La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes*

Dans son Éthique sexuelle1 qui vient de paraître V. Ehrenfels s’attarde sur la différence entre la morale sexuelle « naturelle » et celle qui est « civilisée ». Selon lui, la morale sexuelle « naturelle » est celle qui permet à une souche humaine de conserver de façon durable une bonne santé et son aptitude à vivre, la morale sexuelle « civilisée » celle qui chez ceux qui l’observent stimule un travail culturel intense et productif. La confrontation entre la propriété constitutive et la propriété culturelle d’un peuple illustre au mieux ce contraste. Tout en renvoyant le lecteur pour une meilleure appréciation de cet important courant de pensée à l’œuvre même de V. Ehrenfels, je ne veux en retirer que ce qui peut se rattacher à ma propre contribution.

Il est aisé de supposer que lorsque règne une morale sexuelle civilisée les individus sont entravés dans leur santé et leur aptitude à vivre et qu’en fin de compte le préjudice que portent à ces individus les sacrifices qui leur sont imposés atteint un degré tel qu’il menace indirectement leur but culturel. V. Ehrenfels attribue également à la morale sexuelle qui règne sur notre société occidentale contemporaine tout une série de dommages dont il est obligé de la rendre responsable et tout en reconnaissant qu’elle est pleinement justifiée pour faire avancer la civilisation, il en arrive à estimer qu’il faut la réformer. Ce qui caractériserait la morale sexuelle civilisée qui nous domine ce serait le transfert d’exigences féminines à la vie sexuelle de l’homme et la réprobation de toutes relations sexuelles sauf celles qui sont conjugales et monogames. La prise en considération de la différence naturelle entre les sexes oblige du reste à punir moins rigoureusement les écarts de l’homme et à admettre en fait pour lui une double morale. Mais une société qui se commet avec cette double morale ne peut pousser « l’amour de la vérité, de l’honnêteté et de l’humanité »2 au-delà d’une certaine limite étroite et elle est obligée d’induire ses membres à voiler la vérité, à présenter les choses sous un jour faussement favorable, à se tromper eux-mêmes et à tromper les autres. La morale sexuelle civilisée est encore plus nocive car elle paralyse par sa justification de la monogamie le facteur de sélection virile, le seul dont on puisse attendre un effet d’amélioration de la constitution, car la sélection vitale est réduite au minimum chez les peuples civilisés, du fait de l’humanité et de l’hygiène.

Or, il manque au médecin, parmi les préjudices qui sont à charge de la morale sexuelle civilisée, celui dont nous allons discuter en détail, ici, la signification. Je veux parler de l’accroissement imputable à cette morale, de la maladie nerveuse3 moderne, c’est-à-dire de cette maladie nerveuse qui se répand si rapidement dans notre société contemporaine. Il arrive qu’un malade nerveux attire l’attention du médecin sur l’opposition qu’il faut observer dans la genèse de la maladie entre constitution et exigence culturelle, en disant par exemple : « Nous, dans notre famille nous sommes tous devenus nerveux parce que nous voulions être quelque chose de mieux que nous ne le pouvions, de par notre provenance. » Il arrive fréquemment aussi que le médecin est rendu pensif en observant que ceux qui succombent à la maladie nerveuse sont justement les descendants de pères ayant des origines rurales simples et saines, issus de familles frustes mais vigoureuses qui viennent en conquérants dans la grande ville et permettent à leurs enfants de s’élever en un court laps de temps jusqu’à un haut niveau culturel. Mais ce sont surtout les neurologues eux-mêmes qui ont proclamé bien fort le rapport entre « l’accroissement de la maladie nerveuse » et la vie civilisée moderne. Comment justifient-ils cette dépendance, c’est ce que nous verrons en examinant quelques extraits des déclarations d’éminents observateurs.

W. Erb4 : « La question primordiale est de savoir si les causes de maladie nerveuse dans notre existence moderne que l’on nous présente se sont suffisamment accrues pour expliquer une augmentation considérable de cette maladie – on peut sans hésiter répondre affirmativement à cette question, comme nous le montrera un coup d’œil rapide sur les formes de notre vie moderne.

« Il ressort déjà clairement d’une série de faits généraux que les conquêtes extraordinaires des temps modernes, les découvertes et les inventions dans tous les domaines, le maintien du progrès en face de la concurrence croissante ne sont acquis qu’au prix d’un grand travail intellectuel et ne peuvent être maintenus qu’à ce prix. Ce que le combat pour la vie exige de productivité de la part de l’individu s’est considérablement accru ; il ne peut y satisfaire qu’en déployant toutes ses forces intellectuelles ; en même temps, les besoins de l’individu, et ses prétentions à jouir de la vie se sont élevés dans tous les milieux ; un luxe sans précédent s’est propagé à des couches de la population qu’il ne touchait pas du tout auparavant ; l’irréligiosité, le mécontentement et l’avidité ont gagné des cercles plus étendus de la population ; l’accroissement démesuré de la circulation, le réseau universel du télégraphe et du téléphone ont complètement transformé les conditions du trafic ; tout a lieu dans la hâte et dans l’agitation, la nuit sert aux voyages et le jour aux affaires, les « voyages de détente » eux-mêmes deviennent une fatigue pour le système nerveux ; des grandes crises politiques, industrielles et financières communiquent leur excitation à des cercles de la population beaucoup plus larges qu’autrefois ; l’intérêt pour la vie politique est devenu chose tout à fait commune ; les luttes politiques, religieuses et morales, les activités de parti, l’agitation électorale, le fait que les associations croissent de façon excessive, tout ceci échauffe la cervelle, contraint l’esprit à faire sans cesse de nouveaux efforts et mord sur le temps de détente, de sommeil et de repos ; la vie dans les grandes villes est devenue de plus en plus raffinée et agitée. Les nerfs sont à plat et on cherche à se détendre par l’accroissement des stimulations et par des plaisirs très épicés, ce qui ne fait que fatiguer davantage ; la littérature moderne s’intéresse surtout aux problèmes qui donnent le plus à penser, qui remuent toutes les passions, et prônent la sensualité, le goût du plaisir et le mépris de tout principe éthique et de tout idéal ; elle offre à l’esprit du lecteur des cas pathologiques, des problèmes de psychopathes sexuels, des problèmes révolutionnaires et d’autres encore. En nous administrant à fortes doses une musique importune et bruyante on énerve et on surexcite nos oreilles ; les représentations théâtrales excitent et emprisonnent tous les sens ; même les beaux-arts se tournent par préférence vers ce qui est écœurant, haïssable, vers ce qui excite et n’hésitent pas non plus à nous mettre devant les yeux, avec une fidélité révoltante, ce que la réalité contient de plus horrible.

« Cette description d’ensemble nous montre déjà toute une série de dangers que comporte le développement culturel moderne ; elle peut encore être complétée par certains détails ! »

Binswanger5 : « On a caractérisé la neurasthénie spécialement comme une maladie tout à fait moderne et Beard à qui nous en devons la première description distincte croyait avoir découvert là une nouvelle maladie nerveuse qui s’était spécialement développée sur le sol américain. Naturellement cette hypothèse était erronée ; cependant le fait que ce soit un médecin américain qui ait pu saisir et retenir le premier les traits caractéristiques de cette maladie indique sans aucun doute le lien serré entre cette maladie et la vie moderne, la chasse effrénée à l’argent et aux possessions, les progrès formidables du domaine technique qui ont rendu illusoires tous les obstacles temporels et spatiaux à la circulation. » Krafft-Ebing6 : « Le mode de vie d’innombrables hommes civilisés présente de nos jours quantité de facteurs antihygiéniques qui permettent aisément de comprendre que la maladie nerveuse se propage fatalement, car ces facteurs nocifs agissent en premier lieu et le plus souvent sur le cerveau. Il vient de se produire, au cours des dix dernières années, des transformations des conditions politiques et sociales des nations civilisées – dans le domaine commercial, industriel et agricole particulièrement ; elles ont modifié considérablement profession, position civique et propriété et cela aux dépens du système nerveux qui doit satisfaire à l’accroissement des exigences sociales et économiques en multipliant la dépense d’énergie tout en ne pouvant récupérer que trop insuffisamment. » Ce que j’ai à objecter à ces théories – et à beaucoup d’autres qui paraissent analogues – ce n’est pas qu’elles sont erronées mais qu’elles s’avèrent expliquer insuffisamment les particularités de l’apparition des troubles nerveux et qu’elles négligent précisément le facteur étiologique le plus important. Si l’on renonce aux formes imprécises de la « nervosité » et si l’on envisage les formes qui caractérisent l’« état de malade nerveux » l’influence nocive de la civilisation se réduit essentiellement à la répression nocive de la vie sexuelle des peuples (ou des couches) civilisés par la morale sexuelle « civilisée » qui les domine.

J’ai cherché à apporter la preuve de cette affirmation dans toute une série de travaux spécialisés7 ; je ne vais pas me répéter ici ; mais je veux exposer les arguments les plus importants auxquels m’ont conduit mes recherches.

Une observation clinique pénétrante nous donne le droit de distinguer des états de maladie nerveux deux groupes : les névroses proprement dites et les psychonévroses. Dans les premières, les troubles (symptômes) qu’ils s’expriment par des facteurs physiques ou par des facteurs psychiques, semblent être de nature toxique ; ils se comportent tout à fait comme les phénomènes qui accompagnent un excès ou une privation de certains poisons nerveux. Ces névroses – qui sont réunies le plus souvent sous le nom de neurasthénie – peuvent être produites, sans exiger le concours d’une affection héréditaire, par certaines influences nocives de la vie sexuelle ; et de fait la forme de la maladie correspond si bien au type de nocivité que l’on peut assez souvent déduire d’emblée de l’image clinique l’étiologie sexuelle particulière. Par contre entre la forme que prend cette maladie nerveuse et les autres influences nocives de la civilisation, auxquelles les auteurs attribuent la responsabilité de la maladie, il n’existe pas une correspondance régulière du même ordre. On peut donc déclarer que le facteur sexuel est le facteur essentiel qui provoque les névroses proprement dites.

Dans les psychonévroses l’influence de l’hérédité est plus importante, ce qui les provoque est moins transparent. Mais un procédé d’enquête particulier, connu sous le nom de psychanalyse, a permis de reconnaître que les symptômes de ces troubles (hystérie, névrose obsessionnelle, etc.) sont psychogènes et dépendent de l’activité de complexes de représentation inconscients (refoulés). Cette même méthode nous a aussi fait connaître ces complexes inconscients et nous a montré que, généralement parlant, ils ont un contenu sexuel : ils ont leur source dans les besoins sexuels de personnes insatisfaites et représentent pour elles une sorte de substitut de la satisfaction. Nous devons donc voir dans tous les facteurs qui sont nocifs pour la vie sexuelle, qui répriment son activité et déplacent ses buts des facteurs pathogènes pour les psychonévroses également.

La valeur de la distinction théorique entre névroses toxiques et névroses psychogènes n’est naturellement pas infirmée par le fait que chez la plupart des malades nerveux on constate des troubles ayant l’une et l’autre origine.

Qui est prêt maintenant à rechercher avec moi l’étiologie de la maladie nerveuse avant tout dans des influences nocives exercées sur la vie sexuelle voudra bien suivre les explications ci-dessous qui sont destinées à insérer le thème de l’accroissement de la maladie nerveuse dans un contexte plus général.

D’une façon très générale, notre civilisation est construite sur la répression des pulsions. Chaque individu a cédé un morceau de sa propriété, de son pouvoir souverain, des tendances agressives et vindicatives de sa personnalité ; c’est de ces apports que provient la propriété culturelle commune en biens matériels et en biens idéels. En dehors de l’urgence de la vie, ce sont bien les sentiments familiaux, découlant de l’érotisme, qui ont poussé les individus isolément à ce renoncement. Ce renoncement s’est fait progressivement au cours du développement de la civilisation ; la religion en a sanctionné les progrès séparés ; la part de satisfaction de la pulsion à laquelle on avait renoncé était sacrifiée à la divinité ; le bien commun acquis de cette manière était déclaré « sacré ». Celui qui, de par sa constitution inflexible, ne peut prendre part à cette répression de la pulsion s’oppose à la société comme « délinquant », comme outlaw, dans la mesure où il ne peut s’imposer à elle comme grand homme, comme « héros », de par sa position sociale et ses aptitudes éminentes.

Il est probable que la, ou plutôt les pulsions sexuelles, car une enquête analytique nous apprend que la pulsion sexuelle est l’assemblage de nombreux composants, des pulsions partielles, est plus fortement façonnée chez l’homme que chez la plupart des animaux supérieurs ; elle est en tout cas plus constante chez l’homme car elle a triomphé presque totalement de la périodicité à laquelle elle semble liée chez les animaux. Elle met à la disposition du travail culturel une quantité extraordinaire de forces et cela, sans doute, par suite de la propriété particulièrement prononcée qui est sienne de déplacer son but sans perdre essentiellement en intensité. On appelle capacité de sublimation cette capacité d’échanger le but qui est à l’origine sexuel contre un autre qui n’est plus sexuel mais qui est psychiquement parent avec le premier. En opposition avec cette aptitude au déplacement dans laquelle réside sa valeur culturelle, il arrive que la pulsion sexuelle subisse une fixation particulièrement tenace qui la rend inutilisable et la fait dégénérer à l’occasion en ce qu’on appelle des anomalies. La force originaire de la pulsion sexuelle est probablement plus ou moins grande suivant les individus ; le montant qu’elle consacre à la sublimation est certainement fluctuant. Il nous paraît que c’est la constitution innée de chaque individu qui décide d’abord de l’importance de la part de la pulsion sexuelle qui se montrera chez l’individu capable d’être sublimée et utilisée –, en outre la vie et l’influence intellectuelle exercée sur l’appareil mental réussissent à fournir une nouvelle part à la sublimation. Ce processus de déplacement ne peut sûrement pas se perpétuer indéfiniment pas plus que ne le peut dans nos machines la transformation de la chaleur en travail mécanique. Une certaine dose de satisfaction sexuelle directe paraît indispensable à la plupart des organisations et lorsqu’il y a frustration de cette dose qui est individuellement variable, le châtiment en est des manifestations que nous devons, en raison de leur nocivité pour la fonction et de leur caractère subjectif de déplaisir, ranger au nombre des états de maladie.

De plus larges perspectives s’ouvrent à nous, si nous considérons le fait que la pulsion sexuelle des êtres humains ne vise pas du tout originairement à servir la reproduction mais a pour but certaines façons d’obtenir du plaisir8. C’est ainsi qu’elle se manifeste dans l’enfance de l’homme où elle atteint son but l’obtention de plaisir non seulement sur les organes génitaux mais encore sur d’autres points du corps (les zones érogènes) et peut ainsi renoncer à tout ce qui n’est pas ces objets agréables. Nous appelons ce stade celui de l’auto-érotisme et nous attribuons à l’éducation la tâche de le limiter car sa prolongation rendrait la pulsion sexuelle impossible à contrôler et à utiliser ultérieurement. Le développement de la pulsion sexuelle va ainsi de l’auto-érotisme à l’amour d’objet et passe de l’autonomie des zones érogènes à leur subordination au primat des organes génitaux qui sont au service de la reproduction. Au cours de ce développement, une partie de l’excitation sexuelle fournie par le corps propre est inhibée en tant qu’elle est inutilisable pour la fonction de reproduction et, en mettant les choses au mieux, elle est assignée à la sublimation. Les forces utilisables pour le travail culturel sont ainsi acquises, pour une grande part, par la répression de ces éléments de l’excitation sexuelle qu’on appelle pervers.

En nous référant à l’histoire de l’évolution de la pulsion sexuelle nous pourrions donc distinguer trois stades de civilisation : un premier stade dans lequel l’activité de la pulsion sexuelle, hors même des buts de la reproduction, est libre ; un deuxième stade où tout est réprimé dans la pulsion sexuelle, à l’exception de ce qui sert la reproduction et un troisième stade où la reproduction légitime est le seul but sexuel autorisé. Ce troisième stade correspond à notre morale sexuelle « civilisée » d’à présent.

Si l’on prend ce deuxième stade pour niveau, on doit constater d’abord que pour des raisons d’organisation, un certain nombre de gens n’y satisfont pas. Pour toute une série d’individus, ce que nous avons mentionné plus haut, le développement de la pulsion sexuelle de l’auto-érotisme à l’amour d’objet, avec pour but la réunion des organes génitaux, s’est accompli de façon incorrecte et pas assez radicale et il résulte de ces troubles du développement deux façons de dévier de la sexualité normale, c’est-à-dire de la sexualité qui est salutaire à la civilisation : ces déviations se comportent presque comme un positif et un négatif l’une à l’égard de l’autre. Ce sont tout d’abord – en dehors des personnes qui ont d’une façon générale une pulsion sexuelle hyperintense et qui ne peut être inhibée – les divers genres de pervers chez lesquels une fixation infantile à un but sexuel provisoire a empêché le primat de la fonction de reproduction et les homosexuels ou invertis chez lesquels, d’une façon qui n’est pas encore tout à fait élucidée, le but sexuel a été détourné du sexe opposé. Si la nocivité de ces deux formes de troubles de développement est plus réduite que ce à quoi on aurait pu s’attendre il faut justement attribuer cet allègement à la composition complexe de la pulsion sexuelle qui permet à la vie sexuelle de prendre encore une forme finale utilisable alors qu’un ou plusieurs composants de cette pulsion se sont exclus de son développement. La constitution des personnes qui sont frappées d’inversion, des homosexuels, se distingue même fréquemment par le fait que leur pulsion sexuelle est particulièrement apte à la sublimation culturelle.

Si les perversions et l’homosexualité sont façonnées avec plus de force et surtout de manière exclusive, ceux qui en sont atteints deviennent socialement inutilisables et malheureux ce qui fait qu’il faut reconnaître même dans les exigences culturelles du deuxième stade une source de souffrance pour une certaine partie de l’humanité. Le destin de ces personnes qui par constitution dévient des autres est multiple et varie suivant qu’elles ont reçu en partage une pulsion sexuelle absolument forte ou une pulsion sexuelle plus faible. Dans ce dernier cas, lorsque la pulsion sexuelle est faible en général, les pervers réussissent à réprimer totalement les penchants qui les mettent en conflit avec les exigences morales de leur stade culturel. Mais ceci reste, idéellement, la seule performance qu’ils réussissent car ils utilisent pour réprimer leurs pulsions sexuelles les forces qu’ils utiliseraient sans cela pour le travail culturel. Ils sont à la fois inhibés en eux-mêmes et paralysés en dehors. Il leur arrive ce que nous répéterons plus tard au sujet de l’abstinence des hommes et des femmes qu’exige le troisième stade de civilisation.

Quand la pulsion sexuelle est plus intense, tout en étant perverse, il y a deux issues possibles : la première, sur laquelle nous n’avons pas à nous attarder, est que les gens concernés restent pervers et ont à supporter les conséquences de leur déviation par rapport au niveau culturel ; la deuxième est de loin la plus intéressante, c’est le cas suivant : sous l’influence de l’éducation et des exigences sociales on arrive bien sûr à une certaine répression des pulsions perverses, mais c’est une espèce de répression qui n’en est pas une, et qu’on caractériserait mieux en l’appelant un manqué de la répression. Les pulsions sexuelles, il est vrai, ne s’extériorisent pas alors comme telles – et c’est en cela que consiste le succès – mais elles s’extériorisent d’autres manières qui sont tout aussi nocives pour l’individu et le rendent tout autant inutilisable par la société que ne l’aurait fait la satisfaction telle quelle des pulsions réprimées : et c’est là que réside l’échec de ce procès qui à la longue fait plus qu’équilibrer son succès. Les phénomènes substitutifs qui apparaissent ici par suite de la répression de la pulsion constituent ce que nous décrivons comme la maladie nerveuse et plus spécialement comme psychonévroses (voir au début). Les névrosés sont les gens de la catégorie suivante : ayant une organisation récalcitrante ils ne parviennent, sous l’effet des exigences culturelles, qu’à réprimer en apparence leurs pulsions, avec sans cesse des échecs ; pour cette raison, ils ne maintiennent leur coopération aux œuvres culturelles qu’avec un grand déploiement de forces et un grand appauvrissement intérieur ou bien, par moments, sont obligés de s’arrêter parce que malades. J’ai décrit les névroses comme le « négatif » des perversions, parce qu’en elles les motions perverses s’extériorisent, après refoulement, à partir de l’inconscient mental parce qu’elles contiennent à l’état « refoulé » les mêmes penchants que les pervers positifs.

L’expérience nous apprend que pour la plupart des gens il existe une frontière hors de laquelle leur constitution ne peut pas suivre l’exigence de la civilisation. Tous ceux qui veulent être plus nobles que leur permet leur constitution succombent à la névrose ; si la possibilité leur était demeurée d’être plus mauvais, ils s’en seraient mieux trouvés. L’idée que perversion et névrose se comportent l’une envers l’autre comme positif et négatif se trouve souvent confirmée de façon non équivoque par l’observation des personnes appartenant à la même génération. Il est très fréquent que chez des frères et sœurs le frère est un pervers sexuel, tandis que la sœur, pourvue en tant que femme d’une pulsion moins forte, est une névrosée, mais ses symptômes expriment les mêmes penchants que les perversions de son frère sexuellement actif ; par suite, dans beaucoup de familles, les hommes sont généralement sains mais immoraux à un point qui est socialement indésirable, les femmes elles sont nobles et hyperraffinées, mais de graves malades nerveuses.

C’est une des injustices flagrantes de la société que le standard culturel exige de tout le monde la même conduite sexuelle, les uns y parvenant sans effort grâce à leur organisation, tandis que les autres se voient imposer par cela les plus lourds sacrifices psychiques : c’est là une injustice que l’on déjoue le plus souvent en ne suivant pas les préceptes moraux.

Nous avons jusqu’ici pris pour base l’exigence de ce que nous supposons être le deuxième stade de civilisation, en vertu duquel toute activité sexuelle soi-disant perverse est réprouvée, mais par contre le commerce sexuel appelé normal reste libre. Nous avons vu que même dans cette répartition de la liberté et de la restriction sexuelles un certain nombre d’individus sont écartés comme pervers et d’autres qui s’efforcent de ne pas être pervers alors qu’ils devraient l’être, étant donné leur constitution, sont poussés dans la maladie nerveuse. Il est aisé maintenant de prédire ce qui va se produire si l’on restreint davantage la liberté sexuelle et si l’on élève l’exigence culturelle au niveau du troisième stade, c’est-à-dire si l’on réprouve toute activité sexuelle qui n’est pas exercée à l’intérieur du mariage légitime. Le nombre des personnes fortes qui s’opposent ouvertement à l’exigence culturelle sera considérablement accru et il en sera de même du nombre des personnes faibles qui, placées dans le conflit entre la poussée des influences culturelles et la résistance offerte par leur constitution, fuient dans l’état de maladie névrotique.

Essayons de répondre à trois questions qui surgissent ici : 1) Quelle tâche impose à l’individu l’exigence culturelle du troisième stade ? 2) La satisfaction sexuelle permise est-elle capable d’offrir un dédommagement acceptable pour le renoncement auquel on est par ailleurs contraint ? 3) Quels sont les rapports entre les préjudices éventuels que crée ce renoncement et son exploitation culturelle ?

La réponse à la première question touche à un problème souvent traité et que nous n’épuiserons pas ici, celui de l’abstinence sexuelle. Notre troisième stade culturel exige de l’individu isolé l’abstinence jusqu’au mariage pour l’un et l’autre sexe, et l’abstinence la vie durant pour tous ceux qui ne contractent pas de mariage légitime. Ce que les autorités aiment affirmer, à savoir que l’abstinence sexuelle n’est pas nocive et n’est pas bien difficile à pratiquer, de multiples médecins l’ont aussi soutenu. Il est permis de dire que la tâche de maîtriser une motion aussi puissante que celle de la pulsion sexuelle autrement qu’en la satisfaisant peut réclamer toutes les forces d’un être humain. La maîtrise par la sublimation, par la dérivation des forces pulsionnelles sexuelles de buts sexuels sur des buts culturels plus élevés, seule une minorité y parvient et encore de façon intermittente et beaucoup plus difficilement dans la période de l’ardeur juvénile. La plupart des autres deviennent névrosés ou subissent quelque préjudice. L’expérience montre que la plupart des gens qui composent notre société ne sont pas bâtis pour le devoir d’abstinence. Celui qu’aurait rendu malade une moindre restriction sexuelle le devient d’autant plus précocement et d’autant plus fortement par suite des exigences de la morale sexuelle de notre civilisation présente ; nous ne connaissons pas en effet de meilleure sauvegarde contre la menace qu’imposent à la tendance sexuelle normale une constitution déficiente ou des troubles du développement que la satisfaction sexuelle elle-même. Plus une personne a une disposition à la névrose moins elle supporte l’abstinence ; les pulsions partielles qui se sont soustraites à un développement normal, dans le sens que nous avons mentionné plus haut, sont devenues précisément en même temps d’autant plus difficiles à inhiber. Mais même ceux qui seraient restés en bonne santé, dans les conditions d’exigence du deuxième stade de civilisation, succomberont alors en grand nombre à la névrose. Car la valeur psychique de la satisfaction sexuelle s’élève avec sa frustration ; la libido à l’état de stase se trouve maintenant en mesure de détecter l’un ou l’autre des points faibles qui font rarement défaut dans la structure de la vita sexualis et de percer là pour obtenir une satisfaction substitutive névrotique sous forme d’un symptôme pathologique. Celui qui sait comment pénétrer les conditions qui déterminent le fait de devenir malade nerveux se persuade bientôt que l’accroissement des maladies nerveuses dans notre société provient de l’augmentation des restrictions sexuelles.

Ceci nous conduit immédiatement à la question de savoir si le commerce sexuel dans le mariage légitime peut offrir un dédommagement total à la restriction qu’il subit avant le mariage. Nous disposons d’un matériel si riche pour y répondre négativement que nous avons le devoir de n’en donner qu’un bref résumé. Rappelons avant tout que notre morale sexuelle civilisée restreint aussi le commerce sexuel à l’intérieur du mariage même, puisqu’elle impose aux gens mariés la contrainte de se contenter d’un nombre de procréations le plus souvent très réduit. Ceci a pour conséquence qu’il n’y a de commerce sexuel satisfaisant dans le mariage que pendant quelques années, encore faut-il naturellement soustraire le temps pendant lequel on doit ménager la femme pour des raisons d’hygiène. Après ces trois, quatre ou cinq années le mariage, en tant qu’il a promis la satisfaction des besoins sexuels échoue car tous les moyens trouvés jusqu’à présent pour empêcher la conception gâtent la jouissance sexuelle, perturbent la sensibilité fine des deux partenaires ou agissent directement comme facteurs de maladie ; la peur des conséquences des relations sexuelles réduit tout d’abord la tendresse physique réciproque des deux époux ; elle réduit aussi par la suite, la plupart du temps, l’attachement moral qui était destiné à hériter de la passion fougueuse du début. La désillusion mentale et la privation physique qui deviennent ainsi le destin de la plupart des mariages ramènent les deux époux à leur situation d’avant le mariage : ils se trouvent seulement appauvris d’une illusion et doivent de nouveau faire appel à leur énergie pour maîtriser et détourner leur pulsion sexuelle. Il est inutile de rechercher jusqu’à quel point l’homme alors en pleine maturité réussit dans cette tâche. L’expérience nous apprend qu’il se sert très fréquemment alors de ce fragment de liberté sexuelle que lui impartit quand même, bien qu’en silence et à contrecœur, le code sexuel le plus strict. La « double » morale sexuelle qui dans notre société a cours pour les hommes est le meilleur aveu que la société qui a décrété ces prescriptions ne croit pas elle-même à la possibilité de les suivre. Mais l’expérience montre également que les femmes auxquelles le don de la sublimation de la pulsion n’échoit en partage que dans une faible proportion, en tant qu’elles sont les porteuses des intérêts sexuels de l’humanité, les femmes qui peuvent sans doute se satisfaire d’un nourrisson comme substitut d’objet sexuel, mais ne peuvent se satisfaire d’un enfant qui grandit, les femmes dis-je, déçues par le mariage tombent dans des sévères névroses qui assombrissent toute leur vie. Dans les conditions culturelles d’aujourd’hui, le mariage a cessé depuis longtemps d’être la panacée contre les troubles nerveux de la femme ; et si nous les médecins nous continuons à le recommander dans de tels cas, nous savons bien pourtant qu’il faut au contraire qu’une jeune fille soit en très bonne santé pour « supporter » le mariage et nous déconseillons à nos clients masculins expressément d’épouser une jeune fille atteinte déjà avant son mariage de troubles nerveux. Le remède à la maladie nerveuse issue du mariage serait bien plutôt l’infidélité conjugale ; mais plus une femme a été élevée sévèrement, plus elle s’est soumise sérieusement aux exigences de la civilisation, plus l’effraye cette solution et, dans le conflit entre ses désirs et son sens du devoir, elle se réfugie une fois de plus dans la névrose. Rien ne protège aussi sûrement sa vertu que la maladie. L’état de mariage qui devait faire prendre patience à la pulsion sexuelle de l’homme civilisé pendant sa jeunesse ne peut donc pas assumer les exigences de sa propre période d’existence ; pas question alors qu’il puisse dédommager du renoncement antérieur.

Même celui qui consent aux dommages causés par la morale sexuelle civilisée peut faire valoir, en réponse à notre troisième question, que le gain culturel provenant d’une restriction sexuelle aussi poussée fait vraisemblablement plus que contrebalancer ces maux qui ne frappent sévèrement qu’une minorité. Je me déclare incapable d’équilibrer ici le gain avec la perte, mais pour ce qui est de l’appréciation des pertes, je pourrais avancer toutes sortes de considérations. En revenant au thème de l’abstinence que j’ai effleuré plus haut, je dois affirmer que l’abstinence cause encore d’autres dommages que ceux impliqués par les névroses et que la plupart du temps on n’a pas pleinement évalué l’importance de ces névroses.

Le retard du développement de la sexualité et de l’activité sexuelle auquel tendent notre éducation et notre civilisation n’est tout d’abord certainement pas nocif, il devient une nécessité si l’on considère combien tardivement les jeunes gens appartenant à la classe instruite sont capables de se suffire à eux-mêmes et de gagner leur vie. Ceci nous rappelle au demeurant l’interdépendance étroite entre toutes nos institutions culturelles et la difficulté d’en changer une partie sans en changer le tout. L’abstinence bien au-delà de la vingtième année n’est plus sans causer des dommages chez le jeune homme et ceci même si elle ne conduit pas à la maladie nerveuse. On dit sans doute que le combat contre cette puissante pulsion et l’accentuation qu’il exige de toutes les puissances éthiques et esthétiques de la vie de l’âme « trempe » le caractère, et ceci est vrai pour quelques natures dont l’organisation est particulièrement favorable ; il faut y ajouter que la différenciation des caractères individuels qui est à notre époque si marquée n’a été rendue possible que par la restriction sexuelle. Mais, dans une bien plus forte majorité de cas, le combat contre la sensualité consume l’énergie du caractère disponible et ce juste au moment où le jeune homme a besoin de toutes ses forces pour se conquérir une part et une place dans la société. Le rapport entre la sublimation possible et l’activité sexuelle nécessaire oscille naturellement beaucoup pour les individus différents et aussi selon les professions Un artiste abstinent ce n’est guère possible ; un jeune savant abstinent ce n’est certainement pas rare. Le dernier peut par sa continence libérer des forces pour ses études, le premier verra probablement son efficience créatrice fortement stimulée par son expérience sexuelle. D’une façon générale, je n’ai pas acquis l’impression que l’abstinence sexuelle aide à former des hommes d’action énergiques et indépendants ou des penseurs originaux ou des libérateurs ou des réformateurs avisés ; elle forme plus fréquemment des honnêtes gens faibles qui disparaissent plus tard dans la grande masse qui a coutume de suivre à contrecœur les impulsions données par les individus forts.

Le fait que la pulsion sexuelle n’en fait qu’à sa tête et n’a pas un comportement accommodant s’exprime aussi dans les résultats produits par les efforts d’abstinence. L’éducation civilisée ne tend qu’à la répression temporaire de la pulsion jusqu’au mariage et se propose alors de la laisser libre pour l’utiliser. Mais les mesures extrêmes réussissent mieux que les mesures modérées à s’opposer à la pulsion. La répression va très souvent trop loin ce qui provoque ce résultat non souhaité que la pulsion sexuelle, une fois libérée, paraît endommagée de façon durable. C’est pourquoi, pour l’homme, la pleine abstinence durant la jeunesse n’est souvent pas la meilleure préparation au mariage. Les femmes le sentent bien et préfèrent ceux d’entre leurs prétendants qui se sont déjà comportés en hommes avec d’autres femmes. Les dommages que cause à la nature féminine la forte exigence d’abstinence jusqu’au mariage sont tout particulièrement tangibles. Visiblement, pour l’éducation, la tâche de réprimer la sensualité de la jeune fille jusqu’au mariage s’avère difficile car elle emploie pour cela les mesures les plus rigoureuses. Non seulement elle interdit toute relation sexuelle et attribue un prix élevé à la conservation de la chasteté féminine, mais encore elle éloigne de l’individu qui devient une femme toute tentation en la maintenant dans l’ignorance totale de la réalité du rôle qui lui est destiné et en ne tolérant en elle aucune motion amoureuse qui ne puisse conduire au mariage. Le résultat en est que lorsque brusquement les autorités parentales leur permettent de tomber amoureuses, les jeunes filles ne sont pas prêtes psychologiquement et elles vont au mariage sans être sûres de leurs propres sentiments. Par suite de cet ajournement artificiel de la fonction amoureuse, les jeunes filles ne réservent à l’homme qui leur a gardé tout son désir que des désappointements ; leurs sentiments les rendent encore dépendantes de leurs parents dont l’autorité a engendré chez elles la répression sexuelle et elles se montrent physiquement frigides ce qui empêche chez l’homme toute jouissance sexuelle valorisée. Je ne sais si le type de la femme anesthésiée se rencontre aussi en dehors de l’éducation civilisée, mais je pense que c’est probable. En tous les cas, l’éducation forme exactement ce type de femmes et ces femmes qui conçoivent sans plaisir se montrent par la suite peu disposées à enfanter souvent et dans la douleur. Ainsi, la préparation au mariage fait échouer les buts mêmes du mariage. Quand par la suite la femme a surmonté le retard de son développement et qu’au faîte de son existence de femme sa pleine capacité amoureuse se trouve éveillée, sa relation à son mari est depuis longtemps détériorée ; pour avoir été jusque-là docile, il ne lui reste comme récompense que choix entre un désir inapaisé, l’infidélité ou la névrose.

Le comportement sexuel de l’homme est souvent un prototype de tous les autres modes de réaction dans le monde. Un homme qui conquiert énergiquement son objet sexuel manifestera, nous en sommes convaincus, la même énergie inébranlable dans la poursuite d’autres buts. Qui, par contre, renonce pour toutes sortes de raisons à satisfaire ses fortes pulsions sexuelles aura dans les autres sphères de sa vie un comportement réconciliant et résigné plutôt qu’énergique. Si l’on prend le sexe féminin dans son ensemble on peut facilement constater que la vie sexuelle est le prototype de l’exercice d’autres fonctions. L’éducation interdit aux femmes de s’occuper intellectuellement des problèmes sexuels pour lesquels elles ont pourtant la plus vive curiosité9 ; elle les effraye en leur enseignant que cette curiosité est antiféminine et le signe d’une disposition au péché. Par là, on leur communique la peur de penser et le savoir perd de la valeur à leurs yeux ; l’interdiction de penser s’étend au-delà de la sphère sexuelle en partie par suite d’associations inévitables, en partie automatiquement tout comme l’interdiction de penser, d’origine religieuse, faite à l’homme, la loyauté aveugle des braves sujets. Je ne crois pas que, comme l’a affirmé Moebius dans un travail très discuté, la « débilité mentale physiologique » de la femme s’explique par l’opposition biologique entre travail intellectuel et activité sexuelle. Je pense au contraire que l’infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est une réalité indiscutable, doit être attribuée à l’inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle.

Quand on traite de la question de l’abstinence, on ne différencie pas assez nettement deux de ses formes : l’abstention de toute activité sexuelle et l’abstention de relations sexuelles avec l’autre sexe. Beaucoup de gens qui se vantent d’avoir réussi à être abstinents n’y sont parvenus qu’à l’aide de la masturbation ou de satisfactions semblables qui se rattachent à l’activité auto-érotique de la prime enfance. Mais, précisément, à cause de ce lien, ces substituts de la satisfaction sexuelle ne sont nullement inoffensifs : ils prédisposent aux nombreuses formes de névroses et psychoses dont la condition est la régression de la vie sexuelle à ses formes infantiles. La masturbation, du reste, ne correspond nullement aux exigences idéales de la morale sexuelle civilisée et elle entraîne les jeunes gens dans les mêmes conflits avec l’idéal que ceux que donne l’éducation, conflits auxquels ils voulaient échapper par l’abstinence. Ensuite, elle corrompt le caractère, premièrement, par de mauvaises habitudes : en lui apprenant à atteindre des buts importants sans se fatiguer, de façon agréable, au lieu d’y parvenir par une vigoureuse tension d’énergie, c’est-à-dire en suivant le principe du prototype sexuel, et deuxièmement, dans les fantasmes qui accompagnent la satisfaction : en élevant l’objet sexuel à un degré d’excellence qu’il n’est pas facile de retrouver dans la réalité. Un écrivain spirituel (Karl Kraus dans le journal viennois « Fackel ») a pu même, en renversant l’argument, exprimer cyniquement la vérité en ces termes : le coït n’est qu’un succédané insuffisant de la masturbation !

La force de l’exigence de la civilisation et la difficulté du devoir d’abstinence se sont combinées pour faire de l’évitement de la réunion des organes génitaux des deux sexes le cœur même de l’abstinence et pour favoriser les autres modes d’activité sexuelle, ce qui équivaut pour ainsi dire à une semi-obéissance. Depuis que les relations sexuelles normales ont été si inexorablement persécutées par la morale et aussi – par suite des possibilités d’infection – par l’hygiène, les relations entre les deux sexes, relations d’un type qu’on appelle pervers où d’autres points du corps reprennent le rôle des parties génitales ont vu, c’est indubitable, leur importance sociale s’accroître. Ces activités ne peuvent pas être jugées aussi inoffensives que d’autres excès dans le commerce amoureux : elles sont condamnables sur le plan éthique car elles rabaissent cette chose sérieuse que sont les relations amoureuses entre deux êtres humains à un jeu agréable sans danger et sans participation de l’âme. Une autre conséquence de l’aggravation de la difficulté d’une vie sexuelle normale est qu’elle conduit la satisfaction homosexuelle à se répandre ; il faut ajouter à tous ceux qui sont déjà homosexuels de par leur organisation, ou le sont devenus dans l’enfance, la grande masse de ceux qui voient, à la maturité, par suite de la fermeture de la voie d’écoulement de leur libido, s’ouvrir largement le bras latéral de l’homosexualité.

Toutes ces conséquences de l’exigence d’abstinence qui sont inévitables et inintentionnelles ont pour point commun de détériorer fondamentalement la préparation au mariage qui, du point de vue de la morale sexuelle, devrait pourtant être le seul héritier des aspirations sexuelles. Tous les hommes qui, par suite de leur masturbatoires ou d’exercices sexuels pervers, ont satisfaits leur libido autrement que par une voie et des conditions normales ont dans le mariage une puissance diminuée. Et les femmes elles-mêmes auxquelles il ne reste que des moyens semblables pour protéger leur virginité se montrent anesthésiées envers les relations sexuelles dans le mariage. Commencé avec une diminution de la capacité amoureuse des deux parties, ce mariage se rompt encore plus facilement qu’un autre. Du fait de la puissance amoureuse réduite de l’homme, la femme n’est pas satisfaite et reste anesthésiée, alors que sa disposition à la frigidité qui provient de son éducation aurait pu être surmontée par une expérience sexuelle puissante. Pour un tel couple, il est plus difficile de se protéger contre la procréation que ce ne l’est pour un couple sain, car l’homme ayant une puissance affaiblie supporte difficilement l’utilisation de contraceptifs. Dans cet embarras, les rapports sexuels étant la source de toutes les contraintes, on y renonce vite, abandonnant ainsi le fondement de toute vie conjugale.

J’exhorte tous ceux qui s’y connaissent à confirmer que je n’exagère rien et qu’au contraire je dépeins un état de choses parmi d autres aussi graves que l’on peut observer aussi souvent que l’on veut. Les non-initiés ne peuvent vraiment pas croire combien il est rare de rencontrer des hommes ayant une puissance sexuelle normale et combien il est fréquent de trouver la frigidité chez la moitié féminine des couples mariés dominés par la morale sexuelle civilisée qui est la nôtre ; à quels renoncements est lié souvent le manage pour les deux époux, à quoi se restreint la vie conjugale, le bonheur si ardemment désiré ! J’ai déjà dit que dans ces circonstances l’issue la plus évidente est la maladie nerveuse ; je veux cependant montrer encore de quelle manière un tel couple continue à avoir de l’effet sur son ou ses enfants peu nombreux. On croit avoir affaire à un transfert sur l’hérédité, mais si l’on y regarde de plus près il s’agit de l’influence d’impressions infantiles puissantes. La femme névrosée, insatisfaite par son mari, est une mère hyperprotectrice et hyperanxieuse pour son enfant auquel elle transfère son besoin d’amour et elle éveille en lui une précocité sexuelle. La mauvaise entente entre les deux parents excite la vie affective de l’enfant et lui fait ressentir intensément, à un âge encore très tendre, l’amour, la haine et la jalousie. L’éducation sévère qui ne tolère aucune activité de la vie sexuelle si précocement éveillée assiste la force répressive ; un tel conflit à un tel âge contient tout ce qui est nécessaire pour provoquer la maladie nerveuse qui dure toute la vie.

J’en reviens maintenant à ce que j’ai affirmé plus haut à savoir que lorsqu’on juge les névroses le plus souvent on ne prend pas en considération toute leur importance. Il ne s’agit pas ici de sous-estimer ces états écartés avec légèreté par les parents, et aussi par les médecins, qui assurent avec aplomb que quelques semaines de cure d’eau froide ou quelques mois de repos pourraient les supprimer. Ce ne sont plus là que des opinions de médecins et de profanes très ignorants, que des mots destinés surtout à offrir au patient une consolation éphémère. On sait, au contraire, qu’une névrose chronique même si elle ne supprime pas complètement toute capacité de vivre est un lourd handicap tout au long de l’existence de l’individu, un peu comme le sont une tuberculose ou une maladie de cœur. On pourrait s’accommoder de cette situation si la maladie névrotique n’excluait des activités civilisées qu’un certain nombre d’individus faibles et permettaient aux autres d’y prendre part, au prix d’infirmités purement subjectives. Je dois, au contraire, attirer l’attention sur le fait que la névrose, où qu’elle porte et quel que soit celui chez qui on la rencontre, sait faire échouer le dessein civilisateur et se charge justement du travail des forces mentales réprimées, ennemies de la civilisation. Ainsi, en payant la docilité à ses prescriptions profondes par un accroissement de la maladie nerveuse, la société ne peut enregistrer un gain au prix d’un sacrifice, elle n’enregistre en fait aucun gain. Prenons le cas d une femme qui n’aime pas son mari car les conditions dans lesquelles son mariage a débuté et son expérience de la vie conjugale ne lui ont offert aucune raison de l’aimer ; elle voudrait bien cependant l’aimer car cela seul correspond à l’idéal du mariage en vue duquel elle a été éduquée. Elle réprimera donc en elle toutes les motions qui veulent exprimer la vérité et s’opposer à ses aspirations idéales et s’efforcera particulièrement de jouer le rôle d’une épouse tendre et attentionnée. Une maladie névrotique sera la conséquence de cette autorépression et, en peu de temps, cette névrose aura fourni une vengeance contre cet homme qui n’est pas aimé et lui aura causé autant d’insatisfactions et de soucis que l’aurait fait la simple confession du véritable état de choses. C’est là un exemple typique des performances de la névrose. On observe un échec similaire de la compensation, même après répression d’autres motions qui sont hostiles à la civilisation mais qui ne sont pas directement sexuelles. Par exemple, celui qui est devenu d’une hyper-bonté par suite de la répression puissante de sa tendance constitutionnelle à la dureté et à la cruauté subit par suite une telle perte d’énergie qu’il ne peut accomplir tout ce qui correspond à ses motions compensatrices et finalement il est encore moins bon que s’il n’avait pas réprimé sa tendance.

Ajoutons que, pour un peuple, la restriction de l’activité sexuelle s’accompagne très généralement d’un accroissement de l’anxiété de vivre et de l’angoisse de la mort, ce qui perturbe l’aptitude de l’individu à jouir et sa préparation à affronter la mort pour quelque but que ce soit ; cela se traduit dans la diminution de sa tendance à procréer et exclut de la participation à l’avenir de ce peuple ou ce groupe de personnes. Tout ceci nous permet de nous demander si notre morale sexuelle « civilisée » vaut les sacrifices qu’elle nous impose, surtout si nous sommes si dépendants de l’hédonisme qu’il ne nous est pas possible de ne pas inscrire une certaine dose de satisfaction et de bonheur individuels au nombre des buts de notre développement culturel. Ce n’est certes pas au médecin qu’il appartient d’avancer des projets de réformes ; il m’a semblé pourtant que je pouvais souligner l’urgence de telles réformes en élargissant l’exposé de V. Ehrenfels relatifs aux dommages causés par notre morale sexuelle « civilisée », en indiquant leur rôle quant à l’extension de la maladie nerveuse des temps modernes.