non point par elle-même chacune des deux comparaisons. Elle relèverait de la même technique spirituelle que l'exemple du flambeau.

Pour une raison différente, que l'on peut pourtant apprécier à peu près de même, la comparaison suivante nous semble spirituelle.

« Les comptes rendus m'apparaissent comme une sorte de maladie d'enfants qui sévit plus ou moins sur les livres nouveau-nés. L'expérience nous montre que les plus viables parfois succombent et que bien des faiblards en réchappent. Quelques-uns ne la contractent même pas. On a cherché bien souvent à les préserver par les amulettes de l'avant-propos et de la dédicace ou même à les maculer par l'autocritique ; mais cela ne réussit pas toujours. »

La comparaison des comptes rendus aux maladies d'enfants ne s'appuie d'abord que sur la contamination qui suit immédiatement la naissance. Est-elle spirituelle, je n'oserais l'affirmer. Mais la comparaison est poussée plus loin : il se trouve que les destins ultérieurs des livres nouveaux peuvent être représentés dans le cadre de la même métaphore ou par des métaphores adjacentes. Cette filiation d'une comparaison est certes spirituelle ; mais nous savons quelle technique la fait paraître telle : c'est un cas d'unification, d'établissement d'un rapport inattendu. Cependant le caractère de l'unification n'est pas modifié par l'appui qu'elle prend sur une métaphore initiale.

On est tenté, en présence d'autres comparaisons, de rapporter l'impression incontestablement spirituelle à un facteur différent qui, à son tour, est indépendant de la nature même de la métaphore. Ce sont des comparaisons qui portent en elles une synthèse frappante, souvent une unification qui sonne l'absurde, ou qui sont rempla­cées par une unification de ce genre dérivée de la comparaison. La plupart des mots de Lichtenberg appartiennent à ce groupe.

« C'est grand dommage de ne pouvoir, chez les écrivains, explorer les doctes boyaux, on saurait ainsi ce qu'ils ont mangé. » « Les doctes boyaux », voilà une épithète qui sidère, qui est au fond absurde et ne s'explique ensuite que par une comparaison. Ne serait-il pas possible que l'effet spirituel de cette comparaison se réduisît intégralement au caractère déconcertant de cet assemblage ? Ce serait alors un nouvel exemple de ce procédé de l'esprit, bien connu de nous, la représentation par le contresens.

Lichtenberg, dans un autre mot d'esprit, a usé de la même comparaison de l'ab­sorption de la lecture et de l'érudition avec l'absorption de la nourriture matérielle.

« Il était féru de l'instruction en chambre, était donc pleinement partisan de l'affouragement savant à l'écurie. »

D'autres métaphores du même auteur présentent ces mêmes épithètes absurdes ou du moins frappantes qui, comme nous commençons à nous en apercevoir, sont les véritables agents vecteurs de l'esprit :

« Voici la façade exposée de ma constitution morale, c'est elle qui peut supporter le choc. »

« Chaque homme possède un « backside » (verso) moral, qu'il ne montre pas sans nécessité et qu'il cache, autant que possible, sous la culotte des bienséances. »

Le « backside moral », voilà une épithète bien suggestive résultant d'une compa­raison. La comparaison se poursuit par un jeu de mots en bonne et due forme (« nécessité »), puis surgit une seconde alliance de mots encore plus insolite (« la culotte des bienséances ») qui est peut-être spirituelle par elle-même, car les culottes deviennent spirituelles à être, pour ainsi dire, celles de la bienséance. Aussi ne faut-il pas s'étonner de ce que l'ensemble donne l'impression d'une comparaison fort spiri­tuelle ; nous nous en apercevons peu à peu ; nous sommes en général disposés à étendre à un ensemble un caractère qui n'appartient qu'à l'une de ses parties. La « culotte des bienséances » rappelle du reste ce vers sidérant de Heine :

« Bis mir endlich alle Knöpfe rissen

an der Hose der Geduld. »

(« Jusqu'à ce que tous les boutons me soient sautés du pantalon de la patience. »)

Incontestablement ces deux dernières comparaisons offrent un caractère qui n'est pas commun à toutes les métaphores bonnes et justes. Elles sont, pourrait-on dire, éminemment « rabaissantes » associant le noble, l'abstrait (ici : la bienséance, la patience) au concret le plus trivial (la culotte). Nous aurons encore à nous demander ailleurs, à l'occasion d'autres associations, si cette particularité offre quelque rapport avec le mot d'esprit. Essayons d'analyser ici un autre exemple dans lequel ce caractère ravalant est tout particulièrement accusé. Le commis Weinberl, dans la farce de Nestroy « Einen Jux vill er sich machen » « ( Il veut s'offrir une plaisanterie »), se décrit tel qu'il se retrouvera lorsqu'il sera devenu un vieux commerçant rassis, évo­quant ses souvenirs de jeunesse : « Lorsqu'au feu des confidences, la glace se rompra devant le magasin du souvenir, lorsque le portail de la cave du passé s'ouvrira à nou­veau et que le comptoir de l'imagination s'encombrera des marchandises d'autre­fois... » Ce sont certainement des comparaisons entre des idées abstraites et des réalités fort concrètes et banales, mais l'esprit est dû, totalement ou partiellement, à ce que ces comparaisons sont mises dans la bouche d'un commis et empruntées à ses occupations journalières. Cependant rapporter ces abstractions au cadre de l'activité professionnelle de sa vie est un acte d'unification.

Revenons aux comparaisons de Lichtenberg.

« Die Bewegungsgründe 42, woraus man etwas tut, könnten so mie die 32 Winde geordnet und ihre Namen auf eine ähnliche Art formiert werden, z. B. Brot-Brot-Ruhm oder Ruhn-Ruhm-Brot. » (« Les mobiles de nos actions pourraient, à l'exemple des 32 vents, être ordonnés et dénommés, suivant une terminologie analogue, pain-pain-gloire, ou gloire-gloire-pain. »)

Comme il arrive si souvent en présence des mots d'esprit de Lichtenberg, l'impres­sion du topique, du tranchant, du sagace domine au point d'égarer le jugement que nous portons sur le caractère du spirituel. Si, dans une telle phrase, un élément d'es­prit s'ajoute à un fond si judicieux, nous serons probablement disposés à con sidérer l'ensemble comme un mot d'esprit excellent. J'avancerai plutôt que tout l'effet spiri­tuel résulte de l'étonnement causé par l'étrange assemblage « pain-pain-gloire ». Donc, ce mot d'esprit se ramène encore à la représentation par contresens.

L'association bizarre ou l'épithète absurde peuvent encore être considérées comme le résultat propre d'une comparaison qui se suffit à elle-même :

Lichtenberg : Eine zweischläfrige Frau - Ein einschläfriger Kirchenstuhl. (Une femme endormie à deux - Un siège d'église endormant 43.)

Sous ces deux comparaisons se retrouve celle d'un lit ; dans les deux, outre la sidé­ration, joue le facteur technique de l'allusion, la première fois à la vertu endor­mante des sermons, la seconde fois au thème inépuisable des rapports sexuels.

Si nous avons pu constater jusqu'ici que l'effet spirituel d'une comparaison était dû à l'intervention d'une des techniques de l'esprit, bien connues de nous, quelques autres exemples semblent prouver, en dernier ressort, que la comparaison peut être spiri­tuelle par elle-même.

Voici comment Lichtenberg caractérise certaines odes :

« Elles sont en poésie l'équivalent de ce que sont, en prose, les œuvres immortelles de Jakob Boehme, une sorte de pique-nique dans lequel l'auteur fournit les mots et le lecteur le sens. »

« Quand il se met à philosopher, il répand d'habitude sur les objets un agréable clair de lune qui plaît dans l'ensemble, mais n'éclaire nettement aucun objet. »

Ou ce mot de Heine : « Le visage de cette femme rappelait un palimpseste : sous l'écriture monacale, noire et récente d'un texte des pères de l’Église, apparaissaient à demi effacés les vers d'un poète érotique de la Grèce antique. »

Ou bien encore la comparaison fort développée, à tendance fort dénigrante, qui figure dans Les Bains de Lucques -

« Le ministre catholique se conduit plutôt comme le commis d'une maison de gros ; l'Église, la grande maison dont le pape est le chef, lui assigne des occupations déterminées pour lesquelles on lui fixe un salaire donné ; il travaille à la douce, com­me quelqu'un qui ne travaille pas à son compte, il a de nombreux collègues et passe aisément inaperçu dans le grand mouvement des affaires - seul le crédit de la maison, et surtout sa sauvegarde, lui importent, car la faillite éventuelle le laisserait sans ressources. Le pasteur protestant, au contraire, est en tout et pour tout le chef et gère à son compte les intérêts de la religion. Il n'est pas grossiste, comme son collè­gue catholique, mais détaillant ; et comme il doit veiller à tout, aucune négligence ne lui est permise, il lui faut exalter aux gens ses articles de foi, déprécier ceux des concurrents ; comme un véritable détaillant, il demeure dans sa boutique très envieux des grandes maisons, et principalement de la grande maison de Rome qui occupe des milliers de comptables et d'emballeurs et possède des succursales dans les quatre parties du monde. » ,

Sur la foi de ces exemples et d'autres encore, assez nombreux, nous ne pouvons plus nier qu'une comparaison puisse être spirituelle par elle-même sans que cet effet soit attribuable à son affiliation à l'une des techniques de l'esprit déjà connues. Mais alors nous ignorons absolument ce qui détermine le caractère spirituel d'une com­paraison, ce caractère n'étant certes pas inhérent à la comparaison en tant que moyen d'expression de la pensée, ni au processus de la comparaison. Il ne nous reste ainsi qu'à ranger la métaphore parmi les formes de la « représentation indirecte » aux­quelles la technique de l'esprit a recours, et à laisser en suspens, ce problème, que la métaphore nous a posé beaucoup plus nettement encore que les autres procédés de l'esprit précédemment envisagés. Aussi doit-il exister une raison spéciale qui fait qu'il nous est plus difficile, pour la métaphore que pour tout autre mode d'expression, de décider si nous sommes ou non en présence d'un mot d'esprit.

Mais cette lacune dans notre compréhension ne nous autorise pas à nous plaindre de ce que nos premières recherches soient demeurées stériles. En raison des rapports intimes qui s'imposaient à nous entre les diverses qualités de l'esprit, il eût été imprudent de compter éclairer totalement une des faces du problème avant d'avoir jeté un coup d’œil sur les autres. Il va nous falloir à présent aborder le problème par un autre côté.

Sommes-nous sûrs de ne pas avoir, dans nos recherches, laissé échapper une quelconque des techniques de l'esprit ? Pas tout à fait ; mais en poursuivant nos études sur des matériaux nouveaux, nous pourrons nous convaincre de ce que nous avons passé en revue les techniques les plus usuelles et les plus importantes de l'élaboration de l'esprit, tout au moins dans la mesure où elles permettent de se former une opinion sur la nature de ce processus psychique. Jusqu'ici nous ne sommes pas encore parve­nus à nous former cette opinion, mais en revanche nous avons trouvé un indice im­portant qui nous montre de quel côté nous pouvons espérer acquérir quelques nouvelles clartés sur le problème. Les processus si intéressants de la condensation avec forma­tion substitutive qui, comme nous l'avons appris, forment la base de la technique de l'esprit des mots, nous ont rappelé le formation du rêve, dans le mécanisme duquel nous avons découvert les mêmes processus psychiques. Mais la formation du rêve nous est aussi rappelée par les techniques de l'esprit de la pensée : le déplacement, les fautes de raisonnement, le contresens, la représentation indirecte, la représentation par le contraire qui, solidairement ou isolément, trouvent leur place dans la technique de l'élaboration du rêve. Le déplacement donne au rêve cet aspect étrange qui empê­che de le considérer comme faisant suite aux pensées de l'état de veille ; l'emploi du contresens et de l'absurde a coûté au songe sa dignité de production psychique ; il a induit les auteurs à assigner, comme condition à la formation du rêve, la déchéance de l'activité intellectuelle, la trêve de la critique, de la morale et de la logique. La représentation par le contraire est si courante dans le rêve que, tout erronées qu'elles soient, les populaires clefs des songes en ont tenu compte. Représentation indirecte, remplacement de la pensée onirique par une allusion, par un détail, procédé symbo­lique équivalent à la métaphore, voilà justement ce qui distingue le langage onirique de la pensée de l'homme éveillé 44. Un parallélisme aussi complet entre les processus de l'élaboration de l'esprit et ceux de l'élaboration du rêve ne peut guère être fortuit. Nous nous attacherons plus loin à étudier ces concordances et à en démêler les causes.

Chapitre II. Les tendances de l’esprit

En rapportant, à la fin du dernier chapitre, la comparaison établie par Heine entre le prêtre catholique, considéré comme le commis d'une maison de gros et le pasteur protestant considéré comme le patron d'une maison de détail, j'avais senti une inhibition qui m'inclinait à ne pas utiliser ce parallèle. Je me disais qu'il se trouverait pro­bablement, parmi mes lecteurs, quelques personnes aussi respectueuses de la disci­pline et du sacerdoce que de la religion elle-même ; je pensais qu'elles tombe­raient dans un état affectif tel que peu leur importerait alors de décider si le parallèle était spirituel par lui-même ou seulement par l'addition de quelques éléments étrangers. Pour tout autre parallèle, comme p. ex. pour celui qui compare certaine philosophie à une douce clarté lunaire profilée sur les objets, je n'avais pas à me soucier de produire sur une partie de mes lecteurs pareille impression, susceptible de contrarier nos recherches. L'homme le plus dévot resterait capable de se former une opinion sur le problème qui nous occupe.

On peut aisément deviner à quel trait caractéristique du mot d'esprit il faut attribuer la diversité des réactions de l'auditeur du dit mot. Tantôt l'esprit se suffit à lui-même en dehors de toute arrière-pensée ; tantôt il relève d'une intention et de ce fait devient tendancieux. Seul le mot d'esprit tendancieux risque de choquer certaines personnes qui se refusent alors à l'entendre.

Th. Vischer qualifie d' « abstrait » l'esprit non tendancieux ; je préfère le terme d' « inoffensif ».

Selon les matériaux utilisés par la technique du mot d'esprit nous avons distingué plus haut l'esprit des mots et l'esprit de la pensée ; aussi devons-nous examiner les rapports qui existent entre cette distinction et celle que nous venons d'établir. Esprit des mots et esprit de la pensée d'une part, esprit abstrait et esprit tendancieux de l'autre, ne sont pas en relation d'influence réciproque ; ce sont deux subdivisions de la production spirituelle, entièrement indépendantes l'une de l'autre. On a peut-être eu l'impression que les mots d'esprit inoffensifs procèdent plutôt de l'esprit des mots, tandis que la technique plus compliquée de l'esprit de la pensée se mettrait au service de tendances nettement caractérisées ; mais certains mots d'esprit inoffensifs usent du jeu de mots et de l'assonance et d'autres -tout aussi inoffensifs - font appel à toutes les ressources de l'esprit de la pensée. Il n'est pas plus difficile de montrer que, dans sa technique, l'esprit tendancieux peut n'être rien autre que de l'esprit des mots. Souvent par exemple les mots d'esprit qui « jouent » sur les noms propres ont une tendance fort offensante et fort injurieuse ; il va de soi qu'ils sont à ranger dans l'esprit des mots. Cependant les mots d'esprit les plus inoffensifs relèvent, eux aussi, de l'esprit des mots : telles sont p. ex. les rimes en cascade si en vogue dans ces derniers temps ; leur technique consiste dans l'emploi du même matériel avec une modification tout à fait particulière.

« Und weil er Geld in Menge hatte,

Lag stets er in der Hängematte. »

(Et comme il avait de l'or en amas

Il se prélassait dans son hamac.)

Personne ne niera, espérons-le, que le plaisir que nous procure ce genre de rimes, par ailleurs sans prétention, ne soit pareil à celui qui nous signale le mot d'esprit.

De bons exemples de mots d'esprit abstraits ou inoffensifs, tributaires de l'esprit de la pensée, fourmillent dans les comparaisons de Lichtenberg. Plusieurs ont déjà été cités ; en voici d'autres :

« Sie hatten ein Oktavbändchen nach Göttingen geschickt und an Leib und Seele einen Quartanten bekommen » (Ils avaient envoyé à Göttingen 45 un octavaire, ils ont reçu en retour un in-quarto, corps et âme).

« Um dieses Gebäude gehörig aufzuführen, muss vor allen Dingen ein guter Grund gelegt werden, und da weiss ich keinen festeren, als wenn man über jede Schicht pro gleich eine Schicht kontra aufträgt » (Un tel édifice ne peut se passer d'une base - ou raison - solide ; or, rien ne résiste mieux qu'un nombre égal de couches - ou arguments pour et contre).

« Einer zeugt den Gedanken, der andere hebt ihn aus der Taufe, der dritte zeugt Kinder mit ihm, der vierte besucht ihn auf dem Sterbebette und der fünfte begräbt ihn » (Le premier crée la pensée, le second la tient sur les fonts baptismaux, le troisième lui fait des enfants, le quatrième la visite à son lit de mort et le cinquième l'enterre). Métaphore avec unification.

« Er glaubte nicht allein keine Gespenster, sondern er fürchtete sich nicht einmal davor » (Il ne se contentait pas de ne pas croire aux revenants, il allait jusqu'à ne pas les redouter). Ici l'esprit réside exclusivement dans la représentation par le contresens qui met au comparatif ce qui d'habitude semble le plus insignifiant et au positif ce qui apparaît comme le plus important. Dépouillé de son attirail spirituel ceci signifie : il est plus facile de se mettre, par la raison, au-dessus de la crainte des revenants que de s'en défendre le cas échéant. Sous cette forme le mot perd complètement son esprit, mais il garde une portée psychologique incontestable, à laquelle on n'a pas suffisam­ment rendu hommage. Il se rapproche de la phrase bien connue de Lessing :

« Es sind nicht alle frei, die ihrer Ketten spotten. »

(Ils ne sont pas tous libres, ceux qui rient de leurs chaînes.)

Je mettrai en garde, à cette occasion, contre un malentendu toujours possible. Esprit « inoffensif » ou « abstrait » ne signifie pas esprit dénué de fond, mais impli­que seulement le contraire de l'esprit « tendancieux », dont il sera question plus loin. Comme le démontre l'exemple précédent, l'esprit inoffensif, c'est-à-dire non tendan­cieux, peut être fort suggestif et fort pertinent. Cependant le fond d'un mot d'esprit est indépendant de l'esprit considéré en soi ; c'est la pensée foncière qui, en vertu d'un artifice spécial d'expression, parvient à s'exprimer avec esprit. Mais, de même que les horloges ont coutume de renfermer un mécanisme de précision dans un boîtier pré­cieux, de même il peut arriver que les productions les plus spirituelles recèlent justement les pensées les plus profondes.

Établissons, à propos de l'esprit de la pensée, une distinction nette entre le fond de la pensée et son revêtement spirituel ; sous cet angle, nous verrons s'éclairer, dans notre appréciation des mots d'esprit, bien des points obscurs. À notre grande surprise, nous constaterons alors que le plaisir que nous prenons à un mot d'esprit dépend de l'impression d'ensemble qui résulte et de son fond et de sa forme spirituelle, et que nous nous laissons duper par un de ces facteurs sur la valeur de l'autre. La réduction seule du mot d'esprit nous fait saisir l'erreur de notre jugement.

C'est ce qui d'ailleurs se passe aussi pour l'esprit des mots. Cette phrase : « Die Erfahrung besteht darin, dass man erlährt, was man nicht wünscht erfahren zu haben » (L'expérience consiste à acquérir l'expérience de ce dont l'on ne désirerait pas faire l'expérience) - nous sidère ; nous croyons y découvrir une vérité nouvelle, et ce n'est qu'au bout d'un certain temps que nous reconnaissons dans cette assertion une variante du truisme. « Nous nous instruisons à nos dépens. » (K. Fischer.) L'excellen­te formule spirituelle, qui met en jeu l'association du mot « Erfahrung » (expérience) et du verbe « erfahren » (apprendre) chargé de définir la « Erfahrung », nous abuse à tel point que nous surestimons le fond même de la phrase. Il en est de même du mot d'esprit par unification de Lichtenberg, relatif au mois de janvier (p. 95) ; il ne dit que ce que nous savons depuis toujours, à savoir que les souhaits de nouvel an se réalisent aussi rarement que beaucoup d'autres ; et nous pourrions citer encore bien d'autres exemples du même genre.

Il en est tout autrement d'autres mots d'esprit dans lesquels la pensée juste et pertinente suffit évidemment à nous captiver ; le propos nous apparaît comme un mot d'esprit excellent, alors que seule la pensée est excellente, la formule spirituelle, par contre, souvent médiocre. Justement les mots de Lichtenberg brillent, en général, beaucoup plus par la pensée que par la forme spirituelle, sur laquelle notre appro­bation de la première irradie à tort. P. ex. la réflexion sur « le flambeau de la Vérité » (p. 121) ne constitue guère une comparaison spirituelle, mais elle est si pertinente que toute la phrase nous apparaît comme remarquablement spirituelle.

Les mots d'esprit de Lichtenberg sont surtout remarquables par le fond de leur pensée et par leur pertinence. C'est à juste titre que Goethe disait de cet auteur que ses saillies si spirituelles et si plaisantes posent de véritables problèmes ; mieux encore, en effleurent la solution. Il relève, p. ex., dans cet ordre d'idées :

« Il lisait toujours Agamemnon au lieu de « angenommen » (accepté), tant il avait lu Homère. » La technique est : sottise + assonance ; mais Lichtenberg n'a découvert là rien moins que le secret même de la faute de lecture 46.

On peut en rapprocher le mot d'esprit suivant (p. 86), dont la technique ne nous avait que médiocrement satisfaits :

« Il s'étonnait de ce que les chats aient, juste à la place des yeux, deux trous taillés à  même la peau. » La sottise, malgré son évidence, n'est qu'apparente ; en réa­lité sous cette remarque simpliste se cache le grand problème du rôle de la téléologie dans la formation des animaux. Il ne s'impose pas en effet que la fente palpébrale s'ouvre justement au contact de la surface libre de la cornée et seule la théorie de l'évolution explique cette coïncidence.

Retenons-le bien : une phrase spirituelle nous donne une impression d'ensemble dans laquelle nous ne pouvons pas dissocier la part respective du fond de la pensée et celle de l'élaboration de l'esprit ; peut-être se trouvera-t-il plus tard, sur ce point, un parallèle encore plus topique.

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Pour élucider du point de vue théorique l'essence de l'esprit, les mots inoffensifs ont plus de prix que les mots d'esprit tendancieux, les mots superficiels que les mots profonds. Les jeux de mots inoffensifs et superficiels présentent le problème de l'esprit sous sa forme la plus pure, parce qu'ils nous évitent de nous laisser égarer par la tendance et nous font échapper à l'erreur de jugement qui tient à la valeur du sens. Grâce à ce matériel, notre compréhension pourra réaliser de nouveaux progrès. Je choisis un exemple d'esprit des mots aussi inoffensif que possible. - Une jeune fille en train de s'habiller (« anziehen ») se plaint, à l'annonce d'une visite : « Quel dommage qu'on ne puisse se montrer au moment où l'on est le plus attrayant » (Gerade wenn man am anziehendsten ist) 47.

Mais comme je commence à douter de mon droit à considérer ce mot comme non tendancieux, je vais le remplacer par un autre tout à fait simpliste, et, de ce fait, au-dessus de pareilles objections :

Dans une maison où j'étais invité, on sert à la fin du repas cet entremets nommé roulard dont la confection exige un certain talent de la part de la cuisinière. « C'est fait chez vous ? » demande un des invités. Et le maître de maison de répondre : « Certainement, c'est un home-roulard (home-rule).

Cette fois nous ne voulons pas analyser la technique de ce mot d'esprit, mais concentrer notre attention sur un autre facteur, qui est sans doute le plus important. Ce mot d'esprit impromptu - je m'en souviens fort bien - plut fort aux convives et nous fit rire de bon cœur. Dans ce cas, comme dans tant d'autres, la sensation éprou­vée par l'auditeur ne peut provenir ni de la tendance, ni du fond de la pensée ; il ne reste donc qu'à l'attribuer à la technique du mot d'esprit. Les procédés techniques, décrits plus haut (condensation, déplacement, représentation indirecte, etc.) ont ainsi le pouvoir de susciter chez l'auditeur un sentiment de plaisir sans que nous puissions déterminer la modalité de ce pouvoir. De cette manière nous arrivons à la deuxième proposition capable d'élucider le problème de l'esprit ; la première (p. 22) énonçait que le caractère du mot d'esprit était lié à la forme expressive. Remarquons cependant que la seconde proposition ne nous a, en définitive, rien appris de nouveau. Elle ne fait qu'isoler ce qu'une expérience antérieure nous avait déjà enseigné. Nous nous rappelons en effet que lorsqu'il était possible de réduire le mot d'esprit, c'est-à-dire de remplacer son expression verbale par une autre, tout en conservant soigneusement l'intégralité de son sens, non seulement le caractère spirituel s'évanouissait, mais encore l'effet risible, bref tout ce qui en faisait le charme.

Nous n'osons poursuivre ici sans nous être préalablement expliqués avec nos autorités philosophiques.

Les philosophes, qui rangent l'esprit dans le comique et traitent du comique même dans l'esthétique, assignent comme caractère fondamental à la représentation esthé­tique d'être complètement indépendante et dégagée de toute considération utilitaire des choses, de toute intention d'en faire usage pour satisfaire à un des grands besoins vitaux ; leur contemplation, la jouissance de leur représentation nous doivent suffire. « Cette jouissance, ce mode de représentation d'une chose, est purement esthétique ; elle est autonome, elle a en elle sa propre fin et n'a point d'autre objectif vital » (K. Fischer, p. 87).

Or, nous ne contredisons guère à ces paroles de K. Fischer, nous nous bornons peut-être à traduire sa pensée dans notre langage quand nous faisons ressortir que l'activité spirituelle ne doit pas être qualifiée d'activité sans but et sans dessein, puisqu'elle a évidemment un but : celui d'éveiller le plaisir chez l'auditeur. Je doute que nous ne puissions jamais rien entreprendre sans intention. Quand nous ne nous servons pas de notre appareil psychique pour obtenir la satisfaction d'un besoin vital, nous lui laissons prendre son plaisir en lui-même, nous cherchons à nous procurer du plaisir par sa propre activité. Je suppose que telle est la condition sine qua non de toute représentation esthétique, mais je me sens trop incompétent en matière d'esthétique pour soutenir cette proposition ; de l'esprit, par contre, je puis, à la lumière des deux considérations précédentes, affirmer qu'il est un mode d'activité qui tend à demander le plaisir à des processus psychiques, - intellectuels ou autres. Il est certainement encore d'autres modes d'activité qui tendent au même but. Ils diffèrent peut-être par la sphère de l'activité psychique à laquelle ils demandent le plaisir, peut-être par la méthode qu'ils emploient à cette intention. Nous ne sommes pas actuellement en état de trancher la question, mais nous retiendrons que la technique de l'esprit et la tendance à l'épargne (p. 62) qui la domine prennent part à la genèse de notre plaisir.

Mais avant de nous attaquer à cette énigme - comment les processus techniques de l'élaboration de l'esprit peuvent-ils procurer du plaisir à l'auditeur -, nous rappel­lerons que, pour être plus simple et plus clair, nous avons fait abstraction des mots d'esprits tendancieux. Il nous faut pourtant chercher à élucider quelles sont les tendances de l'esprit et de quelle manière l'esprit les sert.

Tout d'abord, l'observation suivante nous invite à ne pas laisser de côté le mot d'esprit tendancieux dans notre recherche de l'origine du plaisir que nous procure l'esprit. Le plaisir que nous donne l'esprit inoffensif est presque toujours médiocre ; c'est tout au plus une sensation nette d'agrément ou un pâle sourire qu'il réussit à provoquer chez l'auditeur ; et encore une partie de cet effet revient-elle au fond même de la pensée, comme nous l'avons pu voir par des exemples appropriés (p. 133). Presque jamais l'esprit sans caractère tendancieux ne déchaîne ces brusques éclats de rire qui rendent si irrésistible l'esprit tendancieux. Leurs techniques pouvant être identiques, nous sommes amenés à penser que c'est justement en raison même de sa tendance que l'esprit tendancieux dispose de sources de plaisir inaccessibles à l'esprit inoffensif.

Il devient facile d'embrasser d'un coup d'œil les tendances de l'esprit. Lorsque l'esprit n'est pas à lui-même sa propre fin, c'est-à-dire lorsqu'il est inoffensif, il ne sert que deux tendances, qui elles-mêmes sont susceptibles d'être embrassées d'un seul coup d'œil : l'esprit est ou bien hostile (il sert à l'attaque, à la satire, à la défense), ou bien obscène (il déshabille). De prime abord, il convient de remarquer à nouveau que la nature technique de l'esprit - esprit des mots, esprit de la pensée - n'a aucun rapport avec chacune de ces deux tendances.

Il nous faudra de plus longs développements pour montrer comment l'esprit sert ces tendances. Je m'occuperai tout d'abord non pas de l'esprit hostile, mais de l'esprit qui déshabille. Certes, on l'a étudié bien plus rarement que le premier, comme si la répugnance avait irradié du fond à la forme elle-même ; toutefois, il ne faudra pas nous laisser égarer, car nous allons bientôt tomber sur un cas limite de l'esprit suscep­tible, espérons-le, de nous éclairer sur bien des points demeurés obscurs.

On sait bien ce que l'on entend par « grivoiseries » (Zoten) : c'est l'évocation intentionnelle, par l'intermédiaire de la parole, de situations et d'actes sexuels. Cepen­dant cette définition ne vaut guère mieux que d'autres. Une conférence sur l'anatomie des organes sexuels ou sur la physiologie de la génération n'a, malgré notre définition, rien à voir avec la grivoiserie. Il faut encore que la grivoiserie s'adresse à une per­sonne déterminée, qui nous excite sexuellement, et à qui ce « propos salé » révèle l'excitation sexuelle de celui qui le tient, éveillant ainsi en elle une excitation du même ordre. Il se peut aussi que la grivoiserie provoque, chez qui l'entend, au lieu de l'excitation sexuelle, la honte et l'embarras, ce qui n'est qu'une réaction contre l'excitation, c'est-à-dire l'aveu détourné de celle-ci. La grivoiserie, par conséquent, vise à l'origine la femme et équivaut à une tentative de séduction. Lorsque, dans une réunion masculine, un homme se complaît à raconter ou à entendre des grivoiseries, il se place par l'imagination dans une situation primitive que les institutions sociales ne lui permettent plus de réaliser. Celui qui rit d'une grivoiserie rit comme s'il était témoin d'une agression sexuelle.

Le sexuel, qui constitue le fond même de la grivoiserie, ne se borne pas à ce qui distingue les sexes, mais s'étend, en outre, à ce qui est commun aux deux sexes et également objet de honte, à savoir à l'excrémentiel dans tous ses domaines. Or, c'est précisément là l'extension du « sexuel » au temps de l'enfance ; dans la représentation infantile existe en quelque sorte un cloaque dans lequel le sexuel et l'excrémentiel se distinguent peu ou prou 48. Partout, dans le domaine de la psychologie des névroses, le sexuel implique encore l'excrémentiel et reste compris au sens archaïque, infantile.

La grivoiserie déshabille, pour ainsi dire, la personne de l'autre sexe à qui elle s'adresse. Les propos obscènes forcent la personne attaquée à s'imaginer les parties respectives ou les actes correspondants et donnent à penser que le conteur les a lui-même devant les yeux. Incontestablement le plaisir de voir à nu les parties sexuelles est le thème primordial de la grivoiserie.

Il convient, pour élucider cette question, de remonter aux origines. La tendance à regarder à  nu les caractères distinctifs du sexe est une des composantes primitives de notre libido. Elle serait déjà le substitut d'un plaisir que l'on peut considérer comme primaire : à savoir, celui de toucher les parties sexuelles. Comme c'est si souvent le cas, la vue a ici remplacé le toucher 49. La libido de la vue ou du toucher existe chez chacun de nous sous une double forme, active et passive, masculine et féminine ; elle se développe, suivant la prédominance du caractère sexuel, d'une façon dominante dans l'un ou dans l'autre sens. Chez le jeune enfant on peut aisément observer la ten­dance à se mettre nu. Là ou le germe de cette tendance, contrairement à son destin habituel, n'est ni recouvert par d'autres strates ni réprimé, il se développe et devient la perversion des hommes adultes connue sous le nom d'exhibitionnisme. Chez la femme, cette tendance passive à l'exhibition est presque toujours neutralisée par la réaction puissante de la pudeur sexuelle. L'habillement lui réserve toutefois une échappatoire ; il suffira de faire observer combien l’exhibitionnisme licite de la femme est élastique et variable suivant les circonstances et les conventions sociales.

Cette tendance persiste à un haut degré chez l'homme, en tant que partie consti­tuante de la libido, et sert à préparer l'acte sexuel. Si elle se manifeste à la première approche de la femme, il lui faut, pour deux raisons, avoir recours au langage. En premier lieu, afin de se montrer à la femme ; en second lieu, parce que l'éveil de ladite représentation, provoquée chez la femme, par ces propos, est apte à produire chez celle-ci l'état d'excitation correspondante et à éveiller en elle la tendance à l'exhibitionnisme passif. Ce discours suggestif n'est pas encore le propos grivois, mais il y aboutit. Si la femme capitule rapidement, le discours obscène ne dure point et cède la place aux actes sexuels. Il en est tout autrement lorsque l'homme ne peut escompter l'acquiescement facile de la femme, lorsque, au contraire, il se heurte à des réactions défensives. Les propos aptes à provoquer l'excitation sexuelle, les grivoi­series, deviennent alors à eux-mêmes leur propre objectif ; l'agression sexuelle, étant arrêtée dans sa progression vers l'acte, se borne à provoquer l'excitation, dont elle se complaît à saisir les signes chez la femme. L'agression change alors de caractère, comme toute manifestation libidinale contrariée ; elle devient directement hostile et cruelle, elle appelle à son aide, pour surmonter l'obstacle, la composante sadique de l'instinct sexuel.

La résistance de la femme est ainsi la première condition de l'éclosion du propos grivois, seulement, il est vrai, dans le cas où la résistance n'apparaît que comme un atermoiement et laisse espérer que les efforts ne resteront pas vains. Le cas idéal d'une résistance est fourni par la présence d'un tiers, car l'éventualité de la condes­cendance immédiate de la femme doit être à peu près exclue. Ce tiers acquiert bientôt un rôle de premier plan dans le développement de la grivoiserie ; mais tout d'abord, à l'origine, la présence de la femme était indispensable. À la campagne ou à l'humble auberge, on peut observer que c'est l'entrée de la servante ou de la patronne qui déclenche la grivoiserie ; ce n'est qu'à un degré plus élevé de l'échelle sociale que se produit l'effet contraire ; la grivoiserie s'arrête dès qu'une femme paraît, les hommes ne reprennent ce genre d'amusement - qui à l'origine impliquait la présence d'une femme à la pudeur effarouchée - que lorsqu'ils sont « entre eux ». Ce n'est plus à la femme, mais au spectateur, à l'auditeur, que la grivoiserie a fini par s'adresser, et par cette évolution elle se rapproche déjà du caractère  du mot d'esprit.

Dès à présent, notre attention peut se fixer sur deux facteurs : le rôle du tiers, c'est-à-dire de l'auditeur,  et les conditions intrinsèques de la grivoiserie elle-même.

L'esprit tendancieux nécessite en général l'intervention de trois personnages : celui qui fait le mot,  celui qui défraie la verve hostile ou sexuelle, enfin celui chez lequel se réalise l'intention de l'esprit, qui est de produire du plaisir. Nous recherche­rons plus loin la raison profonde de ces rapports ; ce n'est pas celui qui fait le mot d'esprit qui en rit, qui jouit du plaisir qu'il procure ; c'est l'auditeur passif. Les trois personnages de la grivoiserie ont entre eux les mêmes rapports. Voici comment on peut décrire les choses : l'impulsion libidinale du premier, ne pouvant se satisfaire par la femme, se transforme en une tendance hostile à l'adresse de cette dernière et fait appel au tiers, qui était primitivement son trouble-fête, comme à un allié. Les paroles grivoises du premier livrent la femme sans voiles aux regards du tiers qui, en tant qu'auditeur, - puisqu'il peut satisfaire ainsi, à peu de frais, sa propre libido - se laisse volontiers séduire.

Il est curieux de voir comme le bas peuple se complaît à ces échanges de grivoi­series, qui ne manquent jamais leur effet hilarant. Il convient également de remarquer que, malgré ces processus compliqués, qui présentent avec l'esprit tendancieux tant de points de contact, la grivoiserie est affranchie de toutes les exigences formelles particulières à l'esprit. L'évocation sans voiles de la nudité remplit d'aise le premier et déchaîne l'hilarité du tiers.

La nécessité d'une forme, spirituelle n'apparaît que lorsque l'on s'adresse à des gens raffinés et éduqués. La grivoiserie devient spirituelle et n'est plus tolérée qu'à cette condition. Son procédé technique le plus courant consiste dans l'allusion, c'est-à-dire dans le remplacement par un détail qui n'offre que des rapports lointains avec l'obscénité que l'auditeur rétablit en imagination, franche et entière. Plus l'écart est grand entre ce que la grivoiserie exprime directement et ce qu'elle suggère impérieu­sement à l'auditeur, plus le mot est fin et plus il a droit de cité dans la bonne société. En dehors de l'allusion grossière ou fine, la grivoiserie spirituelle - comme le prou­vent bien des exemples  - peut s'approprier toutes les autres ressources de l'esprit des mots et de l'esprit de la pensée.

On comprend enfin les services que l'esprit peut rendre aux tendances qu'il sert. Il permet la satisfaction d'un instinct (le lubrique et l'hostile) en dépit d'un obstacle qui lui barre la route ; il tourne cet obstacle et tire ainsi du plaisir de cette source de plaisir, source que l'obstacle lui avait rendue inaccessible. L'obstacle qui s'interpose n'est au fond rien d'autre que l'inaptitude de la femme, en raison de sa position sociale et de son degré d'éducation, à supporter le sexuel autrement que voilé. Dans la situa­tion primitive, la femme était présente, et l'on continue à la penser présente, ou bien elle continue, malgré son absence, à exercer une influence intimidatrice sur les hom­mes. Il est, d'autre part, d'observation courante, que, même parmi les hommes des classes élevées, la présence d'une fille de basse condition ravale la grivoiserie spiri­tuelle au rang de la grivoiserie la plus vulgaire.

La force qui rend difficile ou impossible à la femme - et à un moindre degré à l'homme - la jouissance de l'obscénité crue, nous l'appelons le « refoulement » ; nous reconnaissons en elle ce même processus psychique qui, dans les cas morbide les plus graves, soustrait à la conscience des complexes émotifs complets ainsi que leurs dérivés et qui apparaît comme le facteur essentiel de la causation des psychonévroses. Nous attribuons à la culture et à la bonne éducation une grande influence sur le déve­loppement du refoulement, et nous admettons que, dans ces conditions, l'organisation psychique subit une transformation, qui se transmet d'ailleurs parfois léguée sous la forme d'une disposition héréditaire, transformation qui nous rend inacceptable ce que nous ressentions comme agréable et que nous repoussons désormais de toutes les forces de notre psychisme. Le travail de refoulement de la culture annihile en nous des facultés primitives de jouissance, répudiées à présent par la censure. Le renon­cement est cependant terriblement dur à l'âme humaine. Or l'esprit tendancieux per­met de neutraliser ce renoncement et de retrouver le bien perdu. L'obscénité spirituelle qui nous fait rire équivaut à la grivoiserie grossière dont s'ébaudit le paysan ; dans les deux cas la source du plaisir est identique ; nous ne saurions rire de la grivoiserie grossière, nous en aurions honte ou bien elle nous répugnerait ; nous ne pouvons rire que lorsque l'esprit est venu à la rescousse.

Ainsi se trouve démontré ce que nous avions présumé plus haut : que l'esprit tendancieux s'alimente à des sources de plaisir autres que celles de l'esprit inoffensif, où tout le plaisir, d'une manière ou de l'autre, est lié à là technique. Rappelons que, dans l'impression produite en nous par l'esprit tendancieux, nous ne saurions distinguer quelle part du plaisir revient à la technique, quelle autre à la tendance. Nous ne savons donc, à proprement parler, de quoi nous rions. Tous les mots d'esprit obscènes nous exposent aux erreurs de jugement les plus flagrantes sur leur qualité de bons mots et cela dans la mesure où cette qualité dépend de leurs conditions formelles ; leur technique est souvent médiocre, leur effet risible est pourtant irrésistible.

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Recherchons à présent si l'esprit rend les mêmes services aux tendances hostiles.

D'emblée nous nous heurtons aux mêmes difficultés. Nos impulsions hostiles à l'égard de notre prochain ont été soumises, depuis notre enfance comme depuis celle de la culture humaine, aux mêmes restrictions, au même refoulement progressif que nos aspirations sexuelles. Nous n'en sommes pas encore arrivés à aimer nos ennemis ni à tendre la joue gauche lorsque l'on nous soufflette sur la droite ; de même toutes les prescriptions morales destinées à inhiber la haine agissante en portent nettement la marque : elles ne valaient à l'origine que pour une communauté restreinte de parents. En tant que nous nous considérons comme citoyens d'une même nation, nous nous affranchissons de la majorité de ces restrictions à l'égard des gens d'une autre nation. Mais, au sein de notre propre cercle, nous avons néanmoins réalisé des progrès dans la domination de nos impulsions hostiles ; suivant la forte expression de Lichtenberg, là où l'on dit « Pardon », on aurait autrefois donné une gifle. Les voies de fait, prohibées par la loi, ont été remplacées par des invectives verbales, et la connaissance plus approfondie de l'enchaînement des impulsions humaines, impliquant le « tout comprendre c'est tout pardonner », nous empêche de plus en plus de nous insurger contre notre prochain, lorsqu'il se trouve sur notre chemin. Doués, tant que nous sommes enfants, de puissantes dispositions à l'hostilité, une plus haute culture individuelle nous apprend par la suite qu'il est malséant de proférer des injures et, même dans les cas où la lutte est légitime, la liste des armes prohibées dans le combat s'est considérablement allongée. Depuis que nous avons dû renoncer à manifester notre hostilité par des voies de fait - empêchés que nous l'étions par la présence d'un tiers indifférent, qui a intérêt au maintien de sa sécurité personnelle - nous avons développé une nouvelle technique de l'invective, analogue à celle de l'agression sexuelle, technique qui vise à mettre ce tiers dans notre jeu contre notre adversaire. Nous dépeignons cet ennemi sous des traits mesquins, vils, méprisables, comiques, et, grâce à ce détour, nous savourons sa défaite que nous confirme le rire du tiers, dont le plaisir est tout gratuit.

Nous soupçonnons donc le rôle de l'esprit dans l'agression hostile. L'esprit nous permettra d'utiliser ce qu'il y a de ridicule en notre ennemi, et qu'il ne nous était pas permis d'exprimer à haute voix ou consciem­ment, en raison des obstacles qui s'y opposaient. Et l'esprit éludera ainsi à nouveau des restrictions et nous rendra des sources de plaisir devenues inaccessibles. Il poussera, par surcroît, l'auditeur - gagné à notre cause par le plaisir qu'il a goûté - à prendre sans plus notre parti, de même qu'il nous arrive d'autres fois, séduits par l'esprit inoffensif, de surestimer le fond même d'une phrase formulée de façon spirituelle. Notre langue ne dit-elle pas avec une justesse absolue qu' « il faut mettre les rieurs de son côté » ?

Considérons les mots d'esprit de M. N..., que nous avons cités dans le chapitre précédent. Ce sont tous des dénigrements. C'est tout comme si M. N... voulait s'écrier : « Ce ministre de l'agriculture est un véritable bœuf ! Laissez-moi en paix avec ce ***, qui crève de vanité. Je ne connais rien de plus fastidieux que les articles de cet historien sur Napoléon et l'Autriche ! » Mais le niveau moral élevé de M. N... l'empêchait de s'exprimer de la sorte. Aussi ces dénigrements font-ils appel à l'esprit pour trouver crédit auprès de l'auditeur qui, malgré leur justesse éventuelle, se serait refusé à entendre de telles opinions sous une forme non spirituelle. Un de ces mots est particulièrement instructif ; c'est celui du « rote Fadian », qui, peut-être, est le plus irrésistible de tous. Qu'est-ce qui nous force à rire, sans nous soucier, le moins du monde, de savoir s'il est fait injustement tort à ce pauvre écrivain ? Assurément la forme spirituelle, c'est-à-dire l'esprit. Mais de quoi rions-nous là ? Sans aucun doute, nous rions de sa personne même, figurée sous les traits du « filandreux rouquin », et en particulier de sa chevelure rousse. L'homme bien élevé s'est déshabitué de railler les tares physiques, en outre la chevelure rousse ne compte pas parmi les défauts physiques risibles. Elle semble néanmoins telle à l'écolier, au vulgaire et, en raison du niveau de leur éducation, à certains représentants communaux et parlementaires. Or, ce mot d'esprit de M. N... nous a permis - et ceci suivant le mode le plus ingénieux - à nous, gens adultes et délicats, de rire de la chevelure rousse de l'historien X, tout comme si nous étions des écoliers. Certes, M. N... n'y avait point songé ; mais il est fort douteux que quelqu'un, qui laisse courir son esprit, doive en connaître les inten­tions précises.

L'obstacle à l'agression, que l'esprit aidait à tourner, était, dans ces cas, d'ordre intérieur - à savoir, la révolte esthétique contre l'invective ; d'autres fois il peut être d'ordre purement extérieur. Il en est ainsi lorsque Serenissimus, frappé de la ressem­blance qu'un étranger offrait avec lui-même, demande : « Ta mère a-t-elle habité la résidence ? » et reçoit du tac au tac la réponse : « Non pas ma mère mais mon père. » L'interlocuteur voudrait sûrement assommer le malotru qui, par cette allusion, ose salir la mémoire de sa mère chérie. Mais ce malotru est Serenissimus, que l'on ne peut frapper, ni même offenser, sans expier cette vengeance durant toute sa vie. Il eût donc fallu sans mot dire avaler l'outrage. Heureusement l'esprit offre la possibilité  de rendre, sans danger, à autrui, la monnaie de sa pièce, de saisir l'allusion par le moyen technique de l'unification et de la retourner contre l'assaillant. L'impression du spi­rituel est ici si intimement déterminée par la tendance que, en présence de la riposte spirituelle, nous tendons à oublier que la question agressive elle-même joue de l'esprit par allusion.

Si fréquent est l'obstacle créé à l'injure ou à la riposte outrageante par des causes extrinsèques que l'esprit tendancieux affecte une prédilection toute spéciale pour 1'attaque ou la critique des gens haut placés et des gens qui prétendent au pouvoir. L'esprit permet alors de s'insurger contre une telle autorité et par là de se libérer de son poids. Là réside aussi l'attrait de la caricature, qui nous fait rire même quand elle est peu réussie, par cette seule raison que nous lui savons gré de s'insurger contre l'autorité.

Si nous retenons ce fait que l'esprit tendancieux se prête si bien à l'attaque contre tout ce qui est grand, respectable et puissant et que l'inhibition intérieure ou les cir­constances extérieures préservent de la déconsidération directe, force nous est d'envi­sager à part certains groupes de mots d'esprit qui semblent viser des personnes inférieures et faibles. J'ai en vue les histoires de marieurs, dont nous avons rapporté quelques exemples au. cours de l'examen des techniques multiples de l'esprit de la pensée. Dans quelques-unes d'entre elles, p. ex. « Elle est de plus sourde » et « Qui prêterait à ces gens ? » on se moque du marieur comme d'un imprudent et d'un étourdi, comique par la candeur en quelque sorte automatique avec laquelle il laisse échapper la vérité. Mais comment accorder, d'une part, les notions que nous avons acquises plus haut sur la nature de l'esprit tendancieux, d'autre part l'intensité du plaisir que nous procurent ces histoires, avec la mesquinerie des personnages visés par ce mot d'esprit ? Sont-ce là des adversaires dignes de notre esprit ? Ne semble-t-il pas plutôt que l'esprit ne mette en avant les marieurs que pour atteindre, derrière eux, quelque chose de plus important, tel le héros du proverbe, qui frappe le sac pour s'en prendre à l'âne ? Cette conception n'est réellement pas à dédaigner.

L'interprétation des histoires de marieurs demande à être poussée plus loin. Je pourrais certes ne pas m'engager dans cette voie, me contenter de n'y voir que « galé­jades » et refuser à ces histoires le caractère spirituel. L'esprit comporte en effet une telle conditionnalité subjective ; notre attention vient d'être attirée sur ce point que nous devrons étudier plus tard. Cette condition le proclame - n'est esprit que ce que j'accepte comme tel. Ce qui pour moi est un mot d'esprit peut n'être pour un autre qu'une histoire comique. Un mot d'esprit nous suggère-t-il ce doute, c'est qu'il possè­de une face - dans notre cas une façade comique - qui éblouit l'un tandis qu'un autre peut essayer de regarder derrière. On peut aussi soupçonner que cette façade soit destinée à éblouir le regard qui scrute et que, par conséquent, ces histoires cachent quelque chose.

En tout cas, si nos histoires de marieurs sont des mots d'esprit, elles sont des mots d'esprit d'autant meilleurs que non seulement elles sont capables, grâce à leur façade, de dissimuler ce qu'elles ont à dire, mais encore de dire quelque chose de défendu. L'interprétation qui, en se poursuivant, dévoile ce qui est caché et révèle comme tendancieuses ces histoires à façade comique, pourrait être celle-ci : celui qui laisse échapper ainsi inopinément la vérité, est, en réalité, heureux de jeter le masque. C'est là une conception juste et profondément psychologique. Sans ce consentement inté­rieur personne ne succomberait à l'automatisme qui révèle ici la vérité 50. De la sorte le marieur, qui nous semblait tout d'abord ridicule, nous devient sympathique et digne de pitié. Quelle joie ce doit être pour cet homme d'être enfin libéré du fardeau de la dissimulation, quand il saisit la première occasion de crier la vérité tout entière ! Lorsqu'il voit que le jeu est perdu, que la fiancée déplaît au jeune homme, il révèle vo­lon­tiers un nouveau défaut qui avait passé inaperçu ; ou bien il s'empresse, à l'occasion d'un détail, d'apporter un argument décisif lui permettant de cracher son mépris à la face de ceux qui recourent à ses services : « Je vous demande qui prêterait à ces gens ! » Tout le ridicule tombe en l'espèce sur les parents ainsi mis en cause, qui, eux, ne reculent pas devant une pareille escroquerie pour procurer un mari à leur fille, sur la condition misérable des filles qui se prêtent à de tels trafics, sur l'indignité des unions scellées sous de tels auspices. Le marieur est spécialement qualifié pour les traumatiser, car il connaît de près tous ces abus, mais il ne peut les publier à haute voix, puisque sa pauvreté le condamne à en vivre. Or un conflit tout semblable affec­te également l'âme populaire, qui a créé de telles histoires, car elle sait que la sainteté des unions matrimoniales souffre gravement de la révélation de tous ces prélimi­naires.

Rappelons une remarque que nous avons formulée à propos de la technique de l'esprit : le contresens remplace souvent, dans le mot d'esprit lui-même, la moquerie et la critique incluses dans la pensée qui se cache derrière le mot ; par là, du reste, l'élaboration de l'esprit ressemble à l'élaboration du rêve ; en voici une confirmation nouvelle. Ce fait que la satire et la critique ne s'adressent pas à la personnalité du marieur qui, dans les exemples précédents, était une véritable « tête de Turc », est dé­montré par toute une série de mots d'esprit dans lesquels le marieur est, tout au con­traire, figuré comme un personnage d'intelligence supérieure, comme un dialec­ticien capable d'aplanir toutes les difficultés. Ce sont des histoires dont la façade est logique au lieu d'être comique, des mots d'esprit de la pensée d'ordre sophistique. Dans une de ces histoires (p. 87) le marieur parvient à faire passer le prétendant sur la boiterie de la fiancée. C'est là, du moins, « chose faite ». tandis qu'une femme aux jambes droites risquerait à chaque instant de tomber, de se briser la jambe, d'où mala­die, souffrance, frais médicaux ; tout cela vous est évité avec une boiteuse. Ou bien dans une autre histoire, il rétorque fort judicieusement, et un à un, les griefs du pré­tendant à l'égard de sa fiancée, et il oppose à la dernière objection, celle-ci irréfutable, l'argu­ment suivant : « Que voulez-vous ! il vous faut donc une femme sans défauts ? » - comme si rien ne subsistait des insinuations précédentes. Il est aisé, dans ces deux cas, de signaler les points faibles de l'argumentation ; c'est ce que nous avons fait à propos de l'examen de leur tech­nique. Cette fois, c'est un nouveau point qui nous intéresse. Le fait que le discours du marieur ait toutes les apparences d'une rigoureuse logique, apparences dont un examen attentif démontre le néant, recouvre cette vérité que l'esprit donne raison au marieur ; la pensée ne se risque pas à lui donner raison sur le mode sérieux et remplace ce mode sérieux par un camouflage spirituel ; mais, com­me en bien d'autres circonstances, la plaisanterie trahit ici l'intention sérieuse. Nous ne craignons pas de nous tromper en supposant que toutes ces histoires à façade logique veulent vraiment dire ce qu'elles prétendent dire avec des arguments volontai­rement erronés. C'est précisément cet emploi du sophisme comme truchement de la vérité qui lui confère le caractère de l'esprit, caractère qui dépend ainsi avant tout de la tendance. Le fond même de ces deux histoires est, en effet, le suivant : le préten­dant se couvre réellement de ridicule en cherchant de tous côtés, avec un soin jaloux, des avantages à la fiancée, avantages qui, en réalité, S'écroulent l'un après l'autre, et il oublie ce faisant qu'il doit s'attendre à prendre pour femme une personne qui - comme tous les êtres humains - a forcément des défauts, tandis que la seule qualité capable de rendre supportable le mariage avec une créature plus ou moins imparfaite, à savoir l'inclination mutuelle, le désir d'une entente amicale, n'entrent même pas en ligne de compte dans tout ce marché.

La satire du prétendant qu'impliquent ces récits, au cours desquels le marieur se donne fort justement des airs de supériorité, est encore plus nette dans quelques autres histoires. Plus elles sont transparentes, moins elles participent à la technique de l'esprit ; elles demeurent, pour ainsi dire, aux confins de l'esprit ; tout ce qu'elles ont en commun avec la technique de l'esprit, c'est l'édification d'une façade. Cependant leurs tendances identiques et la dissimulation de celle-ci derrière une façade leur confèrent dans leurs effets le même pouvoir qu'à l'esprit. En outre, l'indigence des moyens techniques explique que bien des mots d'esprit de ce genre ne peuvent - sans nuire à leur effet - se passer de l'élément comique, du jargon, qui fait en l'espèce office de technique spirituelle.

Voici une histoire du même genre qui, tout en possédant toute la force de l'esprit tendancieux, ne laisse cependant rien paraître de sa technique : Le marieur demande : « Que réclamez-vous de votre fiancée ? » - Réponse : « Je la veux belle, je la veux riche, je la veux instruite. » - « Fort bien, dit le marieur, mais cela fait trois partis. » C'est là une réprimande en règle sans aucun revêtement spirituel.

Dans tous les exemples précédents, l'agression dissimulée visait encore des per­sonnes ; dans les mots d'esprit de marieurs, toutes celles qui participent au trafic des mariages : fiancée, prétendant et parents. Mais l'esprit peut aussi bien s'attaquer à des institutions, à des gens en tant que protagonistes de ces institutions  à des préceptes moraux ou religieux, à des idées générales sur la vie, qui jouissent d'un tel crédit qu'aucune protestation ne peut se passer du masque d'un mot d'esprit, même d'un mot d'esprit dissimulé sous une façade. Si les thèmes auxquels cet esprit tendan­cieux s'attache ne sont pas nombreux, leurs modes d'expression et leurs revêtements sont fort variés. Je crois que nous sommes en droit de donner à ce genre d'esprit tendan­cieux un nom spécial. Lequel sera le mieux approprié, c'est ce que nous ne pourrons déterminer qu'après avoir cité quelques exemples du genre.

Je rappelle deux histoires - celle du gourmet décavé surpris en train de se régaler de « saumon mayonnaise », et celle du professeur pochard - que nous avons signalées comme mots d'esprit sophistiques par déplacement ; je poursuis ici leur interprétation. Nous avons appris depuis que, lorsque la façade d'une histoire se présente avec toutes les apparences de la logique, la pensée qu'elle recouvre voudrait bien dire, sérieu­sement : « Cet homme a raison », mais ne se risque pourtant pas, en présence de la contradiction qu'elle rencontre, à lui donner raison, sauf sur un point où son erreur est facilement démontrable. La « pointe » choisie est un véritable compromis entre son « tort » et sa « raison », ce qui n'est certes pas une solution, mais correspond parfaite­ment à notre propre conflit intérieur. Ces deux histoires sont simplement épicurien­nes ; elles reviennent à dire : « Cet homme a raison, il n'y a rien au-dessus de la jouis­sance, peu importe la façon de se la procurer. » Voilà qui paraît terriblement immoral et, en effet, n'est guère autre chose ; au fond cette formule revient au Carpe diem du poète, qui proclame l'incertitude de la vie et la vanité du renoncement au nom de la vertu. Si l'idée que l'homme au « saumon mayonnaise » puisse être dans le vrai nous choque si vivement, c'est simplement parce que cette vérité est proclamée à l'occasion d'une jouissance des plus inférieures et qui nous semble fort superflue. En réalité, chacun de nous a eu des heures et des jours où il a adhéré à cette philosophie et repro­ché à la morale d'exiger toujours sans jamais indemniser. Depuis que nous doutons de l'au-delà, où chacun de nos renoncements devait être récompensé par une satisfaction - la foi semble en effet bien rare si le renoncement en est le critérium - le Carpe diem devient un précepte sérieusement énoncé. Je veux bien retarder ma satisfaction, mais sais-je si demain je serai encore de ce monde ?

Di doman' non c'è certezza 51. (Il n'y a pas de sécurité du lendemain).

Je veux bien renoncer à m'engager dans toutes les voies de satisfaction que la société réprouve, mais suis-je certain de ce qu'elle me dédommagera de mon renon­cement - fût-ce après un certain laps de temps - en m'ouvrant la voie d'une satis­faction licite ? Ce que les mots d'esprit chuchotent à voix basse, on peut l'énoncer à haute voix, à savoir : que les désirs et les aspirations des hommes ont le droit de s'affirmer en face de la morale exigeante et sans égards, et de nos jours on l'a dit en termes énergiques et saisissants : cette morale ne serait que le décret égoïste des quelques sujets riches et puissants qui peuvent, eux, toujours sans délai, satisfaire tous leurs désirs. Tant que l'art médical n'aura pas progressé davantage dans l'art d'assurer notre vie et tant que les institutions sociales ne l'auront pas rendue plus agréable, il sera impossible d'étouffer en nous la voix qui s'insurge contre les pres­criptions de la morale. Tout homme de bonne foi finira, in petto tout au moins, par en faire l'aveu. La résolution de ce conflit n'est possible que par voie indirecte, en consi­dérant la vie sous un angle nouveau. Il faut solidariser sa vie avec celle des autres, s'identifier soi-même dans la mesure du possible avec eux, afin de pouvoir supporter le raccourcissement de la durée de sa propre vie ; et il ne faut pas satisfaire d'une façon illégitime à ses propres besoins, il faut au contraire ne faire le sacrifice, parce que seul le maintien de tant d'exigences irréalisées peut engendrer la force capable de modifier l'ordre social. Mais on ne peut pas déplacer de la sorte, transférer à d'autres, tous ses besoins personnels, et il n'y a pas à ce conflit de solution générale et définitive.

Nous sommes enfin en état de donner à ces mots d'esprit le nom qui leur convient : ce sont des mots d'esprit cyniques ; ce qu'ils recouvrent, c'est du cynisme.

Parmi les institutions que vise le mot d'esprit cynique, aucune n'est plus impor­tante, aucune n’est plus spécialement protégée par la loi morale, mais aucune, en même temps, ne se prête mieux à l'attaque, que celle du mariage ; aucune ne défraie donc plus généreusement l'esprit cynique. Or aucune exigence ne nous touche plus personnellement que celle de la liberté sexuelle, et nulle part la civilisation n'a tenté d'exercer une pression aussi énergique que dans le domaine de la sexualité. Un seul exemple suffira à exprimer ce que nous voulons dire : la « note du carnet du Prince Carnaval » (p. 114) :

« Une épouse est comme un parapluie - on prend malgré tout un fiacre. »

Nous avons déjà discuté la technique compliquée de cet exemple ; c'est une comparaison qui, tout d'abord, sidère et semble absurde et qui, comme nous le voyons maintenant, n'a par elle-même rien de spirituel ; c'est de plus une allusion (fiacre -véhicule public) et, procédé technique le plus puissant, une omission qui ajoute à l'incompréhensibilité. Voici quelle serait la marche régulière de la comparaison : on se marie pour s'assurer contre les tentations sexuelles, on s'aperçoit alors à l'usage que le mariage ne satisfait pourtant pas des besoins quelque peu impérieux ; de même on prend un parapluie pour se protéger contre la pluie, et malgré tout on se fait mouiller. Dans les deux cas, il faut un second moyen de protection plus efficace ; dans le premier cas c'est le fiacre, dans le second, la femme vénale. Voilà donc l'esprit pres­que entièrement remplacé par le cynisme. On ne se risque pas à proclamer et à publier que le mariage n'est pas l'institution qui permet à l'homme de satisfaire à sa sexualité, à moins d'être un ami de la vérité ou un réformateur fervent du genre de Christian v. Ehrenfels 52. La force de ce mot réside en ce que - malgré les périphrases - la chose n'en est pas moins dite.

Une circonstance particulièrement favorable à l'esprit tendancieux est la satire de sa propre personne ou, pour s'exprimer d'une façon plus circonspecte, la satire d'une personnalité collective dont on fait soi-même partie, p. ex. sa propre nation. Cette condition de l'autocritique explique l'éclosion, sur le terrain de la vie populaire juive, d'une abondante moisson de mots d'esprit excellents, dont nous avons donné plus haut bon nombre d'exemples. Ce sont des histoires imaginées par des Juifs et dirigées contre des particularités de la race juive. Les mots d'esprit que les étrangers leur ont décochés sont, dans la plupart des cas, de brutales pochades dans lesquelles le fait que le Juif semble aux étrangers un personnage comique tient lieu d'esprit réel. Les mots d'esprit juifs inventés par des Juifs accordent également ce point, mais les Juifs sont conscients des défauts véritables de leur race ainsi que des qualités qui en sont fonction, et la participation de leur propre personne aux travers que le mot d'esprit raille réalise la condition subjective - qui, dans d'autres cas, est difficile à établir - de l'élaboration de l'esprit. J'ignore, du reste, si aucun autre peuple s'est diverti de lui-même avec une égale complaisance.

Comme exemple à l'appui, nous pouvons citer l'histoire (rapportée à la page 117) du Juif qui, dans le train, perd toute civilité et toute décence, aussitôt qu'il s'aperçoit que le nouveau venu dans le compartiment est un coreligionnaire. Cette anecdote nous a servi d'exemple de suggestion par le détail, de représentation par le petit côté ; il est représentatif de la mentalité démocratique juive, qui n'établit aucune différence entre le maître et le valet, mais qui trouble malheureusement de ce fait la discipline et la collaboration sociales. Une autre série de mots d'esprit, particulièrement intéres­sante, décrit les rapports réciproques du Juif riche et du Juif pauvre ; leurs héros sont le tapeur juif (Schnorrer) et le patron ou le baron débonnaires. Le tapeur, qui est tous les dimanches accepté comme hôte dans une même maison, arrive un jour en compa­gnie d'un jeune homme inconnu, qui fait mine de s'attabler. « Qui est-ce ? », demande le maître de maison, et il reçoit la réponse suivante : « Il est mon gendre depuis une semaine et j'ai promis de lui donner la table durant la première année. » - La tendance de ces histoires reste toujours la même : elle se dégagera mieux encore de la sui­vante : le tapeur sollicite du baron l'argent nécessaire à une cure balnéaire à Ostende ; le médecin lui aurait recommandé la mer pour guérir ses malaises. Le baron lui fait observer qu'Ostende est une station fort coûteuse, qu'une autre, plus modique, pour­rait peut-être fort bien faire l'affaire. Mais le tapeur repousse cette proposition en ces termes : « Monsieur le baron, rien ne me semble trop cher pour ma santé. » Voilà un superbe mot d'esprit par déplacement que nous aurions pu donner comme modèle du genre. Évidemment le baron veut réaliser une économie, mais le tapeur répond com­me si l'argent du baron était le sien, et il est vrai que s'il en était réellement ainsi, il serait en droit de donner à sa santé le pas sur sa fortune, Ce mot d'esprit tend tout d'abord à nous faire rire de l'insolence de la réplique, mais, par exception, les mots d'esprit de cet ordre ne sont pas conditionnés par des façades trompeuses qui égarent la compréhension. La vérité qui se cache ici est que le tapeur qui - dans son imagi­nation - considère l'argent du coreligionnaire riche comme le sien propre, est vrai­ment presque fondé à commettre cette confusion en raison des prescriptions de la loi sacrée d'Israël. Assurément le sentiment de révolte qui a engendré ce mot d'esprit vise cette loi si onéreuse même pour les dévots.

Voici une autre histoire. Un tapeur rencontre un confrère dans l'escalier d'un richard ; celui-ci lui déconseille d'aller plus loin. « Ne monte pas, le baron est mal luné aujourd'hui et ne donne pas plus d'un florin. » - « -Je monte tout de même, dit le premier, pourquoi lui ferais-je cadeau d'un florin ? Me donne-t-il jamais quelque chose, à moi ? »

Ce mot emprunte la technique du contresens, puisque le tapeur affirme simul­tanément que le baron ne lui donne rien et se met en devoir de solliciter une aumône. Mais le contresens n'est qu'apparent ; il est presque exact que le riche ne lui donne rien puisque, aux termes de la loi d'Israël, le riche est tenu de lui faire l'aumône et que même il devrait lui être reconnaissant de l'occasion qu'il lui offre de faire une bonne action. Il y a donc antinomie entre la conception religieuse et la conception banale et bourgeoise de l'aumône ; la seconde se révolte contre la première dans l'histoire du baron qui, ému par le récit des malheurs du tapeur, sonne son valet : « Fichez-le dehors, il me brise le cœur ! » Cette mise à nu de la tendance constitue de nouveau un cas-limite de l'esprit. Voici la tendance de tous ces mots : « Il n'est guère avantageux d'être un riche parmi les Juifs. La misère d'autrui empêche de jouir de sa propre fortune. » Les histoires précédentes ne diffèrent de cette dernière plainte dénuée d'esprit que par l'optique particulière à une situation donnée.

D'autres histoires, telle que la suivante, et qui, par leur technique, se présentent comme des cas limites de l'esprit, témoignent d'un cynisme profondément pessi­miste : Un homme dur d'oreille consulte un médecin, qui conclut avec justesse que la surdité est due à une trop abondante consommation d'eau-de-vie. Il conseille donc à son malade d'y renoncer ; le patient promet de suivre ce conseil. Quelque temps après, le médecin rencontre son malade dans la rue et lui demande, à très haute voix, comment il va. « Merci, répond l'autre, inutile de crier si fort, docteur, j'ai cessé de boire et entends bien. » Plus tard, nouvelle rencontre. Le docteur, de sa voix naturelle, lui demande de ses nouvelles, mais il s'aperçoit qu'il n'est pas compris. « Qu'est-ce ? Comment ? » - « Vous voilà revenu à l'eau-de-vie, crie le docteur à l'oreille de son patient ; voilà pourquoi vous n'entendez pas. » - « Vous pouvez avoir raison, réplique l'homme dur d'oreille, je me suis remis à l'eau-de-vie, mais je vais vous dire pourquoi. Tant que je n'ai pas bu, j'ai entendu, mais tout ce que j'ai entendu ne valait pas l'eau-de-vie. » - Techniquement parlant, ce mot n'est guère que l'exposé d'une idée ; le jargon, les artifices de la narration sont ici indispensables à provoquer le rire, mais derrière se dresse cette triste question : « Cet homme n'a-t-il pas eu raison dans son choix ? »

Ce sont les mille aspects de la misère sans espoir des Juifs que figurent ces anecdotes pessimistes ; c'est ce caractère commun qui me permet de les grouper sous la rubrique de l'esprit tendancieux.

D'autres histoires, qui participent du même esprit cynique, et qui n'appartiennent pas toutes au cycle juif, prennent à partie les dogmes religieux et la croyance en Dieu elle-même. L'histoire du « Zyeuter du rabbin » est édifiée techniquement sur la faute de raisonnement qui résulte de la juxtaposition sur le même plan de l'imagination et de la réalité (on pourrait, du reste, considérer, avec tout autant de raison, sa technique comme un « déplacement »). Son esprit cynique ou critique s'attaque aux thauma­turges et même à la foi aux miracles. À son lit de mort, Heine aurait fait un mot nettement blasphématoire. Il aurait répondu au prêtre qui amicalement le recomman­dait à la grâce de Dieu et lui faisait espérer le pardon de ses péchés : « Bien sûr qu'il me pardonnera ; C'EST SON MÉTIER. » C'est là une comparaison qui rabaisse et, techniquement parlant, elle ne représente qu'une allusion, car un métier, Un com­merce, une profession, c'est là le fait d'un ouvrier ou d'un médecin, par exemple, qui n'ont l'un et l'autre qu'un seul et unique métier. Mais la force du mot d'esprit réside dans la tendance. Tout ce qu'il veut dire est ceci : « Il me pardonnera certaine­ment, car il n'est là que pour ça, je ne me le suis pas procuré pour autre chose » (comme s'il s'agissait de son médecin ou de son avocat). Chez ce moribond, qui gît sans force, une conscience demeure, c'est  qu'il a créé Dieu et l'a doué de puissance pour s'en servir à l'occasion. Cette soi-disant créature, quelques instants avant son anéantisse­ment, se pose encore en Créateur.

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Aux variétés de mots d'esprit tendancieux décrits jusqu'ici, à savoir :

l'esprit qui déshabille ou esprit obscène,

l'esprit agressif (hostile),

l'esprit cynique (critique, blasphématoire), j'en joindrais volontiers une quatrième, beaucoup plus rare, dont le trait caractéristique apparaît dans l'excellent exemple qui suit :

Deux Juifs se rencontrent en wagon dans une station de Galicie. « Où vas-tu ? » dit l'un. - « À Cracovie », dit l'autre. - « Vois quel menteur tu fais ! s'exclame l'autre. Tu dis que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg. Mais je sais bien que tu vas vraiment à Cracovie. Pourquoi alors mentir ? »

L'effet de cette savoureuse histoire, qui semble d'une subtilité exagérée, est apparemment dû à la technique du contresens. Le second Juif se fait imputer à men­songe sa déclaration qu'il va à Cracovie, ce qui est pourtant la vérité. Ce puissant procédé technique (le contresens) se combine cependant à un autre, la représentation par le contraire ; en effet, d'après l'affirmation incontestée du premier, le second ment quand il dit la vérité et dit la vérité au moyen d'un mensonge. Or, le sérieux de cette histoire consiste dans la recherche du critérium de la vérité ; à nouveau l'esprit conduit à un problème et exploite l'incertitude d'une de nos conceptions les plus courantes. Est-ce dire la vérité que de présenter les choses telles qu'elles sont, sans se préoccuper de la façon dont l'auditeur entendra ce qu'on dit ? N'est-ce peut-être là qu'une vérité jésui­tique, et la réelle sincérité ne consiste-t-elle pas plutôt à tenir compte de la per­sonne de l'auditeur et à lui fournir un tirage fidèle de son propre savoir ? Je considère ces mots d'esprit comme suffisamment différents des autres pour leur assigner une rubri­que spéciale. Ils s'attaquent non pas à une personne ou à une institution, mais à la certitude de notre connaissance elle-même, qui fait partie de notre patrimoine spécu­latif. Le nom le plus approprié à ce type d'esprit serait celui « d'esprit scep­tique ».

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Au cours de nos études sur les tendances de l'esprit, nous avons peut-être éclairci quelques points et nous nous sommes certes sentis enhardis à poursuivre nos investigations ; mais les conclusions de ce chapitre et celles du chapitre précédent posent, par leur rapprochement, un problème difficile à résoudre. S'il est vrai que le plaisir causé par un mot d'esprit résulte d'une part de la technique, d'autre part de la tendance, comment embrasser d'un seul coup d’œil ces deux sources, si différentes, du plaisir conféré par le mot d'esprit ?