Des sens opposés dans les mots primitifs1

En manière d'introduction à cet article, je citerai un passage de ma Science des Rêves où j'expose une observation découlant de la recherche analytique, observation qui n'a pas encore trouvé d'explication : « La manière dont le rêve exprime les catégories de l'opposition et de la contradiction est particulièrement frappante : il ne les exprime pas, il paraît ignorer le « non ». Il excelle à réunir les contraires et à les représenter en un seul objet. Il représente souvent aussi un élément quelconque par son contraire, de sorte qu'on ne peut savoir si un élément du rêve, susceptible de contradiction, trahit un contenu positif ou négatif dans la pensée du rêve 2. »

Les interprétateurs de songes de l'antiquité semblent avoir fait le plus ample usage de l'hypothèse d'après laquelle, dans le rêve, une chose peut signifier son contraire. Cette possibilité est aussi, à l'occasion, admise par les modernes investigateurs de rêves, ceci dans la mesure où ils accordent en général au songe un sens et une interprétation 3. Je crois ne pas non plus éveiller la contradiction en supposant que tous ceux qui m'ont suivi dans la voie d'une interprétation scientifique des rêves ont dû reconnaître que l'assertion précitée se trouve confirmée par les faits.

J'ai été amené à comprendre cette singulière tendance que possède l'élaboration du rêve à faire abstraction de la négation et à exprimer par une même représentation des choses contraires, en lisant par hasard un ouvrage de K. Abel 4. L'intérêt du sujet me justifiera à citer ici textuellement les passages décisifs du traité d'Abel (tout en éliminant la plupart des exemples). Nous y apprenons, en effet, cette chose surpre­nante : la manière de procéder précitée, dont est coutumière l'élaboration du rêve, est également propre aux plus anciennes langues connues.

Abel, après avoir fait ressortir l'antiquité de la langue égyptienne, qui avait dû se constituer longtemps avant l'époque des premières inscriptions hiéroglyphiques, poursuit :

« Donc, dans la langue égyptienne, cette relique unique d'un monde primitif, se trouve un certain nombre de mots ayant deux sens dont l'un est exactement le con­traire de l'autre. Qu'on se figure, s'il est possible de se la figurer, une absurdité aussi flagrante que celle-ci : le mot fort signifiant aussi bien fort que faible ; le mot lumière servant aussi bien à désigner la lumière que l'obscurité ; un bourgeois de Munich appelant bière la bière, tandis qu'un autre emploierait le même terme pour parler de l'eau et on a l'extraordinaire usage auquel les anciens Égyptiens habituellement s'adonnaient dans leur langue. Comment en vouloir à qui, entendant cela, hoche la tête avec incrédulité ?... » (p. 4.) (Suivent des exemples.)

« En présence de ce cas et de beaucoup d'autres cas semblables d'acception anti­thétique (voir l'Appendice), on ne saurait douter que, dans une langue du moins, il ait existé nombre de mots désignant à la fois une chose et son contraire. Quelque surprenant que cela soit, nous nous trouvons là devant un fait avec lequel il faut compter. » (p. 7.)

L'auteur rejette alors l'explication de cet état de choses par une consonance fortuite et il se défend avec une énergie égale de l'idée que celui-ci soit dû à l'infé­riorité du développement intellectuel égyptien.

« Or, l'Égypte n'était rien moins que la patrie de l'absurde. Elle était au contraire l'un des plus anciens habitats de la raison humaine en voie de se développer... Elle possédait une morale pure et pleine de noblesse et avait formulé la plus grande partie des dix commandements à une époque où les peuples, dont la civilisation est aujourd'hui l'apanage, faisaient encore des sacrifices humains à leurs idoles san­guinaires. Un peuple qui avait allumé le flambeau de la justice et de la civilisation en des temps aussi obscurs ne peut pourtant pas avoir été absolument stupide dans sa manière de parler et de penser quotidienne... Ces hommes qui savaient fabriquer le verre, et qui pouvaient avec des machines soulever et mouvoir des blocs énormes, devaient avoir du moins assez de raison pour ne pas considérer une chose comme étant elle-même et en même temps son contraire. Comment concilier ces faits avec cet autre que les Égyptiens se soient permis une langue aussi étrange et contra­dictoire... qu'ils aient eu la coutume de donner aux pensées les plus contraires une seule et même consonance verbale et de relier en une sorte d'union indissoluble ce qui de part et d'autre était le plus fortement opposé ? » (p 9.)

Avant d'essayer d'aucune explication, il faut encore tenir compte d'un renfor­cement de cet inconcevable procédé de la langue égyptienne. « De toutes les excen­tricités du lexique égyptien, la plus extraordinaire est peut-être celle-ci : outre les mots qui unissent en eux les sens les plus opposés, il possède encore des mots composites, dans lesquels deux vocables de sens contraires forment un composé ne possédant que l'un des sens des deux éléments le constituant. Ainsi, dans cette langue extraordinaire, il n'y a pas seulement des mots voulant dire aussi bien fort que faible, ou ordonner qu'obéir, mais encore des mots composites tels que vieux-jeune, loin-près, lier-séparer, dehors-dedans... lesquels, malgré un assemblage de mots compre­nant les sens les plus dissemblables, ne veulent dire, le premier que jeune, le second que près, le troisième que lier, le quatrième que dedans... C'est donc vraiment intentionnellement qu'ont été réunies dans ces mots des contradictions quant aux concepts, non pas afin de créer, comme cela arrive parfois en chinois, un nouveau concept, mais simplement afin d'exprimer, par ce mot composite, le sens d'un seul de ses membres contrastés, sens que ce nombre isolé eût à lui seul suffi à fournir... »

Toutefois, ce problème est plus facile à résoudre qu'il ne semble. Nos concepts prennent naissance par une comparaison. « S'il faisait toujours clair, nous n'aurions à faire aucune comparaison entre clair et obscur, et nous ne posséderions ni le concept ni le mot de clarté... » - « Il est évident que sur cette planète tout est relatif et n'a d'existence indépendante qu'en tant que ses relations aux autres choses permettent de l'en rapprocher ou de l'en distinguer... » - « Tout concept se trouvant devoir être le frère jumeau de son contraire, comment aurait-il pu être une première fois pensé, comment aurait-il pu être communiqué à d'autres qui essayaient de le penser, sinon en le mesurant à son contraire ? » « Comme on ne pouvait concevoir le concept de force en dehors du contraste avec la faiblesse, le mot qui exprimait fort acquit un ressou­venir simultané de faible, concept grâce auquel il avait au début reçu l'existence. En réalité, ce mot ne désignait vraiment ni fort, ni faible, mais seulement le rapport entre les deux et la différence qui les avait créés tous deux. » (p. 15.) - « Or, l'homme n'a pu acquérir ses notions les plus anciennes et les plus élémentaires que par l'opposition d'un contraire à son contraire et ce n'est que peu à peu qu'il a appris à séparer les deux termes de l'antithèse et à penser à chacun des deux sans le mesurer consciemment à l'autre. »

On peut se demander, la parole ne servant pas seulement à formuler la pensée individuelle, mais essentiellement à la communiquer à autrui, de quelle manière l' « Égyptien primitif » s'y prenait pour faire connaître à son semblable « quelle partie de ce concept mixte il envisageait chaque fois » ? Dans l'écriture, cela était réalisé à l'aide de ce qu'on appelle les images « déterminatives », lesquelles, apposées derrière les caractères écrits, en indiquaient le sens, sans être, elles-mêmes, destinées à être prononcées. « Quand le mot égyptien ken veut dire fort, derrière le son exprimé par les caractères écrits se trouve l'image d'un homme debout armé ; quand ce même moi doit vouloir dire faible, c'est l'image d'un homme accroupi, las, qui suit les caractères représentant le son. La plupart des autres mots à double entente sont, de façon analogue, accompagnés d'images explicatives. » (page 18.) D'après Abel, dans le langage parlé, le geste accompagnant le mot parlé lui donnait le signe voulu.

Ce sont, d'après Abel, les racines les plus primitives dans lesquelles on observe le phénomène de double sens antithétique. Au cours de l'évolution ultérieure de la langue, ce double sens disparaît et, du moins dans l'égyptien antique, on peut suivre toutes les transitions existant entre le double sens antithétique archaïque et la signification unique qu'ont les mots de nos langues modernes. Les mots originaire­ment à double sens se séparent dans la langue ultérieure en deux mots à signification unique, les deux acceptions opposées éprouvent, chacune pour soi, une réduction (modification) phonétique de la même racine. Ainsi, par exemple, déjà dans le style hiéroglyphique, ken (fort, faible) s'est séparé en ken (fort) et en kan (faible). « En d'autres termes, les notions qui n'avaient pu être trouvées que par antithèse devien­nent avec le temps assez familières à l'esprit humain pour permettre à chacune des deux parties une existence indépendante et pour procurer en même temps à chacune un énoncé distinct. »

D'après Abel, la démonstration, facile à faire pour la langue égyptienne, de sens primitifs contradictoires, peut aussi s'étendre aux langues sémitiques et indo-euro­péennes. « Reste à savoir jusqu'où cela peut se produire dans d'autres familles linguistiques encore ; car, bien que primitivement le sens opposé ait dû s'imposer dans toutes les races aux hommes qui pensèrent, il n'est pas nécessaire qu'il ait été partout reconnaissable, ou bien qu'il se soit partout maintenu. »

Abel fait en outre remarquer que le philosophe Bain avait postulé, sur des bases purement théoriques et à titre de nécessité logique, ce double sens des mots, ceci, semble-t-il, sans même avoir eu connaissance des faits. Le passage en question (Logic, 1, 54) commence ainsi : The essential relativity of all knowledge, thought or cousciousness cannot but show itself in language. If everything that we can know is viewed as a transition from something else, every experience must have two sides ; and either every name must have a double meaning, or else for every meaning there must be two names.

Je relève aussi, dans Anhang von Beispielen des ägyptischen, indogermanischen und arabischen Gegensinnes, quelques cas susceptibles de nous frapper nous-mêmes qui ne sommes pas linguistes : en latin, altus veut dire haut et profond ; sacer, saint et maudit ; ici les sens opposés subsistent pleinement sans modification de l'élocution elle-même. La transformation phonétique en vue de la séparation des contraires est illustrée par des exemples tels que : clamare, crier ; clam, silencieux, tranquille ; siccus, sec ; succus, suc. En allemand, le mot Boden désigne maintenant encore ce qu'il y a de plus haut comme ce qu'il y a de plus bas dans la maison. Au bös allemand (mauvais), répond un bass (bon) ; en vieux saxon bat (bon), s'oppose à l'anglais bad (mauvais) ; en anglais, to lock (fermer) s'oppose à l'allemand Lücke, Loch (vide, trou). En allemand, kleben (coller), en anglais, to cleave (fendre) ; en allemand, stumm (muet), Stimme (voix), etc. On trouverait ainsi un sens véritable à la dérivation dont on s'est tant moqué : lucus a non lucendo.

Abel, dans son Origine du Langage (Ursprung der Sprache, p. 305), attire l'atten­tion sur d'autres vestiges encore des modes de la pensée primitive. L'Anglais dit encore aujourd'hui pour exprimer « sans » without, c'est-à-dire « avec-sans » ; de même le Prussien de l'Est emploie l'expression mitohne. With lui-même, qui répond au mot allemand mit (avec), a dû à l'origine vouloir dire aussi bien avec que sans, comme on peut le voir dans withdraw (s'en aller, se retirer) et dans wilthhold (rete­nir). Nous retrouvons cette même évolution dans l'allemand wider (contre) et wieder (ensemble avec).

La langue égyptienne possède encore une autre particularité des plus étranges et qui est de nouveau à mettre en parallèle avec l'élaboration du rêve. « En égyptien, les mots peuvent - disons d'abord en apparence - subir un retournement, aussi bien de leur élocution que de leur sens. Supposons que le mot allemand gut (bon) soit égyptien, il pourrait, à côté de « bon », signifier aussi « mauvais » et, de même, que gut se prononcer tug. De ces renversements trop nombreux pour qu'on puisse les expliquer par le hasard, on peut encore citer bien des exemples empruntés aux langues aryennes et sémitiques. En se limitant pour commencer aux idiomes germaniques on a : Topf - pot, boat - tub, wait - täuwen, hurry - Ruhe, care - reck, Balken -Klobe, Club. Et si l'on en appelle aux autres langues indo-européennes, le nombre des cas augmente en proportion du nombre d'idiomes considérés, par exemple : capere - packen, ren - Niere, the leaf (Blatt) - folium (feuille), dum-a, δόμος - sanscrit mêdh, mûdha, Mut, rauchen - hur-iti (en russe), kreischen - to shriek, etc.

Abel cherche à expliquer le phénomène du renversement ; du son des mots par un redoublement, une reduplication de la racine. Nous aurions peine ici à suivre le philologue. Nous nous rappellerons le plaisir avec lequel les enfants jouent au renversement du son des mots, la fréquence avec laquelle l'élaboration du rêve se sert du renversement du matériel représentatif à diverses fins. Ce ne sont plus, dans ce cas, des lettres mais des images dont l'ordre se trouve interverti. Nous serions donc plutôt disposés à rapporter le renversement des sons à un facteur agissant à une profondeur plus grande 5.

La concordance entre les particularités de l'élaboration du rêve que nous avons relevées au début de cet article et celles de l'usage linguistique, découvertes par le philologue dans les langues les plus anciennes, nous apparaît comme une confir­mation de la conception que nous nous sommes faite de l'expression de la pensée dans le rêve, conception d'après laquelle cette expression aurait un caractère régressif, archaïque. L'idée s'impose alors à nous, psychiatres, que nous comprendrions mieux et traduirions plus aisément le langage, du rêve si nous étions plus instruits de l'évolution du langage 6.