III. Commentaire

J’examinerai à trois points de vue cette observation du développement et de la résolution d’une phobie chez un petit garçon de moins de cinq ans. Premièrement, je rechercherai jusqu’à quel point elle vient à l’appui, des assertions que j’ai avancées dans mes « Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité ». (Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie), publiés en 1905 ; deuxièmement, je rechercherai ce qu’elle peut apporter à la compréhension de cette forme pathologique, d’une si grande fréquence ; troisièmement, je rechercherai ce qu’elle peut offrir qui permette d’élucider la vie psychique de l’enfant et d’édifier une critique des buts que nous poursuivons en matière d’éducation.

I.

J’ai l’impression que le tableau de la vie sexuelle infantile qui se dégage de l’observation du petit Hans est en harmonie parfaite avec la description que j’en ai donnée dans ma théorie sexuelle, édifiée d’après l’examen psychanalytique d’adultes. Mais avant d’aborder le détail de ces concordances, il me faut répondre à deux objections qu’on fera à mon utilisation de cette analyse dans ce but. La première : le petit Hans n’est pas un enfant normal, mais – comme bientôt sa maladie, le prouve – un enfant prédisposé à la névrose, un petit « dégénéré », et c’est pourquoi il n’est pas permis d’appliquer des conclusions, peut-être justes pour lui, à d’autres enfants, normaux. Je m’occuperai ultérieurement de cette objection, car elle ne fait que limiter, mais n’annule pas, la valeur de l’observation. La seconde et plus sérieuse objection est celle-ci : l’analyse d’un enfant par son père, quand ce père aborde cette analyse imbu de mes vues théoriques, infecté de mes préjugés, est dénuée de toute valeur objective. Un enfant est naturellement au plus haut degré suggestionable, peut-être par personne autant que par son père, il se laissera suggérer n’importe quoi par son père en reconnaissance de ce qu’on s’occupe tellement de lui ; rien de ce qu’il dit ne saurait avoir de force convaincante et toutes ses idées, tous ses fantasmes et rêves prendront bien entendu le chemin dans lequel on les pousse à toute force. Bref, encore une fois tout est ici de la « suggestion », à la seule différence que celle-ci est bien plus aisée à démasquer dans le cas d’un enfant, que dans le cas d’un adulte.

Chose singulière, je peux me rappeler, au temps où je commençais à me mêler aux débats scientifiques, voici vingt-deux ans, avec quelle ironie les assertions relatives à la suggestion et à ses effets étaient accueillies par la vieille génération des neurologues et des psychiatres. Depuis lors, la situation s’est radicalement transformée ; l’aversion primitive n’a été que trop aisément convertie en une acceptation complaisante, et ceci n’est pas dû seulement à l’effet que les travaux de Liébault, de Bernheim et de leurs élèves devait produire au cours de ces vingt dernières années, mais aussi à l’influence de cette découverte : les hommes se sont aperçus quelle économie d’effort mental était réalisée par l’emploi à tout faire du mot de « suggestion ». Personne en effet ne sait ne ne se soucie de savoir ce qu’est la suggestion, d’où elle émane et quand elle s’établit ; il suffit que tout ce qui est gênant dans le psychisme puisse être étiqueté suggestion.

Je ne partage pas le point de vue actuellement en vogue, d’après lequel les dires des enfants seraient toujours arbitraires et indignes de foi. Il n’y a en effet pas d’arbitraire dans le psychique, et l’incertitude des dires des enfants est due à la prédominance de l’imagination de ceux-ci, tout comme l’incertitude des dires des adultes est due à la prédominance des préjugés de ceux-là. Au demeurant, les enfants non plus ne mentent pas sans raison et ont en somme plus de propension à aimer la vérité que n’en ont leurs aînés. En rejetant en bloc les allégations de notre petit Hans, nous nous rendrions certainement coupables envers lui d’une grave injustice. On peut bien plutôt nettement distinguer les uns des autres les cas où, sous la pression d’une résistance, il falsifie les faits ou les dissimule, ceux où, lui-même indécis, il dit comme son père (cas où ce qu’il dit ne doit pas être porté en compte), et ceux où, libre de toute contrainte,, il laisse spontanément jaillir ce qui constitue sa vérité intime et qu’il était jusqu’alors seul à savoir. Les allégations des adultes ne présentent pas de plus grandes certitudes. Il demeure regrettable que l’exposé d’une psychanalyse ne puisse pas rendre les impressions que reçoit l’analyste, que la conviction décisive ne puisse jamais être obtenue par la lecture, mais seulement par les expériences vécues qu’on éprouve en la faisant. Mais ce défaut est à un degré égal inhérent aux analyses d’adultes.

Les parents du petit Hans dépeignent leur fils comme un enfant gai, franc, et tel en effet il devait être d’après l’éducation qu’ils lui donnaient, éducation dont la partie essentielle consistait dans l’omission de nos fautes habituelles en matière éducative ! Tant qu’il put poursuivre ses investigations dans un état de joyeuse innocence, sans soupçonner les conflits qui en devaient bientôt surgir, il communiqua tout sans réserve, et les observations datant du temps qui précéda sa phobie sont, en effet, au-dessus de tout doute et de tout soupçon. C’est avec l’éclosion de la maladie et pendant l’analyse que des divergences commencent à se faire sentir entre ce qu’il dit et ce qu’il pense, et ceci, d’une part, parce que du matériel inconscient, dont il est incapable de se rendre maître d’un seul coup, s’impose à lui, d’autre part, parce que le contenu de ses pensées, de par ses relations à ses parents, implique des réticences. Je crois demeurer impartial en exprimant l’opinion que ces difficultés elles-mêmes n’ont pas été plus grandes ici que dans beaucoup d’analyses d’adultes.

Il est vrai qu’au cours de l’analyse bien des choses doivent être dites à Hans qu’il ne sait pas dire lui-même, que des idées doivent lui être présentées, dont rien encore n’a révélé en lui la présence, que son attention doit être dirigée du côté d’où son père attend que quelque chose surgisse. Ceci affaiblit la force de conviction émanant de cette analyse, mais dans toute analyse on agit ainsi. Car une psychanalyse n’est pas une recherche scientifique impartiale, mais un acte thérapeutique, elle ne cherche pas par essence à prouver, mais à modifier quelque chose. Au cours d’une psychanalyse, le médecin donne toujours au malade, dans une mesure plus ou moins grande suivant les cas, les représentations conscientes anticipées à l’aide desquelles il sera à même de reconnaître et de saisir ce qui est inconscient. Les différents patients ont respectivement plus ou moins besoin de cette aide, mais personne ne peut entièrement s’en passer. Ce dont on peut se rendre maître tout seul, ce sont des troubles légers, mais jamais une névrose, chose qui s’est opposée au moi comme un élément étranger. Afin d’en avoir raison il faut le secours d’une autre personne, et la mesure dans laquelle cette autre personne peut apporter son aide est la mesure même dans laquelle la névrose est curable. Est-il de l’essence d’une névrose de se détourner de l'« autre personne » ainsi qu’il semble en être, trait caractéristique, de tous les états groupés sous le nom de démence précoce, – alors justement pour cette raison de pareils états resteront rebelles à tous nos efforts. On peut donc admettre qu’un enfant, de par le faible développement de ses systèmes intellectuels, ait besoin d’une assistance particulièrement grande. Mais ce que le médecin fait savoir au patient émane après tout aussi de son expérience analytique, et notre conviction sera vraiment assise sur des bases suffisantes si, grâce à cette intervention médicale, nous parvenons à découvrir la structure du matériel pathogène et du même coup à résoudre le mal.

Et cependant, même au cours de son analyse, notre petit patient a témoigné d’assez d’indépendance pour qu’on puisse l’acquitter de l’accusation de « suggestion ». Comme tous les autres enfants, il applique ses théories sexuelles infantiles au matériel qu’il a devant lui, et ceci sans que rien l’y ait incité. Ces théories sont fort éloignées de la mentalité adulte ; davantage, dans ce cas, j’avais justement négligé d’avertir le père de Hans que le chemin menant pour Hans au thème de la naissance devrait passer par le complexe excrémentiel. Cette négligence de ma part, bien qu’ayant fait passer l’analyse par une phase obscure, apporta du moins un excellent témoignage de la spontanéité et de l’indépendance du travail mental de Hans. Il se mit soudain à s’occuper du « loumf », sans que son père, qui soi-disant le suggestionnait, comprît le moins du monde comment il en était arrivé là et ce qu’il en allait sortir. On ne peut attribuer plus de part aux suggestions du père dans les deux fantasmes du plombier, émanés du « complexe de castration » de Hans, acquis de bonne heure, et je dois ici avouer avoir entièrement tu au père de Hans mon attente d’un tel rapport, ceci en vertu d’un intérêt théorique, et pour ne par affaiblir la force convaincante d’une pièce telle qu’il nous en tombe rarement entre les mains.

En étudiant plus à fond les détails de l’analyse, nous trouverions en abondance de nouvelles preuves de l’indépendance de notre Hans au regard de la « suggestion », mais j’interromprai ici la discussion de cette première objection. Je sais que, même par cette analyse, je ne convaincrai personne de ceux qui ne veulent pas se laisser convaincre, et je vais poursuivre la discussion de ce cas en vue des lecteurs qui ont déjà acquis la conviction de la réalité objective du matériel pathogène inconscient. Je le fais avec l’agréable assurance que le nombre de ces lecteurs-là augmente constamment.

Le premier trait que l’on puisse regarder en Hans comme faisant partie de sa vie sexuelle est un intérêt tout particulièrement vif pour son « fait-pipi », ainsi qu’est appelé cet organe d’après celle de ses fonctions qui, à peine des deux la moins importante, ne peut être éludée dans la nursery. Cet intérêt fait de Hans un investigateur ; il en vient ainsi à découvrir que l’on peut, d’après la présence ou l’absence d’un fait-pipi, distinguer le vivant de l’inanimé. Il postule, chez tous les êtres vivants, qu’il juge semblables à lui-même, cette importante partie du corps, il l’étudie chez les grands animaux, suppose que ses parents en sont tous deux pourvus, et ne se laisse même pas arrêter par le témoignage de ses yeux pour en assigner un à sa sœur qui vient de naître. On pourrait dire que c’eût été un trop grand ébranlement de sa « philosophie du monde » s’il avait dû se résoudre à renoncer à la présence de cet organe chez un être semblable à lui ; c’eût été comme si on le lui eût arraché à lui-même. Voilà sans doute pourquoi, une menace de sa mère, ne tendant à rien de moins qu’à la perte du « fait-pipi » est aussitôt chassée de la pensée de Hans et ne peut que plus tard manifester ses effets. L’intervention de la mère, avait été motivée parce que Hans aimait à se procurer des sensations agréables en touchant son petit membre : le petit garçon avait commencé à pratiquer la sorte d’activité sexuelle auto-érotique la plus commune – et la plus normale.

Par un processus qu’Alf. Adler a dénommé très proprement « intrication des pulsions »68, le plaisir trouvé par un sujet à son propre organe sexuel s’allie à la scopophilie (plaisir sexuel attaché à la vision) dans ses composantes active et passive. Le petit garçon cherche à trouver l’occasion de voir le « fait-pipi » des autres, sa curiosité sexuelle se développe et il aime montrer le sien. L’un de ses rêves, datant des premiers temps du refoulement, contient le souhait qu’une de ses petites amies l’assiste quand il fait pipi, c’est-à-dire qu’elle ait part au spectacle. Le rêve témoigne ainsi du fait que ce désir avait subsisté jusque là sans être refoulé, de même que des informations plus tardives confirment que Hans avait l’habitude de satisfaire ce désir.

La composante active de la scopophilie se met bientôt en rapport avec un motif déterminé. Quand Hans se plaint à plusieurs reprises tant à son père qu’à sa mère de n’avoir jamais encore vu leur « fait-pipi », il y est sans doute poussé par le besoin de comparer. Le moi est toujours l’étalon auquel on mesure le monde ; c’est par une comparaison constante avec soi-même qu’on apprend à le comprendre. Hans a observé que les grands animaux avaient des « fait-pipi » proportionnellement plus grands que le sien ; c’est pourquoi il suppose le même rapport chez ses parents et voudrait se convaincre de la chose. Sa mère, pense-t-il, a sûrement un fait-pipi « comme un cheval ». Il a alors cette consolation toute prête : son « fait-pipi » grandira avec lui ; il semble que le désir de l’enfant de devenir grand se soit concentré sur son organe génital.

Dans la constitution sexuelle du petit Hans, la zone génitale est ainsi, dès le début, celle de toutes les zones érogènes qui lui procure le plus intense plaisir. Le seul autre plaisir similaire dont Hans témoigne est le plaisir excrémentiel, celui qui est attaché aux orifices par lesquels ont lieu l’évacuation de l’urine et celle des fèces. Quand, dans son dernier fantasme de félicité, avec lequel sa maladie est surmontée, il a des enfants qu’il mène au W. C., quand il leur fait faire pipi et leur essuie le derrière, bref « fait avec eux tout ce qu’on peut faire avec des enfants », il semble impossible de ne pas admettre que ces pratiques, du temps où Hans tout petit en était l’objet, n’aient pas été pour lui une source de sensations agréables. Il avait obtenu de ses zones érogènes ce plaisir à l’aide de la personne qui le soignait enfant, de fait sa mère ; et ainsi ce plaisir indiquait déjà la voie au choix de l’objet. Mais il est possible qu’à une date encore antérieure il ait eu l’habitude de se procurer ce plaisir sur le mode autoérotique, qu’il ait été de ces enfants qui aiment à retenir leurs excréments jusqu’à ce que leur évacuation puisse leur procurer une excitation voluptueuse. Je dis simplement : c’est possible, car l’analyse ne l’a pas établi clairement : le « charivari » avec les jambes (donner des coups de pieds), dont plus tard il a si peur, est une indication dans ce sens. Mais, quoi qu’il en soit, ces sources de plaisir n’ont pas chez Hans l’importance particulièrement frappante qu’elles ont si souvent chez d’autres enfants. Il est devenu propre de bonne heure, et l’incontinence d’urine, nocturne ou diurne, n’a joué aucun rôle dans ses premières années ; on n’a jamais rien observé chez lui de la tendance à jouer avec ses excréments, tendance si repoussante chez les adultes et qui réapparaît souvent vers la terminaison des processus psychiques d’involution.

Soulignons ici sans tarder qu’au cours de la phobie, une répression de ces deux composantes bien développées de l’activité sexuelle ne saurait se méconnaître, Hans a honte d’uriner devant les autres, il s’accuse de mettre le doigt à son « fait-pipi », il s’efforce de renoncer à l’onanisme, et manifeste du dégoût du « loumf » et du « pipi », comme de tout ce qui rappelle ces choses. Dans le fantasme où il donne ses soins à ses enfants il supprime ce dernier refoulement.

Une constitution sexuelle telle que celle de notre petit Hans ne semble pas présenter de disposition au développement de perversions ou de leur négatif (limitons-nous ici à l’hystérie). Autant que mon expérience me l’a montré, (et il convient vraiment de parler ici avec une grande réserve) la constitution innée des hystériques se distingue par une moindre prépondérance de la zone génitale par rapport aux autres zones érogènes. Ceci va presque de soi pour les pervers. Une seule « aberration » de la vie sexuelle doit être expressément exceptée de cette règle. Chez ceux qui deviendront plus tard des homosexuels – et qui, d’après mon attente comme d’après les-observations de J. Sadger ont tous traversé dans l’enfance une phase amphigène69 – on rencontre la même prépondérance infantile de la zone génitale que chez les normaux, en particulier du pénis. Davantage : c’est la haute estime où les homosexuels tiennent le membre viril qui fixe leur destin. Ils choisissent dans leur enfance comme, objet sexuel la femme, aussi longtemps qu’ils attribuent à celle-ci la possession de cette partie du corps, à leurs yeux indispensable ; quand ils ont acquis la conviction que la femme les a déçus en ce point, la femme devient pour eux inacceptable en tant qu’objet sexuel. Ils ne peuvent pas se passer du pénis chez quiconque doit les inciter au rapport sexuel, et, dans le cas le plus favorable, ils fixent leur libido sur « la femme douée d’un pénis », c’est-à-dire sur un adolescent d’apparence féminine. Ainsi les homosexuels sont des hommes qui, de par l’importance érogène de leur propre membre viril, ne peuvent pas se passer de cette concordance avec leur propre personne dans l’objet de leur désir sexuel. Au cours de leur évolution de l’auto-érotisme à l’amour objectal, ils sont restés fixés à un point intermédiaire plus rapproché du premier que du second.

Il n’est en rien justifié de distinguer un instinct homosexuel spécial. Ce n’est pas une particularité dans la vie instinctive, mais dans le choix de l’objet, qui fait l’homosexuel. Je renverrai à ce que j’ai exposé dans ma « Théorie Sexuelle » ; nous nous sommes à tort imaginé l’union entre instinct et objet dans la vie sexuelle comme étant plus intime qu’elle ne l’est. L’homosexuel ne parvient pas à désengager ses instincts – peut-être normaux – d’une certaine classe d’objets choisis en vertu d’une condition particulière. Et, dans l’enfance, cette condition lui semblant partout réalisée, il est capable de se comporter comme notre petit Hans, indifféremment tendre envers garçons et filles et qui, à l’occasion, déclare, son ami Fritzl être « sa plus chère petite fille ». Hans est homosexuel, comme il est possible que le soient tous les enfants, et ceci est en accord avec ce qu’il ne faut pas perdre de vue : il ne connaît qu’une seule sorte d’organe génital, un organe tel que le sien70.

Le développement ultérieur de notre jeune libertin ne le conduit cependant pas à l’homosexualité, mais à une virilité d’allure polygame ; il sait changer de manière suivant les objets changeants de son inclination, ici audacieusement agressif et là languissant et transi. Son amour avait été à l’origine transféré de sa mère à d’autres objets, mais une raréfaction de ces derniers s’étant produite, l’amour de Hans fait retour à sa mère et y échoue dans la névrose. Ce n’est qu’alors que nous apprenons à quelle intensité l’amour pour sa mère avait atteint et quelles vicissitudes il avait traversées. Le dessein sexuel, poursuivi par Hans auprès de ses petites compagnes : coucher avec elles, avait pris naissance auprès de sa mère ; il est exprimé en termes qui sembleraient appropriés également à un adulte, bien que pour celui-ci ils prendraient un sens plus plein. Le petit garçon avait trouvé le chemin de l’amour objectal de la façon habituelle : par les soins à lui donnés quand il était tout petit ; une nouvelle sorte de jouissance était devenue pour lui la principale : être couché avec sa mère. Nous soulignerons l’importance du plaisir du contact cutané (plaisir propre à nous tous du fait de notre constitution) comme étant l’une des composantes de cette satisfaction de Hans – tandis que si nous suivions la nomenclature de Moll (d’après nous artificielle) il nous faudrait la rapporter à l’apaisement de l’instinct de contrectation.

Par son attitude envers son père et sa mère Hans confirme de la façon la plus éclatante et la plus sensible tout ce que j’ai dit dans la « Science des Rêves » et la « Théorie sexuelle » sur les rapports des enfants avec leurs parents. Il est vraiment un petit Œdipe, qui voudrait « mettre de côté » son père, s’en débarrasser, afin d’être seul avec sa jolie maman, afin de coucher avec elle. Ce souhait prit naissance pendant les vacances d’été, alors que les alternatives de présence et d’absence du père attiraient l’attention de Hans sur les conditions auxquelles était liée cette intimité avec sa mère qui était sa nostalgie. Le souhait se contentait alors de cette formule : le père devrait « partir », et, à un stade ultérieur, il devint possible à la peur d’être mordu par un cheval blanc de se rattacher directement à cette première forme du désir, grâce à une impression accidentelle reçue lors du départ de quelqu’un d’autre. Mais ensuite, sans doute pas avant le retour à Vienne, où il ne fallait plus compter sur les absences paternelles – le souhait s’amplifia jusqu’à désirer que le père restât toujours absent, fût « mort ». La peur résultant de ce désir de mort contre le père, peur ainsi normalement motivée, constitua le plus grand obstacle à l’analyse, jusqu’à ce qu’elle fût dissipée par l’entretien dans mon cabinet de consultation71.

Mais notre Hans n’est vraiment pas un scélérat, pas même un enfant chez qui les tendances cruelles et violentes de la nature humaine s’épanouissent, en cette phase de la vie, encore librement. Tout au contraire, il présente à un degré rare, dans son caractère, la tendresse et la bonté ; son père rapporte que la transmutation des tendances agressives en pitié s’est effectuée chez lui de très bonne heure. Bien avant sa phobie il éprouvait du malaise à voir battre des chevaux de carrousel, et il ne pouvait voir sans émoi quelqu’un pleurer en sa présence. En un point de l’analyse, en rapport avec un certain contexte, une part de sadisme réprimé vient à se faire jour72, mais c’est du sadisme réprimé, et il nous reste à découvrir par le contexte en place de quoi ce sadisme apparaît et ce qu’il doit représenter. Et Hans aime profondément ce père contre lequel il nourrit ces désirs de mort, et tandis que son intelligence s’oppose à une telle contradiction73 ; il en démontre de fait la présence, quand il bat son père et embrasse aussitôt après l’endroit qu’il a battu. Il faut nous garder nous-même de trouver une telle contradiction choquante ; la vie affective des hommes est faite, en général, de telles paires contrastées74 ; davantage, il n’y aurait peut-être pas de refoulement et pas de névrose s’il en était autrement. Ces contrastes affectifs ne deviennent ordinairement conscients aux adultes, en leur simultanéité, que dans les états passionnels amoureux les plus intenses, le reste du temps ils ont coutume de se supprimer l’un l’autre jusqu’à ce que l’un d’eux réussisse à recouvrir et cacher l’autre. Mais dans la vie psychique de l’enfant ils peuvent coexister paisiblement côte à côte un bon bout de temps.

La naissance d’une petite sœur, quand Hans avait trois ans et demie, a eu la plus grande importance sur son développement psycho-sexuel. Cet événement a accentué ses relations à ses parents, a présenté à sa réflexion des problèmes insolubles et ensuite, le spectacle des soins donnés au bébé a revivifié les traces mnémiques des premières occasions où Hans lui-même avait éprouvé ces plaisirs. Une telle influence est également typique : dans un nombre insoupçonné d’histoires de malades ou de normaux, on est obligé de prendre comme point de départ une pareille explosion de désir et de curiosité sexuels, en rapport avec la naissance d’un petit frère ou d’une petite sœur, La conduite de Hans envers la nouvelle venue est celle qui est décrite dans la « Science des Rêves » (p. 229). Quelques jours plus tard, ayant la fièvre, il trahit son peu de goût pour cette nouvelle addition à la famille. Ici l’hostilité apparaît, d’abord, la tendresse suivra75. La peur de voir arriver encore un autre bébé trouve dès lors place parmi ses pensées conscientes. Dans la névrose, l’hostilité déjà réprimée est représentée par une peur spéciale : celle de la baignoire ; dans l’analyse, Hans exprime sans ambages le désir de mort dirigé contre sa sœur, et ne se contente pas d’allusions que son père doive compléter. Son auto-critique ne lui laisse pas apparaître ce désir comme étant aussi coupable que celui, de nature analogue, dirigé contre son père, mais évidemment son inconscient traite de même les deux personnes, parce que sa sœur et son père lui prennent l’un comme l’autre sa mère, l’empêchant d’être seul avec elle.

De plus, cet événement et les sentiments qu’il réveille ont donné à ses désirs une orientation nouvelle. Dans son fantasme final, il additionne toutes ses aspirations érotiques, aussi bien celles émanant de la phase autoérotique que celles qui sont en rapport avec son amour objectal. Il est marié avec sa jolie mère et il a d’innombrables enfants, qu’il peut soigner à sa guise.

II.

Un jour, dans la rue, Hans a une crise d’angoisse morbide. Il ne peut encore dire de quoi il a peur, mais au début de l’état anxieux il trahit, par ses paroles à son père, le motif qu’il a d’être malade, le bénéfice de la maladie. Il veut rester auprès de sa mère, il veut faire câlin avec elle ; le souvenir d’avoir été également séparé d’elle quand est arrivé l’autre enfant peut, ainsi que pense le père, contribuer à créer cette nostalgie. Il devient vite évident que l’angoisse ne peut plus être reconvertie en l’aspiration qu’elle remplace. Hans a peur même quand sa mère l’accompagne. Entre temps, nous apprenons, grâce à quelques indices, à reconnaître sur quoi la libido, muée en angoisse, s’est fixée. Hans manifeste la peur tout à fait spécialisée d’être mordu par un cheval blanc.

Nous appelons un tel état morbide « phobie », et nous pourrions compter le cas de Hans au nombre des agoraphobies, si cette dernière affection n’était caractérisée par le fait que la locomotion à travers l’espace, sans cela impossible, devient toujours possible quand le malade est accompagné par une personne déterminée, dans les cas extrêmes le médecin. La phobie de Hans ne remplit pas cette condition, elle cesse bientôt d’être en rapport avec l’espace et prend de plus en plus le chenal pour objet ; dans les premiers temps de la phobie, au comble de son état anxieux, Hans a exprimé la crainte que « le cheval n’entre dans la chambre ». C’est ce qui me facilita tellement la compréhension de sa névrose.

La place à assigner aux « phobies » dans la classification des névroses n’a pas été jusqu’à présent bien déterminée. Il semble certain qu’on ne peut voir en elles que des syndromes pouvant appartenir à des névroses diverses, et qu’on n’a pas à les ranger au nombre des entités morbides indépendantes. Pour les phobies de l’ordre de celles de notre petit patient, phobies qui sont de fait les plus communes, la désignation d’ « hystérie d’angoisse »76 ne me semble pas inadéquate ; je la proposai au Dr W. Stekel, quand il entreprit l’exposé des états anxieux névrotiques, et j’espère qu’elle prendra droit de cité77. Elle est justifiée de par la parfaite similitude du mécanisme psychique et de ces phobies et de l’hystérie, similitude complète à l’exception d’un seul point. Il est vrai que ce point est d’importance décisive et bien fait pour motiver une distinction. Dans l’hystérie d’angoisse, la libido déchargée hors du matériel pathogène par le refoulement n’est en effet pas convertie, c’est-à-dire pas détournée du psychique vers une innervation corporelle, mais elle est libérée sous forme d’angoisse. Nous pouvons rencontrer en clinique toutes les formules de mélange entre cette « hystérie d’angoisse » et l’« hystérie de conversion ». Il est des cas d’hystérie de conversion pure sans aucune trace d’angoisse comme il est de purs cas d’hystérie d’angoisse, s’extériorisant en sentiments d’anxiété et en phobies, sans addition d’aucune conversion : notre petit Hans est un cas de ce genre.

Les hystéries d’angoisse sont les plus fréquentes de toutes les affections psychonévrotiques. Mais elles sont surtout celles qui apparaissent le plus tôt dans la vie : elles sont par excellence les névroses de l’enfance. Quand une mère rapporte de son enfant qu’il est « nerveux », dans neuf cas sur dix on peut être sûr que l’enfant est affecté d’une des formes de l’angoisse ou de plusieurs de celles-ci. Le mécanisme délicat de ces désordres si significatifs n’a malheureusement pas encore été suffisamment étudié ; il n’a pu encore être établi si l’hystérie d’angoisse, au contraire de l’hystérie de conversion et d’autres névroses, est uniquement conditionnée par des facteurs constitutionnels ou par des événements accidentels, ou bien encore par une combinaison des deux qui reste à déterminer78. Il semble que ce soit le trouble névrotique qui ait le moins besoin pour se produire d’une constitution particulière, et qui en conséquence puisse le plus aisément être acquis à n 'importe quelle période de la vie.

Un caractère essentiel de l’hystérie d’angoisse est aisé à dégager. Une hystérie d’angoisse à mesure qu’elle progresse tourne de plus en plus à la « phobie » ; à la fin le malade peut s’être débarrassé de toute son angoisse, mais rien qu’au prix de toutes sortes d’inhibitions et de restrictions auxquelles il lui faut se soumettre. Dans l’hystérie d’angoisse, depuis l’origine un travail psychique se poursuit afin de psychiquement fixer à nouveau l’angoisse devenue libre, mais ce travail ne peut ni amener la retransformation d’angoisse en libido ni se rattacher à ces mêmes complexes desquels la libido émane. Il ne lui reste rien d’autre à faire qu’à couper court à toutes les occasions pouvant amener le développement de l’angoisse, et ceci grâce à des barrières psychiques : précautions, inhibitions, défenses. Ce sont ces structures défensives qui nous apparaissent sous forme de phobies et constituent à nos yeux l’essence de la maladie.

Le traitement de l’hystérie d’angoisse a été jusqu’ici, peut-on dire, purement négatif. L’expérience a montré qu’il était impossible, voire dans certains cas dangereux, de tenter de guérir une phobie par des méthodes violentes, c’est-à-dire en mettant le malade dans une situation ou, après qu’on l’eût privé de ses moyens de défense, il fût contraint de subir l’assaut de son angoisse libérée. Aussi laisse-t-on de guerre lasse le malade chercher un refuge là où il croit pouvoir le trouver, et lui témoigne-t-on un mépris, peu apte à le guérir, pour son « inconcevable lâcheté ».

Les parents de notre petit patient avaient pris le parti, dès le début de sa maladie, de ne pas se moquer de lui et de ne pas le brutaliser, mais de chercher accès à ses désirs refoulés par des voies psychanalytiques. Le succès récompensa la peine extraordinaire que prit le père, et ses rapports vont nous permettre de pénétrer la contexture de ce type de phobie et de suivre le cours de son analyse.

Il est probable que l’analyse, de par son extension et ses détails, est devenue quelque peu obscure pour le lecteur. Je vais donc commencer par en donner un résumé, en négligeant tout ce qui est accessoire et pourrait troubler la ligne, et en attirant l’attention sur les résultats à mesure qu’ils se dégagent.

La première chose que nous apprenions est que l’éclosion de l’état anxieux ne fut nullement aussi soudain qu’il paraissait au premier abord. Quelques jours auparavant, l’enfant s’était éveillé au cours d’un cauchemar dont le contenu était le suivant : sa mère était partie et il n’avait plus de maman pour faire câlin. Ce rêve, à lui seul, indique un processus de refoulement d’une inquiétante intensité. On ne peut l’expliquer, comme tant d’autres rêves d’angoisse, en supposant que l’enfant éprouve en rêve une angoisse d’origine somatique et que cette angoisse est alors mise au service d’un désir inconscient sans cela intensément refoulé qu’elle réalise (voir Traumdeutung, 7e éd., p. 433 ; Science des Rêves, tr. Meyerson, p. 574), mais nous sommes ici en présence d’un véritable rêve de punition et de refoulement, où la fonction du rêve se trouve également en défaut, puisque l’enfant s’éveille angoissé. Nous pouvons aisément reconstruire ce qui s’est passé dans l’inconscient. L’enfant rêvait de caresses avec sa mère, il rêvait qu’il dormait auprès d’elle, mais tout le plaisir se vit transformé en angoisse et chacune des représentations en son contraire. Le refoulement a remporté la victoire sur le mécanisme du rêve.

Cependant les débuts de cette situation psychologique remontent encore plus haut. L’été précédent déjà Hans avait présenté de semblables états mêlés d’aspiration ardente et d’angoisse, et à ce moment ils lui avaient rapporté cet avantage : sa mère l’avait alors pris dans son lit. Nous devons supposer que Hans, depuis lors, se trouva dans un état d’excitation sexuelle intensifiée, excitation dont sa mère était l’objet. L’intensité s’en manifeste par deux tentatives que fait Hans de séduire sa mère (la deuxième a lieu juste avant l’éclosion de l’angoisse) et cette excitation intense se satisfait accessoirement chaque soir sur le mode masturbatoire. Comment eut lieu la transmutation de cette excitation en angoisse : spontanément, ou bien à l’occasion du rejet des avances de Hans par sa mère, ou bien encore sous l’influencé du réveil accidentel d’impressions antérieures sous l’influence de la « cause occasionnelle » de la maladie que nous allons apprendre à connaître, voilà qui ne se peut décider mais est de fait indifférent, ces trois possibilités ne pouvant pas être considérées comme incompatibles. Le fait demeure de la transmutation de l’excitation sexuelle en angoisse.

Nous avons déjà décrit le comportement de l’enfant aux premiers temps de son angoisse, de même que le premier contenu qu’il assigna à celle-ci : un cheval allait le mordre. Ici se produit la première intervention thérapeutique. Les parents de Hans lui disent que l’angoisse est la conséquence de la masturbation, et l’engagent à rompre avec cette habitude. Je recommande aux parents de Hans de souligner vivement, quand ils lui parlent, sa tendresse pour sa mère, cette tendresse qu’il cherche à remplacer par la peur des chevaux. Cette première intervention amène une légère amélioration, mais bientôt ce léger gain de terrain est reperdu au cours d’une maladie somatique. L’état de Hans ne s’est pas modifié. Peu après Hans rapporte sa peur qu’un cheval ne le morde au souvenir d’une impression reçue à Gmunden. Un père y avait, en pariant, dit à son enfant : « Ne donne pas ton doigt au cheval ! » les termes mêmes que Hans emploie pour rendre l’avertissement de ce père rappellent ceux dans lesquels lui fut faite l’interdiction de l’onanisme (donner, mettre le doigt)79. Les parents semblent ainsi d’abord avoir raison quand ils disent que ce dont il a peur est sa propre satisfaction masturbatoire. La relation est cependant encore vague et le cheval semble avoir assumé son rôle d’épouvantail tout à fait par hasard.

J’avais exprimé la supposition que le désir refoulé de Hans pourrait bien être maintenant de voir à tout prix le « fait-pipi » de sa mère. Comme son comportement envers une fille de service nouvellement entrée dans la maison s’accorde avec cette hypothèse, son père lui donne le premier éclaircissement : les femmes n’ont pas de fait-pipi. Il réagit à cette première tentative d’assistance en communiquant un fantasme d’après lequel il aurait vu sa mère en train de montrer son « fait-pipi »80. Ce fantasme et une remarque faite par Hans au cours d’un entretien, d’après laquelle son fait-pipi serait « enraciné », permettent de jeter un premier coup d’œil dans les processus mentaux inconscients du patient. Il était vraiment sous l’influence après coup de la menace de castration faite par sa mère quinze mois auparavant. Car le fantasme que sa mère fasse la même chose qu’il faisait lui-même (le fameux tu quoque des enfants quand on les accuse) doit servir à une auto-justification ; elle est un fantasme et de protection et de défense. Nous devons cependant nous dire que ce sont les parents de Hans qui ont extrait du matériel pathogène agissant en lui le thème particulier de son intérêt pour les « fait-pipi ». Il les a suivis sur ce terrain mais n’est pas encore entré d’un pas indépendant dans l’analyse. On ne peut observer encore aucun effet thérapeutique. L’analysé s’est fort éloignée des chevaux, et l’information reçue par Hans relativement à l’absence de « fait-pipi » chez les femmes est plutôt apte, de par son contenu, à accroître le souci qu’il avait de garder le sien.

Ce n’est cependant pas un succès thérapeutique auquel nous aspirons pour commencer, mais nous voulons mettre le patient à même de saisir consciemment ses désirs inconscients. Nous y parvenons en utilisant les indications qu’il nous fournissait afin de présenter à sa conscience, grâce à notre art d’interprétation, son complexe inconscient en nos propres paroles. Il y aura quelque ressemblance entre ce qu’il nous entend dire et ce qu’il cherche et qui, en dépit de toutes les résistances, tend à se frayer un chemin vers la conscience, et c’est cette similitude qui met le malade en état de découvrir ce qui est inconscient. Le médecin ne précède dans la voie de la compréhension, lui-même suit, un peu en arrière, son propre chemin, jusqu’à ce que tous deux se rencontrent au but prescrit. Les analystes débutants ont coutume de confondre ces deux moments et de tenir l’instant où ils ont compris l’un des complexes inconscients du malade également pour celui où le malade l’a saisi. Ils attendent trop de la communication qu’ils font de leur découverte à leur patient, en s’imaginant par là pouvoir le guérir : le malade ne peut en effet se servir de ce qu’on lui fait savoir que comme d’un secours l’aidant à découvrir le complexe inconscient au fond de son inconscient, là même où il est ancré. C’est un premier succès de cet ordre que nous obtenons maintenant chez Hans. Celui-ci est, à présent, capable, après avoir partiellement maîtrisé son complexe de castration, de faire connaître ses désirs relatifs à sa mère, et il le fait sous une forme encore défigurée avec le fantasme des deux girafes, desquelles l’une crie en vain parce que Hans a pris possession de l’autre. Hans figure, plastiquement la « prise de possession » par le « fait de s’asseoir dessus. » Le père reconnaît ici la reproduction d’une scène qui se joue le matin dans la chambre à coucher, entre ses parents et l’enfant, et il a soin de dépouiller le désir sous-jacent du déguisement qu’il porte encore. Le père et la mère de Hans sont les deux girafes. Le choix, dans ce fantasme, pour déguiser le désir, de girafes, est amplement déterminé par la visite de Hans à ces grands animaux quelques jours auparavant au parc de Schöbrunn, par le dessin de la girafe fait par Hans et qu’avait conservé son père, et peut-être aussi par une comparaison inconsciente ayant trait au cou long et raide de la girafe81. Nous observerons que la girafe, en tant qu’animal de grande taille et intéressant de par son « fait-pipi », eût pu entrer en concurrence avec les chevaux dans le rôle d’épouvantail ; de plus, le fait que le père et la mère de Hans soient tous deux représentés comme des girafes constitue un indice préliminaire dont on ne s’est pas encore servi pour l’interprétation des « chevaux d’angoisse ».

Deux petits fantasmes de Hans suivent immédiatement l’histoire des girafes ; dans l’un, il s’introduit de force en un espace interdit, dans l’autre, il casse la fenêtre d’un wagon ; dans tous deux le caractère fautif de l’acte est souligné et le père de Hans apparaît comme complice. Malheureusement, le père de Hans ne réussit pas à interpréter ces fantasmes ; aussi Hans ne retire-t-il aucun bénéfice de les avoir contés. Mais ce qui est ainsi demeuré incompris revient toujours, telle une âme en peine, jusqu’à ce que se soient trouvées résolution et délivrance.

La compréhension des deux fantasmes « criminels » n’offre pour nous aucune difficulté. Ils font partie du complexe de la prise de possession de la mère. Une vague notion perce dans l’âme de l’enfant de quelque chose qu’il pourrait faire avec la mère et par quoi sa prise de possession de celle-ci serait consommée, et il trouve pour exprimer ce qu’il ne peut saisir certaines représentations plastiques dont le trait commun est la violence et le défendu, et dont le contenu nous paraît s’accorder si étonnamment à la réalité occulte. Nous devons les considérer comme des fantasmes de coït, et ce n’est pas un détail sans importance que de voir le père de Hans y figurer comme complice. « Je voudrais, semble dire Hans par là, faire avec Maman quelque chose, quelque chose de défendu, je ne sais trop quoi, mais je sais que toi, tu le fais aussi. »

Le fantasme aux girafes avait renforcé chez moi la conviction qui avait déjà pris naissance dans mon esprit quand Hans avait exprimé la peur « que le cheval n’entrât dans la chambre » et je trouvai le moment propice pour lui faire savoir qu’il avait peur de son père à cause de la jalousie et de l’hostilité qu’il nourrissait contre lui, car il était nécessaire de postuler ceci comme faisant partie de ses émois inconscients. Par là, je lui avais partiellement donné l’interprétation de sa peur des chevaux : le cheval devait être son père, dont il avait de bonnes raisons intimes d’avoir peur. Certains détails, tels le noir autour de la bouche et ce qui était devant les yeux des chevaux (la moustache et le binocle du père, attributs de l’adulte) détails qui faisaient peur à Hans, me semblèrent directement transposés du père au cheval.

Ces explications nous débarrassèrent des plus efficaces résistances contre la prise de conscience par Hans du matériel inconscient, son père jouant en effet pour lui le rôle de médecin. L’acmé de l’état était de ce moment dépassée, le matériel se pressa à flots, le petit patient prit le courage de communiquer les détails de sa phobie et intervint bientôt de façon indépendante dans sa propre analyse82.

Nous n’apprenons que maintenant de quels objets et de quelles impressions Hans a peur. Non seulement des chevaux et de la morsure des chevaux, – bientôt il n’en parle plus – mais aussi des voitures, des voitures de déménagement et des omnibus (leur trait commun étant, comme nous le verrons bientôt, d’être lourdement chargées), des chevaux qui se mettent en mouvement ; des chevaux qui sont grands et lourds, des chevaux qui vont vite. Hans explique lui-même ce que ces déterminations signifient : il a peur que les chevaux ne tombent et il englobe dans sa phobie tout ce qui semble devoir faciliter cette chute des chevaux.

Il arrive fréquemment qu’on n’apprenne à connaître le contenu exact d’une phobie, la formule verbale précise d’une emprise obsessionnel, qu’après un travail psychanalytique d’une certaine durée. Le refoulement n’a pas frappé que les complexes inconscients, il continue à se faire également sentir contre leurs rejetons et empêche le malade de percevoir jusqu’à ses productions morbides. L’analyste se trouve là dans la curieuse nécessité, ce qui arrive rarement au médecin, de venir à l’aide de la maladie, de solliciter l’attention en sa faveur. Mais seuls ceux qui méconnaissent entièrement la nature de la psychanalyse mettront en avant cette phase du traitement et diront qu’on doit en attendre pour le malade un dommage. La vérité est qu’il faut d’abord prendre un voleur avant de le pendre, et qu’il faut se donner la peine de commencer par saisir les formations morbides que l’on entend détruire.

J’ai déjà mentionné, dans les commentaires dont j’ai accompagné l’histoire du malade, qu’il est très instructif d’approfondir ainsi une phobie dans ses détails, et d’acquérir par là l’impression certaine d’un rapport secondairement établi entre l’angoisse et ses objets. C’est pourquoi les phobies sont à la fois si curieusement diffuses et si strictement déterminées.

Hans a évidemment emprunté le déguisement propre aux nouvelles formes de sa phobie aux impressions qui, vu la situation de sa maison, en face de la Douane Centrale, s’offraient quotidiennement à ses regards. Il trahit en outre, dans ce nouveau contexte, une aspiration, inhibée par l’angoisse, à jouer avec les chargements des voitures, avec les paquets, les tonneaux et les caisses, comme les gamins des rues.

C’est à ce stade de l’analyse que Hans retrouve le souvenir de. l’événement, en soi sans importance, qui a précédé immédiatement l’éclosion de la maladie et qui peut à juste titre être considéré comme la cause occasionnelle de cette éclosion. Il était allé se promener avec sa Maman, et il vit un cheval d’omnibus tomber et donner des coups de pied en tous sens. Ceci fit sur Hans une grande impression. Il fut épouvanté, crut le cheval mort ; c’est de ce jour qu’il pensa que tous les chevaux allaient tomber. Son père fait remarquer à Hans qu’il a dû, en voyant tomber le cheval, penser à lui, son père, et qu’il a dû souhaiter que son père tombât ainsi et fût mort. Hans ne repousse pas cette interprétation ; peu après il commence à jouer à un jeu consistant à mordre son père, ce qui fait voir qu’il accepte l’identification de son père avec le cheval redouté. De ce jour sa conduite envers son père devient libre et sans crainte, même un peu impertinente. Cependant la peur des chevaux persiste, et nous ne voyons pas clairement encore en vertu de quelle chaîne d’associations le cheval tombé avait réveillé les désirs inconscients de Hans.

Résumons ce que nous savons jusqu’ici. Sous la peur exprimée par Hans en premier lieu, celle d’être mordu par un cheval, on découvre la peur plus profonde que les chevaux ne tombent, et tous deux, le cheval qui mord comme le cheval qui tombe, sont le père qui va punir Hans à cause des mauvais désirs qu’il nourrit contre lui. L’analyse, pendant ce temps, s’est écartée de la mère.

Sans que rien nous y ait préparé, et certes sans aucune immixtion de la part de son père, Hans commence à s’occuper du « complexe du loumf », et à manifester du dégoût de toutes les choses lui rappelant l’évacuation intestinale. Le père de Hans, peu disposé à accompagner celui-ci dans cette nouvelle voie, poursuit de force cependant l’analyse dans la direction qu’il voudrait maintenir, et amène Hans à se souvenir d’un événement arrivé à Gmunden et dont l’impression était sous-jacente à celle du cheval d’omnibus tombant. Fritzl, le compagnon de jeu que Hans aimait tant, peut-être aussi son concurrent auprès de leurs nombreuses compagnes, s’était heurté, en jouant au cheval, le pied contre une pierre, était tombé et son pied avait saigné. Le cheval d’omnibus, en tombant, avait rappelé à Hans cet accident. Il convient de remarquer que Hans, alors préoccupé d’autres questions, commence par nier que Fritzl soit tombé, événement qui cependant établit le lien entre les deux scènes. Il ne l’admet qu’à une phase ultérieure de l’analyse. Mais il est pour nous particulièrement intéressant d’observer comment la transformation de la libido en angoisse s’est projetée sur l’objet principal de la phobie, le cheval. Les chevaux étaient, de tous les grands animaux, ceux qui intéressaient le plus Hans ; jouer au cheval était son jeu préféré avec ses petits camarades. Je suspectais – ce que le père de Hans confirma quand je m’en enquis auprès de lui – que le père avait le premier servi à son fils de « cheval », et c’est ce qui permit, lors de l’accident de Gmunden, à la personne de Fritzl de se substituer à celle du père. Quand le refoulement eut provoqué le renversement des affects, Hans, qui, auparavant, avait trouvé tant de plaisir aux chevaux, devait, nécessairement en prendre peur.

Mais nous l’avons déjà dit : c’est grâce à l’intervention du père de Hans que fut faite cette importante découverte relativement à l’efficience de la cause occasionnelle pathogène. Hans reste absorbé par son intérêt pour le « loumf » et il nous faut enfin le suivre dans sa voie. Nous apprenons alors que Hans avait autrefois coutume d’insister pour accompagner sa mère au W. C., et que, au temps où son amie Bertha remplaçait celle-ci auprès de lui, il renouvela avec elle cette tactique jusqu’à ce qu’il fût découvert et qu’on le lui défendît. Le plaisir de regarder une personne aimée quand elle satisfait ses besoins naturels répond à une « intrication des pulsions », intrication dont nous avons déjà pu observer un exemple chez Hans. Le père se prête enfin également au symbolisme du « loumf » et reconnaît qu’il y a une analogie entre une voiture lourdement chargée et un corps chargé de fèces, entre la façon dont une voiture sort d’une porte et celle dont les fèces sortent du corps, etc.

Cependant, la position de Hans par rapport à l’analyse s’est, au regard des stades antérieurs, essentiellement modifiée. Auparavant, son père pouvait lui annoncer d’avance ce qui allait surgir ; alors Hans, d’après les dires paternels, trottait à la suite ; maintenant c’est lui qui court en avant d’un pas sûr et son père a peine à le suivre. Hans produit, sans l’entremise de personne, un fantasme nouveau : le serrurier ou le plombier a dévissé la baignoire dans laquelle Hans se trouve, et il lui a alors donné un coup dans le ventre avec son grand perçoir. De ce moment, le matériel qui surgit déborde de partout notre compréhension immédiate. Nous ne pourrons comprendre que plus tard que c’était là un fantasme de procréation, déformé par l’angoisse. La grande baignoire, où il est assis dans l’eau est le corps maternel ; le « perçoir », que le père a dès l’abord reconnu comme étant un grand pénis, est mentionné de par sa connexion avec « être né » (Bohrer, geboren). L’interprétation que nous sommes obligés de donner à ce fantasme semble, bien entendu, très étrange : avec ton grand pénis tu m’as percé = fait naître (gebohrt – geboren) et tu m’as mis dans le ventre de ma mère. Mais pour l’instant le fantasme échappe à son interprétation et ne sert à Hans que de chaînon lui permettant de poursuivre ce qu’il a à dire.

Hans a peur d’être baigné dans la grande baignoire, et cette angoisse est de nouveau une angoisse composite. Une part de celle-ci échappe encore à notre compréhension, l’autre s’explique bientôt en connexion avec le bain de sa petite sœur. Hans avoue avoir désiré que sa mère, en baignant la petite fille, la laissât tomber dans le bain, de telle sorte qu’elle mourût. La peur de Hans pendant qu’on le baigne était, en vertu de son mauvais désir, la peur des représailles, la peur qu’en châtiment ce ne fût lui qui fût noyé. Hans abandonne maintenant, le thème du « loumf » et passe aussitôt à celui de sa petite sœur. Mais nous pouvons pressentir ce que cette juxtaposition de thèmes signifie : la petite Anna est elle-même un « loumf », tous les enfants sont des « loumfs » et naissent comme des « loumfs ». Nous pouvons maintenant le comprendre : toutes les voitures de déménagement, tous les omnibus, tous les camions ne sont que des voitures « à la caisse de la cigogne », n’intéressent Hans que comme des représentations symboliques de la grossesse. Et il n’a pu, quand venait à tomber un cheval lourd ou lourdement chargé, y voir qu’un – accouchement –, une « mise bas » (niederkommen, venir en bas). Ainsi le cheval qui tombe n ’était pas seulement le père qui meurt mais aussi la mère qui accouche.

Et ici Hans nous fait une surprise à laquelle nous n’étions pas le moins du monde préparés. Il a très bien remarqué la grossesse de sa mère, qui se termina comme de juste par la naissance de sa petite sœur lorsqu’il avait trois ans et demi. Et il a très bien reconstruit en lui-même, du moins après l’accouchement, le réel état de choses, sans en faire part, il est vrai, à personne, peut-être sans être capable de l’exprimer. Tout ce qu’on pouvait alors observer était que Hans, aussitôt après l’accouchement, adopta une attitude extrêmement sceptique en face de tout ce qui était censé indiquer la présence de la cigogne. Mais queen opposition complète avec ses propos officielsHans ait su dans son inconscient d’où venait le bébé et où il était avant, ceci est indubitablement démontré par cette analyse et en est peut-être le point le plus inébranlable.

La preuve la plus palpable en est fournie par le fantasme que Hans maintient avec tant de ténacité et qu’il orne de tant de détails accessoires, fantasme dans lequel Anna se serait trouvée avec eux à Gmunden l’été qui précéda sa naissance, où il est dit comment elle voyagea pour y aller et combien plus elle pouvait alors y accomplir de choses qu’un an plus tard, après sa naissance. L’effronterie avec laquelle Hans raconte ce fantasme, les innombrables mensonges extravagants dont il l’entremêle ne sont rien moins que dénués de sens : tout ceci doit servir a le venger de son père à qui il garde rancune de l’avoir leurré avec la fable de la cigogne. C’est tout à fait comme s’il voulait dire : « Si tu m’as cru assez bête pour croire que la cigogne ait apporté Anna, alors je peux, en échange, te demander de prendre mes inventions pour vérité ». C’est en claire relation avec cet acte de vengeance du petit investigateur contre son père que lui succède le fantasme des chevaux que Hans taquine et bat. Ce fantasme a lui aussi deux parties constitutives : d’un côté, il a pour base la taquinerie à laquelle Hans vient justement de soumettre son père, de l’autre, il reproduit ces obscurs désirs sadiques de Hans dirigés contre sa mère qui s’étaient manifestés dans les fantasmes où Hans faisait des choses défendues, et que nous n’avions pas compris tout d’abord. Hans avoue aussi consciemment le désir de battre sa mère.

Nous ne rencontrerons maintenant plus beaucoup d’énigmes. Un fantasme obscur où il est question de manquer un train semble être le précurseur de l’idée ultérieure qu’aura Hans : remettre son père à sa grand-mère de Lainz, car dans ce fantasme il est question d’un voyage à Lainz et la grand-mère y paraît. Un autre fantasme, dans lequel un petit garçon donne 50.000 florins au conducteur, afin qu’il le laisse partir sur le wagon, semble presque être un plan d’acheter la mère au père dont la force résidait en effet pour une part dans sa richesse. C’est à ce moment que Hans confesse, avec une franchise qu’il n’avait jamais osé avoir auparavant, le désir de se débarrasser de son père et la raison de ce désir : parce que son père trouble son intimité avec sa mère. Ne soyons pas surpris de voir les mêmes désirs constamment réapparaître au cours de l’analyse, la monotonie ne provient en effet que des interprétations qui y sont adjointes. Pour Hans, ce ne sont pas là que des répétitions, mais ce sont des progrès continuels sur le chemin menant de l’allusion timide à la vision claire, pleinement consciente et libre de toute déformation.

Ce qui va suivre n’est plus que là confirmation par Hans des conclusions analytiques déjà établies grâce à nos interprétations. Par une action symptomatique ne pouvant prêter à aucune équivoque et qu’il déguise légèrement pour la bonne mais pas du tout pour son père, il montre comment il se représente une naissance. Mais si nous y regardons de plus près, Hans manifeste ici davantage, il fait ici allusion à quelque chose dont il ne sera ensuite plus question dans l’analyse. Il fait entrer par un trou rond dans le corps d’une poupée de caoutchouc un petit canif appartenant à sa mère et le fait ressortir en déchirant l’entre-jambe de la poupée. Les éclaircissements donnés peu après à Hans par ses parents, et lui enseignant que les enfants croissent de fait dans le corps de leur mère et sont poussés au dehors comme un « loumf » viennent trop tard : il ne peuvent apprendre à Hans rien de nouveau. Un autre acte symptomatique, en apparence accidentel, qui a lieu peu après, implique l’aveu que Hans a désiré la mort de son père, car juste au moment où son père parle avec Hans de ce désir de mort, celui-ci laisse tomber, c’est-à-dire jette par terre, un petit cheval avec lequel il jouait. Hans confirme encore, par tout ce qu’il dit, l’hypothèse d’après laquelle les voitures lourdement chargées représenteraient pour lui la grossesse de sa mère, et la chute du cheval l’accouchement. La plus jolie confirmation de tout ceci, la démonstration que les enfants sont pour lui des « loumfs » est fournie par l’invention du nom de « Lodi » appliqué à son enfant favori. Mais ce fait ne parvient que tardivement à notre connaissance, car nous apprenons que Hans jouait depuis longtemps déjà avec cet « enfant-saucisse »83.

Nous avons déjà étudié les deux derniers fantasmes de Hans, avec lesquels sa guérison est achevée. L’un, celui du plombier, où celui-ci lui pose un nouveau et, comme le père le devine, un plus grand « fait-pipi », n’est pas une simple répétition du fantasme précédent relatif au plombier et à la baignoire. C’est un fantasme de désir triomphal impliquant la victoire de Hans sur sa peur de la castration. Le deuxième fantasme, celui où Hans avoue le désir d’être marié avec sa mère et d’avoir d’elle beaucoup d’enfants, ne fait pas qu’épuiser le contenu des complexes inconscients de Hans, réveillés à la vue du cheval tombant et ayant engendré l’angoisse : il vient aussi corriger ce qui est absolument inacceptable dans cet ensemble de pensées, car, au lieu de tuer son père, Hans le rend inoffensif par la promotion qu’il lui accorde : épouser la grand-mère. La maladie comme l’analyse prennent à juste titre fin par ce fantasme.

Au cours de l’analyse d’un cas, il est impossible d’obtenir une impression nette de la structure et du développement de la névrose. Ceci est le fait d’un travail synthétique auquel il faut ensuite se livrer. Si nous tentons une pareille synthèse de la phobie de notre petit Hans, nous prendrons pour point de départ la description de sa constitution, de ses désirs sexuels prédominants et des événements ayant précédé la naissance de sa petite sœur, toutes choses avant déjà été rapportées dans les pages antérieures de ce travail.

L’arrivée de cette sœur apporta dans la vie de Hans bien des éléments nouveaux qui ne lui laissèrent dès lors plus de repos. D’abord, un certain degré de privation : au début une séparation temporaire d’avec sa mère, plus tard une diminution permanente des soins et de l’attention qu’elle lui donnait, attention et soins qu’il dut s’habituer à partager avec sa sœur. En second lieu, une reviviscence des plaisirs qu’il avait éprouvés quand on prenait soin de lui bébé, reviviscence due à tout ce qu’il voyait sa mère faire à sa petite sœur. Le résultat de ces deux influences fut l’intensification de ses besoins érotiques, qui en même temps commencèrent à ne pouvoir se satisfaire complètement. Il se dédommagea de la perte que lui avait causée l’arrivée de sa sœur en s’imaginant avoir des enfants lui-même, et tant qu’il fut à Gmunden – lors de son second séjour – et put jouer réellement avec ces enfants, son besoin d’affection trouva une dérivation suffisante. Mais revenu à Vienne il se retrouva seul, reporta toutes ses exigences sur sa mère, et dut subir des privations nouvelles, ayant été exilé de la chambre de ses parents depuis l’âge de quatre ans et demi. Son excitabilité érotique intensifiée s’exprima alors en fantasmes qui évoquèrent parmi sa solitude les camarades de jeu de l’été écoulé, et en satisfactions autoérotiques régulières de par l’excitation masturbatrice des organes génitaux.

En troisième lieu, la naissance de sa sœur incita Hans à un travail mental que, d’une part, il ne pouvait mener à bonne fin et qui, d’autre part devait l’entraîner dans des conflits affectifs. Le grand problème se posa alors pour lui : d’où viennent les enfants ? le premier problème peut-être dont la solution fasse appel aux forces mentales de l’enfant, le problème dont l’énigme du Sphinx de Thèbes n’est sans doute qu’une version déformée. Hans rejeta l’explication qu’on lui proposait : la cigogne aurait apporté Anna. Il avait en effet remarqué que sa mère avait grossi pendant les mois ayant précédé la naissance de la petite fille, qu’elle s’était alitée, avait gémi pendant que la naissance avait lieu et était redevenue mince quand elle s’était relevée. Il en conclut par conséquent qu’Anna avait été dans le corps maternel et en était sortie comme un « loumf ». Hans pouvait se représenter l’acte d’enfanter comme une chose agréable en le rapportant à ses propres premières sensations agréables lorsqu’il allait à la selle ; il pouvait donc doublement souhaiter d’avoir lui-même des enfants : d’une part afin d’avoir le plaisir de les enfanter, d’autre part afin de les soigner (ceci en vertu d’une sorte de plaisir « par représailles »). Il n’y avait dans tout cela rien pouvant mener Hans à des doutes ou à des conflits.

Mais il y avait là encore autre chose qui ne pouvait manquer de troubler Hans. Le père devait avoir eu quelque chose à faire avec la naissance de la petite Anna, car il déclarait que Hans et Anna étaient ses enfants. Cependant ce n’était pas le père, mais la mère, qui les avait mis au monde. Et ce père gênait Hans dans ses rapports avec sa mère. Quand il était là, Hans ne pouvait pas coucher avec sa mère, et quand celle-ci voulait prendre Hans dans son lit, le père se mettait à crier.

Hans avait éprouvé combien tout allait à souhait quand son père était absent, et le désir de se débarrasser de son père n’était que justifié. C’est alors que cette hostilité de Hans reçut un renforcement. Le père lui avait en effet conté le mensonge de la cigogne et lui avait par là rendu impossible de demander des éclaircissements sur ces sujets. Il n’empêchait pas seulement Hans d’être dans le lit de sa mère, il lui refusait encore le savoir dont Hans avait soif. Il mettait Hans à son désavantage dans les deux directions et ceci évidemment dans un but de profit personnel.

Cependant ce père, que Hans ne pouvait s’empêcher de haïr comme un rival, était le même que Hans avait aimé de toujours et qu’il devrait continuer à aimer, le père était son modèle, il avait été son premier camarade de jeu et avait pris soin de lui dès ses premières, années : voilà ce qui donna naissance au premier conflit affectif, dès l’abord insoluble. En conformité avec l’évolution qu’avait suivie la nature de Hans, l’amour devait commencer par prendre la haute main et par réprimer la haine sans pouvoir cependant la supprimer, car cette haine recevait sans cesse un aliment nouveau de par l’amour de Hans pour sa mère.

Mais le père ne savait pas seulement d’où venaient les enfants, il faisait aussi quelque chose pour les faire venir, cette chose que Hans ne paraît qu’obscurément pressentir. Le « fait-pipi » devait avoir quelque chose à faire là-dedans, car celui de Hans éprouvait une excitation chaque fois que Hans pensait à ces choses, – et ce devait être un grand « fait-pipi », plus grand que celui de Hans. Si Hans prêtait attention à ces sensations prémonitoires, il devait supposer qu’il s’agissait d’un acte de violence à faire subir à sa mère ; casser quelque chose, pénétrer dans un espace clos – tels étaient en effet les pulsions qu’il sentait en lui. Mais bien que les sensations éprouvées dans son pénis l’eussent ainsi mis sur la voie de postuler le vagin, il ne pouvait pourtant pas résoudre l’énigme, puisqu’à sa connaissance n’existait rien de semblable à ce que son pénis réclamait ; tout au contraire, la conviction que sa mère possédait un « fait-pipi » tel que le sien barrait le chemin à la solution du problème. La tentative de résoudre ce problème : que fallait-il faire à maman pour qu’elle eût des enfants, se perdait dans l’inconscient, et les deux pulsions actives, l’hostile contre le père comme le sadiquement tendre envers la mère, restaient sans emploi, l’un en vertu de l’amour coexistant à côté de la haine, l’autre de par le désemparement découlant des théories sexuelles infantiles.

C’est ainsi, en m’appuyant sur les résultats de l’analyse, que je suis obligé de reconstruire les complexes et désirs inconscients dont le refoulement et la reviviscence produisirent la phobie du petit Hans. Je le sais, j’attribue ainsi de grandes capacités mentales à un enfant de quatre à cinq ans, mais je me laisse guider par ce que nous avons récemment appris et je ne me tiens pas pour lié par les préjugés de notre ignorance. Peut-être eût-on pu utiliser la peur de Hans du « charivari fait avec les jambes » afin de combler encore des lacunes dans le dossier de notre démonstration. Hans, il est vrai, déclara que cela lui rappelait quand il donnait des coups de pied, en tous sens parce qu’on voulait l’obliger à interrompre ses jeux pour aller faire « loumf », ce qui met cet élément de la névrose en rapport avec ce problème : Maman a-t-elle des enfants parce que ça lui plaît ou parce qu’elle y est forcée ? Mais je n’ai pas l’impression que ceci rende entièrement compte du « charivari fait avec les jambes ». Le père de Hans ne fut pas à même de confirmer ma suspicion que l’enfant eût observé un rapport sexuel de ses parents lorsqu’il dormait dans la chambre, et qu’une réminiscence de cette scène se réveillât ainsi en lui. Contentons-nous donc de ce que nous avons pu découvrir.

Il est difficile de dire sous quelle influence, dans la situation où se trouvait Hans et dont nous venons de brosser le tableau, un changement se produisit, un renversement de l’aspiration libidinale en angoisse. De quel côté commença le refoulement ? Il faudrait sans doute, pour pouvoir trancher ces questions, comparer entre elles cette analyse et plusieurs autres semblables. Ce qui fit pencher la balance fut-il l’incapacité intellectuelle de l’enfant à résoudre le difficile problème de la génération des enfants et à se mesurer avec les pulsions agressives libérés par la vague approche de sa solution, ou bien fut-ce une incapacité somatique, sorte d’intolérance constitutionnelle, à supporter la satisfaction masturbatoire régulièrement pratiquée, (c’est-à-dire la simple continuité de l’excitation sexuelle à un si haut degré d’intensité devait-il fatalement amener un renversement de l’affect ?) Je ne puis que poser ces questions sans y répondre jusqu’à ce qu’une expérience plus étendue vienne à notre secours.

Des considérations chronologiques empêchent d’attacher trop d’importance à la cause occasionnelle de l’éclosion de la maladie chez Hans, car il avait présenté des signes d’appréhension bien avant qu’il ait vu tomber dans la rue le cheval d’omnibus.

Toujours est-il que la névrose se rattache directement à cet événement fortuit et en garda une trace en ceci que le cheval fut élevé à la dignité d’« objet d’angoisse ». L’impression que reçut Hans en voyant tomber le cheval n’avait en elle-même aucune « force traumatisante » ; l’accident observé par hasard n’acquit sa grande efficience pathogène qu’en vertu de l’importance qu’avait déjà pour Hans le cheval comme objet d’intérêt et de prédilection et qu’en liaison avec l’événement plus proprement traumatisant arrivé : à Gmunden, lorsque Fritzl tomba en jouant au cheval, ce qui, par une voie associative aisée à parcourir, menait de Fritzl au père de Hans. Et toutes ces connexions n’auraient sans doute pas même suffi, si, grâce à la plasticité et à l’ambiguïté des rapports associatifs, la même impression ne s’était aussi montrée propre à réveiller le second des complexes aux aguets dans l’inconscient de Hans, celui de l’accouchement de sa mère. De cet instant la voie était ouverte au retour du refoulé, et ce retour s’opéra de la façon suivante : le matériel pathogène fut remodelé et transposé sur le complexe des chevaux et les affects concomitants furent uniformément transformés en angoisse.

Il est intéressant d’observer que le contenu idéatif de la phobie telle qu’elle se présentait alors dut être soumis encore à un autre processus de déformation et de substitution avant de parvenir à la conscience. La première expression verbale de l’angoisse qu’employa Hans fut : « le cheval va me mordre » ; or, elle émane d’une autre scène arrivée à Gmunden qui, d’une part, est en rapport avec les souhaits hostiles de Hans contre son père, d’autre part, rappelle la mise en garde contre l’onanisme. Une influence dérivatrice, peut-être venant des parents, s’était ici fait sentir ; je ne suis pas certain que les notes relatives à Hans fussent alors assez exactement tenues pour nous permettre de décider s’il avait donné cette expression à son angoisse avant ou seulement après que sa mère l’avait pris à parti au sujet de sa masturbation. J’inclinerais à croire que ce ne fut qu’après, bien que ceci fût en contradiction avec ce qui est rapporté dans l’histoire du malade. En tous cas, il est évident que partout le complexe hostile de Hans contre son père recouvre le complexe libidinal relatif à sa mère. De même, dans l’analyse, ce fut celui qui fut le premier découvert et résolu.

Dans d’autres cas morbides il y aurait bien davantage à dire relativement à la structure, au développement et à la diffusion d’une névrose. Mais l’histoire de la maladie de notre petit Hans est très courte, elle est aussitôt après son début remplacée par l’histoire de son traitement, et bien qu’au cours du traitement la phobie ait semblé continuer à se développer, s’étendre à des objets nouveaux et poser des conditions nouvelles, le père de Hans, qui traitait lui-même la névrose, eut naturellement une vision assez juste des choses pour ne voir là que la simple venue au jour du matériel déjà existant et non des productions nouvelles qu’on pût mettre à charge à la thérapeutique. Il ne faut pas toujours, quand on traite d’autres cas, compter sur autant de compréhension.

Avant de pouvoir considérer cette synthèse comme achevée, il me faut observer le cas sous un autre angle. Nous serons par là transportés au cœur même des difficultés inhérentes à la compréhension des états névrotiques. Nous voyons comment notre petit patient devient la proie d’une grande poussée de refoulement qui frappe justement ses composantes sexuelles dominantes84. Il renonce à l’onanisme, il repousse avec dégoût tout ce qui lui rappelle les excréments et le fait de regarder d’autres personnes satisfaire leurs besoins naturels. Cependant ce ne sont pas ces composantes-là qui sont réveillées par la cause occasionnelle de sa maladie (le spectacle du cheval tombant) ni qui fournissent le matériel des symptômes, le contenu de la phobie.

Ceci nous permet de faire ici une distinction radicale. Nous arriverons sans doute à une plus profonde compréhension du cas morbide en nous adressant à ces autres composantes qui remplissent les deux dernières conditions sus mentionnées. Ce sont là des aspirations qui avaient déjà auparavant été réprimées, et qui, autant que nous pouvons voir, ne purent jamais s’exprimer sans inhibition : sentiments hostiles et jaloux contre son père, pulsions sadiques, répondant à une sorte de prescience du coït, contre sa mère. Ces répressions précoces conditionnent peut-être la disposition à la névrose ultérieure. Ces tendances agressives ne trouvent chez Hans aucune issue, et, lorsqu’en un temps de privation et d’excitation sexuelle accrue, elles veulent, renforcées, se frayer un chemin, alors éclate ce combat que nous nommons « phobie ». Au cours de celle-ci, une partie des représentations refoulées, sous un aspect déformé et transcrit sur un autre complexe, se fraie un chemin jusqu’à la conscience comme contenu de la phobie. Mais il ne saurait y avoir de doute, c’est là un piètre succès. La victoire demeure au refoulement qui saisit l’occasion d’étendre son empire sur d’autres composantes encore que sur celles qui s’étaient rebellée. Ceci ne change rien au fait que l’essence de la maladie de Hans dépendît entièrement de la nature des composantes instinctives qu’il s’agissait de repousser. Le contenu de la phobie était tel qu’une grande restriction dans la liberté de se mouvoir en devait résulter : tel en était aussi le but. Elle était ainsi une réaction puissante contre les obscurs impulses motrices qui étaient particulièrement dirigés contre la mère. Le cheval avait toujours représenté pour Hans le plaisir de se mouvoir. (« Je suis un jeune cheval » dit Hans en sautant en tous sens) mais comme le plaisir de se mouvoir implique l’impulse au coït, le plaisir de se mouvoir est frappé de restrictions par la névrose et le cheval est élevé au rôle d’emblème de la terreur. Il semblerait qu’il ne restât dans la névrose rien d’autre aux instincts refoulés, que l’honneur de fournir à l’angoisse des prétextes pour apparaître dans la conscience. Mais quelque éclatante que soit dans la phobie la victoire des forces opposées à la sexualité, la nature même de cette maladie, qui est d’être un compromis, pourvoit à ce que le refoulé n’en reste pas là. La phobie du cheval est après tout pour Hans un obstacle à aller dans la rue et peut lui servir de moyen pour rester à la maison auprès de sa mère chérie. Ainsi sa tendresse pour sa mère arrive victorieusement à ses fins ; le petit amoureux se cramponne de par sa phobie même à l’objet de son amour, bien qu’à coup sûr des mesures aient été prises pour le rendre inoffensif. Le caractère particulier d’une affection névrotique se manifeste dans ce double résultat.

Alfred Adler, dans un travail fort suggestif85, a récemment exprimé l’idée que l’angoisse est engendrée par la répression de ce qu’il appelle l’« instinct d’agression », et il a attribué à cet instinct, grâce à une synthèse étendue, le rôle principal dans ce qui advient aux hommes, que ce soit « dans la vie ou dans la névrose ». La conclusion à laquelle nous sommes arrivés et d’après laquelle, dans ce cas de phobie, l’angoisse s’expliquerait par le refoulement de ces tendances agressives (des hostiles contre le père et des sadiques contre la mère), semble apporter une confirmation éclatante au point de vue du Dr Adler. Et cependant je n’ai jamais pu acquiescer à cette manière de voir, et je la considère comme une généralisation trompeuse. Je ne puis me résoudre à admettre un instinct spécial d’agression à côté des instincts déjà connus de conservation et sexuels, et de plain pied avec eux86. Il me paraît qu’Adler a mis à tort comme hypostase d’un instinct spécial ce qui est un attribut universel et indispensable de tous les instincts, justement leur caractère « instinctif », impulsif, ce que nous pouvons décrire comme étant la capacité de mettre la motilité en branle. Des autres instincts il ne resterait alors plus rien d’autre que leur relation à un certain but, puisque leurs rapports aux moyens d’atteindre celui-ci leur auraient été enlevés par l’« instinct d’agression ». En dépit de toute l’incertitude et de toute l’obscurité de notre théorie des instincts, je préfère m’en tenir provisoirement à notre conception actuelle, qui laisse à chaque instinct sa propre faculté de devenir agressif, et dans les deux instincts qui ont été refoulés chez Hans j’incline à reconnaître des composantes depuis longtemps familières de la libido sexuelle.

III.

Je vais maintenant aborder ce qui, je l’espère, sera une discussion brève de ce que la phobie du petit Hans a pu nous apprendre de général et d’important concernant la vie et l’éducation des enfants. Mais auparavant il me faudra retourner à l’objection si longtemps tenue en réserve : Hans serait un névropathe, un « dégénéré », aurait une hérédité chargée, ne serait pas un enfant normal, duquel on pourrait conclure à d’autres. Cela me fait depuis longtemps de la peine quand je pense à la façon dont tous les sectateurs de l'« homme normal » vont tomber sur notre pauvre petit Hans, dès qu’ils vont apprendre qu’on peut en effet trouver chez lui une tare » héréditaire. Sa jolie mère était, en effet, devenue la proie d’une névrose, due à un conflit, du temps où elle était jeune fille. J’avais pu alors lui être de quelque secours et de là dataient de fait mes rapports avec les parents de Hans. Ce n’est que timidement que j’oserai avancer quelques considérations en faveur de celui-ci.

D’abord, Hans n’est pas ce qu’on entend, à proprement parler, par un enfant « dégénéré », héréditairement marqué pour la névrose. Tout au contraire, il est physiquement bien bâti, et c’est un gai et aimable compagnon, à l’esprit éveillé, capable de donner du plaisir à d’autres encore qu’à son père. Sa précocité sexuelle ne souffre évidemment aucun doute, mais nous manquons ici, pour nous former un jugement sain, de matériel de comparaison. Je vois, par exemple, d’après une enquête collective poursuivie en Amérique, que des choix de l’objet et des sentiments amoureux tout aussi précoces ne sont pas rares chez les garçons, et nous savons la même chose en ce qui touche à l’enfance de maint « grand » homme, comme on les appelle plus tard. J’inclinerai par suite à croire que la précocité sexuelle est dans une corrélation rarement en défaut avec la précocité intellectuelle, et qu’on la rencontre, par conséquent, plus souvent qu’on ne s’y attendrait chez les enfants les plus doués.

Je ferai en outre observer en faveur de Hans (j’avoue ouvertement ma partialité) qu’il n’est pas le seul enfant ayant, à un moment ou l’autre de son enfance, été frappé d’une phobie. De telles maladies sont, cela est connu, extraordinairement fréquentes, même chez des enfants pour qui l’éducation, en matière de sévérité, ne laisse rien à redire. Les enfants en question deviennent plus tard un peu névrosés ou bien ils restent bien portants. On réduit, en leur criant après dans la nursery, leurs phobies au silence, car elles sont inaccessibles au traitement et sont certes très gênantes. Elles rétrocèdent alors au bout de quelques mois ou de quelques années, et guérissent en apparence ; mais personne ne saurait dire quelles altérations psychologiques nécessite une semblable « guérison » ni quelles modifications de caractère elle implique. Mais si nous prenons en traitement pour une cure psychanalytique un névrosé adulte dont la maladie ne se soit, dirons-nous, manifestée qu’à l’âge de la maturité, nous découvrirons régulièrement que sa névrose se relie à une angoisse infantile et qu’elle en est de fait la continuation ; on dirait qu’un fil continu et ininterrompu d’activité psychique, parti de ces conflits de l’enfance, est resté ensuite intriqué à tout le tissu de sa vie, et ceci que le premier symptôme de ces conflits ait persisté ou qu’il ait disparu sous la pression des circonstances. Je crois donc que notre Hans n’a peut-être pas été plus malade que beaucoup d’autres enfants qu’on ne stigmatise pas du terme de « dégénérés », mais comme il était élevé loin de toute intimidation, avec autant d’égards et aussi peu de contrainte que possible, son angoisse a osé se montrer plus hardiment que chez d’autres. Une « mauvaise conscience » et la peur des punitions lui manquaient, et ces mobiles doivent certes contribuer chez d’autres enfants à « diminuer » l’angoisse. Il me paraît que nous nous préoccupons trop des symptômes et nous soucions trop peu de ce dont ils proviennent. Et quand nous élevons des enfants nous voulons simplement être laissés en paix, n’avoir pas de difficultés, bref nous visons à faire un « enfant modèle » sans nous demander si cette manière de faire est bonne ou mauvaise pour l’enfant. Je peux en conséquence me figurer qu’il fut salutaire pour notre Hans d’avoir eu cette phobie, parce qu’elle attira l’attention de ses parents sur les inévitables difficultés auxquelles un enfant doit faire face quand, au cours de son éducation de civilisé, il doit surmonter les composantes instinctives innées de sa nature, et parce que c’est le trouble que subit Hans qui appela son père à son secours. Il se peut que maintenant Hans ait un avantage sur les autres enfants, en ceci qu’il ne porte plus en lui ce germe de complexes refoulés qui ne doit jamais être sans importance, causant à des degrés divers une déformation du caractère quand ce n’est pas une disposition à la névrose ultérieure. Je suis enclin à penser ainsi, mais je ne sais si beaucoup d’autres personnes partageront mon opinion, je ne sais pas davantage si l’expérience me donnera raison.

Il me faut maintenant le demander : quel mal a été fait à Hans en amenant au jour ces complexes qui sont non seulement refoulés par les enfants mais redoutés par les parents ? Le petit garçon a-t-il esquissé le moindre « attentat » contre sa mère ? A-t-il remplacé par des actes les mauvaises intentions qu’il nourrissait contre son père ? Certes, c’est ce qu’auront craint bien des médecins qui méconnaissent la nature de la psychanalyse et s’imaginent qu’on renforce les mauvais instincts en les rendant conscients. Ces « sages » agissent donc logiquement quand ils nous supplient au nom du ciel de ne pas toucher aux choses dangereuses qui se cachent derrière une névrose. Mais ils oublient ce faisant qu’ils sont médecins, et leurs avertissements ressemblent étrangement à ceux du Dogberrv de Shakespeare, dans « Beaucoup de bruit pour rien »87, quand celui-ci donne de même à la sentinelle le conseil d’éviter tout contact avec les voleurs ou malfaiteurs qui pourraient survenir : « car moins on fréquente pareille racaille, mieux il en est pour votre honnêteté »88.

Tout au contraire, les seules conséquences de l’analyse sont que Hans se remet, n’a plus peur des chevaux, et qu’il devient plutôt familier avec son père, ce que celui-ci rapporte amusé. Mais ce que le père perd en respect, il le regagne en confiance : « J’ai cru, dit Hans, que tu savais tout parce que tu as su ça à propos du cheval. » L’analyse n’annihile en effet pas le résultat du refoulement ; les instincts en leur temps réprimés demeurent réprimés. Mais l’analyse obtient ses succès par un autre moyen : elle remplace le refoulement, qui est un processus automatique et excessif, par une maîtrise tempérée et appropriée des instincts exercée à l’aide des plus hautes instances psychiques ; en un mot, elle remplace le refoulement par la condamnation. Elle nous semble apporter là le témoignage depuis longtemps recherché, prouvant que la conscience a une fonction biologique et qu’avec son entrée en scène un avantage important est assuré89.

Si j’avais été seul maître de la situation, j’aurais osé fournir encore à l’enfant le seul éclaircissement que ses parents lui refusèrent. J’aurais apporté une confirmation à ses prémonitions instinctives en lui révélant l’existence du vagin et du coït, j’aurais ainsi largement diminué le résidu non résolu qui restait en lui et j’aurais mis fin à son torrent de questions. Je suis convaincu qu’il n’aurait perdu, de par ces éclaircissements, ni son amour pour sa mère ni sa nature enfantine, et qu’il aurait compris lui-même que ses préoccupations relatives à ces importantes, voire même imposantes questions, devaient pour le moment entrer en repos, jusqu’à ce que son désir de devenir grand se fût réalisé. Mais l’expérience pédagogique ne fut pas conduite aussi loin.

Qu’aucune frontière nette n’existe entre les « nerveux » et les « normaux », enfants ou adultes ; que la notion de « maladie » n’ait qu’une valeur purement pratique et ne soit qu’une question de plus ou de moins ; que la prédisposition et les éventualités de la vie doivent se combiner afin que le seuil au-delà duquel commence la maladie soit franchi ; qu’en conséquence de nombreux individus passent sans cesse de la classe des bien portants dans celle des malades nerveux et qu’un nombre bien plus restreint de malades fassent le même chemin en sens inverse, ce sont là des choses qui ont été si souvent dites et qui ont trouvé tant d’écho que je ne suis certes pas seul à les soutenir. Il est pour le moins très vraisemblable que l’éducation de l’enfant exerce une influence puissante en bien ou en mal sur cette prédisposition dont nous venons de parler et qui est l’un des facteurs de la névrose, mais à quoi l’éducation doit viser et en quoi elle doit intervenir, voilà qui semble encore très difficile à dire. Elle ne s’est jusqu’à présent proposé pour tâche que la domination, plus justement la répression des instincts ; le résultat n’est nullement satisfaisant et là où ce processus a été réussi ce ne fut qu’au profit d’un petit nombre d’hommes privilégiés dont il n’a pas été requis qu’ils réprimassent leurs instincts. Personne non plus ne s’est informé par quelles voies et au prix de quels sacrifices cette répression des instincts gênants a été accomplie. Vient-on à substituer à cette tâche une autre, celle de rendre l’individu capable de culture et socialement utilisable, tout en réclamant de lui le plus petit sacrifice possible de son activité propre, alors les clartés que la psychanalyse nous a fournies relativement à l’origine des complexes pathogènes et au noyau de toute névrose peuvent prétendre à être regardées par l’éducation comme des guides inestimables dans la conduite à tenir envers les enfants. Quelles conclusions pratiques peuvent s’ensuivre, et jusqu’où l’expérience sanctionnera l’application de celles-ci au sein de notre système social actuel, j’abandonne ces questions à l’examen et à la décision d’autres juges.

Je ne puis prendre congé de la phobie de notre petit patient, sans exprimer une idée qui conféra pour moi à cette analyse (ayant mené à la guérison) une valeur particulière. Elle ne m’a, à strictement parler, rien appris de nouveau, rien que je n’aie déjà été à même de deviner – souvent sous une forme, moins distincte et moins immédiate – de par les analyses d’autres patients traités dans la maturité de l’âge. Mais les névroses de ces autres malades pouvaient toutes être rattachées aux mêmes complexes infantiles que nous avons découverts derrière la phobie de Hans. Je suis donc tenté d’attribuer à cette névrose infantile une importance toute spéciale en tant que type et que modèle, tout comme si la multiplicité des phénomènes névrotiques de refoulement et l’abondance du matériel pathogène ne les empêchaient pas d’être dérivés d’un très petit nombre de processus agissant toujours sur les mêmes complexes idéatifs.