B. Partie synthétique

Chapitre III. Le mécanisme du plaisir et la psychogenèse de l’esprit

Quelles sont les sources du plaisir que nous procure l'esprit ? Nous poserons en principe que nous le savons à présent. Certes, nous sommes sujets à l'erreur qui consiste à confondre l'agrément que nous donne le fond de la pensée exprimée par la phrase avec le plaisir proprement dit de l'esprit, mais ce dernier plaisir a essentielle­ment deux sources : la technique et la tendance de l'esprit. Ce que nous voudrions rechercher à présent, c'est la manière dont le plaisir jaillit de ces sources, le méca­nisme de cet « effet de plaisir ».

Nous atteindrons, semble-t-il, plus aisément notre but par l'esprit tendancieux que par l'esprit inoffensif. Nous commencerons donc par le premier.

Le plaisir procuré par l'esprit tendancieux tient à ce qu'il donne satisfaction à une tendance qui, sans lui, demeurerait insatisfaite. Qu'une telle satisfaction constitue une source du plaisir, voilà qui se passe de plus ample commentaire. Mais la façon dont l'esprit nous donne cette satisfaction dépend de circonstances spéciales, qui nous ouvriront peut-être des horizons nouveaux. Il faut distinguer deux cas. Dans le cas le plus simple, la satisfaction de la tendance se heurte à un obstacle extrinsèque, que l'esprit permet de tourner. C'est ce que nous a montré la réponse à Serenissimus, qui demandait si la mère de son interlocuteur avait été à la résidence, ou bien la question du critique d'art auquel les deux riches fripons montrent leur portrait : And where is the Saviour » (Où est le Sauveur ?). La tendance, dans l'un des cas, revient à répondre à l'injure par l'injure ; dans l'autre, à remplacer par une insulte la critique sollicitée. Ce qui, dans les deux cas, entrave la tendance, ce ne sont que des facteurs extrinsè­ques : la haute situation et le pouvoir des personnes en cause. Remarquons toutefois que, bien que ces mots d'esprit - ou d'autres du même ordre - à caractère tendancieux, nous charment, ils ne sont pourtant pas capables de produire un grand effet risible.

Il en est tout autrement lorsque l'obstacle n'est plus d'ordre extrinsèque, lorsqu'un obstacle intrinsèque, un sentiment intérieur, s'oppose à la satisfaction directe de la tendance. Cette condition serait réalisée, d'après nous, dans les mots d'esprit agressifs de M. N..., dont le penchant très marqué à l'invective est tenu en échec par une haute culture esthétique. Dans le cas particulier de M. N... l'esprit aide à surmonter la résistance intérieure, à lever l'inhibition. Par là, à l'instar de ce qui se passe en cas d'obstacle extrinsèque, la satisfaction de la tendance est rendue possible, la répression ainsi que la « stagnation psychique » consécutive est évitée ; jusque-là le mécanisme du développement du plaisir serait, dans les deux cas, identique.

Nous serons cependant tentés d'approfondir ici les conditions qui différencient respectivement la situation psychologique dans les cas d'obstacle externe ou d'obs­tacle interne, car il nous paraît possible que la levée de l'obstacle interne engendre un plaisir incomparablement supérieur. Mais je proposerais de nous contenter ici de peu et de nous en tenir provisoirement à cette seule constatation, qui se borne à ce qu'il y a pour nous d'essentiel. Les cas d'obstacle externe et les cas d'obstacle interne ne diffèrent que sur un point : dans le dernier cas, une inhibition déjà existante est levée, dans le premier le développement d'une inhibition nouvelle est entravé. Nous ne nous aventurerons pas trop loin dans la voie de la spéculation en disant que l'établissement comme le maintien d'une inhibition psychique nécessite un « effort psychique ». S'il est démontré, à présent, que l'esprit tendancieux, dans les deux cas, procure du plaisir, on sera tout près d'admettre que le « plaisir » ainsi acquis correspond à une épargne de l'effort psychique.

Nous voilà encore ramenés au principe de l'épargne que nous avons déjà rencon­tré à l'occasion de la technique de l'esprit des mots. Nous croyions alors ne la retrouver que dans l'emploi de mots aussi peu nombreux ou aussi peu différents que possible les uns des autres ; à présent nous voilà aux prises avec la notion bien plus vaste de l'épargne de l'effort psychique, et nous envisageons la possibilité de pénétrer plus avant encore dans la nature de l'esprit en scrutant plus profondément la notion encore fort obscure de l'« effort psychique ».

Une certaine obscurité, que nous n'avons pu dissiper dans notre étude sur le mécanisme du plaisir propre à l'esprit tendancieux, nous apparaît comme le juste châtiment de notre tentative d'expliquer le compliqué avant le simple, l'esprit ten­dancieux avant l'esprit inoffensif. Retenons que « l'épargne d'un effort nécessité par l'inhibition ou la répression » nous apparut comme le secret du plaisir procuré par l'esprit tendancieux et abordons, à présent, le mécanisme du plaisir engendré par le mot d'esprit inoffensif.

Des exemples appropriés de mots d'esprit inoffensifs, qui ne pouvaient impres­sionner notre jugement ni par leur fond ni par leur tendance, nous ont amenés à conclure que les techniques de l'esprit sont par elles-mêmes des sources de plaisir ; cherchons si ce plaisir ne peut se ramener lui-même à une économie d'effort psychi­que. La technique d'un de ces groupes de mots d'esprit (les jeux de mots) consistait à orienter notre psychisme suivant la consonance des mots plutôt que suivant leur sens ; à laisser la représentation auditive des mots se substituer à leur signification déterminée par leurs relations à la représentation des choses. Il nous est permis, en effet, de supposer que le travail psychique est, de ce fait, grandement facilité et que l'emploi sérieux des mots exige un certain effort pour renoncer à ce procédé si commode. Nous pouvons observer dans des états morbides de la fonction mentale, au cours desquels la faculté de concentrer l'effort psychique sur un seul point est probablement restreinte, que la représentation par assonance verbale prend de fait le pas sur le sens des mots ; de tels malades suivent dans leurs discours la progression des associations (« extrinsèques » au lieu de suivre celle des associations « intrin­sèques » - pour nous servir de la for­mule consacrée. De même chez l'enfant, accou­tumé à considérer encore les mots comme des objets, nous remarquons la tendance à assigner à une consonance identi­que ou analogue un sens identique, ce qui occasion­ne bien des erreurs dont sourient les grandes personnes. Si, nous sommes charmés incontestablement lorsqu'un même mot ou un mot phonétiquement voisin nous trans­porte d'un ordre d'idées à un autre ordre d'idées fort éloigné. (p. ex. le home-roulard qui transportait de la cuisine à la politique), on peut à bon droit ramener notre plaisir à l'économie d'un effort psy­chique. Plus les deux ordres d'idées que le même mot rapproche sont éloignés l'un de l'autre, plus ils sont étrangers l'un à l'autre, plus gran­de est l'épargne de trajet que la pensée réalise grâce à la technique de l'esprit. Il convient du reste de noter que, dans ce cas, l'esprit use d'un moyen de liaison que rejette et évite avec soin le raisonnement sérieux 53.

Dans un second groupe de procédés techniques de l'esprit -unification, assonance, emploi multiple, modification de locutions courantes, allusion à des citations - le caractère commun réside dans ce fait qu'on retrouve dans tous les cas quelque chose de connu, là où l'on aurait pu escompter du nouveau. Retrouver le connu est un plaisir et il nous sera encore aisé de retrouver en ce plaisir celui de l'épargne, de le rapporter à l'épargne d'effort psychique.

Il est universellement admis que l'on a plaisir à retrouver ce qu'on connaît, en un mot à « reconnaître ». Groos 54 dit (p. 153) : « La reconnaissance s'accompagne tou­jours d'un sentiment de plaisir, à condition toutefois de n'être pas devenue trop mécanique (p. ex. quand on s'habille, etc.). Le connu, à lui seul, s'accompagne aisé­ment de cette sensation de bien-être que Faust éprouve en retrouvant son cabinet de travail après une rencontre pénible... » - « Si donc le fait même de reconnaître procure du plaisir, on peut bien s'attendre à ce que l'homme use de cette aptitude pour elle-même, c'est-à-dire s'en serve à la façon d'un jeu. De fait, Aristote a vu, dans la joie de la reconnaissance, le fondement de la jouissance artistique, et l'on ne saurait nier que ce principe mérite d'être pris en considération bien qu'il n'ait ni toute l'impor­tance ni toute la portée que lui attribue Aristote. »

Groos traite ensuite des jeux dont le caractère consiste à exalter la joie de la reconnaissance par l'interposition d'un obstacle, c'est-à-dire par provocation d'une « stagnation psychique », que supprime ensuite l'acte de la reconnaissance. Mais sa tentative d'explication abandonne alors l'hypothèse de la reconnaissance, cause par elle-même de plaisir, quand, en appelant à ces jeux, il ramène le plaisir de la recon­naissance à la joie de la force, de la difficulté vaincue. Selon moi, ce dernier facteur est secondaire et je ne vois pas de raison de renoncer à la conception plus simple, d'après laquelle la reconnaissance en soi est un plaisir en raison de la réduction de la dépense psychique, et d'après laquelle les jeux fondés sur ce plaisir n'useraient du mécanisme de la stagnation qu'afin d'exalter ce plaisir.

De même il est de notoriété publique que la rime, l'allitération, le refrain et autres formes de la répartition des sons en poésie, exploitent cette même source du plaisir à retrouver le connu. Le « sentiment de force » ne joue aucun rôle appréciable dans ces techniques si étroitement apparentées à celle de « l'emploi multiple » au domaine de l'esprit.

Étant donné l'étroitesse des rapports qui unissent la reconnaissance au souvenir, il n'est plus hasardé de supposer qu'il existe de même un plaisir du souvenir, c'est-à-dire que l'acte du souvenir par lui-même s'accompagne d'un sentiment de plaisir d'origine analogue. Groos ne semble pas hostile à une telle hypothèse, mais à nouveau il fait dériver le plaisir du souvenir du « sentiment de puissance » qui serait la cause primordiale de la jouissance inhérente à la plupart des jeux. À mon avis, il se trompe.

« Retrouver le connu » est encore le principe d'une autre technique auxiliaire de l'esprit, technique dont il n'a pas encore été question. Je veux parler de l'actualité, source féconde de plaisir qu'exploitent bien des mots d'esprit, et qui permet d'ex­pliquer certaines particularités de leur histoire. Certains mots d'esprit n'y ont aucun recours, et ce sont ces exemples que nous utiliserons presque exclusivement dans une étude sur l'esprit. N'oublions pas cependant que ces mots d'esprit à effet durable nous ont peut-être moins fait rire que d'autres, dont l'emploi nous paraît à présent difficile, car ils nécessiteraient des commentaires étendus qui ne leur rendraient pourtant pas leur effet d'antan. Ces mots-ci faisaient allusion à des personnages, à des événements qui, à l'époque, étaient « d'actualité », défrayaient et tenaient en haleine la curiosité publique. Après qu'ils eurent perdu leur intérêt, que l'affaire en question eut été défi­nitivement classée, ces mots d'esprit perdirent une partie et même la majeure partie de leur sel. Par exemple le mot sympathique de mon hôte, qui avait qualifié de home-roulard son entremets familial, a perdu pour moi la saveur qu'il possédait au moment où le home-rule avait sa rubrique quotidienne dans les nouvelles politiques de nos journaux. Si j'essayais aujourd'hui de justifier les mérites de ce mot d'esprit par le commentaire que ce seul mot - en nous épargnant un grand détour de la pensée - nous transporte du domaine de la cuisine au domaine fort éloigné de la politique, il me faudrait alors modifier ainsi mon commentaire : ce mot nous transporte du domaine de la cuisine au domaine fort lointain de la politique, domaine qui est sûr de solliciter notre intérêt parce qu'il est à l'ordre du jour de nos préoccupations. De même, cet autre mot d'esprit : « cette jeune fille me rappelle Dreyfus, l'armée ne croit pas à son innocence », nous semble aujourd'hui singulièrement périmé, bien que toutes ses res­sources techniques soient demeurées identiques. La sidération obtenue par la com­paraison et le sens équivoque du mot « innocence » ne peuvent empêcher que cette allusion, en son temps toute pimpante d'actualité, nous semble aujourd'hui complè­tement dénuée d'intérêt. Voici encore un mot d'actualité : la princesse royale Louise s'était adressée à l'administration du four crématoire de Gotha pour savoir ce que coûterait une incinération. On lui répondit : « Sonst 5.000 Mark, ihr werde man aber nur 3.000 Markberechnen, da sie schon einmal durchgebrannt sei ») (5.000 Mark pour les autres, mais pour elle ce sera seulement 3.000, car elle s'est déjà brûlé une fois les ailes) 55. Un tel mot semble aujourd'hui irrésistible ; bientôt ce mot sera beau­coup moins apprécié, et plus tard, lorsqu'il ne pourra plus être raconté sans commen­taire sur la personnalité de la princesse et sur le sens qu'il convient de donner au « durchgebrannt », ses qualités de jeu de mots ne lui serviront plus de rien.

Un grand nombre des mots d'esprit qui circulent ont leurs jours comptés et possèdent même un curriculum vitae, qui connaît la jeunesse, le déclin, pour sombrer enfin dans le plus complet oubli. Le besoin qu'éprouvent les hommes de tirer du plaisir de leurs processus cogitatifs fait constamment surgir des mots d'esprit nou­veaux en rapport avec les événements du jour. La vitalité des mots d'esprit actuels ne dépend pas de leurs qualités propres ; elle est, par l'intermédiaire de l'allusion, empruntée à d'autres intérêts, dont le déclin entraîne celui du mot d'esprit. Or cette actualité, source d'une joie éphémère, mais source particulièrement riche, source qui vient grossir les sources propres à l'esprit, ne peut pas être purement et simplement homologuée au fait de retrouver le connu. Il s'agit plutôt d'une certaine qualité du connu qui possède en propre d'être fraîche, d'être nouvelle, de n'avoir pas encore subi les injures de l'oubli. La formation des rêves offre aussi cette prédilection particulière pour les faits récents et donne inévitablement à penser que cette alliance au récent confère une prime de plaisir particulière et se trouve de ce fait facilitée.

L'unification, qui n'est que la répétition s'appliquant aux rapports entre les idées au lieu de s'appliquer au matériel verbal, est considérée par G. Th. Fechner comme une des sources du plaisir de l'esprit. Fechner dit (Vorschule der Aesthetik I, XVII) : « À mon avis, dans notre champ d'étude actuel  le principe de l'union intime du divers joue un rôle primordial ; mais l'appoint de conditions accessoires est encore nécessaire afin de permettre au plaisir, que les cas en question peuvent procurer, de franchir le seuil avec son caractère propre 56. »

Dans tous ces cas de répétition des mêmes rap ports ou du même matériel verbal, de redécouverte du connu et du récent, nous serons, sans doute, en droit d'attribuer le plaisir éprouvé à l'épargne de la dépense psychique, si tant est que notre point de vue parvienne à éclairer les faits isolés et à réaliser de nouvelles acquisitions d'ordre général. Il nous faut encore, nous le savons, élucider la genèse de l'épargne et préciser le sens de l'expression « dépense psychique ».

Le troisième groupe de techniques de l'esprit, - qui englobe la plupart des mots d'esprit de la pensée - et embrasse l'ensemble des fautes de raisonnement, déplace­ments, contresens, représentations par le contraire, etc. semble avoir, au premier abord, son cachet particulier et n'être en rien apparenté aux techniques de la redécou­verte du connu ou du remplacement des associations pragmatiques par les associa­tions verbales ; il est cependant fort aisé de démontrer qu'ils ressortissent à l'épargne et à l'allègement de la dépense psychique.

Il est plus facile et plus commode d'abandonner le chemin déjà battu par la pensée que de s'y tenir, de rassembler pêle-mêle des éléments hétéroclites que de les opposer les uns aux autres ; il est particulièrement aisé d'admettre des formules syllogistiques répudiées par la logique, et enfin d'accoupler les mots et les idées sans souci de leur sens, voilà qui est hors de doute ; or, ce sont là précisément les méthodes des techni­ques spirituelles en question. Il est cependant étonnant que, ce faisant, l'élaboration de l'esprit soit une source de plaisir puisque, en dehors de l'esprit, toute manifestation analogue du moindre effort intellectuel éveille en nous de désagréables sentiments de répulsion.

Dans la vie sérieuse, le « plaisir du non-sens », comme nous dirons par abrévia­tion, se cache, il est vrai, au point de disparaître. Pour le mettre en évidence, il nous faut recourir à deux cas, dans lesquels il apparaît encore ou se révèle à nouveau : c'est l'attitude de l'enfant qui apprend encore et celle de l'adulte dont l'humeur a été modi­fiée par un toxique. Lorsque l'enfant apprend le vocabulaire de sa langue maternelle, il se plaît à « expérimenter ce patrimoine de façon ludique » (Groos). Il accouple les mots sans souci de leur sens, pour jouir du plaisir du rythme et de la rime. Ce plaisir est progressivement interdit à l'enfant jusqu'au jour où finalement seules sont tolérées les associations de mots suivant leur sens. Mais, avec les progrès de l'âge, il cherche encore à s'affranchir de ces restrictions acquises à l'usage des mots, il les défigure par certaines fioritures, les altère par certains artifices (redoublement, tremblement), il se forge même avec ses camarades de jeu une langue conventionnelle. Ces démarches se retrouvent dans certaines catégories de psychopathies.

Je suis d'avis que, quel qu'ait été le mobile qui ait dicté à l'enfant l'initiative de tels jeux, il s'y prête, au cours de son développement ultérieur, en pleine conscience de leur absurdité et pour le seul attrait du fruit défendu par la raison. Il emploie le jeu à secouer le joug de la raison critique. Plus tyranniques encore sont les contraintes que nous impose l'apprentissage du jugement droit et de la discrimination, dans la réalité, du vrai et du faux ; aussi la tendance à réagir contre la rigueur de la pensée et de la réalité demeure-t-elle chez l'homme profonde et tenace. Ce point de vue domine aussi les processus de l'activité imaginative. Dans la dernière partie de l'enfance, et durant la période scolaire qui dépasse l'âge de la puberté, la critique a pris une telle puis­sance que le sujet ne se risque plus que rarement à goûter directement au plaisir du « non-sens libéré ». Il ne se hasarde plus à énoncer de contresens ; mais la tendance foncière du jeune garçon à l'activité intempestive et absurde me semble dériver en droite ligne du plaisir du non-sens. Dans les cas pathologiques, cette tendance s'exalte souvent au point de dominer à nouveau les discours et les réponses de l'élève ; j'ai pu, chez quelques lycéens atteints de névroses, me convaincre de ce que leurs ratés n'étaient pas moins imputables à l'attrait inconscient pour le non-sens qu'à l'ignorance réelle,

Plus tard, l'étudiant ne se fait pas faute de réagir contre la contrainte de la pensée et de la réalité, dont le joug lui semble de plus en plus pénible et pesant. Bon nombre de blagues d'étudiants ressortissent à ces réactions. L'homme est « un chercheur infa­tigable de plaisir » - je ne sais plus quel auteur a lancé cette heureuse formule - et chaque renoncement à un plaisir auquel il a une fois goûté lui est fort pénible. Par les joyeuses absurdités du « bagou de la bière », l'étudiant cherche à sauvegarder son plaisir du penser libre ; la scolarité du collège va le lui ravir de plus en plus. Beau­coup plus tard encore, quand l'homme mûr rencontre ses collègues au cours d'un congrès scientifique et se retrouve de ce fait dans la situation de l'étudiant, il trouve, à l'issue de la séance, dans la « chronique des buvettes 57 » qui défigure jusqu'à l'absurde les acquisitions nouvelles de la science, un dédommagement aux inhibitions nouvel­lement acquises par sa pensée.

« Bagou de la bière » et « Chronique des buvettes », ces noms seuls témoignent de ce que la critique, qui a refoulé le plaisir du non-sens, est devenue à ce point impérieuse que, sans appoint toxique, elle ne peut se relâcher, fût-ce un seul instant. La modification de l'humeur est ce que l'alcool peut offrir de plus précieux à l'homme et ce qui fait que tous les hommes ne renoncent pas avec la même facilité à ce « poi­son ». L'humeur enjouée, d'origine endogène ou toxique, abaisse les forces d'inhi­bition, la critique en particulier, et rend par là de nouveau abordables des sources de plaisir dont la répression fermait l'accès. Il est fort instructif de noter combien l'exaltation de l'humeur nous rend peu exigeants sur la qualité de l'esprit. C'est que l'humeur supplée à l'esprit, comme l'esprit doit s'efforcer de suppléer à cette humeur qui offre des possibilités de jouissance habituellement inhibées, et, parmi ces dernières, le plaisir de l'absurde.

« Avec peu d'esprit et beaucoup de plaisir... »

L'alcool fait de l'adulte un véritable enfant qui prend plaisir à se laisser aller au fil de ses pensées, sans souci des contraintes de la logique.

Nous espérons avoir établi que les techniques de l'esprit par l'absurde représentent une source vive de plaisir. Que ce plaisir ressortisse à l'épargne d'une dépense psychi­que, à l'allègement du joug de la critique, nous ne ferons que le rappeler.

Un coup d’œil d'ensemble sur les trois groupes de techniques de l'esprit que nous venons de distinguer montre que le premier et le troisième - le remplacement des associations pragmatiques par les associations verbales et l'emploi du contresens - peuvent être envisagées solidairement comme le rétablissement de libertés primitives et l'allègement du joug de l'éducation intellectuelle ; ce sont des allègements psychi­ques que l'on peut, dans une certaine mesure, opposer à l'épargne, qui constitue la technique du second groupe. Ainsi toute technique de l'esprit, donc tout plaisir issu de ces techniques, se ramène à ces deux principes : allègement de la dépense psychique en cours, épargne de la dépense psychique à venir. Ces deux ordres de technique et de « bénéfices de plaisir » correspondent, du moins en gros, à la distinction entre l'esprit des mots et l'esprit de la pensée.

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Les discussions qui précèdent nous ont inopinément ouvert une perspective sur l'histoire du développement, autrement dit sur la psychogenèse de l'esprit, sujet que nous allons à présent attaquer. Nous avons appris à connaître des stades préparatoires de l'esprit ; leur évolution jusqu'au stade tendancieux nous fera probablement décou­vrir des rapports nouveaux entre les divers caractères de l'esprit. Antérieure­ment à tout esprit il y eut quelque chose que l'on peut appeler jeu ou plaisanterie. Le jeu - gardons ce terme - apparaît chez l'enfant à l'époque où il apprend à employer des mots et à coordonner des pensées. En jouant, l'enfant obéit sans doute à un des instincts qui l'obligent à exercer ses facultés (Groos). Le jeu déclenche un plaisir qui résulte de la répétition du semblable, de la redécouverte du connu, de l'assonance, etc., et qui correspond à une épargne insoupçonnée de la dépense psychique. Il n'est pas étonnant que ce plaisir pousse l'enfant à cultiver le jeu, à s'y adonner de tout son cœur, sans souci du sens des mots ni de la cohérence des phrases. Jeu avec des mots et des pensées, motivé par un certain plaisir lui-même lié à l'épargne, voilà, semble-t-il, la première étape préparatoire de l'esprit.

À ce jeu, les progrès d'une faculté, que nous appellerons, à juste titre, critique ou raison, imposent un terme. Ce jeu est désormais condamné comme dénué de sens ou tout simplement comme absurde ; la critique le rend impossible. L'adolescent ne peut plus chercher le plaisir aux sources de la redécouverte du connu, etc., si ce n'est dans des occasions exceptionnelles, par exemple lorsqu'une veine de gaieté subite, sem­blable à celle de l'enfant, vient lever l'inhibition de la critique. Alors seulement il lui est permis de se livrer à ces jeux d'autrefois auxquels il trouvait du plaisir ; mais l'homme ne veut pas être réduit à cette seule chance et renoncer à un plaisir qu'il a jadis connu. Il s'applique alors à trouver des moyens aptes à le rendre indépendant de cette bouffée de gaieté. Aussi le développement ultérieur du processus qui aboutit à l'esprit est-il dominé par cette double tendance : tromper la critique et suppléer à l'humeur.

Nous voici donc parvenus à la seconde étape préparatoire de l'esprit, c'est-à-dire à la plaisanterie. Elle sert à réaliser le bénéfice de plaisir lié au jeu, tout en imposant silence à l'opposition de la critique, qui étoufferait dans l'œuf le sentiment du plaisir. Une seule voie nous est offerte : il faut que l'assemblage absurde des mots ou l'agen­cement incohérent des pensées ait tout de même un sens. Tout l'art de l'élaboration de l'esprit tend à trouver des mots et des constellations de pensées aptes à cet office. Toutes les ressources techniques de l'esprit ont déjà leur place marquée dans la plaisanterie ; aussi le langage parvient-il difficilement à délimiter leurs domaines respectifs. Ce qui différencie la plaisanterie du mot d'esprit, c'est que le sens de la phrase soustraite à la critique n'a pas besoin d'être profond, nouveau au seulement correct ; il lui suffit de pouvoir trouver son expression, peu importe que celle-ci soit insolite, oiseuse ou insipide. L'essentiel de la plaisanterie, c'est la satisfaction d'avoir permis ce que la critique défend.

Une simple plaisanterie est p. ex. le mot de Schleiermacher qui définit la jalousie : « passion qui cherche avec zèle ce qui procure la peine » (Die Eifersucht ist eine Leidenschaft, die mit Eifer sucht was Leiden schafft). En voici une autre : Le professeur Kästner, qui enseignait la physique à Gœttingen au XVIIIe siècle et était coutumier du mot d'esprit, demandait son âge à l'étudiant Kriegk (Krieg = guerre) qui prenait ses inscriptions ; celui-ci répond « trente ans », le maître réplique : « Eh, j'ai l'honneur de voir la guerre de Trente Ans 58. » C'est de même par une plaisanterie que le maître Rokitansky 59 répondit à un interlocuteur qui l'interrogeait sur la profession de ses quatre fils : « Zwei heilen und zwei heulen. » (« Deux guérissent et deux barrissent ») (deux médecins et deux chanteurs). Cette réponse était exacte et par suite inattaquable, mais ne suggérait rien qui ne fût exprimé par les mots mis entre parenthèses. Incontestablement la réponse ne s'est écartée des formes banales que pour le plaisir de l'unification et de l'assonance lié à ces deux mots.

Enfin, je pense, nous y voyons clair. Nous avons toujours été gênés dans notre appréciation des techniques de l'esprit par ce fait que ces techniques n'appartiennent pas en propre à l'esprit et que cependant l'essence même de l'esprit semblait liée à elles, puisque leur suppression par la réduction enlevait à l'esprit tout son caractère et tout le plaisir qui en émanait. Nous commençons à comprendre que ce que nous avons décrit comme techniques de l'esprit - et que nous devrons persister en un cer­tain sens à qualifier de tel -, ce sont plutôt les sources où l'esprit va puiser le plai­sir, et nous ne trouvons rien d'étonnant à ce que d'autres processus s'en viennent, dans une même intention, puiser aux mêmes sources. La technique particulière, propre à l'esprit, consiste à protéger ces sources, génératrices de plaisir, contre l'intrusion de la critique, qui inhiberait ce plaisir. Ce procédé ne prête qu'à peu de considérations générales ; comme nous l'avons déjà mentionné, l'élaboration de l'esprit se manifeste dans la sélection d'un matériel de mots et de situations cogitatives qui permettent au jeu primitif avec les mots et les pensées de conquérir le visa de la critique ; pour y arriver, l'élaboration de l'esprit doit mettre en œuvre avec la plus grande adresse toutes les particularités du vocabulaire et toutes les constellations possibles des asso­ciations d'idées. Peut-être serons-nous plus tard à même de caractériser encore l'élaboration de l'esprit par une propriété définie ; pour le moment, nous ne pouvons expliquer comment cette sélection s'opère en faveur de l'esprit. Car la tendance et l’œuvre de d'esprit, qui consistent à protéger contre la critique les alliances de mots et les associations d'idées génératrices de plaisir, constitueraient déjà les caractéristiques essentielles de la plaisanterie. Dès l'origine, elle a pour mission de lever les inhibi­tions intrinsèques et de rouvrir les sources de plaisir que ces inhibitions avaient interdites. Nous verrons que, dans toute son évolution, l'esprit reste fidèle à ce caractère.

Nous voilà également en état d'assigner sa place exacte au facteur « sens dans le non-sens » (v. Introduction, p. 11), auquel les auteurs attribuent une telle importance dans le diagnostic de l'esprit et dans l'intelligence du plaisir qu'il produit. Les deux constantes de la conditionnalité de l'esprit - sa tendance à assurer le jeu qui divertit, et ses efforts pour le protéger contre la critique de la raison - expliquent à elles seules pourquoi, à l'état isolé, le mot d'esprit, quand il nous paraît absurde d'un point de vue, nous semble d'un autre sensé ou tout au moins tolérable. Comment il s'y prend, c'est l'affaire de l'élaboration de l'esprit ; là où il échoue, il est rejeté comme « non-sens ». Point n'est besoin pour nous de faire dériver le plaisir engendré par l'esprit de l'action antagoniste des sentiments qui résultent soit par voie directe, soit par « sidération et lumière » du sens et du non-sens simultanés du mot d'esprit. Inutile également de nous demander comment la succession du sentiment de, non-sens apparent et de reconnaissance du sens réel, réalisé par l'esprit, peut produire le plaisir. La psycho­genèse de l'esprit nous a appris que son plaisir dérive du jeu avec les mots ou du déchaînement du non-sens et que le sens du mot d'esprit ne vise qu'à protéger ce plaisir contre la critique.

Ainsi la plaisanterie aurait déjà permis de déterminer le caractère essentiel de l'esprit. Il nous est loisible de suivre à présent l'évolution ultérieure de la plaisanterie jusqu'à son épanouissement dans l'esprit tendancieux. L'objectif principal de la plaisanterie est la recherche de notre amusement et, à cet effet, il lui suffit de n'être ni totalement insensée ni totalement oiseuse dans ses propos. Si ces propos ont quelque fond et quelque prix, la plaisanterie devient mot d'esprit. Une pensée qui, même sous sa forme la plus simple, eût été digne de notre intérêt, est alors parée d'une formule par elle-même séduisante 60. Il nous faut présumer qu'une telle association relève d'une intention et nous nous efforcerons de deviner l'intention qui préside à la formation du mot d'esprit. Une remarque, que nous avons formulée plus haut sans y insister, nous mettra sur la voie. Nous avons remarqué qu'un bon mot d'esprit nous donne comme une impression générale de plaisir, sans que nous soyons à même de distinguer immédiatement dans notre plaisir la part qui revient à la forme spirituelle de celle qui revient à la qualité même du fond de la pensée (p. 133). Nous nous trompons cons­tamment sur ce point ; tantôt nous surestimons la qualité du mot d'esprit en raison de notre admiration pour le fond de la pensée, tantôt au contraire nous surestimons la pensée en raison du plaisir que nous procure son revêtement spirituel. Nous ne savons ce qui nous charme et ce qui nous fait rire. Cette incertitude réelle de notre jugement pourrait avoir motivé la formation de l'esprit proprement dit. La pensée recourt au revêtement spirituel afin de s'imposer à notre attention et d'acquérir à nos yeux plus de poids et plus de prix et surtout afin d'égarer et de séduire notre critique. Nous avons tendance à créditer la pensée du charme de la forme spirituelle et nous ne sommes dès lors plus disposés à rejeter ce qui nous a procuré de l'agrément, afin de ne pas tarir ainsi une source de plaisir. Le mot d'esprit nous a-t-il fait rire, nous voilà de ce fait dans les dispositions les plus défavorables à la critique, car nous nous trouvons tout à coup mis malgré nous en cette humeur qui nous permettait jadis de nous contenter du jeu et à laquelle l'esprit s'ingéniait à suppléer. Bien que nous ayons posé précédemment en principe qu'un tel genre d'esprit mérite le nom d'inoffensif et point encore de tendancieux, nous ne pourrons méconnaître que, rigoureusement parlant, la plaisanterie seule est sans tendance, c'est-à-dire qu'elle seule n'aspire qu'à créer le plaisir. L'esprit - même quand son fond n'est pas tendancieux, mais intéres­sant du seul point de vue de la pensée théorique - n'est en somme jamais totalement dépourvu de « tendance » ; il possède un second objectif qui est de favoriser la pensée en la grossissant et de la préserver de la critique. Il manifeste ici à nouveau sa nature primitive en s'opposant à cette force inhibitrice et restrictive qu'est le jugement critique.

Cette première utilisation de l'esprit, qui déborde la production du plaisir, ouvre la voie à toutes les autres. Nous reconnaissons maintenant en l'esprit un facteur psychi­que capable, par sa puissance, de faire pencher la balance en sa faveur, suivant le plateau dans lequel il est jeté. Les grandes tendances, les grands instincts de la vie psychique l'utilisent à leurs fins. Originairement sans tendance, il était tout d'abord un jeu, il entre secondairement en connexion avec des tendances auxquelles aucune manifestation de la vie psychique ne saurait à la longue se soustraire. Nous savons comment l'esprit vient en aide aux tendances qui déshabillent, aux tendances hostiles, cyniques ou sceptiques. Par l'esprit obscène, issu de la grivoiserie, il fait du tiers - primitivement trouble-fête de la situation sexuelle, - en l'associant au plaisir, un allié, devant lequel la femme doit rougir. Par un procédé analogue, l'esprit à tendance agressive fait de l'auditeur, primitivement indifférent, un complice de ses haines et de ses mépris ; il suscite contre son ennemi une armée d'adversaires, alors qu'au début il était seul. Dans le premier cas il triomphe de l'inhibition de la pudeur et de ses bienséances par la prime de plaisir qu'il offre ; dans le second, il déroute à nouveau le jugement critique qui, sans lui, eût dans le débat pesé le pour et le contre. Dans le troisième et le quatrième cas l'esprit, en se mettant au service des tendances cyniques et sceptiques, ébranle le respect dû aux institutions et aux vérités auxquelles l'auditeur croyait jusqu'alors, en renforçant, d'une part, l'argument, et, d'autre part, en recourant à une offensive d'un genre nouveau. Tandis que l'argumentation cherche à mettre de son côté le jugement critique de l'auditeur, l'esprit s'attache à se débarrasser de cette critique. Incontestablement l'esprit suit la voie du meilleur rendement psychologique.

Cette revue d'ensemble des œuvres de l'esprit tendancieux a mis au premier plan ce qui est le plus facile à voir l'effet du mot d'esprit sur celui qui l'écoute. Plus signifi­catif, au point de vue de la compréhension des choses, est l'effet du mot d'esprit dans la vie psychique de celui qui le fait on, pour adopter la seule formule exacte, à qui il vient à l'idée. Nous nous sommes déjà proposé - et nous réitérons ici ce dessein- d'étudier les processus psychiques du mot d'esprit en fonction des deux intéressés. Nous supposerons que le processus psychique, suscité chez l'auditeur par le mot d'esprit, soit dans la plupart des cas la réplique de celui qui se déroule chez l'auteur du mot. L'obstacle externe, qui doit être surmonté chez l'auditeur, correspond chez l'auteur du mot d'esprit à une inhibition interne. Chez ce dernier, l'attente de l'obstacle extérieur est pour le moins présente à titre de représentation inhibitrice. Dans certains cas, l'obstacle interne, dont l'esprit tendancieux doit triompher, est évident ; dans le cas de M. N... (voir p. 153) par exemple, nous devons admettre que ses mots d'esprit ne se bornent pas à rendre accessible à l'auditeur le plaisir de l'offensive injurieuse, mais avant tout, lui permettent à lui-même de lancer ces injures. Parmi les formes de l'inhibition ou de la répression internes, il en est une qui nous intéresse plus particu­lièrement parce que c'est elle qui va le plus loin dans cette voie ; elle est désignée du nom de « refoulement » ; on la reconnaît à ce qu'elle ferme le retour à la conscience aux émotions et impulsions qu'elle a frappées d'interdit ainsi qu'à leurs dérivés. Nous allons voir que l'esprit tendancieux sait tirer du plaisir même de ces sources interdites par le refoulement. Si, comme nous venons de le laisser entendre, la levée des obsta­cles externes est réductible à celle des inhibitions et des refoulements internes, on est en droit de dire que mieux que toutes les autres « étapes » de l'évolution de l'esprit, l'esprit tendancieux fait ressortir le caractère primordial de l'élaboration spirituelle, qui consiste dans la libération du plaisir par la levée des inhibitions. Il fortifie les tendances qu'il sert, en mettant dans leur jeu les impulsions réprimées, ou bien en se mettant tout simplement lui-même au service des tendances réprimées.

On admettra volontiers que ce sont bien là les démarches de l'esprit  tendancieux, mais on se rendra compte de ce qu'on ne comprend pas par quel moyen il peut y réussir. Le secret de sa puissance réside dans le bénéfice de plaisir qu'il tire du jeu avec les mots et de la libération du non-sens et, si l'on doit le juger sur l'impression que produisent les plaisanteries non tendancieuses, On ne peut surestimer ce plaisir au point de lui attribuer la force de lever des inhibitions et des refoulements profon­dément enracinés. Il ne s'agit pas ici, en réalité, d'un simple effet dynamique, mais d'un mécanisme de déclenchement plus compliqué. Au lieu de suivre les nombreux détours qui m'ont amené à la compréhension de ce mécanisme, je vais tenter de cou­per au court par une synthèse.

G. Th. Fechner, dans sa Propédeutique à l'esthétique (Vorschule der Aesthetik, 1er vol., V), définit en ces termes le « principe du concours ou de l'exaltation esthétiques » : « La rencontre non contradictoire de plusieurs conditions de plaisir, assez faibles par elles-mêmes, produit une résultante de plaisir souvent bien supé­rieure à celle qui correspondrait au coefficient de plaisir lié à chacune d'elles prise isolément, supérieure à celle que pourrait représenter la somme de ces effets isolés ; bien plus, il peut résulter de cette rencontre un élément de plaisir positif qui permette de franchir le seuil du plaisir, ce dont les facteurs isolés auraient été incapables : à la condition toutefois que la supériorité en plaisir, relativement à d'autres facteurs, puisse être perçue 61. » À mon avis, le thème de l'esprit nous fournit peu d'occasions de vérifier ce principe, qui s'applique à tant d'autres productions artistiques. L'esprit nous a appris autre chose encore, qui s'écarte du moins fort peu de ce principe, c'est que, dans la collaboration de plusieurs facteurs générateurs du plaisir, il est impos­sible de démêler dans quelle mesure chacun d'eux contribua à l'effet général. On peut cependant faire varier la situation envisagée dans le « principe du concours », et soulever à propos de ces conditions nouvelles une Qu'arrive-t-il en général dans les cas où des conditions de plaisir se heurtent à des conditions de déplaisir ? De quoi dépend alors la résul­tante et son signe algébrique L'esprit tendancieux constitue un cas particulier parmi toutes ces dites possibilités. Il existe d'une part une impulsion, une aspiration qui voudrait puiser du plaisir à une certaine source et qui même y parviendrait d'elle-même s'il ne surgissait aucun obstacle. Il existe d'autre part une aspiration antagoniste qui s'oppose au développement du plaisir et, par conséquent, l'inhibe ou le réprime. Comme le démontre le résultat, la force répressive doit être, dans une certaine me­sure, supérieure à la force réprimée qui, de ce fait, n'est pourtant pas supprimée.

Survienne une seconde aspiration qui, bien qu'issue d'une autre source, soit capa­ble de déclencher le plaisir par un processus identique, et qui agit, par conséquent, dans le même sens que l'aspiration réprimée. Quel pourra être le résultat en pareil cas ? Un exemple sera plus explicite que ce schéma. Supposons que l'aspiration con­siste à invectiver une personne déterminée ; le sens des convenances, la culture esthétique s'opposent à cette aspiration de façon à rendre l'invective impossible ; si l'invective pouvait éclater, par exemple sous l'influence d'une modification de l'état affectif ou de l'humeur, l'éclat de la tendance injurieuse causerait ultérieurement une sensation de déplaisir. Il n'y a donc pas d'invective de proférée. Mais supposons que surgisse la possibilité d'utiliser le matériel de mots et de pensées destinés à l'invective à la confection d'un bon mot d'esprit, c'est-à-dire de puiser le plaisir à d'autres sour­ces, sur lesquelles ne pèserait pas le même interdit. Cependant ce deuxième plaisir ne saurait éclore sans l'appoint de l'invective, mais dès que celle-ci peut se faire jour, le plaisir nouvellement libéré lui reste attaché. L'expérience de l'esprit tendancieux montre qu'en pareille occurrence la tendance réprimée peut recevoir du plaisir inhé­rent à l'esprit la force nécessaire à vaincre l'inhibition, qui autrement eût été la plus forte. L'invective sera proférée pour rendre le mot d'esprit possible. Mais l'agrément qui en résulte n'est pas seulement celui que donne l'esprit ; il est incomparablement supérieur ; il dépasse de si loin le plaisir de l'esprit que force nous est d'admettre que la tendance primitivement réprimée a réussi à s'extérioriser presque intégralement. C'est ainsi que l'esprit tendancieux déclenche l'hilarité la plus franche.

La recherche des conditions du rire nous amènera peut-être à nous former une idée plus claire du concours que l'esprit apporte à la lutte contre la répression. Mais nous voyons ici encore que l'esprit tendancieux représente un cas particulier du « principe du concours ». Une possibilité de développement de plaisir se greffe sur une situation dans laquelle une autre possibilité de plaisir est contrecarrée, donc incapable de produire, par elle-même, aucun plaisir ; il en résulte un plaisir notable­ment supérieur à celui qu'eût produit, à elle seule, la possibilité surajoutée. Cette dernière a donc pour ainsi dire servi de Prime de séduction ; un petit appoint de plaisir a permis de libérer une somme considérable de plaisir, qui, sans lui, fût demeurée fort difficilement accessible. J'ai de bonnes raisons de supposer que ce principe relève d'un mécanisme qui s'applique encore à bien d'autres domaines de la vie psychique, domaines même assez étrangers les uns aux autres ; je crois que le nom idoine de ce plaisir qui sert à libérer un plaisir plus grand est celui de « plaisir préliminaire » et nous appellerons ce principe « principe du plaisir préliminaire ».

Nous pouvons maintenant formuler ainsi le mode d'action de l'esprit tendancieux : il se met au service des tendances et, à la faveur du plaisir qu'engendre l'esprit, agissant en tant que plaisir préliminaire, il engendre, par la levée des répressions et des refoulements, un plaisir nouveau. Si nous jetons à présent un coup d’œil sur son évolution, nous pouvons dire que, du début à la fin de cette évolution, l'esprit est resté fidèle à sa propre nature. Il débute à la façon d'un jeu qui cherche son plaisir dans le libre emploi des mots et des pensées. Dès que les progrès de la raison lui font considérer le jeu des mots comme insipide, le jeu avec les pensées comme absurde, l'esprit se fait plaisanterie, afin de ne point renoncer à ces mêmes sources de plaisir et de retrouver dans le non-sens libéré un regain de plaisir. Puis, en tant que mot d'esprit proprement dit, encore dépourvu de tendance, il prête son concours à certaines pen­sées qu'il met -en état de défier l'assaut du jugement critique ; à cet égard, le principe de la confusion des sources du plaisir lui est utile. Enfin il fait cause commune avec des tendances primordiales de l'âme, qui sont en lutte avec la répression, pour lever les inhibitions intrinsèques conformément au principe du plaisir préliminaire. Raison - jugement critique - répression, voilà les puissances qu'il combat tour à tour ; il ne renonce jamais à son plaisir primitif de jouer avec les mots, et, dès le stade de la plaisanterie, il fait jaillir de nouvelles sources de plaisir en levant les inhibitions. Le plaisir qu'il engendre, soit plaisir du jeu, soit plaisir par la levée des inhibitions, peut se ramener dans tout les cas à l'épargne de l'effort psychique, à condition qu'une telle conception ne soit pas incompatible avec l'essence même du plaisir et qu'elle se montre encore par ailleurs féconde 62.

Chapitre IV. Les mobiles de l’esprit L’esprit en tant que processus social

Il pourrait sembler superflu de parler des mobiles de l'esprit, puisque la recherche du plaisir doit être reconnue comme étant la raison suffisante de son élaboration. Mais il n’est pas impossible, d'une part, que d'autres mobiles concourent à la produc­tion de l'esprit et que, d'autre part, certaines observations connues nous obligent à poser le thème de la conditionnalité subjective de l'esprit.

Deux raisons surtout nous y engagent. Quoique l'élaboration de l'esprit excelle à tirer du plaisir des processus psychiques, tous les hommes, on le sait, ne sont pas également aptes à l'esprit. L'élaboration de l'esprit n'est pas à la portée de tout le monde, et notamment à un degré élevé, elle devient l'apanage d'une faible minorité, dont on dit, pour les distinguer des autres, qu'ils ont de l'esprit. « L'esprit » apparaît ici comme une faculté spéciale, comme une « faculté de l'âme » (pour employer l'ancienne terminologie) qui garde une certaine indépendance par rapport aux autres facultés : intelligence, imagination, mémoire, etc. On peut donc supposer aux gens d'esprit des dispositions particulières ou des aptitudes psychiques qui permettent ou favorisent l'élaboration de l'esprit.

Je crains de ne pouvoir aller bien loin dans l'investigation de ce thème. Il est bien rare que l'analyse d'un mot d'esprit isolé nous permette de pénétrer les conditions subjectives du psychisme de son auteur. Le hasard veut justement que le premier exemple qui nous ait servi à explorer la technique de l'esprit nous permette aussi de saisir sa conditionnalité subjective. Je veux parler du mots de Heine, qui a déjà attiré l'attention de Heymans et de Lipps :

« ... J'étais assis à côté de Salomon Rothschild, et il me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon toute famillionnaire. » (Les Bains de Lucques).

Ce mot, Heine l'a mis dans la bouche d'un personnage comique, Hirsch-Hyacin­the, buraliste, opérateur et taxateur à Hambourg, valet de chambre du noble baron Cristoforo Gumpelino (anciennement Gumpel). Le poète est fort attaché à ce personnage de sa création ; il donne en effet sans cesse la parole à Hirsch-Hyacinthe et lui attribue les saillies les plus amusantes et les plus franches ; il lui prête jusqu'à la sagesse pratique d'un Sancho Pança. Il est fort regrettable que Heine, peu porté, semble-t-il, à la forme dramatique, ait laissé tomber aussi vite cette savoureuse silhouette. Bien des passages nous donnent à penser que c'est le poète lui-même qui parle derrière le masque fragile de Hirsch-Hyacinthe, et bientôt nous acquérons la certitude que, dans ce personnage, le poète s'est parodié lui-même. Hirsch nous apprend les raisons qui lui ont fait abandonner son nom primitif pour celui de Hyacinthe. « J'y vois encore un avantage, poursuit-il, c'est que mon cachet porte un H et que je n'aurai pas besoin de m'en faire graver un autre. » Or Heine n'avait pas dédaigné lui-même cette économie lorsqu'à son baptême il échangea son prénom de « Harry » contre celui de « Henri » (Heinrich). De plus, tous ceux qui connaissent la vie de Heine peuvent se rappeler qu'il avait à Hambourg, théâtre de l'activité de Hirsch-Hyacinthe, un oncle du même nom, qui, en tant que richard de la famille, joua dans la vie du poète un rôle des plus importants. L'oncle s'appelait Salomon, tout comme le vieux Rothschild, qui avait accueilli Hirsch-Hyacinthe de façon si « famil­lionnaire ». Ce qui, dans la bouche de Hirsch-Hyacinthe, semblait tout simplement plaisant, se double d'une réelle amertume, si nous l'appliquons au neveu Harry-Henri. Heine appartenait en effet à la famille, nous savons même que son désir le plus cher eût été d'épouser une des filles de cet oncle ; mais il ne fut point agréé par la cousine et l'oncle le traita toujours de façon un peu « famillionnaire », en parent pauvre. Jamais les riches cousins de Hambourg ne le considérèrent vraiment comme un des leurs ; je me souviens du récit d'une de mes vieilles tantes, qui était alliée à la famille Heine ; lorsqu'elle était encore une jeune et jolie femme, elle eut un jour pour voisin, à la table familiale, un jeune homme peu appétissant, que les autres convives trai­taient par-dessous la jambe. Elle ne se sentit pas disposée à plus de condescendance à son égard ; elle ne sut que bien des années après que ce cousin négligent et négligé était le poète Henri Heine. Bien des indices démontrent à quel point Heine, dans sa jeunesse et plus tard, souffrit de l'ostracisme de ses riches cousins. C'est sur le terrain de cette souffrance subjective qu'est par la suite éclos le mot « famillionnaire ».

Bien d'autres bons mots de ce grand railleur laissent soupçonner des conditions subjectives analogues, mais je n'en connais point où elles s'imposent de façon plus évidente ; c'est pourquoi il serait hasardeux de chercher à préciser davantage la nature de ces conditions personnelles ; aussi bien ne sera-t-on pas disposé à attribuer a priori à chaque mot d'esprit des conditions génératrices aussi complexes. À cet égard, les mots d'esprit d'autres hommes célèbres ne se montrent pas plus révélateurs et on a l'impression que les déterminantes subjectives de l'élaboration de l'esprit sont assez voisines de celles qui provoquent les névroses, lorsqu'on apprend que Lichtenberg, par exemple, était un hypocondriaque caractérisé, nanti de toutes sortes de singu­larités. La plupart des mots d'esprit, surtout ceux qui jaillissent de l'actualité, circulent de façon anonyme ; on pourrait se demander, par curiosité, dans quelle cervelle ils sont éclos. Si les hasards de la profession médicale vous mettent en présence d'un de ces faiseurs de bons mots qui, malgré leur médiocrité, trouvent leur publie et possè­dent à leur actif nombre de mots d'esprit qui ont fait fortune, on pourra être surpris de découvrir que ce loustic possède une personnalité double, prédisposée aux maladies nerveuses. Mais, vu l'insuffisance de notre documentation, nous nous abstiendrons certainement de considérer la constitution psychonévrotique comme une condition subjective constante et nécessaire de la production de l'esprit.

Un exemple démonstratif nous est à nouveau fourni par les mots juifs, qui, comme nous l'avons déjà fait observer, sont exclusivement l'œuvre des Juifs, tandis que les histoires juives d'autre origine ne dépassent guère la pochade comique ou l'injure la plus grossière (p. 167). Cette condition, la participation de la propre per­sonne, se dégage nettement ici tout comme dans le mot « famillionnaire » de Heine - et sa signification consiste en ce que la critique ou l'agression directes sont rendues plus difficiles et ne peuvent jouer qu'à la faveur d'un détour.

D'autres conditions subjectives ou conjonctures favorables à l'élaboration de l'esprit sont moins impénétrables. Le mobile de la production de mots inoffensifs est fréquemment le besoin ambitieux de montrer son esprit, de se manifester : ainsi une « pulsion » équivalente à ce qu'est l’exhibitionnisme dans le domaine du sexuel. L'existence de nombreuses pulsions inhibées, dont la répression a conservé un certain degré de labilité, fournira la disposition la plus favorable à la production de l'esprit tendancieux. En particulier, certaines composantes de la constitution sexuelle d'un sujet sont capables de figurer à titre de mobiles de la formation de l'esprit. Nombre d'histoires obscènes peuvent faire soupçonner chez leurs auteurs un secret penchant à l'exhibitionnisme. Les mots d'esprit tendancieux à type agressif sont particulièrement aisés à ceux dont la sexualité comporte une forte composante sadique que la vie a plus ou moins inhibée.

La seconde raison qui nous incite à l'investigation des conditions subjectives de l'esprit réside dans ce fait d'expérience que nul ne se résignerait à faire pour lui seul un mot d'esprit. L'élaboration de l'esprit est indissolublement liée au besoin de le communiquer aux autres ; ce besoin est même si impérieux qu'il triomphe assez souvent de scrupules légitimes. La communication du comique à autrui est également un plaisir ; mais elle ne constitue pas un désir impérieux ; lorsqu'on rencontre le comi­que sur sa route, on peut le goûter seul. Dans le cas du mot d'esprit, au contraire, la communication s'impose ; le cycle psychique de la formation de l'esprit ne semble pas se clore sur l'inspiration du mot d'esprit ; il subsiste encore un quelque chose qui, dans la communication du mot d'esprit, cherche à parfaire le cycle de ce processus inconnu. Nous ne pouvons de prime abord deviner la cause de cette impulsion à commu­niquer le mot d'esprit. Toutefois l'esprit offre une autre particularité, qui le distingue encore du comique. Si je rencontre le comique sur ma route, je puis moi-même en rire de bon cœur ; il est vrai que je puis aussi trouver l'occasion de faire rire un autre en lui en faisant part. Mais le mot d'esprit qui m'est venu à l'idée, que j'ai fait, je ne peux pas en rire moi-même, en dépit de l'agrément indiscutable que je lui trou­ve. Il est possible qu'il y ait quelque rapport entre mon besoin de communiquer le mot d'esprit à autrui et cet effet risible qui m'est interdit à moi-même, tandis qu'il se manifeste chez autrui.

Pourquoi donc ne puis-je -rire moi-même de mon propre mot d'esprit ? Et quel est, en l'espèce, le rôle assigné à autrui ?

Occupons-nous tout d'abord de la seconde question. Dans le comique intervien­nent en général deux personnages : en dehors de mon moi, le sujet chez lequel je découvre le trait comique ; si je trouve du comique aux objets, c'est qu'en vertu d'une démarche assez familière à notre représentation, je personnifie cet objet. Ces deux personnages, le moi et la personne-objet, suffisent au processus comique ; l'interven­tion d'une tierce personne est possible mais non point indispensable. Le mot d'esprit, en tant que jeu avec ses propres paroles, ses propres pensées, se passe tout d'abord de personne-objet, mais dès le stade préliminaire de la plaisanterie, lorsqu'il a réussi à soustraire le jeu et le non-sens aux objections de la raison, il a besoin d'un tiers auquel il puisse faire part de sa réussite. Dans le cas du mot d'esprit, cette seconde personne ne correspond pas à la personne-objet, mais au tiers, à l'acolyte du comique. Il semble que, dans la plaisanterie, l'acolyte ait qualité pour décider si l'élaboration de l'esprit a atteint son but, comme si le moi n'était pas sûr de son propre jugement. De même l'esprit inoffensif, celui qui renforce une pensée, a besoin de l'approbation d'autrui pour se convaincre de ce qu'il a bien rempli sa mission. Quand le mot d'esprit se met au service des tendances qui déshabillent ou des tendances hostiles, on peut le figurer comme un processus psychique à trois personnages qui sont les mêmes que ceux du comique, mais le rôle du tiers est ici différent le processus psychique évolue entre le premier (le moi), et le tiers : (l'acolyte), non point, comme dans le comique, entre le moi et la personne-objet.

Chez le tiers du mot d'esprit, l'esprit peut aussi se heurter à des conditions subjec­tives capables de faire avorter ce résultat : l'éveil du plaisir. Comme le dit Shakespeare (Love's Labour's lost, V, 2) :

« A jest's prosperity lies in the ear

of him that hears it, never in the tongue

 of him that makes it... » 63

Celui qui est absorbé dans des pensées sérieuses est hors d'état de témoigner, par sa réaction à la plaisanterie, que la plaisanterie a su sauvegarder le plaisir de jouer avec les mots. Il doit être d'humeur enjouée ou, tout au moins, indifférente pour pouvoir, vis-à-vis de la plaisanterie, jouer le rôle de tiers. Ce même obstacle inter­vient également dans l'esprit inoffensif et dans l'esprit tendancieux ; mais dans ce dernier cas un autre obstacle surgit encore : c'est l'opposition à la tendance que l'esprit cherche à servir. Le tiers, auditeur d'un mot d'esprit obscène, même excellent, ne sera pas d'humeur à en rire, si ce mot vise une de ses proches parentes qu'il révère. Dans une réunion de curés et de pasteurs, personne ne se risquerait à comparer, comme l'a fait Heine, les ministres catholiques ou protestants à de petite commerçants ou à des représentants de maisons de gros ; devant un parterre de sujets dévoués à mon adversaire, les invectives les plus spirituelles que je pourrais lui décocher ne feraient pas l'effet de mots d'esprit, mais d'invectives pures et simples, et soulèveraient, non point le rire, mais l'indignation de l'auditoire. Une certaine disposition favorable, ou tout au moins une certaine indifférence, l'absence de tout élément capable de susciter des sentiments vifs opposés à la tendance, sont indispensables pour permettre au tiers de contribuer à l'accomplissement du processus spirituel.

Lorsque aucun de ces obstacles ne s'oppose à l'effet du mot d'esprit, voici ce qui se produit et ce qui nous reste à étudier - le plaisir, résultat du mot d'esprit, se mani­feste d'une façon plus nette chez l'auditeur que chez l'auteur. Nous nous contentons de dire : « d'une façon plus nette », tout en étant tentés de poser la question de savoir si le plaisir de l'auditeur n'est pas même supérieur à celui de l'auteur, parce que - comme il est facile de le comprendre - les procédés de mesure et d'étalonnage nous font défaut. Nous voyons cependant que l'auditeur manifeste son plaisir par un éclat de rire, tandis que la première personne a lancé son mot d'esprit, le plus souvent, d'un air sérieux et impassible. Si je rapporte, à mon tour, un mot d'esprit que j'ai entendu, je dois, pour ne pas en compromettre l'effet, adopter dans mon récit l'attitude du premier narrateur. La question se pose à présent de savoir si cette conditionnalité du rire déclenché par le mot d'esprit nous autorise à formuler des conclusions applicables au processus psychique de la formation du mot d'esprit.

Nous ne pouvons relever ici tout ce qui a été dit et écrit sur la nature du rire. Nous pourrions d'ailleurs en être découragés par cette phrase que Dugas, élève de Ribot, place en tête de son livre, Psychologie du rire (1902) : « Il n'est pas de fait plus banal et plus étudié que le rire ; il n'en est pas qui ait eu le don d'exciter davantage la curiosité du vulgaire et celle des philosophes, il n'en est pas sur lequel on ait recueilli plus d'observations et bâti plus de théories, et avec cela il n'en est pas qui demeure plus inexpliqué ; on serait tenté de dire avec les sceptiques qu'il faut être content de rire et de ne pas chercher à savoir pourquoi on rit, d'autant que peut-être la réflexion tue le rire, et qu'il serait alors contradictoire qu'elle en découvrît les causes. » (p. 1) 64.

Par contre, nous ne laisserons pas échapper l'occasion d'utiliser à nos fins une conception du mécanisme du rire qui s'accorde parfaitement avec notre manière de penser. Je veux parler de l'explication que H. Spencer cherche à en donner dans son essai : Physiology of Laughter  65.

D'après Spencer, le rire est un phénomène de décharge de l'excitation psychique et montre que l'emploi de cette excitation s'est tout d'un coup heurté à un obstacle. Voici en quels termes il décrit la situation psychologique qui se résout par le rire : « Laughter naturally results only whencconsciousness is unawares transferred front great things to small - only when there is what we may call a descending incongruity  66. »

Dans le même esprit, des auteurs français(Dugas) considèrent le rire comme une détente - une manifestation de détente - et même la formule de A. Bains, Laughter a relief freom restraint  67 » me parait moins éloignée de la conception de Spencer que bien des auteurs ne voudraient nous le faire croire.

Il nous parait cependant nécessaire de modifier la pensée de Spencer ; les idées qu'elle implique demandent à être en partie précisées, en partie retouchées. Nous dirions que le rire se déclenche dans le cas où une somme d'énergie psychique, primi­tivement employée à l'investissement  de certaines voies psychiques, a perdu toute utilisation, de telle sorte qu'elle peut se décharger librement. Nous nous rendons compte de la « suspicion » à laquelle une telle assertion nous expose, mais nous nous risquerons à invoquer à notre justification cette proposition excellente du travail de Lipps sur le comique et sur l'humour ; ce travail, du reste,

Je me bornerai à fournir une seule contribution au thème - traité avant et depuis Darwin, mais cependant pas encore définitivement épuisé - de l'élucidation physio­logique du rire, c'est-à-dire de la déduction ou interprétation des actions musculaires caractéristiques du rire. La contorsion de la commissure des lèvres - grimace qui caractérise le sourire - se montre pour la première fois, à ce que je sache, chez le nourrisson repu et rassasié qui, en s'endormant laisse échapper le sein maternel. C'est là un geste réellement expressif qui correspond à la résolution de ne plus prendre de nourriture, et représente, pour ainsi dire, un « Assez » ou plutôt à un « Plus qu'assez ». Ce sens primitif du rassasiement joyeux a peut-être procuré au sourire qui, comme on le sait, demeure le phénomène fondamental du rire, le rapport ultérieur avec les processus de décharge joyeuse. (N. d. T.) nous ouvre des horizons débordant le comique et l'humour. « En fin de compte, les problèmes isolés de la psychologie nous ramènent toujours au cœur même de la psychologie, à telle enseigne qu'aucun problè­me psychologique ne peut se traiter isolément » (p. 71). Les concepts « d'énergie psychique » de « décharge », et le fait de traiter l'énergie psychique comme une quantité, sont devenue pour moi des habitudes de pensée depuis que j'ai entrepris de considérer les faits de la psychopathologie sous un angle philosophique ; déjà dans ma Science des Rêves (1900) j'ai tenté, dans le même esprit que Lipps, de poser, non pas le contenu de la conscience, mais les processus psychiques - en eux-mêmes inconscients - comme « les facteurs réellement efficients du psychisme » 68. Ce n'est que lorsque je parle de l' « investissement des voies psychiques » que je semble m'éloigner des métaphores employées par Lipps. Mon expérience relative à la mobilité de l'énergie psychique suivant certaines voies d'associations, ainsi que mon expérience touchant la conservation presque indéfinie des traces laissées par les processus psychiques, m'ont en effet incité à tenter de figurer l'inconnu sous cette forme imagée. Pour éviter tout malentendu, je dois ajouter que je ne prétends nulle­ment proclamer que ces voies psychiques soient constituées par les cellules ou les fibres nerveuses, pas plus que par le système des neurones, qui, de nos jours, a pris leur place, bien qu'il doive être possible de représenter ces voies, d'une manière encore imprévisible, par des éléments organiques du système nerveux.

Ainsi, d'après notre hypothèse, dans le rire, les conditions sont telles qu'une somme d'énergie psychique, employée jusque-là à un investisse :ment, peut se déchar­ger librement ; or, si tout rire n'est pas un signe de plaisir, celui que provoque un mot d'esprit en est un à coup sûr ; nous inclinerons donc à rapporter ce plaisir à la levée d'un investissement antérieur. Si l'auditeur d'un mot d'esprit rit, tandis que son auteur ne le peut pas, c'est que chez l'auditeur un certain effort d'investissement devient superflu et se décharge, tandis que la formation du mot d'esprit comporte des inhibi­tions qui entravent ou la levée de l'inhibition ou la possibilité de la décharge. On ne peut, mieux caractériser le processus psychique de l'auditeur, c'est-à-dire du tiers du mot d'esprit, qu'en faisant ressortir qu'il récolte à très peu de frais le plaisir que lui procure le mot d'esprit. Il reçoit, pour ainsi dire, un don gratuit. Les termes du mot d'esprit, qu'il perçoit, font inéluctablement surgir en lui cette représentation, cette association d'idées, qui rencontraient chez lui de puissants obstacles intérieurs. Pour l'évoquer spontanément - en jouant le rôle de la première personne - il lui eût fallu faire un effort personnel et dépenser une somme d'énergie psychique au moins égale à la force de l'inhibition, de la répression ou du refou­lement. Cet effort psychique lui a été épargné ; conformément aux explications ci-dessus (p. 179), nous dirions que son plaisir correspondrait à cette épargne. Cepen­dant, d'après notre conception du mécanisme du rire, nous dirions bien plutôt que l'énergie d'investissement employée à l'inhibition est devenue tout à coup superflue, grâce à la production, par la voie des impressions auditives, de la représentation prohibée, et qu'elle s'est libérée et de la sorte est devenue toute prête à se décharger par le rire. Dans leur essence, les deux interprétations sont équivalentes, car l'écono­mie de la dépense correspond exacte­ment à l'inhibition devenue superflue. La seconde formule est pourtant plus sugges­tive, parce qu'elle nous permet de dire que l'auditeur du mot l'esprit rit avec l'appoint d'énergie psychique libéré par la levée de l' « investissement d'inhibition ; » il « rit » pour ainsi dire cet appoint.

L'impossibilité, pour l'auteur du mot d'esprit, d'en rire, nous fait supposer, comme nous venons de le dire, que le processus psychique de l'auteur diffère de celui du tiers, et que cette différence porte soit sur la levée de l'investissement d'inhibition, soit sur la possibilité de sa décharge. Mais cette première éventualité ne peut corres­pondre à la réalité, comme nous devons aussitôt en convenir. L'investissement d'inhi­bition doit avoir été levé également chez la première personne, sans quoi le mot d'esprit n'eût pas surgi, puisque, pour le former, il fallait triompher de ladite résis­tance. Dans ces conditions, il serait de plus impossible que le premier goûtât au plaisir de l'esprit, puisque nous avons fait dériver ce plaisir de la levée de l'inhibition. Reste donc cette seconde éventualité, que le premier ne peut rire, malgré le plaisir qu'il éprouve, parce que la possibilité de la décharge est entravée. Ce trouble, qui s'oppose à la décharge nécessaire au rire, peut tenir à ce que l'énergie d'investissement libérée est immédiatement remployée à d'autres démarches endopsychiques. Nous avons bien fait d'envisager cette éventualité ; nous y reviendrons tout à l'heure. Mais chez le premier personnage du mot d'esprit une autre condition, qui aboutit au même résultat, peut être réalisée. Malgré la levée de l'investissement d'inhibition, peut-être aucune somme d'énergie susceptible de s'extérioriser n'a-t-elle été libérée. Car chez le premier personnage du mot d'esprit se poursuit l'élaboration de l'esprit qui doit correspondre à une certaine somme de dépense psychique nouvelle. C'est donc la première personne qui fournit elle-même la force nécessaire à la levée de l'inhibition ; il en résulte certainement pour elle un bénéfice de plaisir, dans le cas de l'esprit tendancieux, puisque le plaisir préliminaire acquis par l'élaboration de l'esprit se charge lui-même des démarches ultérieures nécessaires à la levée de l'inhibition ; mais dans chaque cas il faut défalquer du profit réalisé par la levée de l'inhibition la dépense nécessitée par l'élaboration de l'esprit ; c'est précisément cette dépense qui est épargnée à l'auditeur du mot d'esprit. Nous pouvons ajouter, à l'appui de ce qui précède, que pour le tiers aussi le mot d'esprit perd son effet risible dès qu'il exige un effort de travail cérébral. Les allusions du mot d'esprit doivent sauter aux yeux, les ellipses doivent être faciles à rétablir ; dès qu'il nécessite la réflexion consciente, le mot fait, en général, long feu. C'est là une différence importante entre le mot d'esprit et l'énigme ; peut-être la constellation psychique qui préside à l'élaboration de l'esprit n'est-elle point favorable en somme à la libre décharge du gain réalisé. Ici, nous ne sommes d'ailleurs pas en état d'aller beaucoup plus loin ; nous avons pu résoudre, d'une façon plus complète, la première partie du problème (pourquoi le tiers rit) que la seconde (pourquoi le premier ne rit pas).

Si, touchant les conditions du rire et les processus psychiques qui ont pour théâtre le tiers, nous nous en tenons à ces directives, nous voici toujours en état de nous expliquer d'une façon satisfaisante toute une série de particularités bien connues, mais encore incomprises, de l'esprit. Lorsqu'il s'agit de libérer, chez le tiers, un appoint d'énergie d'investissement susceptible d'être déchargé, plusieurs conditions sont nécessaires ou peuvent être considérées comme favorables : 1º il faut être sûr que le tiers fasse réellement cette dépense d'investissement ; 2º il faut empêcher que, une fois libérée, cette énergie trouve une autre utilisation psychique que la décharge mo­trice ; 3º il n'y a que des avantages à ce que l'énergie d'investissement, destinée à être libérée chez le tiers, soit préalablement encore renforcée, exaltée. Certains procédés de l'élaboration de l'esprit répondent à ces intentions ; nous pouvons peut-être les grouper sous la rubrique de techniques secondaires ou auxiliaires.

La première de ces conditions établit l'une des aptitudes du tiers à être l'auditeur du mot d'esprit. Il faut absolument entre l'auteur et l'auditeur du mot une communion psychique telle que le tiers soit soumis à ces mêmes inhibitions internes dont l'élabo­ration de l'esprit a triomphé chez le premier. Celui qui se complaît à la grivoiserie crue ne pourra prendre aucun plaisir à un bon mot spirituel qui déshabille ; les agressions de M.D... resteront incomprises des gens sans culture, habitués à donner libre cours à leur grossièreté. Ainsi chaque mot d'esprit exige son publie, et rire des mêmes mots d'esprit témoigne d'une grande affinité psychique. Nous touchons, du reste, ici à un point qui nous permettra de deviner, avec plus de précision, le pro­cessus qui a pour théâtre le tiers. Il faut que ce dernier, par la force de l'habitude, soit capable de rétablir en lui-même, les inhibitions mêmes dont le mot d'esprit a triomphé chez le premier, de sorte que, dès que le tiers entend le mot d'esprit, la disposition à cette inhibition s'éveille en lui de façon impérieuse et automatique. Cette disposition à l'inhibition, que je considère comme un véritable effort, comparable à la mobilisa­tion d'une armée, est reconnue simultanément comme étant superflue ou tardive, et, par suite, elle se décharge in statu nascendi par le rire 69.

La seconde condition requise pour la libre décharge, la nécessité d'éviter le remploi de l'énergie ainsi libérée à un autre usage, apparaît comme de beaucoup la plus importante. Elle nous fournit l'explication théorique de la portée incertaine du mot d'esprit quand les pensées qu'il exprime évoquent chez l'auditeur des repré­sentations particulièrement émouvantes. Suivant la conformité ou l'antinomie entre les tendances du mot d'esprit et la série de pensées qui dominent l'auditeur, l'attention de ce dernier reste fixée sur le processus spirituel ou s'en retire. Mais il convient d'accorder un intérêt théorique plus grand encore à une série de techniques auxiliaires de l'esprit, qui visent évidemment à distraire l'attention de l'auditeur du processus spirituel lui-même, lequel de la sorte se déroulera automatiquement. Je dis avec intention « automatiquement » et non « inconsciemment » car ce dernier terme nous induirait en erreur. Il ne s'agit ici que de tenir à l'écart du processus psychique l'excès d'énergie d'investissement de l'attention, au moment où s'entend le mot d'esprit. L'efficacité de ces techniques auxiliaires nous autorise à supposer que c'est préci­sément l'investissement de l'attention qui prend une grande part au contrôle et au remploi de l'énergie d'investissement libérée.

Il ne semble pas facile, en effet, d'empêcher l'emploi endopsychique des forces d'investissement devenues disponibles, car, au cours de nos processus cogitatifs, nous sommes constamment en train de déplacer de tels investissements d'une voie sur une autre, sans rien laisser perdre de leur énergie par décharge. Voici en pareil cas les moyens employés par l'esprit. Premièrement, il tend vers une formule brève qui donne peu de prise à l'attention. En second lieu, il satisfait à la condition de l'intelli­gibilité aisée (ci. plus haut) ; dès qu'il ferait appel au travail cogitatif, qu'il exigerait un choix entre plusieurs orientations cogitatives, il compromettrait l'effet du mot, non seulement par l'effort psychique inévitable, niais encore par l'éveil de l'attention. Le mot d'esprit use en outre de l'artifice de détourner l'attention, en lui offrant, dans sa forme, un tour qui la captive ; pendant ce temps, la libération, ainsi que la décharge de l'investissement d'inhibition peuvent s'exécuter sans que l'attention y mette obsta­cle. Les ellipses verbales remplissent déjà cet office ; elles incitent l'auditeur à les rétablir et parviennent ainsi à soustraire à l'attention le processus spirituel. La techni­que de l'énigme, qui attire l'attention, est pour ainsi dire mise ici au service de l'élabo­ration de l'esprit. Plus expédient encore est l'artifice qui consiste à édifier ces façades que nous avons déjà rencontrées dans plusieurs groupes de mots d'esprit tendancieux (p. 157). Les façades syllogistiques excellent à capter l'attention par le travail qu'elles lui imposent. Tandis que nous nous mettons en devoir de démêler sur quel point cette réponse peut être en défaut, nous rions déjà ; notre attention a été surprise, la décharge de l'énergie d'investissement de l'inhibition, devenue libre, a eu lieu. Ces mêmes considérations s'appliquent aux mots d'esprit à façade comique, dans lesquels le comique se fait l'auxiliaire de la technique de l'esprit. Une façade comique seconde de plusieurs façons l'effet du mot d'esprit, non seulement elle rend possible l'automatisme du processus spirituel en captant l'attention, mais encore elle facilite la décharge par l'esprit, en la faisant précéder d'une décharge par le comique. Le comi­que fait ici office de plaisir préliminaire alléchant, ce qui nous explique comment certains mots d'esprit peuvent renoncer entièrement au plaisir préliminaire engendré par les techniques habituelles de l'esprit et user comme plaisir préliminaire du seul comique. Parmi les techniques propres à l'esprit, ce sont surtout le déplacement et la représentation par l'absurde qui, en dehors de leurs autres propriétés, sont le plus aptes à détourner l'attention et à favoriser ainsi le déroulement automatique du pro­cessus spirituel 70.

Nous le pressentons déjà et nous pourrons le comprendre mieux encore par la suite : cette condition, le détournement de l'attention, que nous venons de découvrir, n'est nullement un trait indifférent du processus psychique qui se déroule chez l'auditeur du mot d'esprit. Ce trait nous en explique d'autres. Tout d'abord comment il se fait que nous ne sachions à peu près jamais, en entendant un mot d'esprit, de quoi nous rions, bien que nous puissions secondairement l'établir par l'analyse. C'est que le rire résulte d'un processus automatique, impossible à réaliser  si notre attention con­sciente n'est point accaparée par ailleurs. En second lieu nous comprenons cette particularité du mot d'esprit, qui consiste en ce qu'il ne réalise son plein effet sur l'auditeur que lorsqu'il a pour lui le charme de la nouveauté, lorsqu'il le surprend. Cette propriété, responsable de la vie éphémère des mots d'esprit et de la nécessité d'en créer sans cesse de nouveaux, tient apparemment à ce qu'il est dans la nature même de la surprise ou du traquenard de ne pouvoir réussir une seconde fois. Quand on répète un mot d'esprit, l'attention est orientée par le souvenir du premier récit. On comprend ainsi le besoin de raconter le mot que l'on a déjà entendu à d'autres qui ne le connaissent pas encore. Probablement on récupère une partie des possibilités de plaisir, perdues par le manque de nouveauté, en savourant l'impression produite par le mot d'esprit sur le néophyte. C'est un mobile de ce genre qui peut somme toute avoir poussé le créateur du mot d'esprit à en faire part à autrui.

En troisième lieu je considère comme favorables, sinon indispensables, au proces­sus spirituel, les techniques auxiliaires de l'élaboration de l'esprit qui visent à accroî­tre préalablement la somme d'énergie destinée à la décharge, et exaltent de la sorte l'effet du mot d'esprit. Il est vrai que ces moyens auxiliaires renforcent aussi, dans la plupart des cas, l'attention portée au mot d'esprit, mais ils le mettent hors d'état de nuire, à la fois en fixant cette attention et en l'inhibant dans sa mobilité. Tout ce qui intéresse ou sidère agit dans les deux sens : avant tout l'absurde, de même l'opposi­tion, le « contraste des représentations » dont certains auteurs ont voulu faire la carac­téristique essentielle de l'esprit, mais dans lequel je ne puis voir autre chose qu'un moyen de renforcer l'effet du mot d'esprit. Tout ce qui sidère réalise chez l'auditeur cet état de dispersion de l'énergie que Lipps a qualifié de « stagnation psychique », et je crois qu'il a encore raison d'admettre que la « décharge » sera d'autant plus forte que la stagnation préalable aura été plus marquée. L'exposé de Lipps ne se rapporte pas, il est vrai, expressément à l'esprit, mais au comique en général ; quoi qu'il en soit, il nous parait très vraisemblable que, dans le cas de l'esprit, la décharge qui libère un investissement d'inhibition se trouve, par la stagnation, exaltée de même sorte.

La technique de l'esprit nous semble déterminée, somme toute, par deux sortes de tendances : l'une qui permet la formation du mot d'esprit chez la première personne, l'autre qui assure au mot d'esprit chez le tiers, un rendement de plaisir maximum. Semblable au visage de Janus, le double visage de l'esprit, qui protège le bénéfice primitif de plaisir contre l'assaut de la raison critique, ainsi que le mécanisme du plaisir préliminaire, répondent à la première tendance ; la complication ultérieure de la technique, dont les conditions viennent d'être développées dans ce chapitre, dérive de la présence du tiers. Ainsi l'esprit est un de ces coquins à double face qui servent à la fois deux maîtres. Tout ce qui tend à donner le plaisir est calculé par l'esprit en fonction du tiers, comme si des obstacles internes insurmontables empêchaient le créateur du mot de récolter lui-même ce plaisir. On a ainsi l'impression nette que le processus spirituel serait impossible en dehors de ce tiers. Mais, tandis que nous avons assez bien pénétré la nature de ce processus chez le tiers, il nous apparaît que le processus correspondant, qui a pour théâtre le premier sujet, nous demeure encore obscur. De ces deux questions : pourquoi ne pouvons-nous pas rire de l'esprit que nous faisons nous-mêmes ? et : pourquoi sommes-nous poussés à faire part à autrui de nos propres mots d'esprit ? la première s'est soustraite encore à toute réponse. Nous pouvons seulement présumer qu'il existe entre ces deux faits à élucider une connexion intime : pourquoi sommes-nous obligés de communiquer notre mot d'es­prit à autrui ? parce que nous n'en pouvons pas rire nous-mêmes. De ce que nous avons appris, des conditions nécessaires à l'acquisition du plaisir et à la décharge chez le tiers, nous pouvons induire que, chez la première personne, les conditions néces­saires à la décharge manquent et que celles que nécessite l'acquisition du plaisir ne sont remplies qu'assez imparfaitement. On ne peut nier alors que nous complétions notre propre plaisir par la faculté de rire, qui nous était auparavant interdite et ceci par la voie détournée de l'impression produite sur nous par la personne que nous avons réussi à faire rire. Nous rions pour ainsi dire par ricochet, suivant l'expression de Dugas. Le rire appartient aux manifestations les plus contagieuses des états d'âme ; si j'arrive, par la communication de mon mot d'esprit, à provoquer le rire chez autrui, je me sers en réalité de ce tiers pour éveiller mon propre rire, et l'on peut en effet observer que si tout d'abord le narrateur, en faisant son mot, a gardé son sérieux, il mêle bientôt un rire discret aux éclats de rire du tiers. La communication de mon mot d'esprit à autrui répondrait ainsi à plusieurs intentions : premièrement elle me donne­rait la certitude objective de ce que l'élaboration de l'esprit a vraiment réussi ; deuxiè­mement elle compléterait mon propre plaisir par choc en retour d'autrui sur moi-même ; troisièmement - si je ne fais que rapporter l'esprit des autres - elle récupérerait la somme de plaisir que le manque de nouveauté lui a fait perdre.

Au terme de cette discussion des processus psychiques de l'esprit, en tant qu'ils ont pour théâtre deux individus, il convient de jeter un coup d'œil rétrospectif sur le facteur de l'épargne, qui nous parut si important dans la conception psychologique de l'esprit et cela dès notre première élucidation de la technique. Voilà longtemps que nous nous sommes éloignés de la conception la plus immédiate, mais aussi la plus simpliste, de cette épargne, c'est-à-dire du fait pur et simple d'éviter une dépense psy­chique en réduisant au minimum le nombre des mots et la formation des associations d'idées. Nous nous disions alors déjà qu'être concis, laconique, n'était pas encore être spirituel. La concision de l'esprit est une concision spéciale, elle est justement la « concision spirituelle ». Certes le bénéfice de plaisir primitif que nous trouvions à jouer avec les mots et les pensées émanait d'une simple épargne d'effort, mais, en passant du jeu à l'esprit, la tendance à l'épargne dut, elle aussi, modifier ses objectifs, car l'épargne réalisée en employant les mêmes mots ou en évitant de nouveaux agen­cements de pensées eût été insignifiante au regard de la dépense colossale de notre activité cogitative. Nous pouvons comparer l'économie psychique à la gestion d'une entreprise commerciale. Tant que les transactions sont peu importantes, il s'agit de dépenser le moins possible et de réduire au minimum les frais d'administration. L'épargne dépend encore de la valeur absolue de la dépense. Plus tard, lorsque les affaires ont pris de l'extension, l'importance relative des dépenses administratives diminue ; la somme totale des dépenses perd de son importance, pourvu que le nom­bre des transactions et leur rendement s'accroissent dans des proportions suffisantes. Il serait mesquin, voire même préjudiciable, de lésiner sur les dépenses de l'exploi­tation. Toutefois on aurait tort de penser que, même dans les grosses affaires, une sage tendance à l'épargne ne soit plus de mise. L'esprit d'économie du chef cherchera l'épargne dans tous les chapitres ; il se montrera satisfait si une même gestion, anté­rieurement fort onéreuse, peut se réaliser à moins de frais, quelque petite que cette épargne puisse paraître au regard des dépenses totales. D'une manière tout à fait analogue, dans la complexité de notre trafic psychique, des économies de détail restent pour nous des sources de plaisir, ainsi que le démontre notre vie quotidienne. Celui qui primitivement éclairait sa chambre au gaz et vient d'adopter l'électricité éprouvera pendant un certain temps une sensation nette de plaisir chaque fois qu'il manœuvrera son commutateur ; il l'éprouvera aussi longtemps qu'il se ressouviendra à ce moment des manœuvres compliquées que nécessitait de sa part l'allumage du gaz. De même, les économies réalisées par l'esprit en effort d'inhibition psychique, économies qui, par rapport à l'effort psychique total, sont insignifiantes, demeurent pour nous une source de plaisir, parce qu'elles nous épargnent une dépense particu­lière à laquelle nous étions habitués et que cette fois encore nous étions déjà tout prêts à engager. Le caractère prévu de cette dépense, à laquelle nous étions prêts à faire face, est évidemment à mettre au premier plan.

Une épargne sur un point de détail, comme celle que nous venons de considérer, ne manquera pas de nous procurer un plaisir momentané, mais elle ne nous apportera pas un allègement durable tant que l'épargne réalisée pourra trouver ailleurs son remploi. Ce n'est que lorsque ce remploi pourra être évité que cette épargne parti­culière se transformera en un allègement général de la dépense psychique. Ainsi, grâce à une compréhension plus juste des processus psychiques de l'esprit, le facteur allègement vient remplacer pour nous le facteur épargne. Le premier des deux nous procure évidemment un sentiment de plaisir bien plus vif. Le processus qui se déroule chez la première personne du mot d'esprit engendre le plaisir par la levée d'inhibi­tions, par la réduction de la dépense locale ; mais ce processus ne semble pouvoir s'arrêter et clore son cycle que lorsqu'il a, grâce à l'intervention d'un tiers, réalisé par la décharge l'allègement général.