Sur les types d'entrée dans la névrose

Dans les pages qui suivent nous décrirons, sur la base d’impressions d'origine empirique, quelles modifications des conditions sont déterminantes pour que se déclare une affection névrotique chez un sujet qui y était précédemment disposé. Il s’agit donc d’examiner les facteurs qui déclenchent la maladie et il ne sera guère question des formes de maladie. Le tableau que nous présentons ici des circonstances qui provoquent la maladie se distingue d’autres exposés en ceci qu’il rapporte l’ensemble des modifications énumérées à la libido de l’individu. La psychanalyse nous a permis de reconnaître que les destins de la libido sont ce qui décide de la santé ou de la maladie nerveuse. Dans ce contexte, nous ne nous perdrons pas en paroles inutiles sur le concept de disposition. Précisément, la recherche psychanalytique nous a permis de montrer que la disposition névrotique se situe dans l’histoire du développement de la libido, et de ramener les facteurs agissant en elle à des variétés innées de la constitution sexuelle et à des actions du monde extérieur survenues dans l’expérience de la première enfance.

a) La circonstance la plus évidente qui déclenche l’entrée dans la névrose, celle qu’il est le plus facile à découvrir et de comprendre, réside dans ce facteur extérieur qu’on peut décrire sous le terme général de frustration. L’individu était en bonne santé aussi longtemps que son besoin impérieux d’amour était satisfait par un objet réel du monde extérieur ; il devient névrosé dès que cet objet lui est retiré sans qu’un substitut vienne s’offrir à la place. Ici le bonheur coïncide avec la santé, le malheur avec la névrose. Plus facilement qu’au médecin, la guérison revient au destin, qui peut offrir un substitut de la possibilité de satisfaction perdue.

Pour ce type, auquel participe sans doute la majorité des êtres humains, la possibilité de devenir malade ne commence qu’avec l'abstinence, ce qui permet de mesurer toute l’importance pour le déclenchement de la névrose des limitations apportées par la culture à l’ensemble des satisfactions qui nous sont accessibles. La frustration a un effet pathogène en ce qu’elle endigue la libido, mettant ainsi l' individu à l’épreuve de savoir combien de temps il supportera cette élévation de la tension psychique, et quelles voies il empruntera pour se débarrasser de celle-ci. Il n’existe que deux possibilités pour se maintenir en bonne santé lorsque persiste une frustration réelle de la satisfaction ; la première consiste à convertir la tension psychique en énergie active qui reste dirigée vers le monde extérieur et qui finalement force celui-ci à accorder une satisfaction réelle de la libido ; la seconde est de renoncer à la satisfaction libidinale, à sublimer la libido endiguée et à l’utiliser pour atteindre des buts qui ne sont plus érotiques et qui échappent à la frustration. Que ces deux possibilités viennent à se réaliser dans le destin des êtres humains, ceci nous prouve que le malheur ne coïncide pas avec la névrose et que la frustration n’est pas seule à décider de la santé ou de la maladie de celui qu’elle atteint. L’action de la frustration consiste avant tout à mettre en jeu les facteurs dispositionnels jusqu’alors inactifs.

Lorsque ces facteurs sont présents et suffisamment forts, on rencontre le danger que la libido devienne introvertie1. Elle se détourne de la réalité qui a perdu sa valeur de par la frustration obstinée qu’elle oppose à l’individu, elle se tourne vers la vie fantasmatique, au sein de laquelle elle se crée de nouvelles formations de désir et ranime les traces de formations de désir plus anciennes, oubliées. Par suite de la relation intime entre l’activité fantasmatique et le matériel infantile, refoulé et devenu inconscient qu’on trouve en chaque individu, grâce à la situation d’exception qui est accordée à la vie fantasmatique eu égard à l’épreuve de réalité2, la libido peut maintenant rétrograder plus loin, trouver, sur la voie de la régression, des chemins infantiles et tendre vers des buts qui leur correspondent. Lorsque ces tendances, qui sont inconciliables avec l’état actuel de l’individualité, ont acquis suffisamment d’intensité, un conflit est inévitable entre elles et l’autre partie de la personnalité qui est restée en relation avec la réalité. Ce conflit est résolu par des formations de symptôme et débouche dans une maladie manifeste. Le fait que l’ensemble du processus est parti de la frustration réelle trouve son reflet dans ce résultat que les symptômes qui permettent de retrouver le sol de la réalité représentent des satisfactions substitutives.

b) Le deuxième type de facteur déclenchant la maladie n’est pas du tout aussi évident que le premier ; en fait, ce sont seulement des recherches psychanalytiques approfondies, en relation avec la théorie des complexes de l’École de Zurich, qui ont permis de le découvrir3. Ici, l’individu ne tombe pas malade à la suite d’une modification du monde extérieur qui remplace la satisfaction par la frustration, mais à la suite d’un effort intérieur pour se procurer la satisfaction qui est accessible dans la réalité. Il tombe malade dans sa tentative pour s’adapter à la réalité et pour remplir l’exigence de la réalité, tentative où il se heurte à des difficultés internes insurmontables.

Il est souhaitable de distinguer rigoureusement ces deux types d’entrée dans la maladie, plus rigoureusement que l’observation, en général, ne le permet. Dans le premier type, c’est une modification du monde extérieur qui est au premier plan, dans le second, l’accent porte sur une modification interne. Dans le premier type on tombe malade par suite d’un événement vécu, dans le second, par suite d’un processus de développement. Dans le premier cas la tâche consiste à renoncer à la satisfaction et l’individu tombe malade en raison de son incapacité à résister ; dans le second cas la tâche est d’échanger une sorte de satisfaction pour une autre, et la personne échoue en raison de sa rigidité. Dans le second cas le conflit est d’emblée présent entre l’effort pour demeurer tel qu’on est et l’effort pour se modifier en fonction de nouveaux desseins et de nouvelles exigences de la réalité ; dans le cas précédent, le conflit s’instaure seulement après que la libido endiguée a choisi d’autres possibilités de satisfaction, des possibilités inconciliables. Le rôle du conflit et celui de la fixation antérieure de la libido sont dans le second type incomparablement plus évidents que dans le premier, où ces fixations fâcheuses peuvent éventuellement ne s’installer qu’à la suite de la frustration externe.

Un jeune homme qui jusqu’à présent a satisfait sa libido par des fantasmes débouchant dans la masturbation peut maintenant échanger ce régime proche de l’auto-érotisme pour un choix d’objet réel ; une jeune fille qui a dédié toute sa tendresse à son père ou à son frère doit maintenant, pour un homme qui la courtise, laisser venir à la conscience les désirs libidinaux incestueux jusqu’alors restés inconscients ; une femme voudrait renoncer à ses tendances polygamiques et à ses fantasmes de prostitution afin de devenir une fidèle compagne pour son mari et une mère irréprochable pour son enfant : toutes ces personnes tombent malades en raison des efforts les plus louables, lorsque leurs fixations antérieures de la libido sont suffisamment fortes pour s’opposer à un déplacement ; ici, de nouveau, les facteurs tenant à la disposition, équipement constitutionnel et vécu infantile, sont décisifs. Toutes ces personnes connaissent, pourrait-on dire, le destin du petit arbre du conte de Grimm, qui voulait changer de feuilles ; du point de vue de l’hygiène, qui bien sûr n’est pas le seul à devoir être pris en considération ici, on ne pourrait que leur souhaiter d’être restés aussi mal développés, aussi inférieurs et aussi propres à rien qu’ils l’étaient avant leur maladie. La modification que visent les malades, mais qu’ils ne peuvent réaliser qu’imparfaitement, voire pas du tout, a régulièrement valeur d’un progrès dans le sens de la vie réelle. Il en va autrement lorsqu’on applique un instrument de mesure éthique ; on voit alors que les hommes tombent aussi souvent malades lorsqu’ils se débarrassent d’un idéal que lorsqu’ils veulent l’atteindre.

Malgré les différences très nettes entre les deux types d’entrée dans la maladie que nous avons décrits, ils se rencontrent néanmoins pour l’essentiel et sont faciles à ramener à une unité. L’entrée dans la maladie par frustration se range aussi sous le point de vue de l’incapacité de s’adapter à la réalité, à savoir comme ce cas précis où la réalité refuse la satisfaction de la libido. L’entrée de la maladie sous les conditions du second type conduit directement à un cas particulier de la frustration. Certes, en cette occurrence, ce n’est pas n’importe quelle sorte de satisfaction que la réalité refuse, mais bien précisément la seule sorte que l’individu déclare lui être possible, et la frustration ne provient pas directement du monde extérieur mais, au niveau primaire, de certaines tendances du moi ; néanmoins, la frustration demeure le facteur général et le plus inclusif. Par suite du conflit, qui, dans le second type, s’instaure d’emblée, les deux sortes de satisfaction sont également inhibées : celle à laquelle on était accoutumé et celle qu’on tentait d’atteindre ; on aboutit à la stase de la libido avec toutes les conséquences qui en découlent, comme dans le premier cas. Les processus psychiques menant à la formation de symptôme sont sans doute plus faciles à suivre dans le second type que dans le premier ; ici, en effet, les fixations pathogènes de la libido n’ont pas eu à être mises en place d’abord, mais elles étaient en vigueur pendant la période de santé. Une certaine mesure d’introversion de la libido était généralement déjà présente ; une part de régression vers l’infantile est économisée du fait que le développement n’avait pas encore accompli tout son chemin.

c) Le troisième type d’entrée dans la maladie se présente comme une exagération du second, celui par exigence de la réalité ; je le décrirai comme entrée dans la maladie par inhibition de développement. Nous ne le distinguerons pas pour une raison théorique, mais pour une raison pratique, car il s’agit de personnes qui tombent malades dès qu’elles dépassent l’âge irresponsable de l’enfance de sorte qu’elles n’ont jamais atteint une phase de santé c’est-à-dire une capacité, sans limitations patentes, d’agir et de jouir. L'essentiel du processus prédisposant est, dans ce cas, tout à fait clair. La libido n’a jamais abandonné les fixations infantiles, l’exigence de la réalité ne se présente pas brusquement d’un seul coup à un individu totalement ou partiellement mature, elle est apportée par le simple fait du vieillissement, puisqu’il va de soi qu’elle se modifie continuellement avec l’âge de l’individu. Le conflit s'efface ici devant l’insuffisance, mais pourtant tout ce que nous savons par ailleurs nous force à supposer qu’il existe, dans ce cas aussi, une tendance à surmonter les fixations de l’enfance, faute de quoi le résultat du processus ne pourrait jamais être une névrose mais seulement un infantilisme stationnaire.

d) De même que le troisième type nous a présenté, de façon presque isolée, la condition de la disposition, de même le quatrième attire maintenant notre attention sur un autre facteur dont l’efficace est en jeu dans tous les cas, de sorte qu’une discussion théorique risquerait facilement de le négliger. Nous voyons tomber malades des individus qui jusqu’alors avaient été en bonne santé qui, dans leur vie, n’ont rencontré aucun nouvel événement et dont la relation au monde extérieur n’a subi aucune modification, si bien que leur entrée dans la maladie ne peut que donner l’impression de la spontanéité. Si l’on considère cependant ces cas de plus près, on s’aperçoit qu’une modification s’est pourtant produite en eux, modification dont nous devons apprécier toute l’importance pour la causation de la maladie. Lorsque ces individus sont entrés dans une certaine période de la vie, et en relation avec des processus biologiques réguliers, la quantité de libido dans leur économie psychique a subi une élévation, qui à elle seule suffit à bouleverser l’équilibre de l’état de santé et à instaurer les conditions de la névrose. On sait que ces élévations assez soudaines de la libido sont régulièrement liées à la puberté et à la ménopause, aux moments où les femmes atteignent certains âges ; de plus, chez un certain nombre d’individus, il est possible que ces élévations se manifestent selon des périodicités encore inconnues. La stase de la libido est ici le facteur primaire, elle devient pathogène par suite de la frustration relative de la part du monde extérieur, qui aurait pu continuer à accorder satisfaction à une revendication libidinale plus petite. La libido insatisfaite et stasée peut rouvrir les voies de la régression et activer les mêmes conflits que nous avons constatés dans le cas de la frustration externe absolue. Cela vient nous rappeler que nous n’avons pas le droit de négliger le facteur quantitatif dans tout examen des circonstances qui déclenchent la maladie. Tous les autres facteurs, frustration, fixation, inhibition de développement, restent inefficaces dans la mesure où ils ne portent pas sur une certaine quantité de libido et ne provoquent pas une stase libidinale d’une certaine hauteur. Cette quantité de libido qui nous parait indispensable pour provoquer une action pathogène, assurément nous ne sommes pas capables de la mesurer ; nous ne pouvons que la postuler, une fois survenu ce résultat qu’est la maladie. Il n’est qu’une direction dans laquelle nous pouvons la déterminer plus précisément ; nous pouvons admettre qu’il ne s’agit pas d’une quantité absolue, mais du rapport entre le quantum actif de libido et cette quantité de libido que le moi individuel peut maîtriser, c’est-à-dire maintenir sous tension, sublimer ou utiliser directement. Il s’ensuit qu’une élévation relative de la quantité de libido pourra avoir les mêmes effets qu’une élévation absolue. Un affaiblissement du moi par une maladie organique ou par une réquisition particulière de son énergie sera capable de faire survenir des névroses qui sans cela, malgré toutes les dispositions qu’on supposera, seraient restées latentes.

L’importance que nous devons attribuer à la quantité de libido dans la causation de la maladie s’accorde parfaitement avec deux propositions fondamentales de la doctrine des névroses, que la psychanalyse a établies. La première proposition c’est que les névroses surgissent du conflit entre le moi et la libido, la seconde, c’est qu’il n’existe aucune différence entre les conditions de la santé et celles de la névrose : au contraire les individus en bonne santé ont à se mesurer avec les mêmes tâches de maîtrise de la libido, la différence étant qu’ils y parviennent mieux.

Il nous reste encore à dire quelques mots sur la relation existant entre ces types et l’expérience. Si je jette un regard d’ensemble sur les malades que j’ai actuellement en analyse, je dois dire qu’aucun d’entre eux ne réalise dans sa pureté l’un des quatre types d’entrée dans la maladie. Je trouve bien plutôt chez chacun d’entre eux l’action d’une part de frustration à côté d’un élément d’incapacité à s’adapter à l’exigence de la réalité ; le point de vue de l’inhibition de développement, qui coïncide bien sûr avec la rigidité des fixations, doit être pris chez tous en considération, et, ainsi que nous y avons insisté plus haut, l’importance de la quantité de libido ne doit jamais être négligée. En fait, d’après mon expérience, chez la plupart de ces malades la maladie est apparue par coulées successives entre lesquelles on trouve des intervalles de santé, et chacune de ces coulées peut être rapportée à un type différent de facteur déclenchant. Ainsi, il n’est pas d’une haute valeur théorique d’avoir posé l’existence de ces quatre types ; il s’agit simplement de différentes voies qui arrivent à instaurer une certaine constellation pathogène dans l’économie mentale : la stase de la libido dont le moi, avec les moyens dont il dispose, ne peut se défendre sans dommages. Mais la situation elle-même ne devient pathogène qu’en conséquence d’un facteur quantitatif ; elle n’est pas en soi une nouveauté pour la vie mentale et n’est pas due à l’irruption d’une soi-disant « cause de la maladie ».

Nous accorderons volontiers une certaine importance pratique aux types d’entrée dans la maladie. Dans des cas particuliers on peut même les observer à l’état pur ; les troisième et quatrième types n’auraient pas attiré notre attention s’ils ne résumaient pas à eux seuls, pour un certain nombre d’individus, les facteurs déclenchants de la maladie. Le premier type nous maintient à l’esprit l’influence extraordinairement puissante du monde extérieur, le second celle non moins importante du tempérament particulier de l’individu, qui s’oppose à cette influence. La pathologie ne pouvait traiter correctement le problème du facteur déclenchant de la maladie dans les névroses tant qu’elle centrait uniquement ses efforts sur la distinction entre nature endogène et exogène de ces affections. Toutes les observations qui soulignaient l’importance de l’abstinence (au sens large du terme) comme facteur déclenchant se voyaient aussitôt objecter que d’autres personnes toléraient le même destin sans tomber malade. Mais lorsque la pathologie voulait insister sur le tempérament de l’individu comme ce qui décide de la maladie et de la santé, il lui fallait tenir compte de cette objection que des personnes dont le tempérament particulier est tel peuvent rester indéfiniment en bonne santé aussi longtemps qu’il leur est permis de préserver cette particularité. La psychanalyse nous a exhortés à abandonner l’opposition stérile entre facteurs externes et internes, entre destin et constitution, et nous a enseigné à trouver régulièrement la causation de l’entrée dans la névrose dans une situation psychique déterminée qui peut être instaurée par des voies différentes.