Complément métapsychologique à la science des rêves12

En maintes circonstances, nous constaterons combien nos recher­ches seront facilitées par l’établissement d’un parallèle entre cer­tains états et certains phénomènes qu’on peut considérer comme les prototypes normaux de divers syndromes morbides. Nous voulons parler d’états affectifs tels que le deuil, l’état amoureux et aussi le sommeil et le phénomène du rêve.

Nous n’avons pas coutume de réfléchir beaucoup au fait que l’homme, chaque soir, rejette les enveloppes dont il a couvert son corps et enlève aussi les objets dont il se sert pour compenser les déficiences de ses organes : lunettes, faux cheveux, fausses dents, etc. On peut ajouter qu’en se préparant à dormir, il entreprend un devêtement analogue de son psychisme, renonce à la plupart de ses conquêtes psychiques et se rapproche ainsi extrêmement, par ces deux voies, de la situation qui fut le point de départ de son évolution vitale. Au point de vue somatique, le sommeil est une réactivation du séjour dans le ventre maternel, les mêmes conditions d’attitude de repos, de chaleur, de suppression des excitations s’y trouvant réa­lisées. Bien des gens reprennent même, quand ils dorment, la posi­tion fœtale. Quel est l’état psychique du dormeur ? Il se retire pres­que totalement du monde qui l’entoure et cesse de s’y intéresser.

Lorsqu’on étudie les états psycho-névrotiques, on est chaque fois incité à mettre en évidence ce qu’on appelle les régressions tempo­relles, à tenir compte, pour chaque cas, du retour en arrière dans l’évolution qui lui est propre. On distingue deux régressions semblables : celle de l’évolution du moi et celle de l’évolution de la libido. Cette dernière se reporte, au cours du sommeil, jusqu’au réta­blissement du narcissisme primitif, l’autre, jusqu’au stade de la satisfaction hallucinatoire de désir.

C’est naturellement l’étude du rêve qui nous a appris tout ce que nous savons touchant les caractères psychiques du sommeil. Il est vrai que le rêve ne nous montre les hommes qu’autant qu’ils ne dorment pas, mais il ne peut empêcher de révéler, ce faisant, les caractères aussi du sommeil lui-même. L’observation nous a fait connaître quelques particularités du rêve que nous n’avions d’abord pas saisies et qui sont actuellement faciles à grouper. Nous savons aujourd’hui que le rêve est absolument égoïste et que la personne qui, dans ses épisodes, joue le rôle capital est toujours celle du rêveur lui-même. C’est là une conséquence évidente du narcissisme du sommeil. Narcissisme et égoïsme ne coïncident-ils pas ? Le mot « narcissisme » ne sert qu’à mieux marquer le caractère libidinal de l’égoïsme, ou, autrement dit, le narcissisme peut être considéré comme le complément libidinal de l’égoïsme. On est aussi parvenu à comprendre le pouvoir de diagnostic du rêve, pouvoir généralement admis, tenu pour énigmatique et grâce auquel les maladies orga­niques à leur début sont souvent plus tôt et plus nettement ressen­ties qu’à l’état de veille. Il arrive alors que toutes les sensations corporelles actuelles paraissent démesurément amplifiées. Cette amplification est de nature hypocondriaque, elle présuppose que tous les investissements psychiques du monde extérieur ont été retirés et reportés sur le moi lui-même et permet de déceler précoce­ment certaines modifications organiques qui, à l’état de veille, auraient, un temps encore, passé inaperçues.

Un rêve nous indique qu’il s’est passé une chose propre à troubler le sommeil, il nous permet d’avoir quelque notion de la manière dont ce trouble a pu être évité. Après tout, le dormeur a rêvé et peut continuer à dormir ; à la place de la revendication intérieure qui avait voulu l’occuper, c’est un fait extérieur qui a surgi et dont l’exigence a été satisfaite. Le rêve est donc aussi une projection, l'extériorisation d’un processus interne. Nous nous souvenons d’avoir rencontré ailleurs déjà la projection, parmi les moyens de défense. Et le mécanisme de la phobie hystérique culminait aussi dans ce fait que l’individu pouvait, grâce à une tentative de fuite, se protéger contre un péril extérieur venu remplacer une exigence ins­tinctuelle intérieure. Mais évitons de traiter, à nouveau, ici à fond de cette question jusqu’à ce que nous soyons parvenus à 1’analyse des affections narcissiques où le mécanisme de la projection joue le rôle le plus frappant.

Comment l’intention de dormir se trouve-t-elle cependant ainsi contrecarrée ? Cet obstacle peut émaner soit d’une irritation inté­rieure, soit d’une excitation extérieure. Envisageons d’abord le cas moins transparent et le plus intéressant de l’obstacle intérieur ; l’expé­rience nous enseigne que les promoteurs du rêve sont les restes diurnes, les investissements de la pensée qui ne se sont pas soumis comme les autres investissements au retrait général et qui, en revanche, lui conservent une certaine quantité d’intérêt libidinal ou autre. Le narcissisme du sommeil s’est donc vu contraint, de prime abord, d’admettre une exception et c’est grâce à celle-ci que débute la formation du rêve. En psychanalyse, ces restes diurnes nous apparaissent sous forme de pensées latentes du rêve et nous sommes obligés, vu la situation et conformément à leur nature, de les consi­dérer comme des représentations préconscientes, comme des appar­tenances du système préconscient.

Ce n’est pas sans avoir surmonté certaines difficultés qu’on peut poursuivre cette étude de la formation des rêves. Le narcissisme de l’état de sommeil exprime le retrait de l’investissement de toutes les représentations objectales, tant de la partie inconsciente que de la partie préconsciente de celles-ci. Lorsqu’alors certains « restes diurnes » sont restés investis, il y a lieu d’admettre qu’ils s’emparent pendant la nuit d’assez d’énergie pour forcer l’attention du con­scient ; on inclinerait plutôt à croire que l’investissement qui leur a été conservé est bien plus faible que celui dont ils étaient chargés durant la journée. L’analyse nous dispense ici d’autres spéculations en nous prouvant que les sources des émois instinctuels inconscients viennent renforcer ces restes diurnes, lorsque ceux-ci sont destinés à jouer le rôle de générateurs de rêves. Cette hypothèse ne soulève d’abord aucune difficulté, car tout porte à croire que la censure entre le préconscient et l’inconscient se trouve fort abaissée pendant le sommeil et que, de ce fait, les relations entre les deux systèmes se trouvent plutôt facilitées.

Mais nous ne pouvons passer sous silence une autre objection. Lorsque le sommeil narcissique a eu pour effet le retrait de tous les investissements des systèmes inconscients et préconscients, il n’est plus possible non plus que les restes diurnes préconscients puissent être renforcés du fait des émois instinctuels inconscients, qui ont eux-mêmes abandonné leurs investissements au moi. La théorie de l’élaboration du rêve aboutit ici à une contradiction ou bien elle doit être sauvée par une modification de nos vues sur le narcissisme du sommeil. Or, comme on le verra plus tard, une semblable modifica­tion restrictive paraît inévitable, même en ce qui concerne la théorie de la démence précoce et ne peut être que celle-ci : la partie refoulée du système inconscient ne se plie pas au désir de sommeil émané du moi. Elle conserve totalement ou partiellement son investisse­ment et s’est d’ailleurs assuré, par suite du refoulement, une cer­taine indépendance par rapport au moi. De ce fait même, une partie de la dépense en refoulement (le contre-investissement) devrait aussi être maintenue pendant la nuit, afin de faire face au péril instinctuel, encore que l’accès des voies qui mènent vers la décharge en affect et vers la motilité soit empêché, ce qui pourrait notablement abaisser le niveau du contre-investissement nécessaire. Voici donc comment nous pourrions nous représenter la situation qui aboutit à l’élaboration du rêve. L’envie de dormir cherche à attirer à soi tous les investissements émanés du moi et à établir un narcissisme absolu. Cela ne peut que partiellement réussir, car le refoulé du système inconscient n’obéit pas au. désir de sommeil. Il faut donc qu’une partie des contre-investissements soit maintenue et que la censure entre l’inconscient et le préconscient, encore qu’affaiblie, subsiste. Là où s’exerce la domination du moi, tous les systèmes sont vidés de leurs investissements. Plus les investissements instinctuels de l’inconscient sont puissants, plus le sommeil est léger. Nous connaissons aussi le cas extrême où le moi, parce qu’il se sent inca­pable d’empêcher les émois refoulés libérés au cours du sommeil, renonce à l’envie de dormir. En d’autres termes, le moi renonce au sommeil par peur de ses rêves.

Plus tard, nous verrons quelles graves conséquences entraîne l’hypothèse de l’insubordination des émois refoulés. Pour le moment, contentons-nous de poursuivre notre étude de l’élaboration du rêve.

En ce qui touche la seconde effraction opérée dans le narcissisme, tenons compte d’une possibilité offerte aux pensées diurnes pré­conscientes de s’avérer résistantes et de conserver une partie de leur investissement. Les deux cas peuvent au fond être identiques ; la résistance du reste diurne peut être attribuée au lien, déjà existant à l’étal de veille, qui le rattache aux émois instinctuels, ou bien tout se passe un peu moins simplement et les restes diurnes non entière­ment déchargés ne se mettent en relation avec le refoulement qu’une fois le sommeil établi, grâce aux communications facilitées entre le préconscient et l'inconscient. Dans les deux cas, l’élaboration du rêve progresse de façon analogue et décisive. Il y a d’abord forma­tion du désir préconscient du rêve qui permet à l’émoi inconscient de s’exprimer grâce au matériel des restes diurnes préconscients. Il faudrait distinguer très nettement ce désir du rêve des restes diurnes, il n’a pas eu besoin d’exister à l’état de veille et peut déjà posséder le caractère irrationnel, propre à tout ce qui est inconscient, quand on le traduit en termes du conscient. Il faut aussi se garder de confondre le désir du rêve avec les émois de désirs, qui se sont peut-être mais non pas nécessairement, trouvés au-dessous des pen­sées préconscientes (latentes) du rêve. Au cas où de semblables désirs préconscients existent, le désir du rêve ne fait que s’y ajouter en les renforçant de la manière la plus efficace.

Passons maintenant à l’étude du sort réservé à cet émoi de désir, substitut, en son essence, d’une exigence instinctuelle et qui est devenu, dans le préconscient, le désir du rêve (fantasme de désir). À y bien réfléchir, il pourrait se liquider de trois façons différentes : soit par la voie qui serait, à l’état de veille, la normale, c’est-à-dire quand il émane du préconscient pour s’insinuer dans le conscient, soit en esquivant le conscient, tout en s’assurant un déversement moteur direct, soit en prenant une voie inattendue que l’observation nous permet vraiment de reconnaître. Dans le premier cas, il se transformerait en idée délirante avec contenu de réalisation de désir, ce qui, à dire vrai, n’arrive jamais dans le sommeil (bien que très peu familiarisés avec les conditions métapsychologiques des processus psychiques, nous pouvons peut-être tirer de ce fait une indication, à savoir que la décharge totale d’un système le rend peu accessible aux excitations). Le second cas, celui de la décharge motrice directe, devrait être exclu en raison du même principe, car l’accès à la motilité se trouve normalement encore un peu plus éloigné de la censure du conscient, mais on l’observe exceptionnelle­ment sous forme de somnambulisme. Nous ignorons dans quelles conditions se produit ce phénomène et pourquoi il ne se réalise pas plus souvent. Le dénouement auquel on aboutit dans l'élaboration du rêve est, il faut le dire, bizarre et tout à fait inattendu. Le pro­cessus ébauché, dans le préconscient et renforcé par l'inconscient, rebrousse chemin à travers l’inconscient vers la perception qui s’im­pose à la conscience. Cette régression constitue la troisième phase de la formation du rêve. Rappelons ici, pour fixer nos idées, les phases précédentes : renforcement par l’inconscient des restes diur­nes préconscients. — Instauration du désir du rêve.

Nous qualifions une semblable régression de topique pour la dis­tinguer de celle dont nous avons déjà parlé : la régression tempo­relle qui remonte le cours de l’évolution biographique. Ces deux régressions ne coïncident pas nécessairement, mais c’est ce qu’elles font justement dans l’exemple présent. La rétrogradation du cours de l’excitation à partir du préconscient vers la perception, en traver­sant l’inconscient, est en même temps un retour au stade précoce de la réalisation hallucinatoire du désir.

« La science des rêves » nous a enseigné de quelle manière se réalise, au cours de la formation du rêve, la régression des restes diurnes préconscients. Les pensées sont, durant cette période, trans­formées en images — surtout en images visuelles — , donc les représentations verbales sont ramenées aux représentations objectales correspondantes, comme si le souci de figurabilité dominait tout le processus. Une fois la régression accomplie, une série d’investisse­ments reste dans le système inconscient, investissements de souve­nirs objectaux sur lesquels le processus primaire psychique agit jusqu’à ce qu’il ait formé le contenu manifeste du rêve, par con­densation et chassé-croisé des investissements. Là seulement où les représentations verbales dans les restes diurnes sont des résidus de fraîche date, actuels, de perceptions, et non pas l’expression de pen­sées, ils sont traités comme des représentations objectales et soumis aux influences de la condensation et du déplacement. D’où la règle, énoncée dans « la Science des rêves » et confirmée ensuite avec évi­dence, que les mots et les paroles ne sont pas, dans le contenu du rêve, nouvellement formés, mais reproduisent des paroles pronon­cées le jour même du rêve (ou d’autres impressions récentes, parfois même provoquées par les lectures). Il est très curieux d’observer combien le travail onirique dépend peu des représentations ver­bales ; il est toujours prêt à substituer les mots les uns aux autres jusqu’à ce qu’il réussisse à trouver une expression favorable au jeu de la représentation plastique13.

C’est ici que se perçoit la différence décisive qui existe entre l’éla­boration du rêve et la schizophrénie. Dans cette dernière, les mots eux-mêmes par lesquels s’exprime la pensée préconsciente devien­nent objets d’élaboration pour le processus primaire, tandis que, dans le rêve, ce ne sont pas les mots, mais bien les représentations objectales auxquelles les mots sont ramenés qui subissent cette élaboration. Le rêve connaît une régression topique, la schizophré­nie non. Dans le rêve, la relation entre les investissements verbaux (préconscient) et les investissements objectaux (inconscient) est libre ; dans la schizophrénie, fait caractéristique, elle est interrom­pue. L’impression causée par cette différence se trouve justement diminuée par les interprétations de rêves entreprises dans la prati­que psychanalytique. L’interprétation des rêves, en mettant à jour le cours du travail onirique, en suivant les voies qui mènent des pensées latentes aux éléments du rêve, en découvrant le double sens des mots, en trouvant les traits d’union entre les diverses sortes de matériaux semble tantôt spirituelle, tantôt schizophrénique et nous fait oublier que toutes les opérations verbales ne sont, pour le rêve, qu’une préparation à la régression objectale.

Le parachèvement du processus onirique s’opère quand le con­tenu cogitatif, transformé par régression, mué en un fantasme de désir, devient conscient en tant que perception sensorielle, subissant alors une élaboration secondaire soumise à tout contenu de perception. Nous disons que le désir du rêve se transforme en halluci­nation et s’assure sous cette forme, la croyance en la réalité de son accomplissement. C’est justement à cette partie finale de la forma­tion du rêve que s’attachent les plus fortes incertitudes, celles que nous cherchons à expliquer en faisant un parallèle entre le rêve et les états pathologiques qui lui sont apparentés.

La formation du fantasme de désir, sa régression vers l’halluci­nation, sont les parties les plus essentielles de l’élaboration du rêve, mais ne lui appartiennent cependant pas exclusivement. Bien plu­tôt, elles existent aussi dans deux états morbides : dans la confusion mentale hallucinatoire aiguë (amentia de Meynert) et dans la phase hallucinatoire de la schizophrénie. Le délire hallucinatoire de l’amentia est un fantasme de désir facile à reconnaître, souvent entièrement ordonné à la manière d’un joli rêve diurne. On pourrait parler de façon tout à fait générale d’une psychose hallucinatoire de désir et la déceler aussi bien dans le rêve que dans l’amentia. Cer­tains rêves d’ailleurs ne consistent qu’en fantasmes de désirs à con­tenu abondant et non déplacés. La phase hallucinatoire de la schi­zophrénie a été moins bien étudiée ; elle semble, eu règle générale, de nature composite, mais correspondrait essentiellement à une nouvelle tentative de restitution tendant à ramener l’investissement libidinal aux représentations objectales14. Je ne puis ici utiliser, pour ce parallèle, les autres états hallucinatoires survenant dans de multiples états pathologiques car je ne dispose, sur ce point, d’au­cune expérience personnelle et ne saurais me servir de celle des autres.

Rendons-nous compte que la psychose hallucinatoire de désir aboutit, dans le rêve ou ailleurs, à deux résultats qui ne sont nullement liés l’un à l’autre. Elle ne fait pas qu’apporter au conscient des désirs cachés ou refoulés, mais elle est aussi convaincue de la réalité de ce qu’elle représente ainsi. Il importe de comprendre cette circonstance et l’on ne saurait vraiment prétendre que les désirs inconscients, une fois devenus conscients, soient obligatoirement pris pour des réalités. Chacun sait, en effet, que le jugement permet parfaitement de différencier les réalités des représentations et des désirs, quelque intenses par ailleurs que ces derniers soient. Ce sen­timent du réel est lié à la perception par les sens. Lorsqu’une pen­sée a pu trouver la voie de la régression jusqu’aux traces mnésiques inconscientes des objets et de là jusqu’aux perceptions, alors la per­ception de cette pensée nous apparaît comme réelle. Ainsi l’halluci­nation comporte un sentiment de réalité. On peut alors se demander quelle condition est nécessaire à la survenance d’une hallucination, La première réponse serait celle-ci : la régression, et par suite la question de la genèse de l’hallucination, devra être remplacée par la question du mécanisme de la genèse de la régression elle-même. En ce qui touche le rêve, nous pouvons, dès maintenant, donner l’explication suivante : la régression des pensées oniriques précon­scientes vers les images mnésiques d’objets découle vraisemblable­ment de l’attirance qu’exercent, sur les pensées traduites en mots, ces représentants instinctuels inconscients, par exemple les souve­nirs refoulés d’événements vécus. Seulement, nous ne tardons pas à remarquer que nous nous sommes égarés sur une fausse piste. Si le secret de l’hallucination était le même que celui de la régression, toute régression suffisamment intense devrait aboutir à une halluci­nation avec sentiment de la réalité. Or, nous connaissons parfaite­ment des cas où une réflexion régressive apporte au conscient des images mnésiques visuelles nettes, sans que nous les prenions à aucun moment pour des perceptions réelles. Nous pourrions très bien nous représenter le phénomène de la façon suivante : l’élabora­tion du rêve poussant jusqu’à de pareilles images mnésiques, nous rendant conscient ce qui était jusque-là demeuré inconscient et nous reflétant un fantasme de désir que nous ressentons nostalgi­quement, mais que nous ne considérons pas comme une réalisation vraie de ce même désir. L’hallucination doit donc être plus qu’une reviviscence régressive des images mnésiques, inconscientes par elles-mêmes.

Représentons-nous encore qu’il est d’un grand intérêt pratique de pouvoir différencier les perceptions des représentations mnésiques, même très intenses. Toute notre attitude envers le monde extérieur et la réalité en dépend. Suivant l’hypothèse que nous avons adoptée, nous n’avons pas toujours été en possession de cette faculté et, aux débuts de notre vie psychique, l’objet propre à nous satisfaire cons­tituait vraiment pour nous une hallucination lorsqu’il nous devenait nécessaire. Mais, en ce cas, il n’y avait pas de satisfaction et l’insuc­cès a dû très tôt nous inciter à créer une organisation propre à nous permettre de distinguer une semblable perception de désir d’une réalisation vraie et à l’éviter par la suite. En d’autres termes, nous avons très précocement abandonné la satisfaction hallucinatoire de désir et érigé une sorte d'épreuve de la réalité. On peut se demander maintenant en quoi consistait cette épreuve de la réalité et comment la psychose hallucinatoire de désir du rêve, de l'amentia, etc., par­vient à la supprimer et à rétablir l’ancien mode de satisfaction.

Nous obtenons une réponse en cherchant à déterminer, avec plus de précision, le troisième de nos systèmes psychiques, le système CS que nous n’avions pas, jusqu’ici, nettement différencié du PCS. Dans l’interprétation des rêves déjà nous avons dû nous résoudre à con­sidérer la perception consciente comme produite par un système particulier auquel nous avons attribué certains caractères remar­quables. D’autres encore, tout nous porte à le croire, s’y ajouteront encore. Nous faisons coïncider ce système appelé P (perception) avec le système CS de l’action duquel dépend, en règle générale, la prise de conscience. Cependant, le fait de la prise de conscience ne coïncide pas encore parfaitement avec l’appartenance au système, car nous avons appris que des images sensorielles mnésiques peu­vent être remarquées, bien que nous soyons dans l’impossibilité de leur assigner un lieu psychique, dans le système CS ou P.

Mais, pour résoudre cette difficulté, il faut attendre de pouvoir faire du système CS lui-même l’objet spécial de notre étude. Actuel­lement, nous devons nous borner à admettre que l’hallucination consiste en un investissement du système CS (P), mais que cet investissement ne se produit pas, comme dans le cas normal, à partir de l’extérieur, mais bien à partir de l’intérieur et qu’il est conditionné par une régression si poussée qu’elle peut atteindre le système lui-même en se plaçant au delà de l’épreuve de la réalité15.

Dans un essai précédent (Les pulsions et leur destin), nous avons revendiqué, pour l’organisme encore incapable de se suffire à lui-même, la possibilité de se donner au moyen de ses perceptions, une première orientation dans le monde en distinguant l’« extérieur » de l’« intérieur », de par leur genre de relation avec la fonction musculaire. Toute perception qu’une action suffit à faire disparaître doit être reconnue comme extérieure, comme réalité. Lorsque l’action ne modifie rien, c’est que la perception vient de l’intérieur même du corps et n’est pas réelle. Combien est précieux pour l’indi­vidu cet indice distinctif de la réalité qui constitue aussi une aide contre elle ! L’homme voudrait bien aussi disposer d’une force sem­blable pour lutter contre les exigences si souvent inexorables de son instinct, c’est pourquoi il se donne tant de mal pour déplacer vers le dehors, pour projeter, tout ce qui lui devient pénible.

Une dissection poussée de l’appareil psychique nous permet de dire que c’est au seul système CS (P) qu’incombe cette orientation dans l’univers obtenue par la différenciation entre l’intérieur et l’extérieur. Le conscient doit disposer d’une innervation motrice qui permet d’établir si la perception peut être amenée à disparaître ou si elle s’avère résistante. L’épreuve de la réalité n’est sans doute rien d’autre que cette disposition16. Il ne nous est pas possible d’approfondir cette question, car la nature et le mode d’élaboration du système CS nous sont encore mal connus. Nous considéreront, l’épreuve de la réalité comme l’une des grandes institutions du moi à côté des censures que nous avons appris à reconnaître entre les systèmes psychiques et nous attendrons que l’analyse des affections narcissiques nous aide à découvrir d’autres institutions semblables.

Par contre, dès maintenant, la pathologie est susceptible de nous apprendre comment l’épreuve de la réalité peut être supprimée ou mise hors d’activité. C’est l’étude de la psychose de désir, de l’amentia, qui, de façon moins équivoque encore que le rêve, nous le mon­trera : l’amentia est la réaction à une perte que la réalité affirme, mais que le moi doit nier parce qu’il la trouve insupportable. Le moi alors brise son lien avec la réalité, il enlève au système des percep­tions conscientes son investissement, ou plutôt un investissement dont la nature particulière reste encore à rechercher. C’est du fait de ce détournement du réel que l’épreuve de la réalité est évitée et que les fantasmes de désirs — non refoulés, tout à fait conscients — peuvent pénétrer dans le système et, de là, passent pour être une meilleure réalité. Un semblable retrait peut être rangé parmi les processus de refoulement ; l’amentia nous offre un intéressant drame de désaccord entre le moi et l’un de ses organes, celui qui, peut-être, le servait le plus fidèlement et lui était le plus intimement lié17.

C’est au renoncement volontaire qu’incombe, dans le rêve, le rôle que joue, dans l’amentia, le refoulement. L’état de sommeil veut tout ignorer de la réalité, ne s’y intéresse pas du tout ou dans la mesure où il est question de la cessation du sommeil, du réveil. Il enlève ainsi son investissement au système CS, ainsi qu’aux autres systèmes, le PCS et l'ICS, pour autant que ces derniers, dans les positions présentes obéissent au désir de dormir. Ce non investisse­ment du système CS implique l’impossibilité d’une épreuve de la réalité et les excitations qui, indépendantes de l’état de sommeil, ont pris la voie de la régression trouveront cette voie libre jusqu’au sys­tème conscient où elles se manifesteront comme une indiscutable réalité18. En ce qui concerne la psychose hallucinatoire de la démence précoce, notre étude nous permet de conclure qu’elle ne peut appartenir aux symptômes de début de cette affection. Elle ne devient possible que lorsque le moi du malade est suffisamment désagrégé pour que l’épreuve de la réalité ne suffise plus à empê­cher l’hallucination.

En ce qui touche la psychologie du processus onirique, il résulte de nos considérations que tous les caractères essentiels du rêve sont déterminés par la condition de l’état de sommeil. Le vieil Aristote avait raison sur toute la ligne en énonçant ce fait, à première vue insignifiant, que le rêve était l’activité psychique du dormeur. Nous pourrions ajouter : un reste d’activité psychique rendu possible du fait que l’état narcissique de sommeil ne se laisse pas partout impo­ser. Il n’y a là rien qui diffère beaucoup de ce qu’ont toujours dit les psychologues et les philosophes, mais notre conception se fonde sur des vues absolument différentes, relativement à la structure et au fonctionnement de l’appareil psychique.

Avant d’en finir, jetons encore un coup d’œil sur le rôle, impor­tant pour notre connaissance des mécanismes des troubles psychi­ques, d’un topisme du processus de refoulement. Dans le rêve, le retrait de l’investissement (libido, intérêts divers), s’effectue égale­ment dans tous les systèmes. Dans les névroses de transfert, c’est l’investissement du préconscient qui est retiré, dans la schizophré­nie, celui de l’inconscient, dans l’amentia, celui du conscient.