Appendice à la deuxième édition

Dans les cinq années qui se sont écoulées depuis que j’ai écrit cette étude, l’investigation psychanalytique s’est enhardie et a abordé, encore à d’autres points de vue, la production littéraire. Elle n’y cherche plus seulement la confirmation de ce qu’elle a découvert chez des névrosés non créateurs ; elle prétend encore apprendre à connaître avec quel fond d’impressions et de souvenirs personnels l’auteur a construit son œuvre, et par quelles voies, par quels processus, ce fond a été introduit dans l’œuvre.

Il s’est trouvé que ces questions ont pu le plus aisément être résolues chez ces écrivains qui s’abandonnent avec une joie créatrice spontanée à l’élan de leur imagination, tel W. Jensen (mort en 1911). Peu après la publication de mon étude analytique sur Gradiva, je tentai d’intéresser le vieil écrivain à cette nouvelle orientation des recherches psychanalytiques ; mais il refusa son concours.

Depuis, un ami a attiré mon attention sur deux autres nouvelles du même romancier, qui semblent se rattacher à la même inspiration que Gradiva et figurer des essais préliminaires et comme les premières tentatives de résoudre, de façon tout à fait poétique, ce même problème de la vie amoureuse. La première de ces nouvelles, intitulée Le parapluie rouge11 rappelle Gradiva par le retour de nombreux petits motifs : les fleurs blanches de la mort, l’objet oublié (le carnet de Gradiva), les petits animaux significatifs (papillon et lézard dans Gradiva) et surtout par la reproduction de la situation centrale : l’apparition, sous l’ardeur d’un midi estival, d’une jeune fille morte ou crue telle. Le décor de cette apparition est, dans Le parapluie rouge, un château en ruine, comme dans Gradiva les décombres de la Pompéi exhumée.

L’autre nouvelle Dans la maison gothique12 ne présente pas, dans son contenu manifeste, de ces concordances ni avec Gradiva ni avec Le parapluie rouge. Mais la proche parenté de leur sens latent se marque de façon incontestable par ceci que l’auteur a réuni cette nouvelle avec Le parapluie rouge sous un titre commun ; Puissances souveraines13.

On peut saisir aisément que ces trois récits traitent du même thème. Le développement d’un amour (dans Le parapluie rouge, l’inhibition d’un amour) consécutif à une communauté intime, presque fraternelle, des années d’enfance.

Un compte rendu de la Comtesse Eva Baudissin (dans le journal viennois Die Zeit du 11 février 1912), nous apprend que le dernier roman de Jensen : Étrangers parmi les hommes14 qui renferme bien des choses relatives à la jeunesse du romancier, décrit la destinée d’un homme « qui reconnaît une sœur dans la bien-aimée ».

Du thème principal de Gradiva, cette démarche d’une grâce singulière avec le pied dressé, ne se trouve aucune trace dans les deux nouvelles ci-dessus.

Le bas-relief représentant la jeune fille qui possède cette démarche et qu’il appelle Gradiva, bas-relief que Jensen a indiqué comme étant romain, appartient en réalité à l’apogée de l’art grec. Il se trouve au musée Chiaramonti du Vatican, sous la cote 644 et a été étudié et interprété par F. Hauser15. En rapprochant la Gradiva d’autres fragments des musées de Florence et de Munich, on a obtenu deux bas-reliefs comprenant chacun trois personnages, parmi lesquels on a pu identifier les Hores, déesses de la végétation, et celles, proche apparentées, de la rosée qui féconde.