II Considérations sur le plus commun des ravalements de la vie amoureuse

Lorsque le praticien psychanalyste vient à se demander pour quelle maladie il est le plus souvent consulté (l'angoisse aux mul­tiples formes mise à part), il est obligé de s'avouer que c'est pour des cas d'impuissance psychique. Ce mal bizarre atteint des hommes à constitution fortement libidinale et se manifeste par l'impossibilité pour les organes exécuteurs de la sexualité de réaliser l'acte sexuel alors que ces organes, avant comme après, s'avèrent intacts et qu'une forte inclination psychique à accomplir l'acte se manifeste aussi. Le sujet lui-même fait un premier pas dans la voie de la Vérité en ce qui concerne son état, quand il s'aperçoit qu'une pareille défaillance n'apparaît que lors de ses tentatives avec certaines per­sonnes et jamais avec d'autres. Il s'aperçoit alors que c'est une par­ticularité de sa partenaire qui provoque l'inhibition de sa puissance virile. Parfois il avoue éprouver le sentiment de quelque obstacle intérieur et percevoir une volonté antagoniste qui vient avec succès entraver son dessein conscient. Toutefois, il n'arrive pas à deviner ce qu'est cet obstacle intérieur, ni de quelle particularité propre à l'objet il peut bien émaner. Si le malade voit, à plusieurs reprises, se renouveler sa défaillance, il établit bien un rapport, mais ce dernier, suivant une association erronée bien connue, attribue les échecs au souvenir de la première tentative ratée, souvenir qui en tant que représentation angoissante perturbatrice a entraîné leurs répétitions, et il met sur le compte d'une impression « fortuite » la première défaillance.

Nombre d'auteurs ont écrit et publié2 des études psychanaly­tiques sur l'impuissance psychique. L'expérience clinique permet à tout analyste de confirmer les éclaircissements donnés dans ces travaux. Il s'agit réellement de l'action inhibitrice de certains com­plexes psychiques qui échappent à la connaissance de l'individu. De ce matériel pathogène se détache le facteur le plus général : une fixation incestueuse non surmontée à la mère et à la sœur. Il con­vient en outre de tenir compte du rôle de certaines impressions for­tuites pénibles liées à l'activité sexuelle infantile ainsi que de cer­tains facteurs qui, très généralement, affaiblissent3 la libido destinée à se porter vers l'objet sexuel féminin.

Si l'on soumet à une psychanalyse minutieuse certains cas très nets d'impuissance psychique, voici ce qu'on trouve par rapport aux processus actifs psycho-sexuel : ici, comme vraisemblablement dans tous les troubles névrotiques, c'est l'évolution de la libido vers sa forme achevée, normale, qui a été troublée. Deux courants, dont la réunion seule assure un comportement amoureux parfaitement normal, n'ont pu se joindre : ces deux courants nous les nommerons, pour les distinguer l'un de l'autre, le courant de tendresse et le courant de sensualité.

Le courant de tendresse est le plus ancien des deux ; il date de la prime enfance, c'est l'instinct de conservation qui lui a donné nais­sance et il se porte vers la famille et les personnes chargées de prendre soin de l'enfant. Dès le début, il se grossit des pulsions sexuelles, des composantes des émois érotiques plus ou moins mar­qués dès l'enfance, ainsi que des psychanalyses ultérieures l'ont pu découvrir, en tous cas, chez les névrosés. Ce courant correspond au choix objectal infantile primaire et nous montre que les pulsions sexuelles trouvent leurs premiers objets en s'appuyant sur les pul­sions du moi, de la même manière que les premières satisfactions sexuelles sont ressenties lors des fonctions corporelles nécessaires au maintien de la vie. Les « démonstrations de tendresse » des parents, des personnes qui soignent l'enfant comportent toujours un carac­tère érotique (l'enfant, un jouet érotique). Elles contribuent beau­coup à augmenter chez l'enfant la part prise par l'érotisme à l'inves­tissement des pulsions du moi et à élever cet érotisme à un niveau dont il faudra tenir compte lors de l'évolution ultérieure, surtout lorsque d'autres circonstances viendront apporter leur concours.

Ces fixations tendres de l'enfant se poursuivent tout au long de l'enfance et ne cessent de se grossir par de nouveaux apports d'érotisme détournés par là de leurs buts sexuels propres. À la puberté, le puissant courant de « sensualité » fait son apparition et ne méconnaît plus ses buts. Il ne manque, en apparence, jamais de suivre les voies antérieures et d'investir avec des charges libidinales plus fortes désormais les objets du premier choix primaire infan­tile. Mais, se heurtant là au barrage, entre temps édifié, de l'inter­diction de l'inceste, il s'efforcera de s'éloigner aussi vite que possible de cet objet réellement inadéquat pour aller vers d'autres objets étrangers avec lesquels une vie sexuelle réelle sera possible. Ces objets étrangers continueront à être choisis à l'image des objets infantiles, mais, avec le temps, attireront à eux la tendresse restée liée aux objets primitifs. L'homme, suivant la loi biblique, quittera père et mère et suivra son épouse. C'est alors que tendresse et sen­sualité se trouveront confondues. Les plus hauts degrés d'amour sensuel entraîneront la plus haute estimation psychique, surestima­tion normale par l'homme de l'objet sexuel.

Deux facteurs décideront de l'échec de cette évolution de la libido.

En premier lieu, le degré de renoncement réel qui s'oppose au nou­veau choix objectal et le dévalorise aux yeux du sujet. N'est-il pas inutile, en effet, de choisir un objet quand ce choix vous est interdit ou qu'on désespère de trouver ce qui convient ? En second lieu, le degré d'attirance qui peut émaner des objets infantiles à abandon­ner et qui est proportionnel à l'investissement érotique dont ils ont été l'objet dès l'enfance. Si ces deux facteurs sont suffisamment puissants, le mécanisme général de la formation névrotique se trouve déclenché. La libido se détourne de la réalité, est accaparée par l'activité de l'imagination (introversion), renforce les images des premiers objets sexuels et se fixe à ces derniers. L'obstacle de l'inceste oblige cependant la libido tournée vers ces objets à demeurer dans l'inconscient. Le courant de sensualité resté dans l'inconscient entre en activité dans des actes masturbatoires et contribue à renforcer cette fixation. Le fait que ce progrès, en réalité raté, soit imaginaire et que, dans les situations fantasmatiques aboutissant à la satisfaction masturbatoire, les objets sexuels primitifs soient remplacés par de nouveaux objets étrangers, n'influe en rien sur l'état des choses. Grâce à ce substitut, les fantasmes sont suscepti­bles de devenir conscients ; aucun progrès n'est réalisé en ce qui concerne l'emploi de la libido dans la réalité.

Il peut ainsi arriver que la sensualité tout entière d'un jeune homme reste liée, dans son inconscient, à des objets incestueux, ou bien, comme nous pouvons le dire aussi, à des fantasmes inces­tueux inconscients. On aboutit alors à une impuissance absolue, encore assurée peut-être par l'affaiblissement simultané de l'organe exécuteur de l'acte sexuel.

Il n'est pas besoin pour que se produise une impuissance que l'on appelle proprement psychique de conditions aussi rigoureuses. Le courant de sensualité n'a pas besoin de subir dans son entier le destin précité, ni de se dissimuler intégralement derrière le courant de tendresse. Il peut être demeuré assez fort, assez libre, pour se frayer partiellement un passage vers la réalité. Cependant l'activité sexuelle de ces sujets laisse apercevoir, par les signes les plus nets, qu'elle ne dispose pas pleinement de sa force pulsionnelle. Elle est changeante, facile à troubler, incorrecte souvent dans ses réalisa­tions, pauvre en voluptés, mais surtout elle échappe au courant de tendresse. Ainsi, une limitation dans le choix de l'objet se trouve établie. Le courant sensuel, demeuré actif, cherche des objets qui ne rappellent pas les personnages incestueux interdits : lorsqu'une personne est susceptible de produire une impression qui pourrait entraîner une haute estimation psychique, cette impression ne se transforme pas en excitation sensuelle, mais en tendresse, inactive au point de vue érotique. La vie amoureuse de ces hommes reste scindée dans les deux directions que l'art a personnifiées sous les espèces de l'amour céleste et de l'amour terrestre (ou animal) Quand ils aiment, ils ne désirent pas, et quand ils désirent, ils ne peuvent aimer. Ils recherchent des objets qu'ils n'ont pas besoin d'aimer, afin de maintenir éloignée des objets aimés leur sensualité. Et cette singulière défaillance, leur impuissante psychique, se pro­duit alors suivant les lois de la « sensibilité complexuelle » et du « retour du refoulé » quand, jusque dans les objets choisis en vue d'éviter l'inceste, un trait souvent insignifiant vient leur rappeler l'objet à éviter.

Le mode de protection le plus efficace contre ce trouble, celui dont l'individu se sert dans cette scission de l'amour, c'est le rava­lement psychique de l'objet aimé, tandis que la surestimation dont doit normalement jouir cet objet est réservée à l'objet incestueux ou à ses substituts. Dès que la condition du ravalement est remplie, la sensualité peut se donner libre cours et provoquer des manifes­tations sexuelles remarquables et une grande volupté. D'autres conditions encore concourent à ce choix : les personnes chez les­quelles les courants de tendresse et de sensualité ne se sont pas bien confondus ont généralement aussi une vie amoureuse peu raffinée ; les buts sexuels pervers ont été maintenus chez eux et s'ils ne peu­vent les atteindre, cela est ressenti par eux comme une perte sensible en plaisir et il leur apparaît impossible d'y parvenir autrement qu'avec un objet sexuel rabaissé, méprisé.

Nous avons parlé dans notre premier essai de ces fantasmes dans lesquels le garçon rabaisse sa mère en en faisant une fille et que leurs motifs seuls permettent de comprendre. Ce sont des efforts tentés pour combler, tout au moins imaginairement, l'abîme qui sépare les deux courants de la vie amoureuse, pour faire de la mère, en la ravalant, un objet accessible à la sensualité.

Nous ne nous sommes jusqu'ici préoccupés que de l'étude médi­co-psychologique de l'impuissance psychique, étude que le titre de cet essai ne justifie pas. Nous démontrerons maintenant pourquoi cette introduction nous a semblé nécessaire pour pénétrer au cœur même de notre sujet.

Nous avons montré que l'impuissance psychique résultait d'un défaut de fusionnement entre les courants de la tendresse et de sensualité dans la vie amoureuse. Nous avons expliqué cette entrave à l'évolution par l'influence de fortes fixations infantiles et par le renoncement ultérieur, dans la réalité, renoncement occasionné par la barrière de l'inceste qui se dresse alors devant le sujet. Une objection peut être faite à cette théorie : c'est qu'elle en dit trop ; elle nous explique pourquoi certaines personnes souffrent d'impuissance tout en laissant subsister une énigme, à savoir pourquoi d'autres échappent à ce trouble. Or l'on peut considérer que tous les facteurs visi­bles : la forte fixation infantile, la barrière de l'inceste, le renon­cement lors de l'adolescence, après la puberté, entrent en jeu chez presque tous les civilisés. Ne devrait-on pas alors s'attendre à ce que l'impuissance psychique fût un mal culturel général et non pas l'apanage de quelques-uns seulement ?

Il serait facile d'éluder ce raisonnement en faisant ressortir le facteur quantitatif de causation morbide, ce plus ou ce moins pro­pre aux divers facteurs et dont il dépend qu'une maladie puisse ou non survenir. Cependant, bien que cette réponse semble juste, je n'ai pas l'intention de repousser ainsi ce raisonnement. Au contraire je prétends que l'impuissance psychique est un mal bien plus répandu qu'on ne croit et, qu'en fait, un certain degré de celle-ci caractérise la vie amoureuse du civilisé.

Si nous prenions le concept d'impuissance psychique dans un sens plus large et que nous ne le limitions plus au renoncement ou au coït proprement dit quand désir de volupté et appareil génital sont intacts, il faudrait faire entrer dans le groupe des impuissants psychiques tous les hommes considérés comme des anesthètes psychiques, ceux qui, tout en n'éprouvant jamais de défaillance, ne tirent de l'acte qu'une volupté médiocre, cas plus fréquent qu'on ne voudrait croire. L'étude psychanalytique de semblables cas révèle des facteurs étiologiques identiques à ceux découverts par nous dans l'impuissance psychique proprement dite, sans que les différences symptomatiques soient, de prime abord, explicables. De ces « anesthétiques », une analogie, facile à concevoir, nous amène au nombre immense des femmes frigides dont le comportement amoureux ne peut vraiment être mieux décrit ou compris qu'en l'assimilant à l'impuissance psychique, plus tapageuse, de l'homme4.

Si nous cherchons non à élargir le concept de l'impuissance psy­chique, mais à étudier les retentissements de sa symptomatologie, nous ne pouvons nous dissimuler que le comportement amoureux de l'homrne, au sein de notre monde civilisé actuel, est tout imprégné de ce caractère d'impuissance psychique. Les courants de tendresse et de sensualité se trouvent rarement confondus chez les êtres cultivés ; presque toujours, l'homme voit son activité sexuelle atténuée par le respect de la femme et n'exerce toute sa puissance que lorsqu'il est en présence d'un objet sexuel de bas étage, cela aussi parce que certaines composantes perverses s'intègrent dans ses buts sexuels, tendances perverses qu'il n'ose satisfaire sur une femme estimée de lui. Il ne pourra vraiment ressentir une pleine volupté charnelle qu'en se livrant sans réserve au plaisir, ce qu'il n'osera faire, par exemple, avec une épouse raffinée. C'est pourquoi son désir se porte alors sur un objet sexuel rabaissé, sur une femme de moindre valeur éthique, à laquelle il n'a pas besoin de prêter des scrupules esthétiques, qui ne connaît pas les autres circonstances de sa vie et ne peut, par conséquent, le juger. C'est à cette sorte de femme qu'il consacre de préférence sa force virile, même lorsque toute sa tendresse appartient à une créature supérieure. Peut-être l'inclination de tant d'hommes appartenant à de hautes sphères sociales pour des femmes de basse extraction avec lesquelles ils louent des liaisons durables ou même qu'ils épousent, n'est-elle rien d'autre qu'une conséquence de ce besoin d'un objet sexuel rabaissé, seul objet avec lequel soit psychiquement possible la satisfaction complète.

Je n'hésite pas à tenir pour responsables aussi de ce comportement amoureux, si fréquent chez l'homme civilisé, les deux facteurs effectifs de l'impuissance psychique véritable, à savoir : l'intense fixation incestueuse infantile et le renoncement réel au cours de l'adolescence. Un fait peu agréable et qui, de plus, paraît paradoxal sans qu'on puisse le passer sous silence, c'est que quiconque désire mener une vie amoureuse vraiment libre et être ainsi heureux doit avoir surmonté son respect de la femme et s'être familiarisé avec la représentation de l'inceste maternel ou sororal. Tout individu qui s'interroge sérieusement à ce sujet est bien forcé de reconnaître qu'au fond l'acte sexuel lui apparaît comme quelque chose de dégradant, qui souille, qui salit, même à un autre point de vue que le corporel. Il ne s'avoue pas volontiers cette appréciation, mais il lui est loisible d'en chercher l'origine à l'époque de sa jeunesse, dans cette période où, malgré la poussée impétueuse de sa sensualité, la satisfaction de par un objet étranger lui restait presqu'aussi inter­dite que la satisfaction incestueuse.

Dans notre monde civilisé, la femme subit un contre-coup ana­logue de son éducation et en outre celui du comportement de l'homme. Elle se trouve naturellement dans des conditions défa­vorables, aussi bien quand l'homme ne la fait pas profiler de toute sa puissance que lorsque la surestimation première de l'amour se trouve remplacée, après la possession, par du mépris. Chez la fem­me, on retrouve difficilement des indices du besoin de rabaisser l'ob­jet sexuel. C'est certainement pour cette raison qu'elle ne peut généralement pas non plus parvenir à la même surestimation sexuelle que l'homme. Une longue abstinence, le maintien de la sensualité dans le domaine imaginatif comportent cependant pour elle une autre conséquence encore. Elle n'est plus capable de rompre le lien qui ratta­chait l'activité sensuelle à l'interdiction et s'avère psychiquement impuissante, c'est-à-dire frigide, lorsque cette activité lui devient enfin permise. De là l'effort de tant de femmes pour garder secrètes un temps encore même les relations autorisées et l'impossibilité où se trouvent certaines d'avoir des sensations normales ailleurs que dans des rapports secrets, c'est-à-dire à nouveau interdits : infidèles à leur mari, elles sont capables de garder à l'amant une fidélité de second rang.

Je crois que le besoin du fruit défendu, dans la vie amoureuse féminine, doit équivaloir au besoin qu'a l'homme de rabaisser l'objet sexuel. Ces deux tendances résultent du long délai imposé, pour des motifs culturels, par l'éducation. Elles tendent toutes deux à lever l'impuissance psychique qui découle de la non coïncidence des émois tendres et sensuels. Si les mêmes causes provoquent chez la femme et chez l'homme des effets aussi différents, cela s'explique peut-être par une autre divergence dans le comportement des deux sexes. La femme civilisée n'enfreint généralement pas, au cours de la période d'attente, l'interdiction de l'activité sexuelle et c'est pourquoi un lien si intime se noue chez elle entre cette interdiction et la sexualité. L'homme, au contraire, enfreint d'habitude cette défense à condition de rabaisser l'objet, condition qui le suit ultérieurement dans sa vie amoureuse.

Vu les grands efforts actuellement tentés dans le monde civilisé pour réformer la vie sexuelle, il n'est pas superflu de rappeler que la psychanalyse n'adopte aucune attitude définie à ce point de vue. Elle ne s'efforce que de découvrir les connexions en reliant ce qui est patent à ce qui reste dissimulé. Elle se trouvera satisfaite si les réformes établies tiennent compte de ses données afin de substituer aux conceptions nuisibles des conceptions profitables, mais il ne lui appartient pas de décider si des institutions sociales différentes n'entraîneraient pas des sacrifices plus lourds encore.

Le fait que le refrènement culturel de la vie amoureuse entraîne le ravalement le plus répandu de l'objet sexuel nous incite à repor­ter nos regards des objets aux instincts eux-mêmes. Le dommage causé par le renoncement initial à la satisfaction sexuelle se mani­feste de la façon suivante : la licence, une fois autorisée dans le mariage, ne provoque plus de satisfaction totale, mais une liberté sexuelle totale dès le début n'aboutit pas à un résultat meilleur. On observe aisément que la valeur psychique du besoin d'amour dimi­nue lorsque la satisfaction est facile à obtenir. Pour s'épanouir, la libido a besoin d'obstacles et là où les barrières naturelles ne suf­fisent pas à entraver la satisfaction, les hommes en ont, de tout temps, édifié de conventionnelles afin de pouvoir savourer l'amour. Cela est vrai pour les individus comme pour les peuples. Aux épo­ques où la satisfaction amoureuse n'était pas entravée, — par exemple durant la décadence de la civilisation antique, — l'amour perdit tout son prix, l'existence sembla vide et de puissantes forma­tions réactionnelles devinrent nécessaires pour rétablir à nouveau les indispensables valeurs affectives. En tenant compte de ces faits, on peut affirmer que le courant d'ascétisme du christianisme a con­féré à l'amour une valeur psychique que l'Antiquité païenne n'a jamais pu lui donner. C'est avec les moines ascètes dont la vie entière était presque exclusivement consacrée à une lutte contre la tentation charnelle que l'amour acquit sa plus grande importance.

On est toujours tenté d'abord de rapporter toutes les difficultés qui se présentent ici à des particularités générales de nos instincts organiques. Certes, il est généralement exact que l'importance psy­chique d'un instinct croît, chez l'individu, dans la mesure même où il est insatisfait. Qu'on essaye d'imposer à un certain nombre de personnes, très différentes les unes des autres, le supplice de la faim : à mesure qu'augmentera le besoin de manger, on verra disparaître les uniformes différences individuelles et, à leur place, survenir les uniformes manifestations de ce seul instinct inassouvi. Toutefois, est-il juste de dire que l'instinct diminue dans de telles proportions partout où il se satisfait ? Qu'on pense, par exemple, à la situation du buveur par rapport au vin. N'est-il pas exact de prétendre que le vin ne cesse jamais d'offrir au buveur la même satisfaction toxique, satisfaction bien souvent comparée, en poésie, au plaisir érotique et qui d'ailleurs, scientifiquement parlant, lui ressemble vraiment ? A-t-on jamais ouï dire que le buveur fût contraint de changer sans cesse de boisson, la même cessant bientôt de lui plaire ? Tout au contraire, l'habitude consolide toujours davantage le lien entre l'homme et la sorte de vin qu'il boit. A-t-on jamais vu un buveur ressentir le besoin d'aller dans un pays où le vin soit plus cher, le plaisir de boire, interdit, afin de raviver, par de semblables difficultés, sa satis­faction décroissante ? Non, jamais ! Lorsqu'on entend ce que disent de leur attitude devant le vin nos grands alcooliques, Böcklin, par exemple5, on s'aperçoit que leurs déclarations sont empreintes de la plus parfaite harmonie, et suggèrent le prototype d'une heureuse union. Pourquoi alors les relations de l'amoureux avec son objet sexuel sont-elles si différentes ?

Quelque bizarre que cela puisse sembler, je crois qu'il faudrait envisager la possibilité que quelque chose, dans la nature même de l'instinct sexuel, s'oppose à la réalisation d'une satisfaction totale. Au cours de la lente et difficile évolution que subit cet instinct, on voit aussitôt que deux facteurs peuvent être tenus pour responsables de cet état de choses difficile à expliquer. D'abord, l'objet final de l'instinct sexuel n'est jamais l'objet primitif, mais seulement son substitut, ceci en vertu de l'évolution en deux temps des choix de l'objet, avec, entre les deux, l'édification de la barrière de l'inceste ; toutefois, la psychanalyse nous a appris que lorsque l'objet primitif d'un désir avait été perdu à la suite du refoulement, il se trou­vait souvent remplacé par une série infinie d'objets substitutifs dont aucun ne suffit en lui-même. Voilà qui nous expliquerait l'ins­tabilité du choix objectal, l'état de « faim perpétuelle », si fréquent dans la vie amoureuse des adultes.

En second lieu, nous savons que l'instinct sexuel peut, au début, se décomposer en une série de composantes — ou plutôt dérive d'une semblable série. Toutes ces composantes ne peuvent être intégrées dans sa structure ultérieure, mais sont d'abord soit réprimées, soit autrement utilisées. Ce sont, avant tout, les composantes instinctuelles coprophiles qui s'avèrent incompatibles avec notre culture esthétique, sans doute depuis que, du fait de notre station debout, nous avons éloigné nos organes olfactifs de la terre ; puis une bonne partie des pulsions sadiques qui appartiennent à la vie amou­reuse. Mais tous ces processus évolutifs ne concernent que les couches supérieures de cette structure complexe. Les processus fon­damentaux, générateurs de l'émoi amoureux, restent inchangés. L'excrémentiel est trop intimement, trop inséparablement intriqué au sexuel ; la situation des organes génitaux — inter urinas et fæces — demeure le facteur déterminant immuable. On pourrait dire ici, pastichant un mot du grand Napoléon, que l'« anatomie, c'est le destin ». Les organes génitaux eux-mêmes n'ont pas suivi l'évolution vers la beauté des formes corporelles humaines et sont demeurés animaux. De même, l'amour est resté aussi animal qu'il a toujours été. Les instincts amoureux sont difficiles à dresser, leur éducation aboutit tantôt à trop, tantôt à trop peu. Ce que la civilisation tente de faire ne paraît pas pouvoir se réaliser sans perte sensible en plai­sir ; la survivance des émois non utilisés se traduit, dans l'activité sexuelle, par de l'insatisfaction.

Il faudrait peut-être alors se résigner à admettre que les besoins de l'instinct sexuel sont tout à fait inconciliables avec les exigences de la civilisation, et que le renoncement, la souffrance, ainsi que, dans un avenir lointain, la disparition du genre humain par suite du développement de sa culture, sont inévitables. Ce sombre pronos­tic repose, il est vrai, sur cette seule hypothèse que l'insatisfaction culturelle est la conséquence nécessaire de certaines particularités acquises par l'instinct sexuel sous la poussée de la civilisation. Cette incapacité dont témoigne l'instinct sexuel, dès qu'il se soumet aux premières exigences de la civilisation, à nous donner une pleine satisfaction devient cependant la source des plus magnifiques créa­tions culturelles, lesquelles sont dues à une sublimation toujours croissante des composantes instinctuelles. Pour quel motif, en effet, les hommes utiliseraient-ils à d'autres fins leurs forces instinctuelles si celles-ci étaient capables, en quelque répartition que ce fût, de leur fournir un plaisir total ? Ils ne se libéreraient pas de ce plaisir et ne parviendraient plus à progresser. Ainsi, semble-t-il, les hommes, grâce à l'irréductible divergence qui existe entre les reven­dications des deux instincts, l'instinct sexuel et l'instinct égoïste, sont susceptibles de produire toujours plus, toujours mieux, guettés, il est vrai par un danger, celui qui, sous la forme de névrose, menace actuellement les plus faibles.

La science ne cherche ni à effrayer, ni à consoler, mais je suis moi-même prêt à concéder que des conclusions d'une aussi vaste portée que celles-ci devraient être bâties sur une plus large base et que, peut-être, d'autres conditions d'évolution humaine permettront de modifier les résultats que nous avons, en les isolant, étudiés ici.