III. Du mécanisme de la paranoïa

Nous avons jusqu’ici traité du complexe paternel qui domine le cas de Schreber et du fantasme de désir pathogène. Il n’y a là rien de caractéristique de la paranoïa, rien que l’on ne sache retrouver dans d’autres cas de simple névrose et qu’on n’y retrouve en effet. Le trait distinctif de la paranoïa (ou de la démence paranoïde)72 doit être recherché ailleurs : dans la forme particulière que revêtent les symptômes, et de cette forme il convient de rendre responsable non point les complexes, mais le mécanisme de la formation des symptômes ou celui du refoulement. Nous serions enclins à dire que ce qui est essentiellement paranoïaque dans ce cas morbide, c’est que le malade, pour se défendre d’un fantasme de désir homosexuel, ait réagi précisément au moyen d’un délire de persécution de cet ordre.

Ces considérations donnent plus de poids encore à ce fait que l’expérience nous montre : il existe une relation intime, peut-être même constante, entre cette entité morbide et les fantasmes de désir homosexuels. Me méfiant sur ce point de mon expérience personnelle, j’ai ces dernières années, avec mes amis C.-G. Jung, de Zurich, et S. Ferenczi, de Budapest, étudié de ce seul point de vue un grand nombre de cas paranoïaques observés par eux. Parmi les malades dont l’histoire fournit le matériel de notre étude se trouvaient des femmes aussi bien que des hommes ; ils différaient par la race, la profession et la classe sociale. Or, nous fûmes très surpris de voir avec quelle netteté, dans tous ces cas, la défense contre un désir homosexuel était au centre même du conflit morbide ; tous ces malades avaient échoué dans la même tâche, ils n’avaient pu parvenir à maîtriser leur homosexualité inconsciente renforcée73.

Voilà qui n’était certes pas conforme à notre attente. L’étiologie sexuelle n’est justement pas du tout évidente dans la paranoïa ; par contre, les traits saillants de la causation de celles-ci sont les humiliations, les rebuffades sociales, tout particulièrement quand il s’agit de l'homme. Mais y regardons-nous un peu plus en profondeur, nous voyons alors que la participation de la composante homosexuelle de la vie affective à ces blessures sociales est ce qui réellement agit sur les malades. Tant qu’un psychisme, en fonctionnant normalement, nous interdit de plonger notre regard dans ses profondeurs, nous pouvons être en droit de douter que les rapports affectifs de l’individu à son prochain, au sein de la vie sociale, aient la moindre relation, du point de vue actuel ou génétique, avec l’érotisme. Mais le délire met régulièrement cette relation en lumière et ramène le sentiment social à sa racine, laquelle plonge dans un désir érotique cru. C’est ainsi que le Président Schreber, dont le délire atteignit son point culminant en un fantasme de désir homosexuel, n’avait, au temps où il était bien portant, — d’après tous les témoignages — jamais présenté le moindre signe d’homosexualité au sens vulgaire du mot.

Je crois qu’il n’est ni superflu ni injustifié d’essayer de faire voir comment la connaissance des processus psychiques que la psychanalyse nous a donnée permet dès à présent de comprendre le rôle des désirs homosexuels dans la genèse de la paranoïa. Des investigations récentes74 ont attiré notre attention sur un stade par lequel passe la libido au cours de son évolution de l’autoérotisme à l’amour objectal75. On l’a appelé stade du narcissisme ; je préfère, quant à moi, le terme, peut-être moins correct mais plus court et plus euphonique de narcisme. Ce stade consiste en ceci : l’individu en voie de développement rassemble en une unité ses instincts sexuels, qui jusque-là agissaient sur le mode autoérotique, afin de conquérir un objet d’amour, et il se prend d’abord lui-même, il prend son propre corps, pour objet d’amour avant de passer au choix objectal d’une personne étrangère. Peut-être ce stade intermédiaire entre l’autoérotisme et l’amour objectal est-il inévitable au cours de tout développement normal, mais il semble que certaines personnes s’y arrêtent d’une façon insolitement prolongée, et que bien des traits de cette phase persistent chez ces personnes aux stades ultérieurs de leur développement. Dans ce « soi-même » pris comme objet d’amour, les organes génitaux constituent peut-être déjà l’attrait primordial. L’étape suivante conduit au choix d’un objet doué d’organes génitaux pareils aux siens propres, c’est-à-dire au choix homosexuel de l’objet ; puis, de là, à l’hétérosexualité. Ceux qui, plus tard, deviennent des homosexuels manifestes sont des hommes n’ayant jamais pu, — ainsi nous l’admettons, — se libérer de cette exigence que l’objet doive avoir les mêmes organes génitaux qu’eux-mêmes. Et les théories sexuelles infantiles, qui attribuent d’abord aux deux sexes les mêmes organes génitaux, doivent exercer sur ce fait une très grande influence.

Le stade du choix hétérosexuel de l’objet une fois atteint, les aspirations homosexuelles ne sont pas, comme on pourrait s’y attendre, suspendues ou arrêtées, mais simplement détournées de leur objectif sexuel et employées à d’autres usages. Elles se combinent alors avec certains éléments des instincts du moi, afin de constituer ensemble, à titre de composantes, « prenant sur eux appui »76, les instincts sociaux. C’est ainsi que les aspirations homosexuelles représentent la contribution fournie par l’érotisme à l’amitié, à la camaraderie, à l’esprit de corps, à l’amour de l’humanité en général. On ne saurait deviner, d’après les relations sociales normales des hommes, de quelle importance sont ces contributions dérivées de l’érotisme, à la vérité d’un érotisme inhibé quant à son objectif sexuel. Mais il convient à ce propos de le remarquer : ce sont justement les homosexuels manifestes, et parmi eux précisément ceux qui combattent en eux-mêmes la tendance à exercer leur sensualité, lesquels se distinguent en prenant une part tout spécialement active aux intérêts généraux de l’humanité, à ces intérêts dérivés d’une sublimation de l’érotisme.

Dans mes « Trois essais sur la théorie de la sexualité », j’ai exprimé l’opinion que chacun des stades que la psychosexualité parcourt dans son évolution implique une possibilité de « fixation » et, par là, fournit les bases d’une prédisposition ultérieure à l’une ou l’autre psychonévrose. Les personnes qui ne se sont pas entièrement libérées du stade du narcissisme et qui, par suite, y ont une fixation pouvant agir à titre de prédisposition morbide, ces personnes sont exposées au danger qu’un flot particulièrement puissant de libido, lorsqu’il ne trouve pas d’autre issue pour s’écouler, sexualise leurs instincts sociaux et ainsi annihile les sublimations acquises au cours de l’évolution psychique. Tout ce qui provoque un courant rétrograde de la libido (« régression ») peut produire ce résultat : d’une part, qu’un renforcement collatéral de la libido homosexuelle soit amené du fait qu’on est déçu par la femme, ou bien que la libido homosexuelle soit directement endiguée par un échec dans les rapports sociaux avec les hommes, — ce sont là deux cas de « frustration » ; — d’autre part, qu’une exaltation générale de la libido vienne à se produire, exaltation trop intense pour que la libido puisse alors trouver à s’écouler par les voies déjà ouvertes, ce qui l’amène à rompre les digues au point faible de l’édifice. Comme nous voyons, dans nos analyses, les paranoïaques chercher à se défendre d’une telle sexualisation de leurs investissements instinctuels sociaux, nous sommes forcés d’en conclure que le point faible de leur évolution doit se trouver quelque part aux stades de l’autoérotisme, du narcissisme et de l’homosexualité, et que leur prédisposition morbide, peut-être plus exactement déterminable encore, réside en cet endroit. Aux déments précoces de Kraepelin (schizophrénie de Bleuler) il conviendrait d’attribuer une prédisposition analogue, et nous espérons par la suite trouver d’autres points de repère nous permettant de rapporter les différences existant entre les deux affections, quant à la forme et à l’évolution, à des différences correspondantes entre les fixations prédisposantes.

Nous considérons donc que ce fantasme de désir homosexuel : aimer un homme, constitue le centre du conflit dans la paranoïa de l’homme. Nous n’oublions cependant pas que la confirmation d’une hypothèse aussi importante ne pourrait se fonder que sur l’investigation d’un grand nombre de cas, où toutes les formes que peut revêtir la psychose paranoïaque seraient représentées. Aussi sommes-nous tout prêts à limiter, le cas échéant, notre assertion à un seul type de paranoïa. Il est néanmoins curieux de voir que les principales formes connues de la paranoïa puissent toutes se ramener à des façons diverses de contredire une proposition unique : « Moi (un homme) je l’aime (lui, un homme) », bien plus qu’elles épuisent toutes les manières possibles de formuler cette contradiction.

Cette proposition : « Je l’aime » (lui, l’homme) est contredite par :

a)    Le délire de persécution, en tant qu’il proclame très haut : « Je ne l'aime pas, je le hais ». Cette contradiction qui, dans l’inconscient77, ne saurait s’exprimer autrement, ne peut cependant pas, chez un paranoïaque, devenir consciente sous cette forme. Le mécanisme de la formation des symptômes dans la paranoïa exige que les sentiments, la perception internes, soient remplacés par une perception venant de l’extérieur. C’est ainsi que la proposition : « Je le hais » se transforme, grâce à la projection, en cette autre : « Il me hait (ou me persécute) », ce qui alors justifie la haine que je lui porte. Ainsi, le sentiment interne, qui est le véritable promoteur, fait son apparition à titre de conséquence d’une perception extérieure : « Je ne l’aime pas — je le hais, — parce qu’il me persécute. »

L’observation ne permet aucun doute à cet égard : le persécuteur n’est jamais qu’un homme auparavant aimé.

b)    L'érotomanie qui, en dehors de notre hypothèse, demeure absolument incompréhensible, s’en prend à un autre élément de la même proposition :

« Ce n’est pas lui que j’aime, — c’est elle que j’aime. »

Et, en vertu du même besoin de projection, la proposition est transformée comme suit : « Je m’en aperçois, elle m’aime. »

« Ce n’est pas lui que j’aime, — c’est elle que j’aime, — parce qu’elle m’aime. »

Bien des cas d’érotomanie sembleraient s’expliquer par des fixations hétérosexuelles exagérées ou déformées, sans qu’il soit besoin de chercher plus loin, si notre attention n’était pas attirée par ce fait que toutes ces « amours » ne débutent pas par la perception interne que l’on aime, mais par la perception, venue de l’extérieur, que l’on est aimé. Dans cette forme de paranoïa, la proposition intermédiaire : « c’est elle que j’aime » peut également devenir consciente, parce qu’elle ne s’oppose pas diamétralement à la première comme lorsqu’il s’agit de haine ou d’amour. Il est après tout possible d’aimer à la fois lui et elle. C’est ainsi que la phrase substituée due à la projection : « elle m’aime », peut refaire place à cette phrase même de la langue fondamentale : « c’est elle que j’aime ».

c) Le troisième mode de contradiction est donné par le délire de jalousie, que nous pouvons étudier sous les formes caractéristiques qu’il affecte chez l’homme et chez la femme.

1° Envisageons d’abord le délire de jalousie alcoolique. Le rôle de l’alcool dans cette affection est des plus compréhensibles. Nous le savons : l’alcool lève les inhibitions et annihile les sublimations. Bien souvent, c’est après avoir été déçu par une femme que l’homme en vient à boire, mais cela revient à dire qu’en général il recourt au cabaret et à la compagnie des hommes qui lui procurent alors la satisfaction émotionnelle lui ayant fait défaut à domicile, auprès d’une femme. Ces hommes deviennent-ils, dans son inconscient, l’objet d’un investissement libidinal plus fort, il s’en défendra alors au moyen du troisième mode de la contradiction :

« Ce n’est pas moi qui aime l’homme, — c’est elle qui l’aime », — et il suspecte la femme d’aimer tous les hommes qu’il est lui-même tenté d’aimer.

La déformation de la projection n’a pas à jouer ici, puisque le changement dans la qualité de la personne qui aime suffit à projeter le processus entier hors du moi. Que la femme aime les hommes, voilà qui est le fait de la perception extérieure tandis que soi-même on n’aime point, mais qu’on haïsse, que l’on n’aime point telle personne, mais telle autre, voilà qui reste par contre le fait de la perception interne.

2° Le délire de jalousie de la femme se présente de façon tout à fait analogue.

« Ce n’est pas moi qui aime les femmes, c’est lui qui les aime. » La femme jalouse soupçonne l’homme d’aimer toutes les femmes qui lui plaisent à elle-même, en vertu de son homosexualité, et de son narcissisme prédisposant exacerbé. Dans le choix des objets qu’elle attribue à l’homme se manifeste clairement l’influence de l’âge où s’était autrefois effectuée la fixation : ce sont souvent des femmes âgées, impropres à l’amour réel, des rééditions des nurses, servantes, amies de son enfance, ou bien de ses sœurs et rivales.

On devrait croire qu’à une proposition composée de trois termes, telle que « je l’aime », il ne puisse être contredit que de trois manières. Le délire de jalousie contredit le sujet, le délire de persécution le verbe, l’érotomanie le complément. Mais il est pourtant encore une quatrième manière de contredire à cette proposition, c’est de rejeter la proposition tout entière.

« Je n’aime pas du tout et personne. » Or, comme il faut bien que la libido d’un chacun se porte quelque part, cette proposition semble psychologiquement équivaloir à la suivante : « Je n’aime que moi ». Ce mode de la contradiction donnerait le délire des grandeurs, que nous concevons comme étant une surestimation sexuelle du moi, et que nous pouvons ainsi mettre en parallèle avec la surestimation de l’objet d’amour qui nous est déjà familière78.

Il n’est pas sans importance, par rapport à d’autres parties de la théorie de la paranoïa, de constater qu’on trouve un élément de délire des grandeurs dans la plupart des autres formes de la paranoïa. Nous sommes en droit d’admettre que le délire des grandeurs est essentiellement de nature infantile, et que, au cours de l’évolution ultérieure, il est sacrifié à la vie en société ; aussi la mégalomanie d’un individu donné n’est-elle jamais réprimée avec autant de force que lorsque celui-ci est en proie à un amour violent.

Car, là où l'amour s’éveille meurt

Le moi, ce sombre despote79.

Revenons-en, après cette discussion relative à l’importance inattendue du fantasme homosexuel dans la paranoïa, à ces deux facteurs dans lesquels nous voulions au début voir les caractères essentiels de cette entité morbide : au mécanisme de la formation des symptômes et à celui du refoulement.

Pour commencer, nous n’avons aucun droit de supposer que ces deux mécanismes soient identiques et que la formation des symptômes suive la même voie que le refoulement, la même voie étant pour ainsi dire parcourue les deux fois en sens inverse. Il n’est d’ailleurs nullement vraisemblable qu’une telle identité existe, néanmoins, nous nous abstiendrons de toute opinion à cet égard avant d’avoir poursuivi nos investigations.

En ce qui concerne la formation des symptômes dans la paranoïa, le trait le plus frappant est ce processus qu’il convient de qualifier de projection. Une perception interne est réprimée et, en son lieu et place, son contenu, après avoir subi une certaine déformation, parvient à la conscience sous forme de perception venant de l’extérieur. Dans le délire de persécution, la déformation consiste en un retournement de l’affect ; ce qui devrait être ressenti intérieurement en tant qu’amour est perçu extérieurement en tant que haine. On serait tenté de considérer ce curieux phénomène comme l’élément le plus important de la paranoïa et comme en étant absolument pathognomonique, si l’on ne se remémorait deux faits. En premier lieu, la projection ne joue pas le même rôle dans toutes les formes de la paranoïa ; en second lieu, elle n’apparaît pas seulement au cours de la paranoïa, mais dans d’autres circonstances psychologiques encore ; de fait, une participation normale lui échoit à notre attitude à tous envers le monde extérieur. Car, lorsque nous recherchons les causes de certaines impressions sensorielles, non pas — ainsi que nous le faisons pour d’autres impressions de même ordre — en nous-mêmes, mais que nous les situons à l’extérieur, ce processus normal mérite également le nom de projection. Ainsi, rendus attentifs à ce fait qu’il s’agit, si nous voulons comprendre la projection, de problèmes psychologiques plus généraux, nous remettrons à une autre occasion l’étude de la projection et du même coup, celle du mécanisme de la formation des symptômes paranoïaques, et en reviendrons à cette autre question : quelle idée pouvons-nous nous faire du mécanisme du refoulement dans la paranoïa ? Je dirai dès maintenant que nous avons à juste titre renoncé temporairement à l’investigation de la formation des symptômes, car nous l’allons voir : le mode qu’affecte le processus du refoulement est bien plus intimement lié à l’histoire du développement de la libido et à la prédisposition qu’elle implique que le mode de la formation des symptômes.

Nous faisons, en psychanalyse, dériver les phénomènes pathologiques en général du refoulement. Si nous y regardons de plus près, nous serons amenés à décomposer ce que nous appelons « refoulement » en trois phases, trois concepts faciles à distinguer.

1° La première phase est constituée par la fixation qui précède et conditionne tout « refoulement ». La fixation réside en ce fait qu’un instinct ou une composante instinctive n’ayant pas accompli, avec l’ensemble de la libido, l’évolution normale à prévoir, demeure, en vertu de cette inhibition de développement, arrêtée a un stade infantile. Le courant libidinal en question se comporte alors, par rapport aux fonctions psychiques ultérieures, comme un courant appartenant au système de l’inconscient, comme un courant refoulé. Nous l’avons déjà dit : c’est dans de telles fixations des instincts que réside la prédisposition à la maladie ultérieure et, nous pouvons l’ajouter à présent, ces fixations déterminent surtout l’issue qu’aura la troisième phase du refoulement.

2° La deuxième phase du refoulement est constituée par le refoulement proprement dit, par le processus que nous avons envisagé de préférence jusqu’ici. Il émane des instances susceptibles de conscience, le plus hautement développées, du moi, et il peut en réalité être décrit comme étant une « répression après coup ». Ce processus donne l’impression d’être essentiellement actif, tandis que la fixation fait l’effet d’être un « resté en arrière » proprement passif. Ce qui succombe au refoulement, ce sont ou les dérivés psychiques de ces instincts primitivement « restés en arrière », ceci lorsque, par suite de leur renforcement, un conflit s’est élevé entre eux et le moi (ou les instincts en harmonie avec le moi), ou bien sont refoulées les aspirations psychiques qui, pour d’autres raisons, inspirent une vive aversion. Cette aversion n’aurait néanmoins pas pour conséquence le refoulement si un rapport ne s’établissait entre les aspirations désagréables et destinées à être refoulées, et celles qui le sont déjà. Quand tel est le cas, le rejet opéré par les aspirations conscientes et l’attrait exercé par les aspirations inconscientes collaborent au succès du refoulement. Les deux cas que nous distinguons ici sont peut-être moins tranchés en réalité, et peut-être une contribution plus ou moins grande de la part des instincts primitivement refoulés est-elle tout ce qui les distingue.

3° La troisième phase, la plus importante en ce qui touche les phénomènes pathologiques, est celle de l’échec du refoulement, de l'éruption en surface, du retour du refoulé, Cette éruption prend naissance au point où eut lieu la fixation et implique une régression de l’évolution de la libido jusqu’à ce point précis.

Nous avons déjà fait allusion à la multiplicité des points de fixation possibles : il en est autant que d’étapes dans l’évolution de la libido. Nous devrons nous attendre à trouver une multiplicité similaire des mécanismes du refoulement lui-même et du mécanisme de l'« éruption » (ou de la formation des symptômes), et nous pouvons dès à présent supposer qu’il ne nous sera pas possible de ramener toutes ces multiplicités à la seule histoire du développement de la libido.

Nous effleurons ainsi — il est facile de s’en apercevoir — le problème du « choix de la névrose », problème qu’il est par ailleurs impossible d’aborder sans travaux préliminaires d’une autre nature encore. Souvenons-nous que nous avons déjà traité des fixations, mais que nous avons laissé de côté la formation des symptômes, et bornons-nous à rechercher si l’analyse du cas de Schreber peut nous fournir quelques clartés sur le mécanisme de la régression proprement dite qui prévaut dans la paranoïa.

Au moment où la maladie atteignait son point culminant, sous l’influence de visions qui étaient « en partie d’une nature terrifiante, mais en partie aussi d’une indescriptible grandeur » (p. 73), Schreber acquit la conviction qu’une grande catastrophe, que la fin du monde était imminente. Des voix se mirent à lui dire que l’œuvre de 14.000 ans était à présent annihilée (p. 71) et que la trêve accordée à la terre ne serait plus que de 212 ans ; dans les derniers temps de son séjour à la maison de santé de Flechsig, il crut que ce laps de temps s’était déjà écoulé. Lui-même était le « seul homme réel survivant » et les quelques silhouettes humaines qu’il voyait encore, le médecin, les infirmiers et les malades, il les qualifiait d’ « ombres d’hommes miraculées et bâclées à la six-quatre-deux ». Le courant inverse se manifestait aussi à l’occasion ; on lui mit une fois entre les mains un journal où il put lire l’annonce de sa propre mort (p. 81), il existait lui-même sous une seconde forme, une forme inférieure, et c’est sous cette forme-là qu’il s’était un beau jour doucement éteint (p. 73). Mais la configuration du délire qui se cramponnait au moi et sacrifiait l’univers fut celle qui se montra être de beaucoup la plus forte. Schreber se forgea diverses théories pour s’expliquer cette catastrophe. Tantôt elle devait être amenée par un retrait du soleil qui glacerait la terre, tantôt occasionnée par un tremblement de terre qui détruirait tout ; dans ce dernier cas, Schreber, en tant que « voyant », serait appelé à jouer un rôle primordial, tout comme un autre prétendu voyant, lors du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755 (p. 91). Ou bien encore c’était Flechsig qui était la cause de tout, car, grâce à ses manœuvres magiques, il avait semé la crainte et la terreur parmi les hommes, détruit les bases de la religion et amené la diffusion d’une nervosité et d’une immoralité générales, par suite de quoi des épidémies dévastatrices se seraient abattues sur l’humanité (p. 91). En tous cas, la fin du monde était la conséquence du conflit qui avait éclaté entre Flechsig et lui, ou bien — telle fut l’étiologie adoptée dans la seconde période du délire — elle découlait de son alliance désormais indissoluble avec Dieu ; elle constituait par conséquent le résultat nécessaire de sa maladie. Des années plus tard, Schreber étant rentré dans la vie sociale, il ne put découvrir, dans ses livres, ses cahiers de musique ni dans les autres objets usuels qui lui retombèrent entre les mains, rien qui fût compatible avec l’hypothèse d’un pareil abîme de néant temporel dans l’histoire de l’humanité : aussi finit-il par convenir que son opinion antérieure à cet égard n’était plus soutenable. « ... je ne peux m’empêcher de reconnaître que, vu de l’extérieur, tout semble pareil à autrefois. Mais, quant à savoir si une profonde modification interne n’a cependant pas eu lieu, voilà ce dont il sera question plus loin. » (p. 85). Il n’en pouvait pas douter : la fin du monde avait eu lieu pendant sa maladie, et l’univers qu’il voyait maintenant devant lui n’était, en dépit de toutes les apparences, plus le même.

On voit assez souvent surgir, au stade d’agitation de la paranoïa, de pareilles idées de catastrophe universelle80. Étant donnée notre conception des investissements libidinaux, et si nous nous laissons guider par l’estimation faite par Schreber lui-même des autres hommes en tant qu’« ombres d’hommes bâclés à la six-quatre-deux », il ne nous sera pas difficile d’expliquer ces catastrophes81. Le malade a retiré aux personnes de son entourage et au monde extérieur en général tout l'investissement libidinal orienté vers eux jusque-là ; aussi tout lui est-il devenu indifférent et comme sans relation à lui-même ; c’est pourquoi il lui faut s’expliquer l’univers, au moyen d’une rationalisation secondaire, comme étant « miraculé, bâclé à la six-quatre-deux ». La fin du monde est la projection de cette catastrophe interne, car l’univers subjectif du malade a pris fin depuis qu’il lui a retiré son amour82.

Après que Faust a proféré la malédiction par laquelle il renonce au monde, le chœur des esprits se met à chanter :

Hélas ! hélas !

Tu l’as détruit,

Le bel univers,

D’un poing puissant ;

Il s’écroule, il tombe en poussière !

Un demi-dieu l’a fracassé !

Plus splendide,

Rebâtis-le

Des fils de la terre

Le plus puissant,

Rebâtis-le dans ton sein !83

Et le paranoïaque rebâtit l’univers, non pas à la vérité plus splendide, mais du moins tel qu’il puisse de nouveau y vivre. Il le rebâtit au moyen de son travail délirant. Ce que nous prenons pour la production morbide, la formation du délire, est en réalité la tentative de guérison, la reconstruction. Son succès, après la catastrophe, est plus ou moins grand, il n’est jamais total ; pour parler comme Schreber, l’univers a subi « une profonde modification interne ». Cependant, l’homme malade a reconquis une relation aux personnes et aux choses de ce monde, et souvent ses sentiments sont des plus intenses, bien qu’ils puissent être à présent hostiles là où ils étaient autrefois sympathiques et affectueux. Nous pouvons donc dire que le processus propre au refoulement consiste dans ce fait que la libido se détache de personnes — ou de choses — auparavant aimées. Ce processus s’accomplit en silence, nous ne savons pas qu’il a lieu, nous sommes contraints de l’inférer des processus qui lui succèdent. Ce qui attire à grand bruit notre attention, c’est le processus de guérison qui supprime le refoulement et ramène la libido aux personnes mêmes qu’elle avait délaissées. Il s’accomplit dans la paranoïa par la voie de la projection. Il n’était pas juste de dire que le sentiment réprimé au-dedans fût projeté au dehors ; on devrait plutôt dire, nous le voyons à présent, que ce qui a été aboli au-dedans revient du dehors. L’investigation approfondie du processus de la projection, que nous avons remise à une autre fois, nous apportera sur ce point les certitudes qui nous manquent encore.

En attendant, nous devrons nous estimer satisfaits de ce que l’intelligence nouvelle des faits, que nous venons d’acquérir, nous conduise à toute une série de discussions nouvelles.

1) Nous nous dirons d’abord, à première vue, que le détachement de la libido ne doit pas se produire exclusivement dans la paranoïa, ni avoir, lorsqu’il se produit ailleurs, des conséquences aussi désastreuses. Il est fort bien possible que le détachement de la libido constitue le mécanisme essentiel et régulier de tout refoulement : nous n’en savons rien, tant que les autres maladies par refoulement n’auront pas été soumises à une investigation analogue. Mais ceci est certain que, dans la vie psychique normale (et pas seulement dans les périodes de deuil), nous retirons sans cesse notre libido de certaines personnes ou de certains objets, sans pour cela tomber malades. Quand Faust renonce au monde avec les malédictions que l’on sait, il n’en résulte pas de paranoïa ou de névrose, il ne s’ensuit chez lui qu’un « état d’âme » particulier. Le détachement de la libido ne saurait ainsi être en lui-même le facteur pathogène de la paranoïa, il faut qu’il présente en outre un caractère spécial permettant de différencier le « détachement paranoïaque » de la libido des autres modes du même processus. Il n’est pas difficile de trouver le caractère en question. Quel est en effet le remploi que subit la libido détachée de l’objet et devenue libre ? Un être normal cherchera aussitôt un substitut à l’attachement qu’il a perdu ; jusqu’à ce qu’il ait réussi à en trouver un, la libido libre restera flottante en son psychisme, où elle produira des états de tension et influera sur l’humeur. Dans l’hystérie, l’appoint de libido devenu libre se transforme en influx nerveux corporels ou en angoisse. Mais, dans la paranoïa, un indice clinique nous fait voir à quel usage particulier est employée la libido, après avoir été retirée de l’objet. Il faut ici nous en souvenir : dans la plupart des cas de paranoïa il y a un élément de délire des grandeurs, et le délire des grandeurs peut à lui tout seul constituer une paranoïa. Nous en conclurons que, dans la paranoïa, la libido devenue libre se fixe sur le moi, qu’elle est employée à l’amplification du moi. Ainsi le stade du narcissisme qui nous est déjà connu comme étant l’un des stades de l’évolution de la libido, et dans lequel le moi du sujet était l’unique objet sexuel, est à nouveau atteint. C’est en vertu de ce témoignage fourni par la clinique que nous l’admettons : les paranoïaques possèdent une fixation au stade du narcissisme, nous pouvons dire que la somme de régression qui caractérise la paranoïa est mesuré par le chemin que la libido doit parcourir pour revenir de l’homosexualité sublimée au narcissisme.

2) On pourrait encore objecter, et ce serait très naturel, que, dans le cas de Schreber, comme dans beaucoup d’autres cas d’ailleurs, le délire de persécution (qui a pour objet Flechsig) se manifeste incontestablement plus tôt que le fantasme de la fin du monde, de telle sorte que le soi-disant retour du refoulé précéderait le refoulement lui-même, ce qui est évidemment un non-sens. Afin de réfuter cette objection, il nous faut quitter la région des généralisations et descendre jusqu’aux détails, certes infiniment plus complexes, des circonstances réelles. Or, un tel détachement de la libido peut aussi bien — il nous faut l’admettre — être un processus partiel, un retrait de la libido d’un seul complexe, qu’un processus général. Le détachement partiel doit être de beaucoup le plus fréquent et servir de prélude au détachement général, étant donné que les circonstances de la vie réelle ne fournissent l’occasion que de ce détachement partiel. Et le processus peut se borner au détachement partiel ou bien s’étendre à un détachement général, ce qu'alors proclame le délire des grandeurs. Toujours est-il que, dans le cas de Schreber, le fait que la libido se soit détachée de la personne de Flechsig peut bien avoir constitué le processus premier, immédiatement suivi de l’apparition du délire ; par le délire est alors ramenée à Flechsig la libido (mais précédée d’un signe négatif qui constitue l’empreinte du refoulement accompli), et ainsi s’annule l'œuvre de la répression. C’est alors qu’éclate à nouveau le combat du refoulement, mais cette fois avec des armes plus puissantes. Car l’objet qui est cette fois l’objet du combat est le plus important du monde extérieur : d’une part, il voudrait tirer à soi toute la libido, d’autre part, il mobilise contre lui toutes les résistances : aussi la bataille qui fait rage autour de ce seul objet devient-elle comparable à un engagement général à l’issue duquel la victoire du refoulement s’exprime par la conviction que l’univers est anéanti et que survit le moi seul. Et si l’on passe en revue les constructions ingénieuses que le délire de Schreber édifie sur le terrain religieux (la hiérarchie de Dieu, — les âmes éprouvées, — les vestibules du ciel, — le Dieu inférieur et le Dieu supérieur), on peut évaluer rétrospectivement la richesse des sublimations qui ont été anéanties en lui par cette catastrophe du détachement général de la libido.

3) Une troisième objection, qui s’appuie sur les points de vue que nous venons d’exposer, est la suivante : nous pouvons nous demander si le fait que la libido se détache complètement du monde extérieur suffit à expliquer la fin du monde ; l’efficacité de ce processus peut-elle être telle et les investissements du moi, qui sont conservés dans ce cas, ne devraient-ils pas suffire à maintenir les rapports avec le monde extérieur ? Pour réfuter cette objection, il faut, ou bien faire coïncider ce que nous appelons investissement libidinal (intérêt dérivé de sources érotiques) avec l’intérêt tout court, ou bien admettre qu’un trouble important dans la répartition de la libido puisse amener, par induction, un trouble correspondant dans les investissements du moi. Or, ce sont là des problèmes devant lesquels nous sommes encore désemparés. La question serait tout autre si nous pouvions nous appuyer sur quelque solide doctrine des instincts. Mais nous ne possédons à la vérité encore rien de semblable. Nous concevons l’instinct comme étant une notion limitrophe entre le somatique et le psychique, nous voyons en lui le représentant psychique de forces organiques. Et nous admettons la façon populaire de distinguer entre instincts du moi et instincts sexuels, distinction qui semble concorder avec la double orientation biologique possédée par tout être vivant aspirant, d’une part, à sa conservation propre, d’autre part, à la perpétuation de l’espèce. Mais tout ce qu’on dit de plus n’est qu’hypothèses, hypothèses que nous édifions et que nous laissons ensuite volontiers tomber, hypothèses édifiées afin de nous orienter dans le chaos des obscurs processus psychiques. Et nous espérons justement que l’investigation psychanalytique des processus psychiques morbides nous imposera certaines conclusions relatives aux questions que soulève la doctrine des instincts. Ces recherches, cependant, sont encore bien nouvelles et ne sont le fait que de chercheurs isolés : aussi n’ont-elles pu encore réaliser l'espoir que nous mettons en elles. On ne peut pas davantage nier que des troubles de la libido puissent réagir sur les investissements du moi qu’on ne saurait nier la possibilité inverse : que des modifications anormales du moi puissent amener des troubles secondaires ou induits dans les processus libidinaux. De fait, il est même probable que des processus de cet ordre constituent le caractère distinctif de la psychose. Nous ne saurions dès à présent dire ce qui peut s’appliquer ici à la paranoïa. Je voudrais attirer encore l’attention sur un seul point. On ne saurait prétendre que le paranoïaque, même lorsqu’il atteint au comble du refoulement, retirât intégralement son intérêt au monde extérieur, comme c’est le cas dans certaines autres formes de psychoses hallucinatoires (Amentia de Meynert). Il perçoit le monde extérieur, il se rend compte des changements qu’il y voit se produire, les impressions qu’il en reçoit l’incitent à en édifier des théories explicatives (les « ombres d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » de Schreber). C’est pourquoi je considère comme infiniment plus probable d’expliquer la relation modifiée du paranoïaque au monde extérieur uniquement ou principalement par la perte de l’intérêt libidinal.

4) Étant donné la parenté étroite qui relie la démence précoce à la paranoïa, il est impossible de ne pas se demander jusqu’à quel point notre conception de la paranoïa réagira sur la conception de la démence précoce. Je pense que Kraepelin eut parfaitement raison de séparer une grande partie de ce qui jusqu’alors avait été appelé paranoïa et de le fondre, avec la catatonie et d’autres entités morbides, en une nouvelle unité clinique, bien qu’à la vérité le nom de démence précoce soit tout particulièrement mal choisi pour désigner celle-ci. Le terme de schizophrénie, créé par Bleuler, pour désigner le même ensemble d’entités morbides prête également à cette critique : le terme de schizophrénie ne nous paraît bon qu’aussi longtemps que nous oublions son sens littéral. Car sans cela il préjuge de la nature de l’affection en employant pour la désigner un caractère de celle-ci théoriquement postulé, un caractère de plus, qui n’appartient pas à cette affection seule, et qui, à la lumière d’autres considérations, ne saurait être regardé comme son caractère essentiel. Mais il importe au fond assez peu que nous appelions d’une façon ou d’une autre les tableaux cliniques. Il me paraît plus essentiel de conserver la paranoïa comme entité clinique indépendante, en dépit du fait que son tableau clinique se complique si souvent de traits schizophréniques. Car, du point de vue de la théorie de la libido, on peut la séparer de la démence précoce et par une autre localisation de la fixation prédisposante et par un autre mécanisme du retour du refoulé (formation des symptômes), bien que le refoulement proprement dit présente dans les deux cas ce même caractère essentiel et spécial : le détachement de la libido du monde extérieur et sa régression vers le moi. Je crois que le nom le plus approprié à la démence précoce serait celui de paraphrénie, terme d’un sens quelque peu indéterminé, et qui exprime le rapport existant entre cette affection et la paranoïa (dont la désignation n’est plus à changer), et qui, de plus, rappelle l’hébéphrénie qui y est maintenant comprise. Il est vrai qu’on a déjà proposé ce terme pour désigner autre chose, mais peu importe, puisque d’autres emplois du terme n’ont pas réussi à s’imposer.

Abraham l’a exposé de façon convaincante84 : le fait que la libido se détourne du monde extérieur constitue un caractère particulièrement net de la démence précoce. De ce caractère, nous inférons que le refoulement s’est effectué par détachement de la libido. La phase d’agitation hallucinatoire nous apparaît ici encore comme constituant un combat entre le refoulement et une tentative de guérison qui cherche à ramener la libido vers les objets. Jung, avec une extraordinaire acuité analytique, a reconnu, dans les « délires » et dans les stéréotypies motrices de ces malades, les résidus, auxquels ils se cramponnent convulsivement, des investissements objectaux d’autrefois. Mais cette tentative de guérison, que les observateurs prennent pour la maladie elle-même, ne se sert pas, comme le fait la paranoïa, de la projection, mais du mécanisme hallucinatoire (hystérique). C’est là un des grands caractères différentiels de la démence précoce d’avec la paranoïa, caractère susceptible d’une élucidation génétique si l’on aborde le problème d’un autre côté. L’évolution terminale de la démence précoce, lorsque cette affection ne reste pas trop circonscrite, nous fournit le second caractère différentiel. Elle est en général moins favorable que celle de la paranoïa, la victoire ne reste pas, comme dans cette dernière affection, à la reconstruction, mais au refoulement. La régression ne se contente pas d’atteindre au stade du narcissisme (qui se manifeste par le délire des grandeurs), elle va jusqu’à l’abandon complet de l’amour objectal et au retour à l’autoérotisme infantile. La fixation prédisposante doit, par suite, se trouver plus loin en arrière que dans la paranoïa, être située quelque part au début de l’évolution primitive qui va de l’autoérotisme à l’amour de l’objet. En outre, il n’est nullement vraisemblable que les impulsions homosexuelles que nous rencontrons si fréquemment, peut-être même invariablement, dans la paranoïa, jouent un rôle d’importance égale dans l'étiologie de la démence précoce, affection d’un caractère infiniment moins circonscrit.

Nos hypothèses relatives aux fixations prédisposantes dans la paranoïa et la paraphrénie permettent de le comprendre aisément : un malade peut commencer par présenter des symptômes paranoïaques et cependant évoluer jusqu’à la démence précoce ; ou bien les phénomènes paranoïaques et schizophréniques peuvent se combiner dans toutes les proportions possibles, de telle sorte qu’un tableau clinique tel que celui offert par Schreber en résulte, tableau clinique qui mérite le nom de démence paranoïde. Le fantasme de désir et les hallucinations, d’une part, en effet, sont des traits d’ordre paraphrénique ; mais la cause occasionnelle et l'issue de la maladie de Schreber, ainsi que le mécanisme de la projection, sont de nature paranoïaque. Plusieurs fixations peuvent en effet s’être produites au cours de l’évolution, et elles peuvent, l’une après l’autre, devenir le point faible par où la libido refoulée fait éruption, en commençant sans doute par les fixations acquises le plus tard et en en venant, à mesure que la maladie évolue, aux fixations les plus primitives et les plus proches du point de départ. On aimerait savoir à quelles conditions particulières fut due l’issue relativement favorable de cette psychose, car on ne se résout pas volontiers à l’inscrire entièrement à l’actif de quelque chose d’aussi accidentel que l'« amélioration par changement de résidence »85, qui se produisit après que Schreber eût quitté la maison de santé de Flechsig. Mais nous connaissons trop imparfaitement les détails intimes de cette histoire de malade pour pouvoir répondre à cette intéressante question. On pourrait cependant supposer que ce qui permit à Schreber de se réconcilier avec son fantasme homosexuel, et par là lui ouvrit la voie d’une sorte de guérison, ce fut le fait que son complexe paternel était dans l’ensemble plutôt positif et que, en réalité, ses rapports avec un père en somme excellent n’avaient sans doute été troublés, dans les dernières années de la vie de celui-ci, par aucun nuage.

Ne craignant pas davantage ma propre critique que je ne redoute celle des autres, je n’ai aucune raison de taire une coïncidence qui fera peut-être tort à notre théorie de la libido dans l’esprit de beaucoup de lecteurs. Les « rayons de Dieu » schrébériens, qui se composent de rayons de soleil, de fibres nerveuses et de spermatozoïdes condensés ensemble, ne sont au fond que la représentation concrétisée et projetée au dehors d’investissements libidinaux, et ils prêtent au délire de Schreber une frappante concordance avec notre théorie. Que le monde doive prendre fin parce que le moi du malade attire à soi tous les rayons et — plus tard, lors de la période de reconstruction — la crainte anxieuse qu’éprouve Schreber à l’idée que Dieu pourrait relâcher la liaison établie avec lui à l’aide des rayons, tout ceci, comme bien d’autres détails du délire de Schreber, ressemble à quelque perception endopsychique de ces processus desquels j’ai admis l’existence, hypothèse qui nous sert de base à la compréhension de la paranoïa. Je puis cependant en appeler au témoignage d’un de mes amis et collègues : j’avais édifié ma théorie de la paranoïa avant d’avoir pris connaissance du livre de Schreber. L’avenir dira si la théorie contient plus de folie que je ne le voudrais, ou la folie plus de vérité que d’autres ne sont aujourd’hui disposés à le croire.

Enfin, je ne voudrais pas conclure ce travail, qui n’est, encore une fois, qu’un fragment d’un plus grand ensemble, sans rappeler deux propositions principales que la théorie libidinale des névroses et des psychoses tend de plus en plus à prouver : les névroses émanent essentiellement d’un conflit entre le moi et l’instinct sexuel, et les formes qu’elles revêtent portent l’empreinte de l’évolution suivie par la libido, — et par le moi.