VII. Érotisme anal et complexe de castration

Je prierai le lecteur de se rappeler que cette histoire d’une névrose infantile est pour ainsi dire comparable à un sous-produit obtenu au cours de l’analyse d’une maladie nerveuse à l’âge adulte. J’ai par suite dû la reconstituer à l’aide de fragments plus petits encore qu’on n’en a d’ordinaire à sa disposition pour effectuer une synthèse. Cette tâche, par ailleurs peu difficile, trouve cependant ses limites naturelles dès qu’il s’agit de faire rentrer un édifice à plusieurs dimensions dans le plan descriptif. Je dois ainsi me contenter de présenter l’un après l’autre des fragments que le lecteur pourra ensuite rassembler en un tout vivant. Comme je l’ai souligné à diverses reprises, la névrose obsessionnelle qui a été décrite prit naissance dans le terrain d’une constitution sadique-anale. Il ne fut question jusqu’ici que d’un seul des deux facteurs essentiels : du sadisme et de ses transformations. Tout ce qui concerne l’érotisme anal a été intentionnellement laissé de côté et va être maintenant rassemblé et étudié dans son ensemble.

Les analystes sont depuis longtemps d’accord pour attribuer aux motions pulsionnelles multiples que l’on réunit sous le nom d’érotisme anal un rôle d’une importance extraordinaire et qu’on ne saurait surestimer, dans l’édification de la vie sexuelle et de l’activité psychique en général. On admet également que l’une des manifestations les plus importantes de l’érotisme transformé qui dérive de cette source se retrouve dans la manière de traiter l’argent ; car, au cours de la vie, ce précieux matériel a accaparé l’intérêt psychique qui originairement appartenait aux fèces, au produit de la zone anale. Nous nous sommes habitués à ramener l’intérêt qu’inspire l’argent, dans la mesure où il est de nature libidinale et non de nature rationnelle, au plaisir excrémentiel, et à réclamer de l’homme normal qu’il garde ses rapports à l’argent entièrement libres d’influences libidinales et qu’il les règle suivant les exigences de la réalité.

Chez notre patient, à l’époque de la dernière de ses maladies nerveuses, ses rapports avec l’argent étaient troublés à un degré particulièrement grave, et ce fait n’était pas le facteur le moindre de son manque d’indépendance et de son incapacité de s’adapter à la vie. Ayant hérité et de son père et de son oncle, il était devenu très fortuné ; on voyait qu’il attachait beaucoup de prix à passer pour riche et rien ne le froissait autant que d’être sous-estimé à cet égard. Mais il ne savait pas ce qu’il possédait, ce qu’il dépensait, ce qui lui restait. Il était difficile de dire s’il eût fallu le qualifier d’avare ou de prodigue. Il se comportait tantôt comme ceci, tantôt comme cela, mais jamais d’une façon suggérant des intentions logiques. D’après certains traits frappants, que je rapporterai plus loin, on aurait pu le prendre pour un ploutocrate endurci, regardant sa richesse comme son plus grand avantage personnel et ne laissant pas ses sentiments l’emporter un seul instant sur ses intérêts d’argent. Cependant, il n’estimait pas les autres d’après leur fortune et, en bien des circonstances, se montrait tout au contraire modeste, secourable et compatissant. L’argent était en effet soustrait chez lui au contrôle conscient et avait pour lui une signification toute différente.

Je l’ai déjà mentionné : j’avais trouvé des plus suspectes sa façon de prendre la perte de sa sœur qui avait été ces dernières années son meilleur camarade, et de se consoler en se disant qu’à présent il n’aurait plus besoin de partager avec elle l’héritage de ses parents. Plus frappant encore était le calme avec lequel il relatait la chose, tout comme s’il ne comprenait nullement la dureté de sentiments dont témoignait cet aveu. À vrai dire, l’analyse le réhabilita en faisant voir que la douleur relative à la perte de sa sœur n’avait fait que subir un déplacement, mais c’est alors qu’il devint tout à fait impossible de comprendre que le malade eût cherché à trouver dans une augmentation de richesse un substitut à sa sœur.

Sa manière d’agir dans un autre cas lui semblait à lui-même énigmatique. Après la mort de son père, l’héritage de celui-ci fut partagé entre lui-même et sa mère. Sa mère administrait cet héritage, et, lui-même devait en convenir, subvenait à ses besoins d’argent d’une manière irréprochable et avec libéralité. Toutefois, toute discussion entre eux sur des questions d’argent se terminait régulièrement par les reproches les plus violents de sa part à lui : sa mère ne l’aimait pas, elle ne pensait qu’à faire des économies à ses dépens, et elle préférerait qu’il fût mort, afin de disposer seule de l’argent. Alors sa mère protestait en pleurant de son désintéressement, il avait honte de ce qu’il avait dit, assurait à juste titre qu’il ne pensait rien de tout cela, tout en sachant pertinemment qu’il recommencerait infailliblement la même scène à la prochaine occasion.

Bien des incidents montrent que les fèces, longtemps avant qu’il ne vînt en analyse, avaient pour lui signifié l’argent. J’en rapporterai deux exemples. À une époque où l’intestin ne participait pas encore à ses troubles nerveux, il était allé, dans une grande ville, voir un de ses cousins pauvres. En quittant celui-ci, il se reprocha vivement de ne pas l’aider pécuniairement et, immédiatement après, éprouva « peut-être le plus fort besoin d’aller à la selle qu’il eût eu de sa vie ». Deux ans plus tard, il se mit vraiment à servir une rente à ce cousin. Voici l’autre cas : à l’âge de 18 ans, pendant qu’il préparait son examen de fin d’études secondaires32, il alla voir un de ses camarades et arrêta avec lui un plan qui semblait bon à suivre, vu la peur qu’ils avaient tous deux d’échouer33 à cet examen. Ils avaient décidé d’acheter le concierge du lycée et la contribution de notre patient à la somme qu’il s’agissait de réunir était naturellement la plus forte. En rentrant chez lui, il se dit qu’il donnerait volontiers davantage encore pour réussir à l’examen, pour qu’il ne lui y arrivât aucun accident, et en réalité un autre « accident » lui arriva avant qu’il n’eût atteint la porte de sa maison34.

Nous ne serons pas étonnés d’apprendre que notre malade, au cours de sa maladie ultérieure, souffrait de troubles intestinaux tenaces, troubles cependant susceptibles d’oscillations selon les circonstances. Au moment où je le pris en traitement, il avait contracté l’habitude des lavements que lui donnait un valet de chambre ; des mois durant, il n’avait pas d’évacuations spontanées, à moins qu’une excitation soudaine, venue d’un certain côté, ne survînt : alors une activité normale de l’intestin pouvait s’établir pour quelques jours. Il se plaignait avant tout de ce que pour lui l’univers était enveloppé d’un voile, ou bien de ce que lui-même était séparé de l’univers par un voile. Ce voile ne se déchirait qu’à un seul moment quand, sous l’influence du lavement, le contenu intestinal sortait de l’intestin ; alors il se sentait à nouveau bien portant et normal35.

Le confrère à qui j’adressai mon patient en vue d’un examen de son état intestinal fut assez perspicace pour l’expliquer par un trouble fonctionnel, sans doute même psychiquement déterminé, et pour s’abstenir de toute médication active. D’ailleurs, ni les médicaments ni les régimes ne servaient de rien. Pendant toutes les années que dura le traitement analytique, il n’y eut pas de selles spontanées (en dehors des excitations soudaines que j’ai mentionnées). Le malade se laissa convaincre que tout traitement actif de l’organe perturbé ne ferait qu’aggraver son état, et se contenta d’obtenir une évacuation intestinale, une ou deux fois par semaine, au moyen d’un lavement ou d’une purge.

J’ai, au sujet de ces troubles intestinaux, traité de la maladie nerveuse ultérieure de mon malade plus amplement qu’il n’était prévu dans le plan de ce travail relatif à sa névrose infantile. Deux raisons m’y ont incité : premièrement, les symptômes intestinaux de mon patient avaient passé, sans subir de modification notable, de sa névrose infantile à sa névrose ultérieure ; deuxièmement, ils ont joué un rôle capital dans la conclusion du traitement.

On sait de quelle importance est le doute pour le médecin qui analyse une névrose obsessionnelle. C’est l’arme la plus forte du malade, le moyen de prédilection de sa résistance. Ce doute permit à notre patient de se retrancher à son tour derrière une respectueuse indifférence et de laisser ainsi, durant des années, glisser sur lui, sans qu’ils le touchassent, tous les efforts du traitement. Rien ne changeait en lui et il n’y avait aucun moyen de le convaincre. Je reconnus enfin de quelle importance pouvaient être les troubles intestinaux en vue de mes desseins ; ils représentaient la parcelle d’hystérie qui se retrouve régulièrement à la base de toute névrose obsessionnelle. Je promis à mon patient qu’il retrouverait intégralement son activité intestinale et lui permis, par cette promesse, de manifester ouvertement son incrédulité. J’eus alors la satisfaction de voir s’évanouir ses doutes, lorsque l’intestin, tel un organe hystériquement affecté, commença à se « mêler à la conversation » pendant notre travail, et eut recouvré en quelques semaines sa fonction normale si longtemps entravée.

Je reviens maintenant à l’enfance du patient, à une époque où les fèces ne pouvaient absolument pas encore avoir pour lui la signification de l’argent.

Des troubles intestinaux s’étaient manifestés chez lui de très bonne heure, surtout le plus fréquent et le plus normal chez l’enfant : l’incontinence. Nous serons sûrement dans le vrai en écartant une explication pathologique de ces premiers accidents, et en n’y voyant qu’une preuve de l’intention où était l’enfant de ne pas se laisser troubler ou arrêter dans le plaisir lié à la fonction d’évacuation. Notre patient prenait un vif plaisir aux plaisanteries anales et aux exhibitions, plaisir s’accordant d’ordinaire avec la vulgarité naturelle de certaines classes sociales, différentes de la sienne, et il avait continué à y prendre plaisir jusqu’après le début de sa dernière maladie nerveuse.

Au temps de la gouvernante anglaise, il arriva plusieurs fois que lui et Nania eussent à partager la chambre de cette femme détestée. Nania constata alors, ce qui témoignait de sa compréhension, que c’était justement ces nuits-là qu’il souillait son lit, ce qui, en général, ne lui arrivait plus. Il n’en avait nullement honte, c’était l’expression d’un défi envers la gouvernante.

Un an plus tard (il avait alors 4 ans 1/2), à la période de l’angoisse, il lui arriva de faire dans son pantalon pendant la journée. Il en eut terriblement honte, et pendant qu’on le nettoyait, se mit à gémir qu’ « il ne pouvait plus vivre ainsi ». Quelque chose s’était donc modifié dans l’intervalle et, en partant de la plainte du petit garçon, nous en retrouvâmes la trace. Il s’avéra que les paroles : « Je ne peux plus vivre ainsi » étaient la fidèle reproduction de paroles prononcées par quelqu’un d’autre. Sa mère, un jour36, l’avait emmené avec elle, en reconduisant à la gare le médecin qui était venu la voir. Tout en marchant, elle se plaignait de ses douleurs et de ses pertes de sang, et finit par dire, dans les mêmes termes, qu’ « elle ne pouvait plus vivre ainsi ». Elle ne se doutait pas que l’enfant qu’elle menait par la main garderait ces mots dans sa mémoire. Cette plainte, qu’il devait d’ailleurs répéter d’innombrables fois au cours de sa maladie nerveuse ultérieure, avait ainsi le sens d’une identification à sa mère.

Il lui revint bientôt un souvenir qui, vu sa nature et l’époque à laquelle il se rapportait, constituait vraiment un terme intermédiaire entre ces deux incidents.

Un jour, au début de la période de l’angoisse, sa mère, inquiète, donna des instructions dont le but était de préserver ses enfants de la dysenterie qui venait de faire son apparition dans les environs de la propriété. Il demanda ce que c’était, et quand il eut appris que lorsqu’on a la dysenterie, il y a du sang dans les selles, il commença à avoir très peur et à déclarer qu’il y avait aussi du sang dans ses selles à lui ; il craignait de mourir de la dysenterie, cependant un examen ayant eu lieu, il se laissa convaincre qu’il s’était trompé et qu’il n’avait rien à craindre. Nous le voyons, ce qui cherchait à se réaliser au moyen de cette crainte, c’était une identification à sa mère celle-ci, en effet, avait, devant lui, parlé de ses hémorragies. Lors de sa tentative ultérieure d’identification (à 4 ans 1/2), il n’était plus question de sang ; il ne se comprenait plus lui-même, il croyait avoir honte et ne savait pas que ce qui le faisait trembler, c’était l’angoisse de mort, qui cependant se révélait de façon indubitable dans la plainte émise.

Sa mère, atteinte d’une maladie du bas-ventre, était alors en général inquiète tant à son propre sujet qu’à celui de ses enfants, et il est tout à fait probable que la crainte qu’éprouvait l’enfant, en plus de ses motifs propres, se fondait sur une identification à la mère.

Que signifiait cependant cette identification à sa mère ?

Entre l’usage impudent qu’il avait fait à 3 ans 1/2 de son incontinence, et l’horreur que celle-ci lui inspira à 4 ans 1/2, se place le rêve qui inaugura la période d’angoisse, rêve qui lui apporta la compréhension, après coup, de la scène vécue à 1 an 1/2 (voir précédemment) et l’élucidation du rôle de la femme dans l’acte sexuel. Il est naturel d’établir un rapport entre ce grand bouleversement et son changement d’attitude envers la défécation. « Dysenterie » était évidemment pour lui le nom de la maladie dont il avait entendu sa mère se plaindre, de la maladie avec laquelle « on ne pouvait pas vivre » ; sa mère pour lui ne souffrait pas des organes génitaux, mais de l’intestin. Sous l’influence de la scène primitive, il en vint à conclure que sa mère avait été rendue malade par ce que son père avait fait avec elle37, et sa propre peur d’avoir du sang dans ses selles, d’être malade comme sa mère, correspondait au refus de l’identification à sa mère dans cette scène sexuelle, ce même refus avec lequel il s’était éveillé du rêve. Mais la peur témoignait encore de ce que, dans l’élaboration ultérieure de la scène primitive, il s’était mis à la place de sa mère et lui avait envié cette relation à son père. L’organe par lequel l’identification à la femme, l’attitude homosexuelle passive envers l’homme pouvait s’exprimer, était celui de la zone anale. Les troubles dans la fonction de cette zone avaient maintenant acquis la signification d’impulsions féminines de tendresse qu’ils conservèrent pendant la maladie nerveuse ultérieure.

Ici il nous faut prêter l’oreille à une objection, dont la discussion ne contribuera pas peu à élucider la confusion apparente qui règne en ces matières. Nous avons dû l’admettre : il aurait compris, au cours du processus de ce rêve, que la femme était châtrée et qu’elle avait, à la place du membre viril, une blessure qui servait au commerce sexuel ; la castration lui apparaissait ainsi comme étant la condition de la féminité, c’était la perte menaçante de son membre viril qui lui aurait fait refouler son attitude féminine envers l’homme, et il aurait passé de ses émois homosexuels à l’état d’angoisse. Or, comment cette intelligence du commerce sexuel, cette reconnaissance du vagin, peuvent-elles se concilier avec le choix de l’intestin en vue de l’identification à la femme ? Les symptômes intestinaux ne sont-ils pas fondés sur une conception qui est sans doute plus ancienne — et qui se trouve en pleine contradiction avec la peur de la castration — conception d’après laquelle les rapports sexuels auraient lieu par l’anus ?

Certes, cette contradiction existe et ces deux conceptions sont inconciliables. Il s’agit seulement de savoir s’il est indispensable qu’elles se concilient. Notre stupéfaction ne provient que d’un fait c’est que nous sommes toujours tentés de traiter les processus psychiques inconscients à l’instar des conscients et d’oublier les différences profondes qui séparent ces deux systèmes psychiques.

Lorsque l’attente et l’excitation précédant le rêve de Noël eurent évoqué chez l’enfant le tableau du commerce sexuel de ses parents, autrefois observé (ou reconstruit), il ne saurait y avoir aucun doute sur ce qui se passa en lui : la conception du coït qui apparut la première fut la plus ancienne, conception d’après laquelle la partie du corps de la femme qui recevrait le membre viril serait l’anus. Qu’aurait-il donc pu croire d’autre, puisque à 1 an 1/2 il fut spectateur de cette scène38 ? Mais alors se passa quelque chose de nouveau, maintenant qu’il avait 4 ans. L’expérience qu’il avait acquise dans l’intervalle, les allusions faites devant lui, à la castration, se réveillèrent et jetèrent un doute sur la « théorie du cloaque » ; elles lui suggérèrent la reconnaissance de la différence des sexes et du rôle sexuel dévolu à la femme. Il se comporta à cette occasion à là manière habituelle des enfants, quand on leur donne une explication qui leur est désagréable, que celle-ci touche à des sujets sexuels ou d’une autre nature. Il rejeta l’idée nouvelle — dans notre cas par peur de la castration — et se cramponna à la vieille idée. Il prit parti pour l’intestin contre le vagin de la même façon que, plus tard, il devait prendre parti pour son père contre Dieu. L’explication nouvelle fut écartée ; la vieille théorie était susceptible de fournir le matériel nécessaire à l’identification avec la femme, identification qui devait ultérieurement se faire jour sous la forme de la mort survenant par suite des troubles intestinaux ; elle pouvait aussi fournir matière à ses premiers scrupules religieux : le Christ possédait-il un derrière ? et ainsi de suite. Ce n’est pas que la nouvelle intelligence des choses fût demeurée sans effet, tout au contraire. Elle eut un effet d’une force extraordinaire : elle devint la raison pour laquelle le processus entier du rêve fut maintenu dans le refoulement et exclu d’une élaboration ultérieure consciente. Mais par là son effet se trouva épuisé, elle n’exerça aucune influence sur la solution du problème sexuel. Il y avait certes contradiction à ce que, dès lors, la peur de la castration pût subsister à côté de l’identification à la femme par l’intermédiaire de l’intestin, mais ce n’était là qu’une contradiction logique, ce qui ne veut pas dire grand-chose. Tout au contraire, ce processus est bien plutôt caractéristique de la manière dont travaille l’inconscient. Un refoulement est autre chose qu’un rejet.

Alors que nous étions en train d’étudier la genèse de la phobie des loups, nous nous attachions à suivre les effets de la nouvelle intelligence acquise touchant l’acte sexuel ; maintenant que nous étudions les troubles de la fonction intestinale, nous nous trouvons sur le terrain de la vieille théorie cloacale. Les deux points de vue étaient maintenus à l’écart l’un de l’autre par tout un stade de refoulement. L’attitude féminine envers l’homme, écartée de par l’action de refoulement, prit, pour ainsi dire, refuge dans la svmptomatologie intestinale, et se manifesta dans les diarrhées, constipations et douleurs d’intestin si fréquentes au cours de l’enfance du malade. Les fantasmes sexuels ultérieurs, édifiés sur la base d’une connaissance sexuelle exacte, étaient ainsi à même de s’exprimer sur un mode régressif en tant que troubles intestinaux. Nous ne comprendrons cependant pas ceux-ci avant d’avoir découvert les changements de signification qu’avaient subis les fèces, pour notre patient, depuis les premiers jours de son enfance.

J’ai, plus haut, laissé entrevoir qu’un fragment de la scène primitive n’avait pas été rapporté. Je puis maintenant combler cette lacune. L’enfant interrompit finalement les rapports sexuels de ses parents en ayant une selle, ce qui lui permit de se mettre à crier. Tout ce que j’ai dit plus haut, relativement à la critique des autres parties de la même scène, s’applique également à celle de ce fragment supplémentaire. Le patient acquiesça à cette conclusion de la scène, reconstruite par moi et sembla la confirmer par la formation de « symptômes transitoires ». Je dus renoncer à une autre addition que j’avais proposée : le père aurait manifesté sa mauvaise humeur d’être dérangé en grondant l’enfant. Car le matériel apporté par l’analyse ne réagit pas à cette suggestion.

Le détail que je viens d’ajouter ici ne peut naturellement pas être mis sur le même rang que le reste du contenu de la scène. Ici, il s’agit non pas d’une impression extérieure, dont le retour peut être escompté dans un grand nombre d’indices ultérieurs, mais d’une réaction propre à l’enfant. Rien ne serait changé à toute cette histoire si cette manifestation n’avait alors pas eu lieu ou si elle avait été ultérieurement intercalée dans l’ensemble de la scène. Mais la façon de la concevoir ne saurait laisser place à aucun doute. Elle est l’indice d’une excitation de la zone anale (au sens le plus large du mot). Dans d’autres cas semblables, une observation analogue des rapports sexuels se termine par une émission d’urine ; un homme adulte, dans les mêmes conditions, aurait une érection. Notre petit garçon réagit par une évacuation intestinale à une excitation sexuelle. Ce fait doit être considéré comme caractéristique de sa constitution sexuelle congénitale. Il adopte d’emblée une attitude passive, il manifeste plus de tendance à une identification ultérieure avec la femme qu’avec l’homme.

En même temps, comme le ferait tout autre enfant, il fait usage de son contenu intestinal dans l’un de ses sens les plus précoces et les plus primitifs. Les fèces constituent le premier cadeau, le premier sacrifice que consent l’enfant à ce qu’il aime, une partie de son propre corps dont il veut bien se priver, mais seulement en faveur d’une personne aimée39. Se servir des fèces dans un but de défi, ainsi que le fit notre patient à 3 ans 1/2 contre la gouvernante, c’est prendre cette signification originelle de « cadeau » au sens inverse négatif. Le grumus merdae que les cambrioleurs laissent sur le lieu de leurs forfaits semble avoir les deux sens : il exprime le mépris et un dédommagement sur le mode régressif. Quand un stade supérieur a été atteint, il est encore possible au stade antérieur de trouver un emploi au sens rabaissé de façon négative. Le refoulement s’exprime par l’acquisition d’un sens contraire40.

À un stade ultérieur de l’évolution sexuelle, les fèces acquièrent le sens d’« enfant ». Car l’enfant, tout comme les fèces souvent qualifiées de « cadeau », sort quand il naît, par le derrière. Et il est d’usage courant de qualifier l’enfant de cadeau ; c’est de la femme qu’on dit le plus souvent qu’elle a « donné un enfant » à l’homme, mais l’inconscient a coutume, à juste titre, d’avoir tout aussi bien égard à l’autre aspect de ce rapport et de considérer que la femme a « reçu » de l’homme, en cadeau, l’enfant.

La signification d’« argent » qu’ont les fèces bifurque dans une autre direction, à partir du tronc commun où elles ont le sens de « cadeau ».

Le premier souvenir-écran de notre malade, d’après lequel il aurait eu son premier accès de colère parce qu’à Noël il n’avait pas reçu assez de cadeaux, nous révèle à présent son sens le plus profond. Ce qui lui manquait, c’était la satisfaction sexuelle, qu’il avait conçue comme devant être anale. Son investigation sexuelle l’y avait auparavant préparé et il le découvrit au cours du rêve : l’acte sexuel résolvait l’énigme de l’origine des petits enfants. Dès avant le rêve, il n’aimait pas les petits enfants. Il avait un jour trouvé un petit oiseau, encore sans plumes, tombé du nid, il l’avait pris pour un bébé humain et avait frémi d’horreur à sa vue. L’analyse montra que toutes les petites bêtes, chenilles ou insectes, contre lesquelles s’exerçait sa fureur, avaient pour lui la signification de petits enfants41. Sa position par rapport à sa sœur aînée lui avait fourni l’occasion de beaucoup réfléchir aux relations existant entre aînés et cadets ; Nania lui ayant dit un jour que si sa mère l’aimait tant, c’est parce qu’il était le plus jeune, il avait maintenant de bonnes raisons de souhaiter qu’aucun frère ou sœur plus petit ne vînt à naître. Et ce rêve, qui représentait le commerce sexuel de ses parents, ranima en lui la peur de ce plus jeune enfant à naître.

Ainsi, aux courants sexuels que nous connaissions déjà, il nous faut en ajouter un nouveau qui, tout comme les autres, dérive de la scène primitive reproduite dans le rêve. Dans son identification à la femme (à sa mère), il est prêt à « donner » un enfant à son père, et il est jaloux de sa mère qui a déjà fait ce don et le fera peut-être à nouveau.

Ainsi, par un détour passant par leur rapport commun au sens de « cadeau », l’argent peut en venir à avoir le sens d’enfant, et ainsi arriver à exprimer une satisfaction féminine (homosexuelle). C’est ce qui se produisit chez notre patient à l’occasion suivante : se trouvant un jour dans un sanatorium allemand avec sa sœur, il vit son père donner à celle-ci deux gros billets de banque. Il avait toujours, en imagination, suspecté les rapports de son père avec sa sœur ; sa jalousie alors s’éveilla ; dès qu’ils furent seuls, il se jeta sur sa sœur, et réclama avec une telle violence et de tels reproches sa part de l’argent que celle-ci en larmes lui lança le tout. Ce qui l’avait irrité ce n’était pas seulement le cadeau d’argent en lui-même, mais bien plutôt le cadeau symbolique d’un enfant, la satisfaction sexuelle anale donnée par leur père. Et c’est au moyen de cette satisfaction qu’il se consola lorsque — alors que son père vivait encore — sa sœur vint à mourir. Sa révoltante idée, en apprenant cette mort, ne signifiait au fond rien d’autre que ceci : « À présent, je suis le seul enfant, à présent mon père n’a personne d’autre à aimer que moi. » Mais bien que cette idée fût parfaitement capable de devenir consciente, son arrière-plan homosexuel était tellement intolérable que son déguisement en avarice sordide pouvait sembler un grand soulagement.

Il se comporta sur un mode analogue lorsque, après la mort de son père, il fit à sa mère d’injustes reproches au sujet de l’argent, lui disant qu’elle voulait lui en prendre sa part et qu’elle lui préférait l’argent. Sa vieille jalousie relative à l’amour qu’elle avait voué à un autre enfant que lui, la possibilité qu’elle en ait désiré encore un autre après sa naissance à lui, le contraignaient à porter ces accusations qu’il devait lui-même trouver insoutenables.

Cette analyse de la signification des fèces nous le fait clairement comprendre : les idées obsessionnelles qui obligeaient notre malade à rapprocher Dieu et les fèces exprimaient autre chose encore que l’outrage à Dieu qu’il y reconnaissait. Elles réalisaient bien plutôt un compromis auquel un courant tendre, plein de dévotion, avait autant de part qu’un courant hostile et injurieux ; « Dieu-fèces » constituait vraisemblablement l’abréviation d’une offre, telle qu’on en entend aussi faire dans la vie sous une forme non écourtée. « Chier sur Dieu » (« auf Gott scheissen ») ou « chier quelque chose à Dieu » (« Gott etzvas scheissen ») voulait dire aussi lui donner un enfant ou en recevoir un de lui. La vieille signification de cadeau, rabaissée de façon négative, et celle, dérivée ultérieurement de la première et qui veut dire un enfant, se trouvent ici réunies dans les paroles obsessionnelles. Par le deuxième de ces sens s’exprime une tendresse de nature féminine ; on serait prêt à renoncer à sa virilité si l’on pouvait en échange être aimé en femme. Nous avons là exactement la même manière de sentir envers Dieu que celle exprimée en termes non ambigus dans le système délirant et paranoïaque du président Schreber.

Quand j’en viendrai plus loin à décrire la résolution ultime des symptômes de mon patient, on pourra voir une fois de plus de quelle manière les troubles intestinaux s’étaient mis au service de la tendance homosexuelle afin d’exprimer l’attitude féminine envers le père.

Une autre signification des fèces va maintenant nous permettre d’aborder la question du complexe de castration.

Le bol fécal, quand il excite au passage la muqueuse intestinale érogène, joue ainsi envers celle-ci le rôle d’un organe actif : il se comporte à la façon du pénis envers la muqueuse vaginale et est pour ainsi dire le précurseur de celui-ci, au stade cloacal. L’abandon des fèces en faveur (par amour) d’une autre personne devient de son côté un prototype de la castration ; c’est la première fois que l’enfant renonce à une partie de son propre corps42 pour gagner la faveur d’une autre personne qu’il aime. De telle sorte que l’amour, par ailleurs narcissique, que chacun a pour son pénis, n’est pas sans recevoir une contribution de l'érotisme anal. Les fèces, l’enfant, le pénis, constituent ainsi une unité, un concept inconscient — sit venia verbo — le concept d’une petite chose pouvant être détachée du corps. Par ces voies associatives peuvent se produire des déplacements et des renforcements de l’investissement libidinal, qui sont d’une grande importance pour la pathologie et que révèle l’analyse.

Nous savons déjà quelle attitude notre patient avait d’abord adoptée en face du problème de la castration. Il la rejeta et s’en tint à la théorie du commerce par l’anus. Quand je dis : il la rejeta, le sens immédiat de cette expression est qu’il n’en voulut rien savoir au sens du refoulement. Aucun jugement n’était par là porté sur la question de son existence, mais les choses se passaient comme si elle n’existait pas. Cependant une telle attitude ne pouvait demeurer définitive, pas même au cours des années où sévissait la névrose infantile. Nous trouvons ultérieurement des preuves de ce qu’il avait reconnu la castration comme un fait réel. Il s’était encore comporté sur ce point de la façon qui caractérisait tout son être, façon qui nous rend si difficile et d’exposer ce cas et de se mettre à la place de notre malade pour le comprendre. Après avoir d’abord résisté, il avait cédé, mais une de ces réactions n’avait pas éliminé l’autre. En fin de compte, deux courants contraires existaient en lui côte à côte, dont l’un abominait la castration tandis que l’autre était tout prêt à l’accepter et à se consoler de par la féminité à titre de substitut. Mais sans aucun doute le troisième courant, le plus ancien et le plus profond, qui avait tout simplement rejeté la castration, celui pour lequel il ne pouvait encore être question d’un jugement relatif à sa réalité, demeurait capable d’entrer en activité. J’ai rapporté ailleurs43 une hallucination que ce même patient avait eue au cours de sa cinquième année, je ne ferai qu’y ajouter un bref commentaire :

« J’avais 5 ans, je jouais au jardin auprès de ma bonne, et j’étais en train d’entailler, avec mon couteau de poche, l’écorce de l’un de ces noyers qui jouent encore un rôle44 dans mon rêve45. Je remarquai soudain, avec une inexprimable terreur, que je m’étais coupé le petit doigt de la main (droite ou gauche ?) de telle sorte que le doigt ne tenait plus que par la peau. Je n’éprouvais aucune douleur, mais une grande peur. Je n’osai pas dire quoi que ce fût à ma bonne, qui était à quelques pas de moi, je m’effondrai sur le banc voisin et restai là assis, incapable de jeter un regard de plus sur mon doigt. Je me calmai enfin, je regardai mon doigt, et voilà qu’il n’avait jamais subi la moindre blessure. »

Après qu’on lui eût enseigné, à 4 ans 1/2, l’histoire sainte, avait commencé en lui, nous le savons, ce travail mental intensif qui aboutit à une piété obsessionnelle. Nous pouvons par suite admettre que cette hallucination eut lieu à l’époque où il se décida à reconnaître la réalité de la castration ; peut-être marqua-t-elle justement cette démarche. La petite correction que le patient y apporta n’est pas elle-même dénuée d’intérêt. Son hallucination reproduit le même événement terrible que le Tasse raconte, dans la Jérusalem délivrée, à propos de son héros Tancrède ; nous sommes donc justifié à l’interpréter de même et à présumer que l’arbre signifiait une femme pour notre patient tout comme pour Tancrède. Ainsi, il jouait là le rôle de son père, mettait en rapport ce qu’il savait des pertes de sang de sa mère avec ce qu’il venait d’apprendre à reconnaître : la castration des femmes, la « blessure ».

L’incitation à cette hallucination du doigt coupé vint, comme il le raconta plus tard, de ce qu’il avait entendu dire relativement à une parente qui serait née avec six doigts de pied et à qui on aurait aussitôt coupé le doigt de pied supplémentaire au moyen d’une hache. Ainsi, si les femmes n’avaient pas de pénis, c’est qu’on le leur avait coupé dès la naissance. De cette façon, il en était venu à accepter, au temps de la névrose obsessionnelle, ce qu’il avait déjà appris au cours du rêve, mais avait alors repoussé loin de lui au moyen du refoulement. Pendant qu’on lui lisait et qu’on lui expliquait l’histoire sainte, la circoncision rituelle du Christ, comme aussi des Juifs en général, ne pouvait non plus lui demeurer étrangère.

Il est absolument indubitable qu’en ce temps-là, son père devint ce personnage terrifiant qui le menaçait de la castration. Le Dieu cruel contre lequel il se débattait alors, ce Dieu qui incitait au péché les hommes afin de les châtier ensuite, qui sacrifie son propre fils et aussi les fils des hommes, ce Dieu projeta son caractère terrible sur le père même de l’enfant, lequel, d’autre part, cherchait à défendre son père contre ce Dieu. Le petit garçon avait ici à s’adapter à un schéma phylogénique et il y parvint, bien que son expérience personnelle ne s’accordât pas avec ce schéma. Car les menaces de castration ou les insinuations qui lui avaient été faites émanaient au contraire de femmes46, mais cela ne pouvait retarder de beaucoup le résultat terminal. En fin de compte, c’est de la part du père qu’il en vint à redouter la castration. Sur ce point l’atavisme triompha des circonstances accidentelles de la vie ; aux temps préhistoriques, ce devait être incontestablement le père qui pratiquait la castration en tant que châtiment et c’est lui qui, ultérieurement, dut l’atténuer jusqu’à n’être plus que la circoncision. Et plus notre patient, au cours de l’évolution de sa névrose obsessionnelle infantile, refoulait sa sensualité47, plus il devait lui sembler naturel d’attribuer à son père, véritable représentant de l’activité sensuelle, ces mauvaises intentions.

L’identification du père au castrateur48 acquit une grande importance en tant que source d’une hostilité inconsciente, allant jusqu’à des désirs de mort dirigés contre lui et de sentiments de culpabilité en réaction à cette hostilité.

Cependant, jusqu’ici, l’enfant se comporta de façon normale, c’est-à-dire comme le ferait tout névrosé en proie à un complexe d’Œdipe positif. Le plus curieux était que chez lui existait encore un contre-courant, grâce auquel le père était, au contraire, la personne châtrée et digne par suite de pitié.

J’ai pu montrer au patient, en analysant son cérémonial respiratoire quand il se trouvait en présence d’estropiés, de mendiants, etc., que ce symptôme lui-même se rapportait à son père malade qui lui avait fait pitié lorsqu’il était allé le voir au sanatorium. L'analyse permit de remonter plus haut encore. Du temps où il était encore tout petit, sans doute avant même sa séduction (3 ans 1/4), il y avait eu dans leur propriété un pauvre journalier dont la tâche consistait à apporter l’eau à la maison. Il ne pouvait pas parler, soi-disant parce qu’on lui avait coupé la langue. Sans doute était-il sourd-muet. Le petit garçon l’aimait beaucoup et le plaignait de tout son cœur. Quand il fut mort, l’enfant le chercha dans le ciel49. C’était là le premier des estropiés dont il ait eu pitié ; d’après le contexte et la place où l’épisode apparut dans l’analyse, il s’agissait incontestablement d’un substitut du père.

Dans l’analyse, à celui de cet homme s’associa le souvenir d’autres serviteurs qui lui avaient été sympathiques et dont il fit ressortir qu’ils étaient maladifs ou juifs (circoncision). De même, le valet de pied qui, lorsqu’il avait eu son « accident » à 4 ans 1/2, l’avait aidé à se nettoyer, était juif et poitrinaire et avait excité sa pitié. Tout ce monde appartenait à la période ayant précédé le séjour du père de notre malade au sanatorium, c’est-à-dire avant la formation du symptôme ; ce symptôme devait bien plutôt l'empêcher au moyen de l’expiration, une identification de l’enfant avec l'objet de sa pitié. Alors, soudain, à la suite d’un certain rêve, l’analyse fit volte-face et retourna à la période primitive : l’enfant émit l’assertion que, pendant le coït de la scène primitive, il avait observé la disparition du pénis, qu’il avait par suite eu pitié de son père et s’était réjoui en voyant reparaître ce qu’il avait cru perdu. C’était là un émoi émané de cette scène. L’origine narcissique de la pitié, de la « sympathie »50 que ce dernier mot exprime en lui-même, est d’ailleurs ici impossible à méconnaître.